Écrit sur de l'eau/Chapitre VII

Éditions du feu (p. 135-154).

CHAPITRE VII


LA PIERRE PHILOSOPHALE


… Fig : Chose précieuse, mais impossible à trouver

LACHATRE : Dictionnaire universel, page 1035

Demain arriva, et avec lui l’échéance des déterminations sérieuses.

Car, si l’amour est un sentiment universel, commun à tous les êtres, les façons de le satisfaire sont soumises à des exigences d’une complication infinie. Jacques s’en aperçut bien lorsque, réveillé beaucoup plus tôt que d’habitude, il se posa cette question : « Comment trouverais-je l’argent nécessaire à louer une chambre en ville ? »

Hélas ! hélas encore ! avoir goûté les ivresses les plus hautes permises aux enfants des hommes, et se dire : « Où trouver l’argent d’une chambre ?.. » Quelle terrible contradiction dans les pensées ! Et comme il faut avoir vieilli pour n’en plus souffrir !

Ce qu’il y a de pire dans ces questions, c’est que leur existence ne suppose pas nécessairement leur réponse. C’est pourquoi Jacques de Meillan, après y avoir longtemps réfléchi était aussi avancé qu’à la première minute. En principe, un jeune homme pauvre ne devrait jamais devenir amoureux, à moins que ce ne fût d’une jeune fille riche, qui s’éprît mystérieusement de lui, et lui offrît une dot de Golconde dans sa corbeille de noces. Ceci soit dit en passant, par manière de conseil à nos fils, quand ils auront vingt ans.

De l’argent ? Où trouver de l’argent ? Mille réponses diverses tournoyaient dans sa tête, concluant toutes à la sinistre négative, en même temps qu’elles exprimaient les derniers postulats de la Sagesse :

— On ne tond pas plus sur le crâne d’un vautour que sur la carapace d’une tortue ;

— On peut bien pour vingt-cinq sous acheter un superbe carnet de chèques, mais à quoi sert de posséder un carnet de chèques, si on n’a pas de compte à la Banque ?

— Un sou et un sou font deux sous, mais rien et pas d’argent, ensemble ratisses, ne font pas l’ombre d’un centime ;

— Il y a bien le frac de l’oncle Adolphe, mais on n’en donnerait pas cinq francs au Mont-de-Piété ;

— Il y a bien ma montre d’or, mais elle est sacrée. Quand une montre est engagée, d’ailleurs, on ne sait jamais quand elle se libérera ;

— Si tu avais mis de côté tout l’argent qu’on t’a donné depuis ta naissance, au lieu de le gaspiller en achats de berlingots, de livres et de cravates, ou de le reprêter inconsidérément à ton père, tu pourrais très bien avoir un petit appartement au mois, avec une antichambre, et toutes les commodités du luxe contemporain ;

— Eugénie, possède certes, quelques économies, mais c’est toujours une déchéance pour le maître que de devoir au domestique. Et puis, ces gens-là n’ont que trop de tendances à la familiarité.

— De l’argent ?… Ah ! mais je vais en demander à mon père. La mine d’alcool du Caucase peut bien servir à quelque chose.

M. de Meillan, malheureusement, ne fut pas seul à table avec son fils. Il avait amené avec lui M. Cabillaud, de telle sorte qu’une conversation devenait impossible sur le sujet qui occupait Jacques.

M. Cabillaud était légèrement plus fatigué que la veille. Loin d’avoir réussi sa négociation auprès du monsieur qui lui devait quatre francs sur sa commission de crevettes d’Algérie, il n’avait recueilli que déboires, tristesses et déceptions. Il avait tout à fait l’air, réintégrant ainsi le logis de M. de Meillan, du pigeon volage de la fable, qui a eu tort d’abandonner le nid natal. Ah ! qu’il eût été meilleur de ne se jamais quitter !

Ses premières paroles, du reste, ne permirent aucun doute sur les dispositions de son âme. Il se plaignit de l’état de ses jambes, laissant entendre de manière irréfutable qu’un jour viendrait où, ayant monté les étages d’un ami, il lui serait peut-être impossible soudain de les redescendre, et qu’alors…

— Alors tu ne bougeras plus,… conclut brusquement M. de Meillan. Hé ! hé ! je le crains, répliqua M. Cabillaud avec un éloquent mouvement de la tête et des sourcils relevés.

Il y eut un silence. M. de Meillan cherchait à s’habituer à des images domestiques, représentant M. Cabillaud infirme, et devenu son hôte perpétuel, et M. Cabillaud, connaissant de longue date les mystères du mécanisme cérébral, en laissa jouer, à coup sûr, les rouages.

— Eh bien ! mon pauvre vieux ! dit enfin M. de Meillan.

— Ne m’en parle pas ! répondit M. Cabillaud avec simplicité.

Et ce fut tout. Le repas s’acheva dans une morne somnolence, personne ne faisant le moindre effort pour s’intéresser aux affaires de son voisin, chacun suivant éperdûment le chemin de ses pensées, jusqu’à l’extrême horizon de l’avenir. On sait où cela mène-Le vautour lit bien une tentative pour pénétrer dans la salle à manger, mais, dès qu’il le vit, son maître le repoussa cruellement.

— Eugénie, dit-il, qu’est-ce qu’on a collé autour de la tête de cette sale bête ?

— Monsieur, c’est un petit cataplasme de mie de pain que je lui ai attaché avec un bandage, parce que ce pauvre Coco s’est brûlé la joue, l’autre matin, en tombant sur le coin du fourneau.

— Vous êtes folle, ma fille ! Un cataplasme sur la tête, pour faire monter le sang !… J’aurais compris un bain de moutarde, mais pas trop chaud, de manière à ne pas décoller la peau des pattes…

Et M. de Meillan se lança dans des considérations à perte de vue sur les vautours, leurs maladies, les bains de moutarde, la médecine en général et, d’une façon plus universelle, les malheurs innombrables qui sont notre lot, dès que nous ouvrons les yeux au spectacle de ce monde incompréhensible.

Au dessert, M. Cabillaud demanda s’il n’encombrerait personne en demeurant chez ses amis jusqu’à quatre heures, moment où il lui faudrait descendre pour aller à un rendez-vous avec un monsieur très bien, mais qui, depuis dix-sept jours, et sans que rien expliquât sa conduite, lui faisait faux bond. On l’assura du plaisir qu’on aurait à le garder le plus longtemps possible, on lui donna quelques journaux et Jacques, ayant averti son père qu’il avait à lui parler, le suivit dans son cabinet de travail.

Le cabinet de travail de M. de Meillan, image fidèle de son âme de dilettante, témoignage des préoccupations successives de sa vie, était une petite pièce rectangulaire où deux fenêtres sans rideaux versaient le jour cru et pâle qu’affectionnent les gens d’affaires. Une magnifique bibliothèque en noyer sculpté contenait une collection de Manuels Roret, des relations de voyages, quelques romans de Méry, de Moinaux et de Dumas, divers atlas et un amas confus de pierres : échantillons de quartz et de micas, morceaux de silex et boules de phosphates, blocs de houille et éclats de marbre, galets, plâtras, morceaux de monuments, enfin une parcelle de tout ce qu’on peut arracher avec la pioche, la pelle ou les ongles du sol nourricier de la Terre, notre mère à tous. Au mur, derrière son fauteuil de cuir, se déroulait une carte d’Araucanie-Patagonie, dessinée par le maître lui-même, alors qu’il avait cru aux destinées brillantes d’Orélie-Achille Premier, le second roi de ce beau pays, et qu’il avait été nommé par lui ministre de l’intérieur et géographe attitré de la cour. En face, sur le mur opposé, s’entrecroisaient quelques armes : un vieux fleuret de prévôt d’escrime, le poignard péruvien trouvé dans la tombe d’un Inca et qui servait à découper les beefsteaks au beurre d’anchois lorsqu’ils étaient trop durs, un eustache de treize sous, et un sabre d’officier bavarois, souvenir de la guerre de 1870. Sur le bureau lui-même s’entassaient mille objets : des cailloux et des minerais, encore et toujours, le modèle B. du verrou automatique, qui servait de presse-papiers, des piles croulantes de dossiers, une boîte à poudre de chasse où était figuré ce cartouche : « Poudre de l’oncle Adolphe, attention !… », des pipes, des porte-plumes, un pot à tabac en argile crue modelée par M. de Meillan : tout cela submergé d’une fine poussière et tenant tellement de place qu’il en restait à peine assez pour écrire, en élevant le coude, de toutes petites lettres sur un semblant de sous-main…

C’était là que M. de Meillan vivait, pensait, rêvait. Son univers, forgé par un idéalisme absolu, n’admettait d’autres moyens et d’autres buts que le papier, les chiffres, les combinaisons, les épures. Il y passait tout le temps qu’il pouvait dérober aux rendez-vous oiseux, à la Bourse et aux voyages. C’est là qu’il avait créé sa mine d’alcool.

— Assied-toi, dit-il à Jacques, lorsqu’il fut seul avec lui. Je suis très occupé, j’ai une lettre à écrire et onze à recopier au copie de lettres. Tu n’as qu’à nie parler, je t’écoute, tout en travaillant.

— Papa, dit Jacques, dédaignant avec courage tous subterfuges et tous détours, papa, j’ai besoin d’argent. M. de Meillan releva la tête. Il ne comprenait pas.

— Tu dis ? interrogea-t-il, doutant de ses oreilles.

— Je dis que j’ai besoin d’argent.

— Tu as besoin d’argent ! tu as besoin d’argent ? je t’en ai-donné mercredi dernier…

— C’est exact. Tu m’as offert vingt sous en regrettant que ce ne fût pas un louis, et depuis il m’a fallu faire faire du thé à mes amis, et ça m’a coûté dix-sept sous.

— Eh bien ! mais, je ne t’ai pas dit de faire du thé pour tes amis… Tu as le droit de gaspiller ton argent comme tu le veux, mais il ne faut pas te plaindre d’en manquer.

— Est-ce que tu te moqués de moi ?

— Mon enfant, sache que je ne me moque du monde qu’à la dernière extrémité… Je suis sérieux… Ma vie est là pour le prouver.

— Sérieux ?… Tu es le même homme qui parlait hier de millions, d’usines, de châteaux, de luxe ?

— J’en ai parlé pour l’avenir… Demain et aujourd’hui sont étrangement différents, mon cher petit…

— Bref, tu ne veux rien me donner ?

— Mais, sapristi, que te faut-il de plus ? Tu as tout ici à discrétion et à crédit : tu manges, tu bois, tu dors à crédit, tu as un tailleur, un libraire, une blanchisseuse à crédit. L’existence que tu mènes chez ton père, dans un appartement qui coûte fichtre bien mille francs par an, te suppose un capital de cent mille francs, placés à trois pour cent, j’en ai fait le calcul détaillé. Tu m’entends, les chiffres sont là : tu vis sur un capital de cent mille francs. C’est-à-dire que c’est tout bonnement prodigieux… J’ose même ajouter que cette combinaison est extrêmement avantageuse pour toi car, ce capital étant fictif et illusoire, tu ne peux point l’aliéner, comme tu ne saurais manquer de le faire, si la Providence t’avait joué le mauvais tour de te laisser venir au monde avec cette fortune entre tes mains imprudentes.

— Ce point de vue est indiscutable, mais il n’en est pas moins vrai qu’il ne me reste exactement que trois sous pour attendre… Dieu sait jusqu’à quand. Tu avoueras que c’est difficile.

— Ah ! il est évident, concéda M. de Meillan, qu’on ne peut pas aller bien loin avec cette somme. J’en sais quelque chose, moi qui me suis vu souvent dans des passes aussi impraticables… Et combien avais-tu l’idée de me demander lorsque tu as pénétré dans ce bureau ?

— J’avais pensé qu’avec cinq louis…

M. de Meillan bondit avec un cri rauque qu’entendirent à toutes les extrémités de l’appartement M. Cabillaud, Eugénie, le vautour et la tortue :

— Cinq louis !… Tu voulais… Tu… Ah !… Cinq louis !… Mon fils est devenu fou !

Et, désespéré de ce désastre qui le frappait dans ses plus chères affections, il se livra avec une rage muette à des occupations absolument machinales : il glissa son copie de lettres sous la plaque de tôle, tourna la roue de la mécanique et s’assit mélancoliquement sur l’appareil, afin de comprimer davantage le papier.

— Non, je ne suis pas fou, reprit Jacques, j’ai besoin de cinq louis et ce n’est pas étonnant. À mon âge, mes camarades dépensent autrement d’argent. C’est même ridicule et gênant que tu me forces, après de longues patiences, à te les demander… Tu as des frais et des charges que je ne discute pas, des prêts à des amis et de notes de café qui s’élèvent à des sommes très importantes : mais tu ne songerais jamais à me faire passer avant tout cela, et simplement parce que je ne réclame jamais rien, que je vis retiré dans ma chambre avec une tortue qui mange une demi-salade par an. Ce n’est pas très chic, tu devrais le comprendre.

— Mon cher enfant, tu t’égares, tu ne sais plus ce que tu dis. Voilà maintenant que tu te mets à passer en revue les faits et gestes de ton père, tu épluches son budget, tu lui reproches les misérables roues de charrette qu’il offre à quelques amis crève-la-faim, tu te mêles en un mot de ce qui ne te regarde pas, toi qui es d’habitude si discret, si bien élevé, si homme du monde ! Ma parole, je ne te reconnais plus… Je te pardonne cependant, d’abord parce que tu es mon fils, ensuite parce que tu es démoralisé par ta précoce rancune envers l’existence, l’existence qui pourtant ne t’a réservé jusqu’ici que le miel et le sucre, tandis que moi, ton pauvre père, j’en dévore tout le fiel. Ah ! la Providence me prépare une vieillesse bien triste, entre l’ingratitude et la révolte de tous les miens… Du reste, mes petits amis, il ne faudrait pas croire que vous aurez raison de moi par des moyens pareils… Quand je sentirai que je deviens à charge à tout le monde, je disparaîtrai sans laisser d’adresse.

— Bref, tu me refuses cent francs ?…

— Avoir, jour et nuit, tourné la meule comme un cheval aveugle dans un moulin, pour que la bonne farine soit mangée par un tas de mufles qui me donnent des coups de pied par derrière, être arrivé à mon âge pour qu’un petit galopin, que je sustente et que j’habille, me reproche l’apéritif que je suis obligé de prendre dans un café en y attendant les hommes d’affaires qui doivent m’enrichir, et l’enrichir par le fait même… ah ! c’est dur !.. Mais, petit sot que tu es !… tiens, j’ai pitié de toi. Cent francs !… Attends seulement quinze jours, que j’aie signé mon contrat avec Mazarakis et le prince Popototoff, le propriétaire de la mine d’alcool du Caucase, et ce n’est pas cent francs que je te donnerai, mais un joli carnet de chèques, avec un crédit de trois mille francs. C’est ça qui est chic, mon petit. Au lieu d’avoir les poches chargées de billon, tu entres dans un magasin, tu achètes ce que tu veux et, au moment de payer, tu détaches un chèque. Je suppose que tu ne te plaindras pas. Trois mille francs !… Et tu me feras le plaisir de donner cette redingote à un pauvre et de te commander chez un tailleur de la Canne-bière un complet à la dernière mode. Je ne veux pas que mon fils ait l’air d’un ramasseur de mégots, même chez lui… Du reste, en général, tout va changer ici : tu dois comprendre que j’en ai assez d’avoir toujours devant les yeux, lorsque je les relève, ce vieux sabre bavarois sur ce papier de tenture dont Eugénie ne voudrait pas pour sa chambre… Je paierai aussi les mois arriérés d’Eugénie, et la note de cette sombre brute de tailleur, à qui je redois un gilet blanc depuis l’année de l’Exposition, celle de quatre-vingt neuf ; tu sais bien, Barboto. Il est encore revenu ce matin. L’obstination de cet homme m’effraie…

— Alors, vraiment, demanda Jacques, à qui le désir de croire donnait toutes les illusions, tu me donneras un carnet de trois mille francs dans quinze jours !

— Mais bien avant, si l’affaire est finie, répondit M. de Meillan dans un sourire ineffable. En disant quinze jours, je fixe le délai le plus long.

— C’est très beau, très beau… Mais j’aurais préféré cent francs ce soir, et renoncer à tous mes droits sur l’avenir.

— Voilà justement qui est tout à fait impossible ! Aujourd’hui, vois-tu, quand bien même l’encaisseur de la Banque, suivi de tous les recors de Marseille, viendrait me menacer, un centime, je dis un centime, ne sortirait pas de cette maison. Et pour cause… M. de Meillan ouvrit un tiroir, en retira une boîte de carton pleine de sous et la renversa sur la table :

— Voilà ! dit-il. C’est clair… Aux temps heureux où la monnaie de billon de l’Italie, de la Grèce, de la République Argentine, du Pape et de l’Angleterre avait cours dans cette noble cité, j’aurais pu retirer quatre francs de cette collection. Aujourd’hui je ne pourrais l’utiliser que sur les balances automatiques. Je te laisse le soin de conclure s’il m’est possible de te donner cent francs ce soir.

— Et toi-même, comment vas-tu ?…

— D’ici la signature du traité ?… Ah !… Dieu y pourvoira,… comme dit ma chère cousine Léonie, lorsqu’on lui parle de la déconfiture d’un de ses parents.

— Eh bien ! papa, il ne me reste qu’à me retirer, et à te souhaiter bonne chance.

— Mon pauvre petit Jacques, je suis navré d’être obligé de te refuser ce que tu me demandes. À ton âge, c’est bien dur d’être privé d’argent de poche, surtout quand on a, comme dans notre famille, des goûts de confortable et de vie à grandes guides… Si seulement cette satanée basoche n’avait pas mis l’embargo sur le petit héritage de ta tante, on aurait pu demander une avance, l’arriéré des coupons seulement… Mais pas de danger avec les dispositions saugrenues qu’avait prises cette vieille gredine… que le bon Dieu l’ait en sa sainte et digne garde !

— Mais, sois tranquille, reprit M. de Meillan après un silence chargé de pensées, tout cela ne durera pas aussi longtemps que les contributions !…

Et, sur cette parole d’espoir, le père congédia son fils et, demeuré seul, se remit à tourner la manivelle de son copie de lettres, tandis que sa rêverie, laissant au-dessous d’elle ce mouvement quasi-réflexe, planait dans une atmosphère de projets grandioses.

Jacques, qui avait demandé cent francs pour en obtenir cinquante, n’avait tout de même pas prévu un échec aussi complet de tous ses plans. La gaieté et l’exubérance de son père depuis quelques jours lui avaient donné le change sur l’état momentané de sa fortune. Il avait cru que la source d’alcool, avant de couler réellement dans le Caucase, aurait rempli la caisse familiale d’un Pactole anticipé. Ce refus le laissa sans force, sans pensée, et l’image même d’Anne Mazarakis disparaissait en un tourbillon incohérent, informe, absurde, entraînant dans la giration d’une migraine commençante des carnets de chèques, des napoléons, des sous du Pape, des notes de tailleur, des protêts, des papiers timbrés de toutes couleurs : depuis le blanc qui sert aux transactions privées, jusqu’au bleu de sombre azur qui s’abat en pluie sur les tables des pauvres gens.

— Anne ! Anne ! que devenez-vous parmi tant de piètres besoins et de mesquines nécessités ? L’argent ! les sous ! les billets de banque ! Ah ! Seigneur ! où sont les jardins de votre Éden ?… Monsieur Cabillaud, ayant déjà lu tous les journaux du jour, s’apprêtait à en recommencer la lecture, quand Jacques, traînant jusqu’à la salle à manger son désœuvrement et sa tristesse, l’y rencontra, en le heurtant presque.

— Eh bien ? demanda M. Cabillaud.

— Eh bien ! rien ! je m’ennuie, répondit Jacques.

— Veux-tu faire une partie d’échecs ?

— Une douzaine, si vous voulez.

— Commençons.

Et Jacques, ayant été chercher la boîte, installa les figures de buis sur un guéridon dont la marqueterie au centre figurait les soixante-quatre cases d’un échiquier. Ils jouèrent. M. Cabillaud avança prudemment la ligne entière de ses pions, afin de dégager celle des pièces importantes et, remarquant que son adversaire, indécis, dirigeait au hasard sa partie, laissant traîner sans protection les cavaliers aux yeux de têtes d’épingles et avançant d’une manière absurde la reine audacieuse, il crut devoir observer :

— Ça ne va pas, aujourd’hui… Si je voulais faire le gambit de la dame, j’arriverais à l’échec en quatre coups.

— Faites le gambit de la dame, ça m’est égal.

— Comment ? toi, un vieux routier, ça te serait égal de te laisser faire mat avec deux pièces prises seulement ! Tu as quelque chose.

— Non, au contraire, je n’ai rien… Mais là ! ce qui s’appelle rien… À propos, croyez-vous que mon père puisse me donner trois mille francs dans quinze jours ?

— Trois mille francs dans quinze jours ! es-tu fou ?

— Il me les a promis sur la mine d’alcool.

— Ah ! mon Dieu ! la mine ! Plutôt que d’admettre la mine d’alcool de ton père, je préférerais, vois-tu, douter de l’existence du Caucase…

— Pourtant…

— Oui, oui, je sais, le syndicat Popototoff, Mazarakis et Compagnie. Mais Popototoff ne signe jamais ses lettres qu’à la machine à écrire, et Mazarakis est le dernier des aigrefins, à cheval entre la Cour d’assises et l’affichage au Cercle… Ton père a une imagination extrêmement fertile. Il a vu la mine d’alcool : il ira jusqu’au bout ; il est capable de fonder une usine, un entrepôt et une cité ouvrière tout autour, avant de s’apercevoir qu’il s’était trompé… Si tu comptes là-dessus pour faire la fête… Attention à la tour du roi ! tu la manœuvres en dépit du sens commun.

— C’est assez dire que je ne trouverai jamais cinq louis cette semaine…

— Si je connaissais, soupira M. Cabillaud, un endroit du monde où rencontrer un homme qui me donnerait cinq louis, je ne serais pas ici.

— J’ai absolument besoin, pour des affaires qui me sont personnelles, de cette somme avant très peu de temps. Il faut que je la trouve.

— Combien souvent me suis-je dit la même chose pour des affaires qui m’étaient à chaque fois plus personnelles que la précédente ! Et cependant, tu vois, je vis… À la longue, on se fait une raison.,

— Je ferais plutôt une folie.

— Tu aurais tort, dit M. Cabillaud. C’est étonnant, vois-tu, combien l’on peut réduire son budget au fur et à mesure que l’on acquiert le sens de la réalité. Ainsi, vois Paillon. C’est un garçon assez médiocre d’intelligence et d’esprit, et d’une instruction plutôt sommaire. Comme médecin, je ne lui confierais pas un durillon, de peur qu’il ne me le transformât en abcès inguérissable. Eh bien ! considère comment il vit. Il a su s’arranger pour dormir et prendre ses repas chez sa cousine, en la payant en menues consultations, il fait durer trois ans ses vêtements, grâce à la brosse et aux extenseurs et en évitant de sortir quand il pleut. Avec quatre sous de benzine pour nettoyer sa cravate blanche, je crois qu’il se tire d’affaire. Il se rase lui-même et, de mémoire d’homme, on ne l’a vu donner un pourboire à un garçon de café. Quant aux femmes, non seulement elles ne lui coûtent rien, mais encore il a toujours évité la désillusionnante et dispendieuse chambre garnie, en les recevant chez lui quand sa cousine est absente, ou chez elles lorsqu’il les a choisies épouses d’employés assidus ou de voyageurs.

— Il a pu éviter les chambres garnies !…

— Oui, mais Paillon est un exemple rare et difficile à suivre… La chambre garnie est l’écueil de l’amour et l’horreur de tous les gens qui, comme nous, aiment que tout s’achève aisément de ce qui a commencé bien. On aime une femme, elle vous aime : du jour où il est décidé qu’on s’appartiendra, on appartient en réalité aux logeuses, aux concierges, à toute une racaille de gens sinistres qui vous cèdent, après de longues tergiversations, des boîtes infectes et surchauffées dont on n’ose pas se plaindre puisqu’on n’a pas officiellement le droit d’y entrer, et où l’on paie bien cher le droit d’être coupable… Si j’ai un conseil à te donner, évite, évite les chambres garnies… Tout cela pour en revenir à cet heureux coquin de Paillon qui est un déchard et un homme indélicat, mais qui sait merveilleusement se conduire. Paillon est un sage.

— J’aurais plutôt crû, à vous voir, que c’est vous qui étiez un sage.

— Ah ! mon pauvre ami… Un sage, oui… en paroles. Mon expérience est parfaite, et je me suis formé sur toutes choses des opinions mûres et prudentes, dont j’aime à taire profiter mes amis, vieux ou jeunes… Mais, pour mon compte, je vais un peu au hasard, je tergiverse, je flotte. Au fond, je suis un sentimental, toujours dupe de sou cœur et des impulsions de son imagination. Je détruirai l’équilibre du budget de toute ma semaine pour m’offrir une tasse de café turc, parce que, en passant devant l’établissement du même nom, je n’aurai pas su résister à l’odeur adorable du moka. Et ainsi de suite pour les cigares, les femmes, les repas, qui ont mené ma santé où tu la vois, mais que je ne regrette point d’avoir goûtés, dans leur saison… Il faut savoir se maintenir au-dessus du remords, et courageusement supporter les maux qui soldent nos passions… Et cela n’empêche pas notre raison de juger, du haut de sa tour, et avec la dernière sévérité, les enfantillages de nos instincts… Échec !

M. Cabillaud avait la manie de philosopher, et de tirer des moindres défaillances de sa conduite un enseignement moral. Quand il parlait, Jacques l’écoutait avec plaisir et sa pensée, peu à peu soustraite à l’influence des soucis quotidiens, s’élevait, en s’engourdissant, jusqu’aux sommets lointains où règne l’atmosphère opiacée de la spéculation abstraite : nébuleuse et indéfinie.

— Échec ! reprit M. Cabillaud. Mais c’est une alerte sans importance : tu n’as qu’à couvrir avec le fou… Je parlais de nos instincts. Ah ! nos instincts… Voilà encore un problème qui égare le penseur… Ils sont là, tout au fond de nous, ils guident les premiers pas de notre enfance, à un âge où la raison toute seule nous serait aussi utile qu’une paire de souliers à un singe, et sitôt que nous sommes devenus grands, voilà que nous nous rebiffons contre eux, que nous les étouffons, que nous les traînons plus bas que terre… Nous ne savons qu’inventer pour les déprécier. C’est d’une ingratitude monstrueuse… Les instincts, mais ce sont les courtiers de l’idéal ; seulement, comme ils sont mal peignés et se présentent en dépit des convenances, on se hâte de les éconduire lorsqu’on a conclu l’affaire. J’estime qu’un homme qui saurait respecter en ses instincts ses éducateurs vénérables et primordiaux serait un homme vraiment noble ; mais va-t-en voir s’ils viennent, les surhommes, avec les morales, les religions ? la nuée des empêcheurs de danser en rond !… Je te prends le cavalier du roi, tu l’avais poussé trop loin.

— Vous ne voulez tout de même pas qu’on aille tout nus par les rues ? dit Jacques, qui ne s’écartela point les méninges pour trouver une objection plus neuve.

— Si les rues n’étaient pas si froides, ce serait une sérieuse économie. Mais ce n’est point la question… Nos instincts nous ont été donnés par Dieu (on ne peut pas soutenir le contraire), pêle-mêle avec nos autres facultés et toutes nos tares physiques. « Débrouille-toi avec tout çà, mon bonhomme ». Voilà ce que l’Éternel a dû dire à Adam après l’avoir mis sur pieds, en termes plus nobles, naturellement. Et on viendrait me soutenir qu’il exigerait de nous des efforts anormaux et une impossible conformité de nos actes avec une loi morale d’ailleurs inventée par Kant, très longtemps après, et sans autorisation préalable… Non, vois-tu, j’aime mieux rire. Le bon Dieu (j’y crois comme si je l’avais vu), le bon Dieu est bien au-dessus de ces petites distinctions. J’imagine qu’il doit avoir un certain sourire lorsqu’il nous contemple, superposés dans nos boîtes à cinq étages, et grouillant, mais avec prétention, comme des crabes dans une terrine, en attendant la bouillabaisse.

— Nous voilà bien loin de nos petites affaires…

— Ah ! tant mieux !… J’aime cela, j’aime nager en pleine métaphysique et oublier ainsi les misérables et mesquines négociations qui m’aident à maintenir ma mesquine et misérable existence… Si je ne me trompe, tu parlais tout à l’heure de trouver à emprunter cent francs…

— Oui, et j’allais même y revenir, car la conversation nous a entraînés, je ne sais comment, à nous occuper de Paillon, des instincts, de Dieu et de l’humanité, et…

— Et tu aimerais mieux faire la connaissance d’un usurier…

— Vous l’avez dit.

— Ah ! ah ! je devine les pensées, j’ai l’habitude des âmes… Mais tu n’es pas sans avoir appris, mon cher Jacques, que l’usurier est au jeune homme ce que la pieuvre est à l’imprudent nageur et le fourmi-lion à l’insecte égaré, tu n’ignores pas que l’argent est devenu très cher et que la loi protège, de son égide vénérable, le vingt pour cent à trois mois.

— Je le sais.

— Tu le sais, enfant, et tu veux emprunter !… Et je t’approuve. Car tu montres ainsi une âme à l’épreuve de la crainte et tu es décidé à payer n’importe à quel prix futur la satisfaction d’un de ces instincts sacrés dont nous parlions tout à l’heure… Je t’approuve, et si je pouvais moi-même trouver ce soir un nouvel usurier, un usurier inconnu, arrivé ici de la veille et qui ne saurait rien sur la situation financière de personne, j’irais m’y adresser pour mon compte. Mais, par malheur, je les connais tous, et ils me connaissent tous.

— Alors ?

— Mais je puis te présenter, je puis leur parler de toi, non pas directement, car ils ne voudraient point me recevoir, mais au moyen d’un intermédiaire discret, comme… J’ai ce qu’il te faut… Tu connais bien madame Verrière ?…

— Cette grosse dame…

— Cette grosse dame que tu as vue une ou deux fois dans le bureau de ton père… C’est une amie à nous tous. Elle connaît Renaud Jambe d’Or comme si elle l’avait nourri à la mamelle. C’est elle qui a trouvé, à vil prix, pour Pampelunos, son magasin d’asticots et son matériel… Marchande à la toilette, revendeuse de toutes sortes de choses et de toutes sortes de gens, tout ce qu’on voudra, oui, mais une femme charmante, et fine, fine sous sa grosse enveloppe. Enfin un peu une Providence… Il n’est que quatre heures : nous avons le temps de la trouver. Si tu veux descendre avec moi, je vais te présenter ce soir même.

— Oh ! vous serez bien aimable.

— Mais c’est tout naturel. Ton père m’a rendu assez de services pour que ma reconnaissance retombe jusque sur toi.