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Poésies
Traduction par Adolphe Régnier.
Hachette (1p. 433).


À UN MORALISTE[1].


Pourquoi t’irrites-tu contre notre jeunesse, notre vie joyeuse, et nous viens-tu prêcher que l’amour est frivolité ? Engourdi dans les glaces de l’hiver, tu gourmandes le brillant mois de mai.

Jadis, quand tu donnais encore la chasse au peuple des nymphes, que tu volais, héros du carnaval, dans le tourbillon de la danse allemande, que tu berçais dans tes deux bras un paradis de délices, et que tu aspirais l’arome du nectar aux lèvres d’une amante,

Ah ! Céladon, si alors le globe pesant de la terre avait glissé de dessus ses gonds… enlacé des nœuds de l’amour dans les bras de Julie, tu n’aurais pas entendu le fracas de sa chute !

Oh ! rappelle-toi les jours de ton printemps, et retiens bien ceci : notre philosophie change avec les battements de nos artères ; jamais des hommes tu ne feras des dieux.

Heureux si, parmi les glaces de la raison trop sage, le sang parfois s’échauffe et bondit un peu plus vif ! Laisse aux habitants d’un monde meilleur ce qui jamais ne réussit aux mortels.

Car enfin son compagnon terrestre retient l’esprit, né de Dieu, dans les murs d’une prison. Il m’empêche de devenir un ange : je veux le suivre, pour être homme.

  1. Dans l’anthologie, ce poëme a douze strophe, le titre est suivie du mot Fragment