À travers les grouins/Précautions oratoires

P.-V. Stock, éditeur (p. 9-13).




PRÉCAUTIONS ORATOIRES



Le vieillard, généralement connu sous le nom de Père Éternel, qui, suivant Moïse, Rochefort et le comte de Mun, créa la lumière antérieurement au soleil, alias M. de l’Être ou le Dieu des Armées, se reposa le dimanche et fuma sa pipe, tel un boutiquier retraité dans la banlieue sainte de Iérouschalaïm. J’imiterai un exemple si autorisé, pour, ayant mené à terme l’enchiridion que voici, intégrer, par façon de repos, une manière de plaidoyer en ma faveur, me disculpant aux regards des vieilles dames et de ma tante Jean Lorrain.

Quelques lectrices (disons, pour n’exagérer point, une demi-douzaine) veulent bien me reprocher le manque d’urbanité de ma polémique, et surtout, proh pudor ! les termes que j’emploie. D’après elles, on compromet, par de telles violences, plutôt que l’on ne sert, la justice et la vérité. Les gros mots ne conduisent à rien, pas même au style académique. Ne pourrait-on, en un langage plus civil, dire les mêmes choses, édulcorer par un sucre de bienséances l’âpreté des invectives, la haine, et le dégoût ?

À dire le vrai, l’objection m’échappe absolument.

Elle eût consterné les écrivains les mieux famés des âges classiques : et Montaigne, et Pascal, et Molière et Saint-Simon. Je ne pense pas qu’il soit utile d’être mieux appris que M. de Voltaire pour abominer Rochefort ou sabouler Gaston Méry. La pudeur contemporaine, à laquelle je défère de mon mieux, est un sentiment tout à fait neuf, issu de l’invasion boutiquière dans nos comportements. Louis XV, devant les duchesses, ordonnait d’arrêter son carrosse et disait au cocher pourquoi. Madame Adélaïde avec ses sœurs appelait Marie Leczinska : « maman-reine » et la Dubary « maman-putain », sans que cela dégradât le moins du monde l’air galant et noble auquel ne parviennent que malaisément, aujourd’hui, les patrons des Grands Magasins ou les nababs de Chicago. La pruderie du langage est merveilleusement adéquate à l’entrée dans la vie sociale des bonnetiers enrichis, des usuriers triomphants. Telles sont les grâces des coupeurs de chemises quand ils revêtent leurs belles manières avec un frac trop neuf et se pommadent pour briller « en société ». À présent, faire visite au lieu d’honneur est moins ardu que l’appeler par son nom, qui donnait autrefois une rime à Boileau.

Nul n’oserait proférer devant sa concierge les expressions de la Palatine, à moins que d’employer le texte allemand.

Je voudrais citer, en tête de ces vers, la réponse connue de l’Électrice de Hanovre, à la mère du Régent, que M. Stock la bifferait tout entière, non pour sa provenance monarchique, mais pour son incongruité. Quelle gazette, fût-ce le Père Peinard, imprimerait aujourd’hui, sans beaucoup de points, la jolie épigramme dont Voltaire égayait, aux dépens de Vendôme, le salon des Choiseul :


                                           
Ce héros que tu vois ici représenté,
Favori de Vénus, favori de Bellone,
Prit la vérole et Barcelone,
Toutes deux du mauvais côté.


Néanmoins, lectrices, je me conformerai désormais à vos admonestations. Il n’est offrande qui ne vous soit due. En outre, servant une cause proscrite et bien-aimée, il me plait obéir à celles dont les encouragements nous réconfortent, dont la sympathie nous montre le chemin, envers et contre tous.