À travers les États-Unis, notes et impressions/05

À travers les États-Unis, notes et impressions
Revue des Deux Mondes3e période, tome 54 (p. 262-313).
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A TRAVERS LES ÉTATS-UNIS

NOTES ET IMPRESSIONS

V.[1]
UNE JOURNÉE CHEZ LES MORMONS. — LE NOUVEAU CHEMIN DE FER DU PACIFIQUE.


DE NEW-YORK A OGDEN.

10-14 novembre.

Il n’y a pas moins de trois compagnies de chemins de fer qui se disputent à grand renfort de réclames l’honneur de conduire le voyageur de New-York à Chicago, première étape sur la route de San-Francisco. Ces trois compagnies étant en guerre pour le moment, et l’une d’elles s’étant avisée d’établir un train express qui fait le trajet en vingt-sept heures au lieu de trente-six, les deux autres se sont empressées de l’imiter, au grand profit du public. Demain peut-être, elles seront en paix et, si elles ne suppriment pas leurs trains express, elles s’entendront pour relever leurs tarifs, qu’elles ont fixés au plus bas prix. Pour le moment, je profite de la guerre et, ayant fait choix, je ne sais trop pourquoi, du Pennsylvania railroad, je jouis, moi sept ou huitième, d’un train qui comprend un sleeping car pour la nuit, un parlor car pour le jour et un hotel coach, c’est-à-dire un restaurant. C’est fort luxueux : aussi le conducteur du train, auquel j’ai été régulièrement présenté, me confie-t-il que, suivant lui, cela ne pourra pas durer, parce que cela coûte trop cher aux compagnies. Ledit conducteur est originaire de l’état de Rhode-Island, et très préoccupé de savoir si j’ai été satisfait de la réception qui nous a été faite à Newport, son pays natal. Il a lu avec beaucoup de soin dans les journaux le récit de cette réception et me communique en fort bons termes son opinion sur les harangues qui nous ont été débitées. D’une façon générale, j’ai remarqué plusieurs fois qu’aux Etats-Unis les individus issus directement des classes populaires paraissent avoir plus de culture que leurs pareils chez nous et aussi (je vais étonner beaucoup de personnes) des façons moins communes, à condition qu’on prenne son parti d’être traité absolument par eux d’égal à égal ; car il ne faut pas compter sur cette déférence que, même dans notre pays si démocratique, l’homme sorti du peuple continue de témoigner au bourgeois. Cela n’empêche pas le conducteur du sleeping car américain de recevoir parfaitement les deux dollars que vous mettez dans sa main, et vous êtes plus embarrassé pour les lui offrir qu’il ne l’est pour les prendre.

La région que je traverse d’abord n’est point nouvelle pour moi, car j’ai déjà suivi ces jolies vallées des Alleghanies en me rendant du Niagara à Baltimore, mais à partir de Pittsburg, j’entre en pays inconnu. C’est le royaume de la houille et du fer. A la nuit tombante, les gueules des hauts fourneaux apparaissent rouges et menaçantes, dardant leurs flammes dans l’obscurité. Le train s’élève lentement, par une rampe en fer à cheval, au-dessus de la vallée constellée de feux, puis s’enfonce dans d’étroits passages de montagne. L’obscurité est complète et je n’ai d’autre ressource que de gagner mon sleeping car, où je fais ma première expérience d’une nuit en chemin de fer, expérience tout à fait satisfaisante, car nous ne sommes que deux dans l’immense wagon et je ne me doute pas de la présence de mon compagnon, couché à l’autre bout. Je dors d’un demi-sommeil, tenu en éveil par la curiosité. Être emporté la nuit, d’une allure rapide, vers des contrées inconnues, sans savoir quels aspects frapperont vos yeux le lendemain au réveil, est une des sensations les plus douces que je connaisse, la seule qui rende au sentiment de la vie en elle-même ce charme passager que lui prête la première jeunesse. Dès qu’il fait jour, je m’empresse de regarder par la fenêtre. déception ! d’abord il tombe par torrens une pluie froide mélangée de neige qui barre la vue ; puis le pays que nous traversons est un pays de bruyères et d’arbres rabougris, plat, mouillé, entrecoupé de fondrières. Je me crois en Sologne ou plutôt dans certaines gâtines, limitrophes du Nivernais et de la Bourgogne, où j’ai beaucoup chassé jadis. Je m’attends à voir passer un cerf la tête basse, la langue pendante, poursuivi par une meute de chiens haletans et une bande de chasseurs boueux. Ce n’est pas au moins que je sois dédaigneux des gâtines et de leurs grands horizons. Mais pour ce voir, point n’était besoin peut-être de venir aussi loin. Cependant nous approchons rapidement de Chicago ; j’aperçois sur ma droite une immense étendue d’eau grisâtre, agitée par le vent, dont les vagues déferlent sur une rive boueuse et plate : c’est le lac Michigan ! Tout annonce le voisinage d’une ville importante, entre autres le grand nombre des voies ferrées. Nous dépassons un train qui court parallèlement au nôtre. C’est la concurrence. Quelques minutes après, il nous rejoint et nous dépasse à son tour. Puis nous le dépassons de nouveau, et il ne tiendrait qu’à moi de dire que j’ai assisté à une course de locomotives. Mais comme les deux trains arrivent à Chicago à heure fixe et dans la même gare, la course n’est pas bien sérieuse, et je soupçonne qu’il en est ainsi de toutes celles que des touristes pleins d’imagination se sont plu à raconter.

Enfin, nous débarquons dans la gare de Chicago, sorte de grande halle en bois qui sert à plusieurs chemins de fer. Il pleut toujours à torrens et l’eau tombe à travers les planches disjointes de la toiture. Un omnibus me conduit à l’hôtel, où je reste quelques instans fort perplexe. J’avais pensé, puisque j’ai pour mon rapide voyage quarante-huit heures de marge, à m’arrêter une journée à Chicago. Mais le premier aspect de la ville ne m’a pas intéressé, avec ses grandes rues rectilignes et ses pâtés de maisons absolument semblables les unes aux, autres. Une courte promenade que je fais de l’hôtel à la poste achève de me dégoûter. J’enfonce jusqu’à la cheville dans une boue liquide et j’ai peine à me préserver contre les rafales de pluie et de neige. Ce que j’ai vu du lac Michigan, sur les bords duquel je me faisais un plaisir de me promener, ne m’a point séduit. Brusquement je prends mon parti et je me fais reconduire à la gare du chemin de fer. C’est toujours une journée de gagnée ; et puis, s’il faut tout dire, je ne tenais pas beaucoup à voir Chicago. Chicago est le grand entrepôt du blé, du bétail, du cochon surtout. Il n’y a, paraît-il, ville au monde, pas même Cincinnati, si fière autrefois de son surnom de Porcopolis, où l’on en tue, débite et sale une aussi grande quantité par jour. Mais c’est précisément cela qui ne m’intéresse pas du tout. Je fais en ce moment un voyage d’imagination et j’aimerais presque mieux ne pas savoir que Chicago est la ville où le côté industriel et spéculateur du caractère américain se développe avec toute son âpreté. On y fait et défait des fortunes aussi rapidement que, lors du grand incendie de 1871, on a reconstruit les maisons incendiées. La richesse des uns s’échafaude sur la ruine des autres, et les manœuvres de guerre auxquelles se livrent vainqueurs et vaincus ne seraient pas des plus loyales, à en croire du moins le langage sévère qu’a tenu certain juge en motivant sa sentence dans un procès récent. Mais, comme je n’aurais pas le temps de contrôler cette sentence que je serais peut-être d’ailleurs obligé de confirmer, j’aime mieux continuer ma route en fermant les yeux.

Me voilà donc de nouveau en chemin de fer après une halte d’environ trois heures. Le pays que nous traversons me paraît de moins en moins intéressant. Ce sont de longues plaines ondulées, sans arbres, sans verdure, coupées par des rivières plus ou moins larges qui coulent au fond de vallées peu profondes. Des forêts rêvées, pas question. La civilisation a tout détruit. Ces états d’Illinois et d’Iowa sont les greniers à blé et les parcs à bétail de l’Amérique. Nous ne sommes plus dans la Nouvelle-Angleterre, où villes et villages sont comme serrés les uns contre les autres. Ici la rareté des endroits habités témoigne d’une civilisation plus nouvelle. On sent que la terre ne manque pas encore à l’homme, mais plutôt l’homme à la terre, et que la difficulté doit être de mettre en culture ces vastes espaces. Cependant toute trace de l’ancien état sauvage a disparu, et l’aspect du pays est on ne peut plus prosaïque. Parfois on aperçoit, comme dans la campagne romaine, de grands troupeaux de bœufs qui paissent au loin. Mais ces bœufs n’élèvent pas vers le ciel des cornes gigantesques et menaçantes ; ils ne sont pas gardés par des paysans à cheval, fièrement campés sur leurs chétives montures. Ils ressemblent au contraire aux animaux les plus vulgaires, et paissent dans d’immenses parcs fermés par des clôtures en bois probablement mobiles. Je fais causer sur le commerce du bétail un de mes compagnons de route qui a dans la tournure toute l’élégance d’un marchand de bœufs normand. Grâce à la facilité avec laquelle on les nourrit, chacun de ces bœufs vaut, sur le marché de Chicago, de 100 à 150 francs. C’est de là que, par la voie des lacs ou des chemins de fer, on en expédie un assez grand nombre en Europe. Mais comme la traversée ne leur était guère favorable et qu’ils arrivaient généralement en assez mauvais état, on a imaginé depuis peu de les tuer à l’avance et de les dépecer, ce qui est beaucoup plus sain pour eux, en conservant la viande au moyen d’appareils frigorifiques. Ma nouvelle connaissance compte beaucoup sur ce procédé, qui pourrait bien en effet contribuer à faire baisser le prix de la viande sur nos marchés européens, ou, pour parler plus exactement, à empêcher que le prix de la viande ne monte à mesure que la consommation s’étend, au grand et légitime regret des producteurs et au non moins grand avantage des humbles consommateurs auxquels il n’est pas indifférent de payer la livre de viande quelques sous de plus ou de n’en pas manger du tout.

Si relevée que soit cette conversation, la journée ne m’en paraît pas moins longue, et je vois avec plaisir venir la nuit. Le lendemain matin, sur les neuf heures, nous arrivons à Councils Bluff, sur les bords du Missouri, et après avoir traversé le fleuve sur un pont en fer très hardi, nous débarquons à Omaha. C’est la tête de ligne de l’Union Pacific et le point de départ du voyage à travers les contrées récemment conquises à la civilisation. Je m’en aperçois tout de suite à un petit détail. Je demande au buffet un timbre-poste de cinq cents. On me le fait payer sept, et comme je demande pourquoi : « Pour la peine de l’avoir apporté ici, » me répond-on. Sous prétexte de cette peine qui, en réalité, est absolument nulle, le voyageur est victime, depuis Omaha jusqu’à San-Francisco, d’une exploitation en règle. Trois fois par jour on lui fait payer au prix d’un dollar un maigre et exécrable repas, où figurent presque invariablement de prétendus biftecks d’antilope que j’ai toujours soupçonnés d’être du vulgaire entrecôte de bœuf. Impossible de se procurer dans aucune gare un fruit, un journal, un livre ; mais à peine le train entre-t-il-en marche que vous êtes soumis aux incessantes sollicitations d’un industriel qui vous offre tout cela pour le double ou le triple de la valeur et ne vous laisse point en repos que vous ne lui ayez acheté quelque chose.

Ces petites vexations ne sont rien pour le voyageur qui passe. Mais ce qui est plus sérieux, c’est que les deux compagnies de l’Union Pacific et du Central Pacific[2], qui sont en possession d’un monopole de fait, s’entendent pour faire payer aux marchandises un prix exorbitant, sans que le gouvernement fédéral, qui a pourtant contribué par une subvention à la construction de cette grande ligne, ait le moyen d’exercer quelque contrôle sur ces tarifs. Cette situation, qui fait l’objet de réclamations très violentes, durera aussi longtemps que le monopole des deux compagnies, c’est-à-dire jusqu’au moment où une nouvelle ligne parallèle qui passera plus au nord viendra leur faire concurrence ; à moins toutefois, comme il arrive souvent, que toutes ces compagnies ne s’entendent pour maintenir les mêmes tarifs. Alors les réclamations continueront, et les compagnies n’en auront cure. J’ai pu remarquer en effet en lisant les journaux qu’en dépit du bon marché général des transports, fruit d’une concurrence illimitée et souvent ruineuse pour les actionnaires, les réclamations du public contre les compagnies de chemins de fer n’étaient pas moins fréquentes en Amérique qu’en France, et figuraient comme chez nous dans certains programmes électoraux. Il s’est même formé récemment dans l’état de New-York un parti sous le nom d’antimonopolistes qui réclame… l’abolition du monopole des chemins de fer. Ceci ne tendrait-il pas à prouver une seule chose, c’est que par tous pays les transportés trouvent toujours que les transporteurs leur font payer le transport trop cher ?

Ces prosaïques questions de tarifs m’intéressent fort peu pour l’instant. J’ai bien autre chose en tête. Je suis au moment de pénétrer dans ces prairies dont j’ai rêvé si souvent, et je ressens ce délicieux émoi que donne toujours à l’imagination la satisfaction imminente d’une curiosité d’ancienne date. Hélas ! je ne tarde pas à m’apercevoir que cette vive attente aura le sort commun, et se terminera par une déception. La pluie glaciale que j’avais trouvée à Chicago s’est transformée dans ces régions plus élevées en une tourmente de neige. Les prairies en sont couvertes et aussi loin que l’œil peut s’étendre, il n’aperçoit qu’un blanc tapis, dont pas un accident de terrain, pas un rocher, pas un arbre ne vient interrompre l’uniformité. Comme je veux à toute force trouver aux prairies un aspect particulier, je m’efforce de me persuader qu’elles doivent ressembler aux steppes de la Russie. Je pense aux Récits d’un chasseur russe et je cherche à y placer quelques scènes de Tourguénef. Mais où sont les bouleaux qui jouent dans ces scènes un si grand rôle ? Force m’est à la fin de convenir intérieurement que le pays auquel les prairies du Far-West ressemblent le plus, c’est… la Beauce par un temps de neige. Toutefois le spectacle de cette immensité blanche à travers laquelle nous roulons pendant des heures et des heures n’est pas sans la grandeur, et sa monotonie même donne l’idée de la largeur du continent que nous traversons. Point de villes, point de villages, rarement quelques habitations isolées. Les stations ne sont que de simples dépôts d’eau et de charbon autour desquels se groupent quelques magasins de denrées nécessaires à la vie quotidienne. Là viennent évidemment s’approvisionner pour de longs jours les habitans de ces vastes fermes qu’on aperçoit de loin en loin, race énergique et inculte qui soutient solitairement la lutte de la civilisation contre la nature. Il faut aller aussi loin pour trouver l’Américain légendaire en chapeau mou, en bottes crottées, que l’on rencontrait autrefois entre New-York et Chicago et sous les traits duquel beaucoup de Parisiens sont disposés à se représenter la nation tout entière. Je trouve même, soit dit en passant, qu’on lui reproche bien sévèrement l’état de ses bottes. Comment ne seraient-elles pas crottées quand tous des chemins sont des fondrières et quand aux abords mêmes des stations, on enfonce dans la boue dès qu’on fait un pas hors du trottoir en bois ? Mais je me demande pourquoi beaucoup de mes compagnons de route sont sans cravate, et pourquoi, tout en tirant de temps à autre un mouchoir pour s’essuyer le front, ils se mouchent souvent dans leurs doigts. Ils sont assez silencieux, comme des gens qui auraient trop à penser pour avoir envie de causer, et si généralement un revolver passé à leur ceinture montre qu’il ne doit pas faire bon leur chercher querelle, il n’y a rien non plus dans leur attitude qui soit grossier et provocant. Je n’en ai vu aucun se rendre coupable de quelque impolitesse. A tout prendre, ils ne sont pas très différens d’aspects et de manières de nos fermiers de Beauce et de Brie lorsqu’ils se rendent à Paris le jour de marché aux grains, et c’est aux voyageurs de cette catégorie, ce n’est pas à ceux qui se rendent en première classe à Trouville et à Nice qu’il faut les comparer, si l’on veut rapprocher la manière d’être des habitans des deux pays.

C’est par ces observations sur ce milieu nouveau auquel je me trouve mêlé, que je m’efforce de rompre l’uniformité de cette route monotone à travers ces steppes blanches. Je soupire cependant après l’arrivée de la nuit, qui du moins passe vite, tout en proclamant qu’il est absolument désagréable de coucher dans le même compartiment que vingt-huit autres personnes, avec un compagnon superposé au-dessus de votre tête, et d’assister chaque soir à des exhibitions de linge d’une propreté douteuse, et chaque matin à un lavage général dans un cabinet de toilette commun. Je compte beaucoup, pour la journée du lendemain, sur la traversée des montagnes Rocheuses, au pied desquelles nous arrivons vers dix heures du matin. Tout en déjeunant à Cheyenne, ancien lieu de campement situé au pied des montagnes qui prend déjà des airs de ville, nous apprenons que le train venant de San-Francisco a été arrêté vingt-quatre heures par la neige. Mais il a déblayé la voie pour nous et on nous assure que nous passerons sans difficultés, si la neige n’est pas tombée de nouveau. Nous commençons par une rampe assez rapide l’ascension de la chaîne, et bientôt nous nous enfonçons dans les gorges. Avec la franchise qui est ou tout au moins devrait être la loi du voyageur, j’avouerai que cette traversée des montagnes Rocheuses a été pour moi une nouvelle déception. Rocheuses elles sont, sans doute, et même d’une assez belle teinte rougeâtre, mais absolument dénudées, sans arbres, sans verdure, sans eau et sans grands aspects. Rien qui vaille les Alpes ou les Pyrénées. Ce qui achève de rendre cette traversée assez maussade, c’est la quantité des tunnels en bois ou snowsheds qui ont été élevés pour préserver la voie des amoncellemens de neige. A peine est-on sorti d’un de ces tunnels qu’on entre dans un autre et la vue est interceptée à chaque instant. Cependant l’étroitesse même des gorges à travers lesquelles passe le chemin de fer à voie unique rend parfois le défilé intéressant. A certains endroits on pourrait presque toucher avec la main la paroi du rocher. A d’autres, la gorge s’évase un peu pour se resserrer bientôt. On pourrait se croire enfermé dans un cercle infranchissable, et il est impossible d’apercevoir de loin la fente imperceptible par laquelle le chemin de fer va passer et celle par laquelle il est sorti. C’est ce qu’on appelle les gâtes. Mais, à la longue, la monotonie de ces défilés égale presque celle des prairies, bien que la largeur même de cette chaîne de montagnes (le passage ne dure pas moins d’une journée) finisse par produire aussi une certaine impression de grandeur. Le lendemain matin, lorsque je me réveille de nouveau dans un pays absolument plat, je me prends à regretter les montagnes, et je commencerais à me sentir envahi par l’ennui si je ne nouais une relation qui change le cours de mes idées et même celui de mes projets.

Parmi mes compagnons de route j’avais remarqué, pour son air doux, tranquille, et ses bonnes manières, un jeune homme qui paraissait âgé d’une vingtaine d’années. Les cheveux et la barbe d’un blond très clair, les yeux gris et doux, l’air un peu timide, la mise convenable et plutôt soignée, il avait assez l’air d’un jeune Anglais faisant son tour du monde. Je n’avais point eu l’occasion d’entrer en relations directes avec lui, et je connaissais à peine le son de sa voix très douce, lorsque mon attention fut attirée, le second jour de notre départ d’Omaha, par une discussion assez vive qui s’était élevés à l’extrémité du wagon et dont il paraissait être le centre. Je m’approchai, je prêtai l’oreille, et je reconnus qu’il discutait avec un chapelain de l’armée fédérale (mon voisin de lit par parenthèse) la question de savoir si la polygamie était interdite par l’évangile. Le chapelain soutenait l’affirmative, naturellement. Mais son jeune contradicteur tenait bon, et je fus frappé de l’ardeur qu’il apportait dans son argumentation, tout en remarquant qu’il ne s’y mêlait aucune ironie ni même aucune intention irrespectueuse. Je me demandais avec curiosité à quel interlocuteur le chapelain pouvait bien avoir affaire, lorsque quelques paroles et quelques argumens échangés de part et d’autre me firent deviner l’énigme : ce jeune homme, à l’air si poli, à la mise si soignée, à la voix si douce, était un mormon, et c’était à cause de cela que la question de la polygamie lui tenait si fort à cœur. Peu à peu le bruit de la présence d’un mormon se répandit dans le train. Un cercle se forma autour de lui, et la discussion devint générale, chacun voulant placer son mot, jusques et y compris le conducteur du sleeping car, qui se mit, tout comme le chapelain, à argumenter contre le mormon, à grand renfort de textes. Je ne m’imagine pas chez nous, — peut-être à tort, — un chef de train citant des versets de l’évangile. Mais bientôt la discussion dégénéra en personnalités. — Combien avez-vous de femmes ? lui demanda assez brutalement un voyageur.

— Je ne suis pas encore marié, répondit-il.

— Alors vous n’êtes pas un bon mormon.

— Sans doute, je ne suis pas aussi bon mormon que je le devrais, répliqua-t-il avec douceur, mais je m’efforce de le devenir.

Je me rappelai la réponse de Saint-Preux à Wolmar : « Êtes-vous chrétien ? — Je m’efforce de l’être, » et cette humilité me disposa en faveur du mormon. Il devait quelques minutes après en donner une preuve plus frappante encore : une jeune femme ayant fait à demi-voix une observation, il la pria fort poliment de la répéter.

— Ce n’est pas à vous que je parle, monsieur, dit-elle avec une hauteur insultante.

Le mormon rougit sous l’affront, mais il se contint et répondit avec beaucoup de politesse :

— Je vous demande pardon, madame ; je croyais que vous m’aviez parlé.

Je fus choqué de cette rudesse peu chrétienne, et lui adressant la parole à mon tour, j’eus soin de le faire avec beaucoup d’égards. Mais cet incident pénible avait refroidi un peu la discussion, qui en resta là.

Ma politesse ne devait cependant pas être perdue. Vers la fin de la journée, le jeune mormon vint s’asseoir auprès de moi et engagea de nouveau la conversation. Il me raconta son histoire. Son père avait cinq femmes et trente-cinq enfans. Il était lui-même le quatrième ou cinquième fils (je ne me rappelle plus exactement son numéro) et il avait été désigné à l’âge de vingt ans par le conseil suprême des mormons pour faire partie d’une de ces bandes de jeunes missionnaires que le conseil envoie presque annuellement en Europe pour recruter, en particulier parmi les femmes, des adhérens à la foi. Il a passé quelque temps à Paris, mais sans succès, et bien qu’il y ait en France, m’a-t-il affirmé, quelques agens secrets du mormonisme, il se plaint amèrement de notre législation restrictive qui ne lui a pas permis de faire des conférences publiques. C’est en Angleterre surtout qu’il a exercé son apostolat, non sans que les meetings tenus par lui aient été souvent troublés par des manifestations hostiles de la populace, mais aussi, du moins il l’espère, non sans que la semence jetée par lui ait germé dans quelques cœurs. Malheureusement, il s’est fatigué le cerveau à étudier jour et nuit les Écritures et la théologie pour être en état de tenir tête aux révérends qui menaient argumenter avec lui dans les meetings, et il en est arrivé à un tel état d’épuisement intellectuel qu’il a dû prendre son parti de renoncer, temporairement du moins, à son métier de missionnaire, et de venir prendre quelque repos au foyer paternel, foyer qu’il n’a pas laissé désert au reste, car, à l’exception d’une de ses sœurs mariée et de deux autres frères, missionnaires également, tous les autres enfans de son père, soit à bien compter trente et un, sont demeurés auprès de lui.

Peu à peu ma nouvelle connaissance revient à la conversation du matin et s’exalte un peu en parlant : « Vous avez vu comme cette dame m’a répondu, me dit-il, et cependant je lui avais parlé très poliment. Voilà comme on nous traite, nous autres mormons, en Amérique. On croit faire œuvre pie en nous injuriant. On nous calomnie sans nous connaître ; et cependant nous ne demandons qu’à être connus, car il n’y a rien à cacher dans nos vies. Aussi suis-je content d’avoir obtenu du chapelain avec lequel je discutais tout à l’heure et qui est correspondant de l’Evening Star de Washington, qu’il s’arrêterait une journée à Salt-Lake City et qu’il rendrait compte impartialement dans son journal de tout ce qu’il aurait vu. »

L’idée me vient aussitôt que je pourrais peut-être mettre à profit l’honneur d’une collaboration trop fréquente à la Revue des Deux Mondes pour partager avec le chapelain-journaliste cette occasion inespérée. Je dis à mon nouvel ami que, sans être correspondant d’un journal, je ne suis pas moi-même sans quelques relations littéraires en France, et que je serais disposé à rendre compte, avec une impartialité au moins égale à celle du chapelain, de tout ce que j’aurais vu, s’il m’était permis de m’associer à lui. Il saute avec joie sur cette idée. « Vous descendrez tous les deux chez mon père, s’écrie-t-il. Il demeure à Ogden, où nous arriverons ce soir. Vous coucherez chez lui et demain je vous mènerai à Salt-Lake-City, où je vous procurerai la connaissance de quelques personnes. Nous reviendrons le soir à Ogden et vous pourrez prendre le train du Central-Pacific pour San-Francisco. » J’hésite un peu d’abord à accepter cette invitation, trouvant qu’il y aurait de ma part quelque indiscrétion à me mêler aux joies de cette réunion de famille. Puis je me ravise. « Après tout, me dis-je, ce père de trente-cinq enfans ne saurait avoir pour chacun d’eux ; une tendresse bien vive, et la rentrée de l’un d’eux au bercail, même après une absence de trois années, ne produira vraisemblablement pas grand émoi. Je finis par accepter cette offre, ne voulant pas perdre cette occasion unique de coucher sous le toit d’un mormon, et je vais m’entendre avec le chapelain, dont je trouve la curiosité tout aussi éveillée que la mienne. Peu à peu le bruit se répand dans le wagon qu’un correspondant de l’Evening Star et un French count vont s’arrêter à Ogden pour coucher chez un mormon, et nous devenons l’objet d’une certaine curiosité, d’autant plus, nous dit-on, que ce qui nous a été offert est fort rare et que les mormons, généralement très jaloux, comme tous les peuples polygames, n’admettent pas volontiers des étrangers en présence de leurs femmes. Un peu avant notre arrivée à Ogden, le conducteur du sleeping car me prend à part et me demande s’il est bien vrai que je ferai paraître un récit de ma visite chez les mormons dans un recueil français, ou si je me suis servi tout simplement de ce prétexte pour accompagner le chapelain. Je lui réponds que, sans m’engager à rien, il serait fort possible que je publiasse quelques notes sur ce que j’aurais vu. Il me prie alors de ne pas manquer de lui envoyer mon récit : il ne Salt pas le français, mais il se le fera traduire, et, pour plus de sécurité, il me donne sa carte. Il se nomme James Inglish et demeure à Omah, état de Nébraska.


OGDEN ET SALT LAKE CITY.

14-15 novembre.

Nous arrivons à Ogden à la nuit close et nous descendons, le chapelain, le mormon et moi, dans une complète obscurité, sur le trottoir en bois de la gare. « Je pense qu’on sera venu à ma rencontre, » nous dit notre ami, et à peine a-t-il prononcé ces mots, qu’il tombe dans les bras de quatre grands jeunes gens qui l’entourent et lui serrent les mains avec force exclamations de joie. Un peu en arrière se tient un vieillard auquel le jeune mormon va serrer la main à son tour avec une certaine déférence. Nous supposons, le chapelain et moi, que c’est son père, et nous nous tenons à l’écart. Mais, au bout de quelques minutes, il revient vers nous : « Mon père n’est pas ici, nous dit-il ; la veille du jour où est arrivée la dépêche annonçant mon retour, il est parti pour amener ses deux femmes à mon frère qui est missionnaire dans l’état d’Arizona ; Mais ce n’est pas une raison pour que vous ne veniez pas chez nous. Ma mère sera très heureuse de vous recevoir, et mon oncle que voilà viendra passer la soirée avec nous. » Nous nous consultons un moment. En effet, le cas devient embarrassant. Admettant que la mère de notre ami nous fasse, sur sa recommandation, bon visage, quel accueil recevrons-nous des quatre autres femmes du maître de la maison absent ? Cependant, embarqués dans l’aventure, nous voulons aller jusqu’au bout, et nous lui déclarons que nous sommes prêts à le suivre. Nous montons alors avec lui dans un petit boggy conduit par un de ses frères et traîné par deux bons chevaux qui nous font traverser rapidement la petite ville d’Ogden. Par momens, une vive clarté se projette sur la route obscure. Ce sont des magasins éclairés par la lumière électrique. Nous sortons de la ville et notre voiture finit par s’arrêter à la porte d’un petit jardin précédant une maison de modeste apparence. Notre ami saute à terre et traverse rapidement le jardin. Nous le suivons. Il ouvre la porte et s’élance dans la pièce d’entrée en s’écriant : There I am ! Aussitôt une femme d’un certain âge se lève précipitamment : — My boy ! s’écrie-t-elle, et, se jetant à son cou, elle le tient longtemps embrassé. Cependant quatre ou cinq jeunes filles de tout âge poussent des cris de joie et sautent en battant des mains autour d’eux. Le jeune homme embrasse chacune d’elles à son tour, pendant que sa mère s’essuie les yeux, riant et pleurant tout à la fois. Je me sens ému par cette scène à laquelle je ne m’attendais pas et, par une conséquence naturelle, un peu embarrassé de mon personnage. J’avais oublié que, si le père de notre ami avait trente-cinq enfans, sa mère n’en avait que sept, et j’avais eu bien tort de supposer, en me faisant ainsi de fête, que les liens de famille étaient moins forts chez les mormons que chez les chrétiens. Cependant, nous ne sommes pas oubliés ; après quelques mots d’explication de son fils, la mère vient à nous fort simplement et, nous souhaitant la bienvenue, nous invite à nous asseoir. Nous prenons place, et pendant que le chapelain (derrière lequel je ne suis pas fâché de m’effacer un peu) soutient, la conversation, je regarde autour de moi.

La pièce où nous sommes, éclairée par une grosse lampe à pétrole et chauffée par un poêle, est assez petite, très propre et garnie d’un mobilier très simple. Contre la muraille, un canapé en velours rouge, autour d’une grande table ronde quelques chaises en paille, dans un coin un harmonium. Sur les murailles je lis quelques inscriptions pieuses : God bless our home ! — Pray without ceasing. Sur la table, je reconnais la grosse bible, reliée en noir, qui est le livre de famille de tant de maisons protestantes. A l’aspect de tout ce qui nous environne, je pourrais croire que nous sommes tombés dans un de ces intérieurs puritains de la Nouvelle-Angleterre si bien décrits par Mme Beecher Stowe dans la Fiancée du ministre. Mais je trouve la pièce bien petite pour toutes les femmes et tous les enfans du chef de famille, et je me demande quelle est l’organisation de leur vie domestique. Poussé sans doute par la même curiosité, le chapelain adresse à notre ami quelques questions discrètes auxquelles celui-ci répond sans le moindre embarras : « Toutes les femmes de mon père, nous dit-il, ne demeurent pas dans la même maison. Chacune d’elles en a une dont elle est chargée. Vous êtes ici chez ma propre mère. Deux de mes demi-mères (half-mothers) demeurent de l’autre côté du chemin. La quatrième a une maison à Ogden et la cinquième demeure dans un autre village, à 2 ou 3 milles. Quant à tous ces garçons et à toutes ces filles que vous voyez ici (la chambre s’était en effet rempli peu à peu), ce sont mes frères ou mes demi-frères, mes sœurs ou mes demi-sœurs. Mais je les aime tous également, » et il les embrassa tous en effet dans un regard affectueux auquel chacun et chacune répondit par un sourire d’assentiment.

Satisfait de cette explication, je me pris à regarder les physionomies qui m’environnaient. Les garçons étaient des gaillards délurés, à l’air intelligent et résolu. La mère avait une physionomie distinguée, douce, expressive, mais l’air un peu triste et harassé. Elle était, nous dit-elle, Norvégienne de naissance. Je me demandais intérieurement par quels chemins mystérieux, par quelles aventures de cœur et d’imagination cette femme avait pu passer pour venir des rivages de la mer du Nord jusqu’au versant des montagnes Rocheuses être la cinquième femme d’un mormon, et quels regrets de la terre natale, des fiords et des sapins de la Norvège se cachaient derrière cette physionomie placide et résignée. Parmi les sœurs du jeune mormon se trouvait une petite fille d’environ dix ans. Je la pris sur mes genoux (j’ai un certain faible pour les petites filles) et je lui demandai comment elle employait son temps. Elle me répondit qu’elle allait à l’école et que dans les intervalles elle apprenait, sous la direction d’une de ses sœurs, la couture et un peu de musique. Tout en écoutant son gentil babil, je ne pouvais penser sans tristesse à la destinée qui l’attendait probablement, à cette existence de harem sous les aspects de laquelle il m’était encore impossible de ne pas considérer la vie des mormonnes. Et cependant j’étais bien obligé de convenir à part moi qu’il était impossible aussi d’imaginer un intérieur plus décent, plus respectable, plus uni, au moins d’apparence, que celui où je me trouvais. La conversation languissait cependant : « Faites-nous donc un peu de musique, Suzie, » dit notre ami à l’une de ses sœurs. Sans se faire prier, la jeune fille se dirigea vers l’harmonium. Je prêtai l’oreille avec attention, m’attendant à entendre quelque mélopée extraordinaire. Mais elle nous joua tout simplement la valse de la Traviata. Cette pauvre Dame aux camélias ! je savais bien que, sous une forme ou sous une autre, elle est en train de faire le tour du monde, mais je ne m’attendais pas à la rencontrer aussi loin.

Nous passons dans la salle à manger. J’allais m’asseoir sans façon, quand je vois que tout le monde est encore debout. « Voulez-vous avoir la bonté de dire les grâces ? » dit le jeune mormon en s’adressant au chapelain. Celui-ci, sans témoigner aucune surprise, récita à haute voix, tout le monde l’écoutant dévotement, cette courte et belle prière, commune aux protestans et aux catholiques, dont on fait précéder les repas dans les intérieurs pieux des deux communions. Puis nous nous mettons à table, la mère et une des sœurs, la cuisinière probablement, servant et s’asseyant tour à tour comme dans l’intérieur de nos riches fermiers ; le repas fini, nous repassons dans la première pièce. À ce moment entre ronde de notre ami, celui que nous avions rencontré à la gare. « Je vais vous laisser avec mon oncle, nous dit-il alors ; si vous avez quelques questions à poser sur notre foi et sur nos mœurs, il sera mieux que moi en état de vous répondre. Pour moi, je vais, si vous le permettez, passer dans la chambre à côté pour causer avec ma mère et mes sœurs, car nous avons bien des choses à nous dire. » Ainsi fut fait, et nous demeurâmes, le chapelain et moi, en tête-à-tête avec le vieillard.

Notre nouvel interlocuteur était un homme d’assez grand âge, mais droit, sec, vert, aux traits plutôt ascétiques. Il était entré dans la chambre un grand bâton et une lanterne à la main, la tête couverte d’un chapeau de feutre noir à larges bords et enveloppé jusqu’aux pieds dans un épais manteau de drap retenu à son cou par une chaînette en cuivre. Ainsi mon imagination se serait assez volontiers représenté le vieux Silas Deans de la Prison d’Edimbourg, le père de Jeanie et de la malheureuse Effie. Nous étions un peu embarrassés, car, même lorsqu’on y est invité, il est toujours délicat d’interroger un homme sur sa foi et surtout sur ses mœurs. Notre chapelain, auquel je laissais naturellement le dé de la conversation, finit cependant par lui demander : « Y a-t-il longtemps que vous demeurez dans le pays ? » Cette question banale suffit pour rompre la glace. « Oh ! oui, répondit le vieillard ; je suis un des rares survivans de ceux qui sont arrivés ici avec Brigham Young. Vous savez qu’après l’indigne massacre du chef de notre religion, Joseph Smith, dans la prison de Carthage, Brigham Young rassembla tous ses disciples, pour lesquels il n’y avait plus de sécurité dans l’état d’Illinois, où ce crime affreux s’était passé, et qu’il entreprit, conformément aux ordres qu’il avait reçus de Dieu en songe, de les conduire à travers le désert vers une nouvelle terre promise. Ah ! le chemin fut rude. Il n’y avait pas de chemin de fer alors ; il n’y avait même pas de route tracée dans les prairies, et à l’exception peut-être de quelques chercheurs d’aventures, personne n’avait traversé la chaîne des montagnes Rocheuses. Hommes, femmes, enfans, nous voyagions tous à pied ou dans des chariots, et nous étions obligés à la fois de trouver à nous nourrir et de veiller à nous défendre contre les animaux sauvages et contre les Indiens. Les Indiens étaient ceux que nous redoutions le moins. Nous allions à eux. « Nous sommes, leur disions-nous, des victime ? comme vous, des proscrits comme vous. Laissez-nous passer. » Et ils ne nous faisaient point de mal. Mais ce n’en fut pas moins un dur exode, et la seule chose qui soutenait nos courages, c’était la pensée que nous ressemblions aux Israélites dans le désert et la confiance que, comme eux, Dieu ne nous abandonnerait pas. Brigham Young ne nous disait pas où il nous conduisait. Peut-être ne le savait-il pas lui-même. Il se bornait à nous dire que Dieu, dans une vision, lui avait fait voir l’endroit où nous devions nous arrêter. Enfin lorsqu’à trois ou quatre journées de marche des montagnes Rocheuses, nous sommes arrivés sur les bords du lac Salé que vous verrez demain, et qui ne portait alors aucun nom, Brigham Young s’écria : « C’est ici le lieu que Dieu m’a fait voir en songe, où nous allons construire une nouvelle Sion. » Et c’est en effet sur l’emplacement de notre dernier campement que nous avons construit la ville que vous appelez Salt Lake City, mais que nous, nous nommons Sion. Nous n’étions pas cependant au bout de nos peines, car il fallait vivre et la contrée était absolument inculte. Nous nous sommes adonnés aussitôt à l’agriculture et nous sommes toujours restés depuis un peuple agricole. Mais il s’est écoulé bien du temps avant que les produits de nos travaux fussent suffisans pour satisfaire à nos besoins. Bien souvent je me rappelle m’être promené, mourant presque de faim, dans le petit jardin que je cultivais et avoir regardé avec angoisse si les légumes que j’avais plantés poussaient assez rapidement pour subvenir à mes repas des jours suivans. Mais, grâce au Tout-Puissant, ces épreuves ont pris fin. Sa bénédiction s’est étendue sur moi comme sur les autres enfans de son peuple et je suis aujourd’hui, sinon riche, du moins dans l’aisance, comme le sont devenus au reste tous ceux que vous appelez les mormons, grâce à leur foi, à leur persévérance dans le travail et à la pureté de leurs mœurs. »

Tout ce long récit avait été débité avec une gravité et une émotion concentrée qui produisirent sur moi une certaine impression. Je ne sais s’il en fut de même du chapelain ; mais en tout cas ce fut avec beaucoup de sérieux qu’il lui demanda : « Ainsi vous croyez que votre peuple est l’objet d’une protection particulière de Dieu comme l’était autrefois le peuple d’Israël et que c’est sa main qui vous a conduits ici. — C’est notre conviction, reprit notre interlocuteur ; nous sommes un peuple biblique (a Bible people) ; aussi, tandis que vous nous appelez mormons, sans doute à cause du livre de Mormon, qui est en effet un de nos ouvrages sacrés, le nom que nous nous donnons à nous-mêmes est celui d’église de Jésus-Christ des saints des derniers jours (church of Jesus Christ of latter days saints), en souvenir de l’église des saints des premiers jours, auxquels nous nous efforçons de ressembler, et nous appelons comme eux gentils tous ceux qui n’appartiennent pas à notre foi. Nous avons conservé, en effet, autant que possible l’organisation de la primitive église, dont nous nous croyons plus près qu’aucune communion chrétienne, et nous avons la ferme croyance que nous sommes appelés par Dieu à prêcher et à répandre par tout l’univers la révélation de Joseph Smith, qui n’est que le complément de la révélation chrétienne. »

A ces mots, notre figure, au chapelain et à moi, exprima probablement une certaine surprise, car il reprit avec vivacité : « Je vous étonne, n’est-ce pas ? voilà bien comme vous êtes, vous autres gentils. Vous nous jugez sans nous connaître et vous nous calomniez. Vous ne savez qu’une chose des mormons, c’est qu’ils pratiquent la polygamie, et vous en concluez que nous sommes un peuple débauché, païen, adorant peut-être des idoles. Vous ne savez pas que nous croyons tout ce que vous croyez et qu’il n’y a pas un article de foi de la religion chrétienne qui ne soit adopté par nous. Seulement, nous croyons autre chose encore, et nous avons complété la révélation chrétienne par la révélation de Joseph Smith, que nous considérons comme le plus grand bienfaiteur de l’humanité après le Christ.

— Ainsi vous croyez tout ce que nous autres chrétiens nous croyons ? dit le chapelain, non moins étonné que moi.

— Parfaitement.

— Voulez-vous me permettre de m’en assurer mieux encore ? Je vais vous réciter le symbole des apôtres, et vous aurez la bonté de m’interrompre s’il y a quelque article que vous n’acceptez point. »

Ainsi fut fait, et le chapelain récita lentement, d’une voix grave, le symbole des apôtres, le mormon faisant de la tête un signe d’assentiment à chaque article. Quand le chapelain eut fini : « Il y a un article, dit le mormon, que nous acceptons, mais que nous n’interprétons pas tout à fait comme vous. C’est celui de la descente aux enfers. Nous croyons que pendant ce temps le Christ est venu en Amérique apporter la bonne nouvelle à ceux des enfans d’Israël qui étaient venus à travers les mers peupler ce continent. C’est l’histoire de ces peuplades dispersées du peuple de Dieu qui est racontée dans le livre de Mormon, dont l’existence et la découverte furent une des premières révélations de Dieu à Joseph Smith. Nous mettons ce livre au même rang que la Bible et les Evangiles, que nous acceptons dans leur entier. Nous avons les mêmes sacremens que vous, le baptême et la communion dont nous faisons un usage très fréquent. Seulement nous avons conservé le baptême par immersion, tel qu’il était pratiqué dans la primitive église, et nous croyons que c’est une impiété d’en avoir changé la forme.

— Mais alors, dit le chapelain, prenant son courage, si vous acceptez les dogmes du christianisme, vous devez aussi accepter sa morale. Comment pratiquez-vous donc la polygamie ?

— Je vous attendais là, reprit le vieux mormon avec feu. La polygamie, c’est toujours ce qui préoccupe les gentils quand ils parlent de nous. Ils croient que c’est la pierre angulaire de notre foi, et ils ne savent pas que ce n’est qu’un accessoire dans nos croyances. Mais je vous répondrai sur ce point. La polygamie est, vous n’en disconviendrez point, formellement autorisée par la Bible, et nous ne voyons nulle part dans l’Évangile qu’elle soit formellement défendue. En ayant chacun plusieurs femmes, nous croyons d’abord mettre en pratique le précepte que Dieu a donné aux hommes au commencement du monde : « Croissez et multipliez-vous. » La polygamie favorise le rapide développement de l’espèce. Comme il y a toujours un certain nombre d’hommes qui ne peuvent pas ou ne veulent pas se marier, on voit chez les gentils un grand nombre de vieilles filles qui consument inutilement leur vie dans la stérilité et dans l’aigreur. Rien de semblable chez nous. Toutes les filles trouvent un mari. Ensuite nous croyons que la polygamie favorise la pureté des mœurs. Oh ! je sais bien ce que vous dites à ce sujet. Vous croyez que nous sommes des hommes comme les pachas d’Orient, adonnés à la volupté et à la luxure, que nous vivons dans une sorte de harem peuplé non d’épouses légitimes, mais d’esclaves favorites, choisies au gré de nos caprices, et que dans nos rapports avec elles nous ne cherchons que la satisfaction de nos fantaisies et de nos passions. C’est une erreur profonde. Le lien conjugal n’est pas moins en honneur chez nous que chez vous. Chacune de nos épouses a, sauf de très rares exceptions, sa maison et son foyer ; chacune a droit aux mêmes égards, à la même tendresse, et un mormon ne pourrait pas commettre un plus grand péché que de favoriser l’une aux dépens des autres. Si même cette faveur se traduisait ouvertement, s’il vivait toujours avec l’une et négligeait les autres, l’autorité civile, qui se confond chez nous avec l’autorité religieuse, ne tarderait pas à intervenir et il serait l’objet d’une réprimande publique. Il doit, au contraire, demeurer successivement avec chacune d’elles un temps à peu près égal et autant que possible aller voir chaque jour celles avec lesquelles il ne demeure pas pour le moment. Ainsi fais-je avec mes deux femmes ; ainsi fait mon frère avec les siennes. Chacune d’elles est aussi respectée, aussi chérie par nous que pourrait l’être une épouse unique, et parce que nous avons le cœur assez large pour partager ainsi notre amour entre plusieurs, nous ne nous croyons pas inférieurs à ceux qui prétendent n’aimer qu’une seule femme[3]. » Je crus remarquer que les yeux de notre interlocuteur commençaient à briller d’un éclat qui ne sentait pas seulement l’ardeur religieuse, et je me demandais si l’oreille du satyre ne commençait pas à percer sous le masque du fanatique. Le chapelain était évidemment résolu à n’engager aucune controverse. Aussi se borna-t-il à demander : « Est-ce qu’il n’arrive pas qu’il s’élève entre vos femmes des querelles suscitées par la jalousie qui troublent la paix de vos intérieurs ?

— Sans doute, reprit le mormon, cela peut arriver quelquefois, Suzie peut se plaindre qu’on témoigne trop de tendresse à Bessie, ou Bessie qu’on témoigne trop de tendresse à Suzie, mais ce sont de ces légers nuages qu’un bon mari Salt bien vite dissiper. Est-ce qu’il n’y a pas aussi des querelles dans vos intérieurs monogames ? Tenez, voulez-vous me permettre de vous parler franchement ? (Et ici le vieillard s’anima et commença à parler avec une certaine éloquence.) Vous autres peuples qui pratiquez la monogamie, vous prétendez à des vertus que vous êtes incapables de pratiquer. Vous n’avez et vous n’aimez, dites-vous, qu’une seule femme. C’est à merveille. Mais combien y a-t-il de maris qui prennent des maîtresses, et combien y a-t-il de femmes qui prennent des amans ? Chez nous l’adultère est inconnu, et si une femme commettait un adultère, je ne sais si nous ne la lapiderions pas selon l’ancienne loi, tant le crime serait grand à nos yeux. Demain, en vous promenant dans les rues de Salt Lake City, vous ne verrez pas un seul enfant abandonné ou mendiant. Combien y a-t-il sur le pavé de vos grandes villes d’enfans qui ne connaissent pas leurs pères ? Chez nous les naissances illégitimes sont inconnues. Nous prenons soin de nos enfans et nous les faisons instruire. Si vous rencontrez un ivrogne, ce sera un gentil, ce ne sera pas un mormon. Ce n’est pas que l’usage du vin nous soit formellement interdit, mais il nous suffit d’avoir lu dans l’Ecriture les péchés que l’ivresse a fait commettre aux enfans d’Israël pour que nous nous tenions en garde contre elle. La principale différence qu’il y a entre vous et nous, c’est que nous observons notre loi, tandis que vous n’observez pas la vôtre. Aussi sommes-nous convaincus qu’un jour ou l’autre le monde nous rendra justice et que c’est par nous qu’il sera régénéré. »

Pendant que le mormon débitait avec une âpreté singulière cette diatribe contre les sociétés chrétiennes, dans laquelle j’étais obligé de reconnaître qu’il entrait bien un peu de vérité, j’entendais dans la pièce à côté un bruit incessant de voix juvéniles, de portes qui s’ouvraient et se refermaient, d’exclamations joyeuses et d’embrassades sonores : c’étaient évidemment les frères et sœurs de notre jeune ami qui venaient lui souhaiter la bienvenue. Parfois la porte de notre petit salon s’ouvrait, et une des jeunes filles, probablement chargée du soin de la maison, venait mettre une bûche au poêle qui ronflait doucement, ou bien elle s’occupait de préparer nos chambres et traversait la pièce portant à la main des brocs ou des serviettes. Blonde, fraîche, avec une jolie taille et de grands cheveux flottans sur son dos, elle ne manquait pas d’un certain charme. Pour moi, qui m’imaginais assez sottement (j’en demande pardon à mes lecteurs, mais peut-être quelques-uns partageaient-ils mon erreur) que mormons et mormonnes avaient des mœurs et des toilettes à eux particulières, je me demandais, en regardant ce qui m’environnait, ce petit salon si décent d’aspect, ces inscriptions pieuses sur les murailles, cette grosse bible sur la table ronde, si je n’étais pas le jouet d’une mystification et si tout à l’heure on n’allait pas m’apprendre avec force éclats de rire que je me trouvais tout simplement dans l’intérieur d’une famille protestante. Je fus cependant convaincu de la réalité de mon séjour au pays des mormons, lorsque, rentrant dans la chambre avec sa mère et ses sœurs, mon jeune ami me présenta à une de ses demi-mères, qui était venue également l’embrasser.

Il était temps d’aller nous coucher. On me donna le choix entre partager le large lit du chapelain dans la plus belle chambre de la maison (la chambre du mari sans doute) ou bien avoir à moi seul, dans une petite pièce, la jouissance solitaire d’une couchette assez étroite. Trouvant que la première proposition avait quelque chose de par trop patriarcal j’optai pour la couchette, où je m’endormis avec peine d’un sommeil un peu agité. Je rêvais que je m’étais fait mormon, que j’étais devenu le mari de plusieurs femmes et que, faute sans doute de savoir aussi bien m’y prendre que le vieux mormon, je ne pouvais arriver à faire vivre en paix Suzie, Bessie et plusieurs autres encore.

Le lendemain matin, réveillé un des premiers, je sortis de la maison et je cherchai à faire connaissance avec l’endroit où nous avions passé la nuit. Il faisait un temps froid, mais clair, et, à quelques lieues de nous, la ligne sombre des montagnes Rocheuses se dessinait nettement sur un ciel d’un bleu pâle. La maison de notre hôte était située un peu en dehors de la petite ville d’Ogden, au centre d’un grand verger. Dans ce même verger étaient semées d’autres maisons plus petites, dont les unes semblaient également des maisons d’habitation, les autres de simples dépendances. De l’autre côté d’un chemin assez large, je remarquai une maison basse et longue, environnée de bâtimens agricoles d’une certaine importance. Comme je regardais tout cela, en me demandant par qui toutes ces habitations pouvaient bien être occupées, je vis sortir de la maison une des jeunes filles avec lesquelles nous avions dîné la veille. Elle portait une robe de mérinos bleu et une large capeline blanche, sans doute pour préserver du soleil son teint des plus roses. Comme elle me souhaitait le bonjour au passage, je lui demandai, pour engager la conversation, où elle allait si matin : « Je rentre chez moi, me répondit-elle ; je ne demeure pas ici, mais dans cette grande maison de l’autre côté du chemin : c’est la maison de ma mère. Je suis venue passer la soirée hier chez ma demi-mère parce que j’avais envie de voir mon frère et aussi parce que j’avais de l’ouvrage à faire. C’est moi, ajouta-t-elle, qui suis chargée de tenir en état le linge et les robes de toute la famille. Comme nous sommes dix-sept, vous pensez qu’il y a de la besogne. Mes sœurs m’ont laissé cette tâche sur ma demande parce que je trouvais le house work trop dur et que cela me fatiguait. » Tout cela dit avec beaucoup de gaîté et de l’air le plus satisfait du monde. J’aurais eu assez envie de poursuivre la conversation et de lui demander comment elle envisageait la perspective d’être un jour la troisième ou quatrième femme de quelque mormon ; mais nous fûmes interrompus par l’arrivée du chapelain et de notre jeune ami, qui, en quelques mots, me mit au courant de leur vie de famille : « Dans cette grande maison longue que vous voyez de l’autre côté du chemin demeurent deux des femmes de mon père. La maison est divisée entre elles deux. Celle-ci, plus petite, comme vous voyez, a été construite récemment pour un de mes frères, qui vient de se marier. Il n’a encore qu’une seule femme. Quand il sera devenu plus riche, il en épousera une autre et bâtira probablement une seconde maison pour elle. Quant à tous ces bâtimens, ils servent à l’exploitation agricole de mon père, qui est très considérable. C’est exclusivement avec l’aide de mes frères et de mes sœurs que mon père fait valoir son exploitation. Mes frères lui servent de laboureurs ou de moissonneurs, suivant les saisons ; mes sœurs se partageât le reste de la besogne. L’une fait le beurre et le pain, une autre s’occupe de la volaille et du poulailler, une autre du jardin et des fruits, celle avec laquelle vous causiez tout à l’heure de l’entretien du linge. Tel est le secret de la richesse croissante des mormons. Ils travaillent en famille et ne sont pas obligés, comme les gentils, de payer des frais écrasans de main-d’œuvre. C’est mon père qui administre tout et qui pourvoit aux besoins de ses enfans. »

Voilà, pensai-je en moi-même, la famille-souche idéale tant préconisée par l’école de la réforme sociale et son illustre fondateur, M. Le Play. Quel malheur qu’il faille venir si loin pour la rencontrer ! Il est vrai que la polygamie gâte peut-être un peu la chose ; mais, bast ! quand il s’agit de sauver la société, faut-il donc y regarder de si près ? Après avoir visité les bâtimens de l’exploitation agricole, nous rentrâmes pour déjeuner. Cette fois, ce fut le jeune mormon lui-même qui dit les grâces sans laisser ce soin au chapelain. Le pain et le beurre me parurent de la qualité la plus remarquable, et je ne manquai pas de le proclamer, à la grande satisfaction de la jeune fille chargée de ce département. Après le repas, nous prîmes congé avec force remercîmens, très simplement acceptés, pour l’hospitalité si cordiale que nous avions reçue, et nous nous dirigeâmes vers la gare.

Malgré toutes les instances que nous avions faites pour qu’il demeurât avec sa mère, notre jeune ami voulait absolument nous accompagner à Salt Lake City. Il tenait à nous présenter lui-même au président John Taylor, qui a remplacé Brigham Young à la tête de l’église des saints des derniers jours. Salt Lake City est située à une heure environ d’Ogden sur un embranchement de chemin de fer, qui est en partie l’œuvre des mormons. En attendant le départ du train, le chef de gare nous ouvrit son bureau, et la conversation s’engagea bientôt entre lui, le chapelain et un troisième interlocuteur à l’air intelligent, mais fort grossièrement vêtu, les cheveux ébouriffés, la figure et les mains noires. Au cours de la conversation, le chapelain demanda si les mormons croyaient avoir à se plaindre de quelques-uns des actes du congrès de Washington. A cette question, l’interlocuteur inconnu prit vivement la parole : « Nous n’aurions rien à dire si le congrès ne s’était avisé d’édicter un bill contre la polygamie. Pourquoi vouloir nous empêcher de pratiquer la polygamie si nous estimons qu’elle est encore conforme à la loi chrétienne comme elle était autrefois conforme à la loi biblique ? C’est une question de conscience individuelle que chacun aie droit de résoudre comme il lui plaît, et le congrès n’avait pus à légiférer sur cette matière. » Le chapelain n’ayant pas voulu soutenir la controverse, la conversation tomba sur ce sujet. Alors l’inconnu se tournant vers moi : « Vous êtes Français, monsieur, me dit-il. Je ne sais pas le français malheureusement, mais je possède quelques livres français traduits que j’admire beaucoup. Connaissez-vous les Conférences sur le christianisme de Mgr Frayssinous ? » Ne voulant pas avoir à rougir de mon ignorance devant ce mormon, je lui réponds intrépidement que je les connais. Ce n’est, qu’à moitié vrai, car je ne les ai jamais lues. « C’est, me dit-il, la plus belle et la plus solide apologie du christianisme que je connaisse et écrite à un point de vue excessivement large. Catholiques, protestans et mormons peuvent s’en prévaloir également contre les incrédules. J’ai lu aussi quelques ouvrages plus modernes, entre autres la Vie de Jésus de M. Renan. Mais ceux-ci me plaisent moins, je l’avoue. » Je m’épuisais en conjectures pour deviner quel pouvait bien être ce personnage si inculte d’aspect, si cultivé d’esprit, lorsqu’un coup de cloche s’étant fait entendre, nous nous empressâmes de rassembler nos affaires. « N’ayez pas peur, nous dit-il en riant, le train ne partira pas sans moi. C’est moi qui suis le cocher. » En effet, c’était noire mécanicien, et, quelques minutes après, nous le vîmes sur sa machine, du haut de laquelle il nous fit un signe d’amitié.

Le trajet d’Ogden à Salt Lake City dure environ une heure. Pendant ce trajet, nous fîmes connaissance avec un juge du pays, appointé par le gouvernement fédéral, étranger par conséquent aux mormons et pouvant en parler avec indépendance. Je lui demande comment, la polygamie ayant été interdite par un bill du congrès (ce que je venais d’apprendre), les mormons pouvaient cependant continuer à la mettre en pratique. Il m’explique que l’application de cette loi a été jusqu’à présent tenue en échec par l’impossibilité de trouver dans le territoire d’Utah des femmes pour porter plainte, des témoins pour déposer, et des jurés pour condamner. Notre nouvelle connaissance est au reste très sévère pour les mormons. « Ce sont, nous dit -il, des gens licencieux et débauchés qui vivent dans la luxure. La polygamie ne sert qu’à cacher le désordre de leurs mœurs, et la promiscuité des femmes qui règne parmi eux. » Ceci est quelque peu contraire à ce que le vieux mormon nous a dit la veille. Aussi j’insiste. « Est-ce que, lui demandai-je, indépendamment de la polygamie, qui est assurément un grand désordre, les mœurs des mormons sont très mauvaises ? Hier nous nous sommes laissé dire que l’adultère et les naissances naturelles étaient inconnues parmi eux. — Pour être juste, repartit le juge, on ne peut pas dire qu’ils aient précisément de mauvaises mœurs. Hommes et femmes se marient de très bonne heure, et les mormons ont su très habilement persuader à leurs femmes que leur bonheur dans l’autre vie dépendait de celui qu’elles auraient su procurer à leurs maris ici-bas. Aussi leurs maris sont-ils des demi-dieux pour elles, les instrumens de leur bonheur à venir, sans l’aide desquels elles ne sauraient parvenir à leurs destinées bienheureuses. C’est à cause de cela qu’elles leur sont scrupuleusement fidèles, et comme juge je n’ai jamais eu à connaître d’un seul cas d’adultère. — C’est déjà quelque chose, ne puis-je m’empêcher de lui dire, d’autant plus que cette fidélité si peu payée de retour n’est pas sans quelque mérite. Mais est-il vrai également, comme ils le prétendent, qu’ils soient très supérieurs aux gentils sous tous les autres rapports et que les crimes soient très rares parmi eux ? — La population des gentils qui habile le territoire d’Utah, reprit le juge avec un certain embarras, laisse quelque peu à désirer sous le rapport de la moralité. Ce sont très souvent des aventuriers qui viennent ici, comme ils venaient autrefois en Californie, attirés par les richesses minières du sol. Cette race de mineurs est toujours une race turbulente et cupide. L’ivresse, les vols, les rixes suivies de meurtres sont fréquens chez eux, et je suis obligé de convenir que sur dix crimes il y en a neuf commis par des gentils. Mais je vous répète que c’est une population tout à fait exceptionnelle et qu’il ne serait pas équitable de prendre comme terme de comparaison. »

Je ne voulus pas faire remarquer au juge que la sévérité de son jugement sur les mormons ne me paraissait pas, d’après son propre témoignage, être tout à fait justifiée par les faits, et notre arrivée à Salt Lake City mit un terme à la conversation. Pour peu que mes lecteurs entretinssent des idées aussi erronées que moi sur les us et coutumes des mormons, ils seront peut-être désappointés d’apprendre que Salt Lake City, pour être leur entière création, n’en présente pas moins le même aspect que toutes les nouvelles villes américaines : des grandes rues droites sillonnées de tramways, des trottoirs très larges, des magasins plus ou moins vastes, quelques hôtels et beaucoup de petites maisons particulières. En été cependant l’aspect de la ville doit être assez agréable ; car les rues sont presque toutes plantées d’arbres et arrosées par des ruisseaux d’eau courante. Mais au mois de novembre, lorsque les montagnes sont couvertes de neige, ce genre d’agrément n’est pas de ceux qu’on recherche le plus, et je ne puis dire que l’aspect de la ville m’ait particulièrement séduit. Ce qui continue à nous préoccuper, le chapelain et moi, c’est de recueillir encore quelques détails sur les croyances et les mœurs des mormons. Mais le hasard ne nous favorise pas sous ce rapport. Le président John Taylor est absent pour quelques jours, ainsi que deux ou trois des plus importans personnages de la communauté. La seule connaissance intéressante que nous ayons faite a été celle du délégué du territoire d’Utah au congrès de Washington, qui est en même temps, à Salt Lake City, membre du conseil des douze apôtres, et mari de trois femmes. Il nous reçoit dans un cabinet d’affaires fort bien installé : dans un coin un appareil téléphonique ; sur les murailles des cartes indiquant la conformation géologique du territoire d’Utah et ses ressources minérales. Il se plaint à nous de l’ennui qu’il éprouve à passer seul, tous les ans, de longs mois à Washington, où il a peu de chose à faire. « L’année prochaine, nous dit-il, j’amènerai ma femme. » Laquelle ? me demandé-je. Sans doute il compte alterner. J’avouerai que ce personnage n’a pas produit chez moi l’impression favorable que m’avait laissée somme toute notre connaissance de la veille, le vieux mormon. Je lui ai trouvé l’air d’un franc hypocrite, et c’est tout à fait sous ses traits que je me représente le Pecksniff de Dickens. J’ai acheté dans la journée un journal où par hasard il était question de lui (il y a deux journaux à Salt Lake City, l’un qui est l’organe des mormons, l’autre qui est l’organe des gentils, et qui naturellement rivalisent d’injures), et dans ce journal il était tout simplement accusé d’avoir fait, il y a quelques années, assassiner un de ses rivaux. Mais peut-être est-ce pure méchanceté, car dans leurs polémiques les Américains n’y regardent pas de si près.

L’intérêt de notre visite à Salt Lake City s’est donc borné à la visite que tout le monde peut faire : celle du grand temple des mormons ; mais comme tout le monde n’a pas été à Salt Lake City, j’en dirai cependant quelques mots. Dans leur ardeur à imiter le peuple juif, la première préoccupation des mormons arrivés au terme de leur exode fut de construire un temple à l’instar du temple de Salomon. Ce temple est un bâtiment long et bas, construit en forme d’ellipse, et revêtu d’une calotte en maçonnerie qui lui donne un aspect aussi disgracieux que possible. L’intérieur en est sombre et triste. La nudité des murailles n’est interrompue que par un magnifique orgue à tuyaux dorés, le plus beau, m’a-t-on assuré, qui existe aux États-Unis et qui est l’œuvre patiente et solitaire d’un organiste mormon. L’acoustique de ce temple est parfaite. Il peut contenir plusieurs milliers de personnes et, à quelque point qu’on se place, on entend distinctement les paroles prononcées, même à demi-voix, sur l’estrade réservée aux dignitaires de l’église. Cette perfection de l’acoustique tient probablement à la forme elliptique de la salle et à sa voûte surbaissée. Mais le portier qui nous faisait les honneurs du temple (qu’on ne le prenne point pour un vulgaire concierge ; il remplit, comme dans la primitive église, un office pieux) ne paraissait pas éloigné d’expliquer cette perfection de l’acoustique par quelque opération miraculeuse.

La seule portion du temple dans laquelle nous n’ayons point pénétré a été celle où l’on administre le baptême aux néophytes. Cette portion interdite contient, paraît-il, une grande piscine, et comme, d’après le rite mormon, le baptême doit avoir lieu non par aspersion, mais par immersion, le prêtre plongeant lui-même dans l’eau la tête du fidèle, l’un et l’autre sont obligés d’y descendre. Ils se revêtent pour cela d’un costume tout d’une pièce qui ressemble beaucoup à un costume de bain. Mais, pour éviter sans doute les commentaires malicieux, l’accès de cette piscine est interdit aux profanes et c’est chemin faisant, entre Ogden et Salt Lake City, que j’ai appris ces détails en même temps qu’on me montrait un de ces costumes séchant prosaïquement au soleil sur une haie en compagnie de vulgaires chemises.

Les matériaux avec lesquels a été édifié le temple construit par Brigham Young sont de la qualité la plus simple. Aussi les mormons se proposent-ils d’en construire un autre beaucoup plus magnifique. Mais ce nouveau temple sort à peine de terre et il ne s’élève que fort lentement, car il y a longtemps qu’il est commencé. Tout bon mormon doit contribuer par sa souscription à l’érection du nouveau temple, et s’il ne peut verser une contribution en argent, il doit la verser en nature, en fournissant une certaine quantité de moutons, de poulets ou de canards qui sont vendus pour le compte de la caisse des travaux. De même, il doit mettre gratuitement la main à l’œuvre lorsqu’il en est requis pour les ouvrages de maçonnerie et pour les charrois. C’est, en un mot, le système de la dîme et de la corvée que les mormons ont ressuscité ; aussi le caractère de tyrannie sacerdotale dont toute leur constitution sociale et religieuse est marquée n’est-il pas le moindre des griefs que nourrissent contre eux les Américains.

Le temple des mormons n’a pas seulement l’inconvénient d’être trop simple aux yeux des fidèles qui s’y rassemblent tous les dimanches, ou plutôt tous les lundis, qui est leur jour férié, il a de plus celui d’être excessivement froid en hiver. Or, pour s’être fait mormon, on n’a pas renoncé à ce goût et à cette recherche du confortable qui sont poussés si loin en Amérique. Aussi les mormons ont-ils construit provisoirement un temple d’hiver chauffé à la vapeur d’eau. Des pews en bois, très convenablement installés, reçoivent les fidèles, et sous les bancs courent des tuyaux sur lesquels ils peuvent poser leurs pieds pour les réchauffer pendant la durée des offices. Les murailles sont ornées de fresques peintes en grisailles. D’un côté, Moïse et Enoch pour représenter la révélation ancienne ; de l’autre, le Christ et Joseph Smith pour représenter la révélation nouvelle. Au-dessus de l’estrade réservée aux autorités ecclésiastiques, une ruche environnée d’abeilles, symbole de l’activité industrieuse des mormons, surmontée d’un immense œil, qui est celui de la Providence. En face, la première apparition des anges à Joseph Smith. Ces raffinemens de confortable qui sentent leur XIXe siècle, ces peintures bibliques et chrétiennes, avec cet hommage simultanément rendu au Christ, à Moïse et à Joseph Smith, tout cela présente aux yeux du visiteur le plus singulier mélange qui se puisse imaginer : c’est le mormonisme lui-même.

Au sortir de l’enceinte sacrée, nous prenons prosaïquement le tramway et nous retournons à la gare. Nous y retrouvons notre ami le mécanicien qui nous apporte quelques documens que nous avons demandés, entre autres une longue dissertation juridique sur la question de savoir si le congrès avait constitutionnellement le droit d’interdire par une loi la polygamie. Nous remontons dans le chemin de fer qui doit nous ramener à Ogden. Chemin faisant, un peu fatigué de cette longue course, je m’abstrais de la conversation de mes compagnons de route et je regarde par la fenêtre le pays, auquel je n’avais donné le matin qu’une médiocre attention. Déjà cependant j’avais remarqué la singulière ressemblance des bords du Lac-Salé avec ceux de la Mer-Morte. Cette réflexion, que j’avais faite à haute voix, avait amené sur la figure de notre guide un sourire de satisfaction. « C’est, avait-il répondu, ce qu’a dit Brigham Young lorsqu’il est arrivé sur les bords de ce lac, et cependant il n’avait jamais été à Jérusalem. » Cette ressemblance, au retour, me frappe encore davantage. Ma pensée se reporte en arrière, à une course que j’ai faite il y a quelque vingt ans, non point en chemin de fer, mais à cheval, du monastère de Saint-Saba, dont Chateaubriand a si bien décrit l’unique palmier dessinant sur les rochers arides sa verte silhouette, jusqu’aux ruines de l’antique Jéricho. Toute l’après-midi nous avions longé la rive infertile du lac Asphaltite, dont l’eau mate et huileuse semblait dormir d’un lourd sommeil. Vers la fin de la journée, après avoir mené nos chevaux se désaltérer aux eaux du Jourdain, nous avions planté notre tente aux fontaines d’Elisée ; je me rappelle encore m’être promené longtemps, le soir, au coucher du soleil, regardant la ligne violette que dessinaient au loin sur la pâleur du ciel ces montagnes du pays de Moab dont il est parlé dans l’histoire de Ruth, et me répétant à moi-même cette plainte mélancolique de Noëmi, la pauvre exilée, que je n’ai jamais pu lire sans émotion : « Ne m’appelez plus Noëmi, appelez-moi Mara, car le Seigneur m’a remplie d’amertume. Je m’en allai pleine de biens, et l’Éternel me ramène vide. Pourquoi m’appelleriez-vous Noëmi, c’est-à-dire bienheureuse, puisque l’Éternel m’a abattue et que le Tout-Puissant m’a affligée ? » Eh bien ! tous ces souvenirs, et les rives de la Mer-Morte, et les montagnes du pays de Moab et la plainte de Noëmi elle-même reviennent à ma mémoire avec une vivacité singulière, étonné que je suis de trouver aux rives du Lac-Salé le même aspect désolé, à ses eaux la même teinte d’un bleu mat et la même lourdeur, aux contreforts lointains des montagnes Rocheuses la même teinte violette qui avait autrefois frappé mes regards. Et peu à peu, par une pente naturelle, je me prends à penser à l’extraordinaire destinée de ce petit peuple juif qui n’a jamais possédé qu’un coin sur la surface du globe, qui n’a jamais constitué qu’une peuplade dans la foule des humains, et qui cependant a joué un si grand rôle dans l’histoire morale du monde, rôle qui ne parait même pas près de finir. Il a vu passer en des mains étrangères le sol qui l’avait engendré ; il a été dispersé comme la poussière aux quatre vents du ciel ; il a traversé des siècles de persécutions inouïes ; mais il est cependant demeuré un peuple a part parce qu’il a su conserver ce qui fait la force des nations : l’unité de sa foi, l’orgueil de son passé, la confiance dans son avenir. Peu à peu, sans bruit, il est même en train de prendre sa revanche et l’on dirait parfois qu’il est à la veille d’asservir sous la puissance de l’argent ce monde chrétien qui avait cru le détruire. Même il ne s’en faut guère que dans certains pays l’âpreté de sa vengeance ne provoque le réveil des persécutions sous lesquels il a failli succomber autrefois et que le nom seul de juif ne devienne de nouveau en Europe un terme de réprobation. Mais voici qu’à plus de 4,000 lieues de la Judée, en plein XIXe siècle, en pleine civilisation chrétienne, croît et se développe une secte qui met, au contraire, son honneur à renouveler les traditions des Juifs. Une nouvelle Sion s’élève, un nouveau temple, et dans ce continent, dont leurs pères ne soupçonnaient même pas l’existence, les noms et les souvenirs qui leur furent chers sont remis en honneur. Singulier retour de fortune ont notre âge est témoin et qui doit dépasser leurs plus hautaines espérances !

Cependant nous arrivons à Ogden. Le train du Central Pacific va partir. Il nous faut prendre congé de notre jeune ami et du mécanicien, venu une dernière fois nous serrer la main. A ce moment, le chapelain sent que son caractère lui impose cependant l’obligation de faire quelques réserves, et il s’en tire à merveille. « Nous ne voyons pas les choses sous le même point de vue, dit-il ; mais nous nous retrouverons au dernier jour, et chacun de nous sera jugé suivant ses œuvres. — C’est une bonne parole cela, monsieur, s’écrie le mécanicien en lui serrant chaleureusement la main, et nous l’acceptons. Oui, nous serons jugés suivant nos œuvres, et il sera tenu compte à chacun de sa bonne foi. » Pour moi, je me contente plus modestement de remercier notre hôte de la peine qu’il s’est donnée pour nous. Je suis bien au moment de lui dire que si j’ai été touché du spectacle d’affection mutuelle que semble présenter la famille de son père et de la cordialité avec laquelle j’y ai été accueilli, j’espère cependant pour lui qu’un jour la sienne sera moins nombreuse et qu’il arrivera à une conception plus élevée et plus pure de la vie conjugale. Puis je m’arrête. A l’âge de vingt ans, ce jeune homme a quitté courageusement son pays pour aller prêcher au loin ce qu’il croit être la vérité ; il a vécu trois ans loin d’une famille, qui lui était chère ; il s’est épuisé en travaux et en veilles, et il revient tout prêt à repartir si on lui en donne l’ordre. Il a donc fait preuve d’une abnégation dont je me sens incapable, et ce n’est certainement pas à moi qu’il appartient de prendre sur lui des airs de supériorité morale.


D’OGDEN A SAN FRANCISCO.

16-17 novembre.

Le pays qui sépare Ogden des premiers contreforts de la Sierra Nevada est aussi désolé qu’il est possible d’imaginer. C’est ce qu’on appelle le grand désert américain, mais un désert gris sans couleur et sans grandeur. Le sol est comme saupoudré d’une sorte de substance alcaline qui le rend infertile ; on dirait des plaines de cendre, et j’en suis à regretter les prairies. Aussi, pour employer mon temps, je me mets à feuilleter quelques livres de théologie mormonne que j’ai achetés à Salt Lake City : la Perle de grand prix, le Livre des doctrines et covenans, le Catéchisme pour les enfans, tout à fait semblable de reliure et d’apparence à ces petits catéchismes qui sont ou étaient du moins naguère en usage dans nos écoles primaires, et j’ai trouvé dans cette lecture un certain intérêt.

Qu’était-ce à tout prendre que ce Joseph Smith, le prophète, le voyant (the seer), comme ils l’appellent ? Un illuminé ou un imposteur ? Probablement un mélange de l’un et de l’autre, comme il arrive souvent chez les fondateurs de religion. Je ne puis m’empêcher cependant de trouver un certain accent de sincérité dans le récit qu’il a laissé des perplexités cruelles où la diversité des croyances et les luttes ardentes des sectes religieuses avaient plongé ses premières années :

« J’avais à peine quinze ans, dit-il dans ce récit, et déjà le spectacle de toutes ces controverses théologiques avait tourné mon esprit vers des méditations sérieuses et qui me causaient parfois un grand malaise. Mais, si profondes que fussent mes réflexions et parfois mes angoisses, cependant je me tenais soigneusement à part de toutes les sectes religieuses, tout en assistant à leurs réunions aussi souvent que cela m’était possible. Je me sentais plutôt une certaine inclination vers les méthodistes et un certain désir de me joindre à eux. Mais si grande était la confusion entre les différentes sectes, et si âpres leurs contestations qu’il était impossible à quelqu’un d’aussi jeune que moi, possédant aussi peu d’expérience des hommes et des choses, d’en arriver à aucune conclusion précise et de discerner le vrai du faux. Les presbytériens étaient acharnés contre les baptistes et les méthodistes et s’efforçaient de démontrer, en appelant à leur aide tous les argumens de la raison et aussi ceux de la sophistique, que ceux-ci étaient dans le faux. Mais, d’un autre côté, les méthodistes n’étaient pas moins prononcés contre les presbytériens et les baptistes, et ils ne mettaient pas moins d’ardeur à proclamer qu’eux seuls étaient dans le vrai et que les autres se trompaient. Au milieu de cette guerre de mots et de ce désordre d’idées, je me disais souvent à moi-même : Que faut-il faire ? de quel côté est la vérité ? de quel côté est l’erreur ? Et si la vérité est quelque part, de quel côté est-elle et comment ferai-je pour la reconnaître ? »

Joseph Smith en était arrivé à ce douloureux état d’esprit qu’a connu de notre temps plus d’une jeune intelligence, lorsqu’il eut ses premières visions et ses premières apparitions des anges de Dieu. Ici encore je ne serais pas étonné qu’il ne crût sincèrement à ces apparitions dont il n’a cessé d’affirmer la réalité en dépit des persécutions que ces affirmations lui attirèrent dès le début. Il ne serait pas le premier visionnaire qui aurait été ainsi dupe de lui-même. Quant à la prétendue découverte qu’il aurait faite, sur l’indication d’un ange, de livres ou plutôt de tables de pierre couvertes de caractères mystérieux qu’il aurait reçus le don de traduire à l’aide de deux verres magiques, urim et thurim, je ne pousse pas la crédulité jusqu’à croire encore à sa bonne foi. Cependant je hasarderai ici une explication. Au lieu de livres écrits en caractères mystérieux, serait-il impossible que Joseph Smith eût trouvé en effet des tables de pierre couvertes de caractères indiens qu’il aurait traduits, commentés et dont les livres soi-disant sacrés publiés par lui ne seraient qu’une amplification ? Pour cela il faudrait, il est vrai, admettre que, dans ces vieilles légendes indiennes oubliées des Indiens eux-mêmes, certains personnages de l’Ancien-Testament, Abraham, Moïse, Enoch aient pu jouer un grand rôle, ce qui supposerait que l’Amérique a été autrefois peuplée par une immigration tardive de peuplades venues de l’Asie. J’ignore si l’état actuel de la science ethnographique interdit absolument cette hypothèse, et je me suis laissé dire aux États-Unis que plus ladite, science étudiait la question de l’origine des Américains primitifs, moins elle était eu état de la résoudre. Si l’on traite cette hypothèse de tout à fait enfantine (et je n’y insiste nullement), il faut alors convenir que ce fils d’un humble artisan de l’état de Vermont avait une singulière fertilité d’invention et a apporté beaucoup d’art dans le pastiche du style biblique. Il faut même aller plus loin et lui reconnaître un certain don d’imagination et de poésie. Je n’en donnerai pour preuve que ce dialogue entre Dieu et Enoch, que je traduis littéralement de la Perle de grand prix, en lui conservant sa forme un peu étrange, et auquel, je l’avoue, je ne suis pas sans trouver quelque grandeur :

« Or il arriva que le Dieu du ciel abaissa ses regards sur la terre et il pleura. Et Enoch s’en étonna, disant : — Comment est-il possible que les cieux pleurent et que leurs larmes tombent comme la pluie sur les montagnes ?

« Et Enoch dit à Dieu : Comment est-il possible que tu pleures, toi qui es saint, depuis l’éternité jusque dans l’éternité ? Quand bien même l’homme pourrait compter le nombre des atomes dont se compose la terre, et même des millions de terres comme la nôtre, ce ne serait rien auprès du nombre de tes créations ; et les rideaux derrière lesquels tu te caches ne sont pas encore tirés, mais tu es derrière ces rideaux et ton sein est là. « Et aussi tu es juste, et tu es miséricordieux pour toujours, et tu as attiré Sion sur ton sein de toute éternité, et la paix, la justice et la vérité habitent seules autour de ton trône. Ta miséricorde ira devant ta face et n’aura point de fin. Comment est-il possible que tu pleures ?

« Et l’Eternel dit à Enoch : « Regarde tes frères, ils sont l’œuvre de mes mains, et je leur ai donné l’intelligence au jour où je les ai créés, et dans le jardin de l’Éden, j’ai donné aussi à l’homme sa liberté. Et j’ai dit aussi à tes frères et je leur ai donné pour commandement de s’aimer les uns les autres et d’être fidèles à moi, leur père.

« Mais regarde : ils sont sans amour et ils haïssent leur propre sang. C’est pourquoi le feu de ma colère est allumé contre eux et dans la chaleur de ma colère je répandrai sur eux le torrent des eaux, car mon ressentiment est enflammé contre eux.

« Regarde, je suis Dieu. La sainteté est mon nom. L’éternité est aussi mon nom. C’est pourquoi je puis étendre ma main sur tout ce que j’ai créé, et mon œil peut en percer la profondeur. Et parmi tout ce qui est l’œuvre de mes mains, nulle part je n’ai trouvé autant de méchanceté que parmi tes frères.

« Mais regarde, leurs péchés retomberont sur la tête de leurs enfans. Satan sera leur père et la misère sera leur lot. Et les cieux pleureront sur eux, sur l’ouvrage de mes mains ; et pourquoi est-ce que les cieux ne pleureraient pas en voyant ce qu’ils vont souffrir ? »

Quant à la doctrine même de Joseph Smith, telle qu’elle est exposée dans le catéchisme pour les enfans, où il n’est nullement question de la polygamie, j’étonnerai probablement bien des gens en leur disant qu’elle n’a rien absolument qui soit choquant. Leur profession de foi primitive ne diffère que par des nuances de celles de beaucoup de communautés protestantes, sauf que la doctrine de la plénitude de la dispensation des temps implique la croyance en une série constante et ininterrompue en quelque sorte de révélations dont les ministres de l’église des saints des derniers jours seraient, depuis Joseph Smith, les intermédiaires. Aussi l’organisation de cette église tient-elle une grande place dans les révélations de Joseph Smith et dans l’existence des mormons. Dans cette organisation, ils se sont efforcés de reproduire celle de la primitive église. A leur tête est le conseil des douze apôtres dont le président est le chef suprême de l’église. Puis viennent les patriarches, les grands-prêtres, les anciens, les prêtres, les diacres, les évêques et d’autres fonctionnaires. Le pouvoir religieux se confond avec le pouvoir civil, et ce n’est pas un de leurs moindres crimes aux yeux des Américains, qui font de la séparation de l’église et de l’état une sorte de dogme. Mais, à nos yeux européens, il n’y a rien dans tout ceci qui ne soit parfaitement légitime, et je ne vois pas pourquoi dans ce pays de liberté religieuse absolue, les mormons n’auraient pas le droit de vivre aussi bien qu’une foule d’autres sectes inconnues chez nous.

Quant à la polygamie, elle n’a été introduite chez les mormons que par une révélation tardive de Joseph Smith qui a précédé sa mort de peu de mois. Je me demande même si cette révélation qu’on lui prête est bien authentique et s’il ne porte pas là une responsabilité qui en bonne justice doit incomber à Brigham Young. En tout cas, c’est par l’autorité et l’exemple de Brigham Young (il en usait largement pour sa part, comme chacun sait) que la polygamie s’est introduite chez les mormons à l’état d’institution. Puisque je suis en train de paradoxes, je n’hésiterai pas à dire qu’au point de vue de leur recrutement, l’institution de la polygamie a fait aux mormons plus de mal que de bien. On croit généralement que c’est à cause de la polygamie qu’ils font des prosélytes. Je suis convaincu que sans la polygamie ils en feraient davantage encore. L’homme a une telle horreur de la négation, il a un tel besoin de surnaturel que toute affirmation résolue de l’intervention divine trouve immédiatement des fidèles. C’est en se faisant uniquement le prophète de cette intervention et sans avoir recours à l’appât de la polygamie que Joseph Smith a réuni en moins de treize ans autour de lui des milliers de disciples et que Brigham Young les a entraînés à travers le désert. En introduisant chez les mormons peut-être le principe, certainement la pratique de la polygamie, Brigham Young a défiguré le mormonisme qui, sans lui, serait une secte comme les wesleyens, les baptistes et tant d’autres. Beaucoup de personnes ne connaissent rien d’autre des mormons (avant une visite à Salt Lake City, j’avoue que j’étais du nombre), sinon qu’ils ont plusieurs femmes, et elles croient que ce sont des Turcs moins Mahomet. Très peu savent que les mormons sont tout simplement une secte chrétienne qui croit pouvoir sans scrupule user d’une tolérance de l’ancienne loi, mais qui vivent dans un état de grande ferveur et d’exaltation religieuse. Pour quelques prosélytes que la polygamie leur a attirés, elle en a éloigné beaucoup, en jetant sur eux un juste discrédit moral. Ce discrédit est même si grand en Amérique que leur apostolat y est presque sans fruit. C’est la vieille Europe qui envoie la grande majorité des néophytes. La Norvège, l’Ecosse, l’Allemagne fournissent la presque totalité du contingent. Les pays catholiques, l’Italie, l’Espagne, la France ne donnent presque rien. Chose singulière ! ce sont, en majorité, des femmes que les missionnaires ramènent. Qu’est-ce qui les attire ? Ce n’est pas la polygamie, assurément. C’est donc, au milieu de l’ébranlement des croyances du vieux monde, l’espérance de trouver quelque part un édifice solide à l’ombre duquel elles pourront s’abriter. Que beaucoup, une fois arrivées, trouvent la demeure moins agréable qu’elles ne s’y. attendaient, cela est probable. Mais elles y restent cependant, parce qu’on leur a persuadé que Dieu y parlait. Et ceux qui, comme notre jeune hôte, quittent à l’âge de vingt ans patrie et famille pour aller prêcher à travers le monde ce qu’ils appellent la parole de sagesse (the word of wisdom), ceux-là auraient, à coup sûr, plus d’autorité s’ils appelaient les hommes à un idéal de vie plus austère en les invitant à étancher leur soif à une source de foi plus pure. À ne prendre les choses qu’au point de vue du succès, l’introduction de la polygamie a donc été, suivant moi, une erreur intéressée de Brigham Young, et cette erreur pourrait bien finir par coûter cher aux mormons. Le congrès se sent bravé par leur résistance à la loi par laquelle il a voulu abolir la polygamie, et il est non-seulement soutenu, mais poussé dans cette lutte par le sentiment public, qui se prononce de plus en plus fortement contre les mormons. Depuis mon départ, de nouvelles mesures ont été mises à exécution contre eux. Mais leur résistance s’accentue, et une crise semble imminente dans le territoire d’Utah. Je ne serais pas étonné d’apprendre d’ici à quelques années qu’une exécution fédérale a été ordonnée contre cette population paisible. Lorsque la nouvelle de cette exécution arrivera en Europe, beaucoup s’en réjouiront sans doute au nom de la morale vengée. Mais moi je ne pourrai me dire sans tristesse que cette brave famille sous le toit de laquelle j’ai dormi voit son foyer dispersé ; que ce jeune homme si sincère dans sa foi, que ces jeunes filles rieuses, que cette enfant tenue sur mes genoux ont pris le rude chemin de l’exil ; et je ne pourrai m’empêcher de me demander si, parmi ces vengeurs de la morale, beaucoup vaudront mieux que quelques-unes de leurs victimes.

Ces lectures me conduisent jusqu’à la tombée de la nuit. Nous sommes à Reno, au pied de la Sierra-Nevada et j’apprends que la marche du train est réglée de telle sorte que la traversée des montagnes doit s’effectuer tout entière pendant la nuit. C’est pour moi un vif désappointement, car j’avais compté sur cette traversée pour me dédommager de l’ennui des prairies et de la déception des montagnes Rocheuses. Je pense un instant à m’arrêter, à passer la nuit dans une petite auberge voisine de la station où je me trouve et à repartir le lendemain matin pour traverser les montagnes de jour. Mais il tombe un peu de neige, et si par malheur la voie se trouvait obstruée, cela pourrait amener dans la marche des trains un retard qui dérangerait tous mes projets. Je me résous donc de fort mauvaise humeur à continuer ma route. À peine avons-nous quitté Reno que la neige cesse de tomber et que le temps tourne au froid. Je passe la plus grande partie d’une nuit, heureusement pour moi fort claire, à regarder par la fenêtre qui est à côté de mon lit, cherchant à deviner quel peut bien être l’aspect de la région nouvelle que nous traversons. Ce que j’entrevois augmente mes regrets. Ces gorges de la Sierra-Nevada me paraissent bien autrement pittoresques que celles des montagnes Rocheuses ; je vois passer comme des ombres des sapins qui détachent leur silhouette noire sur le ciel étoile, et il me semble aussi que, de temps à autre, j’aperçois l’écume blanchâtre de quelque cascade s’argentant sous les rayons de la lune. Je forme le projet de me tenir ainsi éveillé jusqu’à la pointe du jour, dans l’espérance qu’au moment du lever du soleil, nous arriverons à ce point culminant de la chaîne qu’on appelle Cape-Horn, d’où l’on voit se dérouler toute la plaine de Californie. Mais peu à peu la fatigue me gagne et je finis par m’endormir d’un profond sommeil. Lorsque je me réveille, il fait grand jour. Vite je regarde par la fenêtre. Hélas ! il y a longtemps que nous sommes sortis de la Sierra-Nevada et nous roulons d’une allure rapide à travers une plaine cultivée. Nous sommes retombés dans toute la platitude de l’agriculture. Cependant ce n’est pas sans plaisir que je retrouve des arbres et des cours d’eau. Autant que j’en puis juger, le pays doit être d’une fertilité extrême et apte à toute sorte de culture. Bientôt nous arrivons à Sacramento, grande gare tumultueuse avec un buffet, des marchands de journaux, des blacking boys qui vous offrent de cirer vos souliers, en un mot tous les raffinemens de la civilisation. Encore quelques-heures et nous arrivons au bord d’une vaste rivière ou plutôt d’un petit bras de mer qui est un des recoins de la baie de San-Francisco. On coupe notre train en deux. On le charge sur un immense bac à vapeur, qui le transporte de l’autre côté du bras de mer. Puis on le reforme et nous commençons à longer les bords de la baie. Enfin nous arrivons à Oakland, où le chemin de fer nous dépose au bord d’un autre bras, celui-là beaucoup plus large, de la baie. Nous nous embarquons à bord d’un grand bateau à vapeur. Nous contournons une petite île et le panorama de San-Francisco s’étale devant nos yeux.


SAN-FRANCISCO.

18-19 novembre.

Vue ainsi à distance, la ville de San-Francisco est très pittoresque. Elle s’élève en étages sur plusieurs collines de hauteur inégale, et comme elle est située sur une sorte de cap sablonneux, et que les eaux de la baie la contournent, elle est environnée d’une ceinture de mâts. Au loin des vaisseaux sont également à l’ancre, dessinant leur silhouette sur un ciel parfaitement pur, et une ceinture de montagnes dénudées couronne l’horizon d’une ligne nette et arrêtée. La lumière est plus vive, plus intense que dans la baie de New-York, et sans que le détail ait beaucoup de charme, l’impression qui domine est celle de l’éclat et de la grandeur. Après une courte traversée de dix minutes, nous débarquons à Oakland Ferry au milieu d’une confusion inexprimable de tramways et d’omnibus parmi lesquels je finis cependant par distinguer celui du Palace-Hotel, où je me fais conduire.

Le Palace-Hotel a eu autrefois une grande réputation en Amérique. Aujourd’hui sa gloire est un peu éclipsée pour avoir trop souvent servi de modèle. D’ailleurs tout le monde connaît l’Hotel Continental, n’est-ce pas ? Eh bien ! comme il a été bâti sur le plan du Palace-Hotel, cela me dispense de toute description. Pour mon compte, je suis blasé sur ces splendeurs d’auberge qui, après m’avoir amusé au début, me laissent aujourd’hui tout à fait indifférent. Et puis j’ai une idée fixe : voir l’Océan-Pacifique, et si je m’écoutais, je partirais immédiatement à la découverte. Mais une étude approfondie de l’Appleton-Guide a rectifié mes idées tout à fait erronées sur la position de la ville de San-Francisco, que je croyais (l’instruction n’étant pas obligatoire au temps de mon enfance) assise à l’entrée de la baie et en vue de la mer. Elle est au contraire séparée de l’Océan par une chaîne de collines sablonneuses qui en masque entièrement la vue, et il faut près d’une heure pour gagner le bord de la mer. Or, comme il est plus de quatre heures et que nous sommes au mois de novembre, je n’arriverais qu’à la nuit tombante. Je contiens donc mon impatience et je me contente de parcourir la ville un peu au hasard. Je suis très frappé de l’aspect de ses grandes rues, plus larges et non moins animées que celles de New-York er d’une certaine apparence à la fois grandiose et inachevée. Des trottoirs en bois vous conduisent à des magasins éclairés à la lumière électrique. De grandes voies bordées de magnifiques maisons aboutissent brusquement à une colline en sable ; on n’a pas eu le temps de percer la colline et on a commencé une rue ailleurs. Mais ce qui donne à la ville de San-Francisco un aspect unique entre toutes les villes américaines, c’est le grand nombre des Chinois. On en rencontre à chaque pas, marchant généralement deux par deux, leur longue tresse de cheveux roulée deux ou trois fois autour de leur cou, probablement pour éviter qu’on ne la tire par malice, silencieux, impassibles, et, on le sent tout de suite, imperméables à cette civilisation qu’ils ont cependant contribué à créer. Une promenade que je fais le soir même dans le quartier chinois trompe un peu ma curiosité ; je me figurais des petites rues obscures éclairées avec des lanternes en papier. Point : ce sont de larges rues bordées de trottoirs et éclairées au gaz. La seule différence d’avec les rues européennes, c’est que sur les trottoirs on ne rencontre que des Chinois, et que les boutiques ne sont tenues que par des Chinois. Sur trois de ces boutiques, il y en a généralement une où l’on vend de l’opium ; et une autre qui est occupée par un barbier. Je descends dans le sous-sol d’une de ces maisons. C’est là que logent les ouvriers chinois, entassés dans des caves sordides, couchant dans des lits superposés les uns au-dessus des autres, dans une atmosphère fétide, dans une saleté inimaginable, mais se consolant avec de l’opium. J’entre un instant au théâtre. Un nombreux public assiste impassible à une pièce militaire où des armées composées de part et d’autre d’une demi-douzaine de soldats se poursuivent et se culbutent. Je me crois à la représentation de quelque Grande-Duchesse chinoise. Je me trompe. C’est un long drame historique racontant les exploits de je ne sais quel Napoléon chinois. Tous les soirs, on joue un certain nombre d’actes et la pièce doit Dürer un mois. Wagner est dépassé. Enfin je rentre à l’hôtel et après sept jours de voyage, je prends un repos bien gagné.

Le lendemain, en route pour le Pacifique. Je me suis informé à l’hôtel des moyens d’y parvenir. On m’a expliqué qu’il fallait prendre d’abord le tramway, puis l’omnibus. C’est on ne peut plus prosaïque. Cependant le trajet en tramway m’intéresse vivement, le procédé de traction étant pour moi tout nouveau. Déjà, la veille au soir, en me promenant dans les rues de San-Francisco, je m’étais demandé si je n’étais pas le jouet d’une hallucination causée par la fatigue du voyage, en voyant passer devant moi deux lourds cars chargés de monde qui marchaient sans bruit et d’une allure assez rapide, sans être traînés ni par des chevaux ni par une locomotive. Mais j’étais trop fatigué pour tenter d’approfondir le mystère, dont j’ai eu l’explication le lendemain. Ces cars qui circulent sur des voies parallèles sont remorqués par un câble sans fin, en fil de fer tressé, qui passe dans une rainure creusée entre les deux rails et qui est mis en mouvement par une machine à vapeur située à moitié chemin d’un trajet de 3 kilomètres environ. Un levier placé dans la main du conducteur fait mouvoir une sorte de griffe qui agrippe solidement au câble la voiture ou plutôt les deux voitures, car la force de traction du câble est suffisante pour entraîner deux véhicules à la fois. Pour les arrêter presque instantanément il suffit de lâcher la griffe et de serrer les freins. Ainsi remorquées, ces voitures remontent ou descendent d’une allure toujours égale les pentes les plus raides, s’arrêtent et repartent à volonté pour laisser ou pour prendre des voyageurs, et ne font ni bruit ni fumée, comme les tramways à vapeur. Impossible d’imaginer une manière de cheminer plus agréable, plus rapide et moins dispendieuse, les frais de premier établissement étant infiniment moins élevés que ceux d’un tramway à vapeur ou à chevaux. Je quitte le tramway et je monte dans l’omnibus qui m’a été indiqué. C’est une sorte de break conduit, non par un Américain, mais par un Anglais (je m’en aperçois tout de suite à l’accent), très fier de sa nationalité. Nous cheminons à travers des dunes, sur lesquelles sont éparpillées quelques rares maisons. C’est de ce côté que San Francisco est destiné à se développer en s’étendant vers la mer ; mais, pour le moment, ce sont des collines incultes. Tout à coup les dunes se resserrent en un défilé assez étroit qui aboutit à un hôtel devant lequel l’omnibus s’arrête. C’est le Cliff house, où l’on m’invite à entrer. Mais je suis parfaitement résolu à ne pas avoir d’un balcon d’hôtel ma première vue du Pacifique. Aussi je grimpe sur une petite colline qui s’élève derrière la maison. Arrivé au sommet, je me retourne, et, pour la première fois depuis mon départ de New-York, l’impression que j’éprouve n’est pas une déception. Devant moi s’étend un horizon de mer immense. A gauche, la côte s’allonge sablonneuse et basse, aussi loin que l’œil peut la suivre. A droite, elle se relève en rochers brûlés par le soleil, d’une belle couleur rouge, au pied desquels la mer brise ses flots bleus. C’est ce qu’on appelle la Porte d’Or (the Golden Gate), l’entrée de la mer dans la baie San-Francisco. Ce premier plan de rochers est surmonté d’une chaîne de montagnes violettes qui se continue et se perd dans un lointain vaporeux. Ce bleu dur de la mer, ce rouge foncé des rochers, ce violet pâle des montagnes forment par leur contraste le plus bel effet de couleur que j’aie vue de ma vie. C’est la grâce de Cannes et la grandeur de Biarritz, le charme de la Méditerranée et la majesté de l’Océan. Jamais non plus je n’ai contemplé un horizon aussi étendu et qui vous donne à un pareil degré l’impression de l’immensité. De quelque côté qu’on tourne ses regards, pas une terre en vue. Je ne sais quoi vous fait sentir que vous êtes en présence de la plus vaste mer du globe, sur laquelle vous pourriez naviguer dans tous les sens, des jours et des jours, sans rencontrer autre chose que des îles qui sont à peine des points sur sa surface, et jamais je n’ai éprouvé à un degré semblable le sentiment de la grandeur du monde. Je sais bien ce que pourront dire contre cette impression les personnes à esprit positif : c’est que de la plage de Biarritz ou de Nice, voire même de celle de Trouville, on n’aperçoit non plus aucune terre, et que, par conséquent, la vue du Pacifique ne saurait rien avoir de plus imposant que celle de l’Océan ou de la Manche ; en un mot, que c’est là pure affaire d’imagination. Imagination, soit, je le veux bien ; mais défendre à l’homme les jouissances de l’imagination, ne serait-ce pas lui retrancher du même coup la part la plus solide de son bonheur ?

Heureusement pour moi, il fait un temps magnifique, la seule vraiment belle journée que j’aie eue depuis mon départ de New-York. Bien que nous soyons au 17 novembre, l’ardeur du soleil est telle que je suis obligé de m’en défendre. Je reste assis près d’une heure au pied d’un gros buisson de mauves sauvages en pleines fleurs, anéanti dans ce bien-être et ce repos que procurent pour un instant l’attente remplie et la curiosité satisfaite. Le lieu est solitaire, le temps parfaitement calme et le Pacifique justifie son nom. Sa lame ne ressemble point à celle de l’Océan, qui, même par un temps calme, déferle sur la plage avec fracas. Elle vient, au contraire, mourir avec douceur sur le sable fin ou se briser contre les rochers avec un léger clapotement. Par-delà cependant cette mer charmante, c’est la vieille Asie, berceau du genre humain, c’est la Chine avec sa civilisation décrépite et son peuple pullulant, c’est l’Inde avec ses vallées profondes et ses religions mystérieuses, contrées que je ne verrai jamais et qu’avant ce jour je n’avais jamais eu la tentation de visiter. Cependant je ne puis voir sans un léger sentiment d’envie un grand bâtiment à voiles qui sort de la Porte d’Or et se dispose à partir sans doute pour ces régions lointaines. Si faible est le vent que c’est à peine s’il peut cheminer et que, de loin, je vois les toiles blanches retomber presque inertes le long des mâts. On dirait qu’incertain de la course qu’il doit suivre, il hésite et recule comme effrayé. Mais il ne fait que sortir du port ; la mer, l’espace, l’avenir, s’ouvrent librement devant lui et, se décidant à la fin, il prend sa route en infléchissant légèrement vers le sud. Pour moi, il est temps que je reprenne aussi la mienne ; mais comme j’ai quitté le port depuis bien plus longtemps, c’est pour revenir en arrière.

Le soir, je dîne chez un habitant de San-Francisco, pour lequel j’avais une lettre de recommandation. Il demeure dans une jolie maison en bois, toute blanche, au milieu d’un petit jardin rempli de plantes vertes et de fleurs. Ainsi sont construites nombre de maisons à San-Francisco. Mon hôte habite la ville depuis vingt ans, et il a été témoin de toutes ses transformations. Autrefois, c’était une ville d’aventuriers et de bandits où les personnes et les propriétés étaient continuellement menacées. Aujourd’hui la sécurité y est à peu près aussi grande que dans les autres villes d’Amérique. A la seconde génération, il s’est même formé une espèce de société aux origines de laquelle, comme fortune, il ne faudrait pas regarder de trop près, mais qui a conquis la respectabilité. En revanche, ce caractère fait absolument défaut aux autorités publiques et en particulier à la municipalité de San-Francisco, ce qui ne la distingue pas, au reste, de bien des municipalités américaines. Pendant mon séjour, il y a eu au conseil municipal une séance des plus violentes, où certains conseillers se sont traités réciproquement et en propres termes de voleurs. L’incident a été rapporté le lendemain dans tous les journaux, mais il ne m’a pas paru faire grand effet. Chacun Salt que l’imputation est vraie, ce qui n’empêchera pas ces conseillers d’être renommés, eux ou leurs pareils.

Mon hôte est plein d’une confiance qui me paraît tout à fait justifiée dans l’avenir de la Californie. Ce qui a fait autrefois la célébrité de la Californie, ce sont ses mines d’or. Aujourd’hui, ce qui fait sa richesse, ce sont ses grandes exploitations agricoles. Mon hôte me cite le nom d’un propriétaire qui a envoyé en Europe par le cap Horn dix vaisseaux chargés de sa récolte de blé. Cela ne veut pas dire, au reste, que l’exploitation des mines ait été abandonnée. Seulement la recherche un peu illusoire de l’or a été remplacée par celle beaucoup plus profitable du cuivre et du mercure. Ce merveilleux pays, au reste, produit tout ; la culture de la vigne, celle des arbres fruitiers y a pris un grand développement, et c’est la Californie qui approvisionne de vin, de fruits, d’oranges tous les États-Unis. Lorsque les trois chemins de fer qui doivent relier San-Francisco à la côte de l’Atlantique seront achevés, lorsque l’isthme de Panama sera percé, lorsque (ce qui ne saurait manquer d’arriver tôt ou tard) l’empire de la Chine sera librement ouvert au commerce, San-Francisco deviendra la quatrième ville du monde, à supposer que New-York, Londres et Paris soient les trois premières, et peut-être, avec sa baie, où toutes les flottes connues pourraient tenir à l’aise, le plus grand entrepôt commercial du globe. Il ne manque à la Californie qu’une chose, c’est la population, et ceci nous amène tout naturellement à la fameuse question des Chinois.

Mon hôte est fort opposé aux Chinois. Cela me paraît contradictoire, et je me permets d’abord de l’en plaisanter un peu. « C’est, lui dis-je, une conséquence du libre échange dont, sous d’autres rapports, vous profitez. Nous supportons votre blé ; supportez vos Chinois. » Une conversation plus approfondie avec lui m’a fait, je ne dirai pas changer d’avis, mais du moins comprendre que la question était assez complexe. La raison que les hommes sérieux donnent pour restreindre ou prohiber l’importation des Chinois, ce n’est pas tant que ceux-ci, travaillant à vil prix, font baisser le prix de la main-d’œuvre, car ce bon marché qui nuit aux uns profite aux autres ; c’est que, tout le travail étant accaparé par eux, rien n’attire en Californie l’élément des émigrans allemands ou irlandais qui redoutent une concurrence insoutenable. Or, tandis que ces émigrans allemands ou irlandais s’établiraient dans le pays, y dépenseraient l’argent qu’ils auraient gagné et deviendraient des citoyens californiens, les Chinois, au contraire, amassent, thésaurisent, mais c’est pour tout envoyer en Chine, où ils comptent retourner eux- mêmes. En un mot, ce sont des manœuvres, ce ne sont pas des colons, et c’est de colons que la Californie a besoin. Conséquence fatale, sa population est loin d’augmenter aussi rapidement que celle des autres états de l’Union ; elle demeure presque stationnaire avec sept cent mille habitans pour un territoire grand comme la France, et c’est là un symptôme très grave aux yeux des Américains, d’après l’estimation desquels un état dont la population ne croît pas serait semblable à un enfant en nourrice qui n’augmenterait pas de poids. Mon hôte en arrive donc à conclure que la présence des Chinois est une entrave à la prospérité de la Californie et il appelle de tous ses vœux un bill du congrès qui restreindrait ou prohiberait leur importation.

Depuis mon départ, satisfaction a été donnée à ce vœu, je dois le dire, unanime des Californiens. Mais, sans me mêler de prophétiser sur des matières que je connais à peine, je crains qu’ils ne finissent par s’en trouver mal. C’est grâce au concours des Chinois que, dans un petit nombre d’années, des travaux indispensables au développement et à la prospérité de la Californie ont pu être menés à bonne fin et que d’autres sont en voie de construction. Si l’on enlève à ces grandes entreprises de travaux publics ces ouvriers patiens, laborieux, infatigables, leur achèvement sera retardé d’autant, peut-être indéfiniment ajourné, et la Californie en souffrira toute la première. Bien plus, si, non content de restreindre l’importation des Chinois, on va jusqu’à la supprimer, il se produira en Californie une hausse de la main-d’œuvre qui prendra peut-être les proportions d’une véritable crise. Il faudra, en effet, un temps assez long avant que le courant d’émigration allemand ou irlandais se porte de ce côté, et jusqu’à ce que ce courant soit régulièrement établi, la vie ne sera pas facile en Californie. Elle deviendrait même impossible si, par représailles, les Chinois déjà établis dans le pays abandonnaient cette terre ingrate, et il n’y aurait plus moyen de se faire blanchir une chemise à San-Francisco. Je crois donc qu’à tout prendre, la Californie ferait bien de conserver ses Chinois, sans méconnaître la difficulté que constitue pour elle, au sein d’une population qui ne vaut déjà pas grand’chose par elle-même, l’existence d’une nation à part, conservant sa langue, ses mœurs et absolument réfractaire, malgré tous les efforts qui ont été faits pour l’y convertir, à la civilisation chrétienne. Mais je ne puis amener mon hôte à ce point de vue et nous nous quittons, affermis chacun dans notre sentiment. A quoi serviraient sans cela les discussions ?

Je passe la journée du lendemain à me promener un peu au hasard dans la ville. Je monte au sommet d’une de ces collines sablonneuses sur lesquelles la ville est étagée, pour embrasser encore la vue de cette baie couronnée de montagnes dont je ne puis me lasser. Je redescends pour me promener sur le port. Des vaisseaux de toute provenance et à toute destination sont accostés le long des quais, déchargeant ou embarquant des cargaisons de toute nature. Les plus grands sont à l’ancre à quelque distance, car au long des quais l’eau n’est pas assez profonde pour leur tirant d’eau. Il y aurait là de grands travaux à faire, et le plus important de tous serait de restaurer ces estacades en planches pourries où l’on risque à chaque instant de se briser les jambes en tombant dans quelque trou. Mais la municipalité de San-Francisco a probablement d’autres soucis. Je rentre dans la ville et je me promène dans California-street, la rue des maisons de banque. Les larges trottoirs sont encombrés d’hommes à mine plus ou moins douteuse qui, formés par petits groupes, discutent avec animation. Ce sont des courtiers, des gens d’affaires qui font des transactions de toute nature, et c’est ainsi que s’établissent les cours de l’or, du blé, d’autres denrées encore. En un mot, c’est la petite bourse de San-Francisco. J’entre dans une maison de banque, et pour la première fois depuis mon arrivée aux États-Unis, où le papier-monnaie est d’un usage général, je vois de l’or. Les employés de la caisse ne sont point, comme en France, protégés par un grillage ; ils sont debout entre deux comptoirs qui ressemblent à des comptoirs de mode et, pour leurs paiemens, prennent à pleines mains dans les piles d’or qui sont entassées derrière eux. Jamais, à San-Francisco, on n’a voulu accepter le papier-monnaie, même pendant la guerre de sécession. C’est tout ce qui reste de la fièvre de l’or. Frappé du grand nombre d’églises, je pénètre dans l’une d’elles. C’est une église catholique des plus simples. Pendant que j’en fais le tour, une femme, entrée quelques instans après moi, s’agenouille en passant devant l’autel et baise le pavé. C’est un reste des usages espagnols, et comme l’imagination va vite, je me crois un instant transporté bien loin d’ici, dans la vieille patrie de la dévotion catholique. Mais en sortant de l’église, je retombe dans tout le brouhaha d’une rue américaine où les tramways s’entre-croisent, où les passans se bousculent et où je suis le seul à flâner. Je vais rendre visite au général Mac-Dowell, commandant en chef de toute la région militaire du Pacifique, pour lequel j’ai une lettre de recommandation. Le général s’est arrangé, un peu au dehors de San-Francisco, sur une pointe déserte, une véritable villa anglaise qu’il a préservée par une palissade de dix pieds de haut contre les tourbillons de sable. En dedans de cette palissade, on trouve un gazon verdoyant, des géraniums qui sont des arbustes, et des magnolias à travers les branches desquels on aperçoit les eaux bleues de la baie. Le général est absent, mais, grâce à l’obligeance de Mrs Dowell, je suis admis à bord d’un petit cutter à vapeur qui dessert tous les soirs les deux ou trois postes militaires situés à l’entrée de la baie. Je revois au soleil couchant cette splendide Porte d’or, ces rochers rouges, ces eaux bleues, ces montagnes violettes, avec leur incomparable éclat de couleurs, et cette fête des yeux est le dernier souvenir que j’aie gardé de San-Francisco.


LE NOUVEAU CHEMIN DE FER DU PACIFIQUE.

20-28 novembre.

Le lendemain matin, il faut que je parte et sans rémission. Nous sommes au 19, et si je veux m’embarquer le 30 après m’être arrêté un jour à Saint-Louis en revenant, je n’ai pas de temps à perdre, d’autant plus que le retour sera pour moi plus long que l’aller. Au lieu de reprendre la voie par laquelle je suis venu, j’ai fait choix d’une nouvelle route, celle du Southern Pacific, qui n’est ouverte que depuis quelques mois, du moins comme through line, c’est-à-dire comme ligne de grand parcours. Ce chemin de fer dessert tout le sud de la Californie jusqu’à la frontière du Mexique qu’il suit jusqu’à Deming. De ce point parlent deux lignes : l’une qui par Le Texas ira prochainement rejoindre le port de Galveston sur le golfe du Mexique (peut-être est-elle ouverte aujourd’hui) et fera une rude concurrence à l’ancien chemin du Pacifique en conduisant plus rapidement à la mer les produits de la Californie ; l’autre, qu’on appelle l’Atchison Topeka and Santa Fe Railroad, rejoint à Kansas-City une ligne déjà ancienne, au moins relativement, qui par Saint-Louis se raccorde elle-même avec les grandes lignes du nord de l’Amérique. Il n’y a pas plus de quelques mois que la soudure est faite entre le Southern Pacific et l’Atchison Topeka and Santa Fe Railroad ; je crois donc être un des premiers Européens qui y ait passé. Je ne sais si c’est à cause de cela, mais j’ai trouvé le voyage par cette ligne beaucoup plus intéressant que celui par l’Union et le Central-Pacific. Je dois avouer que tant qu’on est en Californie, c’est-à-dire pendant les vingt-quatre premières heures, la route est assez monotone, sauf un passage de montagnes que j’ai fait malheureusement la nuit. Mais, à partir de Los Angeles, le pays change d’aspect. La ville de Los Angeles, qui est le point le plus méridional de la Californie, est elle-même très pittoresque. C’est le centre de la culture des oranges, et tout alentour s’étendent de vastes jardins qui m’ont rappelé les environs de Palerme. Pour deux batz, vingt-quatre sous (c’est-à-dire probablement le double de sa valeur), j’en achète un gros sac qui me fournit pour ma route une ample provision. Les impressions qu’on éprouve sont de plus en plus méridionales, et il faut un effort de mémoire pour se rappeler qu’on est encore aux États-Unis. Il n’est pas une station qui ne porte un nom espagnol. L’architecture des maisons est celle qu’on adopte dans les pays où la grande préoccupation est de se préserver du soleil : des toits plats, des fenêtres étroites et de grandes verandahs au rez-de-chaussée. Parfois on aperçoit de vieux couvens, de vieilles églises délabrées avec leurs clochers à jour dont on a enlevé les cloches. Les habitans qu’on voit aux alentours des stations ont même conservé quelque chose des costumes espagnols, les hommes le grand chapeau noir à larges bords, les femmes la coiffure en cheveux et les ajustemens noirs et rouges. Mais, sauf cela, tout souvenir de l’Espagne, l’antique reine de ces contrées, a disparu.

Quelques heures après avoir quitté Los Angeles, le chemin de fer pénètre dans une région toute différente, et il est impossible d’imaginer un changement plus brusque. Le golfe de Californie, dont on connaît l’étroitesse et la profondeur, pénétrait, il y a je ne sais combien de milliers d’années, encore plus avant dans les terres. Peu à peu il s’est retiré, laissant à sec son ancien lit, qui est aujourd’hui à 300 pieds au-dessous du niveau de la mer. C’est dans ce lit que le chemin de fer descend par une pente insensible et il finit par courir sur le sable fin qui dormait autrefois au fond de l’océan. Des traverses sont posées sur le sable ; des rails sur ces traverses ; point de talus ; point de clôtures. A droite et à gauche, s’élèvent des montagnes qui formaient autrefois les rives du golfe. Après tant de siècles écoulés, l’œil discerne parfaitement la ligne où affleuraient autrefois les eaux. Au-dessous de cette ligne les rochers ont conservé la couleur verdâtre des récifs qu’à marée basse la mer laisse à découvert. Au-dessus ils ont pris, sous l’action continue des rayons du soleil, une teinte rougeâtre et comme brûlée. La ligne de démarcation est droite et nette à l’œil comme si elle avait été tirée au cordeau. Il en est de même sur les pics isolés qui s’élèvent au milieu du sable et qui devaient former autrefois des îles. Mais peu à peu les montagnes s’éloignent et s’abaissent ; le chemin de fer roule en plein désert de sable, soulevant par sa marche des tourbillons d’une poussière fine qui pénètre dans les wagons malgré les doubles fenêtres hermétiquement fermées. Aucun être vivant ; aucune trace de végétation ; rien que le ciel et le sable. C’est le désert dans toute sa grandeur, son éclat et sa beauté. Toutes les deux heures environ, le train s’arrête à une station, c’est-à-dire à une cahute située auprès d’un dépôt de charbon et d’un réservoir d’eau alimenté par un puits. Dans cette cahute vit un homme parfois seul, parfois avec sa femme et ses enfans. A quel degré de détresse faut-il qu’un être humain en soit arrivé pour accepter une vie pareille ! Sans doute, ce sont des mineurs attirés par la fièvre de l’or dans ce nouvel état d’Arizona que nous traversons, et auxquels la fortune n’aura pas souri ; ou bien encore ce sont des individus qui ont quelque chose à cacher dans leur passé et qui sont venus chercher dans ces régions désolées la sécurité et l’oubli. Pendant que la machine se remplit, ils échangent quelques mots avec le mécanicien et lui demandent probablement des nouvelles du monde civilisé ; puis le train se remet en marche, et en voilà pour eux jusqu’au lendemain.

Si jamais on fait le fameux chemin de fer trans-saharien, ce sera quelque chose de semblable. Aussi je retrouve avec joie toutes ces vives impressions que j’avais éprouvées autrefois en Orient. Ce sont ces mêmes couleurs tranchées du désert, ce sable d’un jaune brillant, ce ciel d’un bleu dur, se perdant à l’horizon dans un mirage vaporeux. C’est le même aspect de grandeur et de solitude qui m’avait tant frappé, il y a dix-neuf ans, lorsque je contemplais, du haut des collines qui baignent leur pied dans le Nil, ces plaines de sable qui se déroulent sans ondulation et sans limite jusque vers les régions mystérieuses de l’Afrique centrale. Je me souviens encore d’avoir quitté un soir ma dahabieh pour monter jusqu’au sommet d’une de ces collines que surmontaient les ruines d’un temple, et d’être resté assis sur ces ruines jusqu’à la tombée de la nuit, regardant tour à tour le soleil qui disparaissait dans le ciel enflammé, le Nil qui déroulait à mes pieds le ruban argenté de ses eaux, le désert qui s’étendait à perte de vue, et me demandant avec quel sentiment les antiques habitans de cette vieille terre contemplaient autrefois ce même spectacle. Eh bien ! je ne sais pas si ce désert américain, sans passé, sans nom, n’a pas plus de grandeur encore, et si la pensée de ces siècles de solitude qui ont précédé la récente conquête de l’homme ne parle pas davantage encore à l’imagination que le souvenir de ces siècles d’histoire. Aussi, malgré la poussière et la chaleur, je ne puis m’arracher de la petite plate-forme qui termine notre wagon ; je m’enivre de ce soleil, de ces couleurs que je ne verrai plus, et la tombée de la nuit peut seule m’en chasser. Enfin nous franchissons le Rio Colorado, qui marque la limite du désert, et vers les huit heures du soir nous arrivons à Fort Yuma. Nous sommes à la frontière du Mexique. La chaleur est encore si forte qu’après le dîner je peux me promener longtemps sans manteau sous la vérandah qui fait le tour du buffet de la gare comme dans une locanda espagnole. Le ciel est d’une pureté admirable, et je ne sais si c’est encore un effet de cette imagination crédule qui m’a fait trouver plus de grandeur à la vue du Pacifique qu’à celle de la Manche, mais je ne crois pas avoir jamais vu autant ni de plus brillantes étoiles.

C’en est fini de la partie pittoresque de mon voyage. Nous roulons le lendemain dans un pays ondulé, inculte, sans caractère, et le surlendemain, après avoir franchi durant la nuit un dernier contrefort des montagnes Rocheuses, nous traversons les interminables prairies du Kansas. Ces prairies sont encore absolument sauvages. Parfois on y voit galoper au loin des troupeaux d’antilopes effrayés par le bruit du chemin de fer. Dans le voisinage d’une des stations le train court pendant un quart d’heure au milieu des flammes. C’est un commencement de mise en culture et le feu a été mis volontairement à la prairie pour la débarrasser des herbes sèches. Il y a dix ans, les Indiens erraient encore en maîtres dans ces prairies, vivant de rapines et attaquant les caravanes qui se rendaient au Mexique. C’est là qu’ont vécu les derniers trappeurs américains et que les derniers Œil-de-Faucon ont suivi l’Indien à la piste. Tel rocher qui donne aujourd’hui son nom à une prosaïque station de chemin de fer a été rendu célèbre dans cette légende des prairies par les massacres qui ont eu lieu aux alentours, et celui qui conduira un jour la charrue dans ce sol encore inculte s’étonnera, comme le laboureur de Virgile, de heurter avec son soc des cadavres et des armes :

: Exesa inveniot scabra rubigine pila
: Grandiaque effossis mirabitur ossa sepulcris.


Nous sortons des prairies à Kansas City et nous traversons le Missouri, qui charrie des glaçons. Nous sommes, en effet, remontés vers le nord, et, en deux jours, j’ai passé de la température de l’Orient à celle de nos climats. Nous traversons de grands bois où, comme dans nos forêts, des branches mortes sont prisonnières dans des flaques d’eau gelées. Les troncs d’arbre se détachent en noir sur un ciel neigeux. Impossible d’imaginer une transition plus brusque. Enfin, après une dernière journée à travers un pays qui ressemble à tous les pays du monde, nous arrivons assez tard à Saint-Louis.

J’ai tenu à m’arrêter un jour à Saint-Louis et à voir le Mississipi. Pourquoi ? Je le dirai sans crainte, quand je devrais m’exposer à un peu de ridicule. J’ai eu dans mon enfance la passion et j’ai encore le goût de Chateaubriand. Je sais bien qu’il est fort passé de mode aujourd’hui, mais je sens en moi le goût de tant de choses démodées que je ne rougis pas plus de celui-là que d’un autre. J’irai jusqu’à convenir que j’aime Atala et que je trouve un charme infini à la chanson que, dans leur fuite à travers la forêt, elle chante à Chactas : « Si le geai bleu du Meschacebé disait à la non pareille des Florides : Pourquoi vous plaignez-vous si tristement ? N’avez-vous pas ici de belles eaux et de beaux ombrages et toutes sortes de pâture comme dans vos forêts ? — Oui, répondrait la nonpareille fugitive, mais mon nid est dans le jasmin, qui me l’apportera ? et le soleil de ma savane, l’avez-vous ? »

C’est en souvenir d’Atala que je tenais à voir le Meschacebé. Aussi, le soir même de mon arrivée, j’essaie de gagner le bord du fleuve. Le Mississipi, par une belle nuit, pensais-je, cela doit être superbe. Aucun moyen d’y arriver. Il n’y a pas de quai à Saint-Louis ; je me perds dans des ruelles, j’enfonce dans des fondrières, et je suis obligé de regagner mon hôtel fort désappointé. Le lendemain matin, de bonne heure, je me fais indiquer le chemin de l’unique et gigantesque pont qui met en communication les deux rives. Les abords en sont malpropres ; à l’entrée, un immense parapet barre la vue à droite et à gauche, et ce n’est que vers le milieu qu’on commence à avoir la vue du fleuve. Hélas ! le geai bleu du Meschacebé, où est-il ? et qu’il a bien fait de s’envoler ! Je ne vois couler sous mes pieds que des eaux jaunes et sales entre deux rives boueuses bordées de fabriques. Un épais nuage de fumée s’appesantit sur le fleuve et rapproche l’horizon. La Tamise, aux environs de Greenwich, par un jour de brouillard, voilà ce que j’ai sous les yeux. Impossible d’imaginer une déception plus complète. Involontairement, je m’en prends à Chateaubriand et je commence à croire ce que disent ses ennemis, qu’il n’a jamais vu le Mississipi, Par acquit de conscience, je traverse le pont ; l’autre rive est encore plus boueuse et plus sale. Je reviens furieux à l’hôtel, non sans avoir remarqué cependant que la traversée du pont m’a pris dix-sept minutes montre en main, mais ne sachant que faire du reste de ma journée. Fort heureusement une inspiration me vient ; c’est que le Mississipi gagnerait peut-être à être vu en dehors de la ville, car, de bonne foi, il n’est pas juste de lui reprocher les nombreuses fabriques qui ont été élevées sur ses bords. Je prends au hasard un des nombreux cars qui courent dans les rues parallèles au fleuve, et ce car me conduit, en effet, en dehors de la ville. J’essaie alors à travers champs de gagner le fleuve lui-même. Je m’embourbe dans des marais ; je suis arrêté par des barrières de joncs et de roseaux que je ne puis franchir, et je suis obligé de revenir sur mes pas. Cette poursuite à la recherche du Mississipi prend quelque chose de comique, et je finis par rire de mon dépit. Fort heureusement pour moi, une gigantesque affiche m’apprend que, sur une petite colline voisine, on peut acheter à très bon compte des terrains d’où l’on jouit d’une vue magnifique. « Voilà mon affaire, me dis-je, » non que je veuille acheter un terrain, mais je voudrais bien jouir de la vue. Après tant de déceptions, j’éprouve cependant encore un peu de méfiance, et ce n’est pas sans appréhension que j’arrive au sommet de la colline. Enfin je suis à demi récompensé, car j’aperçois le Mississipi se déroulant au loin dans toute sa largeur. Un peu avant d’arriver à Saint-Louis, il fait un coude, et son lit est si large, son cours si lent qu’on dirait un lac à l’eau dormante. Ses bords marécageux et les îles couvertes de jonc, qui, par endroits, divisent son lit en plusieurs bras, en gâtent bien un peu l’aspect. Mais ses eaux, d’un bleu pâle, ne sont point encore souillées par toutes les impuretés qu’y déversent les fabriques de Saint-Louis, et leur allure paisible n’est point sans grandeur et sans grâce. Quand on songe qu’à pareille distance de son embouchure, il a cette largeur et qu’il a déjà traversé plusieurs centaines de lieues de pays, on comprend cette légende que les Indiens attachaient à son nom. C’est bien le père des eaux, le maître fleuve de ce grand continent, auprès duquel tout, dans notre vieille Europe, plus vraiment pittoresque peut-être, paraît cependant taillé petitement. Aussi, suis-je singulièrement captivé par ce dernier aspect de la nature américaine à laquelle j’aurai trouvé jusqu’au bout plus de grandeur que de charme, et ce n’est pas sans peine que je m’arrache à cette contemplation pour rentrer à Saint-Louis. Le soir, je m’embarque en chemin de fer, et, après quarante heures de route, je débarque à New-York, à la gare du Pennsylvania Railroad, dont je suis parti, ayant accompli mon programme de point en point et fait en dix-huit jours (dont quatorze en chemin de fer) un voyage circulaire de plus de deux mille cinq cents lieues. A peine arrivé, je me précipite au bureau de la compagnie transatlantique et là j’apprends que le bateau par lequel je devais revenir, retardé par une tempête, n’est pas encore arrivé. Fort heureusement, il n’en est pas de même du paquebot de la compagnie anglaise des Cunard, qui devait partir le même jour et sur lequel je retiens immédiatement mon passage. Le surlendemain, je quitte New-York, accompagné jusque sur le quai du départ par l’expression d’un amical regret, et lorsque je vois rapidement disparaître ces figures amies, je suis étonné de surprendre en moi-même, mêlée à l’immense joie du retour, la tristesse du sentiment de l’adieu.

A BORD DU GALLIA.

30 novembre-9 décembre.

Ballotté pendant dix jours entre le ciel et l’eau sur une mer grise par un temps maussade, à bord d’un bâtiment où je ne connais personne, sauf un charmant jeune ménage américain malheureusement marié de la veille, je me sentirais envahi par un profond ennui si je n’employais ces dix jours à mettre un peu d’ordre dans mes souvenirs qui s’entre-choquent dans ma tête, au milieu d’une confusion inexprimable et si je ne cherchais du sein de cette confusion à dégager mon- impression d’ensemble. C’est cette impression que je voudrais résumer ici en cherchant à recouvrer la liberté de mon jugement, jusqu’ici un peu enchaînée peut-être par la cordialité de l’accueil que nous avons reçu.

Il me paraît impossible d’avoir visité les États-Unis, et surtout de les avoir traversés, sans éprouver le sentiment qu’on se trouve en présence d’un peuple singulièrement vigoureux, valide, exubérant de jeunesse et d’activité. Ceux qui parlent de la décadence des États-Unis, ceux-là n’y ont jamais mis les pieds, ou y ont été avec un parti-pris, ce qui est absolument la même chose. L’avenir agricole et industriel qui s’ouvre devant eux est indéfini. C’est à peine s’ils ont commencé à exploiter la moitié de leurs richesses de toute nature, et ils ne paraissent pas disposés à laisser ces richesses dormir dans le sol. Quand un peuple est laborieux, actif, industrieux, voire même un peu âpre au gain, quand à son activité, à son industrie, à son amour du gain, la nature offre des élémens qui semblent inépuisables ; quand, chaque année, un sang nouveau vient s’infuser dans ses veines et que la seule difficulté qui retarde son développement est la disproportion de son territoire à sa population, on peut pousser la logique de doctrines respectables jusqu’à prédire sa fin prochaine, mais on s’expose à se voir donner par les faits de cruels démentis.

Est-ce à dire qu’il faille chercher chez les Américains le modèle politique que si longtemps les théoriciens de la république ont offert à notre admiration, et regarder de l’autre côté de l’Atlantique pour y trouver le spectacle d’une démocratie sage, pure et bien réglée ? Celui qui répondrait affirmativement à cette question ferait sourire les Américains eux-mêmes. Il suffit, en effet, d’ouvrir un de leurs journaux et de lire la véhémence des accusations portées par les partis les uns contre les autres (accusations dont il faut même, si l’on veut se former un jugement équitable, rabattre toujours un peu) pour se convaincre que les États-Unis n’ont échappé à aucun des vices qui semblent inhérens à la démocratie pure[4]. Ce que depuis quelques années nous commençons à voir en germe chez nous, fleurit au grand soleil chez eux. La tyrannie des coteries politiques, la mobilité perpétuelle dans le personnel administratif, la médiocrité, et pire encore que la médiocrité dans la composition des conseils électifs, la mise à l’écart de toute l’aristocratie morale et intellectuelle du pays, — enfin la corruption, toutes ces plaies s’étalent à la surface du corps politique. Il est assez probable que, d’ici à quelques années, nous n’aurons rien à envier aux Américains sous ce rapport, mais eux-mêmes ne nous conseilleraient pas de les prendre pour modèles.

La seule question qui puisse, suivant moi, être sérieusement débattue entre esprits de sang-froid, étrangers aux dénigremens et aux enthousiasmes de parti-pris, est celle-ci : depuis l’ouverture de la nouvelle période que marque dans l’histoire des États-Unis la fin de la guerre de sécession, l’abolition de l’esclavage et le rétablissement de l’Union, c’est-à-dire depuis bientôt vingt ans, l’état politique et social des États-Unis va-t-il en se détériorant en dépit de leur prospérité matérielle, ou bien, au contraire, y a-t-il, à l’encontre des travers et des vices dont eux-mêmes se sentent atteints, un mouvement de réaction ? Aucune forme politique n’étant, en effet, sans inconvéniens, aucune société sans vices, toute la question, quand on veut prévoir l’avenir d’un peuple, est de savoir s’il se laisse aller sur la pente de ses défauts ou s’il fait effort, au contraire, pour la remonter. Je dirai en toute franchise quelle est, à mes yeux du moins, la réponse équitable à cette question.

Les premières années qui ont suivi la fin de la guerre de sécession ont été tout simplement déplorables et marquent parmi les plus tristes dans l’histoire des États-Unis. Lorsqu’on a vu, d’un côté, les états du Sud livrés sans défense, après la défaite, à tous les excès d’une coterie de vainqueurs brutaux et à toutes les représailles d’une poignée de vaincus exaspérés ; de l’autre, les états du Nord, dominés par un général de capacité, somme toute, assez médiocre, se maintenant au pouvoir pendant huit ans par les plus détestables moyens, s’entourant d’hommes tarés et couvrant à tout le moins de sa complicité tacite leurs détestables rapines ; lorsque, ce scandale ayant pris fin par son excès même, on a vu une élection présidentielle, disputée à quelques voix près, se partager en deux parties égales l’Union à peine reconstituée, et lorsqu’une enquête a révélé que les deux partis, démocrate et républicain, avaient fait également usage de moyens violens et frauduleux, il était naturel que, sans aucun parti-pris de malveillance, les pronostics les plus noirs fussent portés sur l’avenir des États-Unis, et il n’est pas étonnant que les écrits publiés à cette date et sous l’impression de ces événemens, les deux volumes de M. Claudio Jannet sur les États-Unis contemporains, les études si profondes et si ingénieuses de M. le duc d’Ayen sur la constitution politique des États-Unis, se soient ressentis du déplorable spectacle donné durant les huit années de présidence du général Grant. Il s’est passé cependant alors un fait remarquable. Lorsque la commission arbitrale chargée de prononcer sur la validité des suffrages conférés aux deux candidats présidentiels Hayes et Tilden se fut prononcée, à tort ou à raison, en faveur de Hayes, on pouvait légitimement croire qu’une nouvelle sécession allait éclater aux États-Unis et que ce grand pays allait s’abîmer définitivement dans les dissensions intestines. Il n’en fut rien et le peuple américain donna, dans cette circonstance, une grande preuve de ce respect de la légalité, de cet esprit de mesure qui fait la force de la race anglo-saxonne et sa supériorité politique sur la nôtre. Le parti vaincu se soumit sans mot dire à une décision dont le bien fondé aurait parfaitement pu être contesté et ne se promit d’autres représailles qu’une revanche légale. En même temps se manifestait dans le public indépendant un sentiment d’énergique réprobation contre le système de corruption politique qui, à la vérité, ne datait pas du général Grant, mais qui, sous son administration, en était arrivé à s’étaler avec impudeur. C’est ce sentiment qui, après avoir, lors de la dernière élection, fait arriver Garfield à la présidence, malgré la fraction de son propre parti encore inféodée au général Grant, donne encore aujourd’hui à son successeur, le président Arthur, la force nécessaire pour se dégager d’amis compromettans et (comme il vient de le faire tout récemment) pour se mettre en travers du congrès lorsque celui-ci ne craint pas de gaspiller les deniers de l’état en vue de donner satisfaction à des intérêts électoraux. On ne saurait donc contester l’existence et la force chaque jour croissante aux États-Unis d’une opinion publique dont la moralité est plus saine, plus sévère que celle du personnel politique et avec laquelle ce personnel est obligé de compter.

L’existence de cette opinion indépendante des partis, dont quelques grands journaux, tels par exemple que le New-York Herald, ont la prétention d’être l’expression, est d’autant moins étonnante qu’une portion Considérable de la nation ne se mêle que de fort loin à toutes ces luttes. Ce serait, en effet, une grande erreur que de juger du peuple américain lui-même par ceux qui officiellement le représentent. Il existe là-bas à la fois une population laborieuse, toute à ses affaires, qui se soucie au fond assez peu de ces grandes querelles de républicains à démocrates, et au-dessus d’elle une société, beaucoup plus relevée de manières et de sentimens que le monde des politiciens, qui dédaigne de renoncer à ses élégances ou à ses occupations intellectuelles pour solliciter les suffrages populaires, bien qu’elle commence cependant (et c’est là aussi un heureux symptôme) à sortir un peu de son abstention. Je sais également de par le monde une nation et une société qui seraient singulièrement méconnues, voire même un peu calomniées, si elles étaient jugées d’après leurs représentans et leurs maîtres. Il y a là, en quelque sorte, un phénomène de double vie qui est le propre des pays démocratiques et qu’il faut savoir observer si l’on se mêle de juger l’Amérique ou la France.

Il est en outre (je parle de l’Amérique) deux grandes qualités qui sont communes à toute la nation et qui compensent bien des défauts. La première, c’est le respect de la liberté. A quelques violences de polémique que les partis se portent les uns contre les autres, jamais celui qui est au pouvoir n’a la pensée d’abuser de sa suprématie législative pour confisquer ou restreindre les droits de la minorité. Pour tous les citoyens, à quelque parti, à quelque couleur, à quelque secte qu’ils appartiennent, le droit de parler, d’écrire, de se réunir, de s’associer est absolu, et il en est fait largement usage. A l’exercice de ces droits la violence populaire peut parfois apporter obstacle, comme elle intervient parfois brutalement dans l’exercice de la justice par le lynchage. Mais le droit subsiste et reparaît aussitôt. La liberté est le patrimoine de chacun et ce patrimoine est à l’abri des atteintes durables, tout comme celui de la propriété privée.

A côté de cette grande vertu politique, les Américains ont conservé une grande vertu sociale : le respect des convictions religieuses. Sans doute, pas plus qu’en tout autre pays, les croyances chrétiennes n’ont complètement échappé à l’ébranlement du siècle, et si l’on comparait l’Amérique d’aujourd’hui à celle d’il y a cinquante ans, peut-être y trouverait-on, à côté des progrès de la tolérance par laquelle ne brillaient pas les descendans des anciens puritains, un certain relâchement dans la ferveur religieuse. Mais l’influence des croyances chrétiennes n’en est pas moins demeurée très grande. Cette influence se traduit dans la vie sociale par la multiplicité des sectes, ce qui est l’indice d’un esprit d’ardente recherche, et (ceci vaut peut-être mieux) par une grande activité de la charité. Dans la vie publique, le respect de ces croyances s’impose également aux politiciens, et bien que la religion soit peut-être le moindre souci de beaucoup d’entre eux, ils ne s’aventureraient pas à le témoigner ouvertement. Dans ce pays où la séparation de l’église et de l’état est un principe absolu, la conception de ce qu’on appelle chez nous l’état laïque, c’est-à-dire d’un pouvoir indifférent en théorie, en pratique hostile à toute influence religieuse, n’entre dans l’esprit de personne. J’en puis donner une preuve. A la fin de la guerre de sécession, le président Lincoln avait établi un jour de fête nationale : the Thanks giving day, le jour d’actions de grâces, où tous les citoyens étaient invités à se rendre dans l’église de leur culte respectif pour y remercier Dieu des bénédictions répandues par lui sur l’Union et pour lui demander la continuation de ses faveurs. Ce pieux usage a été maintenu par les successeurs de Lincoln, et j’étais en Amérique lorsque le président Arthur, dans un langage très élevé, a adressé à ses concitoyens une proclamation pour les engager à célébrer avec pompe le Thanks giving day. L’appel a été entendu, et il n’y a pas un édifice religieux depuis les splendides cathédrales catholiques, qui sont l’ornement des grandes villes, jusqu’aux plus modestes chapelles indépendantes, où les citoyens de l’Union ne se soient assemblés, obéissant à une même pensée religieuse. Au point de vue de la moralité sociale, il y a là une garantie qui vaut peut-être celle de l’instruction civique. Je résumerai donc mon impression en disant que, s’il y aurait de notre part trop de modestie à nous humilier devant les Américains, il pourrait bien se faire cependant qu’ils fussent en train de revenir des excès où nous allons et de remonter la pente que nous descendons.

Il est une autre impression, celle-là très vive, presque poignante, que j’ai éprouvée là-bas, et que je ne tairai pas, si douloureuse qu’il soit de l’exprimer. Il est impossible, je ne dis pas seulement de traverser l’Amérique, mais encore de jeter les yeux sur la carte de ce vaste continent sans être frappé de la place qu’y ont tenue autrefois l’influence et le nom de la France. Sans même parler du Canada et de la Louisiane, qu’elle a possédés si longtemps, ce sont des explorateurs français, comme Lasalle, ou des jésuites, comme le père Marquette, qui ont découvert ses principaux lacs, reconnu le cours de ses plus grands fleuves et fondé les premières stations destinées à devenir dans ces contrées encore sauvages les avant-postes de la civilisation. La Nouvelle-Orléans, Saint-Louis, Sainte-Croix, Sainte-Geneviève, Vincennes, Versailles, ces noms français qu’on lit à chaque instant sur la carte de l’Amérique sont là pour rappeler ces glorieux souvenirs. Maintes fois, en entendant ainsi à l’improviste retentir un de ces noms, je me suis rappelé ces deux vers d’une vieille romance un peu démodée, comme toutes les romances, qui a charmé la génération de 1830, au temps heureux où l’on rêvait de reconquérir la frontière du Rhin :

: Triste et rêveur, moi, je pense à nos pères ;
: Le fer en main, ils ravageaient ces bords.


Ces bords du Mississipi et des grands lacs américains, nos pères ne les ont point ravagés, ils les ont ouverts à la civilisation, et si l’on est quelque peu enclin à l’oublier en France, on s’en souvient en Amérique, où un écrivain de talent, Parkman, s’est fait en plusieurs volumes très intéressans l’historien des découvertes et de l’influence françaises. Qu’est-il resté de cette influence ? Hélas ! des noms, rien que des noms : Stat magni nominis umbra. Sur cet immense territoire au nord et au midi duquel notre puissance semblait autrefois si fortement assise, et que nos hardis pionniers ont sillonné dans tous les sens, nous ne possédons plus aujourd’hui un pouce de terre Notre langue s’oublie ; notre influence est nulle. L’Anglais qui débarque aux Etats-Unis entend résonner du moins l’idiome de sa patrie ; l’Allemand trouve précieusement conservés à plus d’un foyer les souvenirs et les mœurs de l’Allemagne, mais la France, où est-elle ?

J’exagère cependant en disant que l’influence française est nulle aux Etats-Unis ; mais on aimerait presque mieux ne pas l’y retrouver, car elle ne s’exerce que par ses côtés les plus frivoles L’Amérique nous envoie son blé, son bétail, bientôt peut-être ses minerais. Nous lui envoyons nos modes et notre littérature légère Les Américaines qui se piquent d’élégance font venir leurs robes de Paris ; on joue la Fille de Mme Angot à New-York, et on trouve chez quelques libraires la traduction de Nana. O France, chère patrie si douloureusement aimée, es-tu donc définitivement vaincue dans la grande lutte des nations, et, comme la Grèce antique en es tu réduite à te venger du monde en lui donnant tes vices !

Ah ! puisse-t-il ne pas en être ainsi et puissions-nous revoir bien tôt ces jours où ton pavillon, promené par les mers, allait commander au loin le respect de ton nom ! Mais, pendant cette éclipse momentanée de ton astre, au moins demeure fidèle à ton génie en n’essayant pas de devenir un peuple positif, calculateur et pratique ! Conserve ce qui a fait dans le passé ton charme et ta grandeur, cette flamme dont tu n’as cessé de brûler pour toutes les idées généreuses, cet amour de l’idéal auquel tu as fait tant d’imprudens sacrifices, ce sens du beau que tu sais parfois préférer à l’utile, et ne cesse jamais de mériter cet hommage qu’en des vers inspirés par la reconnaissance t’adressait un auteur américain : « O France ! je t’aime, car tu es le poète des nations ! »


OTHENIN D’HAUSSONVILLE.


  1. Voyez la Revue du 15 février, du 15 mars, du 15 avril et du 15 septembre.
  2. L’Union Pacific va de Omaha à Ogden, et le Central Pacific d’Ogden à San Francisco. Ce sont deux compagnies distinctes, mais syndiquées.
  3. A en croire un livre publié il y a trois ans par une mormonne revenue de son erreur, sous ce titre : Women’s Life in Utah, la condition des femmes ne serait pas aussi douce et elles auraient au contraire beaucoup à souffrir de l’indifférence et des infidélités de leurs maris. Je ne prétends rien affirmer dans un sens ni dans l’autre. Je me borne à rapporter ces deux témoignages également intéressés.
  4. Un petit roman intitulé : Democracy, qui a paru aux États-Unis depuis mon voyage, contient une satire de la société et des mœurs politiques qui a fait quelque tapage à Washington.