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À propos du Pacifisme - Lettres de MM. Frédéric Passy et d’Estournelles de Constant

À propos du Pacifisme - Lettres de MM. Frédéric Passy et d’Estournelles de Constant
Revue des Deux Mondes5e période, tome 28 (p. 908-934).
A propos du pacifisme - Correspondance


A PROPOS DU PACIFISME — CORRESPONDANCE
I
LETTRE DE M. FRÉDÉRIC PASSY

A MONSIEUR BRUNETIERE, Directeur de la Revue des Deux Mondes.

MONSIEUR,

J’apprends, un peu tard (je ne suis presque plus de ce monde), que vous m’avez fait l’honneur inattendu, à moi et à quelques-uns de mes amis, d’occuper de nous, pendant près de vingt pages, l’importante Revue que vous dirigez.

Vous ne nous avez pas, il est vrai, étouffés sous les fleurs. Ce n’est pas un panégyrique, c’est un réquisitoire, un acte d’accusation en bonne et due forme que vous avez cru devoir, de votre meilleure encre (et l’on sait si votre encre est bonne ! ), libeller contre nous, contre nos idées, et aussi contre nos personnes.

Nous aurions tort de nous en plaindre. Il n’est pas donné à tout le monde d’éveiller publiquement, à son détriment ou à son profit, l’attention d’un homme tel que M. Brunetière, membre de l’Académie française, et directeur de la Revue des Deux Mondes ; et, quand on croit à la bonté d’une cause, on redoute moins pour elle l’hostilité que l’indifférence. L’attaquer, c’est provoquer en sa faveur la réflexion et l’étude. Tout accusé, d’ailleurs, devant toute juridiction, a toujours le droit de présenter sa défense. Je ne vous fais point l’injure, monsieur, de douter que vous n’attendiez la nôtre. C’est, vous le déclarez très nettement, la lecture d’une circulaire du Comité de défense des intérêts nationaux et de conciliation internationale qui a soulevé dans votre cœur l’indignation sous l’influence de laquelle vous avez cru devoir vouer à l’exécration publique ce que vous appelez obligeamment les mensonges du pacifisme : lisons (vous ne mâchez pas le mot en déclarant plus loin : ils mentent) les mensonges des pacifiques.

Je pourrais, si je ne songeais qu’à moi, me borner à vous faire observer, sans discuter ni cette circulaire, ni les réflexions qu’elle vous a inspirées, que je ne la connais, comme vous, monsieur, que par l’exemplaire que, comme vous, j’en ai reçu ; et que je n’ai, à aucun degré ni à aucun moment, été appelé à en inspirer ou à en contrôler les termes. Mais je n’ai nulle envie de me dérober. Et puisque c’est à l’occasion de ce document, accessoire et extrinsèque, que la doctrine pacifique elle-même et la personne de ses représentans sont mises en cause, je ne crois pas possible de me dispenser d’examiner avec vous, très sommairement, la solidité et la valeur des griefs que vous articulez.

Le premier et le principal, celui qui, à vrai dire, les comprend tous, c’est que prêcher l’amour de la paix ou, ce qui revient au même, la haine de la guerre, c’est méconnaître à la fois la nécessité et la puissance fortifiante de la lutte, non moins nécessaire et féconde pour les sociétés que pour les individualités. C’est consentir à l’abaissement des caractères, et tenir, sous des noms trompeurs, école de lâcheté. C’est affaiblir, en soi et autour de soi, le ressort sacré de l’énergie et du dévouement. C’est nier, avec la haute noblesse des vertus militaires, enfin, la sublimité du sacrifice, et encourager, contre l’armée, gardienne de l’ordre à l’intérieur, comme de la sécurité extérieure, les basses révoltes de la peur et de l’envie. A quoi vous voulez bien ajouter, en parlant de nos idées de derrière la tête, et en appuyant vos affirmations et vos sous-entendus de citations appropriées, que nous réservons toutes nos indulgences et toutes nos sympathies pour la guerre civile, dont la guerre extérieure, ou la menace de la guerre extérieure, vous paraît être le seul préservatif réellement efficace.

Laissez-nous regretter, monsieur, puisque vous avez à votre disposition un choix si complet et si décisif de documens, que vous n’en ayez pas produit davantage. Laissez-nous regretter surtout, vous qui connaissez si bien la valeur des pièces justificatives, que vous n’ayez pas jugé à propos, en ayant l’air de nous imputer ces phrases soigneusement mises entre guillemets, d’indiquer où vous les avez prises et de quels noms elles sont signées. Il est trop facile, en vérité (et vous ne voudriez pas vous servir de telles armes), de laisser attribuer aux gens que l’on combat, pour les perdre sous le couvert de ce que l’on a appelé la complicité morale, des paroles ou des écrits qui ne leur sont pas imputables, et de faire, comme on y excellait à l’époque de la Terreur, descendre d’une tête sur une autre, pour en avoir raison, des insinuations qui se transforment, suivant l’heure ou le cas, en anathèmes ou en couperets.

Ce que nous pouvons affirmer, monsieur, c’est que le portrait du militaire professionnel que vous nous présentez n’est pas de notre main ; et que ni le mépris, ni la haine de l’armée, ni, à plus forte raison, l’odieux calcul de cultiver artificieusement, pour les exploiter, les plus basses convoitises de l’anti-démocratique démagogie, ne sont jamais entrés un seul instant dans nos cœurs.

Nous savons, et nous ne le dissimulons pas (comment pourrions-nous feindre de l’ignorer en présence des effroyables révélations qui nous viennent, tous les jours et par toutes les voies, de tous les points à la fois du monde asiatique ou africain, et dont toutes les nations, hélas ! comme à l’envi, se renvoient la honte ? ) nous savons qu’il y a, malheureusement, sous l’habit militaire, et par cette redoutable fatalité qui pousse partout la force, quand elle n’est point contenue, à abuser d’elle-même, des crimes qui déshonorent l’uniforme qui les couvre, parce qu’ils déshonorent l’humanité. Mais nous n’avons garde de généraliser les exceptions et de faire rejaillir sur l’ensemble du corps l’infamie de quelques membres dont il rougit.

Nous professons en toute occasion, pour le soldat qui accomplit honnêtement son devoir, pour l’armée, qui est la France, et pour le drapeau, qui est le symbole de la patrie, le respect qui leur est dû. Nous protestons plus que personne contre les doctrines soi-disant humanitaires au nom desquelles on a prétendu ériger en principes démocratiques l’oubli des devoirs individuels ou collectifs, l’indifférence pour le sol sacré de la patrie, et la non-résistance à l’invasion et à la servitude. Et si nous voulons voir l’armée, consciente tout à la fois de la grandeur et des limites de sa tâche, ramenée, comme l’avaient proclamé en vain les patriotes libéraux de la Révolution, à la défense de l’honneur et de l’intégrité de la pairie, c’est précisément pour que, dans ce rôle indispensable et indiscutable, elle soit tout ensemble plus grande, plus respectée et plus obéie ; et que la force, dans les conflits internationaux comme dans les conflits privés, soit enfin, comme elle doit l’être, la représentation et la garantie du droit et de la justice. Et nous voulons en même temps que, dans cette tâche, pour cette défense du droit international, comme du droit individuel, la force ne soit employée que dans la mesure réellement nécessaire ; et que des puissances et des autorités morales, avant d’en venir à la contrainte matérielle, puissent être appelées à faire parler la raison et à dire le droit.

Nous prétendons, en un mot, qu’il y a une morale publique comme il y a une morale privée ; que les nations, comme les individus dont elles se composent, si elles ont des intérêts, ont des devoirs ; que, des uns aussi bien que des autres, elles ne sont point autorisées à se faire juges elles-mêmes ; et qu’il est possible, dans une certaine mesure tout au moins, de substituer, pour la solution des conflits qui les divisent, le verdict d’une juridiction impartiale aux décisions arbitraires, précaires et coûteuses de la force.

Dans une certaine mesure : les tribunaux et les gendarmes ont-ils jamais nulle part absolument supprimé le recours à la violence ? Mais dans une mesure grandissante, et dont, malgré l’évidence, même des hommes tels que vous, monsieur, ne se rendent point encore suffisamment compte. Il y avait, à l’actif de l’arbitrage, au 31 décembre 1900 (voyez la Pasicrisie de M. le sénateur belge La Fontaine, qui en donne les textes officiels) cent soixante-dix-sept sentences ayant réglé autant de conflits, et dont aucune n’avait été méconnue. Quatre-vingt-dix (plus de la moitié) se rapportaient aux vingt dernières années du siècle ; et dès le mois d’avril, lorsque parut l’ouvrage, le chiffre de deux cents était dépassé. Aussi le président de la Chambre des députés autrichienne, M. le baron de Plœner, pouvait-il dire, en ouvrant en 1903 la XIe session de l’Union interparlementaire, que « l’arbitrage faisait désormais partie du régime régulier des nations civilisées ; » et le premier ministre baron de Kœrber ajoutait un instant après : « L’obligation de l’arbitrage sera, messieurs, le couronnement de vos efforts. »

Vous n’ignorez pas, monsieur, les traités et les accords internationaux qui sont venus, depuis, justifier ces paroles. Vous n’ignorez pas de quel poids, dans des circonstances qui, à d’autres époques, auraient fatalement abouti aux plus lamentables extrémités, la sagesse des gouvernemens, soutenue par la puissance modératrice et non plus excitatrice de l’opinion, a pesé dans la balance troublée de l’équilibre international. Et si vous nous opposez, comme on le fait trop, les guerres qui, en dépit de ces progrès, ont encore attristé et attristent à cette heure même le monde, nous vous répondrons, comme le faisait dans son admirable langage le comte Albert Apponyi, à la conférence interparlementaire de Budapest, en 1896 : « On voit le mal qui subsiste ; on ne voit pas le mal qui a disparu… Si, sur cinq guerres, vous en avez évité seulement deux, quel service n’avez-vous pas rendu à l’humanité ! »

Je m’arrête. J’aurais, sans épuiser, bien s’en faut, mon droit, je pourrais dire mon devoir de réponse, bien des doutes à vous soumettre encore, et bien des questions à vous poser.

J’aurais à vous demander d’abord si c’est une politique bien prudente, à ne la considérer qu’au point de vue matériel, que cette politique de bêtes de proie, glorifiée à toute heure par les apologistes de la guerre, qui se représente les intérêts et les droits des nations comme naturellement et nécessairement inconciliables, et ne conçoit pour elles d’autres moyens d’agrandissement que l’abaissement et la ruine des autres nations.

J’aurais à vous demander si vous êtes bien sûr que, de ces habitudes de malveillance, d’envie et de mépris à l’égard de ceux que nous appelons des étrangers et des ennemis, nous ne sommes pas conduits, plus ou moins fatalement, à des sentimens également injustes à l’égard de nos compatriotes ; et si cette lutte des classes qui vous attriste et vous alarme comme nous, monsieur, et que comme vous nous combattons, n’est pas la contre-partie et la conséquence de cette lutte des nationalités que vous encouragez.

J’aurais à vous demander s’il n’y a pas, à votre avis, un autre idéal à proposer aux collectivités aussi bien qu’aux individualités ; et si l’émulation généreuse qui les porte à se surpasser par le travail, par la science, par les lettres ; si cette pénétration mutuelle et féconde qui nous fait tour à tour les obligés et les bienfaiteurs les uns des autres n’est pas une forme de développement, d’expansion, j’oserai dire de conquête plus réelle et plus sûre que la sanglante et incertaine expansion par les armes. Ce ne sont pas seulement les économistes, que vous n’aimez guère, monsieur, c’est l’Évangile, que vous aimez, et moi aussi, qui nous l’enseigne ; je vous demande pardon de vous le rappeler. « Heureux les pacifiques, car ils seront appelés enfans de Dieu, » dit-il. Voilà pour ceux qui regardent plus loin et plus haut que leur demeure actuelle et l’heure présente. « Ce sont les pacifiques qui posséderont la terre : » PACIFICI HÆREDITABUNT TERRAM, ajoute-t-il. Voici pour ceux que préoccupe le souci de la prospérité d’ici-bas. Et pourquoi ? Parce que la justice est, quoi qu’on en dise, la souveraine légitime de ce monde, et que la force, comme l’a dit Mirabeau, n’en est que le tyran. L’une fonde ; l’autre renverse. Je ne chercherai pas, ce serait trop facile, à démontrer, combien sont peu solides vos argumens tirés de la difficulté de faire vivre, en cas de réduction des arméniens, les hommes qui ne seraient plus sous les drapeaux, non plus que de l’intérêt des industries entretenues par la guerre. Comme, avec les jeunes gens libérés ou laissés dans leurs foyers, on y laisserait les millions qui les font vivre à la caserne ou en campagne ; et comme de plus ces jeunes gens, maîtres de faire pour eux-mêmes et pour leur famille emploi de leurs facultés et de leurs bras, seraient à même de s’entretenir par leur travail, au lieu de continuer à coûter à la société, il n’y aurait évidemment ni surcharges ni troubles économiques. Et probablement nous n’aurions pas à nous inquiéter de leur sort. Il est permis de croire qu’ils ne s’en plaindraient point non plus. Je ne suppose pas davantage qu’il fût t’es nécessaire, le jour où, par le progrès de la sagesse commune, on n’aurait plus besoin d’autant de canons, d’obus, de sabres et de capotes d’équipement, de maintenir l’effectif sur le pied de guerre afin de continuer à fournir des commandes aux fabriques habituelles de ces objets. Elles sauraient bien devenir des industries pacifiques au lieu d’industries guerrières, et, dans une petite, trop petite proportion, la célèbre prophétie d’Isaïe commencerait à se réaliser. Les agens de mort se transformeraient en agens de vie.

Mais ce jour, hélas ! n’est point venu, bien que quelques lueurs d’une aube encourageante aient commencé à se montrer à l’horizon. L’heure est lointaine encore de la pleine lumière ; ce n’est pas moi, monsieur, et pas même vous peut être qui la verrons. Et c’est pourquoi il n’est vraiment pas sérieux de s’obstinera nous accuser, malgré bien des démentis, de vouloir jeter bas du jour au lendemain tout l’attirail militaire, et livrer nos patries comme à plaisir à toutes les entreprises dont on les croit menacées. Nous savons bien que rien ne s’improvise, et que c’est pas à pas que la tortue réussit à devancer le lièvre ; courir et tomber, ce n’est pas le moyen d’arriver.

Aussi, lorsque, sous la première impression de la célèbre circulaire du 12 août 1898, on parlait partout de désarmement général, et déjà on voyait les canons et les obus déposés, pour être érigés en trophée de paix, aux pieds des plénipotentiaires appelés à La Haye, c’est nous, les pacifiques, au scandale de beaucoup, qui avons fait nos réserves. Avant de songer à licencier les armées, disions-nous, il faut d’abord se mettre en état de n’avoir plus le même besoin ni la même envie de se servir des armées. Rendez possible et habituelle la solution juridique et amiable des conflits ; faites l’éducation des peuples en les désabusant de l’idolâtrie de la force ; répandez l’esprit de désarmement. Et alors il deviendra possible de parler sérieusement de réduction graduelle et simultanée des charges militaires. Ou peut-être, plutôt, sans qu’il soit besoin d’en tant parler, cette réduction se fera-t-elle tout doucement et d’elle-même, comme s’est perdue, chez nos grands-pères, avec l’habitude de dégainer à tout propos au coin de chaque rue, l’habitude de sortir l’épée au côté.

Diminuer, donc, le mal ; le diminuer, s’il est possible, par une action persistante ; faire comprendre aux gouvernemens et aux peuples, el en particulier aux hommes qui, comme vous, monsieur, par la parole et par la plume, peuvent, sous leur responsabilité, répandre la lumière ou épaissir les ténèbres, qu’il y a là pour tous une tâche difficile, mais une tâche glorieuse à remplir ; dire, non pas comme vous nous le prêtez, qu’il n’y a qu’à avoir un peu de bonne volonté pour supprimer demain et à tout jamais les luttes douloureuses des nations, mais que, avec beaucoup de bonne volonté, beaucoup de travail, beaucoup de persévérance, on peut graduellement réduire la part toujours trop considérable de nos égaremens, de même que, sans prétendre à faire disparaître toutes les maladies et tous les sinistres, on peut, par la science, par la prévoyance, par l’assurance et par la bonne conduite, en diminuer les ravages ; affirmer enfin, comme vous le dites vous-même en terminant, qu’il n’est pas interdit à l’espèce humaine de chercher à améliorer sa condition, et que le meurtre, la spoliation et le pillage ne sont pas l’idéal qui lui est proposé par la morale religieuse non plus que par la morale laïque : voilà, monsieur, l’ambition de ceux dont vous dénoncez, avant de vous y rallier à demi, la pernicieuse propagande.

Cette ambition, quelque cruel qu’il leur paraisse trop souvent de la voir méconnue et travestie par des hommes dont le concours leur serait le plus précieux, ils n’y renonceront point ; et, loin de les arrêter, les injustices dont ils auront à gémir ne feront qu’exciter leur zèle et qu’entretenir leur constance. Mais elle n’est point aveugle ; ils Bavent combien la route est longue. Et elle n’est point présomptueuse ; ils savent, sans qu’on ait besoin de le leur rappeler, combien d’efforts avant les leurs ont été faits par de plus grands et de plus méconnus. Il leur suffit de penser qu’à leur tour, à une heure moins ingrate, dans une Europe (en dépit des apparences) moins divisée, et grâce à cette solidarité non seulement plus continue et plus étroite, mais plus visible, qui se dégage du mélange incessant des choses, des idées et des hommes, ils ont pu contribuer modestement à la tâche commune ; peut-être, qui sait, ouvrir parfois des yeux jusqu’alors fermés, et, je ne dirai point, comme vous, monsieur, confondre des mensonges, mais rectifier les erreurs et les préventions des anti-pacifiques de bonne foi. Je termine par l’expression de ce vœu et de cette espérance ; et je vous demande, monsieur, non pas, encore une fois, d’accorder à la défense une partie de la place que vous avez donnée à l’attaque, mais d’accueillir cette défense dans les sentimens de sincère et de bienveillante impartialité avec lesquels j’ai l’honneur de vous présenter, monsieur, mes salutations les plus distinguées.

FREDERIC PASSY.


II
LETTRE DE M. D’ESTOURNELLES DE CONSTANT

A MONSIEUR BRUNETIERE, Directeur de la Revue des Deux Mondes.

MONSIEUR LE DIRECTEUR,

Vous m’obligez à me défendre ; je me défends. Qui dit « pacifique » dit « lâche, » croyez-vous ; c’est une erreur. Il faut plus de courage pour remonter le courant des préjugés et des passions chauvines que pour le suivre ; j’estime beaucoup plus les soi-disant « lâches » qui protestaient avec M. Thiers, le 15 juillet 1870, contre les dissimulations préparatoires de la guerre que les soi-disant « braves » qui les empêchaient de parler, les accusant, eux aussi, de vouloir la paix à tout prix, criant : « A Berlin ! à Berlin ! », trompant la France, comme l’Allemagne était trompée, comme les peuples ont toujours été trompés quand leurs gouvernemens ont entrepris de les jeter les uns sur les autres.

Je me défendrai toutefois sur un ton différent du vôtre. Le mot « mensonge » fait partie du vocabulaire de vos théories et je ne l’emploie pas à la légère ; c’est une provocation bénévole que j’aurais relevée jadis et que je dédaigne aujourd’hui. Les bons argumens valent mieux que les gros mots. Il ne me vient pas à l’idée de suspecter votre bonne foi ; pourquoi contestez-vous la mienne que vous connaissez cependant depuis notre jeunesse ? J’avais trop présumé, paraît-il, de votre impartialité, puisque je vous priais de recommander aux lecteurs de la Revue notre œuvre de conciliation internationale. Vous l’avez recommandée, à votre façon. Je ne m’en plains pas ; mes amis et moi, nous ne craignons ni la discussion, ni la lumière ; nous ne craignons que l’ignorance. Je suppose que le mot « mensonge » vous aura fourni l’avantage d’un titre retentissant, mais j’attendais mieux, je l’avoue, du directeur de la Revue des Deux Mondes, et je ne vois pas trop ce que vous pouvez reprocher maintenant aux politiciens. Je m’étonne aussi que vous ayez mutilé le texte de notre programme, alors qu’il était si simple de le livrer au jugement de vos lecteurs et de le discuter ensuite, selon la bonne méthode critique élémentaire. Vous êtes trop ardent : quel dommage que vous ne soyez pas député !

Voyez combien mon état d’esprit diffère du vôtre et comme je sais vous rendre justice : je ne dirais jamais que vous êtes « l’un des esprits les moins justes que j’aie rencontrés ; » je dirais, au contraire, que j’en ai rencontré beaucoup comme le vôtre, et tellement que je serais embarrassé pour faire un choix.

Mais, encore une fois, je ne me plains pas de vos attaques ; je m’en félicite, et mes amis pensent de même ; Frédéric Passy vous répond pour eux ; moi, je réponds comme président du Comité de conciliation internationale et pour défendre la « grande œuvre du sénateur, baron, etc. » Je serais bien difficile si je me plaignais ; votre article est un très bon signe ; il atteste notre vitalité ; plus vous élèverez la voix, plus vous éveillerez l’attention. La Revue des Deux Mondes en profitera, c’est possible, mais notre Comité encore plus.

Personnellement aussi je suis heureux de l’occasion que vous me donnez de publier dans la Revue la conclusion de mes études d’il y a bientôt dix années. Car je ne vois pas clairement la cause de votre indignation actuelle ; les idées que vous condamnez aujourd’hui ne sont que le développement de celles que j’exposais le 1er avril 1896 et le 15 juillet 1897 dans deux articles de la Revue des Deux Mondes auxquels je prie le lecteur de bien vouloir se reporter.

Vos argumens, monsieur le Directeur, je les connais de longue date ; ils sont de tous les temps et même de tous les pays ; vous êtes internationaliste sans le savoir. Partout et toujours nos adversaires ont employé et emploient les mêmes procédés pour nous combattre ; ils ne discutent pas nos idées, ils les déforment ; ils en présentent la caricature et c’est sur cette caricature qu’ils s’escriment triomphalement. Vous semblez ignorer les questions et les hommes ; votre documentation est nulle ; vous n’avez certainement pas lu un seul de nos discours ou de nos écrits ; mais vous n’en formulez pas moins un réquisitoire accablant. A vos yeux nous sommes des ennemis de la patrie, des cosmopolites, des criminels ou des inconsciens, types flasques, affolés par la peur de la guerre, partisans d’une paix honteuse, prêts à faire de la France une proie livrée sans défense aux convoitises de ses rivaux.

Il existe, je le reconnais, des hommes excellons qu’impressionne un pareil tableau ; les moyens leur manquent encore pour se renseigner par eux-mêmes, mais leur nombre diminue chaque jour et l’immense majorité des Français saura bientôt discerner la vérité qu’on ne peut lui cacher indéfiniment.

Cette vérité, quelle est-elle donc et, pour m’en tenir à l’examen de conscience que vous m’imposez, qu’ai-je dit pour ma part, qu’ai-je fait ?

Depuis le jour où volontairement j’ai quitté la diplomatie, j’ai préconisé, avec toute l’indépendance qui m’avait manqué jusqu’alors, une organisation et des mœurs nouvelles. Laissant à d’autres plus éloquens les aspirations généreuses, je me suis borné à appliquer les observations de toute ma vie et à poursuivre méthodiquement une agitation économique, un réveil de notre activité nationale. Dans la Revue, à la tribune de la Chambre, puis au Sénat, dans des articles et des conférences sans nombre et sur tous les points de la France, j’ai démontré la nécessité de ce réveil ; cela dans l’intérêt de notre pays, que je n’ai pas la ridicule prétention d’aimer plus que vous, mais que j’ai conscience d’avoir servi toute ma vie, de toutes mes forces. Vous m’objectez que ce patriotisme est la négation de celui que vous concevez, et qu’il est trop business-like ; mais avec quoi paierez-vous donc vos flottes, vos armées, vos expéditions lointaines, si nous ne vous créons pas le supplément de ressources nécessaires ? Le but de cette première campagne est clairement défini dans ma lettre au Temps du 11 mars 1901, programme du Comité de défense des intérêts nationaux, qu’une première phalange de collaborateurs, voyageurs, écrivains et conférenciers, m’aidèrent à constituer. Quoi de plus « national » que ce programme ? Aux progrès inattendus de la concurrence universelle opposer de virils moyens de résistance ; en face des mondes nouveaux, privilégiés, l’Amérique, l’Asie, nos cliens d’hier changés en compétiteurs, limiter nos charges improductives, corriger nos erreurs, nos routines, mettre en valeur nos ressources inexploitées, éviter les aventures intérieures, extérieures, coloniales et autres… Oui, ce programme était bien simple quoique nouveau, si simple qu’il est devenu depuis lors un lieu commun. Aussi nous ne nous en sommes pas tenus là et c’est bien ce qu’on nous reproche. Si notre action était restée purement intérieure, c’est alors qu’elle eût été chimérique ! Comment, en effet, limiter les charges de la France, comment développer ses ressources, sinon dans la sécurité du lendemain, c’est-à-dire dans la paix ; et comment organiser cette paix autrement que par le rapprochement, par l’accord des peuples ? Comment ne pas comprendre que les embarras de nos voisins étant analogues aux nôtres, il n’est pas de remède à nos difficultés comme aux leurs, il n’est pas d’avenir possible pour aucun État d’Europe en dehors d’une entente européenne. Et cette entente, comment ne pas travailler à la préparer ? Voilà le devoir, voilà l’œuvre à accomplir. L’Union européenne, loin d’être un rêve, n’est qu’une conséquence logique du progrès ; le progrès moral ne peut pas indéfiniment tarder à suivre le progrès matériel ; les peuples ne peuvent se rapprocher en continuant à s’ignorer et à se haïr ; l’Union européenne est un résultat de la découverte de la vapeur et de l’électricité.

Ainsi notre point de départ, comme notre but, a été l’intérêt de la France ; notre œuvre est une œuvre d’éducation générale, profitable à la France d’abord, mais en même temps à tous les peuples, et c’est par là qu’elle est française par excellence, — encore qu’elle ne soit pas comprise par un Français de votre importance ; — et cela est si vrai que le nombre de nos collaborateurs augmente chaque année. Ce n’est plus dans l’opinion seulement, dans le peuple et dans le monde qualifié dédaigneusement d’intellectuel, c’est au Parlement, parmi les représentans élus, responsables du pays, que nous avons trouvé de nouvelles recrues ; c’est au Parlement que s’est constitué notre groupe de l’arbitrage international dont vos amis affectent de sourire ; ce qui est plus facile que de comprendre. C’est un symptôme cependant que de voir près de trois cents membres du Parlement se réunir sans distinction de partis, pour affirmer leur foi commune dans un programme d’organisation pacifique et non pas « de guerre intérieure. » C’est bien la preuve que la nation dans son ensemble n’est pas hostile à ce programme. Mais ces sympathies nous ont-elles entraîné trop loin ; nous sommes-nous laissé tenter par de basses surenchères ? Notre langage a-t-il jamais été vague, équivoque ? Parlant expressément des charges militaires écrasantes qui pèsent sur le monde, nous n’avons même pas reproduit les protestations officielles de tous les gouvernemens contre l’excès de ces charges, nous n’avons pas rappelé les circulaires fameuses du comte Mouraview, le vœu catégorique, unanime de la conférence de La Haye. Non, nous avons dit : Commençons par faire entrer peu à peu l’arbitrage dans les mœurs internationales ; cela fait, on pourra parler, non pas de désarmement, ce qui est absurde, ni même de réduction des armemens, mais d’une limitation, d’un arrêt dans l’accroissement des dépenses navales et militaires.

Au début, nos conférenciers n’étaient que douze ; ils se comptent par centaines, d’autant plus actifs qu’ils sont volontaires. Trois cents sénateurs et députés et avec eux combien de conseillers généraux, de journalistes, leurs partisans, ont évangélisé la France du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest sans qu’on y prit garde. La presque-unanimité de nos Conseils généraux (80 sur 86) et de nos Chambres de commerce ont émis des vœux en faveur de notre programme, et je ne parle pas des milliers d’associations particulières auxquelles nous sommes étroitement unis, à commencer par l’Alliance française, la Ligue de l’Enseignement, le Touring, l’Automobile Club… Comment nos idées ne seraient-elles pas répandues ?

Hors de nos frontières, même méthode : des conférences, des articles, des correspondances, des échanges de visites. Vous trouvez ces petits moyens puérils, insignifians ; cela n’empêche que vous êtes surpris à la longue par leur effet. Pour ma part, j’ai des adversaires, mais j’ai heureusement aussi partout des amis ; ils m’ont appelé, soutenu, ils m’ont préparé des auditoires depuis Budapesth jusqu’à Chicago ; nulle part, personne n’a songé à qualifier notre programme de révolutionnaire ou d’utopique ; nous avons même trouvé tant d’adhérens qu’ils ont fini par se grouper à leur tour, et c’est ce comité de conciliation internationale que vous présentez à vos lecteurs sous un jour odieux et ridicule, n’oubliant qu’un point, c’est de dire qui nous sommes et d’avertir votre public que ces têtes fêlées dont vous vous moquez ne sont autres qu’une élite intellectuelle de tous les pays. Oui, nous avons formé ce projet de réunir en un seul faisceau toutes les bonnes volontés qui se cherchent, mais qui s’ignorent et perdent dans leur isolement la meilleure partie de leurs forces. Nous avons voulu réaliser ce vœu de Renan et de tant d’autres penseurs : « Puisse-t-il se former enfin une ligue des hommes de bonne volonté de toute tribu, de toute langue et de tout peuple !… »

Voilà l’œuvre que vous dénoncez comme un danger pour la patrie ! Vous avez tort, mon cher directeur, de jouer avec ces avertissemens injustifiés. Vous le faites en toute conscience, j’en suis certain, mais vos amis ? Ils croient pouvoir impunément abuser de nos sentimens les plus généreux ; ils nous rappellent à tout propos au respect de la Patrie, comme au respect de la religion ou de la morale et de la famille. Prenez garde ; toutes ces idées en France sont respectées, mais plus elles sont respectées, plus nous détestons l’abus qu’on en fait pour le service de telle ou telle cause. Nous respectons la Patrie, mais nous méprisons le Faux patriotique. Je vois, pour mon compte, dans l’incessante lutte politique qui fut un des enseignemens de ma vie depuis dix ans, je vois ce que vaut la morale ou la religion, ou l’esprit de famille de vos professeurs de patriotisme ; je les vois à la Chambre et dans leurs journaux rivaliser à qui répandra parmi nos populations l’alcoolisme et nous accuser d’indifférence à l’égard des bouilleurs de cru ; — c’est le dernier cheval de bataille de ces paladins ; — je vois la corruption, la pornographie triomphant grâce à leur indulgent scepticisme ; je vois que, si on les laissait faire, ils nous prépareraient pour sauver la France, des générations d’alcooliques, de tuberculeux et d’érotomanes. Ce patriotisme n’est pas le mien, ni celui de mes amis. Nous voulons une patrie, certes, mais non pas au niveau rigide que vous prétendez lui assigner ; nous voulons une patrie qui s’améliore, une patrie plus pure, plus heureuse, plus humaine, plus éclairée ; nous voulons une patrie assez vivante, assez forte, pour être ouverte à côté des autres patries ouvertes ; nous voulons, non pas la suppression, mais l’association des patries. L’idée de patrie évolue comme tout ce qui vit ; vous l’étoufferiez en la maintenant immuable au milieu des transformations universelles. Oseriez-vous empêcher les individus de se rapprocher ? Trouvez-vous que l’association des familles et des personnes humaines soit un danger ? Non ; vous y voyez, sans doute, une garantie de liberté, de sécurité. Pourquoi n’en serait-il pas de même de l’association des peuples ?

Et de quel droit, vous catholique, m’attaquez-vous quand je proclame que cette solidarité, ces associations de peuple à peuple sont un bien ? C’est toute la doctrine chrétienne, c’est la base de toutes les religions, de toutes les morales que vous attaquez ; ce n’est pas à moi, c’est à saint Paul, c’est à Jésus-Christ qu’il faut vous en prendre. Que signifient vos anathèmes et pourquoi nous dire : on ne peut-être à la fois un bon Français et un bon Allemand, un bon Européen et un bon Américain, ou un bon Asiatique ? Qui vous demande rien de tel ? Quia jamais demandé à un homme d’abandonner sa famille sous prétexte qu’il s’allie à une autre famille ? En supposant que vous ayez une fille et qu’elle épouse un de mes fils, ne deviendrait-elle pas la mienne sans cesser de rester la vôtre ?

Croyez-vous vos lecteurs assez naïfs pour se laisser égarer par de tels sophismes ? Et si vous m’opposez M. Hervé qui n’est pas des nôtres et dont nous réprouvons les excès, je vous dirai que vous en êtes infiniment plus responsable que moi-même, — car à vous entendre ou à vous lire, on peut se laisser entraîner à passer la mesure, — et que, si les académiciens savaient observer plus de modération, les professeurs peut-être feraient comme eux.

Cessez donc de parler de notre platitude et de notre peur de la guerre. Pas un seul Français, pas un seul être pensant ne subirait la paix à tout prix. Plus un peuple est libre et civilisé, plus il a à cœur de rester indépendant ; plus il a de respect pour les biens et les droits d’autrui, plus il affirme sa volonté de faire respecter les siens ; cela tombe sous le sens ; loin d’énerver nos contemporains, nous les fortifions en élevant leur personnalité : nous leur donnons des raisons de vivre et par conséquent de défendre leur existence.

Quant à moi, je n’ai pas peur de la guerre, mais j’en ai l’horreur, le dégoût et je donnerais ma vie avec joie pour l’éviter à mon pays ; et peu m’importe ce qu’en a pensé votre Joseph de Maistre. La guerre a pu être une loi du monde, mais cette loi s’est modifiée comme bien d’autres ; notre devoir est d’améliorer les conditions de l’humanité, non de les subir.

Est-ce à dire que j’aie jamais caressé des rêves de paix perpétuelle et universelle ? J’ai répondu à cette objection trop commode en parlant du désarmement. Une force est nécessaire au service du droit et de l’ordre. En attendant que cette force commune s’organise entre les États, comme elle a commencé déjà de fonctionner avec succès, par exemple en Crète et comme la police s’est organisée dans chaque État, il nous faut conserver ou plutôt perfectionner nos moyens de défense. Qui donc le conteste ? Et qu’ai-je donc fait jadis pendant les trois ans que j’ai consacrés à la création du port de Bizerte ? Mais pour perfectionner nos moyens de défense, les mettre au niveau des incessans progrès de l’invention moderne, il faut avoir la franchise de les juger et non pas les soustraire, comme autant de choses sacro-saintes, à la discussion, au contrôle de l’opinion ; c’est là ce que vous appelez la haine de l’armée, et c’est ici encore que j’entre en conflit avec vous.

Si nos moyens de défense sont ruineux, j’estime et j’ai le devoir de dire qu’ils constituent pour notre pays un danger final, plus qu’une protection ; et il en est de même pour l’Allemagne et pour l’Angleterre, pour toutes les puissances militaires ; je ne cesserai pas de le répéter.

Mais, direz-vous, les Pacifistes, les Socialistes s’emparent de mes argumens. Tant mieux, répondrai-je : pourquoi les leur avez-vous abandonnés ? Voilà votre faute ! Est-ce dans les Revues pacifistes ou socialistes que j’ai publié mes premiers appels ? Non, c’est dans la Revue des Deux Mondes ; tant pis pour ceux qui n’ont pas voulu m’entendre ; je sais gré aux autres pour l’appui généreux et ferme qu’ils m’ont prêté ; j’admire d’ailleurs profondément Frédéric Passy, comme aussi Charles Richet, Louis Havet, sir Thomas Barclay et beaucoup d’autres encore que vous auriez pu nommer, parmi les Pacifistes ; ils ont rendu de grands services, et la postérité les dédommagera de vos attaques. Quant aux socialistes, rien ne m’empêchera de protester contre l’ingratitude d’une fraction du parti républicain à leur égard ; nul n’a servi plus efficacement que leurs chefs, dans ces dernières années, la cause de la justice, de l’ordre et de la paix ; sans leur concours, aucune des manifestations internationales dont les gouvernemens et notre commerce ont si largement profité n’eût été possible.

Et si vous ajoutez enfin que mes opinions seront et sont inévitablement dépassées, je vous répondrai que c’est un mal ou que c’est un bien, selon les circonstances, mais que c’est la loi même du progrès ; si vous n’admettez pas cette loi, vous faites le procès de la science, ce qui vous est arrivé déjà… Excommunierez-vous les chimistes, sous prétexte que les découvertes dont ils enrichissent l’univers peuvent être mal appliquées, fournir des poisons aux malfaiteurs ou des bombes à l’anarchie ?

Laissons maintenant notre programme ; passons à nos actes. Ici vous avez beau jeu en me provoquant : si je me tais, vous triomphez de mon silence ; si je réplique, je fais l’apologie de mon œuvre…

Vous estimez que mes amis et moi nous ne sommes pour rien dans l’amélioration de nos relations internationales ; c’est votre droit ; tel a été pendant longtemps, je le reconnais, le sentiment du ministère des Affaires étrangères lui-même. Notre œuvre en effet ne saute pas aux yeux ; elle a été assez ingrate, très ingrate, mais elle n’en existe pas moins, elle n’en est que plus méritoire ; elle se résume en peu de mots : nous avons changé l’atmosphère de notre politique extérieure.

Un jardinier, avec la meilleure volonté du monde, n’arrive pas à cultiver les plantes dont il a besoin dans une serre trop froide ou trop chaude ; nous avons donné à ce jardinier ce qui lui manquait : une température favorable.

Oui, c’est un changement considérable de température que nous avons contribué à déterminer, et je précise. Il y a dix ans régnait à la Chambre des députés l’influence que vous appellerez patriotique et que j’appellerai chauvine. Une poignée d’exaltés intimidaient les uns, stimulaient les autres et, parmi ces exaltés, au premier rang, les députés coloniaux. La responsabilité de nos députés coloniaux dans les complications de notre politique étrangère est immense. Représentant des électeurs qui ne sont ni contribuables ni soldats et qui parfois même (aux Indes notamment) n’existent que sur le papier ou ne votent pas, ils étaient toujours les premiers à réclamer des expéditions, des aventures, des dépenses nouvelles dont la métropole seule payait les frais, pour la satisfaction de leur amour-propre ou de leur clientèle électorale. Ces députés et leurs émules, formant habilement l’appoint d’une majorité très instable, constituaient pour tous les gouvernemens un élément redoutable, à ménager.

Un membre de la Chambre eut le courage de demander la suppression de ces députés ; vous trouvez qu’il aurait mieux fait d’emboucher vos trompettes guerrières ; j’ai pensé le contraire, et cette intervention qui m’a valu quelques inimitiés a produit du moins un effet magique : la fureur du patriotisme colonial s’est calmée comme par enchantement. Je suis entré à la Chambre en 1895. Toute notre politique étrangère oscillait alors entre deux haines principales, sans parler des autres : la haine de l’Angleterre et celle de l’Allemagne. Les uns faisaient leur choix entre ces deux haines ; d’autres, les véritables « patriotes, » cumulaient. S’il survenait une accalmie, ils se reposaient dans la haine des Italiens, montraient le poing à l’Amérique et au Japon. L’alliance russe n’était admirable, à leurs yeux, que parce qu’ils y voyaient un moyen d’être impunément en querelle avec tout le monde.

Je plains les gouvernemens de ce temps ; et je ne vois pas qu’ils aient été en si bonne posture : paralysés par le chauvinisme qui dominait au Parlement, ils étaient obligés de laisser s’accumuler les difficultés sans pouvoir résoudre ni même aborder les principales. Deux fois au moins la question d’Egypte aurait pu être réglée depuis 1882, — en 1884 et en 1887, — je l’ai démontré à la tribune ; le gouvernement anglais, les libéraux d’abord, les conservateurs ensuite, nous firent des offres catégoriques ; deux fois ces offres furent repoussées, grâce à l’influence de qui ? de telle sorte qu’on a pu dire que la France prétendait à la fois réclamer et rendre impossible l’évacuation. Trois fois dans ces dernières années la guerre a menacé d’être la conséquence de cette politique d’aventures coloniales et de désaccords internationaux. Lors de l’affaire du Siam, la paix n’a tenu qu’à un fil ; on nous accuse aujourd’hui d’avoir endormi la France et d’avoir attendu que le voyage de l’empereur d’Allemagne au Maroc la réveillât pour nous préoccuper de sa défense ; on en disait autant du gouvernement qui se laissa surprendre à Fachoda. Vous voyez donc que la politique que j’ai combattue n’en était pas une et que, pour tout dire, la France n’avait pas de politique étrangère.

L’alliance russe, bien comprise, aurait pu nous apporter, avec la sécurité du lendemain dans nos relations extérieures, la prospérité intérieure, la faculté de mettre en valeur nos ressources nationales, de développer nos transports, nos voies navigables, notre production sous toutes ses formes ; mais non, faute d’une éducation publique, faute d’un appui suffisamment ferme au Parlement, nos militaristes n’ont vu dans cette alliance qu’une arme contre l’Angleterre, comme ils n’ont su voir plus tard dans le rapprochement franco-anglais qu’une arme contre l’Allemagne.

Tel est l’état d’esprit que nous avons cherché à modifier. On nous représentait le Parlement comme un obstacle, comme l’obstacle à toute politique extérieure ; nous avons prétendu qu’il pouvait être l’auxiliaire, le promoteur d’une politique nouvelle, à la condition que cette politique fût claire, nettement définie devant le pays. Nous avons prétendu que le Parlement, loin d’empêcher, réclamait des accords internationaux qu’on n’osait pas lui soumettre ; nous avons prétendu cela ; nous l’avons prouvé. Dans ce groupe de l’arbitrage international que vous négligez, je connais des hommes admirables qui ont bien su faire la conciliation à l’intérieur, quoi qu’on en dise, comme à l’extérieur, dans l’intérêt supérieur de la patrie ; j’ai vu des adversaires déclarés se donner la main et tenir le même langage, soit pour faire cesser le boycottage inqualifiable de la Cour de La Haye, soit pour exiger, après avoir obtenu sur ce point des satisfactions sérieuses, d’autres concessions, et notamment une liquidation de nos difficultés avec l’Angleterre. Et si j’hésite à les nommer, dans la crainte de les mêler à notre polémique, je tiens à dire bien haut la reconnaissance qui leur est due et par le pays et par le gouvernement, pour leur bienfaisante action. Je sais que cette action s’est exercée dans des manifestations, discours, visites, banquets que l’on dédaigne ; vous préférez les conciliabules à ces banquets. Mais comment donc nous réunir ? où trouver même un local, et sur quel budget le payer ? Avons-nous jamais sollicité ou reçu du gouvernement une subvention ? N’avons-nous pas le droit d’être fiers d’avoir pris entièrement sur nous tout ce que nous avons fait pour des œuvres dont le gouvernement a profité plus que personne ?

La convention de La Haye passait pour une ridicule chimère, avant la formation de notre groupe, une œuvre condamnée, mort-née ; nous l’avons réhabilitée ; nous avons obtenu qu’elle fût appliquée. Le chapitre III de cette Convention a permis à la Russie et à l’Angleterre de régler à l’amiable l’incident de Hull qui pouvait, en se prolongeant de quelques jours seulement, de quelques heures, dégénérer en irréparable conflit. Cette guerre d’Extrême-Orient qu’on nous accuse de n’avoir pas su éviter, que serait-elle si la France et l’Angleterre, au lieu de pratiquer la conciliation internationale, en étaient restées à leur politique de coups d’épingle ? La France eût été entraînée avec la Russie, et l’Angleterre avec le Japon, l’Allemagne restant libre de faire son choix ; c’était la guerre universelle.

Et hier encore, quand nous avons vu l’affaire du Maroc mettre aux prises la France et l’Allemagne, ces influences nouvelles que vous contestez, populaires, intellectuelles, et parlementaires, quel a été leur effet ? N’ont-elles pas contribué à l’apaisement des deux côtés ?

Mais tout cela est déjà de l’histoire ancienne et vous me demandez bien autre chose qu’un examen de conscience pour le passé ; vous voulez l’énumération de mes actes dans l’avenir ; il faut que je livre au microscope de votre critique les divers moyens que, dès à présent, je dois prévoir pour résoudre tous les problèmes que les circonstances et les complications les plus imprévues peuvent combiner : Péril Jaune, Arménie, Autriche, Alsace, désarmement, péril américain, péril économique, etc ? Vous demandez si j’ai pensé quelquefois à tout cela.

Je pourrais me retourner vers vous, cher maître, qui donnez de haut vos leçons de diplomatie, et, répondant à la question par la question, me borner à vous demander : Que comptez-vous donc faire vous-même ? Mais votre embarras ne me causerait aucune joie ; j’aime mieux continuer encore à vous fournir de nouveaux sujets de remontrance.

Vous rappelez que j’ai signalé, ici même, ce Péril Jaune, qu’on prend au tragique aujourd’hui après avoir refusé de le prendre au sérieux et qu’on ne sait pas mieux conjurer qu’on n’a su le prévoir. D’autre part, une de mes plus vives satisfactions de conscience a été de réunir des orateurs de tous les partis, y compris M. Denys Cochin et M. Lerolle avec MM. Jaurès, de Pressensé, Anatole Leroy-Beaulieu, pour protester contre les iniquités et l’impunité du Sultan. C’est donc que j’ai fait mieux que d’y penser.

En Extrême-Orient, comme en Orient, le péril et l’iniquité sont l’œuvre de l’Europe, le résultat de la division, de l’anarchie européennes. Mettez fin à cette anarchie et vous mettrez fin au désordre. Les Japonais et les Chinois vivront en bonne intelligence avec les grandes Puissances européennes et américaines, quand ces grandes Puissances se seront mises d’accord pour respecter le droit d’autrui, et comprendront que la violence est une complication et non un remède. De même le Sultan exécutera le traité de Berlin quand il verra les signataires de ce traité se mettre d’accord pour l’y contraindre, exercer leur droit, leur devoir de police. La question d’Orient et le Péril Jaune sont parmi les principaux argumens à invoquer en faveur de l’Union européenne et non pas contre. C’est aussi par là que j’ai commencé.

Mais cette Union européenne, dites-vous, il faudra la diriger contre l’Amérique, contre l’Asie ; ce sera la guerre agrandie, mais toujours la guerre, et la guerre plus que jamais ! — Vous oubliez que l’Europe unie devra nécessairement modérer, contrôler son action lointaine ; elle ne pourra plus se lancer aveuglément dans l’engrenage des aventures ; une expédition risquée, suivie d’abus, de complications scandaleuses, soulèvera de l’opposition dans l’opinion non seulement d’un pays, mais de plusieurs pays ; peu à peu les trois continens d’Europe, d’Afrique et d’Asie finiront ainsi par s’équilibrer ; tous ont intérêt par conséquent à voir l’Europe s’organiser au lieu de se laisser aller à la remorque et au hasard des circonstances. L’Union européenne ne se fera contre personne ; elle se fera dans l’intérêt de tout le monde ou elle ne sera qu’un simulacre, un remède pire que le mal.

Quand les Russes et les Japonais auront conclu la paix, cette paix pourra parfaitement se transformer en un accord auquel la France, l’Angleterre et d’autres Puissances souscriront. L’avenir est à ces ententes générales, malgré tous les obstacles que vous énumérez et bien d’autres inévitables.

En quoi la question d’Autriche sera-t-elle résolue par votre anarchie européenne ou par la guerre, essayez donc seulement de l’indiquer ? Au lieu de compter sur ces expédiens de joueur, sur ces ressources désespérées, n’est-il pas plus sage de préparer, dès maintenant, entre les Puissances intéressées, une entente fondée sur des concessions mutuelles et qui, par suite, ait chance de durer ? Ne voyez-vous pas, par tous les exemples récens et par celui-là même de la Russie, — qui n’a pas pu rester fidèle à son programme pacifique, — ce que la guerre moderne réserve de surprises aux politiques de la vieille école, et les ruines qu’elle accumule même autour du vainqueur, sans parler des représailles qu’elle engendre ?

Vous m’opposez l’exemple de l’Alsace-Lorraine ; il se retourne contre vous. Tous les dangers, toutes les charges de l’anarchie européenne ont leur origine dans le conflit franco-allemand ; la paix armée en est la conséquence directe ; elle a fourni au socialisme l’un de ses principaux argumens. En s’armant jusqu’aux dents, sous prétexte d’être invincibles, les gouvernemens préparent leur ruine. — C’est précisément, direz-vous, ce que comprenaient en France les partisans de la revanche ! — Soit, mais alors nos militaristes, qu’ont-ils fait pour la réalisation de leur rêve ? Là éclate encore leur inconsistance. Ont-ils profité du moment où les flottes et les armées russes étaient intactes pour prendre cette revanche qu’ils nous accusent de sacrifier ? Non, ils n’ont rien fait ; ils se sont tournés contre l’Angleterre.

Et la Russie, de son côté, les a-t-elle encouragés à reprendre nos provinces perdues ? C’est encore là ce que l’on refuse de voir. Tandis que nous n’utilisions l’alliance que pour nous gonfler au regard de nos voisins, les Russes étaient plus pratiques ; ils convoquaient la conférence de La Haye ; ils proposaient le désarmement. Ils le proposaient au monde entier sans même nous avoir prévenus. En d’autres termes, ils proposaient de consacrer définitivement le statu quo, c’est-à-dire le traité de Francfort. Il est vrai que cette initiative du désarmement, — car il s’agissait bien alors, en 1898, de désarmement et non pas seulement d’arbitrage, — cette initiative rencontra les résistances que l’on connaît et fut par la suite abandonnée, sinon répudiée, mais elle n’en a pas moins été prise. Il ne faut donc pas prétendre que c’est la politique actuelle de la France qui tend à faire litière du passé.

Là encore j’ai formulé maintes fois toute ma pensée, sans restriction. J’ai dit que la politique de la revanche est une folie généreuse, — quand elle est sincère, — mais une folie, et qu’elle n’a même pas l’adhésion des populations annexées ; elle a conduit un trop grand nombre d’Alsaciens à s’expatrier, voilà tout ; je n’attends rien de la revanche ni de la victoire elle-même, sinon des flots de sang versés en pure perte dans une lutte monstrueuse, lutte désormais fratricide, l’Alsace ayant des fils dans les deux armées. Mais j’ai dit aussi, invariablement, et notamment à ceux des Pacifistes qui m’ont consulté, j’ai dit que l’oubli n’était pas plus possible que la revanche, que l’oubli serait une solution non seulement indigne, mais impraticable, aussi funeste à l’Allemagne qu’à la France et à la paix du monde. L’oubli ne serait qu’une équivoque prolongée ; le moindre incident suffirait pour le faire cesser et réveiller des souvenirs mal endormis. En France, il n’irait jamais sans arrière-pensée ; en Allemagne, il constituerait la plus démoralisante glorification des doctrines que nous combattons, la consolidation par la République de l’œuvre détestable du second Empire ; le chauvinisme allemand y trouverait sa justification, un encouragement à recommencer. Non, l’oubli ne sera pas plus une solution que la revanche.

Est-ce à dire qu’entre la revanche et l’oubli il n’y a pas place pour un accord ? C’est là ce que la myopie chauvine franco-allemande ne peut entrevoir. Cet accord pourtant s’établira, et c’est dans cette certitude que nous préparons obstinément l’opinion, des deux côtés de la frontière, à l’accepter, bientôt même à le réclamer. Gambetta et Jules Ferry n’ont pas voulu désespérer ; pourquoi serions-nous plus pessimistes ? De plus en plus les deux peuples que séparent des fautes dont ils ne sont pas responsables tendront à se rapprocher. L’Allemagne sentira cet irrésistible besoin plus encore que la France, parce qu’elle est plus gravement menacée que nous par la concurrence économique et par la révolte sociale. Sous la pression des difficultés communes et de l’impatience universelle, les deux peuples ne pourront pas indéfiniment continuer à faire obstacle à une organisation européenne qui s’impose ; ils sauront dicter à leurs gouvernemens des concessions honorables, acceptables pour l’un et pour l’autre.

Cela sans doute vous paraît nuageux, — comme l’aube, — mais de votre côté, je ne vois que la nuit impénétrable et sans espoir d’aucune sorte ; c’est cette obscurité pleine d’équivoque, de dangers et de déceptions que le devoir de tout bon Français, de tout honnête homme est d’essayer de dissiper.

L’Union européenne se fera ou plutôt elle se fait chaque jour sans qu’on y prenne garde, par toute une série d’accords de détail qui finiront par former un réseau complet ; — accords économiques, juridiques, sociaux. L’union postale, la conférence des sucres, les conférences pour la réglementation de la production, du travail, de l’hygiène, de la police et combien d’autres ne sont que des commencemens, les premières mailles du réseau. Toutes ces conférences ont elles-mêmes été précédées par autant de congrès dus à l’initiative privée, et ces congrès ont été préparés auparavant par l’action personnelle de ces précurseurs inlassables que l’on oublie, dont vous riez et qui sont, malgré tout, de bons citoyens de leur pays et de bons serviteurs de l’humanité. L’entente pour la limitation des arméniens sera peut-être le résultat de cette seconde conférence de La Haye dont l’Amérique, spectatrice vigilante de nos inerties, vient de prendre l’initiative. Je répète que cette entente, nous Français autant que personne nous avons un intérêt patriotique à la souhaiter, à la faciliter, le terrain une fois déblayé de toutes nos coûteuses illusions. Notre population de 38 millions d’habitans et par conséquent nos ressources sont stationnaires, alors que la population allemande atteint 60 millions, celle des États-Unis 76, juste le double de la nôtre… C’est ce que j’ai dit, et rien de plus, le printemps dernier, au Sénat, dans mon discours contre la folie des surenchères de dépenses navales. J’ai dit qu’il aurait fallu, qu’il faudrait encore profiter des déclarations répétées de l’Angleterre en faveur de l’arrêt de ces surenchères pour mettre la question non pas seulement à l’ordre du jour mais à l’étude ; et c’est encore ce que toute l’agitation des marchands de canons et des marchands de journaux patriotiques ne réussira point à empêcher.

Quant à vos objections économiques, j’en dirai peu de mots, car vos lecteurs y auront répondu d’eux-mêmes. Ils auront été émus sans doute mais non convaincus par votre plaidoyer attendri en faveur des chevaux des électeurs de M. Leygues. Vous êtes impitoyable pour les veuves et les orphelins de la guerre, mais les chevaux de M. Leygues vous tirent des larmes. Pensez donc ! Si l’Union européenne devenait une réalité, que deviendrait notre cavalerie, et nos industries, et notre personnel de la guerre ! Là encore, trouverez-vous un seul de vos lecteurs pour se figurer que l’Union européenne fera jamais disparaître toute force défensive et que limiter nos dépenses militaires cela veut dire les supprimer totalement ! Qui admettra jamais que l’Union européenne puisse se faire instantanément de façon à renvoyer du jour au lendemain de toutes les casernes et de tous les quartiers des millions d’hommes, des millions de chevaux ? Et si vous reconnaissez qu’une transition, une longue transition est inévitable, alors où est le danger ? Cessez de vous alarmer sur le sort des chevaux que nous aurions en trop, si nous en avons ; nous les vendrons à l’Amérique. Peut-être ignorez-vous que le Perche, pays d’élevage aussi réputé que la plaine de Tarbes, augmente chaque année ses exportations de chevaux ? On a déjà employé vos argumens contre les automobiles ; on disait : Nous ne vendrons plus nos chevaux ! Or, ils ne se sont jamais vendus plus cher, ni même aussi cher que dans ces dernières années ; avant même de venir au monde, nos poulains sont payés 1 000 francs, 1 200 francs, davantage encore, les yeux fermés. On avait aussi employé vos argumens contre les chemins de fer, en faveur des diligences et des cochers : Qu’allez-vous faire de ces malheureux ? On en a fait des mécaniciens.

Vos objections ont la valeur de votre appréciation de la concurrence : vous dites textuellement page 282 : « Cette concurrence universelle n’est-elle pas une cause perpétuelle d’antagonisme, de rivalité, donc de guerre ! »

Voyons, mon cher directeur vous avez des rivaux, je pense, et des concurrens. Est-ce que vous vous battez avec eux ? Est-ce que le caractère même du progrès n’est pas de substituer la lutte pacifique à la violence ? C’est toujours la lutte, mais ce sera de moins en moins la guerre.

Et quant aux misères dont vous vous prévalez pour craindre nos innovations, elles pourraient être au moins atténuées, si le plus clair des ressources des grands États ne passait pas à construire des casernes et à renouveler indéfiniment un matériel de guerre aussi vite démodé que fabriqué. Et vous écrivez encore ceci contre l’Union européenne : Qui croira que l’Europe y gagnerait ? Vous ne voyez pas que toutes ces forces, toutes ces ressources gaspillées pourraient s’employer à produire plus d’activité, plus de richesse, plus d’hygiène, plus d’instruction, plus d’art, plus de beauté et plus de bonté ? Vous ne voyez pas que toutes ces richesses qu’on pourrait créer seraient elles-mêmes créatrices de salaires, de bien-être, d’ordre et d’apaisement ? Vous ne voyez pas que nos colonies, que vos amis nous poussent à multiplier, auraient enfin les hommes, les capitaux qui leur manquent et cesseraient de n’être ouvertes qu’au surplus des populations étrangères ; elles profiteraient de la conciliation que nous réclamons entre colonisateurs et indigènes, cette conciliation qui serait leur plus sûre défense et que j’ai définie depuis vingt années ici même et dans mon ouvrage sur la Tunisie ; c’est alors qu’elles deviendraient ce qu’elles peuvent être : des sources de prospérité, des foyers de civilisation au lieu d’être trop souvent des sources de sacrifices et de conflits.

Mais c’est assez ; je sais trop bien que mes efforts n’arriveront pas à vous convaincre ; je ne me fais pas d’illusion ; j’ai rédigé cette réponse pour la satisfaction de mes collaborateurs et de mes amis et pour éclairer la conscience de vos lecteurs impartiaux. Cela fait, je sais que vous ne me concéderez rien. Moi qui ne désespère jamais, je désespère de vous montrer le chemin de Damas.

Allez, cher Monsieur, continuez votre résistance, demeurez farouche, intraitable ; frappez de vos coups les mieux assénés les bonnes volontés novatrices ; incarnez ce qu’il y a de plus respectable après tout dans l’éternel et nécessaire conflit des efforts humains : l’attachement à une idée. Restez vous-même ! mais permettez-moi d’être moi aussi attaché à une œuvre, et comprenez que si mon idéal n’est pas le vôtre, c’est un idéal quand même. Abstenez-vous de me rappeler que la mort n’est pas le plus grand des maux, et que la vie n’est pas le premier des biens. Dites plutôt que nous sommes résolus l’un et l’autre à tout sacrifier à notre idéal. Et c’est par là que nous servons, chacun dans un camp opposé, notre pays inséparable de notre temps.

D’ESTOURNELLES DE CONSTANT.


III

Les « Pacifistes » ne se plaindront pas, je l’espère, que nous leur ayons mesuré la place ni qu’en publiant leurs défenses nous ayons émoussé, — comme nous l’aurions pu, si nous l’avions voulu, — la pointe de leurs ironies. Mais une chose m’a étonné, qui est qu’étant si contens de l’article sur le Mensonge du Pacifisme, ils aient pris la peine, en ces jours caniculaires, d’y répondre si longuement. « Je serais bien difficile si je me plaignais, écrit le sénateur d’Estournelles ; votre article est un très bon signe ; il atteste notre vitalité… » Le sénateur n’a pas réfléchi que s’il y avait lieu dans la circonstance d’exercer son « droit de réponse, » l’expression, si sincère, de son contentement le lui aurait enlevé. Mais, comme il l’avoue ingénument, il n’a vu, dans la prolongation d’une polémique sur le pacifisme, qu’une excellente occasion de « réclame… » pour les pacifistes ; et moi, je suis si « bon enfant » que je n’ai pas voulu lui refuser le plaisir de faire ici le pompeux éloge du sénateur d’Estournelles. On vient de voir s’il en a profité !

C’est aussi qu’à mon tour, je serais « bien difficile » si je « me plaignais ; » et, — sans m’embarrasser de questions personnelles, dont la discussion amuserait peut-être la galerie, mais ne nous mènerait à rien, — j’ai d’abord plaisir à enregistrer les aveux de M. d’Estournelles et de M. Frédéric Passy. Voilà donc qui est désormais entendu ! Ni M. d’Estournelles, ni M. Frédéric Passy ne voudraient de « la paix à tout prix. » Ils sont pleins de respect, « pour le soldat qui accomplit honnêtement son devoir ; pour l’armée, qui est la France ; pour le drapeau, qui est le symbole de la patrie. » Ils protestent énergiquement contre « les doctrines soi-disant humanitaires au nom desquelles on a prétendu ériger en principes démocratiques l’oubli des devoirs individuels ou collectifs, l’indifférence pour le sol sacré de la patrie, et la non-résistance à l’invasion et à la servitude. » Leur internationalisme n’est qu’une forme, une forme savante et détournée, mais une forme du patriotisme. Ils veulent, non pas « la suppression » mais « l’association des patries. » Bien loin de prêcher le « désarmement, » ils s’accordent entre eux, et avec nous, pour reconnaître « qu’on ne saurait trop perfectionner nos moyens de défense. » Et ils concluent enfin que, même « quand on aura fait entrer l’arbitrage dans les mœurs internationales, » il n’y aura pas lieu de parler de désarmement, « ce qui serait absurde, » ni seulement de « réduction des arméniens, » mais, tout bonnement, — et je serais tenté de dire tout bêtement, — « d’une limitation, d’un arrêt dans les dépenses navales et militaires. » Encore une fois, je suis heureux, très heureux, d’avoir arraché ces aveux à deux « pacifistes » éminens ; j’en prends acte ; et je ne leur demande plus que d’y faire adhérer M. Charles Richet, par exemple, ou M. Jean Jaurès.

Seulement, à qui donc en ont-ils ? et contre qui ou contre quoi protestent-ils ? Car, dans l’article auquel ils répondent avec tant d’abondance, on n’avait voulu traiter ou effleurer que trois points.

On avait prétendu rappeler d’abord aux pacifistes que, s’ils se plaignent qu’on « déforme leurs idées » pour en mieux triompher, ils se forgeaient, eux, pour en avoir plus éloquemment raison, des adversaires imaginaires : le « militaire professionnel ; » et le politicien à qui, — ce sont les termes de M. Frédéric Passy, — « la guerre extérieure, ou la menace de la guerre extérieure paraîtrait le seul préservatif réellement efficace de la guerre civile. » J’ai d’ailleurs refusé, je refuse encore à M. Frédéric Passy, qui se plaint qu’on méconnaisse ses intentions, le droit de travestir ainsi les miennes. Mais était-ce bien la peine de se défendre d’avoir tracé du « militaire professionnel » l’image que je rappelais ; et, sur ce premier point, en écrivant, dans sa réponse, la phrase qu’on vient de lire, M. Frédéric Passy ne me donne-t-il pas entièrement raison ?

En second heu, j’avais essayé de montrer qu’aucun des grands problèmes qui maintiennent le monde sous le régime de la paix armée ne saurait être résolu par des moyens pacifiques, et je crois, hélas 1 pouvoir le répéter. M. d’Estournelles me répond qu’il espère, bien le contraire, mais il n’oublie que de le prouver, et, en attendant, il convient, sans en convenir, mais en en convenant tout de même, que son rêve d’arbitrage ne saurait se réaliser, et durer, que par le moyen de la force. « Les Japonais et les Chinois vivront en bonne intelligence avec les grandes Puissances… quand ces grandes Puissances comprendront que la violence est une complication et non un remède. » Je le veux bien ! mais comment ces grandes Puissances le feront-elles comprendre aux Japonais et aux Chinois ? « Le Sultan exécutera le traité de Berlin quand il verra les signataires de ce traité se mettre d’accord pour l’y contraindre. » Soit ! mais comment « contraindra-t-on » le Sultan ? « Quand les Russes et les Japonais auront conclu la paix, cette paix pourra parfaitement se transformer en un accord auquel la France, l’Angleterre et d’autres Puissances souscriront ? » Sans doute ! mais celles qui n’y voudront pas souscrire, comment les y obligerons-nous ? On ne voit, malheureusement, de sanction à toutes ces conventions d’arbitrage ou d’ « Union Européenne » que dans un recours à la force ! et, s’il en est ainsi, j’ai dit et je répète qu’il est infiniment dangereux de vouloir faire croire le contraire à l’opinion.

Et, en troisième lieu, j’ai fait observer que nos civilisations modernes étant peut-être plus solidaires qu’on ne le croit de leur organisation militaire, on ne saurait procéder au « désarmement » sans y mettre toute sorte de précautions… Mais je n’ai pas besoin d’y revenir, puisque, tout en faisant d’agréables plaisanteries sur « les chevaux des électeurs de M. Leygues » qui ne sont point, évidemment, les chevaux des électeurs de M. d’Estournelles, M. d’Estournelles m’écrit : « Trouverez-vous un seul de vos lecteurs pour se figurer que l’Union Européenne fera jamais disparaître toute force défensive et que limiter nos dépenses militaires cela veut dire les supprimer totalement ? » Il y a mieux, et c’est ici M. d’Estournelles qui me demande : « Si vous reconnaissez qu’une transition, une longue transition est inévitable, alors où est le danger ? » Vous renversez les rôles, mon cher sénateur. C’est moi qui vous demandais de reconnaître « qu’une longue transition est inévitable, » et du moment que vous le reconnaissez, c’est à moi de vous en donner acte. Mais croyez-vous que cela suffise, et quand vous parlez à vos électeurs de « désarmement » ou de « réduction des armemens » ou de « limitation des dépenses, » croyez-vous que, quoi qu’ils entendent sous ces mots, ils en renvoient la réalisation à deux cent cinquante ans dans l’avenir ?

Il est vrai, qu’après avoir fait ces excellentes déclarations, nos pacifistes les retirent, et je lis, dans la réponse de M. Frédéric Passy, ces lignes qui m’inquiètent : « Faites l’éducation des peuples en les désabusant de l’idolâtrie de la force ; et répandez l’esprit de désarmement. » C’est M. Frédéric Passy qui souligne, et je suis bien obligé de lui demander ce que c’est que l’esprit de désarmement ? Car, s’il serait « absurde, » ainsi que le disait M. d’Estournelles, de songer au « désarmement, » et même à la « réduction des armemens, » que signifie cette invitation à répandre « l’esprit de désarmement ? » J’avoue que je ne comprends plus ! Et, par malheur, c’est justement le point sur lequel il faudrait s’entendre.

C’est, en effet, cet « esprit de désarmement » que je crois dangereux de répandre, comme répondant à une conception, généreuse peut-être, mais absolument fausse, de l’histoire et de l’humanité. Que les pacifistes veuillent donc bien ne pas s’y méprendre ! Pas plus qu’eux nous « n’aimons » la guerre ; et pas plus qu’eux nous ne croyons que les « nations » soient faites pour s’entr’égorger. Mais nous croyons, parce que nous le voyons dans l’histoire, que les nations sont des « créations militaires, » et que leur existence, comme telles, — je ne dis pas leur grandeur et leur prospérité, je dis leur existence, — ne se soutient que par les moyens qui les ont constituées. Nous croyons, parce que nous le voyons dans l’histoire, et même dans le présent, que le plus sûr moyen d’éviter la guerre n’est pas d’en avoir peur, mais d’être prêts en tout temps à la faire. Nous croyons que, si cette préparation à la guerre ne va pas sans quelque esprit de dévouement, d’abnégation et de sacrifice, l’esprit de désarmement n’en saurait être que le pire ennemi. Nous croyons, parce nous le voyons dans l’histoire, que cet esprit de dévouement a besoin d’être entretenu, dans la famille et à l’école, au régiment et dans l’opinion ; que, si l’on commet l’imprudence de le laisser sommeiller, on ne le retrouvera plus au jour du danger commun ; et que, par conséquent, d’assurer le triomphe de cet esprit sur son contraire, c’est le principe même, je veux dire le commencement de l’éducation nationale et sociale. Et nous disons aux pacifistes : Si vous croyez tout cela comme nous, vous n’avez pas besoin de tant vous agiter, pour n’aboutir qu’à « faire le jeu » de ceux qui croient le contraire ! Mais, si vous croyez vous-mêmes le contraire, dites-le donc alors sans ambages, et ne donnez pas le change à l’opinion, ou plutôt, ne le prenez pas vous-mêmes, en vous flattant de concilier, je ne sais par le moyen de quelles distinctions, ce qui sera toujours incompatible : l’esprit de patriotisme et l’esprit de désarmement.


F. B.