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Duvernay, frères et Dansereau, éditeurs (p. 12-40).


LE BAISER D’UNE MORTE.


I.

Un violon ensorcelé.


— J’ai bien connu Édouard-le-Chasseur, un habitant de la paroisse de Charlesbourg, qui vint s’établir à Beaumont, quelque temps après la guerre de 1812.

C’était un beau garçon dans son temps, paraît-il, mais la première fois que je le vis, ce n’était plus qu’un grand, chauve, sec, anguleux, beaucoup plus vieux et beaucoup plus savant que moi. Il est mort, il y a bien vingt ans aujourd’hui, et sa tombe, qui se trouve là-bas dans le coin du cimetière, entre celle de Jacques Labrèque et d’Ignace Fréchette, n’a plus même sa croix.

Elle a vieilli, puis est tombée, elle aussi !

Ces paroles étaient dites, au début de la veillée de Noël 1869, par mon grand-père Mathurin, qui assis tranquillement dans sa berceuse, se chauffait tout frileux auprès du poêle bourré d’érable pétillant, et fumait doucement sa pipe d’argile, pendant qu’il remontait ainsi le cours de ses souvenirs de jeunesse.

— Notre village ne connaissait à le Chasseur qu’une manie et une passion.

Jamais il ne sortait de l’enclos de sa maison, que le dimanche pour aller à la messe ; mais en revanche, chaque soir, il jouait du violon, et, chose curieuse, disait le passant attardé, son archet se faisait entendre dans chaque chambre comme s’il y eût eu quatre exécutants. Vers dix heures, les lumières de la maisonnette s’éteignaient, et le lendemain, le père Chassou, comme on l’appelait, arrosait ses plantes, sarclait ses plates-bandes, émondait ses arbres, échenillait ses légumes ; puis, la veillée revenue, il recommençait sa causerie nocturne avec le mystérieux instrument.

Dès la nuit tombante, sur leur part de paradis, les plus braves ne se seraient pas approchés de la palissade noire qui entourait le réduit de le Chasseur, car, depuis bien des années déjà, le bonhomme Ouëllette — celui qui guérissait le mal de dents, au moyen d’un charme — avait dit confidentiellement à toute la paroisse, que le violon du père Chasseur servait à entretenir des communications avec les esprits.

On avait bien, dans le temps, essayé de faire causer la vieille servante Zélie ; mais elle avait ri au nez des curieux, leur montrant quatre dents couleur de cuivre verdegrisé, et jamais l’indiscrétion villageoise n’avait pu dépasser ces redoutables incisives.

Mon intimité avec le père Chassou débuta par un temps de valse.

Un soir qu’il pleuvait et que mes cordes étaient dilatées par l’humidité, je brisai la chanterelle de mon violon. Québec est à trois grandes lieues de la maison ; il faut en faire autant pour revenir, et comme je devais, ce soir là, achever la dernière partie d’un quadrille promis pour la noce de Jacques Morigeot, j’allai tout tremblotant frapper à la porte du père Chassou.

Il jouait en ce moment un fort beau morceau que, malgré ma frayeur, je reconnus être de Mozart, et, tout en conduisant son archet sur les cordes harmonieuses, s’en vint ouvrir lui-même.

Sa tête était couverte d’une tuque rouge d’où s’échappaient quelques mèches d’un blond grisonnant ; il se trouvait en bras de chemise, ce qui faisait ressortir sa charpente osseuse, et son air était franchement bourru.

— Bonsoir, M. le Chasseur, pardon de vous déranger.

— Qu’est-ce que c’est ? que me voulez-vous à une heure aussi avancée ? répliqua-t-il ; il n’y a que les ivrognes, les voleurs et les loups-garous dehors par un temps pareil.

Il avait prononcé ce mot « loups-garous » avec une telle intonation, que le peu de courage qui me restait se prit à basculer. Vraiment, je les entendais dans la nuit accourir derrière moi, et, comme avant-coureur de leur tourbillon, un étrange frisson me circulait dans le dos ; néanmoins, j’avais ouï dire que ces esprits malins ne se rassemblaient jamais avant minuit ; je suspendis donc ma souleur à deux mains et reprit doucement :

— Mais, père Chassou, il est à peine neuf heures ; je viens vous demander de me prêter une chanterelle ; regardez-moi bien, je suis Mathurin votre troisième voisin.

— Ah ! ah ! ah ! le petit Mathurin que je prenais pour un des gens de la bande de Chambers, ricana-t-il en me mettant sa bougie sous le nez ; entre, mon garçon, viens-t-en auprès du feu, car il bruine dehors ; tu veux une chanterelle ? mais tu joues donc du violon ?

— Oui, un peu, père Chassou.

— Et qui te l’a montré ?

— Personne, ou plutôt Richard le colporteur.

— Ce qui revient au même, ajouta le père Chassou en soutirant une prise d’une belle tabatière d’or, sur le couvercle de laquelle chevauchait un officier tout chamarré de croix et de cordons, monté sur un superbe cheval en émail noir.

Il renifla longuement le parfum de sa fine civette d’Espagne, puis décrochant de la muraille un second violon, tout vieux, tout rapiécé, tout dévernisé, pour lequel Richard n’aurait certainement pas donné deux minots de patates, il passa de la résine sur l’archet, et me regardant de ses yeux gris d’acier :

— Écoute-moi ça, mon gars, me dit-il.

Par un mouvement brusque, il avait jeté à terre son bonnet de laine ; ses cheveux clair-semés laissaient à découvert un front large, luisant et jauni comme celui d’un vieux christ en ivoire : le pied droit légèrement cambré en avant, attendait le moment de battre la mesure ; il avait redressé son dos voûté d’habitude, et son regard perdu entre les poutres du plafond, semblait y chercher quelque chose de vague, d’infini comme la profondeur de sa prunelle, pendant que l’archet courait distraitement sur les cordes, d’où s’échappaient des gémissements plaintifs.

Tout-à-coup son bras s’allongea fiévreusement, une trille navrante sortit des flancs du sapin harmonieux, et attaquant soudain une symphonie en mineure, il se prit à faire jaillir hors de son violon des cris d’amour, des larmes d’angoisses, des sanglots de désespoir qui me suffoquèrent la gorge.

Jamais mon âme, au milieu de ses rêveries, de ses épanchements et de ses douleurs intimes, n’avait rêvé rien de plus surhumain.

Renversé dans ma chaise, la tête en arrière, le regard au plafond, à mon tour, je me sentais tourbillonner, emporté par un véritable rêve d’opium.

Devant moi une forme svelte, aérienne semblait se tordre voluptueusement sous l’amoureuse chanterelle.

Puis elle s’agenouilla.

Ce fut alors une prière, comme jamais je n’en avais entendu s’élever de l’orgue de la vieille cathédrale de Québec ; peu-à-peu, la voix s’éteignit dans une nocturne charmante, sonore, argentine, comme seul, me dit-on plus tard, sut les faire Chopin, pour se relever crescendo jusqu’à la valse la plus échevelée, la plus entraînante qu’ait jamais enfantée Faust dans ses nuits d’orgies sataniques.

Je m’éveillai alors, le violon à la main, ce même violon que le père Chassou avait, lorsqu’il m’ouvrit sa porte. Mon rêve était devenu folie et, sans pouvoir m’expliquer où je l’avais puisé, j’avais eu le courage d’accompagner le maître.

La sueur perlait sur mon front, mes doigts étaient gonflés par le contact des cordes ; mais lui, il riait de son petit rire sec et nerveux.

— Bien ! bien ! très-bien ! Mathurin, tu es fort, excessivement fort, mon garçon ! le talent, l’inspiration, le démon de la musique ont fait plus pour toi que Richard le colporteur ; mais il est dix heures, voici ta chanterelle : reviens me voir quand le cœur te le dira ; tu seras le bienvenu, et il y aura toujours un violon pour toi.


II.

une prise dans la tabatière du père chassou.


Chaque soir, quand me le permettaient le travail de la ferme et mes études chez l’excellent M. Noël, notre curé, je retournai chez le père Chassou qui bientôt me rendit d’une belle force sur le violon.

Il est vrai que ces visites réitérées m’avaient mis au plus mal avec les commères du faubourg qui se chuchotaient entre elles ;

— Cela ne fait-il pas pitié de voir un si joli garçon se gaspiller comme ça entre les mains de cette espèce de savant qui au fond n’est qu’un vieux sorcier !

Même la petite Françoise, qui était érudite, leur avait à ce propos raconté l’incendie de Jeanne d’Arc, car elle parlait en termes ; mais je faisais l’homme qui ne voit pas, ne comprend pas, et j’allais bravement chaque soir soulever la clenche de la porte maudite.

Nous étions déjà à l’approche de la Noël 1839.

Ce soir-là, en attendant l’heure de la messe de minuit, je m’étais rendu, comme à l’ordinaire chez le père Chassou, et nous venions de terminer une étude ravissante sur les vieux noëls de jadis

Au dehors, on entendait craqueter la neige sous les pieds des chevaux qui menaient l’habitant de la concession réveillonner chez son ami du bord de l’eau. De temps en temps un des clous du toit, saisi par le froid, sautait en produisant une forte détonation. Il faisait bon être dans une maison par un temps pareil, et, tout en me disant cela, je regardais la veilleuse placée entre nos deux violons couchés nonchalamment sur la table, éclairer le front du père Chassou, qui paraissait plus pensif qu’à l’ordinaire.

J’allais rompre le silence, lorsque tout-à-coup je le vis se lever et quitter la salle basse où nous étions. Il ne fut qu’un instant sorti, mais il n’était plus seul lorsqu’il revint, car dans chacune de ses deux mains longues et blanches, il tenait douillettement deux bouteilles, petites, très-effilées du col et couvertes de toiles d’araignées.

De ma vie je n’avais vu le père Chassou en pareille veine de prodigalités ; mais je me souvins à propos du proverbe arabe, que l’expédition d’Afrique venait alors de mettre à la mode.

— Le silence est d’or me chuchottai-je tout en me contentant d’ouvrir de grands yeux interrogateurs.

Il brisa très-proprement le cachet de cire verte de l’une de ces bouteilles, et abaissa le goulot sur un verre qui dormait derrière un gros cahier de musique.

Une gerbe d’or jaillit, et le père Chassou, ricanant sec comme toujours, me dit :

— Goûte-moi ça, mon gars.

— À votre santé, père Chassou ! Il est bon, très-bon.

— S’il est bon ! je le crois bien, tu n’es pas dégoûté, mon garçon, du Constance de 1793 ! À ta santé, Mathurin.

Fichtre ! 1793, c’est bien loin ça ! hazardai-je pour réparer ma gaucherie.

— Oui, mon enfant, répondit-il, en hochant la tête, loin, bien loin, car c’est l’année de ma naissance.

Il but à petites gorgées, puis reprit gravement :

— Et il y aura aujourd’hui trente ans que le missionnaire de la Rivière-Rouge est né.

— Comment le missionnaire de la Rivière-Rouge ? répliquai-je tout étonné.

— C’est mon fils qui est prêtre là-bas. Ah ! plût au ciel que je ne me fusse jamais marié !

— Bah ! qui n’a pas eu ses malheurs domestiques ! dis-je en cherchant quelque part au fond de mon verre, une parole de consolation.

— Oh ! non pas pour moi, fit-il en soupirant ; mais pour le repos de ma mère.

J’allongeai doucement les jambes sous la table, pour mieux écouter le récit qui perlait sur les lèvres du père Chassou, au milieu des gouttelettes parfumées du Constance.

Il continua d’une voix altérée.

— Elle n’était pas trop jolie, mais assez bonne pour être sainte ; pourtant ma mère n’en voulait pas. J’étais jeune alors, et avec mon violon, elles étaient les trois personnes que j’aimais le plus au monde, car, apprends une chose Mathurin, celui qui créa le premier violon savait bien ce qu’il faisait en y mettant une âme ; il y laissa glisser la sienne.

Je me rappelle comme si c’était hier, le jour de notre première rencontre.

On faisait la fenaison dans une prairie voisine de l’emplacement où demeurait ma mère. Nous n’étions pas riches, et, pour gagner quelque chose, j’avais prêté à M. Bédard, propriétaire du champ, l’usage de mes deux bras ; ils fauchaient, fanaient, et engrangeaient à raison de deux francs par jour ; ça n’était pas cher, mais alors nous ne passions pas par les temps durs d’aujourd’hui.

J’étais en train d’effiler ma faux, et, tout en repassant la pierre sur la lame bleuâtre, j’écoutais la curieuse harmonie qui sortait de ce bruissement du grès contre l’acier, lorsque je vis venir, par le sentier qui courait le long de la clôture, alerte et chansonnante, la fourche de frêne sur l’épaule, une jeune fille chaussée de souliers sauvages, la jupe de droguet gris serrée à la taille, le fichu rouge noué autour de la tête. Elle avait le teint hâlé, la voix fraîche, la main potelée, et Baptiste Loupret, qui faisait son rang tout près de moi, me dit d’aussi loin qu’il l’aperçut :

— Tiens ! Ursule Trépanier, des Éboulements ! Tu ne connais pas ces gens-là toi, mais ils sont tous taillés comme cela dans la famille ; robustes, vifs, bien plantés, honnêtes comme l’épée du roi, et pas poltrons du tout en face du travail.

La petite arrivait à nous.

Sans mot dire, elle se mit à faner.

Moi, je continuai à repasser ma faux, tout en examinant la jeune fille du coin de l’œil, et il me semblait qu’un parfum tout nouveau sortait de dessous les levées que retournait si gentiment sa fourche. Le croiras-tu Mathurin ? une femme me faisait peur alors ; j’étais timide, elle aussi, et nous ne nous serions probablement jamais parlé, si le soleil n’avait pas été si étouffant ce jour-là.

À force de remuer les bras, les sueurs coulaient du front ; il faisait chaud plein la prairie, et comme j’avais emporté un bidon d’eau fraîche, ce fut Ursule qui me dit la première :

— Me permettriez-vous d’en prendre une goutte, monsieur ?

— Certainement mademoiselle, lui dis-je tout gauchement, et pourtant rien qu’à l’entendre me demander cela, je lui aurais donné mon cœur.

Elle but à longs traits ; puis, comme l’herbe était fraîche et que le canon de midi venait de tirer à la ville, nous nous assîmes sur le foin nouvellement coupé, et petit à petit nous commençâmes à causer tout en cassant une croûte de pain de ménage.

Depuis lors, je la vis chaque jour une petite demi-heure, et cela, tranquillement sans lui dire une parole d’amour ; entre nous, il n’en était guère besoin ; rien qu’à se regarder dans les yeux, on se comprenait.

Mais les mauvaises langues causèrent pour nous ; et, un soir que j’étais assis sur le perron de la porte, songeant à Ursule, ma mère qui filait près de la huche me dit assez brusquement :

— Édouard, tu fais parler de toi avec la petite Trépanier.

Je soupirai, sans rien dire ; que veux-tu qu’on fasse, Mathurin, quand c’est la mère qui parle ?

Elle continua.

— Oui, tu te compromets, et, ce qui est pis encore, car un garçon s’en retire toujours, tu la compromets aussi. La mère Sauviatte, en m’apportant une nouvelle graine de concombre, est venue me parler de tout cela aujourd’hui. Le bruit court dans Charlesbourg que tu vas te marier avec Ursule Trépanier ; elle s’est vantée elle-même d’avoir reçu de toi une paire de boucles d’oreilles. Elles sont en or, paraît-il, et, pour te les procurer, tu as dû sacrifier une partie du salaire gagné à la fenaison. Or, tu n’ignores pas l’usage du pays : fillette recevant cadeau devient fiancée. Je te crois trop sage pour faire pareille folie. Rien ne presse, Édouard ; reste avec moi ; cela ne te coûtera rien ; nous vivrons tant bien que mal, et avec le peu que nous possédons, il y en aura toujours assez pour faire bouillir la marmite. Comme tu as du temps devant toi, tu finiras, d’ici à ce que tu atteignes la trentaine par faire des économies ; alors tu te marieras, si le cœur t’en dit, avec une jeune fille qui te conviendra mieux sous tous les rapports qu’Ursule Trépanier, une sans-le-sou, qui n’a que l’œuvre de ses dix doigts pour dot !

Ces dernières paroles se perdirent au milieu du bourdonnement du rouet qui filait toujours.

Ma mère était penchée sur sa navette, la tête perdue dans ses pensées ; moi, je pris silencieusement mon chapeau, et m’en allai errer à l’aventure, à travers champs.

Je ne sais vraiment comment cela se fit ; mais je me trouvai tout auprès de la maisonnette de Joseph Nadeau le forgeron, écoutant une voix fraîche qui se perdait dans le calme de la nuit.

Elle chantait :

Dans les prisons de Nantes,
Lui y a t-un prisonnier,
Gai faluron, falurette,
Lui y a t-un prisonnier,
Gai faluron, dondé.

Je n’ai jamais pu entendre le récit de la captivité de ce prisonnier

Que personn’ne va voir,


comme le dit la chanson, sans me sentir ému par la touchante complainte populaire. Mais ce soir-là, je l’étais plus que d’habitude ; car c’était Ursule qui la chantait pour endormir l’enfant du forgeron, chez qui elle était à gages. La respiration du petit qui dormait mollement aux ondulations du berceau, se mêlait aux battements de mon pauvre cœur, qui lui, hélas ! saignait tout éveillé.

Je restai là, assis sur la clôture, écoutant tendrement, les larmes aux yeux, la naïve ballade. Je t’ai dit que je pleurais, Mathurin, et c’est vrai cela ! car il m’avait fallu prendre une terrible décision. Puisque je ne devais pas épouser Ursule, de grand matin il me fallait quitter ce village où il m’était impossible de rester sans l’aimer.

Combien de temps demeurai-je là, enveloppant cette pauvre maison, d’un long regard ? je l’ignore.

Seulement je fus tiré de ce rêve d’adieu, par le contact d’une douce main qui s’appuyait chaudement sur mon genou ; puis une voix murmura :

— Édouard, que faites-vous donc là ? vous allez vous enrhumer.

C’était Ursule Trépanier qui, de sa fenêtre, m’avait aperçu au clair de la lune.

En l’entendant me parler ainsi, mon cœur se gonfla ; il me fallut lui avouer la poignante vérité. Baptiste Loupret avait eu raison, la jeune fille avait autant de courage que d’affection ; en voyant ma volonté, elle dit d’un ton ferme :

— Puisque vous partez, Édouard, je partirai avec vous, et, si vous le voulez, nous nous marierons à Québec, le plus tôt possible. Toute seule je n’ai pas craint la misère ; à deux, nous en ferons ce que nous voudrons.

Hélas ! Mathurin, que puis-je ajouter, maintenant ?

Au petit jour, j’allai décrocher mon violon ; je roulai quelques hardes dans mon mouchoir, puis, entrant dans la chambre à coucher de ma mère, je me penchai doucement, bien doucement le long de son oreiller, de crainte de l’éveiller, et lui donnai un interminable baiser.

Quinze jours après, j’étais marié sans avoir pu obtenir le consentement de ma mère ! Seulement elle m’avait fait remettre par le docteur Holmes chez qui j’étais garçon de bureau, cette tabatière en or, en me faisant dire que c’était le seul souvenir laissé par mon père.

Mon Dieu ! que tout cela est loin maintenant, et comme le temps passe vite !…

Mais j’entends sonner les cloches de la messe de minuit ; allons, mon garçon, prends une prise en souvenir de ce père, que je n’ai jamais vu ni connu. Il n’y a pas de mal à ça, c’est du meilleur. Il préserve de ces rhumes de cerveau qui nous guettent constamment à l’affût, par ces froids de loup.

Je te dirai la plus triste partie de mon histoire au réveillon.

Il se leva, passa son capot de loup-cervier, attacha les oreilles de son casque de vison, mit son violon dans un sac de flanelle verte ; puis, le rejetant sous son bras, il reprit de mes mains la précieuse relique paternelle, sous le couvercle de laquelle je venais d’examiner curieusement, un écusson gravé avec la plus exquise délicatesse.

Nous nous mîmes en route, et, quand nous entrâmes dans la vieille église de Beaumont, le prêtre allait entonner le Gloria in excelsis.

Nos violons accompagnèrent l’hymne sublime de la paix universelle, et, pendant que le père Chassou faisait un solo, je me pris à songer — tout en regardant ses yeux déborder d’inspiration, et son maigre profil s’allonger dans les ombres du jubé — à l’endroit où j’avais pu voir jadis les armes que recelait sa mystérieuse tabatière.

Tout-à-coup, un jet lumineux envahit ma pensée.

Je me rappelai les avoir longuement examinées un jour, sur la reliure de l’antique édition d’un Cœsar ad usum Delphini, qui sommeillait dans un des coins poudreux de la bibliothèque de notre curé.

En questionnant le bon abbé, j’avais appris dans le temps à quelle enchère il s’était rendu l’acquéreur du vénérable bouquin.

Les armes du père de l’humble maître qui en ce moment offrait au Roi des Rois, né dans une étable, les plus belles inspirations de son génie, étaient celles de Son Altesse Royale, Édouard, duc de Kent, et le père Chassou n’était plus pour moi que le frère de la reine d’Angleterre.


III.

le baiser d’une morte.


— Une aile de cette oie froide, Mathurin ?

— Merci, père Chassou, j’ai parfaitement réveillonné.

— Eh bien, alors, humecte-toi le gosier, mon homme. Tiens, passe-moi ton verre ; le Constance ira à merveille dans le paysage, d’autant plus que nous le boirons à la santé du missionnaire de la Rivière-Rouge.

Je fis comme il le voulait, et nous bûmes lentement.

Quand il eut remis son verre sur la table, le père Chassou prit sa pipe, la bourra, l’alluma au poële, et, après avoir tisonné l’érable qui chantait, il reprit son fauteuil en disant :

— Et maintenant, il me faut terminer mon douloureux récit, bien qu’il renferme des choses qui vont te faire dresser les cheveux sur la tête.

Ma condition, chez le docteur Holmes, n’était pas très enviable.

Il avait un caractère hautain, inégal, difficile à comprendre, et encore plus difficile à servir. Néanmoins, j’endurais pour l’amour de ma femme, et j’économisais tout ce que je pouvais, en prévision de ses couches prochaines.

Dix mois de cette vie de peines et de servitude étaient passés, lorsqu’un gros garçon, bien portant et bien joufflu, s’en vint prendre place dans le berceau en bois blanc, que j’avais façonné de mes propres mains, pour l’offrir en cadeau à Ursule. Cette naissance me causa double joie ; j’avais maintenant auprès de moi une seconde ressemblance de sa mère, et puis, je me disais souvent en l’endormant qu’il serait peut-être un jour le jalon qui me conduirait au pardon de la mienne.

Mais, mon pauvre Mathurin, l’homme est sujet à errer ; c’est l’Écriture qui le dit, et ma mère, au lieu d’être attendrie se montra plus tenace que jamais.

Alors, le désespoir dans l’âme, je me résolus à quitter la ville, et m’en vins m’établir ici, sur le modeste emplacement où nous veillons ce soir. Te dire tous les instants de bonheur passés sous le toit de cette maisonnette, en tête-à-tête avec mes amours et les chefs-d’œuvre des grands maîtres, serait au-dessus de mes forces. Qu’il me suffise de te confier que j’ai joui ici de toutes les joies de la famille, que Dieu daigne accorder sur terre aux hommes de bonne volonté.

Mon jardin suffisait à couvrir nos petites dépenses d’au jour le jour. Ursule savait tricoter, faire la cuisine, travailler au métier, et, comme elle me l’avait promis, à nous deux, nous faisions ce que nous voulions de la misère.

Nos jours de tranquillité passaient sans que nous les comptions, lorsque tout-à-coup, un matin, le maître de poste me fit remettre une lettre toute cachetée de noir.

Elle me venait du notaire de Charlesbourg qui m’annonçait que ma mère, ma pauvre mère, venait de mourir loin de moi, loin de ceux qui n’avaient jamais cessé de l’aimer ; cette triste nouvelle était accompagnée de son testament.

Par ce papier, j’étais institué légataire universel de tous les biens meubles et immeubles de dame Josephte le Chasseur ; ces biens comprenaient la maison où elle était morte, le modeste ameublement de ses quatre chambres, une vache, une charette et un harnais, plus la somme de trente louis sterling en rente annuelle et puis… c’était tout.

Pas une seule parole d’oubli et de réconciliation au milieu de ses pattes de mouches noires et serrées, qui avaient bien rapporté une bonne guinée à ce coquin de notaire Cloutier.

En recevant cette triste nouvelle, je pleurai longtemps comme un enfant, et, dans mon chagrin, j’en étais venu à prendre mon mariage en grippe, et à regretter le jour où j’avais vu Ursule s’en venir faner dans le pré Bédard ; car vois-tu, Mathurin, s’il est naturel d’aimer sa femme, il ne l’est pas moins de toujours chérir sa mère, et je ne pouvais parvenir à m’ôter de l’esprit la pensée que la mienne avait encore devant elle de longues années, si je ne l’eusse pas si lâchement abandonnée, pour courir après la petite Ursule Trépanier.

Quelles tristes heures j’ai passées à cette époque ! Il me semblait n’avoir jamais été heureux de ma vie, car nous sommes tous ainsi faits, paraît-il. Vienne la joie, on oublie les larmes ; est-ce le tour des sanglots, ils effacent bien vite les sourires du passé, et il en est alors comme si rien n’avait existé pour l’âme rieuse ou attristée.

Ce fut en proie à ces idées noires que je fis le voyage de Beaumont à Charlesbourg.

La maison où s’étaient écoulés mes jours d’autrefois n’était point changée. C’était bien au pied de ce perron que, naïf enfant j’avais joué aux marbres avec mes camarades d’école : sur la petite passerelle en pin qui menait à l’étable, je voyais encore les traces qu’avait creusées le clou de nos toupies. Partout les souvenirs de jeunesse se dressaient devant moi, et parfois oublieux du triste départ de celle que j’aimais tant, il me semblait que la porte s’entrouvrait et que ma bonne mère paraissait sur le seuil, avec sa câline de toile blanche sur la tête, sa robe de barège retombant en longs plis noirs sur ses pieds, et ses aiguilles à tricoter à la main, me disant de sa voix douce :

— Édouard, n’oublie point de donner du foin à Rougette.

Pour moi ces souvenirs se groupèrent encore plus poignants autour de mon cœur, quand il me fallut entrer dans la maison et recevoir de l’exécuteur testamentaire, l’inventaire de ce qui me revenait.

Tout était comme au jour de mon abandon. Son lit en palissandre revêtu de sa courte-pointe de laine grise rayée de larges barres bleues, l’image de la Sainte-Vierge clouée au chevet, au-dessus du petit bénitier en faïence blanche où nageait encore le rameau qui avait été béni l’an dernier. Elles étaient encore là ces vieilles chaises en paille, du haut desquelles, nous avions éparpillé si souvent nos douces causeries du soir, et dans un coin, tout auprès du grand coffre peint en rouge, où elle mettait sa literie, ses bas de laine et ses quelques livres de dévotion, sommeillait le paisible rouet, témoin de notre dernier entretien.

La vue de tous ces objets chéris me serrait la poitrine, et rien que d’y penser ce soir, Mathurin, je me sens encore ému.

Mais cela n’était rien auprès de ce qui m’attendait dans ma pauvre chambre.

Tout était dans le même ordre, et rien n’avait été dérangé depuis mon départ. Les vêtements que j’avais négligé d’emporter, restaient suspendus à l’endroit où je les avais accrochés moi-même, mes fleurs s’étaient desséchées dans leurs pots de terre rangés toujours sur l’escabelle verte de la fenêtre, et il y avait au pied de mon lit de sangle une paire de pantoufles oubliées par moi, et qui attendaient patiemment mon retour.

Pauvre mère ! comme tu as dû souffrir de mon éloignement, et comme j’ai vu alors que tu savais m’aimer !

Ma conversation avec le notaire Cloutier ne fut pas longue.

J’acceptai la succession telle qu’il me la présentait ; je fis fermer la maison, envoyai Rougette à Beaumont ; mais aussitôt que tout fut réglé, je m’en fus voir au cimetière celle qui m’avait donné la vie.

Elle dormait sous une humble croix de bois peinte en noir, et déjà les herbes Saint-Jean commençaient à pousser dans cette terre fraîchement remuée. Je priai là bien longtemps, car il faisait bon de parler à Dieu de cette morte, et quand mes genoux se furent, bien engourdis au contact de l’herbe humide, je songeai à m’éloigner, et à revenir vers ceux qui m’attendaient depuis une quinzaine.

Je retrouvai notre petit Joseph déjà grandelet ; ses dents étaient faites, et j’ai toujours pensé qu’il était étonnant comme ces chers êtres croissent vite. On dirait qu’ils ont hâte de laisser bien loin — en arrière — cet âge où l’on ne se sent pas si plein de bonheur et si exempt de soucis, pour se jeter corps et âme dans les chagrins et les tribulations.

Cela nous montre, Mathurin, que l’homme est véritablement créé pour la souffrance et pour l’expiation.

Mon chagrin était profond, et pour la petite famille plongée dans mon triste deuil, tout allait tranquillement et bien uniment ; il y avait un peu plus d’aisance qu’autrefois, et moins de joie bruyante, voilà tout.

Cela aurait duré longtemps, si nous n’avions pas eu à passer par la nuit du deux novembre 1840, et c’est ici, mon pauvre Mathurin, qu’il va te falloir me prêter ton attention, car il n’est pas donné à tous les hommes de voir et de comprendre les terribles choses que je veux te confier.

Cette journée du deux novembre s’était passée silencieuse et sombre, comme la douloureuse fête que l’on célèbre en ce temps-là.

Après la messe, j’étais allé seul, au cimetière, faire une visite à mes amis de jadis, pendant qu’Ursule se rendait à la maison pour préparer le dîner. Le soir venu, nous avions dit les psaumes de la Pénitence, le de Profundis et le chapelet Pie Jesu Domine. Cela avait bien pris deux bonnes heures, et pendant que je récitais, ma femme pieuse et recueillie berçait tout doucement Joseph, encore plus doucement qu’elle ne le faisait autrefois pour l’enfant du forgeron Nadeau.

Le petit s’était endormi, et rien qu’à entendre sa respiration douce et régulière, le sommeil nous était venu.

Je songeais, chaudement roulé dans mes draps, à ces pauvres morts qui, par tous les temps et par toutes les saisons restent exposés à l’oubli des vivants, lorsque tout-à-coup j’entendis venir une voiture, par le chemin du roi.

C’était chose bien ordinaire dans la paroisse, mais à mesure que le roulement des roues se rapprochait, il me prit une singulière idée, et je ne pus m’empêcher de trouver, à la manière dont le cheval posait ses fers sur la route, le pas et l’allure de ce pauvre Pétillard, un cheval que nous avions eu autrefois, et qui s’était malheureusement brisé les reins dans la côte du Gros Pin, en menant un traîneau chargé de bois de corde, à la ville.

Cette pensée me ramena vers le passé, et j’allais m’y laisser entraîner bien tranquillement, lorsque la voiture s’arrêta tout droit, en face de la maison.

La porte que j’avais fortement fermée au verrou, tourna muette sur ses gonds ; je le sentis bien, à un vent coulis qui se glissa sous ma couverture.

Quelque chose de léger comme une plume voltigea de marche en marche dans l’escalier, puis ce fut le tour de la porte de ma chambre à coucher à s’entrebâiller, et j’ouïs un frôlement imperceptible auprès du berceau de Joseph. Cela dura cinq secondes tout au plus ; les issues se refermèrent sans bruit comme auparavant, et à demi-mort de peur, j’entendis distinctement le cheval et sa voiture s’éloigner au trot, dans la direction de Québec.

À mes côtés Ursule dormait profondément la tête tournée vers la ruelle, et ce soir-là on avait oublié de mettre de l’huile dans la lampe que nous gardions allumée pour faire chauffer le boire du petit. Je me contentai donc de prier pour les morts et de rester les yeux grands ouverts pendant toute la huit.

— À mesure que le père Chassou me contait ces terribles choses, j’avais tellement peur qu’il me semblait voir prendre des proportions fantastiques à tout ce qui m’entourait. La longue horloge placée debout dans un coin de la salle, avait l’air d’un cercueil assez vaste, pour donner hospitalité à la statue de Commandeur ; son tic-tac rendait des sons de l’autre monde. Les chaises allongeaient sur la muraille l’ombre de leurs dos déchiquetés comme celui des vieux squelettes, le nez du père Chassou ressortait crochu comme une griffe de loup-garou, et sa silhouette osseuse semblait s’être détachée de la danse des morts de Holbein, pour venir me faire ses étranges confidences.

J’avais peur de rester, peur de m’en aller, mais lui continuait toujours gravement ; on aurait dit que son récit était devenu automatique.

— Le lendemain, je m’en tirai avec une légère migraine, suivie d’un singulier malaise qui ne me quitta pas de la journée. À mesure que tombait la brunante, cette curieuse sensation augmenta, et, quand vint l’heure de prendre du repos, ce fut avec un sentiment d’indicible terreur que je me mis au lit.

La pauvre Ursule qui ne se doutait de rien, glissa une mèche sur l’huile de la veilleuse, l’alluma, donna un dernier coup de ber au petit et s’en vint prendre place à mes côtés.

À force d’être travaillé par l’excitation nerveuse, je finis par tomber insensiblement dans une demi-somnolence, et peut-être aurais-je fini par m’endormir, si vers minuit et quart, l’épouvantable cheval n’était revenu piaffer à ma porte.

Elle s’ouvrit sans bruit comme le soir du Jour des morts. Un vent léger gravit l’escalier : ma porte barricadée se trouva tout-à-coup grande ouverte, et cette fois-ci, je vis clairement une forme diaphane et grisâtre, effleurer la catalogne de ma chambre à coucher, et s’approcher du berceau de Joseph.

Elle se pencha silencieuse sur le front de l’enfant ; un imperceptible murmure arriva jusqu’à mon oreille : c’était comme le bruit d’un baiser, puis se retournant à demi vers ma couchette, pour reprendre le chemin du dehors, j’entrevis le profil immobile et pâle de la figure, qui appartenait autrefois à ma pauvre mère !

En ce moment, Ursule poussa un grand cri, qui éveilla l’enfant. Elle avait vu, elle aussi, et cette nuit là ne fut plus qu’une longue prière pour nous deux.

Que dois-je ajouter, Mathurin, à tous ces épouvantables détails ?

Pendant six nuits, l’invraisemblable apparition s’en vint comme cela, baiser au front notre cher Joseph. J’avais tout essayé ; les prières, l’aumône, les messes, rien n’y faisait, et pourtant je ne devais pas me résigner à ces transes continuelles, car Ursule dépérissait à vue d’œil, et le petit qui commençait à parler, se plaignait de voir chaque nuit une figure ensanglantée se pencher sur lui.

Un soir donc, ne sachant plus où donner la tête, je fis un vœu à la Sainte-Vierge. En échange du bonheur de ma mère, je m’engageai solennellement à consacrer au culte de la chaste mère du Sauveur, la liberté de mon fils, et de l’élever de manière à en faire un de ses prêtres les plus dévoués. Je m’humiliai profondément, et puis je demandai humblement pardon pour tout le chagrin que j’avais causé à la chère morte.

Cette nuit-là, nous fûmes tranquilles.

Probablement ma mère avait achevé son temps d’épreuve, et elle ne renouvela plus cette expiation, qui consistait à venir embrasser ce cher ange, que ma désobéissance lui avait fait méconnaître de son vivant.

J’ai tenu parole, pour ma part ; car Ursule s’en était allée six mois après, emportée par la consomption, me laissant seul avec le petit et mon violon, à songer aux étranges affinités qui existent entre notre frêle humanité et le monde mystérieux.

J’ai développé de mon mieux la jeune intelligence qu’elle m’avait confiée, et Joseph, devenu prêtre depuis sept ans, évangélise à la Rivière-Rouge.

C’est un beau grand garçon, de ta taille Mathurin, seulement son caractère s’est ressenti de la terrible épreuve qui a passé sur son enfance, et rien qu’à l’entendre, grave et triste, prêcher la parole de Dieu, tu reconnaîtrais sans peine, celui dont le front a été effleuré jadis, par le baiser d’une morte.

— Maintenant mes enfants, bonsoir ! Je me fais vieux ; il est temps pour moi d’éteindre ma pipe et d’aller me coucher. Quant à vous, allez voir naître l’Enfant Jésus. Priez-le pour grand-papa, à qui vous n’avez jamais désobéi, et quand je ne serai plus là, ne craignez pas les baisers que mon âme pourra venir déposer sur vos fronts endormis, car j’aurai pris mon repos en accomplissant les paroles du psalmiste :

In pace in idipsum, dormiam et requiescam.