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Duvernay, frères et Dansereau, éditeurs (p. iii-vi).


À J. A. N. Provencher,


homme de lettres.



Un soir que je causais avec un ancien camarade des amertumes et des improbabilités de la vie, il m’interrompit, en me disant :

— Bah ! quant à moi, je suis certain de mon heure !

Et il se mit à me raconter dans un style dont je renonce à reproduire le pittoresque, la plus fantastique de toutes les histoires.

— Il n’y a pas longtemps, me dit-il, j’étais en train de fumer la pipe auprès du poële.

Ma femme veillait chez le voisin, et j’étais seul à tisonner mon feu, lorsque tout-à-coup je vis poindre, dans le rayon de lumière qui jaillissait hors de la bûche pétillante, une blonde tête d’enfant.

En la regardant attentivement, je la vis grossir petit à petit ; un léger poil follet se dessina sur la lèvre supérieure ; il devint moustache, et les boucles soyeuses se prirent à brunir puis à noircir comme des plumes de corbeau.

Bientôt le front commença à se dégarnir.

Par-ci, par là scintillèrent quelques cheveux blancs. Ils s’argentèrent tous les uns après les autres : des rides vinrent creuser les joues rebondies, et une main se dégageant du fond obscur, se posa sur les tempes jaunies, où roulaient des sueurs froides.

Une terrible impression envahit alors cette tête naguère souriante. Un hoquet saccadé déforma la bouche qui bientôt resta immobile.

Petit à petit les chairs prirent une teinte violacée.

Elles se détachèrent par lambeaux, et le crâne lui-même finit par se disloquer et disparaître en poussière fine et blanchâtre pour aller se perdre dans le rayon doré qui sortait toujours par la petite porte du poële.

Je m’étais vu moi-même ; car c’était une apparition étrange.

— « Qui me ressemblait comme un frère ! ” ajoutai-je, en citant le triste vers de cette Nuit de décembre, où Alfred de Musset est venu enfouir son pauvre cœur meurtri.

— Oui, comme un frère, répéta-t-il avec une morne conviction, et quand je me relevai, je compris que c’était là un avertissement, et que je ne dépasserais jamais la soixantaine.

Cette terrible vision m’était racontée, il n’y a pas bien longtemps de cela, sur les bords poétiques de cette rivière de Saint-François de la Beauce, que nous avons eu tant de plaisir à côtoyer ensemble.

Elle me remit en tête un projet que nous avions eu, celui d’écrire sous la dictée du peuple, ces mille et un riens si poétiques qui, lorsque tombe la brunante [1] et s’allonge la veillée, accourent à tire-d’aile hanter les coins du feu de notre cher pays.

Spectres, fantômes, sorciers, feux follets, lutins, jongleurs, loups-garous, marionnettes, chasse-galerie, tout devait trouver une honnête place dans notre manuscrit, et c’était toi-même qui avais fait les parts.

Tu prenais pour lot les émouvantes apparitions de la forêt, les contes naïfs des « gens de la cage » qui descendent l’Ottawa et le Saint-Maurice, les histoires énergiques et sauvages du chasseur et du trappeur des solitudes de l’Ouest.

Moi, il me fallait courir le golfe Saint-Laurent, et en rapporter ses ballades tristes comme son flot verdâtre, et ses récits brumeux.

Nous nous séparâmes.

Depuis, nous avons fait ce que l’homme ne cesse de faire dans la vie :

Nous avons oublié.

Nos rêves littéraires ont fait place à la chasse étourdissante, donnée sans trêve ni merci, au pain quotidien.

Pourtant, entre une requête ayant pour objet d’obtenir une subvention en faveur d’un chemin de colons, et un projet de loi qui demande l’incorporation d’un chemin de fer, j’ai trouvé moyen de me recueillir au milieu des légendes et des souvenirs de mon enfance.

J’arrive le premier à notre rendez-vous, et en bon garçon qui ne garde pas rancune à ton amour du farniente, je prends plaisir à te dédier ces modestes contes, ces humbles récits écrits dans le style et le langage de notre cher peuple Canadien-Français.

Faucher de Saint-Maurice.
  1. Si le lecteur se met à la recherche de ce mot, il feuillettera le dictionnaire de l’Académie sans le trouver. C’est un néologisme canadien français pur sang, et m’est avis qu’à « la brunante » est beaucoup plus harmonieux et plus poétique que son synonyme français : — « sur la brune. »