À l’heure des mains jointes (1906)/D’après Swinburne


D’APRÈS SWINBURNE


À Paule Riversdale,
En souvenir d’une épigraphe de « l’Être Double ».



Sweet for a little even to fear, and sweet,
O love, to lay down fear at love’s fair feet,
Shall not some fiery memory of his breath
Lie sweet on lips that touch the lips of death ?
Yet leave me not ; yet, if thou wilt, be free ;
Love me no more, but love my love of thee.
Love where thou wilt, and live thy life, and I,
One thing I can and, one love cannot — die.

… Yet once more ere thou bate me, one full kiss ;
Keep other hours for others, save me this…


… Why am I fair at all before thee, why
At all desired ? seeing thou art fair, not I.
I shall be glad of thee, O fairest head,
Alive, alone, without thee, living, dead…

Swinburne : Poems and Ballads, Erotion.


Se peut-il que je sois chérie et désirée,
Douce, puisque toi seule es belle et non point moi ?
Je te supplie, avec les ferveurs de ma foi,
Les bras chargés des fleurs que ton sourire agrée…

Oui, pourquoi suis-je belle à tes yeux ? Et pourtant
Ne m’abandonne point… Si tu le veux, sois libre,
Mais garde-moi ce rire où l’âme flotte et vibre
Ce regard, et ce geste à demi consentant…

Ne me contemple point, puisque toi seule es belle.
Douce, ne m’aime point, mais aime mon amour
Impétueux et sombre ainsi qu’au premier jour
Où je m’abîmai toute en l’extase cruelle.


Cependant une fois encore, comme hier,
Maîtresse, accorde-moi le baiser de ta bouche.
Je me réjouirai de toi dans un farouche
Cri nuptial, dans un chant de triomphe amer.

Je saurai me taire, ô le plus beau des visages !
Je ne pleurerai point, si tel est ton vouloir.
Nous marcherons, les pas accordés vers le soir,
Plus graves au milieu des monts tristes et sages.

Vivante ou morte, je me souviendrai de toi,
De tes lèvres et du clair dessin de tes joues,
Du mouvement suave et lent dont tu dénoues
Tes cheveux, de ton col, de tes seins en émoi.

Si tu le veux, prodigue à d’autres d’autres heures,
Ma Maîtresse ! mais garde-moi cette heure-ci,
Épanouie ainsi qu’une grenade, ainsi
Qu’une rose, quand de ton souffle tu l’effleures.


Il est doux, pour un peu de temps, avant la mort,
Ô chère ! de trembler, d’espérer et de craindre ;
Il est doux, ayant bu l’extase, de s’éteindre
Avec lenteur, ainsi qu’un automnal accord…