À genoux/Le Moribond

Alphonse Lemerre (p. 117-119).

XIII

LE MORIBOND


 
Les feux bleus, violets et jaunes s’éteignaient
Lentement un à un dans l’encensoir mystique ;
La lourde Nuit montait ; et dans l’air prophétique
Au loin de grandes voix de femmes se plaignaient.
Les feux bleus, violets et jaunes s’éteignaient.

Est-il vrai que la Terre ait de telles entrailles ?
On entendait du fond des gouffres dans la nuit
Lamentable monter et flotter un grand bruit
De glaives, de fourreaux tordus et de ferrailles.
Est-il vrai que la Terre ait de telles entrailles ?


L’irrévocable Mort planait sur la maison.
Ô suprême regret des visions perdues !
Que nous font les serments et les voix entendues,
Quand la chambre d’amour devient une prison ?
L’irrévocable Mort planait sur la maison.

Allongé sur le lit, je vis toute la terre,
Empereurs et valets, lentement se dresser,
Me tendant leurs deux bras, comme pour m’embrasser,
Et causant d’une, voix lugubrement austère.
Allongé sur le lit, je vis toute la terre.

Surtout les Vierges, dont les yeux sont toujours beaux,
Les Vierges que j’avais si longtemps adorées,
Touchant mes genoux froids avec leurs mains sacrées
Et me considérant avec de grands flambeaux.
Surtout les Vierges, dont les yeux sont toujours beaux !

L’horrible vent gonflait les épaisses tentures ;
Et j’entendais passer à travers les battants
De la porte, du fond des vieilles sépultures,
Les appels effrayants des morts. En même, temps
L’horrible vent gonflait les épaisses tentures.


Il faudra que mon cœur saigne encor bien des jours,
Avant que sur mes yeux l’éternelle nuit tombe !
Saignera-t-il encor dans la profonde tombe
Après les maux si durs et les crimes si lourds ?
Il faudra que mon cœur saigne encor bien des jours !

Une femme me dit : « J’ai dévoré ton âme ;
C’est ce qui m’a donné ce teint d’adolescent. »
Une femme me dit encor : « J’ai bu ton sang ;
Regarde-le courir dans mes veines de flamme. »
Une femme me dit : « J’ai dévoré ton âme. »

L’immense Mort tomba sur moi. Je restai seul.
Une dernière fois les femmes se plaignirent ;
Et puis les grands flambeaux dans leurs mains s’éteignirent ;
Et le drap remonta sur moi comme un linceul,
L’immense Mort tomba sur moi. Je restai seul.