À genoux/Encore

Alphonse Lemerre (p. 212-214).

II

ENCORE


 
Car il n’est que les morts qui vivent !

Eux dont les souvenirs ravivent
Après les noirs jours écoulés
La volupté des soirs qui suivent.

Dans leurs linceuls immaculés,
Ils sont plus beaux que dans leurs robes
Les vivantes aux cœurs brûlés.


Ils vivent, lumineux et probes,
Les beaux jours qu’ils ont pressentis,
Marchant par dessus tous les globes.

Lorsque sont leurs corps engloutis,
Ils vivent dans le ciel immense,
Loin des hommes petits, petits !

Quand Dieu leur fut plein de clémence,
Quand sur terre ils furent heureux,
Leur félicité recommence ;

Quand leurs jours furent douloureux,
Quand la terre leur fut amère,
Le ciel d’or leur est généreux.

Poètes, ils ont la chimère,
Qu’ils enveloppent de baisers
Et qu’ils aiment comme une mère ;

Soldats, ils sont tout embrasés
Par le clair flamboîment des glaives
Que sur terre ils avaient brisés ;


Marins, ils voguent vers les grèves
Que leur prédisait le calfat ;
Rêveurs, ils contemplent leurs rêves.

Car Dieu voulut qu’on triomphât
Quand on quitterait la ravine
Douloureuse de Josaphat.

Ô morts, nul de nous ne devine
Ce que vos yeux d’âme éblouis
Contemplent de splendeur divine

Dans l’obscurité de ces nuits ;
Nul ne sait ce que vos prunelles,
Après les temps évanouis,

Contiennent d’aubes éternelles,
Quand l’éternité sans remord
Vous berce en ses mains maternelles.

Ô douce, douce, douce Mort !