À Méry
OdelettesAlphonse Lemerre (p. 131-133).

 
      Plus vite que les autans,
      Saqui, l’immortelle, au temps
      De sa royauté naissante,
      Tourbillonnait d’un pied sûr,
      A mille pieds en l’air, sur
      Une corde frémissante.

      Et l’on craignait que d’un bond
      Parfois son vol vagabond
      Décrochât, par aventure,
      Parmi les cieux étoilés,
      Les astres échevelés
      Fouettés par sa chevelure.

      En haut vers elle parfois,
      Comme de tremblantes voix,
      Montaient les cris de la foule
      Qu’elle voyait du ciel clair
      Confuse comme une mer
      Où passe l’ardente houle.


      Et, soit qu’en faisant un pas
      Elle regardât en bas
      Ou vers les célestes cimes,
      Aux cieux que cherchait son vol,
      Comme à ses pieds sur le sol,
      Elle voyait deux abîmes.

      Dans les nuages vermeils,
      Au beau milieu des soleils
      Qu’elle touchait de la tête
      Et parmi l’éther bravé,
      Elle songeait au pavé.
      Tel est le sort du poète.

      Il trône dans la vapeur.
      Beau métier, s’il n’avait peur
      De tomber sur quelque dalle
      Parmi les badauds sereins,
      Et de s’y casser les reins
      Comme le fils de Dédale.

      Dans l’azur aérien
      Qui le sollicite, ou bien
      Sur la terre nue et froide
      Qu’il aperçoit par lambeau,
      Il voit partout son tombeau
      Du haut de la corde roide,


      Et, sylphe au ventre changeant
      Couvert d’écailles d’argent,
      Il se penche vers la place
      Du haut des cieux irisés,
      Pour envoyer des baisers
      A la vile populace.



Mai 1855.