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« Le célèbre compositeur autrichien Antoine Bruckner »

Le Ménestrel, année 60, no 36, septembre 1894
O. Berggruen

NOUVELLES DIVERSES




— Le célèbre compositeur autrichien Antoine Bruckner vient d’entrer dans sa 71e année et a reçu à cette occasion les félicitations du conseil municipal de Steyr dans la haute Autriche, où il naquit en 1824. À l’âge de 16 ans il fut nommé aide du maître d’école d’un village aux appointements de cinq francs par mois ; pour vivre il était obligé de jouer du violon quand les paysans voulaient danser. Quelques années plus tard il obtint une place de maître d’école et d’organiste dans un couvent de la haute Autriche, aux appointements de 250 francs par an. Ce n’est qu’en 1856 qu’il réussit à obtenir la place d’organiste à la cathédrale de Linz, capitale de son pays, après avoir vaincu dans un concours tous ses concurrents. À Linz commença la carrière de compositeur du jeune organiste ; sa première symphonie y fut écrite. Au grand concours d’organistes à Nancy, en 1869, Bruckner se distingua d’une façon toute particulière ; à Bruxelles et à Paris son jeu fut également très admiré. Le gouvernement autrichien l’envoyait à Londres, en 1871, pour prendre part au concours d’organistes au Palais de Cristal ; Bruckner y obtint le premier prix. Depuis ce temps Bruckner est universellement connu comme organiste et comme compositeur. Les trois symphonies qu’il a déjà fait jouer le placent au premier rang des compositeurs dans le domaine de la musique absolue, et on peut dire que depuis Beethoven aucun compositeur allemand n’a atteint à ce degré de puissance inventive et d’ampleur de développement musical. Bruckner est en même temps un maître de l’orchestration moderne, et sous ce rapport il fut fort apprécié par Richard Wagner, qui le tint en estime toute particulière. Malheureusement, le génie débordant de Bruckner n’a jamais su s’accommoder aux formes d’usage, et cet illustre vieillard est encore aujourd’hui, à l’apogée de sa gloire, d’une modestie et d’une naïveté vraiment touchantes. Il n’a pas pu entièrement échapper aux honneurs dus à son génie ; il est décoré et fut même nommé docteur en philosophie de l’Université de Vienne honoris cause, mais sa situation dans le monde serait tout autre s’il avait possédé une parcelle de ce savoir-faire qui distinguait ses contemporains Meyerbeer, Verdi, Wagner et Brahms. Bruckner a renoncé avant l’âge à ses places d’organiste à la cour d’Autriche et de professeur de contrepoint au Conservatoire de Vienne. Il vit très modestement dans sa retraite, ne s’occupant que de sa neuvième symphonie, qu’il espère faire jouer au cours de la saison prochaine. De son vivant, Bruckner ne fait pas beaucoup parler de lui, mais l’histoire de la musique conservera son nom quand beaucoup de compositeurs de notre époque, qui ont rempli des colonnes de journaux, seront totalement oubliés.

O. BN.