Lettres à Lucilius/Lettre 78

Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachettevolume 2 (p. 212-218).
◄  Lettre 77
Lettre 79  ►

LETTRE LXXVIII.

Le mépris de la mort, remède à tous les maux. L’opinion, mesure des biens et des maux.

Les catarrhes fréquents qui te tourmentent et tes petits accès de fièvre qu’amène le prolongement de ces affections devenues chroniques me chagrinent d’autant plus que j’ai éprouvé ce genre de mal. Dans le principe je n’en ai pas tenu compte : jeune encore, je pouvais supporter de pareilles atteintes et bravement tenir tête aux maladies. J’ai fini par être le moins fort, et j’ai vu se fondre jusqu’à mon corps réduit à une extrême maigreur. J’ai pris mainte fois le brusque parti de rompre avec la vie ; je fus retenu par la vieillesse du plus tendre des pères. Je calculai non pas combien j’avais de courage pour mourir, mais le peu qu’il en aurait pour supporter ma perte. Et je m’imposai la loi de vivre, ce qui souvent aussi est un acte de courage. Quelles furent alors mes consolations ? Tu vas le savoir ; mais apprends d’abord que ces principes mêmes de résignation furent pour moi comme un remède souverain. Il est de hautes consolations qui arrivent à nous guérir ; et tout ce qui relève le moral est salutaire même au physique. Nos études m’ont sauvé ; je reporte à la philosophie l’honneur de mon rétablissement, du retour de mes forces : je lui dois la vie, et c’est la moindre de mes dettes envers elle. Ce qui n’a pas peu contribué à ma guérison ce sont mes amis, dont les exhortations, les veilles, les entretiens me soulageaient. Oui, mon excellent Lucilius, rien ne ranime et ne réconforte un malade comme l’affection de ses amis, rien ne le dérobe mieux à l’attente et aux terreurs de la mort. Je ne m’imaginais pas mourir en les laissant après moi : il me semblait, en vérité, que j’allais vivre en eux, sinon avec eux ; je ne croyais pas rendre l’âme, mais la leur transmettre. Voilà où j’ai puisé la volonté de m’aider moi-même, et d’endurer toute espèce de souffrance ; autrement, c’est une grande misère, quand on a repoussé la résolution de mourir, de n’avoir pas le courage de vivre.

Fais appel à ces mêmes remèdes. Le médecin te prescrira la mesure des promenades et des exercices : « Ne cédez pas, dira-t-il, à cette propension au rien faire vers lequel incline une santé languissante ; lisez à haute voix, exercez cette respiration dont les voies et le réservoir sont embarrassés ; montez sur un navire dont le doux balancement secouera vos viscères ; prenez telle nourriture ; ayez recours au vin, comme fortifiant ; suspendez-en l’usage, s’il peut irriter et aigrir votre toux. » Ce que je te prescris, moi, c’est le spécifique non-seulement de ton mal actuel, mais de la vie entière, le mépris de la mort. Rien n’est pénible pour qui a cessé de la craindre.

Trois choses dans toute maladie sont amères : crainte de la mort, douleur physique, interruption des plaisirs. J’en ai dit assez sur la mort ; n’ajoutons qu’un mot : ici ce n’est pas la maladie, c’est la nature qui craint. Que de gens dont la maladie a reculé la mort et dont le salut a tenu à ce qu’on les croyait mourants[1]! Tu mourras, non parce que tu es malade, mais parce que tu vis. Cette crise t’attend, même en santé : que tu guérisses, tu n’y échapperas point ; tu ne te sauveras que de la maladie.

Quant à l’inconvénient d’être malade, sans doute de grandes souffrances accompagnent cet état ; mais, grâce aux intermittences, elles sont supportables : l’extrême intensité de la douleur en amène le terme. Nul ne peut souffrir avec violence et longtemps : la nature, en mère tendre, nous a conformés de telle sorte que la douleur ou nous fût supportable ou passât vite. Les plus violentes ont pour siège les parties les moins charnues du corps, les nerfs, les articulations : tout ce qu’il y a de ténu dans l’homme donne prise aux atteintes les plus vives, parce que le mal y est à l’étroit. Mais ces mêmes parties s’engourdissent promptement : à force de douleur l’aiguillon douloureux se brise, soit que l’esprit vital, entravé dans son cours naturel, dégénère et perde cette vigueur agissante qui avertit nos sens ; soit que l’humeur viciée, n’ayant plus où s’épandre, se refoule sur elle-même, et frappe d’insensibilité les organes où elle afflue. La goutte aux pieds ou aux mains et toutes les douleurs des vertèbres et des nerfs ont des intervalles de repos, quand la partie torturée ne réagit plus : les premiers élancements causent un vif malaise qui, en se prolongeant, s’amortit, et la souffrance s’arrête à l’engourdissement. Les dents, les yeux, les oreilles sont le siège d’affections d’autant plus aiguës qu’elles naissent sur les points les moins étendus de notre corps ; il en est de même, certes, pour les maux de tête ; mais plus ils sont vifs, plus tôt l’insensibilité et l’assoupissement leur succèdent. Ce qui donc doit consoler dans les grandes souffrances, c’est que nécessairement la sensation cesse dès qu’elle est trop poignante. Mais pourquoi les douleurs physiques sont-elles si importunes au grossier vulgaire ? C’est qu’il n’est point fait aux méditations de l’esprit ; c’est qu’il a trop donné au corps. Aussi l’homme dont le cœur et les vues sont élevés tient-il son âme indépendante du corps : il cultive surtout la meilleure, la divine partie de lui-même ; pour l’autre, quinteuse et fragile, il ne compte avec elle que le moins possible.

« Mais il en coûte d’être sevré de ses plaisirs habituels, de s’abstenir de nourriture, de souffrir la soif et la faim ! » Les premiers jours de privation sont durs : mais les désirs vont ensuite s’émoussant, à mesure que les organes de ces mêmes désirs se lassent et s’affaiblissent. De là les susceptibilités de l’estomac ; de là l’antipathie pour les choses dont on fut avide ; de là la mort même des désirs. Or qu’y a-t-il de pénible à n’avoir pas ce qu’on ne désire plus ? Et puis toute douleur a ses heures de relâche ou du moins ses adoucissements. Et puis on peut et en prévenir la venue et en repousser l’approche par des préservatifs ; car toujours elle est précédée de symptômes, surtout celles qui reviennent habituellement. Les souffrances de la maladie sont supportables pour qui brave sa suprême menace.

Ne va pas toi-même aggraver tes maux et t’achever par tes plaintes. Ils pèseront peu, si l’opinion n’y ajoute point ; et surtout si l’on s’encourage en disant : Ce n’est rien, ou du moins : C’est peu de chose, sachons l’endurer, cela va finir ; tu rends le mal léger en le jugeant tel.

Tout dépend de l’opinion : l’ambition, la mollesse, la cupidité ne sont pas seules à se régler sur elle : l’opinion est la mesure de nos douleurs ; on est misérable en proportion de ce qu’on croit l’être. Je voudrais qu’on renonçât à se lamenter sur des souffrances qui sont déjà loin ; point de ces exclamations : « Jamais homme ne fut plus malheureux ! Quels tourments, quels supplices j’ai endurés ! Personne n’eût cru que j’y survivrais ! Que de fois les miens m’ont pleuré comme mort ! Que de fois les médecins m’ont abandonné ! Ceux qu’on lie au chevalet ne sont pas torturés de la sorte ! » Tout cela fût-il vrai, c’est chose passée81. Que sert de remanier des plaies qui sont fermées, et d’être malheureux parce qu’on l’a été jadis ? Et quelle est cette manie qu’a tout homme d’exagérer ses misères et de se mentir à lui-même ? Puis on aime à raconter ses peines ; il est naturel qu’on se réjouisse de la fin de ses maux. Loin de nous donc tout à la fois et la crainte de l’avenir, et les retours sur un passé désagréable : celui-ci ne m’est plus rien, l’autre ne me touche pas encore. Au sein même des crises les plus difficiles, que l’homme se dise :

Ces souvenirs un jour peut-être auront leurs charmes[2]!


Qu’il lutte de tout son courage contre la douleur : il sera vaincu, pour peu qu’il lui cède ; il la vaincra, s’il se roidit contre elle. Mais que font la plupart des hommes ? Ils attirent sur eux la chute du fardeau qu’ils devraient soutenir. Cette masse qui est tout proche, qui descend, qui déjà te pèse, si tu veux t’y soustraire te suit et croule plus accablante encore ; tiens ferme et redouble d’efforts, tu la repousseras. Que de rudes coups l’athlète n’essuie-t-il pas sur le visage et sur tout le corps ! Point de tourment toutefois qu’il n’endure par amour de la gloire, et qu’il n’endure non-seulement parce qu’il combat, mais pour combattre : ses exercices sont déjà des tourments. Nous aussi sachons tout surmonter : nous aurons pour prix non point une couronne, une palme, ou le son de la trompette commandant le silence pour qu’on proclame notre nom, mais la vertu, et la fermeté de l’âme et la paix du reste de nos jours, si une fois, dans quelque rencontre, nous avons mis la Fortune hors de combat. « « Mais je sens de cruelles douleurs ! » Qu’est-ce à dire ? Les sens-tu moins quand tu les supportes en femme ? De même que l’ennemi est surtout fatal aux fuyards ; ainsi les désagréments de l’extérieur harcèlent bien plus quiconque veut s’y dérober et tourner le dos. « Mais la charge est lourde ! » Eh ! n’avons-nous reçu la force que pour de légers fardeaux ? Lequel préfères-tu, que la maladie soit longue, ou qu’elle soit violente et courte ? Longue, tu as du relâche, elle donne moyen de respirer, de longs moments où elle fait grâce : il lui faut ses heures d’irritation et de calme. Une maladie courte et précipitée s’éteindra d’elle-même ou elle m’éteindra. Or où est la différence, qu’elle finisse ou que je finisse ? Dans les deux cas plus de souffrance.

Tu te trouveras bien aussi de distraire ton esprit vers d’autres pensées et de l’enlever à celle de la douleur. Rappelle-toi tout ce que tu as fait d’honorable et de courageux : considère les beaux côtés du rôle humain, promène tes souvenirs sur les grands traits qui ont le plus excité ton admiration. Évoque ces hommes intrépides qui triomphèrent de la douleur, celui qui pendant que l’on incisait ses varices n’en poursuivait pas moins sa lecture ; celui qui ne cessa pas de rire, alors qu’irrités par là même les bourreaux épuisaient sur lui tous les raffinements de la cruauté. La raison ne vaincra-t-elle pas la douleur que le rire a vaincu ? Cite-moi telle affection que tu voudras, catarrhe, toux violente et continue qui arrache les poumons par lambeaux, fièvre qui dévore les entrailles, tourments de la soif, membres distordus par le mal qui en déjette les articulations ; ce qui est pire, c’est la flamme des tortures, le chevalet, les lames ardentes, et le fer enfoncé dans la tumeur même de la plaie pour la raviver, pour creuser encore plus avant. Au milieu pourtant de tous ces supplices, tel homme a pu ne point gémir, que dis-je ? ne point supplier, ne rien répondre : il a pu rire et rire franchement[3]. Et tu n’oserais pas, après cela, te railler de la douleur ?

« Mais la maladie ne me permet de rien faire, de vaquer à aucun devoir. » Ton corps seul est valétudinaire, ton âme ne l’est point. La maladie arrête les pieds du coureur, enchaîne les mains du cordonnier et de l’artisan. Mais si tu as coutume d’employer ton intelligence, tu pourras donner conseils et leçons, écouter, apprendre, interroger, te ressouvenir. Après tout, n’est-ce rien faire que d’être un malade raisonnable ? Tu feras voir qu’on peut surmonter la maladie ou du moins la supporter. Ah ! crois-moi, même chez l’homme gisant dans son lit il y a place pour le courage. Ce n’est pas seulement dans le choc des armes et dans la mêlée que l’on juge une âme énergique, indomptable à toute espèce d’effroi : même sur sa couche l’homme de cœur se révèle. Tu as ton œuvre à faire : lutte bravement contre le mal ; s’il ne t’arrache rien de force ou de surprise, tu donnes un noble exemple aux hommes. Oh ! que de gloire à recueillir de la maladie, si nous y étions en spectacle ! Sois à toi-même ton spectateur, ton admirateur.

Mais poursuivons : il est deux sortes de voluptés. Celles du corps, la maladie les suspend sans en tarir la source, ou, pour dire vrai, en la ravivant. On boit avec plus de plaisir quand on a soif, et l’affamé trouve les mets bien plus savoureux : toute jouissance qui suit la privation est plus avidement saisie. Mais les voluptés de l’âme, plus grandes et plus certaines, nul médecin ne les défend au malade : quiconque les recherche et les goûte avec intelligence dédaigne tout ce qui chatouille les sens. Que je te plains d’être malade ! Tu ne bois plus ton vin à la neige ; tu ne renouvelles plus la fraîcheur de ton breuvage en laissant tomber dans ta large coupe des morceaux de glace ; l’huître du Lucrin ne s’ouvre plus pour toi sur ta table même ; des valets d’office ne s’agitent plus en foule autour de tes convives, apportant les fourneaux82 mêmes avec les plats. Car tel est le procédé que vient d’inventer la mollesse : de peur qu’un mets ne tiédisse et ne soit pas assez brûlant pour des palais[4] que rien ne réveille plus, le festin entre avec la cuisine. Que je te plains d’être malade ! Tu ne mangeras que ce que tu pourras digérer ; tu n’auras pas, étalé sous tes yeux, un sanglier83 renvoyé ensuite comme viande trop grossière ; tu n’entasseras pas en pyramide sur un bassin des poitrines d’oiseaux, car l’oiseau entier rebute à voir. Où est pour toi le mal ? Tu mangeras en malade, disons mieux, comme doit manger souvent l’homme sain.

Mais nous supporterons tout cela sans peine, et la tisane et l’eau chaude, et tout ce qui semble intolérable à notre délicatesse énervée par le luxe, à nos âmes plus maladives que nos corps, pourvu qu’à nos yeux la mort cesse d’être un objet d’horreur. Elle cessera de l’être si la limite des biens et des maux nous est connue : alors enfin ni dégoût de la vie ni frayeur de la mort. Comment en effet y aurait-il place pour la satiété dans une existence occupée de tant de choses si variées, si grandes, si divines ? Ce qui toujours nous rend à charge à nous-mêmes, c’est l’inertie dans le loisir. À l’homme qui parcourt le domaine de la nature jamais la vérité n’apporte l’ennui : mais le faux rassasie bien vite. D’autre part si la mort approche et l’appelle, fût-ce prématurément, fût-ce au milieu de sa carrière brisée, il n’en a pas moins cueilli longtemps les fruits de la vie et connu en grande partie la nature : il sait que la vertu ne croît pas en raison du temps. Ceux-là trouvent nécessairement la vie courte qui lui donnent pour mesure des voluptés chimériques, dès lors sans limites.

Que de telles pensées te réconfortent et que le travail de notre correspondance y contribue aussi parfois. Un jour viendra où, rapprochés de nouveau, nous ne ferons plus qu’un ; et si courts que soient ces moments, nous les ferons longs en les utilisant. Car, comme le dit Posidonius, « un seul jour de l’homme instruit a plus d’étendue que la plus longue vie de l’ignorant84. » En attendant, attache-toi, cramponne-toi à ce principe : ne point succomber aux rigueurs du sort, ne pas nous fier à ses faveurs ; ne jamais perdre de vue jusqu’où vont ses caprices, et nous figurer que tout ce qu’il peut faire, il le fera. Toute épreuve longtemps attendue est plus légère quand elle arrive.


LETTRE LXXVIII.

81. Le malheur qui n’est plus n’a jamais existé. (Colardeau.)

82. Sénèque entend par là des réchauds. On trouve la description d’un de ces réchauds en bronze dans les Antiquités romaines de Caylus, tome I.

83. Voir Pétrone, Satyricon, xli.

84. « philosophie ! guide de la vie ! source des vertus et fléau des vices ! Un seul jour bien passé et conforme à tes préceptes est préférable à l’immortalité dans le vice. » (Cicéron , Tusc., V, ii.)

  1. Ceci paraît être un souvenir personnel de l'auteur. Voir sa vie.
  2. Énéid., I, 203
  3. Voy. Lettre LXXXV.
  4. Voy. Lettre XCV et Quest. nat., IV, XII.