Lettre 381, 1674 (Sévigné)

Texte établi par Monmerqué, Hachette (3p. 407-409).
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1674

381. DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MONSIEUR DE GRIGNAN.

À Paris, mardi 22e mai.

Comme j’ai l’honneur de connoître Madame votre femme, et le soin qu’elle a des compliments dont on la charge, je trouve à propos de vous dire à vous-même que je vous aime toujours trop, et que vous me ferez un très-grand plaisir si vous voulez m’aimer un peu : voyez si on peut mieux se mettre à la raison ; c’est donner que de faire un marché de cette sorte. Vous nous manquez fort, nous avions de la joie de vous voir revenir les soirs ; votre société est aimable ; et hormis quand on vous hait, on vous aime extrêmement. Ma fille est toujours languissante :

Le héros que j’attends ne reviendra[1]

pas sitôt. Elle est triste, mais je suis accoutumée à la voir ainsi quand vous n’y êtes pas.

Il fait plus chaud à Besançon[2] que sur le port de Toulon. Vous savez l’extrême blessure de Saint-Géran[3], et comme sa jolie femme y est accourue avec Mme de Villars : on croyoit qu’il étoit mort ; on mande du 18e qu’il se porte mieux. Comme vous ne pourriez pas épouser sa veuve, je suis persuadée que vous voulez bien qu’il vive.

Voilà une fable[4] des plus jolies ; ne connoissez-vous personne qui soit aussi bon courtisan que le Renard ?

Je suis ravie du bien que vous me dites de ma petite ; je prends pour moi toutes les caresses que vous lui faites. Adieu, mon très-cher Comte ; on ne peut guère vous embrasser plus tendrement que je fais. Mon fils vous fait toujours mille compliments.


  1. Lettre 381. — 1. Le Retour des plaisirs, prologue de l’Alceste de Quinault, commence ainsi :

    Le héros que j’attends ne reviendra-t-il pas ?

    Ce vers, qui s’applique à Louis XIV, reparaît huit fois dans la partie de ce prologue qui est chantée par la Nymphe de la Seine.

  2. 2. Le Roi assiégeoit alors en personne la ville de Besançon, (Note de Perrin.) — La ville se rendit le 15 mai 1674, et la citadelle capitula six jours après.
  3. 3. Henri, marquis de Beringhen, frère aîné de celui qui succéda à son père dans la charge de premier écuyer du Roi, eut la tête emportée d’un coup de canon, et son crâne fit au comte de Saint-Géran une blessure si grave, que celui-ci fut obligé de porter une calotte toute sa vie. Voyez tome II, p. 71, note 12.
  4. 4. C’est la fable de la Fontaine (livre VII, fable vii) qui a pour titre : La Cour du Lion. (Note de Perrin.) — Le livre VIIe ne fut publié, avec les suivants, qu’en 1678 : la mention qui est faite ici de cette fable confirme donc ce que nous avons déjà dit plus haut (tome II, p. 529, note 26), que la Fontaine communiqua en manuscrit (ou laissa imprimer à part ?) quelques-unes des fables dont il forma la troisième et la quatrième partie de son recueil.