Fanny offrait au berger une tasse de café.


CHAPITRE VII

Marine et Thomy.


Le berger et son filleul passèrent ainsi deux années ; ils couchaient dans de petites cabanes roulantes, et l’on apercevait rarement l’un sans l’autre.

Lorsque le troupeau paissait aux environs, Thomas s’en venait encore de temps en temps causer avec la dame des Pins, qu’il consultait à propos de tel ou tel remède pour ses bêtes, parlant aussi des pays lointains, s’intéressant surtout à M. Ferdinand, aux nouvelles du commandant et à la petite fée.

Le berger appelait ainsi Marine, à laquelle il apportait toujours un présent ingénieusement fabriqué par lui ; aussi était-il reçu avec des cris de joie lorsque, suivi de Pastoures, il entrait au manoir à des intervalles inégaux. Le chien faisait mille fêtes aux enfants. Alors c’étaient des jeux, des éclats de rire dans le jardin ou bien dans la cuisine, où Fanny offrait au berger une écuelle de soupe et une tasse de café noir.

Le grand Charlot riait d’un bon rire en regardant l’ami Thomas qui ne restait pas longtemps, et, après son départ, le neveu disait à sa tante : « Je sais bien que je ne suis pas rusé, mais tout de même Thomas vieillit beaucoup, je le vois, et ça me fait gros cœur.

— Imbécile, répondait Fanny, crois-tu qu’il est le seul et que nous ne vieillissons pas tous ? »

Mais Charlot tenait à ses idées, peut-être parce qu’il en avait peu, et il répliquait :

« Bien sûr ; pourtant Thomas se soucie de ce mauvais gas ! y ne s’en plaint point, mais y ne s’en loue jamais tout de même, et le petit ne fera rien de bon.

— Bah ! reprenait la tante, tu dis ça parce que l’enfant t’a maltraité et que tu n’as pas su en venir à bout.

— Non vraiment ; mais voyez-vous comme le gamin prend une vilaine figure, surtout lorsqu’il aperçoit notre Ferdinand et Marine. Et puis une preuve ! Pastoures ne l’aime point, et Pied-Blanc pas davantage, et tout de même, voilà une preuve.

— Tout ça, c’est pas des preuves ; mais une chose m’étonne et madame aussi, c’est que le petit, quand il a su parler le français, n’ait jamais pu ou voulu répondre à propos de son pays, ni dire le nom du bateau naufragé. »

En effet, souvent interrogé dès qu’il parut comprendre notre langue, le filleul de Thomas répondit invariablement d’abord : « Sais pas, connais pas, moi pas savoir » ; ensuite en meilleur français : « Je ne sais pas ; vous me dites que nous avons été recueillis au milieu d’une tempête ; c’est donc vrai puisque chacun me le répète ; cependant je ne me rappelle rien du tout. »

La première année, Mme de Résort ou d’autres personnes, s’obstinant à faire parler l’enfant, lui répétaient : « Tu dois te souvenir du jour où dans la petite cabane des douaniers on vous soignait, Marine et toi, et puis de ces hommes morts, épaves amenées, comme vous deux, par l’embarcation brisée. »

Thomy avouait se rappeler cela, mais rien autre auparavant. Bientôt on renonça à l’interroger, et puis on s’habitua à considérer le mystère comme insondable et peu à peu personne ne s’en inquiéta plus.

Quant à Marine, sa maladie et ensuite la difficulté qu’elle eut à s’exprimer en français empêchèrent d’en obtenir aucun renseignement, et, quand elle fut en état de répondre aux questions, ceux qui les lui posèrent demeurèrent convaincus de l’entière bonne foi de l’enfant et qu’on la tourmenterait en vain en essayant de la ramener vers un passé que les dernières secousses avaient effacé de sa mémoire.

À la fin de l’été qui suivit le naufrage, Mme de Résort conduisit de nouveau la petite fille à Cherbourg à bord de plusieurs bâtiments étrangers, où commandants et officiers mirent la plus grande complaisance à interroger cette jolie enfant qui les écoutait avec un air posé et intelligent. Mais elle ne comprit aucune phrase, aucun mot ; d’ailleurs, presque une année s’était écoulée depuis la catastrophe, et durant cette année, entendant seulement parler français, Marine commença par se servir très peu et ensuite plus du tout de l’idiome dans lequel elle s’exprimait d’abord.

Mme de Résort revint aux Pins aussi peu éclairée qu’elle en était partie, et, pendant que Ferdinand embrassait « la petite sœur », sa mère répondit ainsi aux questions des fermiers et de ses domestiques :

« Je n’ai rien appris et ne puis m’empêcher d’en être ravie. Marine ne nous quittera plus, car je suis résolue à discontinuer mes recherches, ayant fait ce que ma conscience m’ordonnait à cet égard : l’avenir regarde la Providence. »

Ce même jour, lorsque Marine fut couchée, Ferdinand resta, ainsi qu’il faisait chaque soir, une heure au salon à causer ou à écouter une lecture.

« Tu es content, mon chéri, lui dit la mère, et tu seras heureux de partager tout à l’avenir avec cette sœur que Dieu t’a envoyée.

— Oui, maman, bien, bien heureux, et il faut que je vous conte deux choses à propos de Marine ; il y en a une qui m’ennuie un peu ; mais n’est-il pas vrai, maman, que je dois tout vous dire, absolument tout, car c’est mal de vous cacher un secret ?

— Oui, très mal, mon enfant, répondit la mère un peu inquiète, oui, très mal ; mais devant n’importe quel aveu, exprimé librement avec franchise, même d’une faute grave, je te promets toute indulgence. Qu’as-tu fait ou dit, mon chéri ? embrasse-moi d’abord et parle.

— Eh bien, maman, je vous avouerai que ce matin j’avais grand’ peur que Marine ne restât à Cherbourg, je me sentais inquiet et agacé ! Alors, au lieu de terminer mes devoirs après le déjeuner, j’ai supplié Fanny de me conduire à la promenade, et j’ai réellement menti en disant à Fanny que tous mes devoirs étaient écrits et mes leçons sues. Mais ce n’est pas tout, maman, et ne me grondez pas encore, autrement je vais m’embrouiller. Nous avons donc été sur la plage et je me suis bien amusé sans songer à mon mensonge, et puis nous sommes montés à Biville, et là Fanny m’a proposé de mettre un cierge pour obtenir que vous rameniez Marine, et nous avons payé le cierge à nous deux : cinq sous pour ma part, que j’avais gagnés avec mes bons points. Et puis nous revenions par la lande, et Fanny me contait des histoires de son pays et de Charlot, maltraité lorsqu’il était petit, et malheureux, mais toujours bon et ne mentant jamais… « Tout comme vous, disait Fanny : vous êtes un brin volontaire, mais vous deviendrez un brave homme semblable à votre papa, car vous donnez aux pauvres et vous dites la vérité. « Alors, maman, j’ai eu honte et j’ai pris la résolution de vous avouer ce soir mon mensonge, avant que vous puissiez vous en apercevoir.

— Mon enfant, je ne te gronderai pas, puisque tu comprends ta faute ; mais en tout le pardon et l’aveu sont insuffisants, il faut encore l’expiation ; la tienne sera d’avouer cela à Fanny, dont tu as volé les louanges.

— Maman, c’est que ça me coûtera beaucoup, je préférerais être privé de dessert pendant plusieurs jours.

— Il ne s’agit pas de tes préférences, mais de faire quelque chose qui te coûte et dont tu te souviennes.

— Eh bien, maman, je vous obéirai, mais ça m’ennuie. Pourtant c’est dit, embrassez-moi encore, car je ne vous ai pas tout conté ; mais le reste n’est pas trop ma faute. Enfin, voilà. Nous marchions dans la lande, et en approchant de Siouville, nous avons aperçu Thomas assis derrière un buisson avec Thomy, et ils ne nous voyaient pas. Pastoures, qui m’aurait vite senti, était occupé un peu loin avec les brebis. Alors Fanny m’a dit : « Voulez-vous aller m’attendre auprès du berger, parce que je voudrais entrer chez la Phrasie, où il y a un enfant malade, et votre maman n’aimerait pas que vous y entriez aussi ? Dans dix minutes, je vous rejoindrai. » Alors j’ai dit oui ; vous savez comme j’aime causer avec Thomas et Pastoures, quoique je n’aime guère le petit Thomy.

« Non, ajouta Ferdinand d’un air convaincu, non, je n’aime pas du tout Thomy, et à la ferme tout le monde déteste le mauvais garçon.

— Voilà un mauvais sentiment, qu’il faut chasser au plus vite pour ta part. Mais tâche d’abréger ton récit, il est l’heure du coucher.

— Je vais tâcher, maman. Je me suis donc approché à pas de loup, parce que je voulais faire une niche à Thomas et crier : « Hou ! hou ! » tout près de lui, avant qu’il m’aperçût. Je marchais doucement et, arrivé de l’autre côté de la haie, je me suis arrêté, au lieu de crier : « Hou ! » pour écouter, en retenant ma respiration, ce que disaient les deux Thomas…

— Eh bien, mon ami, c’est très mal, et il me semble que tu as profité de mon absence pour te laisser aller à deux vilaines tentations.

— Oui, maman ; mais écoutez, car il me semble que vous devez savoir ce que je sais ; je vous promets tout de même de ne plus jamais écouter aux portes, non, aux haies, enfin nulle part, même si j’entends prononcer mon nom. Et voilà ce qui m’a arrêté et aussi les méchants yeux de Thomy… Je les voyais briller à travers un trou de la haie. Maman, ces yeux-là m’ont fait penser à ceux du petit renard pris au piège que le père Quoniam nous a apporté l’hiver dernier.

— Si tu continues ainsi, nous n’en finirons jamais.

— C’est vrai, maman. Alors Thomy disait :

« Je le déteste, ce Ferdinand, je le hais, et aussi Marine, avec sa figure blanche ; je les tuerais volontiers, et j’aimerais les mordre si ce n’était à cause de la dame. Sans ces deux-là, la dame m’aurait pris et soigné et je serais un monsieur un jour, et j’aurais toutes leurs belles affaires et la dame m’embrasserait comme elle embrasse ces deux. Et c’est seulement à cause d’elle que je ne me sauve pas et que je ne vais pas à Cherbourg m’embarquer sur un bateau. Mais, dès que je ne vois plus la dame, l’envie me prend de faire du mal à quelqu’un. »

« Maman, si vous aviez entendu le ton méchant de sa voix, et il tapait du pied, et il tremblait de colère, maman.

— Et Thomas, que répondait-il ?

— Rien d’abord, et ensuite il a dit : « Et moi qui te soigne suivant mes moyens et qui t’apprends ce que je sais, tu me hais aussi ?

— Non, a répondu le petit méchant ; non, je ne vous déteste pas ; à preuve, c’est que je vous obéis et que je ne fais plus mal à vos bêtes ; mais je n’aime que la dame. »

« Alors, continua Ferdinand, j’ai vu Fanny qui revenait et j’ai fait : « Hou ! hou ! » Mais je n’étais plus gai, et depuis l’idée me poursuit de ce méchant qui n’aime pas ce bon Thomas et qui voudrait nous mordre ; comprenez-vous, mordre Marine, elle que j’ai vue l’autre matin apporter ses poires et son goûter à Thomy, et, comme récompense, il aimerait à la mordre ; eh bien, qu’il s’en avise, et je le battrai bien d’une jolie façon !… »

La mère essaya de faire entrer quelques idées de pardon dans cette petite tête révoltée ; mais Ferdinand s’endormit en répétant : « Je vais essayer de pardonner ; pourtant qu’il ne touche pas à Marine. »

Mme de Résort resta longtemps plongée dans ses réflexions, et ensuite à la première occasion, après en avoir causé avec le berger, elle essaya, et sans se lasser, pendant l’année suivante, d’user de l’étrange influence qu’elle possédait sur cet être à demi sauvage, dans l’esprit duquel elle tenta aussi de semer quelques idées religieuses ; elle-même conduisit l’enfant au catéchisme et lui fit réciter sa leçon. Plusieurs mois s’écoulèrent et le berger comme la dame espérèrent avoir modifié la nature du petit garçon ; cependant, tout en se donnant une peine infinie, afin d’aider à la bonne œuvre, le curé de Siouville hochait la tête et il lui paraissait difficile d’admettre Thomy à faire sa première communion avec les autres enfants dont il paraissait avoir l’âge.