Barzaz Breiz/1846/Merlin



MERLIN.


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ARGUMENT.


Deux bardes ont porté le nom de Merlin[1] : l’un, selon des poésies galloises antérieures au dixième siècle, eut pour mère une vestale[2], et pour père, selon Nennius et Gildas, un consul romain[3]; il vécut au cinquième siècle sous le règne d’Emreis-Aurel, et passa pour le premier des devins de son temps[4].

L’autre, si ses poésies ne cachent pas un sens figuré, nous apprend lui-même qu’ayant eu le malheur de tuer involontairement son neveu, à la bataille d’Arderiz où il portait le collier d’or, marque distinctive des chefs cambriens, il perdit la raison, s’exila du monde et se retira dans la forêt de Kelidon (vers 577).

« Je suis, dit-il, un sauvage en spectacle aux hommes ; j’inspire l’horreur ; je n’ai point de vêtements.... personne ne m’honore plus. Les plaisirs fuient loin de moi. Les dames ne viennent plus me visiter. Quoique je sois aujourd’hui dédaigné par celle qui est belle comme le cygne de neige au combat d’Arderiz, j’ai porté le collier d’or.... Jésus ! pourquoi n’ai-je pas péri le jour où j’ai eu le malheur de tuer de ma propre main le fils de Gwendiz ma sœur ? Infortuné que je suis ! le fils de Gwendiz est mort, et c’est moi qui l’ai tué[5] ! »

La bataille d’Arderiz est mise, par les Triades galloises, au nombre des trois frivoles batailles de l’île de Bretagne. Quatrevingt mille hommes y périrent à propos d’un nid d’alouettes[6]. Selon les mêmes autorités, Merlin encourut une grande haine à l’occasion de ce désastre, dont il fut, à ce qu’il paraît, la cause. Comme nous l’avons vu, il en fut aussi la victime, car il y perdit, outre son neveu et la raison, quarante-neuf pommiers de son verger sur cent quarante-sept qu’il avait, dit-il ; dernière perte qui semblerait ne lui avoir pas été moins sensible que la première, et n’avoir pas moins influé sur son esprit.

Quelques antiquaires anglais, frappés de ces bizarreries, et n’ayant pu, d’ailleurs, parvenir à trouver de lieu appelé Arderiz, ont déclaré que la bataille de ce nom est imaginaire et qu’il faut y voir un mythe et des allusions dont nous avons perdu la clef. D’autres sont allés plus loin et ont vu dans Merlin un Druide pleurant la chute de ses bois sacrés de pommiers, moissonnés par la hache ennemie et envahis par les profanes. Les vers qu’on va lire sont les autorités sur lesquelles ils s’appuient :

« Fut-il jamais fait par l’homme, dit le barde, un présent semblable à celui qui fut fait a Merlin avant sa vieillesse : sept pommiers et sept vingts de plus, de même âge, de même hauteur, de même étendue, de même grandeur[7]. Ils s’élevaient sur le versant de la montagne ; leurs branches étaient couvertes de feuilles verdoyantes ; une jeune fille aux cheveux flottants les gardait ; Rosée était son nom, rosées étaient ses dents[8].

Pommiers superbes ! ô vous dont on aime l’ombre et les fruits, dont on admire la beauté ! Les princes et les chefs trouvent mille prétextes de venir profaner mon verger solitaire ; ainsi font les moines menteurs, gloutons, méchants, et la paresseuse et babillarde jeunesse, tous se jettent avec avidité sur mes pommes, pensant qu’elles leur feront prédire les exploits de leurs rois[9]. »

Les Bretons du pays de Galles ont de ce barde plusieurs morceaux de poésie dont l'authenticité est reconnue ; ils ne paraissent pas en avoir de l’autre Merlin. Les Bretons d’Armorique n’en ont ni de l’un ni de l’autre, mais seulement quelques chants populaires qui les concernent. Nous allons en mettre deux échantillons sous les yeux de nos lecteurs.


X


MERLIN-DEVIN.


( Dialecte de Cornouaille. )


− Merlin, Merlin, où allez-vous si matin avec votre chien noir ?

— Iou ! iou ! ou ! iou ! iou ! ou ! ion ! ou ! iou ! ou ! lou ! iou ! ou ! iou ! ou ! —

— Je viens de chercher le moyen de trouver, ici, l’œuf rouge,

L’œuf rouge du serpent marin, an bord du rivage, dans le creux du rocher.

Je vais chercher dans la prairie, le cresson vert et l’herbe d’or,

Et le guy du chêne, dans le bois, au bord de la fontaine.

— Merlin ! Merlin ! revenez sur vos pas, laissez le guy au chêne,

Et le cresson dans la prairie, comme aussi l’herbe d’or.

Comme aussi l’œuf du serpent marin, parmi l’écume dans le creux du rocher.

Merlin ! Merlin ! revenez sur vos pas : il n’y a de devin que Dieu. —


______

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NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.


Ce morceau nous présente le barde sous un jour nouveau : il serait assez difficile de déterminer s’il s’adresse à Merlin-Emreis,ou à Merlin le Sauvage, car il convient également a l’un et à l’autre.

En prenant, comme Davies, Merlin pour type du Druide, ce serait le Druide magicien qui nous apparaîtrait ici, avec les attributs de sa puissance. Il s’est levé dès l’aurore ; il parcourt les bois, les rivages et les prairies ; il cherche « l’œuf rouge du serpent marin ; » ce talisman, que l’on devait porter au cou, et dont rien n’égalait le pouvoir[10].

Il va cueillir le cresson vert, l’herbe d’or et le guy du chêne. L’herbe d’or est une plante médicinale ; les paysans bretons en font grand cas, ils prétendent qu’elle brille de loin comme de l’or ; de là, le nom qu’ils lui donnent. Si quelqu’un, par hasard, la foule aux pieds, il s’endort aussitôt, et entend la langue des chiens, des loups et des oiseaux. On ne rencontre ce simple que rarement, et au petit point du jour : pour le cueillir, il faut être nu-pieds, en chemise, et tracer un cercle à l’entour ; il s’arrache et ne se coupe pas. Il n’y a, dit-on, que les saintes gens qui le trouvent. C’est le sélage de Pline. On le cueillait aussi nu-pieds, en robe blanche, à jeun, sans employer le fer, en glissant la main droite sous la main gauche, et dans un linge qui ne servait qu’une fois[11].

Quant au guy, on sait combien il était vénéré des Druides.

Mais d’où vient cette voix ? Qui ose apostropher le barde avec ce ton d’autorité ? Serait-ce quelque saint évêque chrétien, serait-ce saint Colomban ? Cela peut être ; on a dit qu’il avait converti Merlin ; si l’on traduisait les mots distroet endro, par «convertissez-vous, » cette opinion pourrait ne pas manquer de vraisemblance ; au moins il est un fait excessivement curieux à constater, c’est que les paroles que le poëte lui met dans la bouche se retrouvent dans trois pièces de poésie galloise, dont l’une est attribuée au barde Taliesin, les deux autres à Lywarc’h-Hen, et qui sont certainement de leur temps, sinon d’une époque antérieure : ces paroles, les voici :

_____Nement Don ne doez Devin[12].


Vers exactement semblable au vers de notre pièce, sauf le dialecte et l’interversion de l’ordre de la phrase.

Toutes ces remarques nous portent a croire que le fragment cité remonte au temps où le christianisme naissant luttait avec le vieux druidisme, comme nous l’avons dit dans l’introduction de ce recueil.

Nous ne saurions expliquer le refrain iou ! iou ! C’est aujourd’hui un cri de joie ; il était aussi usité chez les Grecs et les Romains : les uns criaient : iov ! iov ! selon Aristophane, et les autres : io ! io !

Le chant qu’on va lire, et dont Merlin est encore le héros, doit être postérieur à celui que nous venons de citer.



XI


MERLIN-BARDE.


( Dialecte de Cornouaille. )



I.


— Ma bonne grand’mère, écoutez-moi ; j’ai envie d’aller à la fête ;

A la fête, aux courses nouvelles que donne le roi.

— A la fête vous n’irez point, ni à celle-ci ni à aucune autre ;

Vous n’irez point à la fête nouvelle ; vous avez pleuré cette nuit ;

Vous n’irez point, s’il tient à moi ; vous avez pleuré en rêvant.

— Ma bonne petite mère, si vous m’aimez, vous me laisserez aller à la fête.

— En allant à la fête vous chanterez ; en revenant vous pleurerez. —


II.


Il a équipé son poulain rouge ; il l’a ferré d’acier poli ;

Il l’a bridé, et lui a jeté sur le dos une housse légère ;

Et il lui a attaché un anneau au cou, et un ruban à la queue ;

Et il l’a monté, et est arrivé à la fête nouvelle.

Comme il arrivait au champ de fête, les cornes sonnaient ;

La foule était pressée, et tous les chevaux bondissaient.

— Celui qui aura franchi la grande barrière du champ de fête au galop.

En un bond vif, franc et parfait, aura pour épouse la fille du roi. —

À ces mots, son jeune poulain rouge hennit à tue-tête ;

Bondit, et s’emporta, et souffla du feu par les naseaux ;

Et jeta des éclairs par les yeux, et frappa du pied la terre ;

Et tous les autres étaient dépassés, et la barrière franchie d’un bond.

— Seigneur roi, vous l’avez juré, votre fille Linor doit m’appartenir.

— Vous n’aurez point ma fille Linor, pas plus qu’aucun de vos semblables ;

Ce ne sont point des sorciers que je veux pour maris à ma fille. —

Un vieil homme qui était là, et qui avait une longue barbe,

Une barbe blanche au menton, plus blanche que la laine sur le buisson de lande ;

Et une robe de laine galonnée d’argent tout du long ;

El qui était assis à la droite du roi, lui parla bas, alors.

Le roi, l’ayant écouté, frappa trois coups de son sceptre,

Trois coups de son sceptre sur la table, si bien que tout le monde fit silence :

— Si tu m’apportes la harpe de Merlin, qui est tenue par quatre chaînes d’or fin ;

Si tu m’apportes sa harpe, qui est suspendue au chevet de son lit ;

Si tu viens à bout de la détacher ; alors, tu auras ma fille, peut-être. —


III.


— Ma bonne grand’mère, si vous m’aimez, vous me donnerez un conseil ;

Ma bonne grand’mère, si vous m’aimez, car mon pauvre cœur est brisé.

— Si vous m’eussiez obéi, votre cœur ne serait point brisé.

Mon pauvre petit-fils, ne pleure pas, la harpe sera détachée ;

Ne pleure pas, mon pauvre petit-fils, voici un marteau d’or ;

Rien ne résonne sous les coups de ce marteau-là. —


IV.


— Bonheur et joie en ce palais ; me voici venu derechef ;

Me voici de retour avec la harpe de Merlin. —

Quand le fils du roi l’entendit, il parla bas à son père ;

Et le roi, l’ayant écouté, répondit au jeune homme :

— Si tu m’apportes l’anneau qu’il a à la main droite ;

Si tu m’apportes son anneau, je te donnerai ma fille. —

Et lui de s’en revenir, en pleurant, trouver sa grand’mère bien vite.

— Le seigneur roi avait dit ; et voilà qu’il s’est dédit !

— Ne vous chagrinez pas pour cela ; prenez un rameau qui est là ;

Qui est là dans mon petit coffre, et où il y a douze petites feuilles,

Où il y a douze feuilles tremblantes aussi brillantes que l’or vermeil,

Et que j’ai été sept nuits à chercher, il y a sept ans, en sept bois.

Quand le coq chantera à minuit, votre cheval rouge sera à vous attendre :

N’ayez point peur, Merlin le Barde ne s’éveillera pas. —

Comme le coq chantait au milieu de la nuit noire, le cheval rouge bondissait sur le chemin ;

Le coq n’avait pas fini de chanter, que l’anneau de Merlin était enlevé.


V.


Le matin, quand jaillit le jour, le jeune homme était près du roi.

Et le roi, en le voyant, resta débout, tout stupéfait ;

Stupéfait, et tout le monde comme lui : — Voilà qu’il a gagné sa femme ! —

Et il sortit un moment avec son fils et le vieillard.

Et ils revinrent avec lui, l’un à sa gauche, l’autre à sa droite.

— C’est vrai, mon fils, ce que tu as entendu :

Aujourd’hui tu as gagné ta femme.

Mais je demande une chose encore ; ce sera la dernière.

Si tu peux faire cela, tu seras le vrai gendre du roi ;

Et tu auras ma fille, et de plus tout le pays de Léon, par ma race !

C’est d’amener Merlin le Barde à ma cour pour célébrer le mariage ! —


VI.


— O barde Merlin, d’où viens-tu, avec tes habits en lambeaux ?

Où vas-tu ainsi, tête nue et nu-pieds ?

Où vas-tu ainsi, vieux Merlin, avec ton bâton de houx ?

— Je vais chercher ma harpe, consolation de mon cœur en ce monde ;

Chercher ma harpe et mon anneau, que j’ai perdus tous deux.

— Merlin, Merlin, ne vous chagrinez pas ; votre harpe n’est pas perdue ;

Voire harpe n’est pas perdue, ni votre anneau d’or non plus.

Entrez, Merlin, entrez ; venez manger un morceau avec moi.

— Je ne cesserai de marcher, et je ne mangerai morceau,

Je ne mangerai morceau au monde, que je n’aie retrouvé ma harpe.

— Merlin, Merlin, obéissez- moi ; votre harpe sera retrouvée. —

Elle le pria tant, qu’il entra.

Quand arriva, sur le soir, le jeune fils de la vieille femme : et le voilà dans la maison

Et le voilà qui tressaille d’épouvante en jetant les yeux sur le foyer ;

En y voyant le barde Merlin assis, la tête penchée sur sa poitrine.

Voyant Merlin sur le foyer, il ne savait où fuir.

— Taisez-vous, mon enfant, ne vous effrayez pas ; il dort d’un profond sommeil ;

Il a avalé trois pommes rouges que je lui ai cuites sous la cendre ;

Il a mangé mes pommes ; voilà qu’il nous suivra partout. —


VII.


La reine demandait, de son lit, à sa camériste :

— Qu’est-il arrivé dans cette ville ? qu’est-ce que ce bruit que j’entends ?

Quand je suis éveillée si matin ; quand les colonnes de mon lit tremblent ?

Qu’est-il arrivé dans la cour, quand la foule y pousse des cris de joie ?

— C’est que toute la ville est en fête ; c’est que Merlin entre au palais ;

Avec lui une vieille femme, vêtue de blanc, et votre beau-fils à sa suite. —

Le roi l’entendit, et sortit, et courut pour voir.

Lève-toi, bon crieur ; lève-toi de ton lit, et vite !

Et va publier par le pays que tous ceux qui le voudront viennent aux noces ;

Aux noces de la fille du roi, qui sera fiancée dans huit jours ;

Aux noces, gentilshommes de toutes les parties de la Bretagne ;

Gentilshommes et juges ; gens d’église et guerriers ;

El d’abord les grands Comtes ; et les pauvres gens et les riches ;

Va vite et diligemment par le pays, messager, et reviens vite. —


VIII.


— Faites silence, tous, faites silence, si vous avez deux oreilles pour entendre !

Faites tous silence pour écouter ce qui est ordonné :

C’est la noce de la fille du roi ; y vienne qui voudra dans huit jours ;

À la noce, petits et grands qui demeurent en ce canton ;

À la noce, gentilshommes de toutes les parties de la Bretagne,

Gentilshommes et juges, gens d’église et guerriers ;

Et d’abord les grands Comtes, et les riches et les pauvres ;

Et les riches et les pauvres, ni or ni argent ne leur manquera ;

Il ne leur manquera ni chair, ni pain, ni vin, ni hydromel à boire ;

Ni escabelles pour s’asseoir, ni valets vifs pour les servir ;

Il sera tué deux cents porcs et deux cents taureaux engraissés ;

Deux cents génisses et cent chevreuils de chacun des bois du pays ;

Deux cents bœufs, cent noirs, cent blancs, dont les peaux seront également partagées.

Il y aura cent robes, et de laine blanche pour les prêtres ;

Et cent colliers d’or pour les beaux guerriers ;

Plein une salle de manteaux bleus de fête pour les demoiselles ;

Et huit cents braies neuves pour les pauvres gens ;

Et cent musiciens sur leurs sièges, feront de la musique jour et nuit, sur la place ;

Et Merlin le Barde, au milieu de la cour, célébrera le mariage.

Enfin, la fête sera telle, qu’il n’y en aura jamais de pareille. —


IX.


— Ecoutez, chef des cuisines, je vous prie : est-ce que la noce est finie ?

— La noce est finie, et aussi tout lippé.

Elle a duré quinze jours, et il y a eu du plaisir assez.

Ils sont tous partis chargés de riches présents, avec congé et protection du roi ;

Et son gendre, pour le pays de Léon, avec sa femme, le cœur joyeux.

Ils sont tous partis satisfaits ; le roi seul ne l’est pas ;

Merlin encore une fois est perdu, et l’on ne sait ce qu’il est devenu. —

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NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.


Dans cette seconde pièce, Merlin ne parait plus être devin ; cependant il est encore barde, car il en porte l’anneau d’or et la harpe[13]. Mais on lui dérobe cette harpe ; on lui arrache cet anneau ; on le joue, on le charme ; il marche nu-pieds, nu-tête ; il porte des vêtements en lambeaux ; il pleure ; il est vieux, il est homme. Et, si on le recherche encore, si le peuple pousse des cris de joie pour saluer sa bienvenue, s’il paraît a la cour des chefs, c’est en souverain détrôné.

Aussi, dès qu’il le peut, s’échappe-t-il. Cette disparition est attestée dans l’histoire réelle des deux Merlin. « Nul ne sait où est la tombe de Merlin-Emreis, » dit un barde dont les poésies sont antérieures au dixième siècle[14]. Il s’embarqua avec neuf autres bardes, disent les Triades, et on ne put parvenir à savoir ce qu’il devint[15]. Merlin le Sauvage nous apprend lui-même qu’il quitta la cour et s’enfuit dans les bois[16].

Notre ballade est aussi d’accord avec l’histoire, en prêtant à Merlin un goût tout particulier pour les pommes et en le faisant tomber dans un piège où ces fruits sont l’appât. Il vénérait tellement, comme nous l’avons vu, l’arbre qui les produit, qu’il lui a consacré un poème :

« O pommier ! s’écrie-t-il, doux et cher arbre, je suis tout inquiet pour toi ; je tremble que les bûcherons ne viennent, et ne creusent autour de ta racine, et ne corrompent ta sève, et que tu ne puisses plus porter de fruits à l’avenir[17]. »

D’autre part, au douzième siècle, Geoffroy de Monmouth, avec la tradition de son temps, lui fait tenir ce langage : « Un jour que nous chassions, nous arrivâmes près d’un chêne aux rameaux touffus... A ses pieds coulait une fontaine bordée d’un gazon vert. Nous nous assîmes pour boire. Or, il y avait çà et là, parmi les herbes tendres, des pommes odorantes, au bord du ruisseau... Je les partageai entre mes compagnons. qui les dévorèrent ; mais aussitôt ils perdent la raison ; ils frémissent, ils écument, ils se roulent furieux à terre, et s’enfuient, chacun de son côté, comme des loups, en remplissant l’air de déplorables hurlements.

« Ces fruits m’étaient destinés ; je l’ai su depuis. Il y avait alors en ces parages une femme qui m’avait aimé autrefois, et qui avait passé avec moi plusieurs années d’amour. Je la dédaignai, je repoussai ses caresses : elle voulut se venger ; et, ne le pouvant faire autrement, elle plaça ces dons enchantés au bord de la fontaine, où je devais revenir… Mais ma bonne étoile m’en préserva[18]. »

Peut-être est-ce cette même sorcière que veut désigner la ballade bretonne. Merlin le Sauvage parle lui-même dans ses poèmes d’une certaine femme versée dans les sciences magiques, avec laquelle il dit avoir eu des rapports.

Le roi auquel le poëte fait allusion dans notre pièce paraît être Budik, chef des Bretons d’Armorique, prince d’origine cambrienne, émigré de l’île de Bretagne. Il combattit les Franks, et défendit vaillamment contre eux la liberté de sa patrie ; Clovis, n’ayant pu le vaincre, le fit assassiner (vers 509). Budik avait marié sa fille Aliénor à un prince qu’on ne nomme pas, et lui avait donné en dot plusieurs seigneuries sur les côtes de Léon. C’était, d’après la Charte d’Alan Fergan, la tradition populaire du onzième siècle[19] ; c’était aussi celle du quinzième[20], selon le Mémoire du vicomte de Rohan. Il y a lieu de croire que cette Aliénor est la Linor de la ballade, dont le nom aura été francisé au moyen âge ; que le jeune homme dont Merlin sanctionne et célèbre légalement l’union avec elle[21], et à qui il fait gagner la souveraineté du pays de Léon, n’est autre que le fils de la magicienne; enfin que l’auteur de la Charte d’Alan Fergan et l’auteur du Mémoire du vicomte de Rohan connaissaient notre poëme : en ce cas, ce poëme serait le roman de l’histoire. L’époque où il a été composé nous semble assez difficile à déterminer. Tel qu’il est, il ne peut guère être contemporain de l’événement, et cependant il n’est certainement pas l’ouvrage des siècles de la chevalerie : il en porterait le costume. C’est ce qui nous induit à penser qu’il a subi les altérations qu’il offre du sixième au dixième siècle.

Nous avons été mis sur la trace de ce chant et du morceau précédent par madame de Saint-Prix, qui a bien voulu nous en communiquer des fragments chantés au pays de Tréguier. C’est à l’aide de ces débris que nous avons retrouvé les pièces entières.



Mélodie originale



  1. Les Gallois écrivent Merddyn et Myrdin, et prononcent Merzlin, les Armoricains, Marzin.
  2. Ann-ap-lean, « le fils de la nonne » (Myvyrian, t. I, p. 78). Gildas [(in Brevario) traduit « lean » par vestalis.
  3. « Unus de consulibus Romanorum pater meus est. » (Nennius. éd. de Guun, p. 72, et Gildas, cit. de M. F. Michel, in Vita Merlini Caledoniensis, intr.)
  4. Prif Zewin Merddin-Emreis. {Myvyr., t. I, p. 78.)
  5. V. Avallenaou Merddin. (Myvyrian, t. I, p. 152, 153.)
  6. Myvyr., t. II, p. 63.
  7. A rozez eneb den ur piejent
    A roet da Verzin ken he henent ?
    Seiz avalen-bren ha seiz ugent
    Enn gef oad, gef uc’h, ge hed, gemment.

  8. Glouiz he hano, glouiz he dent.
  9. Myvyrian, t. I, p. 152.
  10. Est ovorum genus in magna fama. Angues innumeri aestate convoluti salivis faucium corporumque spumis artifici complexu glomerantur: anguinum appellatur ; Druidae id dicunt, etc. Plinius, I. XXIX.
  11. Id., lib. XIV.
  12. Myvyrian, t. I, p. 122, 124, et passim.
  13. « Le barde de la cour reçoit du prince une harpe, et de la reine un anneau d’or. » (Lois de Hoel-da, c. 49. Myvyrian, t. III.)
  14. Myvyrian, t. I. p. 77.
  15. Trioed enez Priden, ibid., t. III, s. 1.
  16. Myvyrian, t. I, p. 150.
  17. Ibid.
  18. Vita Merlini Caledoniensis, p. 55.
  19. Vicecomes Leonensis protunc habebat quam plurimas nobilitates super navibus per mare Oceanum in costeriis Occisinorum, seu Leoniae navigantibus, quos, ut dicebatur, Budicius, quondam rex Britanniae, concesserat et dederat uni praedecessorum suorum in matrimonio. Carta Alani Fergan, ap. D. Morice, et D. Lobineau, Hist. de Bretagne.)
  20. « Voix publique au païs est qu’iceluy debvoir (de Leon) fust par un prince baillié en dot et en mariage faict d’une fille du dict prince à un des antécesseurs du vicomte de Léon. » (Mémoire aux états — 1478 — ap. D. Morice, Histoire de Bretagne.)
  21. « Les bardes célebreront dans leurs chants les mariages de la nation bretonne. »
    « Le chef des bardes aura une double part dans les dons royaux et dans les largesses faites à l’occasion du mariage de la fille du chef. » (Lois de Moelmud et Lois de Hoel-da. Myvyrian, t. III, p. 283 et 361.