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Yu-Ki le magicien, légende chinoise

Yu-Ki le magicien, légende chinoise


YU-KI LE MAGICIEN


LEGENDE CHINOISE.




Nous avions doublé le cap de Bonne-Espérance ; l’albatros et l’oiseau des tempëtes ne voltigeaient plus autour de nos mâts, d’Océan se calmait. Les passagers, que le gros temps avait forcés de se tenir enfermés dans leurs cabines, reparaissaient sur le pont ; les dames elles-mêmes jetaient sur les vagues un regard plus rassuré. Une jolie brise de sud-est nous poussait gaiement vers le tropique, et notre navire, toutes voiles au vent, faisait jaillir des tourbillons d’écume sous sa proue cuivrée. Sur les vergues et le long des haubans, les matelots joyeux travaillaient à réparer les avaries causées par les orages du Cap : le temps passait vite pour eux ; mais nous, dont les journées s’écoulaient à regarder voler les nuages sur l’azur du ciel, nous trouvions les jours un peu longs. Quand venait le soir surtout et que la brise semblait prête à s’assoupir, la crainte de tomber dans un calme plat nous rendait plus impatiens. L’ennui, ce fléau des longues traversées, menaçait de se déclarer à bord. Il était déjà question de jouer des charades, remède héroïque, mais trop souvent inefficace : en attendant, de jeunes créoles s’exerçaient, sous la direction des dames, à faire du filet et de la tapisserie. Une demi-douzaine d’enfans, que leurs parens conduisaient en Europe, se livraient autour de nous à de bruyans ébats ; ils couraient comme des fous sur le pont au milieu de l’équipage, jouaient à cache-cache derrière les caronades, et transformaient en escarpolettes toutes les cordes et qui leur tombaient sous la main. Que leur importait la mer ? Trop petits pour la voir par-dessus le bord, ils folâtraient sur ce plancher mobile sans même comprendre que l’abîme était sous leurs pieds. — Heureux âge ! — disaient les mères qui suivaient leurs mouvemens, avec sollicitude, et le mousse chargé de fourbir le cuivre de l’habitacle était prêt à quitter son monotone travail pour se joindre à leurs jeux.

Parmi les sages que renfermait notre navire, — j’appelle ainsi ceux qui faisaient preuve de patience et savaient s’occuper, — se trouvait un abbé. Chaque jour, il se levait assez tôt pour voir le premier rayon de soleil ; la récitation du bréviaire lui prenait quelques heures, et le reste du temps, il l’employait à lire. Rarement il se mêlait aux conversations des autres passagers ; le soir, après, avoir pris le thé sur la dunette avec nous, il descendait à à la grande chambre et feuilletait de gros livres que lui seul pouvait comprendre. Quelquefois une dame, poussée par la curiosité, s’approchait de lui et lui demandait : Que lisez-vous donc là, monsieur l’abbé ? — Du chinois, madame, répondait-il. – Ah ! mon Dieu ! disait une autre, où avez-vous pris ces grimoires-là, monsieur l’abbé ? — A Pékin, répliquait-il. — De ces courtes-réponses, nous inférions que ce prêtre avait été missionnaire en Chine, mais nous en tirions aussi cette conclusion qu’il vivait encore par la pensée et par le souvenir dans un monde trop différent du nôtre pour qu’il ne se trouvât pas dépaysé au milieu de nous. Durant les deux premières semaines de navigation, nous l’avions laissé continuer en paix le cours de ses lectures ; puis étaient survenues les tempêtes du Cap, pendant lesquelles chacun avait assez à faire de songer à soi. Ce ne fut donc qu’en abordant une mer plus tranquille, des zones plus douces, qu’il nous vint à l’esprit d’entamer avec l’abbé des relations, plus suivies. Un soir qu’il allait se retirer après le thé selon son usage, une jeune dame créole le pria de rester avec nous.

— Pourquoi nous fuyez-vous ainsi, monsieur l’abbé ? lui dit-elle. Vous seriez-vous figuré par hasard que votre présence peut gêner ?

— Madame, répondit à voix basse le missionnaire, nos matelots français sont plus superstitieux qu’ils n’en ont l’air ; ils s’imaginent qu’un prêtre à bord leur porte malheur : nous sommes ce qu’ils appellent des figures de vent debout.- Si je me montre trop souvent sur le pont, ils se laisseront aller à murmurer contre moi ; si au contraire je ne me mêle à eux qu’avec discrétion, ils m’accueilleront comme un homme qui sait se tenir à sa place, et avant que nous ayons passé la ligne je serai leur ami. Il ne faut aurais heurter de front les préjugés…

— Vous avez été en Chine ? demanda un des jeunes gens qui supportait avec le moins de résignation les ennuis de notre prison flottante.

L’abbé s’inclina avec modestie.

— Combien de temps

— Quinze ans.

— Pendant ces quinze années, vous avez dû avoir bien des aventures ? dit un touriste qui venait de chasser l’éléphant dans le Maissour ; seriez-vous assez bon pour nous en raconter quelqu’une ?

— Il ne peut arriver en Chine à un pauvre missionnaire, qu’une seule aventure, répliqua l’abbé : c’est de tomber entre les mains des mandarins, d’avoir la tête tranchée, ou d’expirer dans les supplices.

— Si vous nous contez une de ces histoires-là, reprit la jeune dame, qui, la première, avait adressé la parole à l’abbé, je ne pourrai m’empêcher de l’écouter jusqu’au bout ; mais je vous jure que je m’évanouirai… Voila que j’y pense malgré moi, et cette nuit j’aurai une attaque de nerfs ! En vérité, monsieur l’abbé, vous me devez bien un petit conte pour effacer de mon esprit les impressions terribles que vous y avez fait naître ! Voyons, un petit conte de fées, de sorciers, à votre choix, pourvu que l’action se passe dans votre vilaine Chine, et dût-il commencer, comme ceux qui ont bercé mon enfance, par ces simples mots il y avait une fois…

L’abbé demanda la permission de descendre dans sa cabine pour y feuilleter un de ses gros livres chinois, il reparut bientôt sur le pont, tenant à la main un volume imprimé sur papier de soie, et prit place en un coin de la dunette. Tous les passagers firent cercle autour de lui ; les enfans, attirés par la curiosité, s’assirent sur des plians, bien résolus à écouter de toutes leurs oreilles.

— Je ne pense pas que vous exigiez de moi une traduction littérale, dit l’abbé après s’être recueilli pendait quelques instans. Autant que je pourrai le faire sans nuire à la clarté du récit, je supprimerai les noms propres ; enfin, si, emporté par mon texte, je m’oubliais jusqu’à employer des locutions trop chinoises, je compte sur mon auditoire pour me rappeler à l’ordre.

Ces conditions ayant été acceptées, l’abbé commente en ces termes :


— Tous les peuples qui occupent une grande place dans l’histoire ont eu à traverser des époques de crises, des temps de révolutions et d’anarchie où la société semblait près de périr. La Chine n’a point échappé au sort commun. Durant la longue carrière qu’elle a fournie, ces douloureuses épreuves se sont plus d’une fois renouvelées pour elle ; la plus terrible fut celle que les historiens ont nommée l’inter-régime des trois royaumes. Pendant près d’un siècle, le Céleste Empire fut en proie aux guerres civiles et aux guerres de religion. Des rêveurs, qui s’érigeaient en prophètes et se prétendaient inspirés, proclamaient partout que le peuple devait faire pénitence et qu’une ère nouvelle se préparait. Il leur suffisait, pour guérir toutes les maladies, de prononcer sur quelques gouttes d’eau des formules mystérieuses le vent et la pluie obéissaient à leur voix ; l’avenir n’avait pas de secrets pour eux, et ils connaissaient l’art de ne pas vieillir. Cinq cent mille hommes se levèrent en armes à l’appel de ces illuminés qui se disaient envoyés par le ciel ; ils avaient adopté pour signe de reconnaissance une pièce d’étoffe jaune dont ils se couvraient la tête : de là le nom de Bonnets-Jaunes que l’histoire leur a conservé.

Ce ne fut pas sans peine que les troupes impériales triomphèrent de ces rebelles, qui ne reconnaissaient plus l’autorité du souverain, commettaient toute sorte de brigandages et avaient juré la ruine de la société entière, quitte à la reconstruire plus tard sur un nouveau plan. Si les Chinois lisaient les annales de notre Europe chrétienne et civilisée ils croiraient retrouver les descendans de leurs Bonnets-Jaunes dans les millénaires les hussites les Albigeois et tant d’autres sectaires. L’Orient, qui nous a envoyé sa lumière, — ex Oriente lux, — y a aussi mêlé quelques ténèbres. Si j’accorde la priorité aux Chinois, c’est que les événemens auxquels je fais allusion se passaient il y a plus de quinze siècles ; pour la Chine qui est si vieille, cette haute antiquité n’est que le moyen-âge.

La défaite des Bonnets-Jaunes ne ramena pas le calme dans l’empire. Les sectaires avaient été dispersés, leurs chefs avaient péri, mais leurs doctrines vivaient encore dans l’esprit des peuples. Le respect pour les traditions et la foi dans la durée des institutions anciennes, qui ont toujours fait la solidité et la force de ce grand pays, n’exerçaient plus sur les cœurs la même influence. Les mandarins qui avaient tenu tête aux rebelles penchaient à croire comme eux que la dynastie régnante, celle des Han, allait bientôt s’éteindre. Parmi les généraux auxquels l’état devait son salut, il y en avait plus d’un qui cherchait à exploiter à son profit cette croyance populaire. La force matérielle l’emportait sur les idées : aux prophètes succédèrent les prétendans. Chaque gouverneur de province se coupait, dans ce grand empire démembré, une principauté à sa taille, et la féodalité, année de pied en cap, reparaissait sur tous les points du territoire. Pendant cette période d’anarchie, le trône fut occupé successivement par deux ou trois petits princes qui n’avaient d’empereur que le nom. Ils végétaient sans puissance au sein d’une cour corrompue, tenus en tutelle par d’ambitieux ministres, qui prenaient près de ces rois fainéans le rôle de maires du palais. D’autre part aussi, les principautés qui s’étaient formées à la faveur d’une révolution et par suite de guerres civiles n’eurent qu’une durée éphémère ; elles firent retour à l’empire les unes après les autres, à l’exception de deux qui se constituèrent en royaume pour quelque temps encore. C’est du fondateur de l’un de ces deux royaumes, — Sun-tsé, prince de Ou, — que j’ai à vous entretenir, et vous conviendrez que, pour un chinois, son nom n’est pas trop baroque.

Sun-tsé avait de la bravoure, de l’audace ; l’histoire lui accorde quelques traits de ressemblance avec Charles-le-Téméraire, et ses états, comparés au reste du Céleste Empire, ne le cédaient point en importance aux belles provinces que gouvernaient les ducs de Bourgogne. Il reconnaissait encore la souveraineté de l’empereur et l’avait aidé à pacifier des contrées rebelles ; mais, pour prix de ses services, il réclamait le titre de général en chef de la cavalerie, ou, si vous voulez, un rang égal à celui de grand-connétable. La cour, par l’organe du puissant ministre qui l’opprimait elle-même, lui refusa cette satisfaction. « Puisque l’empereur ne veut pas m’assurer le titre que j’ambitionne comme prix de mes services, s’écria le prince de Ou avec colère, j’irai moi-même à la tête de mes troupes le lui arracher de vive force ! »

Il avait prononcé ces menaçantes paroles devant ses mandarins assemblés ; un officier qui demeurait fidèle au souverain ne put les entendre sans frémir. À peine sorti du palais, il se décide à avertir la cour des projets de son maître. Un billet écrit de sa main est confié par lui à un messager qui monte à cheval la nuit et fait route vers la capitale par des chemins détournés ; aux premières lueurs du jour, il arrive sur les bords d’un fleuve où le prince de Ou entretenait des postes militaires pour garder ses frontières. Aucune barque ne se montre sur les eaux ; partout où le courant moins rapide et les flots moins profonds semblent promettre au cavalier un passage facile, les soldats veillent appuyés sur leurs lances, le bouclier sur l’épaule. Les démarches de l’émissaire leur paraissent suspectes ; ils l’arrêtent, et la dépêche qu’il avait cachée dans le pli de sa ceinture tombe entre leurs mains. Le chef du poste ne reconnaissant point sur cette lettre le cachet du prince son maître ; se hâte de la porter à celui-ci. Il arrive au palais hors d’haleine, franchit la double haie des gardes, et, tombant à genoux, remet à Sun-tsé lui-même le mystérieux billet. Le prince rompt le cachet avec empressement ; ces lignes écrites de la main d’un traître allument dans ses yeux un éclair de fureur : il ordonne que l’officier coupable lui soit amené.

— Que vous ai-je donc fait, lui dit-il avec une surprise douloureuse, pour que vous fassiez déjà creuser ma tombe ?

— Sire, répliqua l’officier en balbutiant, j’affronterais pour vous dix mille morts !…

— Non répondit Sun-tsé en lui montra sa dépêche, c’est trop de dévouement ! Vous ne donnerez votre vie qu’une fois, pour expier, votre trahison.

Sur un geste du prince, les gardes saisirent l’officier, et il fut étranglé à l’instant. La famille du supplicié se hâta de prendre la fuite ; d’après les lois chinoises on punit de mort les parens de ceux qui se sont rendus coupables du crime de lèse-majesté. Le cadavre de l’officier resta exposé au milieu du marché pendant tout un jour ; personne n’osait témoigner, en le regardant, ni chagrin ni commisération : Cependant, parmi la- foule sur laquelle planait ce triste trophée de la colère du prince se trouvaient trois cliens du supplicié. Réunis là par hasard, le désir de contempler de plus près les restes de celui dont ils avaient reçu des bienfaits les porta à se rapprocher du fatal poteau. Ils se serrèrent silencieusement la main et s’éloignèrent de ce quartier populeux, où tant d’oreilles pouvaient les entendre. Arrivés hors de la ville, ils donnèrent un libre cours à leur douleur, et jurèrent devant le ciel et la terre de venger les mânes de leur patron. Dès ce moment, ils ne songèrent plus qu’à mettre à exécution leur hardi projet, l’occasion qu’ils attendaient avec anxiété ne tarda pas à s’offrir. Sun-tsé avait ordonné une partie de chasse ; il la faisait en grand, selon l’usage des princes de la Chine, et cet exercice, qu’il aimait passionnément, entretenait dans son ame belliqueuse des instincts de guerre et de conquête. Son armée l’accompagnait tout entière ; l’infanterie marchait en formant un cercle immense dans lequel les tigres et les panthères, traqués par les cavaliers, bondissaient éperdus au milieu des daims et des cerfs. Les lances des fantassins brillaient au soleil sur les flancs d’une haute montagne ; les mandarins à cheval, l’arc à la main,.le carquois sur l’épaule, fouillaient les buissons, au-dessus desquels on n’apercevait que la houppe de soie rouge fixée à leurs casques ; mais le plus actif de tous, c’était Sun-tsé. Monté sur un cheval fleur-de-pêcher, aux jambes fines et grêles, qu’il avait fait venir à grands frais de Tartarie, il galopait en avant de ses officiers, impatient de lancer la première flèche. Le cercle des fantassins commençait à se rétrécir, et le prince traversait un hallier ; quand un grand cerf, à la tête chargée de magnifiques ramures se leva devant lui. Un cri de joie échappa au jeune prince ; mais, comme il se détournait pour plonger la main dans son carquois par-dessus son épaule, il aperçut dans une touffe de bambous trois hommes qui le regardaient debout et immobiles.

— Qui êtes-vous ? demanda Sun-tsé, que faites-vous là ?

— Nous sommes des gardes de votre altesse, répondirent-ils ; nous guettons le cerf !

Sans s’arrêter plus long-temps à les interroger, le prince lâche la bride à son cheval et se penche en avant ; l’animal, au lieu de partir en droite ligne, se cabre, fait un bond de côté et laisse le temps à l’un des trois hommes d’enfoncer sa lance dans la cuisse de Sun-tsé. – A mois les gardes ! crie le prince. – Et, tirant son cimeterre d’une main ferme ; il cherche à parer les nouveaux coups que lui portent les trois assassins. La lame du sabre rencontre le bois de la lance et se brise ; Sun-tsé jette avec colère la poignée inutile : de riches diamans la décoraient, mais il les eût tous donnés pour la pointe d’acier qui venait de voler en éclats. À peine ce premier ennemi l’avait-il atteint, qu’un autre lui décoche une courte flèche dont le fer le blesse à la joue ; le sang coule sur son visage et souille les broderies qui étincellent sur sa tunique. Vaincu par la douleur, il rugit comme un lion ; il arrache courageusement le trait qui lui déchire la face, le pose sur la corde de son arc, et le lance avec un cri de rage à travers la poitrine de l’homme qui l’a frappé. Aussitôt les deux autres se précipitent sur le prince ; avec la pointe et le bois de leurs piques ; ils lui portent de rudes coups. Sun-tsé, qui vient de perdre son sabre, et dont toutes les flèches ont été jetées à terre pendant cette lutte terrible ; n’a pour se défendre que le bois de son arc il s’en fait une arme redoutable et résiste aux attaques de ses deux adversaires. Cependant il a reçu dix coups de lance ; son cheval, criblé de blessures, s’affaisse sur ses jarrets. C’en était fait du prince de Ou, quand un des généraux, surpris de ne plus le voir galoper dans la campagne arriva avec quelques cavaliers sur le lieu du combat. Les assassins, en voyant les cavaliers, avouèrent hautement qu’ils avaient voulu tuer le prince pour venger leur patron mis à mort, et ils tombèrent percés de coups. L’état du prince lui-même réclamait de prompts secours. Le général qui venait de le sauver essuya d’abord le sang qui coulait de ses blessures ; puis, coupant avec son sabre un morceau de sa tunique, il attacha son maître en croupe et l’emmena au palais. Un habile médecin déclara que la flèche dont la pointe avait entamé l’os de la joue de Sun-tsé était empoisonnée ; il espérait guérir le malade, mais à la condition que celui-ci garderait pendant trois mois le repos le plus absolu. « Surtout, disait le docteur, que votre altesse évite tout mouvement de colère ! »

Impétueux et violent comme ’il l’était, le prince de Ou ne pouvait rester trois heures dans l’inaction ; cependant la force de la douleur, plus puissante que les prescriptions du médecin, le retint au lit pendant une vingtaine de jours. Il commençait à se trouver mieux, quand un mandarin qu’il avait envoyé en mission à la capitale revint près de lui ; il le fit appeler aussitôt pour l’entretenir des projets qui fermentaient dans sa tête.

— Eh bien ! lui demanda-t-il, que dit-on de moi là-bas ?

— On a peur de votre altesse à la cour, répondit le mandarin. Le ministre qui gouverne au nom de l’empereur a dit devant votre serviteur en soupirant : Le jeune lion est désormais un rude adversaire ; ses griffes ont eu le temps de croître !

— Ah ! s’écria le prince avec un sentiment d’orgueil, ils me craignent enfin !… Et les conseillers qui entourent cet arrogant ministre, comment me jugent-ils ?

— Comme leur maître ; répliqua le mandarin. Il y en a un cependant qui, par flatterie sans doute, a parlé de votre altesse en termes moins mesurés…

— Qu’à-t-il dit, demanda Sun-tsé ? — Le mandarin gardait le silence n’osant rapporter les expressions trop hardies du conseiller impérial.

— Eh bien ! reprit Sun-tsé, parlez !… ou je regarde votre désobéissance comme une trahison !

— Puisque votre altesse l’ordonne, j’oserai rapporter devant elle ce qu’a dit ce misérable. Il s’est permis de dire, — c’est lui qui parle, que le prince de Ou ne doit inspirer à personne des craintes sérieuses. C’est un étourdi qui ne sait rien prévoir, a-t-il ajouté ; quand il aurait un million de soldats à ses ordres, il n’est pas de taille à prendre le rôle d’usurpateur… Il est hardi, téméraire sur le champ de bataille, mais nul dans le conseil. Un jour, il périra de la main d’un assassin vulgaire.

À ces mots, Sun-tsé, oubliant les conseils du médecin, laisse éclater sa colère ; il s’emporte contre le ministre, qu’il accuse d’avoir soudoyé les trois assassins. Levant les deux mains au ciel, il jure de se rendre maître de la capitale, de tuer le tout-puissant ministre, et de saisir, au milieu du palais, la personne sacrée de l’empereur. Sans attendre que ses blessures soient guéries, il convoque les officiers ; dès le lendemain il voulait dresser le plan de cette nouvelle campagne. Autant il était impatient de recommencer la guerre, autant les mandarins soupiraient après la paix.

— Le médecin a conseillé à votre altesse un repos absolu de trois mois, disaient-ils tous à l’envi ; faut-il, pour un accès de juste colère, compromettre le salut de votre auguste personne ?

— Il y a à la cour un misérable qui m’a insulté, répondait le prince de Ou ; puis-je supporter l’affront que m’a fait un homme de rien ? J’irai à la capitale, vous dis-je, j’irai regarder l’empereur lace à face, pour leur apprendre à tous quel homme je suis !

Les exhortations des mandarins civils et militaires ne produisirent aucun effet sur l’esprit ardent de Sun-tsé. Son orgueil blessé le faisait plus souffrir que les coups de lance et la flèche empoisonnée. Dès le lendemain, il se revêtit de sa tunique brochée d’or, et, rassembla toute sa petite cour dans une galerie ouverte qui s’étendait au-dessus du rempart de sa capitale, et faisait face à la grande rue du marché. Une collation y était servie ; déjà la coupe de vin passait de main en main. Le prince, assis sur un siége élevé, contemplait avec joie la foule qui s’agitait au pied de la galerie avec le bruit d’une mer retentissante : il renaissait à la vie, à l’espérance. Tout à coup, au moment où il allait boire lui-même au succès de sa future campagne, il s’aperçut que les mandarins et les grands officiers, après s’être parlé entre eux à voix basse, quittaient leurs siéges pour descendre dans la rue. Depuis le haut de la galerie jusqu’en bas ; c’était comme un flot ondoyant de tuniques aux broderies éclatantes qui s’écoulait majestueusement et en silence, tandis que le prince demeurait seul à sa place d’honneur.

— Qu’y a-t-il ? demanda Sun-tsé aux gardes debout derrière lui.

— Sire, répondirent ceux-ci ; c’est le magicien Yu-Ki, un immortel, un homme doué de facultés plus qu’humaines, qui traverse la rue ; vos mandarins sont allés lui rendre leurs hommages.

Le prince se penche sur le balcon et regarde : il voit un homme de haute taille, aux cheveux blancs comme la neige, à la barbe argentée. On dirait un vieillard centenaire, et pourtant son visage a la fraîcheur de l’adolescence. Sa main s’appuie sur un bâton blanc et léger comme la tige du chanvre ; ses vêtemens flottans l’enveloppent sans peser sur lui ; il semble qu’ils le soutiennent comme une nuée, comme le plumage soutient l’oiseau. Tout dénote en lui un de ces docteurs de la secte des Tao-ssé qui savent conserver une éternelle jeunesse en se nourrissant du suc de certains plantes mystérieuses. Il se tient de bout au milieu de la grande rue ; les mandarins civils, les conseillers, les généraux ; l’entourent en se proosternant ; les habitans de la ville brûlent des parfums devant lui. Insensible aux hommages qu’on lui adresse, le vieillard lève les yeux au ciel avec un doux sourire.

— C’est un sorcier ! un magicien ! s’écria le prince ; qu’on le saisisse, qu’on me l’amène !

— Seigneur, répondirent les courtisans, qui commençaient à remonter dans la galerie, ce vieillard est né loin d’ici, dans les contrées orientales, mais il a fait tant de voyages dans cette province, que nous le considérons comme un compatriote. Il passe les nuits dans la méditation ; le jour, il brûle des parfums en l’honneur des esprits et enseigne la doctrine des anciens sages. Avec quelques gouttes d’eau sur lesquelles il a prononcé des formules magiques, il guérit tous les maux ; c’est un fait dont tout votre peuple rend témoignage. Nous voyons en lui l’esprit qui protége ce royaume…

— Folies que tout cela ! interrompit Sun-tsé ; qu’on me l’amène !

— Lui, le divin immortel !… répartirent les courtisans. Si votre altesse daignait recevoir ses conseils, faire soigner par lui les blessures qui guettent en péril sa précieuse existence ?…

— On me désobéit ? s’écria le prince en portant la main sur son cimeterre.

Les gardes effrayés allèrent saisir le vieillard : quand il fut devant lui, le prince le regarda des pieds à la tête, et lui dit avec l’accent du mépris :

— Oses-tu bien, en ma présence, pervertir aussi effrontément le cœur de mon peuple ?

— Le pauvre vieillard présent devant vous, répondit le magicien, est le supérieur d’un couvent situé à l’est, dans les montagnes. Il y a près d’un siècle, étant à cueillir des simples dans la vallée, il trouva au bord d’une fontaine un livre magique écrit en caractères rouges. Ce livre enseignait l’art de dompter ses passions, de réprimer ses mauvais désirs ; il contenait aussi toutes les recettes qui sont propres à guérir les maux physiques de l’humanité. Le pauvre religieux les a lues et étudiées ; il a publié les enseignemens qu’il tenait du ciel, converti et guéri les hommes de l’empire, et : cela, sans jamais accepter le plus modique salaire. Comment donc pourrait-il corrompre le cœur ou l’esprit des sujets de votre altesse ?

— Vous n’acceptez aucun salaire ? demanda Sun-tsé, c’est très bien ; mais vous ne refusez ni la nourriture, ni les vêtemens, ni les parfums dont on vous fait l’offrande…Vous êtes un sorcier, un rebelle de la race des Bonnets-Jaunes ; des gens comme vous ont toujours été le fléau de l’empire… Je ne puis, en vérité, vous laisser vivre. — Et il donna l’ordre de décapiter le vieillard.

Un des conseillers du jeune prince lui fit observer que ce docteur se montrait depuis bien des années dans le pays, qu’il y était connu et aimé de tout le monde ; son talent dans l’art de guérir, son désintéressement, sa vie exempte de reproches, lui avaient fait dans la ville même beaucoup de partisans : le mettre à mort, ce serait s’aliéner l’esprit des populations.

— Bah ! reprit Sun-tsé, ce prétendu immortel n’est qu’un grossir montagnard, un paysan hypocrite ; j’ai envie d’essayer sur son cou le tranchant de mon cimeterre.

À ces mots, les mandarins éperdus se précipitèrent aux pieds du souverain ; mais leurs supplications ne servirent qu’à l’exaspérer. Il ordonna de charger de fers le vieillard, de lui mettre la cangue et de le jeter en prison. Résister aux ordres du maître, c’était risquer sa tête : les mandarins se retirèrent sans proférer une seule parole. Toutefois ils ne se tenaient pas encore pour battus ; à peine de retour dans leurs palais, ils dirent à leurs femmes de se rendre en corps près de la mère du jeune prince et de la prier d’intercéder en faveur du divin vieillard. Aussitôt la mère de Sun-tsé fit appeler celui-ci dans ses appartemens.

— Mon fils, lui dit-elle, j’apprends que vous avez fait jeter en prison un immortel vénéré de tous vos sujets. C’est lui, sachez-le bien, qui a donné la victoire à vos armées ; n’a-t-il pas aussi guéri les malades dans tous vos états. Il nous a donc rendu de grands services, à vous, à l’armée, au peuple ; gardez-vous bien de le faire périr.

— C’est un sorcier, ma mère, un homme dangereux, reprit le jeune prince ; il pervertit l’esprit de mes sujets ; n’est-il pas cause que mes propres officiers ne me témoignent plus les mêmes égards et que mes mandarins me refusent obéissance ? Ne m’ont-ils pas laissé seul au milieu d’un banquet pour. aller se prosterner aux pieds de ce vagabond ? Ma voix a-t-elle pu les arrêter ? Encore une fois cet homme me ravit l’affection de mes sujets ! – Et comme sa mère le suppliait de faire grace au vieillard : — Je vous en conjure, reprit-il, n’écoutez pas les vains propos de ces femmes : cet homme doit périr.

Sun-tsé, en quittant sa mère, alla dire aux geôliers de faire sortir le magicien de sa prison. Ceux-ci avaient dégagé le vieillard de sa cangue et délié les chaînes qui chargeaient ses pieds et ses mains car ils le traitaient avec le respect et la tendresse qu’ils eussent témoignés à un père. Cette particularité ne fut pas ignorée du prince, il châtia sévèrement ces geôliers trop sensibles et jugea qu’il était temps d’en finir avec un si étrange prisonnier. Les paroles de sa mère qu’il vénérait, — la piété filiale est la grande vertu des Chinois, — n’avaient rien pu sur lui ; la requête que lui présentèrent collectivement ses mandarins n’eut d’autre effet que de le confirmer dans son dessein.

— Vous êtes versés dans la connaissance des livres anciens, dit-il aux mandarins ; vous savez donc tous quel a été le sort des empereurs et des rois assez fous pour prêter l’oreille aux vaines rêveries de ces fourbes qui prétendent avoir des relations avec les esprits supérieurs ; est-ce bien à vous de donner aux populations de si dangereux exemples ? Cet homme, je vous le répète, a déjà sa place marquée parmi les génies malfaisans ; cessez de signer des requêtes en sa faveur, de promener au bas d’un placet votre pinceau fleuri, car, je le répète, je ferai tomber la tête de ce sorcier !

— Sire, lui dit un conseiller, je sais pertinemment que ce divin docteur a le pouvoir de faire souffler le vent et tomber la pluie au gré de ses prières. Une longue sécheresse désole vos états ; daignez lui ordonner de demander au ciel les eaux bienfaisantes dont les récoltes ont si grand besoin ; s’il réussit, sa grace sera la récompense du service qu’il vous aura rendu.

— Soit, répliqua Sun-tsé que commençaient à fatiguer ces sollicitations réitérées ; soit, je verrai au moins ce que sait faire cet imposteur.

Aussitôt les mandarins courent à la prison ; une seconde fois le divin docteur est délivré de ses fers et de sa cangue. Il arrive, calme et serein, sur la grande place ; son regard souriant ne dénote ni inquiétude, ni rancune, ni colère ; sa démarche est assurée ; seulement le poids de la cange a fatigué son cou, et sa tête penche en avant. Il change de vêtement, fait des ablutions en murmurant quelques prières, puis se tournant vers les mandarins : « Je demande au ciel une pluie salutaire qui sauve le peuple de la famine, dit-il à demi-voix ; cette pluie couvrira le sol à la hauteur de trois pouces, mais moi, je, n’éviterai pas le sort qui me menace !

— Courage, docteur, répondirent les mandarins ; si vous accomplissez un miracle qui puisse convaincre notre maître, il vous respectera !

Le vieillard secoua tristement la tête ; après s’être lié lui-même au moyen d’une longue corde, il se coucha au soleil. Déjà un officier envoyé par le prince était venu déclarer à la multitude que, si à midi la pluie n’était pas tombée, le docteur serait brûlé vif sur cette même place. Le bûcher, formé d’un grand aman, de bois sec ; s’élevait rapidement sous les yeux du magicien ; il regardait sans se troubler les apprêts du supplice, tandis qu’autour de lui les généraux, les mandarins et le peuple, diversement émus ; restaient immobiles dans l’attente de ce qui allait se passer. Les uns, pleins de foi dans la puissance du sorcier, l’encourageaient du geste en lui montrant le ciel prêt à lui obéir ; les autres, partagés entre la curiosité et la crainte, entre le doute et l’épouvante, ne pouvaient contempler sans frémir ce bois sec d’où une parole du prince allait faire jaillir des flammes dévorantes. À peine le vieillard avait commencé ses incantations, tout à coup un vent terrible souffla dans les airs du côté du nord-ouest, les nuages s’accumulaient ; ils s’étendaient sur la voûte du ciel et restaient- suspendus au-dessus de la ville. Sun-tsé, appuyé sur le balcon de la galerie, regardait alternativement les nuées rassemblées dans l’espace et le sorcier couché à terre. Quelques instans s’écoulèrent ainsi ; l’orage planait sur la ville, près de crever, mais sur la poussière on ne voyait pas encore la marque d’une seule goutte d’eau. Le gong retentit ; c’est le signal de midi, et les quinze mille spectateurs réunis sur la place étendent à la fois leurs mains pour s’assurer si la première goutte de pluie va répondre à cet appel fatal. Trois minutes se passent, et le prince fait entendre ces paroles au milieu du plus profond silence : « Sur le ciel je vois des nuées ; mais la pluie bienfaisante se refuse à tomber. Cet homme n’est qu’un imposteur ; couchez-le sur le bûcher. »

On met le feu aux quatre coins des grandes piles de bois ; une masse de fumée noire tourbillonne autour du bûcher et l’enveloppe bientôt, mais l’éclair sillonne les nues amoncelées, le bruit grondant de la foudre ébranle le sol : il tombe des torrens de pluie. En un instant la place du marché, les rues, la ville entière, sont inondés : l’eau s’élevait partout à plus d’un pied. Étendu sur son bûcher, le magicien dit à haute voix : « Nuages, roulez-vous comme un voile ; pluie, cesse de couler. » Et le soleil se montre de nouveau sur le ciel radieux.

La flamme était éteinte. Les mandarins s’élancent à l’envi pour délier le divin docteur et conjurent le prince de reconnaître son pouvoir surnaturel ; mais Sun-tsé, couché dans sa litière, se faisait reconduire au palais sans leur rien répondre, sans même les écouter. « La pluie et le vent, disait-il à demi-voix et, comme pour se convaincre lui-même, la pluie et le vent obéissent au maître du ciel et non aux hommes ! Ces mandarins que j’ai comblés d’honneurs, qui se sont enrichis à mon service, ils me trahissent tous ; ils une tournent le dos pour courir après un fou ! » En effet, les officiers et les grands du royaume, dans l’eau jusqu’aux genoux, entouraient le vieux sorcier et se prosternaient devant lui ; dans leur empresseraient à sauver le magicien, ils ne s’apercevraient même qu’ils crottaient affreusement leurs tuniques de soie. Aussi, quand ils reparurent en la présence du prince, pour lui demander encore la grace du docteur. Sun-tse, ulcéré de leur conduite, les repoussa durement, cinq minutes après, la tête du magicien roulait sous le sabre du bourreau. Au moment où tombait cette tête couverte de cheveux blancs, une vapeur noire, qui représentait assez distinctement une forme humaine, s’éleva doucement dan l’air et s’envola vers l’orient. Sun-tsé la vit de ses propres yeux ; mais, sans prendre garde à la muette admiration de la foule, il fit suspendre au milieu du marché le cadavre décapité, avec cette inscription : — Mis à mort comme magicien et imposteur.

Pendant toute la nuit, le vent souffla avec violence ; le tonnerre gronda, la pluie tombait toujours à torrens. Au matin, on chercha le cadavre du magicien décapité, il avait disparu. Sun-tsé accusa les gardes de l’avoir livré aux mandarins qui voulaient l’ensevelir. « Le peuple va croire qu’il est ressuscité, se disait le prince avec inquiétude ; je veux savoir ce qu’on a fait de son corps. » Il allait sortir, quand il voit devant la grande salle de son palais le magicien en personne qui venait droit à lui, sans toucher la terre, et comme porté par une sombre nuée. Le prince s’arrête et tire son cimeterre pour frapper le fantôme ; tout à coup ses yeux se voilent, et il tombe évanoui. Il se passa plus d’une demi-heure avant que Sun-tsé reprît ses sens. On l’avait transporté dans sa chambre à coucher. Quand il revint à lui, sa mère était à ses côtés ; il lui expliqua la cause de son évanouissement.

— Mon fils, répondit elle, en vous obstinant à lutter contre un immortel, vous vous êtes attiré de grands maux !

— Dès ma plus tendre enfance, dit Sun-tsé avec un sourire, j’ai suivi mon père dans ses expéditions, j’ai abattu des hommes par milliers, comme on coupe le chanvre, des bons et des mauvais : m’en est-il rien arrivé de fâcheux ? Aujourd’hui, pour délivrer mon pays d’une dangereuse influence, j’ai décapité le sorcier : est-ce donc là ce qui pourrait me causer des inquiétudes ?

— Vous avez irrité les esprits, mon fils ; il vous faut faire de bonnes œuvres pour apaiser leur colère.

— Ma vie dépend du ciel, du ciel seul ; que peut contre moi un sorcier mort ?

Voyant que ses exhortations rie serraient à rien, la mère du jeune prince recommanda aux gens du palais de prier et de brûler des parfums pour écarter le péril qui menaçait leur maître. Bientôt Sun-tsé s’endort ; le vent pénètre en gémissant dans son alcôve et éteint la lampe qui brûlait près de lui ; il allonge le bras pour la rallumer… le sorcier est debout auprès du lit. Sun-tsé saisit le cimeterre accroché à son chevet et le lance vers le fantôme ; mais l’arme rend un son métallique et retombe sans avoir fait reculer la vision.

— Toute ma vie je me suis attaché à exterminer les sorciers et les imposteurs, dit Sun-tsé à haute voix ; toi qui es l’ombre d’un être malfaisant, pourquoi oses-tu m’approcher ?

À ces mots, le fantôme disparut comme s’il eût obéi.

Ces scènes violentes étaient autant de crises qui ruinaient la santé déjà si altérée du jeune prince. Pour calmer les inquiétudes de sa mère, il consentait à suivre les prescriptions du médecin et à soigner ses blessures ; mais aux explications qu’elle lui donnait sur la nature des esprits, sur l’existence des êtres supérieurs, sur le pouvoir des magiciens, il répondait toujours : – Je suis un soldat ; mon père, qui m’a appris tant de choses quand il m’emmenait avec lui dans ses lointaines campagnes, ne m’a rien enseigné sur ces matières surnaturelle. Il en riait, et je n’y crois pas plus que lui. — Les pratiques pieuses que sa mère lui conseillait d’accomplir pour expier sa faute et recouvrer sa santé ne le touchaient pas d’avantage. Cependant, quand elle le pria de l’accompagner dans une pagode où elle se disposait à faire un pèlerinage avec toute la cour, il céda par obéissance. Avec quelle joie elle le vit monter en litière et s’acheminer vers le temple ! Il ne s’y rendait pourtant qu’à contre-cœur ; aussi, quand le desservant lui présenta le feu pour allumer des parfums, il remplit ce devoir machinalement, sans intention, sans y joindre un mot de prière. — Peu à peu l’odeur de l’encens et du sandal remplit la pagode ; la fumée sort en tourbillonnant de la cassolette incandescente et monte en décrivant une spirale sur le sommet de laquelle apparaît encore le magicien décapité. Le fantôme, d’abord tout petit, s’allonge à mesure que la fumée s’élève ; il grandit, grandit toujours et touche bientôt la voûte. Sun-tsé quitte brusquement la pagode ; arrivé sous le portique, il heurte ce terrible fantôme qui lui barre le passage, puis recule devant lui et vient à sa rencontre suivant qu’il marche lui-même en avant ou en arrière. — Un sabre ! un sabre ! crie le jeune prince qui était sorti sans armes de son palais ; et il saisit celui d’un de ses gardes. Fou de colère, il se précipite sur le fantôme ; mais le sabre, échappé de ses mains, a frappé un homme près de lui. Le blessé expire en vomissant des flots de sang ; chacun reconnaît avec terreur que cet homme mortellement atteint est celui-là même qui a fait l’office de bourreau et décapité le magicien quelques jours auparavant. — Qu’on l’emporte et qu’on l’enterre ! dit Sun-tsé. Je veux sortir d’ici, partons, partons vite ! – Quand il va pour franchir la grande porte de l’enceinte extérieure du temple, le fantôme se dresse de nouveau devant lui ; mais seul il peut le voir. Les gardes ne comprennent rien aux gestes menaçans de leur maître, qui se rejette en arrière, les yeux hagards, la bouche béante, et semble écarter de la main un invisible ennemi ; ils l’entourent avec sollicitude, tandis que les autres soldats, ceux qui forment la masse du cortége, se pressent aux abords de la pagode. – Mes amis, leur dit le prince, renversez ce temple ; qu’il n’en reste pas pierre sur pierre ! les soldats grimpent sur les toits comme s’ils fussent montés à l’assaut, et enlevèrent les tuiles. Les briques vernies, qui reluisaient au soleil comme les écailles du dragon, sont mises en pièces l’édifice entier semble fondre, sous l’effort de leurs bras. Appuyé sur sa litière, Sun-tsé regarde avec joie cette œuvre de destruction ; il se venge à la fois du spectre et des religieux qui l’ont contraint d’accomplir des cérémonies auxquelles il n’attachait aucun sens. Tout à coup les soldats roulent à terre, poussés d’en haut des murailles par le souffle irrésistible du spectre. — Du feu ! du feu ! s’écrie le prince ébranlé dans son incrédulité par ce prodige terrible, incendiez la pagode ! Le feu dévore l’édifice ; mais, au milieu des flammes, se détache le noir fantôme pareil à une statue de bronze. Il se promène à travers l’incendie, faisant voler : au loin les briques, les pierres, les poutres qui blessent de toutes parts les soldats et les gardes. C’est comme un ouragan qui disperse en tous sens les feuilles mortes, les herbes sèches et les jaunes épis des moissons.

Cette fois Sun-tsé est pris de frayeur ; il se sent vaincu par une puissance surhumaine. On le remporte précipitamment vers son palais ; il fuit escorté de ce qui lui reste de soldats valides, et poursuivi toujours par ce fantôme qui s’attache à sa personne.

À l’approche de la nuit, la terreur du prince redouble : il n’ose affronter les ténèbres entre les sombres murailles de son palais. C’est hors de la ville, en plein air, sous sa tente de combat, qu’il veut essayer de prendre un peu de repos. Un camp de trente mille hommes est armé autour de lui ; qui donc franchira ces lignes épaisses de soldats ? Mais les piques les lances, les longs cimeterres de ses guerriers ne peuvent empêcher le spectre de venir s’asseoir au chevet du prince mourant. Tantôt l’ombre vengeresse se montre décapitée, sanglante et hideuse, pareille au cadavre exposé sur la place publique ; tantôt elle replace sur ses épaules sa tête voilée de longs cheveux blancs, et se meut avec gravité, comme apparut d’abord le magicien, traversant la foule éblouie.

En proie à cette obsession, le jeune prince pousse, durant toute la nuit, des hurlemens et des sanglots. La fièvre le dévorait, il put goûter un instant de sommeil. Aux premières lueurs du jour, sa mère se fit conduire près de lui. — Mon enfant, lui dit-elle, comme vous êtes changé ! — Sun-tsé demande un miroir ; l’altération de ses traits l’épouvante, et levant, avec douleur les yeux sur sa mère : — C’en est fait répliqua-t-il ; puis-je espérer désormais d’acquérir de la gloire et de consolider moi-même le royaume que j’ai toujours à peine fondé ? – Il tenait toujours son regard fixé sur la surface polie où se reflétaient ses traits hâvres et flétris par la souffrance Le miroir qu’il avait à la main ternit insensiblement ; à la place de son propre visage il distingue la figure grave et impassible, du divin docteur, qui le regarde avec un sourire ironique Sun-té rejette loin de lui le miroir ensorcelé, en criant d’une voix étouffée : — Le sorcier ! le sorcier !

— Ce cri rouvrit sa blessure ; il tomba sans mouvement entre les bras de sa mère. Transporté dans son palais, il fit appeler auprès de lui ses frères, afin de s’entretenir avec eux pour la dernière fois. À ce moment suprême, il avait recouvré toute la lucidité de son esprit, toute l’énergie de son caractère. Il adressa à sa famille éplorée des recommandations pleines de sagesse et de prévoyance que l’histoire nous a transmises, et mourut dans sa vingt-sixième année. Le héros qui avait conquis les provinces du sud de la Chine en quelques campagnes, qui méditait d’attaquer la capitale et traitait d’égal à égal avec l’empereur, venait d’être vaincu par un ennemi terrible et implacable.

— Quel ennemi ? demandèrent en chœur les passagers ; le fantôme, l’ombre du sorcier ? Voue croyez donc à la puissance des magiciens comme vos Chinois ?

— Vous m’avez mal compris, répliqua l’abbé en fermant son livre ; il fut vaincu par un ennemi puissant et implacable, disais-je, par le remords d’avoir fait périr, dans un accès de colère et d’orgueil jaloux un pauvre rêveur, un fou innocent !


TH. PAVIE.