Voyage pittoresque dans le Brésil/Fascicule XVII

VOYAGE PITTORESQUE

DANS LE BRÉSIL.


----


MŒURS ET USAGES DES NÈGRES.


Une chose incontestable, c’est que beaucoup d’hommes d’un grand mérite ont écrit sur l’esclavage des Nègres, sans posséder cependant sur cette matière les connaissances exactes qu’ils auraient pu acquérir, soit en voyant les choses par eux-mêmes, soit en examinant du moins avec précaution les rapports d’autrui. Les tableaux chargés ou infidèles qu’ils nous ont faits du malheureux état des Noirs, ont nui à la bonne cause dont ils voulaient assurer le succès ; car le public, averti de l’inexactitude de quelques points, s’est repenti d’avoir fait une si grande dépense de pitié. Avec son défaut ordinaire de mesure et de discernement, il a de suite accordé son approbation aux rapports de ceux que faisait parler l’intérêt, ou qui voulaient se donner une réputation d’esprits forts, en affirmant que l’esclavage n’a rien de pénible ; que non-seulement le sort des Nègres est le seul pour lequel la nature les ait faits, mais encore qu’ils sont tellement heureux que, si les Européens de la classe ouvrière le savaient, il pourrait bien en résulter une concurrence fâcheuse pour les Noirs. Il y avait d’autant plus lieu de s’attendre à ce résultat, que la pitié, chez la plupart des hommes, n’est qu’une impression sensitive, qui a ses jouissances comme la crainte des revenans. Quoiqu’il soit vraisemblable qu’en exposant l’état des Nègres du Brésil sans prévention et sans passion, nous ne contenterons ni les ames compatissantes ni les esprits forts ; nous ne pouvons nous écarter de notre devoir, qui est de rapporter fidèlement ce que nous avons vu.

Il est un fait sur lequel sont d’accord tous ceux qui s’y connaissent et qui ont observé sans prévention : c’est que les esclaves des possessions espagnoles et portugaises du Nouveau-Monde sont infiniment mieux traités que ceux des colonies des autres nations européennes ; leur sort est surtout bien préférable à celui des Nègres des colonies anglaises dans les Indes occidentales. Cette particularité s’explique d’abord en ce qu’il y a entre le caractère des peuples du Nord et celui des peuples méridionaux des différences prononcées, elle s’explique encore au moyen d’autres différences qui existent dans la position des colons eux-mêmes.

Les défauts du caractère national des Espagnols et des Portugais contribuent peut-être, autant que ses qualités, à adoucir la condition des esclaves dans les parties de l’Amérique où se sont établies leurs colonies. Tout homme qui a observé longtemps et avec impartialité ces deux nations doit demeurer convaincu que, quelles que soient les différences qui les distinguent entre elles, la masse du peuple est plus facile à émouvoir et plus véhémente dans ses passions que les nations septentrionales : or il ne peut être question que de la masse, quand il s’agit de comparer entre eux des caractères nationaux. La facilité avec laquelle ces peuples reçoivent toute sorte d’impressions, et la force même de ces impressions, ont leur source dans une sensibilité plus exquise, dans une organisation plus délicate ; qualités qui les préservant de l’impassible rudesse, résultat ordinaire de l’âpreté du climat, contre laquelle il faut que les nations septentrionale luttent sans cesse. Cette rudesse, il est vrai, peut, au moyen de la civilisation, produire les plus nobles vertus, tandis que sous un ciel prodigue de ses biens, l’habitant du Sud n’a pas besoin de faire de ses facultés intimes un emploi journalier, et que, pour cette raison, il semble paresseux et indifférent, jusqu’à ce qu’il soit excité par un événement particulier ; mais quelque échec qu’en doivent éprouver les idées reçues et une vanité peut-être excusable, l’observateur impartial ne pourra s’empêcher de reconnaître que l’habitant du Midi apporte dans ses relations journalières et dans les circonstances ordinaires de la vie une certaine douceur, de la politesse, de la souplesse d’esprit, enfin cette humanité entendue dans le sens le plus large de ce mot et qu’on chercherait en vain dans l’homme du Nord et surtout chez l'Anglais. Le colon portugais et le colon espagnol, qui sont capables des plus grands efforts pour les travaux du corps comme pour ceux de l’esprit, quand la nécessité l’exige ou que des circonstances majeures enflamment leurs passions, n’ont nulle vocation pour cette infatigable activité, pour cette application journalière, que les nations septentrionales mettent au nombre de leurs vertus. Ces colons n’exigent point d’autrui les qualités qu’ils n’ont pas eux-mêmes et, proportion gardée, ils ne demandent pas plus aux esclaves que les exemples qu’ils donnent eux-mêmes ne les y autorisent.

Les travaux des esclaves au Brésil sont à ceux des esclaves des colonies anglaises à peu près comme les travaux des hommes libres de l’Angleterre à ceux des hommes libres du Brésil ou du Portugal. Quelque désavantage que sous d’autres rapports il puisse résulter de ce laisser aller et de cette négligence, elle ne peut manquer d’influer d’une manière favorable sur la condition des esclaves. La liberté qui règne chez les maîtres dans toutes les relations et pour toutes les classes de la société, ne leur est pas moins propice ; elle diminue beaucoup les désagrémens inséparables de la servitude. Enfin, ce qui est d’un plus grand poids dans la balance que les qualités de leurs maîtres, c’est que ceux-ci sont pénétrés des idées les plus religieuses. Il n’y a nul doute que le catholicisme, tel que le pratiquent les Portugais et les Espagnols, ne contribue plus que toute autre chose à rendre l’esclavage supportable autant que peut l’être une condition, aussi opposée à la nature. Ce n’est point ici le lieu d’expliquer pourquoi le christianisme n’a pas eu partout des effets aussi salutaires ? Il suffira de rapporter un fait, c’est que dans les colonies anglaises les ministres du culte anglican ont fait jusqu’à ce jour peu ou même rien du tout pour l’instruction morale et religieuse des esclaves ; et même les efforts de quelques prêtres sectaires, loin d’être favorisés par l’Autorité ou par les colons, ont souvent éprouvé la résistance la plus opiniâtre. Le sort du missionnaire Smith à Demerary sera une tache éternelle dans les annales des colonies anglaises. Cette manière si peu chrétienne d’entendre le christianisme, l’esprit d’aristocratie et le peu de liant que les Anglais apportent dans leurs relations sociales, enfin les spéculations sans fin auxquelles se livre cette nation, rendent plus large et plus profond qu’il ne le serait d’ailleurs le gouffre qui sépare les maîtres des esclaves. Il y a de la part des premiers envers les seconds un mélange d’avarice, de mépris aristocratique des races étrangères, et même d’orgueil religieux : le colon pense que le manque de croyance ou la croyance erronnée de son esclave ne lui donne pas moins que ses vices le droit de l'opprimer et de l’exclure des biens les plus ordinaires de la vie ; il ne daigne pas même réfléchir que lui-même a fait naître ces vices dont il se prévaut, ou du moins qu’il ne fait absolument rien pour les corriger au moyen de la morale et de la religion. Ces remarques ne peuvent paraître sévères qu’à ceux qui ne connaissent pas les débats et les négociations auxquels ont donné lieu, en Angleterre, les refus opiniâtres des colons de faire la moindre chose pour améliorer la condition de leurs esclaves sous les rapports physiques et moraux.

Le colon du Brésil, au contraire, regarde comme son premier devoir d’admettre l’esclave dans la société chrétienne ; s’il le négligeait, rien ne pourrait le soustraire à la flétrissure que lui imprimerait à la fois le clergé et l’opinion publique. La plupart des esclaves sont baptisés sur la côte même de l’Afrique avant leur embarquement, ou le plus tôt qu’il est possible de le faire après leur arrivée au Brésil, et dès qu’ils en ont appris assez de la langue de leurs maîtres pour réciter les principales prières du culte catholique. On ne les consulte pas sur ce point, et l’on regarde leur admission au sein de l’Église comme une chose d’une nécessité reconnue. Jamais cependant on n’a vu d’exemple qu’il ait fallu recourir à la violence pour administrer le baptême à ces esclaves. Ils s’accoutument promptement à regarder cette solennité comme un bienfait ; car les anciens, ceux qui ont déjà été baptisés, traitent les nouveaux venus avec une sorte de mépris et comme des sauvages, jusqu’au moment où ce sacrement les élève jusqu’à eux.

Quoi que l’on puisse dire contre ce genre de christianisme et quelque insuffisant que soit le baptême conféré dans de pareilles circonstances, il demeure toujours certain qu’il y a un rapport direct de la consciencieuse observation des préceptes de l’Église catholique à la bonne conduite des esclaves, à leur valeur morale, à l’humanité des maîtres : avant donc que d’imprudentes clartés viennent leur représenter cette religion comme un assemblage de formes extérieures vides de sens ou comme de vaines superstitions, on aurait droit d’exiger que ces lumières fournissent des garanties très-certaines que non-seulement elles pourront produire à l’avenir de plus salutaires effets, mais encore qu’elles les produiront réellement. Si l’on considère ce que sont les esclaves au Brésil et aux Indes occidentales, et si l’on compare la conduite du clergé dans ces deux colonies, les prétentions du clergé anglican à un plus haut degré de civilisation et de lumières en seront fort compromises. Une vérité reconnue, c’est que les esclaves qui appartiennent à des couvens ou à des corporations ecclésiastiques sont à la fois les plus laborieux, les plus moraux, les mieux nourris et les mieux entretenus. Ce qui les relève encore à leurs propres yeux, c’est qu’ils ont la persuasion qu’ils ne sont pas au service des moines ou des religieux ; ils se disent les serviteurs immédiats des Saints sous l’invocation desquels se trouvent placés les églises et les couvens : ils appartiennent ainsi à S. Benoît, à S. Dominique, etc., ce qui ne contribue pas pour peu de chose à leur faire penser qu’ils sont au-dessus de leurs compagnons d’infortune. Les devoirs de parrain envers le filleul, ayant jeté de profondes racines dans l’opinion publique au moyen des idées religieuses, exercent une salutaire influence sur le sort de l’esclave et lui assurent un ami, un conseil qui écoute toutes ses plaintes ; et qui, s’il ne peut le protéger dans toutes les circonstances, a du moins des consolations pour toutes ses douleurs. Ces devoirs sont tellement reconnus par les mœurs publiques, qu’il est fort rare que le maître serve de parrain à l’esclave : cette qualité apporterait trop de restriction à ses droits et à sa puissance. La position indépendante du clergé dans ces colonies catholiques tourne aussi au profit des esclaves, qui le plus souvent invoquent avec confiance son intervention et ses conseils.

Après ces considérations générales sur l’état des esclaves au Brésil, nous allons entrer dans de plus amples détails sur les diverses situations dans lesquelles les place successivement la singulière destinée qu’ils doivent à leur couleur, tant pendant leur traversée pour l’Amérique, que dans les colonies elles-mêmes.

C’est, sans aucun doute, pendant leur trajet d’Afrique en Amérique que la situation des Nègres est le plus affreuse : il n’est que trop vrai qu’en supposant que pour ce temps, les circonstances soient les plus favorables, leurs souffrances n’en sont pas moins telles qu’aucune description ne serait complète, quand même on oserait abandonner à l’imagination la plus active le soin de peindre ce tableau de ses véritables couleurs. L’artiste ne pourrait être autorisé à représenter de pareilles scènes, s’il n’en adoucissait l’expression autant que possible.

Malheureusement on ne peut se dissimuler (et d’ailleurs l’expérience le prouve) que les mesures prises par les puissances européennes pour réprimer le commerce des esclaves loin de restreindre ce funeste trafic, ont beaucoup empiré le sort des milliers d’individus qui en sont chaque année les victimes. La postérité qui, peut-être, aura sur les caractères et sur le but de la civilisation des idées plus nettes, s’étonnera d’apprendre qu’un phénomène politique, tel que la traite des Nègres, ait pu durer des siècles, sans qu’il se soit élevé la moindre réclamation sur son injustice et sur ce qu’elle a de préjudiciable même aux intérêts des nations qui y participent ; mais elle s’en étonnera probablement moins, elle y croira plus facilement qu’à une autre vérité tout aussi triste, c’est qu’après que les puissances qui prétendent à la civilisation eurent proclamé solennellement que ce commerce infâme était la honte du siècle, il ne fut cependant rien arrêté de positif pour l’anéantir, ni même pour diminuer les maux qui en sont inséparables : c’est que, loin de là, il en est résulté, soit par le défaut de conscience des législateurs, soit par la négligence ou la perfidie de ceux qui devaient faire observer les lois, une espèce de garantie négative, d’assurance d’impunité pour le mal.

Que peut-on dire de plus positif sur la nature et sur les progrès de ces excès, que ce qu’annoncent les résultats eux-mêmes ? On enlève annuellement environ cent vingt mille Nègres de la côte d’Afrique pour le seul Brésil, et rarement il en parvient plus de quatre-vingt à quatre-vingt-dix mille à leur destination. Il en périt donc à peu près un tiers pendant une traversée de deux mois et demi à trois mois. Que l’on réfléchisse à la cruelle impression que doit faire sur le Nègre sa séparation violente d’avec tout ce qui lui est cher, à l’effet que produisent le plus profond abattement ou la plus terrible exaltation de l’esprit réunis à toutes les privations du corps, à toutes les souffrances du voyage, et l’on ne s’étonnera plus de ces affreux résultats. Ces malheureux sont entassés dans un réduit dont la hauteur excède rarement cinq pieds. Ce cachot comprend toute la longueur et toute la largeur de la cale du vaisseau : on les y entasse au nombre de deux ou trois cents, de telle sorte qu’il y a tout au plus cinq pieds cubes pour chaque homme adulte et même des rapports officiels soumis au parlement au sujet de la côte du Brésil, ne permettent pas de douter que dans la cale de plusieurs bâtiments l’espace disponible pour chaque individu ne se trouve réduit à quatre pieds cubes, et la hauteur de l’entrepont n’y excède pas non plus quatre pieds. Les esclaves y sont entassés contre les parois du navire et autour du mât ; partout où il y a place pour une créature humaine, à quelque position qu’il faille la contraindre, on ne manque pas d’en profiter. Le plus souvent les parois sont entourées à moitié de leur hauteur d’une sorte de rayons en planches, sur lesquels gît une seconde couche de corps humains. Tous, et principalement dans les premiers temps de la traversée, ont les fers aux pieds et aux mains, et de plus ils sont liés les uns aux autres par une longue chaîne.

Joignons à cette déplorable situation la chaleur brûlante de l’équateur, la fureur des tempêtes, et cette nourriture inaccoutumée de fèves et de viandes salées, enfin, le manque d’eau, conséquence presque inévitable de la cupidité laquelle on fait emploi du plus petit espace pour rendre la cargaison plus riche, et nous comprendrons pourquoi il règne une si grande mortalité à bord des vaisseaux négriers. Souvent il arrive qu’un cadavre reste plusieurs jours parmi les vivants. La privation de l’eau est la cause la plus fréquente des révoltes des Nègres ; mais à la moindre apparence de sédition on ne distingue personne ; on fait d’impitoyables décharges d’armes à feu dans cet antre encombré d’hommes, de femmes et d’enfans. On a vu, dans l’excès de leur désespoir, des Nègres se lancer furieux sur leurs voisins, ou déchirer en lambeaux sanglans leurs propres membres.

Il ne faut pas oublier que nous ne peignons point ici de rares exceptions, que c’est l’état habituel des bâtiments négriers, que tel est le sort ordinaire des cent vingt mille Nègres que l’on exporte annuellement pour le seul Brésil, enfin que, les choses fussent-elles arrangées pour le mieux, un retard de quelques jours dans la traversée peut avoir les plus terribles résultats. Nous ne citerons ici aucun des nombreux traits d’inhumanité recueillis tous les ans par les croisières anglaises ou par les agens de la société africaine : cela serait absolument inutile.

On ne fait faire de quarantaine régulière aux vaisseaux négriers ni à Rio-Janeiro ni dans aucun autre port du Brésil ; il n’y a d’ailleurs aucune institution spéciale à cet effet. Quelquefois on les oblige à rester plusieurs jours à l’ancre soit dans la rade, soit dans le port ; mais la durée de ce retard paraît dépendre uniquement du caprice ou de l’intérêt de la douane ou du Medico-mor. Il n’y a pas d’ailleurs d’autres mesures de précaution, en sorte que, si les ports du Brésil n’ont jamais été envahis par des maladies contagieuses, c’est un bonheur qu’il ne faut attribuer qu’au hasard ou à la salubrité particulière du climat. Dès que le marchand obtient la permission de débarquer ses esclaves, on les met à terre près de la douane, et là on les inscrit sur les registres, après avoir perçu les droits établis pour l’entrée.

De la douane on les conduit aux maisons de vente, qui sont véritablement des étables : ils y restent jusqu’à ce qu’ils trouvent un acheteur. La plupart de ces étables à esclaves sont dans le quartier appelé Vallongo, auprès du rivage. C’est pour la vue de Européen un spectacle choquant et presque insupportable : toute la journée ces êtres infortunés, hommes, femmes, enfans, sont assis ou couchés près des murailles de ces immenses bâtimens, et mêlés les uns avec les autres ; ou bien, si le temps est beau, on les voit dans la rue. Leur aspect a quelque chose d’affreux, surtout lorsqu’ils ne sont pas encore reposés de la traversée : l’odeur qui s’exhale de cette foule de Nègres est si forte, si désagréable, que l’on a peine à rester dans le voisinage, lorsqu’on n’y est pas encore accoutumé. Les hommes et les femmes sont nus et ne portent qu’une pièce de toile grossière autour des hanches. On les nourrit de farine de manioc, de fèves et de viandes sèches ; les fruits rafraîchissans ne leur manquent pas.

Cette position, toute désagréable qu’elle puisse être, leur semble un véritable adoucissement aux maux soufferts pendant la traversée. Cela explique pourquoi les Nègres ne paraissent pas se trouver fort malheureux dans ces marchés : rarement on les entend se plaindre, et même on les voit accroupis autour du feu, entonner des chants monotones et bruyans, tandis qu’ils s’accompagnent en battant des mains. La seule chose qui paraisse les inquiéter, est une certaine impatience de connaître quel sera enfin leur sort : aussi l’apparition d’un acheteur cause-t-elle souvent parmi eux des explosions de joie ; ils s’approchent alors et se pressent autour de lui pour se faire palper et visiter soigneusement le corps, et quand on les achète, ils regardent leur vente comme une véritable délivrance, comme un bienfait, et suivent leur nouveau maître avec beaucoup de bonne volonté, tandis que leurs compagnons, moins favorisés, les voient partir avec un regret qui n’est pas exempt d’envie. Ceux néanmoins qui sont arrivés sur un même vaisseau restent plus étroitement liés, et le devoir de s’aimer et de se secourir est fidèlement observé entre ces esclaves, que l’on appelle molungos. Malheureusement, quand on vend des esclaves, on tient rarement compte des liens de famille. Arrachés à leurs parens, à leurs enfans, à leurs frères, ces infortunés éclatent parfois en cris douloureux ; mais, en général, le Nègre fait preuve dans ces circonstances d’une telle indifférence ou d’un tel empire sur ses sentimens, qu’on ne peut que s’en étonner, et qui semble surtout inexplicable, quand on rapproche cette conduite de l’attachement qu’ils témoignent dans la suite pour ceux auxquels ils sont liés par le sang.

Le premier soin de l’acheteur est de procurer à son nouvel esclave quelques vêtements qui lui plaisent : la toile bigarrée qu’on lui noue autour des hanches, la veste de laine bleue et le bonnet rouge qu’on y ajoute, ne contribuent pas peu à rendre plus agréable la transition du Nègre vers son nouvel état. On lui donne encore une grande couverture de laine grossière, qui lui sert à la fois de couche et de manteau, et dont les couleurs tranchantes, le jaune et le rouge, lui plaisent beaucoup. On a soin aussi, pendant le voyage du marché à la plantation, de maintenir les esclaves en bonne humeur, en les traitant et en les nourrissant bien. Souvent on voit arriver à la halte, appelée Rancho, le colon, qui prend en croupe l’esclave fatigué, ou qui conduit par la bride le cheval qui le porte.

À l’arrivée dans la plantation on confie l’esclave à la surveillance et aux soins d’un autre plus âgé et déjà baptisé. Celui-ci le reçoit dans sa hutte et cherche à lui faire, peu à peu, prendre part à ses propres occupations domestiques ; il lui apprend aussi quelques mots portugais. Ce n’est que quand le nouvel esclave est entièrement rétabli des suites de la traversée, qu’on commence à le faire participer aux travaux agricoles des autres. Alors c’est son premier protecteur qui l’instruit, et pendant long-temps encore on a égard à son inhabileté ou à sa faiblesse. Toutes ces précautions allègent beaucoup l’entrée de l’esclave dans sa nouvelle condition ; il n’y a donc pas lieu de s’étonner, si les Nègres sont en général assez contens et s’ils oublient bientôt leurs affections antérieures. Cela est d’autant moins surprenant, qu’il en est beaucoup parmi eux qui ont été esclaves dans leur patrie, où on les traitait plus mal qu’en Amérique.



----


Navio negreiro - Rugendas 1830.jpg
NÈGRES À FOND DE CALLE.


Rugendas - Voyage pittoresque dans le Brésil, fascicule 17, trad Golbéry, 1827 (page 13 crop).jpg
DÉBARQUEMENT.


Rugendas - Voyage pittoresque dans le Brésil, fascicule 17, trad Golbéry, 1827 (page 15 crop).jpg
MARCHÉ AUX NÈGRES.


Slaves resting by Rugendas 01.jpg
TRANSPORT D’UN CONVOI DE NÈGRES.


Habitação de Negros. Rugendas.jpg
HABITATION DE NÈGRES.