Voyage pittoresque dans le Brésil/Fascicule XV

VOYAGE PITTORESQUE

DANS LE BRÉSIL.


----


VIE DES EUROPÉENS.


Les révolutions politiques et les événemens qui depuis quelques années se sont succédé au Brésil, et dont Rio Janeiro a été souvent le théâtre, ont eu des résultats fort remarquables ; mais l’un des plus importons, celui peut-être qui frappe le plus l’observateur, c’est l’intérêt toujours croissant que prennent les habitans du pays à toutes les questions dont la solution peut exercer quelque influence sur l’état intérieur ou sur les relations extérieures du Brésil. Cet intérêt se manifeste librement et sans aucune contrainte, et si l’on compare ces nouvelles habitudes avec l’ancienne obéissance passive, avec cette muette soumission à tous les ordres venus de la métropole, sentimens qui était le caractère dominant de toutes les colonies des États de l’Europe, et surtout de celles de l’Amérique méridionale, on ne niera pas que l’esprit d’examen et de discussion ne se soit mis à la place du respect aveugle qu’on professait pour la supériorité de la métropole, et que ce ne soit là un des traits caractéristiques des mœurs de Rio Janeiro. Les habitans de toutes les classes se livrent aux conversations politiques, et dans leurs groupes on voit des ecclésiastiques, des officiers, des négocians, des ouvriers. S’ils ne sont pas toujours très-instruits du sujet dont ils parlent, toujours est-il qu’ils font preuve de zèle, de raison, d’esprit, et qu’ils expriment leur pensée avec beaucoup de facilité. Chez les peuples méridionaux ces discussions en pleine rue rappellent assez bien la vie publique des anciens ; elles forment l’opinion, elles l’expriment. Mais, comme on peut bien le penser, il existe au Brésil, comme en Europe, différentes manières de voir sur ces réunions. Que les puissans du jour soient incommodés parfois du progrès sans cesse plus sensible de l’esprit d’investigation, du besoin qu’éprouvent les citoyens de se communiquer leur pensée sur des événemens et sur des mesures dont les suites bonnes ou mauvaise agissent sur tous les membres de la société, cela est tout simple ; mais du moins ils ne devraient pas oublier qu’ils ont eux-mêmes donné l’impulsion à ce mouvement, et qu’aujourd’hui il serait difficilement en leur pouvoir de l’arrêter. Nous n’examinons pas jusqu’à quel degré cette observation est vraie pour l’Europe elle-même ; mais l’application en est éminemment juste pour les colonies espagnoles et portugaises. Les habitans du Brésil ne songeaient pas à se mêler des affaires publiques, ni à juger les actes de leurs dominateurs ; ce sont les gouvernement de l’Europe qui les y ont provoqués, en s’adressant dans des proclamations, dans des articles officiels, au peuple, et à l’opinion, qui peut-être jusqu’alors n’avait pas même le sentiment de sa propre exigence.

Cet esprit public agit dans le sud d’une manière encore plus puissante que dans le nord ; encore bien que la presse, que l’écriture même n’y soient pas libres, les discours y sont plus animés et les réunions plus fréquentes. La Porte du soleil à Madrid, le Rocio de Lisbonne, et la place du même nom qui est devant le palais de Rio Janeiro, sont pour la vie intellectuelle des centres d’action dont l’importance ne peut être appréciée dans les froides contrées du nord. Du reste il n’est pas étonnant que l’opinion publique se prononce plus favorablement pour le gouvernement actuel à Rio Janeiro que dans aucune autre partie du Brésil. Non-seulement la présence de l’empereur et de la cour procurent à la capitale de grands avantages matériels, dont sont privées les autres parties de l’empire, mais le personnel du jeune prince est tel, qu’il lui assure une popularité méritée toutes les fois qu’il se montre au public. On rapporte de lui un trait qui explique l’enthousiasme d’une grande partie de ses sujets. En 1822 il apprit que des troubles agitaient la province de Minas Geraes ; aussitôt il monta à cheval, et, suivi de plusieurs aides-de-camp, courut au siège de la sédition. Quoiqu’il n’eût point amené de troupes, sa présence seule suffit pour apaiser le désordre ; après cela il revint en quatre jours et demi de Villa-Rica à Rio Janeiro, parut au théâtre, et le premier annonça au public étonné la nouvelle de la cessation des troubles. En la même année, lorsque les troupes portugaises refusèrent de s’embarquer pour Lisbonne, il ne montra ni moins de prudence dans ses mesures, ni moins de résolution dans l’exécution ; à la tête de la milice, il les obligea de passer sur la rive opposée ; ensuite il leur coupa les vivres, se rendit à bord d’une corvette qui était à l’ancre tout près du rivage, et n’en descendit que quand tous les Portugais furent embarqués. On le vit même pointer un canon, et prendre la mèche de la main d’un artilleur pour faire feu à la moindre résistance. A la dissolution de la première assemblée représentative, ce qu’on put lui reprocher, ne fut pas le défaut d’énergie.

Si ce prince, qui a donné des preuves si évidentes de sa fermeté et de son infatigable activité, ne s’abandonne point à des conseillers ignorans ou malveillans, s’il ne sépare point ses intérêts de ceux des Brésiliens, s’il ne les sacrifie point à l’influence étrangère, s’il observe le progrès de l’opinion publique, s’il honore ses représentans et s’il les écoute, son règne, lors même qu’il ne serait pas en son pouvoir de satisfaire tous les vœux, marquera l’une des plus mémorables et même des plus glorieuses époques de l’histoire du Nouveau-Monde.

Il est un objet qui, malgré l’importance extraordinaire dont il peut être pour le Brésil, n’est pas traité par le gouvernement avec toute l’attention qu’il mérite : c’est la colonisation du pays par des Européens. Les avantages qui en résulteraient pour l’Etat sont trop évidens pour qu’il soit besoin de les énumérer. Plus que tout autre moyen cette colonisation accélérerait la civilisation et la dirigerait. Nous n’indiquerons qu’une des faces de la question, parce qu’on ne paraît pas y avoir fait assez d’attention : c’est l’influence que l’accroissement de la population des blancs dans le Brésil, et en général dans le Nouveau-Monde, exercera nécessairement sur l’état des noirs et des esclaves. Evidemment cette influence aurait, un jour, pour résultat l’abolition de l’esclavage, sans qu’il y eût à redouter ni secousse ni danger. En effet, si la prépondérance du nombre appartenait aux blancs, elle diminuerait par là-même les dangers de l’émancipation des noirs, dangers qu’au surplus l’on a peut-être de beaucoup exagérés. D’ailleurs la concurrence du travail des hommes libres enchérit toujours le travail des esclaves, et diminue par conséquent les avantages du système de l’esclavage de manière à en rendre l’abolition désirable pour les maîtres eux-mêmes. Malheureusement le mauvais succès de tous les essais de colonisation a créé un préjugé très-défavorable à toute entreprise semblable, non-seulement dans l’esprit du gouvernement brésilien, mais encore dans le public européen, et surtout en Allemagne. Qu’il nous soit donc permis d’exposer rapidement les cause de ce peu de succès, afin d’assurer aux entreprises futures une issue plus favorable.

Il n’est pas étonnant que ceux qui ont été victimes de ces entreprises cherchent les causes de leur mésaventure partout, excepté dans leurs propres défauts ; il n’est pas étonnant non plus que le public se soit laissé égarer par leurs plaintes au point de concevoir des idées entièrement fausses. Nous sommes sûr néanmoins de l’assentiment de tous les connaisseurs et de toutes les personnes impartiales, quand nous dirons que ces hommes déçus dans leurs espérance ne font qu’expier leurs propres vices et leurs extravagances, et que les reproches qu’on a faits au gouvernement du Brésil, sont absolument dénués de fondement. Ce gouvernement est consciencieux observateur des engagement qu’il prend dans les lettres émanées de lui et reconnues comme telles ; mais quand les émigrans ajoutent foi aux mensonges des agens inférieurs et des rédacteurs, c’est leur propre faute s’ils se voient trompés dans leur attente ; et d’autant plus qu’ils ne manquent pas à cet égard d’avertissemens des autorités de leur pays. Quiconque va au Brésil pour y faire fortune rapidement et sans peine, quiconque y arrive sans argent et sans capacité, se fiant uniquement aux secours qu’il attend du gouvernement, court à une perte certaine. Au contraire, lorsque l’on part avec la ferme résolution de consacrer quelques années à un travail assidu et de renoncer à tout ce qui n’est pas de première nécessité ; lorsqu’on est capable d’exécuter ce projet ; enfin, lorsqu’on fait abnégation des idées et surtout de l’orgueil européen, et qu’on ne craint point de demander des instructions aux indigènes, on peut se tenir assuré, qu’à moins de malheurs extraordinaires, on aura conquis pour soi et pour les siens une position au-dessus du besoin. Le travail soutenu peut conduire même à l’aisance, rarement ou jamais à la richesse. On conçoit que pour cela même il faut un petit capital, surtout pour le campagnard, qui paie ordinairement son expérience assez cher avant d’avoir accommodé ses idées européennes au pays où il est. L’avenir de l’ouvrier est plus favorable, car on paie son travail fort cher ; mais, d’un autre côté, il est exposé à des tentations plus grandes de dissiper ce qu’il a facilement gagné, et de s’abandonner à l’influence du climat et aux séductions des ports de mer. Le choix des cantons est aussi d’une grande importance pour les nouveaux colons ; car pour la plupart d’entre eux l’une des principales causes de ruine est de s’être établis dans les régions humides des côtes, où la nature sévère des tropiques ne tarde pas à les abattre, tandis que les provinces de l’intérieur, qui sont plus élevées, conviennent mieux à la culture européenne, et notamment San Paulo. Pendant que nous cherchons à prouver que ces sortes d’entreprises peuvent réussir, il nous faut encore ajouter ce conseil, que quiconque en Europe conserve l’espérance de gagnée son pain à la sueur de son front, y demeure et se contente de ce qu’il a.

L’essai tenté par le gouvernement, d’introduire au Brésil la culture du thé au moyen d’une colonie de Chinois, mérite une mention particulière. À la vérité, cette tentative n’a eu jusqu’à présent que des résultats insignifians ; mais les résultats ne pouvaient pas être fort grands en aussi peu de temps. Il n’y a d’ailleurs aucune raison de désespérer de la réussite des entreprises de ce genre. Les conséquences heureuses que peut amener la culture du thé au Brésil, l’influence qu’elle peut exercer sur le commerce du monde entier, sont telles, qu’on trouverait difficilement un sujet plus digne des méditations du gouvernement. Que l’on veuille bien considérer que l’Angleterre à elle seule importe pour plus de trois milions sterling de thé de Chine, et que cet article se paie principalement en piastres, et l’on verra que l’Orient est le gouffre où s’engloutissent la plupart des métaux précieux qui d’Amérique viennent en Europe. La cause de la crise extraordinaire qui s’est manifestée, il y a quelque temps, dans le commerce de l’Angleterre et de toute l’Europe, quant au numéraire, n’est pas douteuse : c’est, d’une part, que les métaux précieux n’affluaient plus dans nos contrées comme autrefois ; de l’autre, que l’Orient continuait à les absorber. La naturalisation du thé au Brésil promet de changer entièrement ce système de commerce si funeste à l’Europe. Dès que l’Europe pourra obtenir du Brésil tout le thé dont elle aura besoin, ou du moins la plus forte partie de sa consommation, elle ne sera plus obligée de l’acheter au prix de métaux précieux. En compensation des valeurs immenses qu’elle achète, elle enverra des marchandise au Brésil. Alors s’arrêterait l’écoulement du métal vers l’Orient, et l’industrie recevrait une impulsion nouvelle et de l’augmentation des capitaux, et de l’augmentation des importations. Les avantages qui résulteraient de cet état de choses pour le Brésil sont évidens. Nous nous bornerons à observer que du Brésil aussi partent pour l’Orient de grandes sommes de métal, ce qui jette dans sa valeur des vicissitudes fâcheuses et souvent une hausse subite et disproportionnée.

C’est surtout à l’ancien ministre, comte de Linhares, que l’on doit les essais tentés jusqu’à ce jour pour la culture du thé. Il y a quelques années, il fit venir beaucoup de plantes et quelques Chinois pour les soigner, et il établit une plantation derrière le Corecovado, au bord du petit lac Lagoa Rodrigo das Freitas, non loin du Jardin des plantes. En 1825 le nombre des arbustes à thé était de six mille ; ils sont plantés par rangées à trois pieds de distance les uns des autres, et réussissent à merveille. La floraison dure de Juillet à Septembre, et les semences mûrissent complètement. Trois fois par an on choisit les feuilles à cueillir, et on les sèche sur des fours d’argile, en ayant soin de les séparer selon les différentes espèces comme cela se pratique en Chine.

Néanmoins on reproche justement à ce thé de n’avoir point le goût fin et aromatique des espèces de première qualité de la Chine ; on le trouve au contraire d’un goût âpre et terreux. Ce défaut s’explique aisément par cette circonstance, que cette plante n’est pas introduite au Brésil depuis assez long-temps pour s’y bien acclimater, et l’on a quelque raison d’espérer qu’avec des soins prolongés et soutenus le thé acquerra toutes ces qualités que l’on estime dans celui de la Chine. Des hommes bien instruits pensent que le goût terreux tient à ce qu’on ne sait pas bien traiter les feuilles après la récolte, surtout en ce qui concerne la dessiccation. À les entendre, on n’a pas eu assez de soin dans le choix des Chinois qu’on a fait venir pour cette culture. On comprendra aisément combien il importe que ce choix ne porte que sur des Chinois qui dans leur patrie se sont déjà livrés à la culture du thé et en ont acquis l’expérience. En agir autrement, serait tomber dans l’absurde ; ce serait comme si l’on faisait venir au Brésil un paysan du Holstein pour y introduire la culture de la vigne. Quelque ridicule, quelque nuisible que doive être une pareille balourdise, il ne paraît pas néanmoins qu’on l’ait évitée entièrement.

Le nombre des Chinois établis près du Lagoa de Rodrigo Freitas et à la plantation de Santa Cruz est d’environ trois cents, et dans ce nombre il n’y en a que fort peu qui se livrent à la culture du thé ; il y a parmi eux beaucoup de courtiers et de cuisiniers. Les Chinois s’accommodent fort bien du climat du Brésil, et plusieurs d’entre eux s’y sont mariés. On pourrait se demander s’il ne serait pas d’un grand avantage pour le pays d’avoir de plus grandes colonies de Chinois, si le gouvernement ne devrait pas en favoriser l’établissement ? Ce qui appelle une sérieuse attention sur cet objet, c’est le succès toujours croissant des colonies de cette nation dans les possessions anglaises de l’Australie.

Nous ne terminerons pas cette courte esquisse sur les mœurs des habitans de la capitale du Brésil et de ses environs, sans dire quelques mots de ce qu’il y a de plus agréable dans leurs habitudes : nous voulons parler de la manière dont les habitans les plus aisés vivent à la campagne. On imaginerait difficilement quelque chose de plus attrayant que ces maisons éparses, que l’on voit principalement au sud de la ville, sur le rivage de Catete et Botafogo, puis sur le penchant de la montagne et dans les vallées qui s’ouvrent vers la baie. Il en est une surtout qui, remarquable déjà et par sa situation et par le goût qui règne dans son architecture, mérite encore d’être distinguée, parce qu’elle a été long-temps la résidence d’un homme qui s’était sauvé sur ce rivage hospitalier pour échapper à l’immense naufrage de notre siècle. Là, au milieu de la végétation vigoureuse du Nouveau-Monde, il rappelait le pilote qui, nouveau Prométhée, gémissait attaché à la roche dépouillée. Puissent tous les infortunés, sur lesquels la vieille Europe exercera désormais le droit de bris et de naufrage, trouver dans le Nouveau-Monde un avenir doux.


CONVOI DE DIAMANS PASSANT PAR CAÏETE


LAVAGE DU MINERAI D’OR


CHASSE DANS UNE FORÊT VIERGE.


COLONIE EUROPÉENNE PRÈS DE ILHÉOS


PLANTATION CHOINOISE DE THÉ,
dans le Jardin Botanique de Rio Janeiro.