Voici des ailes !/10

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X


Le lendemain et le surlendemain ils ne parlèrent point de tout cela. Ils s’abandonnaient, comme des convalescents, aux soins de la nature et aux bienfaits des heures qui passent. Leurs paroles et leurs gestes étaient imprégnés de douceur. Les émotions les plus simples les troublaient jusqu’au plus profond de l’âme.

Ils avaient pénétré dans une région moins âpre et moins fatigante, où jaillissent, comme des volcans figés en pleine éruption, Fougères et Vitré, cités de rêve et de cauchemar, chaos informes et splendides de murailles séculaires, de donjons farouches, de tourelles, d’églises, de falaises, de jardins en terrasses. C’est en allant de l’une à l’autre que Pascal rompit enfin le silence dont ils entouraient leur blessure, et ils furent tout étonnés de la voir guérie.

— Madeleine, vous ne m’en voulez pas ?

— Je ne me souviens même pas de vous en avoir voulu, Pascal.

— Moi aussi, j’oublie mes torts en même temps que j’oublie la cause de ma souffrance…

Il s’interrompit :

— Est-ce bien moi d’ailleurs qui souffrais ? non, c’est le vieil homme qui restait en moi. On le torturait dans sa vanité de mâle, on lui prenait sa femme, c’est-à-dire sa chose, son bien, et il criait, le malheureux. J’avais honte de ma bêtise et de mon injustice et de mon crime envers vous, mais lui, perdait la tête et se tordait de rage. Oh ! mon amie aimée, c’est vous qui l’avez tué, l’autre jour, d’un simple geste. Il me semble que j’étais aveugle et que votre beauté m’a ouvert les yeux très grand pour voir la beauté de votre chair, et c’est comme si j’avais vu à la fois tout ce qui est beau et noble dans le monde. Dès lors j’étais sauvé.

— Il me faut donc vous aimer encore plus, dit-elle en souriant, puisque je vous ai fait du bien ?

Ils s’aimèrent davantage, ils s’aimèrent avec reconnaissance, avec l’attendrissement de ceux qui ont pleuré l’un auprès de l’autre. Ils allaient à travers le pays comme deux compagnons que rien ne pourrait plus séparer. Et à chaque métamorphose du décor environnant, ils s’imaginaient que quelque chose s’ajoutait à eux. Pascal s’écriait :

— Comme je comprends le bienfait de cette vie, et le progrès de son action sur nous ! Elle a d’abord brisé une à une, toutes les chaînes qui nous embarrassaient et réduit en poussière les mensonges de notre passé. À chaque tournant de route nous laissions un peu de nous. Cela se détachait à moitié, traînait un instant dans notre sillage, et puis tombait comme une loque inutile. Le dernier lambeau, celui qui tenait le plus à mon sang et à ma chair, vous m’en avez délivré l’autre jour, Madeleine. Et maintenant, dans le grand espace vide et purifié qui s’ouvre en nous, affluent des choses nouvelles et claires, de la bonté, de la grâce, de l’indulgence, de la sérénité, et de l’amour, Madeleine, de l’amour surtout.

Ils marchaient sous les arceaux d’une vieille église en ruines. Il lui dit lentement, les mains sur ses épaules :

— Je vous promets que je ne souffre plus, je vous promets que je suis parfaitement heureux. Cela m’est égal que Régine soit la maîtresse de Guillaume. J’ai d’abord été pris au dépourvu et j’ai souffert dans ma vanité d’homme, dans mes préjugés, dans ce que j’ai de plus étroit et de plus mesquin. Et cependant il fallait que déjà je fusse bien meilleur et bien régénéré puisque ma souffrance ne m’a conduit à aucun acte. Je n’ai pas cessé de savoir que je traversais une crise d’où je sortirais maître de moi. J’en suis sorti… je n’ai plus de rancune… à peine un peu de tristesse à lui découvrir des instincts équivoques et des allures trop légères.

Mais il s’écria :

— Après tout, elle a raison ! Si son instinct d’amour est de se livrer complaisamment aux caresses de celui qui la désire, elle a raison de s’y livrer. Si son instinct de femme ne se contente pas des hommages d’un seul homme, elle a raison de se montrer à moitié nue aux vagabonds des chemins. Qu’elle soit ce qu’elle est, comme je suis, moi, ce que je suis. C’est notre droit à tous deux.

Ils eurent de ces heures où l’on aime la vie comme un bien inappréciable. La joie de leurs muscles invincibles les exaltait. La volupté de conquérir indéfiniment la nature leur dormait la sensation d’une royauté sans bornes. Elle s’abandonnait à eux comme une maîtresse. À l’ombre des forêts, à la lumière des plaines, à l’aurore, au crépuscule, à la nuit, c’étaient d’ardentes et continuelles noces. Ils l’absorbaient comme un breuvage délicieux. Ils se l’assimilaient comme une substance salutaire. Par leur ouïe, par leurs narines, par leurs yeux, par leur peau, par tous leurs sens exaspérés, ils jouissaient de la défaillante amoureuse. Les champs paisibles, les senteurs des herbes mouillées, les rouges couchers du soleil, les blancs clairs de lune, tout cela ne s’aspire-t-il pas en une gorgée d’air ? Oh ! l’incomparable jouissance !

Et le flot du désir aussi jaillit en eux, dans la délivrance de tous leurs instincts et dans l’invasion des forces naturelles. Ils désirèrent parce qu’ils étaient jeunes et vrais, et parce que la vie des choses, des bêtes et des plantes est un épanouissement perpétuel du désir. Pascal se souvenait de la splendeur de Madeleine, et ses yeux évoquaient la vision blanche et harmonieuse, et ses mains se courbaient avidement selon les formes adorables. Et il semblait à Madeleine que nul vêtement ne pouvait plus s’opposer aux mains et aux yeux de Pascal. Elle était nue, et il la regardait, et il la caressait.

Ils aimaient le péril des doigts enlacés, des bouches proches, des haleines qui se confondent, des corps qui se cherchent et qui s’aguichent sous la garde éperdue des volontés. Ils aimaient la douleur âcre de la jalousie. Pascal murmurait en tremblant :

— Non, je n’ai pas oublié les baisers de Guillaume sur les bras et les épaules de Régine ; non, je n’ai pas pardonné le jeu de ses mains sur son dos. Et j’en souffre, vous entendez, Madeleine, j’en souffre… parce que je me représente le passé, les heures d’intimité où il vous câlinait de la sorte, lui, avec les mêmes mains, avec les mêmes lèvres… et que vous vous abandonniez comme Régine, heureuse comme elle, j’en suis sûr, frissonnante comme elle !…

En vain Madeleine protestait. Il ne la laissait pas achever :

— Taisez-vous, taisez-vous… ne pensez pas à cela…

Comment y aurait-elle pensé ? Dans l’éveil de ses sens et dans l’élan de toute sa chair vers les fortes caresses, comment se fût-elle même rappelé ses malentendus avec Guillaume ? La présence de Pascal la troublait sans qu’elle pût s’en cacher. S’étant promise à lui, elle tressaillait au moindre de ses gestes, anxieuse à la fois et prête à l’accueillir. Et Pascal dut s’enfuir souvent, tellement il devinait son attente, sa prière éplorée et silencieuse.

L’heure approchait. Ils en avaient l’intuition affolante. Ils seraient l’un à l’autre. Où ? Quand ? ils ne savaient pas… Mais, en vérité, ils ne doutaient point que l’heure approchât.

Et ils allaient en toute hâte, comme s’ils eussent espéré que cette allure les conduirait plus vite au bonheur. Le désir multipliait leur énergie. Ils étaient indomptables. Et il accroissait aussi leur puissance d’émotion jusqu’à l’extase, jusqu’à les rendre incapables de séparer les unes des autres leurs sensations.

— Il n’y a plus rien en moi que de la vie, s’écriait Pascal, de la vie qui fermente, de la vie qui bouillonne comme de l’eau. Je me sens dans la vie qui m’entoure comme un bloc de vie qui passe, plus intense et plus vibrant. Tout se rapporte à cela. Le bruit égal de la chaîne, c’est le bruit d’un cœur qui bat, et le bruit discret des roues sur le sol, c’est le bruit du sang dans les veines.

Pour mieux s’unir, ils se plaisaient à rouler côte à côte, le bras de chacun appuyé à l’épaule de l’autre et la main presque autour de son cou. Il leur semblait alors respirer de la même poitrine et vivre d’une seule vie. Et il leur semblait aussi porter leur grand amour comme sur un socle triomphal.

Une fin d’après-midi, ils traversèrent tous quatre les rues de Rennes. Jugeant la ville d’un intérêt médiocre, ils choisirent, au-delà, une auberge que recommandait son jardin spacieux. Le repas s’effectua suivant une sorte de règle qui tendait à s’accentuer depuis quelques jours. On y mangea rapidement et on n’y parla guère. Ils agissaient comme deux couples étrangers. Et cela s’était établi de façon si progressive qu’ils n’en apercevaient point la bizarrerie.

Le soir on se coucha tôt. Or, au bout d’une heure, dans le silence de l’hôtel endormi, Guillaume se glissa le long des murs du corridor, où vacillait la lueur d’une lanterne. Par sa porte entre-bâillée Pascal le vit s’arrêter à l’extrémité du couloir. Une porte s’ouvrit, c’était celle de Régine. Il se rua, comme un fou. Mais, au passage une main le saisit. Des mots haletants furent échangés. Tout à coup, à son insu, il se trouva dans la chambre de Madeleine.

Elle lui dit sévèrement :

— Voilà bien des soirées que je veille ainsi… j’étais si sûre que vous les espionniez.

— Il est auprès d’elle, balbutia-t-il, elle est sa maîtresse.

— Eh bien quoi ? demanda Madeleine.

Il hésita un moment. L’incohérence de ses gestes et de ses regards trahissait un combat suprême. Elle vit ses poings crispés, les veines gonflées de ses tempes, et des fibres de sang qui rayaient ses yeux. Qu’allait-il dire ? Qu’allait-il faire ?

Elle s’assit, épuisée par son effort. D’ailleurs elle était lasse de lutter. Plutôt que de le devoir encore à des prières, à des larmes ou à des menaces, elle préférait le perdre. Il fallait qu’il triomphât seul, par la toute-puissance de son amour et l’affranchissement de ses bons instincts.

Ils restèrent longtemps immobiles. Et plus les minutes s’accumulaient, plus Madeleine se rassurait sur le dénouement. Elle les compta, ces minutes, seconde par seconde, avec la volonté tenace qu’il s’en ajoutât d’autres, beaucoup d’autres, où Pascal demeurerait de la sorte, impassible, de plus en plus indifférent à ce qui se passait en dehors d’elle et de lui. Toute son énergie d’amoureuse se réduisait à ce vœu d’immobilité et d’attente. Mais soudain elle fut prise, emportée vers le lit comme une proie, et Pascal la serrait contre sa poitrine, l’étreignait à la briser et murmurait ardemment :

— Madeleine, Madeleine, sois à moi, pourquoi tarder davantage ? C’est de la folie, puisque je t’aime et que tu m’aimes.

Elle se débattait. Sous l’assaut furieux des baisers qui heurtaient ses joues et son menton, elle ne songeait qu’à dérober ses lèvres aux lèvres avides. Il se désespéra.

— Madeleine, tu t’es promise… rappelle-toi… « je serai tienne quand l’heure sera venue »… l’heure est venue, Madeleine.

Son souffle, son désir, la brûlaient. Elle se sentit sans force contre lui. Vaincue, elle lui dit simplement :

— Fais de moi ce que tu veux, Pascal… mais j’avais rêvé autre chose… ça n’est pas digne de nous.

Il la rejeta brusquement, fit quelques pas au hasard, puis courut à la fenêtre et l’ouvrit toute grande. La nuit entra. Assis au rebord et ployé en deux, il ne bougeait pas, la tête entre ses mains. Elle vint auprès de lui.

— Ne m’en veux pas, Pascal, toi-même tu aurais regretté cela mortellement… c’eût été de la vengeance plutôt que de l’amour… et puis ici… comme eux… furtivement, non, ce n’est pas ainsi que nous devons être l’un à l’autre.

Un sanglot le secoua.

— Pourquoi pleures-tu, mon Pascal ?

— Je pleure parce que tu es bonne et que tu n’as pas de colère… me pardonneras-tu cette fois ?

— Il n’y a pas de pardon entre nous, Pascal, nous marchons à travers tant d’obstacles !… il est naturel que nous fassions des faux pas.

— C’est le dernier, Madeleine.

— Oui, j’en suis sûre, c’est la dernière révolte du vieil homme. Tu le croyais mort, il agonisait seulement.

Ils se turent. La lune baignait l’espace, les arbres trempaient dans sa lumière bleue. Leurs rêves montèrent vers elle, source de toute poésie et de toute pureté. Elle les rafraîchit, Elle les bénit. Madeleine prononça :

— Notre vie va se dénouer, Pascal, et selon notre désir, j’en ai le pressentiment délicieux… je vais être à vous bientôt… Comment nous viendra cette joie, je ne sais pas… mais nul mensonge ne la flétrira, nulle lâcheté ne l’amoindrira. Oh, je suis heureuse !

Il murmura tout ému.

— Vous êtes ma fiancée, n’est-ce pas ?

— Oui, je suis votre fiancée, Pascal, votre fiancée de cœur et de chair… voici ma main, mon aimé… voici ma bouche…