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Villars diplomate
Marquis de Vogüé

Revue des Deux Mondes tome 83, 1887


La troisième et dernière mission diplomatique de Villars se termina plus heureusement que les deux premières [1] : elle aboutit aux traités qui portent dans l’histoire les noms de Rastadt et de Bade. Ces traités, qui mettaient fin à la longue et sanglante guerre de la succession d’Espagne, furent accueillis en Europe avec une immense satisfaction : les noms des négociateurs furent dans toutes les bouches. Villars eut sa part dans ce concert d’éloges et de bénédictions ; aux yeux de ses contemporains, ce fut un grand succès ; Villars n’en voulait pas davantage : la négociation fut pourtant pour lui l’occasion de vifs déboires ; mais ils restèrent ensevelis dans le secret des chancelleries, sous la garde de la discrétion professionnelle. De nos jours, l’histoire est indiscrète et aime à porter la lumière dans les cachettes les mieux défendues ; elle a découvert et révélé les secrètes blessures faites à l’amour-propre de Villars. Nous ne croyons pas manquer au respect que nous devons à sa mémoire, ni à la reconnaissance que nous inspirent ses services militaires, en racontant jusqu’au bout, et telle qu’elle nous apparaît, l’histoire de sa diplomatie. Le soldat ne perdra rien à ces révélations, et c’est le soldat que nous admirons en lui ; aussi bien est-ce le soldat, non le diplomate, qui a triomphé à Rastadt : de tout temps, les meilleures lettres de créance ont été celles qui sont contresignées par la victoire.

Les succès militaires de Villars ne sont contestés par personne ; Denain fut un véritable coup de foudre, qui renversa les rôles du jour au lendemain : il y a peu d’exemples d’un revirement aussi soudain, et de résultats aussi considérables, suivant une action aussi limitée. La campagne de 1713 fut extrêmement brillante. Les mesures furent si bien prises, le secret si bien gardé, l’exécution si rapide et si vigoureuse, que le prince Eugène, réduit à l’impuissance, vit successivement prendre sous ses yeux, sans pouvoir les secourir, Landau qui fermait l’entrée de la France, Fribourg qui ouvrait celle de l’empire.

C’est pendant le siège de Landau que les premières ouvertures de paix furent faites à Villars. Laissant le maréchal de Bezons pousser les opérations d’attaque, il tenait la campagne, surveillant le cours du Rhin jusqu’en face de Mannheim, pressant la rentrée des contributions qui faisaient vivre l’armée. Villars avait la main lourde et la dent dure ; l’électeur palatin, dont les états supportaient presque exclusivement cette charge pesante, commençait à trouver qu’il payait un peu cher la satisfaction platonique d’aider la maison d’Autriche à recouvrer la couronne d’Espagne. Il chercha à s’aboucher avec Villars ; les occasions étaient nombreuses : le service des contributions mettait journellement en rapport l’intendance française avec les agens de sa propre administration. L’un d’eux, un certain Beckers, fut chargé de sonder l’intendant. Le Peletier de La Houssaye et d’arriver par lui au maréchal. Villars encouragea ces premières ouvertures ; des historiens allemands disent même qu’il les provoqua. Les documens que nous possédons ne justifient pas cette assertion ; fût-elle fondée, qu’elle serait tout à l’honneur de Villars et de sa clairvoyance. Quoiqu’il envisageât sans inquiétude la continuation de la guerre, il ne pouvait se faire illusion sur l’étendue des avantages qu’elle pourrait procurer à la France. Quels que fussent ses succès, la base du futur traité ne serait pas sensiblement modifiée ; ce serait toujours la base du traité de Ryswick offerte par Louis XIV à Utrecht. La guerre n’avait véritablement plus d’objet ; l’obstination et l’amour-propre de l’empereur Charles VI pouvaient seuls la prolonger : leur ouvrir une porte de sortie honorable était rendre service à la France. Quoi qu’il en soit, l’impulsion, d’où qu’elle vint, était donnée, et le mouvement ne s’arrêta plus. Beckers correspondait avec le baron de Hundheïm, premier ministre de l’électeur palatin, Villars avec Torcy ; des notes s’échangeaient par ces voies détournées, les questions se précisaient, Villars prenait peu à peu le rôle de négociateur ; il le prenait même avec une ardeur que Torcy était obligé de modérer : il se voyait déjà donnant la paix à l’Europe, couronnant sa carrière militaire par un grand succès diplomatique, et cette perspective troublait son jugement. Tout en calmant les impatiences de Villars, Louis XIV donna à ses espérances une consécration officielle : il lui envoya des pleins pouvoirs, à la condition pourtant qu’il les tiendrait secrets et ne traiterait plus désormais qu’avec un agent autorisé de l’empereur. C’est le 24 août, le lendemain du jour où il apprit la capitulation de Landau, que Louis XIV signa ces pouvoirs et ces instructions ; il y fit joindre par Torcy un mémoire qui résumait les conditions auxquelles il était prêt à traiter : c’étaient les conditions offertes à Utrecht, plus Landau, qu’il entendait bien conserver ; c’est-à-dire, en substance, le retour aux frontières de Ryswick, la cession à l’Autriche des Pays-Bas, du Milanais et de Naples, le rétablissement des électeurs de Bavière et de Cologne, l’attribution de la Sardaigne à l’électeur palatin avec réversibilité à la Bavière, la reconnaissance des nouveaux titres créés en Allemagne, la confirmation des traités signés à Utrecht, la renonciation de Philippe y et de Charles VI à leurs prétendons réciproques, le rétablissement des princes italiens dépossédés, l’amnistie pour Rakoczy et ses partisans, le mariage d’une archiduchesse avec le fils aîné de Max-Emmanuel, enfin une petite souveraineté pour la princesse des Ursins. Le mémoire se terminait par l’instruction renouvelée de ne faire connaître ces propositions qu’à un agent muni des pleins pouvoirs de l’empereur, — ou, comme Louis XIV persistait à le nommer, — de l’archiduc, « puisque le roy donnait les siens au général de son armée, à l’homme de son royaume à qui Sa Majesté témoigne le plus d’estime et la confiance la plus parfaite. »

Cette mission et les termes dans lesquels elle était donnée comblaient Villars de satisfaction ; il brûlait du désir de se mettre à l’œuvre. Mais l’empereur se refusait encore à nommer un plénipotentiaire ; la chute de Landau avait exalté son courage : il croyait son honneur de souverain, sa conscience de Habsbourg engagés à ne pas laisser un Bourbon sur le trône d’Espagne, à ne pas abandonner les Catalans qui s’étaient compromis pour lui ; il voulait encore tenter le sort des armes. Eugène était retranché à Ettlingen avec toute son armée : Vaubonne gardait, derrière de solides retranchemens, les défilés de la Forêt-Noire ; Fribourg avait une grosse garnison commandée par un homme de cœur : qu’avait-il à craindre ? Force fut donc pour Villars, bon gré mal gré, de laisser la plume et de reprendre l’épée. Les derniers coups qu’il porta semblent se ressentir de son impatience et de son dépit ; ils furent assénés avec une rare vigueur et une science consommée de la guerre. Reprenant sa manœuvre favorite, il avait fait mine d’attaquer Eugène dans ses lignes ; mais pendant que le maréchal de Bezons le menaçait sur la rive gauche du Rhin, que le général d’Alègre, passant le fleuve au Fort-Louis, semblait devoir l’aborder par la rive droite, il avait lui-même traversé le Rhin à Kehl et s’était rapidement porté sur Fribourg, investissant la ville par le nord, pendant qu’Asfeldt, sorti de Brisach, l’investissait par le sud. Le jour même où les deux corps se rejoignaient sous la place, il les jetait sur les lignes de Vaubonne et les emportait d’assaut, gravissant lui-même à pied, malgré sa blessure, les pentes escarpées du Rosskopf, comme avait fait Condé soixante-neuf ans auparavant. Presque au même lieu, à ses côtés, le petit-neveu du grand capitaine, le jeune prince de Conti, continuait les traditions de bravoure de son illustre maison. Déconcerté par cette brusque attaque, maintenu par des corps habilement échelonnés, paralysé par la mauvaise volonté des contingens de l’empire, Eugène demeura spectateur immobile et impuissant des mouvemens de Villars. Menées avec une grande activité, malgré l’énergique défense du baron de Harsch, conduites avec une rigueur que les historiens allemands ont taxée de barbare, mais que les approches de l’hiver imposaient à l’humanité naturelle de Villars, les opérations du siège marchaient vers un dénoûment rapide. La cour de Vienne, rendue plus traitable par « es succès, se décida à écouter les propositions de l’électeur palatin et à prendre en main elle-même la négociation. Elle confia à Eugène le soin de s’aboucher avec Villars, en lui recommandant de bien établir qu’elle ne demandait pas la paix, mais ne se refusait pas à examiner les offres qui lui étaient faites par la France.

Hundheïm, autorisé par Eugène, demanda une entrevue à Villars, qui s’empressa de lui envoyer des passeports. Le 25 octobre, le maréchal, approuvé par le roi, muni par lui des instructions les plus détaillées, se rendit près de Brisach, dans une obscure maison du village de Büsingen. Hundheïm y arrivait de son côté, conduit par Beckers et par le subdêlégué de l’intendant à Strasbourg et à Haguenau, un certain Hatzel, Alsacien a passionné pour les Français [2]. » L’entretien dura quatre heures. Nous avons les rapports adressés par les deux interlocuteurs à leurs gouvernemens respectifs ; celui de Villars est un peu incohérent, mais, comme il l’écrivait lui-même à Torcy en l’envoyant : « Il ne faut pas demander de l’éloquence à un général qui est à la veille de donner un grand assaut. » Celui de Hundheïm est au contraire méthodique, prodigue de détails. Par la comparaison de ces deux documens, il est très facile de reconstituer la scène. Villars demande à Hundheïm ses pleins pouvoirs ; Hundheïm répond qu’il n’en a pas et ne saurait en avoir, la cour impériale étant restée absolument étrangère à tous les pourparlers engagés avec l’électeur palatin : il n’a d’autre mission que d’écouter les propositions françaises. Villars refuse d’aller plus loin et s’étend en un long discours sur les succès qu’il a obtenus, ceux que la guerre lui réserve encore, le grand besoin qu’a l’empire de la paix, la lassitude des princes qu’il faut « traîner au combat par les cheveux. » Comme il est « bon orateur, dit Hundheïm, et très prolixe en ses discours. » qu’Hundheïm lui-même ne ménage ni les reparties, ni les digressions, l’entretien se prolonge inutilement pendant deux heures ; enfin, l’envoyé palatin propose au maréchal de dépouiller le caractère officiel et de s’entretenir officieusement de la grande œuvre qu’il s’agit de mener à bien : « Chacun sait que sa gloire et sa réputation ont été par l’épée portées à un si haut point qu’il ne lui manque rien au monde pour les rendre immortelles, que de procurer la paix ; » il ne refusera pas de lui faire connaître son sentiment personnel et de lui dire s’il croit que le roi se contentera des conditions offertes à Utrecht. Villars ne peut résister à cette attaque directe, et, tout en se défendant, accepte une conversation que son habile interlocuteur sait faire toucher à tous les points importans. Hundheïm croit pouvoir déduire des réponses qu’il provoque que Louis XIV ne rendra pas Landau, que peut-être demandera-t-il un équivalent pour Fribourg, — si Villars prend cette place, — que pour les deux électeurs il ne demandera pas moins que leur rétablissement intégral, — qu’il se contentera, en Italie, de la restitution des états occupés à leurs possesseurs légitimes, — et insistera pour le mariage d’une archiduchesse avec le prince de Bavière. Hundheïm insinue que son maître pourrait échanger avec Max-Emmanuel le Haut-Palatinat contre une partie de la Flandre. Villars ne rejette pas complètement cette idée ; enfin, Hundheïm lui demande s’il croit suffisant que le prince Eugène soit muni du pouvoir de traiter avec lui, sans le pouvoir de signer, ce pouvoir ne devant être donné qu’après l’adhésion de l’empire aux stipulations préparées en commun ; Villars ne repousse pas cette procédure. Ainsi renseigné, Hundheïm quitte Büsingen à la nuit, et Villars retourne à son quartier-général. Cinq jours après cette entrevue, la ville de Fribourg capitulait et le baron de Harsch se retirait dans les forts avec la garnison. Il n’y tenait que trois semaines, et le 16 novembre Villars prenait définitivement possession de la place.

La chute imminente de Fribourg avait dissipé les dernières hésitations de la cour de Vienne ; dès le 11 novembre, elle autorisait le prince Eugène à entrer directement en pourparlers avec Villars. Les instructions que l’empereur lui adressa confidentiellement n’indiquaient pas un grand désir de faire la paix : Eugène devait plus écouter que parler ; tâcher de découvrir le dernier mot du roi, sans livrer celui de l’empereur ; il ne devait accepter la discussion que si les conditions offertes étaient meilleures que celles refusées à Utrecht. Le programme officieusement exposé par Hundheïm n’était pas agréé ; néanmoins ses bases n’étaient pas formellement rejetées : c’était à l’habileté du négociateur à réduire le plus possible la somme des sacrifices nécessaires. Eugène, qui croyait la paix indispensable, même à des conditions moins favorables, ne perdit pas une heure ; il écrivit à Villars pour lui demander une entrevue dans l’une des trois villes de Spire, Bâle ou Rastadt. Villars était depuis deux jours dans Fribourg quand il reçut ce message. Il y répondit par le billet suivant :

Fribourg, 19 novembre 1713.

Monsieur,

Je reçus hier au soir la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 16, par laquelle j’apprends que vous avez reçu les pleins pouvoirs tels qu’ils sont nécessaires, et que le roi m’a fait l’honneur de me les donner. Je ne différerai pas une conférence que bien des raisons me font souhaiter, et surtout celle d’avoir l’honneur de vous renouveler moi-même les assurances de mon ancien attachement. J’aurai donc l’honneur de vous dire, monsieur, que je pars demain pour me rendre à Strasbourg, où je vous supplie de me faire l’honneur de me mander le jour que vous désirez que je me rende à Rastadt, lieu véritablement plus commode que tout autre pour le rendez-vous nécessaire. Je vous supplie aussi de me faire savoir si vous ne trouvez pas convenable d’y passer quelques jours. Il me semble que le palais et la ville sont séparés de manière à pouvoir loger commodément votre cour et les gêna qui pourront me suivre ; le nombre en serait grand si je le permettais à tous ceux qui ont une juste curiosité de voir un aussi grand capitaine ; mais je le modérerai à quatre ou cinq officiers-généraux. Je vous supplie aussi, monsieur, de vouloir m’éclaircir sur les escortes et gardes que vous aurez pour agréable de mener ; il me semble que, par égard pour Mme la princesse de Bade, le moins sera le mieux ; mais il serait aussi difficile de se dispenser d’avoir quelque peu d’infanterie et de cavalerie. Sur tout cela, je me réglerai conformément à ce que vous me ferez l’honneur de me mander.

Un nouvel échange de lettres fixa le rendez-vous au 26 novembre et régla les détails demandés par Villars.

Au jour dit, les deux plénipotentiaires se rendirent à Rastadt ; ils étaient chacun escortés d’une compagnie d’infanterie et d’un escadron de cavalerie ; une grande suite les accompagnait : il avait fallu, comme le prévoyait Villars, limiter les empressemens et les curiosités. Le maréchal avait avec lui son dévoué secrétaire d’Haute val, son fidèle chef d’état-major Contades, ses anciens auxiliaires Saint-Frémont et du Bourg ; trois officiers plus jeunes : Rohan, Châtillon, Belle-Isle. Le prince Eugène était accompagné du prince de Durlach, du duc d’Arenberg, des généraux Falkenstein et Königseck ; il s’était en outre fait envoyer de Vienne le secrétaire d’ambassade Penterriedter, un diplomate de carrière qui avait été à Utrecht et qui était rompu à tous les usages, à toutes les traditions de la chancellerie impériale. Arrivé le premier au château de la margrave, Villars attendit Eugène en haut du perron, s’excusant de ne pouvoir descendre à cause de sa blessure ; Eugène franchit lestement les degrés et se jeta dans les bras du maréchal. Toute la journée se passa à échanger des complimens et des politesses, à régler l’ordre des travaux. L’ambassade impériale s’établit dans l’aile droite du château, du côté de l’Allemagne ; l’ambassade française dans l’aile gauche, du côté de la France. Chacun eut ainsi la liberté de ses communications avec le dehors. Il fut convenu que les deux plénipotentiaires dîneraient alternativement l’un chez l’autre. Après souper, on se retrouvait chez Villars, dont l’appartement était plus grand et plus commode ; on y jouait toute la soirée. Villars, dont le bonheur ne se démentait pas, commença par gagner au piquet des sommes assez rondes ; il comprit assez vite l’inconvénient de ces parties et leur substitua peu à peu un brelan plus inoffensif. De part et d’autre, on faisait assaut de courtoisie et de politesse ; les bons rapports établis dès le premier jour résistèrent à trois mois de discussions. Les démonstrations courtoises, affectueuses même, rentraient dans le plan d’Eugène. Il connaissait Villars : deux années d’une intimité relative, en Hongrie et à Vienne, lui avaient permis de l’étudier. Il avait pénétré à fond cette nature transparente, en avait deviné les ambitions multiples, les petitesses bourgeoises ; nul n’était mieux préparé à lui tenir tête, soit par l’étude qu’il avait faite de Eon caractère, soit par les dons de sa propre nature. Issu de la forte maison de Savoie et de la souple famille de Mazarin, préparé pour l’église, élevé à l’hôtel de Soissons, formé par les responsabilités des grands commandemens, Eugène devait à ses origines, à son éducation, les aptitudes les plus variées : il y avait eu lui du soldat de grande race, du prêtre aux mœurs austères, du gentilhomme français aux manières élégantes et chevaleresques, du diplomate italien aux finesses cauteleuses et calculées. Nulle passion visible, si ce n’est la gloire de la maison d’Autriche qui l’avait accueilli, et l’abaissement de la maison de France qui l’avait repoussé ; des goûts relevés et intelligens, toutes les apparences du désintéressement, assez de ressources dans l’esprit et de puissance dans la volonté pour composer un rôle et le tenir jusqu’au bout. Villars aussi savait composer un personnage, mais à la façon des acteurs populaires, qui, ne s’adressant qu’à la foule, n’en imposent qu’à elle. C’est ainsi que, devant ses soldats affamés et découragés, il avait joué la comédie de l’abondance et de la sécurité, se faisant « blanc de ses farines et de son épée, » dissimulant ses angoisses sous des rodomontades dont il nous est défendu de sourire, car elles ont abouti aux héroïsmes de Malplaquet et aux audaces de Denain. liais autour du tapis vert, ces facultés étaient d’une médiocre ressource. A sa mise en scène gasconne, à sa prolixité débordante, Eugène opposait une froideur hautaine, une indignation contenue ; excitant sa verve, stimulant ses indiscrétions, captant sa vanité confiante par les effusions plus ou moins sincères de l’admiration et de l’amitié. Le contraste était frappant ; il éclatait jusque dans la tournure extérieure des deux personnages : l’un, petit, maigre, d’une laideur qui n’était pas sans noblesse, sachant voiler le feu de son regard et cacher une âme d’acier sous une enveloppe chétive ; l’autre, corps de fer, épaissi, sinon alourdi par les années, beauté vulgaire, physionomie gaillarde qu’éclairait le feu intérieur, l’œil à fleur de tête dissimulant mal les impressions mobiles d’une volonté intermittente et d’une vanité inquiète.

Chacun d’eux se peint tout entier dans les premières dépêches qu’il adressa à sa cour. Celles de Villars s’étendent avec une complaisance satisfaite sur les politesses sans nombre dont il est l’objet, sur la vive amitié que le prince lui témoigne, sur son sincère désir de faire la paix ; certainement « sa hauteur est au plus haut point, » et il met volontiers le marché à la main, menaçant de se retirer et de rompre à chaque résistance sérieuse ; mais il est lié par des instructions qu’il n’approuve pas toujours, et « certainement il n’y a aucune finesse dans ses procédés. » Ne lui a-t-il pas dit un jour : « Vous voulez bien, monsieur le maréchal, que je jure de vous par moi, et je vous supplie de juger de moi par vous-même… Nous traitons en gens d’honneur, d’une manière bien éloignée de toutes les finesses que plusieurs estiment nécessaires. Pour moi, j’ai toujours pensé, et je sais que vous pensez de même, qu’il n’y a pas de meilleure finesse que de n’en pas avoir. « Il dira une autre fois : « Gens comme nous ne sont pas faits pour plaider ; » et l’honnête Villars d’enregistrer avec sa candeur de parvenu des assimilations aussi flatteuses et d’une sincérité si manifeste, s’efforçant de justifier, en traitant à cœur ouvert, l’estime d’un prince qui jugeait si bien son monde et était de si grande maison.

Au même moment, voici le portrait que le prince traçait à l’empereur de son confiant interlocuteur : « Le maréchal est diffus, confus et embarrassé,.. se contredisant à tel point qu’il est difficile de savoir quand il dit la vérité… Il est craintif, très peu informé des négociations précédentes, ne peut rien prendre sur lui ; .. se croit obligé d’envoyer des courriers et de demander des ordres pour le plus petit détail. » En trois jours de conversations conduites avec un art consommé, Eugène a percé à jour les espérances, les inquiétudes, les secrets mobiles de Villars, pesé sa force de résistance, mesuré les limites dans lesquelles il peut se mouvoir. Il croit pouvoir affirmer à l’empereur que le maréchal ne veut plus faire la guerre ; elle lui a donné tous les avantages et toute la gloire qu’il en pouvait espérer : il lui faut maintenant la gloire de faire la paix, l’honneur d’être le pacificateur de l’Europe. Mais il craint les courtisans de Versailles, qui ne l’aiment point ; se défie de Torcy, qui aurait désiré un autre ambassadeur ; ne redoute rien tant qu’une rupture, qui l’exposerait à être rappelé et remplacé par un autre. « S’il dépendait de luy, écrivait en même temps Eugène à Sinzendorf, il sacrifierait tout ailleurs, pourvu qu’il obtint quelque chose par ici pour pouvoir se faire un mérite de sa cour. » En menaçant de se retirer, Eugène se croyait sûr de vaincre toutes les résistances sur les points où la liberté de son interlocuteur n’était pas enchaînée par des instructions positives.

Villars débuta pourtant par un succès. Quand les pleins pouvoirs des deux ambassadeurs furent comparés, il se trouva qu’ils n’étaient pas identiques : Louis XIV voulait une paix complète, et son représentant avait la faculté de signer un instrument définitif. La cour de Vienne n’entendait ouvrir que des négociations préliminaires, et se réservait de traiter ensuite au nom de l’empire sur les bases qui eussent été convenues. Eugène n’avait pas le pouvoir de signer [3]. Villars refusa catégoriquement de passer outre ; Eugène dut se munir de pouvoirs plus étendus, et, en attendant qu’il les eût reçus, donner une déclaration écrite qui en tenait lieu.

Cette première difficulté avait pris deux jours, et c’est le 20 novembre seulement qu’on put aborder sérieusement les conditions de la paix. Nous ne saurions suivre pas à pas et jour par jour, pendant les trois mois qu’il dura, le duel diplomatique qui s’engagea entre les deux hommes de guerre ; nous ne saurions davantage analyser les nombreuses pièces qui remplissent plusieurs gros volumes des archives de Paris et de Vienne [4]. Nous nous bornerons à exposer dans leur ensemble les phases successives de la négociation, en nous attachant particulièrement au rôle de chacun et aux incidens qui faillirent plusieurs fois faire échouer la paix.

Comme il arrive souvent dans les affaires de ce monde, les plus grosses difficultés ne surgirent pas à propos des points les plus importans, mais à l’occasion des questions secondaires. Quel était l’intérêt primordial à régler ? La frontière commune de la France et de l’empire. La frontière du nord avait été réglée à Utrecht ; le maintien de Philippe V sur le trône d’Espagne n’était plus contesté par l’Autriche. D’autre part, les conquêtes de l’Autriche en Flandre et en Italie n’étaient pas contestées par Louis XIV. Faire enregistrer ces avantages respectifs dans un acte public ne paraissait pas une tâche difficile. La question de la frontière commune n’offrait pas au fond de difficultés plus sérieuses : la frontière de Ryswick était tacitement acceptée de part et d’autre. Restaient, il est vrai, les conquêtes de Villars, Landau et Fribourg ; mais on devait savoir à Vienne que Louis XIV ne rendrait pas Landau, et on devait s’y résigner ; et quant à Fribourg, Louis XIV ne se souciait pas de le garder, non plus qu’aucune des places de la rive droite du Rhin : il lui suffisait de recevoir une compensation équitable. Ainsi, la compensation de Fribourg à débattre, c’était au fond à quoi se réduisait le règlement des intérêts directs de la France et de l’Autriche. Il suffisait de quelques jours pour le terminer.

Mais, de part et d’autre, il y avait des conditions accessoires d’un règlement plus difficile ; des intérêts secondaires, des questions d’amour-propre, de clientèle, érigées en questions de principe, de conscience et d’honneur. Il y avait la situation des princes ou des peuples, qui avaient pris parti dans un camp ou dans l’autre, que leur fidélité avait compromis. Pour Louis XIV, en première ligne, il s’agissait des électeurs de Bavière et de Cologne, qui mis au ban de l’empire, chassés de leurs états, déchus de leurs dignités, réclamaient avec une insistance assez naturelle le prix de leurs services et l’exécution des promesses qu’ils avaient reçues. Louis XIV se considérait comme engagé d’honneur à obtenir, non-seulement leur rétablissement intégral, mais des avantages nouveaux en « dédommagement » des pertes subies. Il n’avait d’ailleurs pas renoncé à ses vues sur la maison de Bavière ; songeant à l’avenir, voyant Charles VI sans enfans, il voulait créer au fils aîné de Max-Emmanuel un titre à la succession impériale en le mariant avec la fille aînée de feu l’empereur Joseph. Louis XIV se croyait en outre obligé de défendre les intérêts des princes italiens dépossédés, ceux de Rakoczy et des insurgés hongrois ; enfin, il n’avait pas renoncé à la singulière prétention de la princesse des Ursins.

L’empereur, de son côté, mettait son amour-propre et son honneur à ne pas couper définitivement le lien qui unissait sa maison à l’Espagne, et à ne pas abandonner les Catalans qui combattaient encore pour sa cause. Il voulait, au moins dans les protocoles, conserver le titre de roi d’Espagne qu’il avait un jour porté jusque dans Madrid ; il voulait obtenir au moins pour ses fidèles Catalans a conservation des privilèges provinciaux qui les soustrayait à l’administration détestée des Castillans.

Aux germes de conflits que renfermaient ces prétentions contraires s’ajoutait encore l’éternel chapitre des questions personnelles.

Eugène avait certainement la confiance absolue de son souverain, et jouissait à la cour impériale d’un crédit incontesté ; il avait néanmoins à compter avec l’obstination de Charles VI, ainsi qu’avec les illusions qu’entretenaient dans son esprit les obsessions intéressées des émigrés espagnols.

Villars était moins assuré qu’Eugène de se faire écouter de la cour ; il était peu populaire à Versailles ; Torcy, sur lequel roulait tout le détail de la négociation, ne l’aimait pas ; il avait peu de confiance dans ses aptitudes diplomatiques : il s’en rapportait moins aux informations fournies par lui qu’aux inductions théoriques de son propre esprit. L’Autriche avait eu le dessous dans deux campagnes ; il était naturel qu’elle acceptât des conditions moins favorables que celles qu’elle avait refusées à Utrecht. C’était au vainqueur à faire la loi, non à la subir ; à Villars, non à Eugène, à parler en maître. Torcy ne savait pas faire la part du caractère des deux négociateurs. Voysin, qui, par métier, pouvait mieux que Torcy apprécier les chances aléatoires de la guerre, était plus disposé à la conciliation ; il était en meilleurs termes avec Villars ; comme lui, il appartenait à la clientèle de Mme de Maintenon. Villars avait continué à lui écrire, bien que les opérations de guerre fussent suspendues, à faire passer ses courriers par son département, à le charger de ses communications confidentielles pour Mme de Maintenon. Cette dualité ne plaisait pas à Torcy, et la mauvaise humeur qu’il en ressentait s’ajoutait encore aux autres inconvéniens de la situation.

Ce concours de circonstances, ce conflit d’intérêts, de caractères, d’amours-propres devait faire durer trois mois une négociation qui aurait pu être terminée en quelques semaines.

La première semaine d’escarmouches avait pourtant assez éclairci les situations pour que les deux négociateurs aient pu se rendre un compte à peu près exact des conditions auxquelles l’accord se ferait. Eugène n’avait pas tardé à comprendre que les seuls points sur lesquels les instructions de Villars ne lui permettaient aucune concession étaient la conservation de Landau fortifié, une compensation pour Fribourg et le rétablissement des électeurs. Aussi, tout en disputant ces trois points avec une grande âpreté, tout en menaçant de rompre à leur sujet, évitait-il avec soin d’en faire l’occasion d’une rupture. Sur les autres conditions, au contraire, il l’avait pris de si haut, et avec des expressions telles, que toute discussion était devenue difficile. Il avait déclaré que l’électeur de Bavière, traître à sa patrie, mis au ban de l’empire, n’avait droit à aucun égard de la part de l’empereur ; lui rendre ceux de ses états qui n’avaient pas été aliénés était déjà excessif, mais demander pour lui « un dédommagement, » exiger que l’empereur récompensât sa félonie par une augmentation de territoire et le titre de roi, c’était vouloir la guerre. Les armées françaises seraient à Lintz que l’Autriche ne se soumettrait pas à une pareille humiliation Quant au mariage de l’archiduchesse, c’était une affaire de famille qui ne regardait pas le roi de France ; avant d’aspirer à sa main, le prince de Bavière devrait savoir la mériter par sa fidélité et sa soumission aux lois de l’empire. La demande d’une souveraineté pour la princesse des Ursins était « honteuse ; » Eugène ne se chargeait pas de la transmettre à l’empereur et refusait même de l’inscrire au protocole des conférences, et ainsi de suite. Enfin, pour accentuer encore l’attitude qu’il avait prise, et sans doute aussi pour se couvrir vis-à-vis de l’empire, Eugène avait remis à Villars un mémoire écrit dans lequel il indiquait les conditions auxquelles l’empereur, qui ne demandait pas la paix, consentirait à l’accorder. C’étaient, en substance, la restitution par la France de Landau, Fribourg, Kehl et Brisach ; la démolition par elle du Fort-Louis et de toute fortification élevée dans les îles du Rhin ; la cession à l’Autriche de toutes les possessions espagnoles en Italie, même des villes encore occupées par des garnisons espagnoles, même de la Sicile attribuée au duc de Savoie par le traité d’Utrecht. Les réclamations des princes italiens seraient soumises aux décisions de leurs juges naturels, c’est-à-dire des chambres impériales. Le roi reconnaîtrait les changemens effectués en Allemagne, rendrait aux princes de l’empire tout ce qu’il leur avait pris depuis la paix de Ryswick, garantirait les privilèges des Catalans. Le ci-devant électeur de Cologne serait rétabli dans ses états, droits et dignités ; mais le ci-devant électeur de Bavière ne recevrait que la portion de ses anciens états qui n’avait pas été aliénée en faveur de l’électeur palatin. Toutefois, un neuvième électorat serait créé en faveur de sa maison, à condition qu’il renonçât pour lui et ses successeurs à toute réclamation, satisfaction ou dédommagement. Enfin, aucune renonciation quelconque ne serait demandée à l’empereur et aucune mention ne serait faite, dans le nouveau traité, des traités conclus à Utrecht. Les conditions excessives de ce mémoire étaient encore aggravées par la sécheresse des termes. Eugène avait été jusqu’à qualifier de « contraventions » commises par la France les changemens qui avaient été apportés par la guerre au traité de Ryswick. Ce document, rédigé sans doute dans l’intention d’agir sur l’esprit de Villars, était loin de renfermer la véritable pensée d’Eugène. Celle-ci était bien différente ; nous la trouvons dans le rapport confidentiel qu’il adressait le même jour à l’empereur, et dont le ton modéré et prudent contraste singulièrement avec l’allure hautaine du mémoire. Eugène y décrit les dangers d’une nouvelle guerre entreprise sans alliés, contre le gré des princes de l’empire, sous la menace de graves complications du côté du nord et de la Turquie, et engage fortement son souverain à faire la paix aux conditions a passables » qu’il croit pouvoir obtenir, à savoir : l’abandon de Landau, le maintien des fortifications du Fort-Louis en compensation de Fribourg (c’est la moindre, pense-t-il, que la France doive accepter), et le rétablissement complet des électeurs, sans dédommagement. A ces conseils prudens, Eugène, ajoute celui de rompre immédiatement si l’empereur ne croit pas devoir accepter cette base, ou s’il craint de ne pouvoir faire prévaloir ses autres demandes. Il importe, en effet, beaucoup à la conduite de la future guerre que la rupture ait été amenée en discutant les intérêts de l’empire, plutôt qu’en discutant les intérêts particuliers de la maison d’Autriche.

Villars, c’est une justice à lui rendre, avait su démêler, à travers les violentes affirmations d’Eugène, les points sur lesquels il céderait, et le même jour où le prince les indiquait à son souverain, il écrivait à Louis XIV : « Je crois la paix faite si Votre Majesté se contente de Landau fortifié, la barrière du traité de Ryswick, en y comprenant les fortifications du Fort-Louis, qui sera, je crois, le seul dédommagement pour Fribourg,.. le rétablissement complet et sans nulle restriction des deux électeurs. »

L’accord était donc fait, au fond, entre les deux ambassadeurs, le 5 décembre, et il semblait qu’il pût se faire sans difficulté entre leurs deux gouvernemens. Louis XIV acceptait, le 7 décembre, la base qui paraissait tacitement convenue entre eux ; le 7 décembre, adressant à Villars des instructions modifiées, il réduisait à ces mêmes trois points les demandes dont il ne se départirait pas. L’arrivée du courrier du 5 décembre et du mémoire d’Eugène arrêta court ces dispositions conciliantes. Le ton du mémoire irrita le roi et lui fit croire que l’Autriche ne voulait pas traiter ; les expressions de la dépêche de Villars lui donnèrent de l’humeur. Villars, toujours impatient de se faire valoir, avait eu l’idée malheureuse de faire suivre la phrase citée ci-dessus de la réflexion suivante : « Je prendrai la liberté de dire à Votre Majesté que, dans le commencement de la campagne, on ne s’attendait pas à une paix aussi avantageuse, laquelle, laissant une bonne frontière à Votre Majesté, porte sa gloire, celle de son gouvernement et de la nation au plus haut point. » Le roi trouva que le bouillant maréchal était bien pressé de lui mesurer sa part de gloire, et que le mémoire d’Eugène ne justifiait pas un optimisme aussi retentissant ; on n’y voyait pas trace des concessions annoncées, mais, en revanche, on y trouvait « une hauteur et une fierté qui auraient été à peine de mise, écrivit-il à Villars [5], si les avantages de la guerre avaient été du côté de l’archiduc : La paix ne peut me paraître honorable pour moi, et, par conséquent, je ne la trouverais pas avantageuse, si j’étais obligé de la faire sans accomplir ce que j’ai promis à mes alliés… Si le prince Eugène rompt les conférences, vous me rendrez un plus grand service, et je vous saurai plus de gré de la fermeté que vous aurez témoignée en exécutant mes ordres que si vous aviez fait une paix qui ne conviendrait ni à ma gloire ni à l’état présent de mes affaires, n Alors, révoquant ses instructions conciliantes du 7, le roi enjoignait à Villars de demander pour l’électeur de Bavière, outre le rétablissement complet, un dédommagement qu’il estimait devoir être la Sardaigne et le titre de roi, mais qui pouvait être réduit, soit aux Pays-Bas, soit tout au moins au marquisat de Burgau et au duché de Luxembourg. Il lui prescrivait, en outre, de déclarer qu’il trouvait que Fort-Louis était une compensation insuffisante pour Fribourg, qu’il n’avait pas à s’interposer entre le roi d’Espagne et les Catalans rebelles, qu’il repoussait absolument la compétence des chambres impériales dans les affaires d’Italie, n’ôterait pas la Sicile au duc de Savoie, et maintenait sa demande en faveur de la princesse des Ursins. Torcy ajoutait dans une lettre particulière : « Si vous ne persuadez pas le prince Eugène à Rastadt, monsieur, il deviendra peut-être plus docile à la campagne prochaine ; l’archiduc ferait bien de s’en éviter l’embarras et aux princes de l’empire la dépense et la ruine [6]. »

L’arrivée de ce message causa à Villars la plus amère des déceptions ; au lieu des éloges qu’il se flattait de recevoir, de la paix qu’il s’attendait à signer, c’était un désaveu, l’obligation de se préparer à la guerre, de risquer à nouveau sa réputation militaire, et pour qui ? Pour l’électeur de Bavière, pour ce prince malavisé et malheureux qu’il retrouvait toujours sur le chemin de sa fortune et de sa gloire, pour l’allié suspect de 1702, l’auxiliaire encombrant de 1703, le stratégiste maladroit qui avait fait échouer ses combinaisons militaires, lui avait valu à lui une année de disgrâce. et à la France les humiliations de Blindheim et de Ramillies ! A l’irritation de Villars s’ajoutait, en outre, le sentiment d’un cruel embarras : se fiant aux premières dépêches du roi, il avait eu l’imprudence de laisser entendre à Eugène que la paix se ferait sur la base des trois points. Comment lui annoncer maintenant les réelles intentions du roi et sa propre déconvenue ? Il ne put se décider à faire lui-même cette pénible communication, et en chargea Hundheïm, tandis que, sous prétexte d’une visite à rendre à la princesse de Bade, il courait cacher à Baden son dépit et sa colère. Il ne put pourtant, le lendemain, éviter une entrevue avec Eugène : elle fut pénible. Le prince, hautain, incisif, jouant l’indignation, déclara qu’il croyait inutile de continuer des négociations que le roi était décidé à faire échouer par des prétentions croissantes ; répéta que l’électeur de Bavière, indigne des bontés de l’empereur, n’obtiendrait pas de lui « un village, » les armées françaises fussent-elles au cœur de l’Autriche, ce qu’il saurait bien empêcher ; plaignit Villars d’avoir à défendre une pareille politique. Villars, qui au fond ne la trouvait pas meilleure, la défendait faiblement. Bientôt, aiguillonné par les habiles excitations d’Eugène, mis en verve par ses allusions personnelles, il se mit à abonder dans son sens ; et peu à peu, emporté par sa nature et ses ressentimens, il se répandit en amères récriminations contre Max-Emmanuel, s’oublia jusqu’à dire que l’électeur ne se souciait pas de ses états et s’inquiétait peu de déchaîner sur l’Europe les maux de la guerre, pourvu qu’il vécût à Compiègne des libéralités du roi, avec ses parasites, et ses maîtresses. Il se plaignit avec non moins de véhémence et d’à-propos de la malveillance de Torcy, des manœuvres de ses ennemis, du peu de crédit qu’il avait dans une cour jalouse et envieuse de ses succès. Plus il s’enferrait, plus Eugène lui tendait le fer ; et quand son impitoyable adversaire l’eut ainsi amené à briser l’un après l’autre tous ses moyens de défense, il se leva et lui déclara froidement qu’il partait pour Vienne. Villars, qui n’avait plus d’argumens à son service, fut réduit à faire un pressant appel aux sentimens personnels d’Eugène ; il le pria, au nom de leur commune amitié, d’attendre au moins le retour du courrier qu’il allait expédier à Versailles avec ses protestations et ses conseils. Eugène affecta d’être inflexible, et quitta le maréchal en lui disant que Vienne n’était pas si loin de Paris qu’une lettre ne pût le rejoindre, si la cour de France se décidait à accepter son ultimatum.

Villars ne dormit pas de la nuit ; agité, inquiet, mécontent, il fit venir de grand matin l’officieux Hundheïm, lui répéta toutes les imprudentes récriminations de la veille, lui fut les véhémentes dépêches qu’il préparait pour Torcy, et le pria de joindre ses efforts aux siens pour retenir le prince de Savoie. Eugène se laissa d’autant plus facilement convaincre qu’il ne se souciait nullement de partir ; il lui suffisait d’avoir bien établi la supériorité de sa situation et l’ascendant de son caractère. Il fit dire à Villars qu’il consentait, « par pure considération pour sa personne, » à différer de huit jours son départ [7].

Le courrier qui partit pour Versailles emporta un volume de lettres, datées des 14, 16, 18 décembre, et qui peignent l’état d’esprit dans lequel cette scène laissa Villars. Avec le roi, le respect et la crainte contenaient sa verve ; il constata tristement que « Sa Majesté rétractait entièrement la liberté qu’elle lui avait donnée ; » reconnut « qu’il s’était trompé lui-même en croyant la gloire de Sa Majesté pleinement satisfaite en forçant l’empire à un entier rétablissement de l’électeur de Bavière ; » s’efforça de démontrer que la paix était certaine aux trois conditions qu’il avait déjà énumérées, la guerre inévitable si le roi insistait sur le moindre dédommagement en faveur de Max-Emmanuel. Eugène s’était trop engagé en paroles pour pouvoir reculer : n’avait-il pas déclaré qu’un dédomagement même d’un village serait une « honte, » un « opprobre » pour l’empire ? Il ne reviendrait pas sur de pareilles affirmations ; mais a il n’avait pas fait difficulté de promettre l’entier rétablissement des deux électeurs. » Et « quant à Landau, aux fortifications du Fort-Louis, enfin à la paix de Ryswick en entier, il ne pouvait encore les promettre, » à cause des ménagemens à garder envers l’empire ; « mais ou pouvait compter la paix faite sur ce pied-là. » Eugène venait de lui répéter que, les sept jours expirés, « il verrait qu’il n’y avait aucune mauvaise finesse de sa part, et que, si le retour de ce courrier n’apportait pas un ordre positif du roi de traiter sur ce pied, et abstraction faite de tout dédommagement, il partirait dans le moment. »

Avec Torcy et surtout avec Voysin, Villars donna libre carrière à sa mauvaise humeur : « Je vois, écrivit-il à ce premier, que je suis un parfait ignorant en matière d’état, et je ne vous désavouerai pas que je croyais la paix très bonne ; .. je la croyais glorieuse et utile. » Il avait sur le cœur l’allusion qu’Eugène avait faite à ses rapports avec lui et ne put s’empêcher de le lui montrer :

Le prince Eugène m’a demandé si j’étais bien avec vous, et dit qu’il y avait lieu de croire que vous ne vouliez pas que la paix se fit par moi. Je lui ai répondu que depuis plus de trente ans nous avions toujours été bien ensemble ; qu’il pouvait y avoir des gens que vous aviez cherché à servir avec plus d’attention, mais que je n’avais jamais en lieu que de me louer de vous… Lui et le baron de Hundheïm sont très étonnés que nous ne voulions pas d’une paix qu’ils avaient compté ne pouvoir être refusée. Enfin, voilà qui est fini ; je souhaite passionnément que vous la fassiez mieux ailleurs. Le prince Eugène déclare que vous pouvez compter qu’il ne s’en fera que l’un ou l’autre parti ne soit abattu.

Mais permettez-moi de vous demander, monsieur, comment je puis accorder des ordres si différens et si contraires donnés en vingt-quatre heures ? Je croyais la paix faite, et sans le contre-ordre que j’ai reçu douze heures après, peut-être aurait-elle pu être signée… Je crois pouvoir vous dire que vous n’en aurez aucune autre présentement, et l’on est bien à plaindre, quand on a compté d’avoir obtenu plus que vous n’aviez tous espéré, de trouver encore que l’on n’est pas content.

Avec Voysin, Villars était très à son aise ; aussi lui écrit-il sans mesure. Sa lettre est particulièrement vive ; on en jugera par les extraits suivans :

J’ai l’honneur de rendre compte au Roi de la conversation que je viens d’avoir avec le prince Eugène. En vérité, j’étais tenta d’écrire à Mme de Maintenon. Est-il possible que le Roi trouve son honneur engagé si l’électeur ne demeure pas avec ses Flamandes, parce qu’il ne veut jamais revoir son pays ni sa femme ? Je vous demande pardon, mais je suis en colère. Vous me dites vous-même qu’à cela près la paix est glorieuse et avantageuse. C’est moi qui ai le bonheur de la proposer après une campagne qui peut-être y a obligé nos ennemis ; je pourrais m’en flatter sur ce que le baron de Hundheïm me disait encore aujourd’hui que c’était moi qui étais cause que la paix ne se faisait pas, parce que notre cour n’aurait pas été si difficile sans nos derniers succès… Par ma foi, monsieur, je suis en colère… L’on me mande que hors vous tous les ministres sont fâchés que je sois chargé de traiter la paix ; et moi aussi, je vous assure ! et même que je ne l’ai jamais désiré ! Je vous supplie de m’en délivrer incessamment ; je crois assez que ce sera bientôt, et si la dépêche que le Roi me fait honneur de me mander devoir être plus précise confirme ses derniers ordres, vous pouvez vous attendre à une prompte séparation.

Le courrier qui emportait cette véhémente correspondance était à peine parti que l’officieux Hundheïm venait trouver mystérieuse-Villars et lui dire que son maître l’électeur palatin, voyant les conférences prêtes à se rompre et voulant faire un dernier effort en faveur de la paix, offrait au roi son bailliage de Germersheim, comme compensation de Fribourg ; il mettait seulement pour condition à cet abandon que nulle mention ne serait faite de ses offres, et que l’initiative de l’échange paraîtrait venir du roi ; il se réservait d’obtenir ultérieurement de l’empire un dédommagement pour le sacrifice qu’il faisait au bien général. Cette acquisition du bailliage de Germersheim eût été très avantageuse pour la France ; elle complétait la cession de Landau et poussait jusqu’à la Queich les frontières de l’Alsace ; de plus, le domaine utile de ce district valait plus de 50,000 écus de rente. Villars ne douta pas que la proposition n’eût été concertée entre l’électeur palatin et Eugène ; comprenant de quel poids elle pouvait peser sur les décisions du roi, il n’hésita pas à dépêcher un second courrier à Versailles, avec un paquet de lettres aussi volumineux que le premier. Il insista de nouveau, et avec plus d’assurance que la première fois, sur la nécessité de faire la paix et de ne pas sacrifier aux médiocres intérêts de l’électeur de Bavière les chances favorables de la transaction proposée. Il écrivit au roi, à Torcy, à Voysin avec un redoublement de verve.

… J’ordonne à ce courrier, Sire, de faire toute la diligence possible, et je prie Votre Majesté de pardonner à mon zèle la liberté de lui dire que si Elle veut la paix, celle de Ryswick en entier avec cette augmentation que je n’aurais pas espérée, et le rétablissement total des deux électeurs, c’est imposer la loi à ses ennemis et faire une paix parfaitement glorieuse. Autrement, je ne balancerai pas à Lui dire qu’Elle peut compter sur la continuation de la guerre. Je ne sais si l’on donne M. le prince Eugène pour un comédien, mais quand gens comme nous affirment une chose sur leur honneur, on doit les croire. Pour moi, Sire, je n’imagine pas que le métier de négociateur exige tant de finesse ; on peut ne pas tout dire, mais on ne se dédit pas de certaines choses avancées avec serment ; j’ose donc Lui répondre qu’Elle peut compter les conférences rompues dans l’instant que le dernier courrier n’apportera pas un ordre de se désister du dédommagement. Je tâcherai de faire attendre le retour de celui-ci, mais je n’en réponds pas du tout.

Il écrivit en même temps à Torcy :

La paix ou la guerre sera bientôt décidée ; je ne crois pas M. le prince Eugène menteur ni si timide qu’on a voulu vous le persuader ; je sais qu’en matière de négociation, on ne doit pas tout dire ; mais quand j’aurai assuré que mon maître regarde une proposition comme un opprobre, celui qui voudra penser que je m’en désisterai m’offensera assurément. Je crois, monsieur, que le roi trouvera considérables les avantages que la crainte de la guerre force l’électeur palatin à offrir. J’espère que tout ceci finira dans quelques jours et que j’aurai l’honneur de vous voir au moins dans quinze : je souhaite que ce soit après la paix signée, quoiqu’il me paraisse que vous ne la désirez pas bien fortement.

Et à Voysin :

Vous verrez, monsieur, le terrain que j’ai gagné depuis deux jours ; mais, au nom de Dieu, comptez que c’est le dernier, et que je doute fort que le prince Eugène attende le retour du courrier, si le précédent n’apporte pas un désistement de ce maudit dédommagement qui empêche la paix ; mais encore faut-il que je traite cet article avec vous. Si, depuis que l’électeur de Bavière est hors de ses états, il avait passé ce temps dans une île déserte, à vivre de croûtes, il serait juste que le Roi ou lui tint compte de ses revenus ou le fit dédommager par ses ennemis ; mais, depuis ce temps-là, le Roi lui a donné tous les ans le tiers au moins plus qu’il n’a jamais touché de ses états, et cela pour entretenir douze escadrons et deux ou trois bataillons, et chez lui, il en aurait payé double : donc il a quatre fois plus d’argent à mettre en demoiselles ou à perdre contre les fripons de sa cour que s’il était à Munich… en vérité, il n’y a qu’heur et malheur ! Je vois que l’on aigrit le roi contre l’électeur palatin, et que l’on porte Sa Majesté à trouver toutes les prétentions de l’électeur de Bavière légitimes. Pour moi, je crois que l’un fait tout ce qu’il peut pour procurer la paix, l’autre pour la traverser… Si sa dernière proposition ne détermine pas le Roi, attendez-vous sérieusement à la guerre. Mais sur cette proposition et sur cette augmentation de frontière au Roi, j’aurai l’honneur de vous dire, monsieur, qu’à la paix de Munster, le Roi donna à M. le cardinal Mazarin, à des généraux, et même à M. Bernard, tous les fiefs d’Alsace. En voilà pour plus de 50,000 écus de rente que je pourrai bien dire faire venir au Roi de toutes façons presque à la pointe de l’épée, et par les armes, et par la négociation. Vous, monsieur, qui, par les bons ordres de Sa Majesté, m’avez fourni les armes, et moi, qui, par ses ordres aussi, les ai assez heureusement menées, ne pourrions-nous pas prendre la liberté de demander ces fiefs à Sa Majesté ? .. Quelle paix ! et quelle différence de situation ! Que le Roi veuille bien se souvenir que j’ai en le bonheur de changer trois fois celle de l’Alsace : la première fois à Friedlingue, Sa Majesté me Gt l’honneur de me dire que, lorsqu’elle voyait ses armées ramenées de Nimègue à Namur, elle avait été pendant deux mois avec un pétillement dans le sang qui lui donnait quasi des momens de fièvre. Où nous en sommes ! Quelle paix ! quelle gloire ! quels avantages ! Non ! quand le Roi en devrait attendre de dix fois plus grands par la guerre, il est de sa sagesse de finir présentement, et tout court. Dieu le veuille !

Ces messages enfiévrés et si peu diplomatiques furent mieux accueillis à Versailles que l’on ne pouvait s’y attendre. Le roi avait réfléchi : il n’avait pas tardé à reconnaître que le « dédommagement » de l’électeur de Bavière ne valait pas les sacrifices d’une nouvelle guerre ; il était revenu sur le mouvement un peu prompt du 11 décembre, et s’était décidé à suivre le conseil de Villars sans s’arrêter à la forme insolite qu’il lui avait donnée : la perspective d’acquérir le bailliage de Germersheim le confirma dans ses dispositions conciliantes, et il écrivit à Villars la dépêche suivante : Versailles, le 23 décembre 1713.

Mon cousin, j’ai reçu par différens courriers vos lettres du 9, du 14 et du 16 de ce mois, et toutes, principalement la dernière, m’ont informé de l’inutilité des efforts que vous avez faits pour obtenir les conditions que je demandais en faveur de l’électeur de Bavière. Suivant le compte que vous me rendez, la négociation est présentement au point que vous pouvez signer la paix à condition que cet électeur et celui de Cologne seront généralement rétablis dans tous leurs états et dignités sans aucune exception et sans qu’il soit question d’observer de formalités injurieuses à l’un ou à l’autre, comme j’avais lieu de le croire par les termes du mémoire que vous m’aviez envoyé.

Je vois que Landau me sera cédé par le traité de paix ; que les fortifications du Fort-Louis subsisteront ; enfin que le traité de Ryswick sera rappelé et suivi dans tous ses points, mais aussi qu’il est impossible d’obtenir davantage, et qu’il faut ou signer à ces conditions, ou continuer la guerre, sans que personne en puisse prévoir la fin, non plus que les événemens.

Vous avez assez vu par mes dépêches précédentes, par les mémoires que je vous ai envoyés, et surtout par la révocation du pouvoir, que je vous avais laissé, de vous relâcher sur l’article de l’électeur de Bavière, combien j’avais à cœur de procurer à ce prince l’agrandissement et le dédommagement que j’avais toujours demandés pour lui. Il faut encore, pour m’obligera m’en désister, une considération aussi forte que celle du bien de mon royaume et du repos général de l’Europe. Mais enfin j’aime mieux céder à des motifs aussi pressans que de retarder davantage le rétablissement de la tranquillité publique.

J’ai longtemps combattu, et j’ai donné le loisir à l’électeur de Bavière de me représenter lui-même toutes ses raisons ; son état et la situation où il se trouvera après la paix m’ont vraiment touché, mais je dois être encore plus sensible à l’état de mes sujets ; ainsi je vous renvoie votre courrier que j’ai retenu plusieurs jours, et, après avoir mûrement délibéré sur une affaire aussi importante, je veux que vous signiez la paix aux conditions dont vous m’assurez que le prince Eugène conviendra, c’est-à-dire que les deux électeurs de Cologne et de Bavière seront généralement rétablis en vertu du traité dans tous leurs états, biens et dignités comme ils les possédaient avant la guerre ; que le traité de paix conclu à Ryswick sera rétabli ; qu’ainsi je demeurerai en possession de Landau, et que les fortifications du Fort-Louis subsisteront.

Quant aux autres articles, mes intentions vous ont été suffisamment expliquées par le mémoire que je vous envoyai le 7e de ce mois, et vous devez le suivre aussi bien que le sixième article de ce même mémoire que j’avais rétracté par ma lettre du 9e de ce mois.

Je compte que les ordres que je vous donne par cette dépêche vous mettront en état de finir, et vous ne devez pas douter de la satisfaction que j’ai de la bonne conduite que vous avez tenue dans cette négociation.

Je reçois encore par un courrier votre lettre datée du 18e de ce mois ; elle confirme ce que vous avez écrit par les précédentes de l’état de votre négociation et de la nécessité de finir, soit en acceptant les propositions du prince Eugène, soit en rompant les conférences. J’ai fait avertir l’électeur de Bavière de l’état où je me trouvais et de la résolution que j’avais prise de finir en acceptant son rétablissement pur et simple sans aucun dédommagement.

Il déclare qu’il n’acceptera jamais ces conditions, que plutôt que d’y souscrire, il cédera ses états à son fils, et qu’il se réduira lui-même à mener une vie privée. Mais je le crois trop raisonnable pour se porter à de pareilles extrémités. Enfin, ses représentations n’apportent aucun changement au parti que j’ai pris [8].

Ainsi le seul ordre que j’ajouterai à ceux que je vous ai donnés est de profiter de l’avis secret que vous avez reçu par le baron d’Hundheïm, et soit que l’insinuation qu’il vous a faite vienne du pur mouvement de l’électeur palatin, soit qu’elle soit concertée avec le prince Eugène, comme il y a beaucoup de sujets de le croire, mon intention est que vous demandiez le bailliage de Germesheim jusqu’à la rivière de la Queich suivant ce mémoire que vous m’envoyez, c’est-à-dire avec tous les droits et prétentions que l’électeur Palatin a en-deçà de cette rivière, même sur les bailliages de Gutenberg et de la Petite-Pierre, non-seulement pour la souveraineté, mais encore pour le domaine utile, et en toute propriété.

Quoique je ne doute pas que vous n’obteniez encore cette condition, après l’avis qui vous a été donné, mon intention n’est pas cependant que, si elle vous était refusée, cette considération puisse rompre la paix que je compte désormais bien avancée.

Louis XIV, on le voit, ne doutait pas qu’une offre aussi sérieuse que celle d’un territoire d’empire n’eût été concertée avec le prince Eugène. Torcy et Voysin étaient du même avis ; « Cette proposition est très avantageuse, écrit ce dernier à Villars ; j’ai peine à croire que M. de Hundheïm la donne sans la participation du prince Eugène ; » et il termine une lettre de complimens par cette phrase élogieuse : « Achevez votre ouvrage, monsieur, cela ne diminuera pas l’envie qu’on vous porte, mais vous reviendrez chargé d’honneur, avec toute la confiance du maître, qui sera engagé à chercher les moyens de répandre sur vous des grâces quand même vous ne les demanderiez pas. » Torcy ne voulut pas rester en arrière et adressa officiellement à Villars de banales assurances, mais en même temps il voulut répondre à l’attaque personnelle du maréchal, et il lui écrivit, tout de sa main, un billet que nous croyons devoir citer en entier ; on trouvera difficilement une leçon donnée avec plus de goût et de courtoisie :

Vous savez, monsieur, que le roi connaît assez l’état de ses affaires pour se déterminer par lui-même, prendre et changer ses résolutions, comme il le croit le plus convenable à sa gloire et au bien de son service, et que l’honneur de faire savoir ses volontés est notre seul partage. Vous savez aussi et vous m’avez fait jusqu’à présent la justice de croire que je n’oublierai rien pour mériter que vous me conserviez l’honneur de votre amitié dont l’ancienneté, loin de m’effrayer, me fait autant de plaisir que d’honneur. Mais quand même ces vérités ne vous parleraient pas en ma faveur, je vous avoue, monsieur, que je me flatte que vous auriez assez bonne opinion de moi pour me croire incapable de ruiner par caprice et sans aucun intérêt une affaire aussi essentielle au royaume et aussi importante à toute l’Europe que la négociation de la paix. Je ne suis pas étonné des avis qu’on vous a donnés. La cour et Paris foisonnent d’écrivains, et il faut bien qu’ils remplissent leurs lettres. Je ne suis pas surpris non plus de la question que M. le prince Eugène vous a faite. Si j’eusse été en sa place, j’en aurais peut-être usé de même. Mais je suis persuadé, connaissant son bon esprit, qu’il ne croit pas que je doive craindre ni éloigner la conclusion de la paix.

Je ne chercherai point d’autre témoin que vous-même, monsieur, pour vous persuader que je souhaite qu’elle nous vienne par votre moyen plutôt que par quelque autre voie que ce soit, et vous avez pu voir si je vous ai laissé rien ignorer, et de l’état où les négociations précédentes étaient demeurées et des intentions du rot. Si je vous ai expliqué vivement la peine de Sa Majesté lorsqu’elle s’est vue obligée de se désister d’une partie de ce qu’Elle voulait faire pour un allié fidèle, j’ai suivi ses intentions le plus précisément qu’il m’a été possible, et l’expression aura peut-être été d’autant plus forte que j’avoue que je ressentais ces mêmes peines. Je ne crois pas que ce soit un démérite auprès de vous, monsieur, étant aussi touché que vous l’êtes de la gloire du roi, que vous venez d’augmenter encore par votre dernière campagne, et que vous couronnerez par la paix.

Comme je suis persuadé que sa conclusion n’altérera pas l’amitié dont vous m’avez toujours honoré, j’ose avec la même confiance vous en demander de nouvelles marques en vous envoyant un mémoire du duc de Saint-Pierre, qui attend tout de vous, dans une affaire où il s’agit de tout pour lui. Ajoutez-y, je vous supplie, la justice que je vous demande de croire que je suis plus que personne et en vérité très parfaitement, malgré même vos injustices, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Le 22 décembre 1713.

Villars prit très bien la leçon ; elle était d’ailleurs accompagnée d’un message qui comblait tous ses vœux. Il courut communiquer à Eugène la bonne nouvelle, lui faire admirer l’esprit de conciliation du roi, se réjouir avec lui de l’entente prochaine. L’accueil qu’il reçut lui prouva qu’il n’était pas au bout de ses peines. Le désistement du roi faisait disparaître le principal obstacle qui du côté de la France s’opposait à la solution de la paix, mais il laissait subsister en son entier l’obstacle venant de l’Autriche, à savoir la prétention émise par Charles VI de faire garantir par Louis XIV le maintien des privilèges des Catalans. Si l’empereur avait imité la modération du roi, l’accord eût été vite fait ; mais loin de s’inspirer de son exemple, il apporta dans la défense d’un intérêt tout théorique, une obstination qui devait encore plusieurs fois mettre la paix en péril. Les discussions reprirent entre Villars et Eugène, aussi prolongées, aussi vives qu’au début, tout en restant aussi courtoises ; elles se compliquèrent encore par la malencontreuse introduction de la question de Germersheim. Contrairement à l’opinion de Torcy et à toutes les vraisemblances, Hundheïm, avant de suggérer cette idée, ne s’était pas mis d’accord avec le gouvernement impérial. Villars, lié par la parole donnée, ne pouvait en révéler l’origine. Eugène pouvait donc légitimement croire qu’il se trouvait en présence d’une exigence nouvelle de la cour de Versailles, d’une question suscitée pour reculer encore l’œuvre de la paix ; il prit très mal la proposition, à la grande stupéfaction de Villars, qui croyait la demande accordée d’avance, et se vit encore menacé d’une rupture immédiate. Eugène y mit d’autant plus de hauteur qu’il préférait de beaucoup rompre sur une question touchant aux intérêts gênéraux de l’empire que sur l’affaire des Catalans, qui ne concernait que les intérêts particuliers de la maison d’Autriche. Si la guerre devait s’ensuivre, il ne voulait pas que l’empire en connût la véritable cause et fût informé d’une obstination que, dans son for intérieur, il ne pouvait s’empêcher de trouver déraisonnable. Obliger Louis XIV à garantir les actes de son petit-fils, c’était, selon les expressions de Villars, vouloir exiger de lui des engagemens ou qu’il ne pourrait pas tenir [9], ou dont il devrait imposer l’exécution par les armes à son propre petit-fils. Eugène ne pouvait s’empêcher de reconnaître la justesse de cette argumentation ; mais, lié par ses instructions [10], il la combattait de son mieux, soutenant que l’autorité du roi était bien connue, que Philippe V n’oserait s’y soustraire et obéirait aux volontés de son aïeul, s’il voulait fermement les exprimer. Villars répondait que les circonstances étaient bien changées, que Louis XIV n’était plus écouté, que le roi d’Espagne, identifié avec sa nouvelle patrie, revendiquait l’indépendance de sa couronne et de ses actes ; avec une clairvoyance vraiment prophétique, il annonçait les difficultés de l’avenir, s’estimant heureux si deux années s’écoulaient sans que la guerre éclatât entre l’Espagne et la France [11]. Eugène transmettait fidèlement ces argumens à Vienne, les appuyait discrètement ; mais Charles VI restait inébranlable : au fond, il ne voulait pas la paix, il ne voulait que gagner du temps. Louis XIV vieillissait, la reine Anne d’Angleterre était très malade : que tous deux disparussent de la scène du monde, que les divisions des princes du sang et des princes légitimés, contenues pas la présence du roi, vinssent à éclater et à diviser la France, que l’avènement de l’électeur de Hanovre sur le trône d’Angleterre ramenât les whigs au pouvoir, ne pouvait-on reformer les anciennes alliances, reprendre la guerre avec de nouvelles chances de succès, ressaisir enfin la couronne d’Espagne et refaire l’empire de Charles-Quint ? Pourquoi se presser de désarmer ? Eugène ne décourageait pas assez ces espérances, il cherchait néanmoins, avec une sincérité incontestable, à conclure la paix et à écarter les obstacles qu’elle rencontrait. Il s’efforçait de trouver avec Villars une transaction, un expédient, qui permit de concilier les devoirs que Charles VI croyait avoir envers les Catalans et les légitimes susceptibilités de Louis XIV.

La demande de Mme des Ursins aurait pu servir de matière à une honorable transaction, soit que l’empereur l’eût accueillie en échange d’un engagement que la princesse eût arraché à Philippe y en faveur des Catalans, soit que le désistement de la princesse eût été la condition du désistement de Charles VI. Le roi avait indiqué cette voie comme la plus sûre. Eugène n’était pas éloigné de la conseiller à son souverain ; mais les résistances étaient venues d’Espagne, de la princesse et du roi, qui ne s’étaient prêtés à aucun accommodement. Enfin, après quinze jours de discussions et d’efforts, Villars et Eugène crurent avoir trouvé ensemble l’expédient désiré. Louis XIV mettrait Philippe y en demeure de promettre la conservation des privilèges des Catalans ; si le roi d’Espagne refusait de prendre cet engagement, le roi de France retirerait les troupes qui assiégeaient Barcelone. Ils soumirent cet expédient à leurs gouvernemens respectifs, mais sans oser en prendre la responsabilité. Eugène écrivit à Vienne qu’il émanait de Villars ; Villars écrivit à Versailles qu’il émanait d’Eugène. En attendant la réponse de leurs souverains, les deux négociateurs convinrent d’examiner les autres points en litige et de rédiger ensemble un projet de traité qui fixe rait au moins par écrit les articles sur lesquels l’accord aurait pu s’établir. Ils arrivèrent ainsi, dans la première quinzaine de janvier, à rédiger un projet dont les vingt-cinq articles, sauf deux, étaient leur œuvre commune. L’un de ces deux articles réservés était relatif à la cession de Germersheim. Villars avait tenu à l’insérer, malgré les protestations énergiques d’Eugène ; l’autre était l’article relatif aux Catalans, et auquel chacun avait donné une rédaction différente. Sur tous les autres points, l’accord s’était établi ; mais cet accord n’avait pu être obtenu que grâce aux nombreuses concessions que, sciemment ou non, Villars avait faites. La plus importante avait été de consentir à ce que le traité actuel ne réglât que les questions essentielles, laissant les questions accessoires à l’examen d’un congrès chargé d’étendre à l’empire la paix conclue entre la maison de France et celle d’Autriche. Louis XIV avait donné son consentement à cette procédure, qui hâtait la fin de l’état de guerre. Mais d’autres concessions avaient été faites par Villars à l’insu du roi, à son propre insu même, s’il est permis de parler ainsi. Très mal préparé à la discussion de ces affaires délicates, Villars en ignorait les détails et n’apercevait pas toujours les pièges cachés sous les habiles rédactions de son adversaire ; de plus, il était très mal secondé : son unique secrétaire, Hauteval, pour toute éducation diplomatique, avait, douze ans auparavant, copié ses dépêches de Vienne ; depuis cette époque, il n’avait en d’autre fonction que de l’assister dans sa correspondance militaire. Villars avait, il est vrai, réclamé et obtenu le concours de Le Pelletier de La Houssaye, mais l’expérience administrative de l’habile intendant d’Alsace ne pouvait lui tenir lieu d’expérience diplomatique.

Eugène, au contraire, personnellement très au courant des détails, était admirablement secondé par Penterriedter, diplomate instruit et retors qui avait assisté à toutes les conférences d’Utrecht, et y avait acquis une connaissance approfondie de tous les intérêts, de toutes les ambitions, de tous les préjugés de la maison d’Autriche. La partie n’était pas égale. On s’en aperçut à la rédaction du projet : ainsi le préambule donnait à Charles VI, sans protestation de la part de Villars, tous les titres du roi d’Espagne ; l’article 2 le chargeait de représenter l’empire au traité d’extension, ce qui excluait du futur congrès tous les plénipotentiaires des princes allemands, parmi lesquels la France comptait des auxiliaires naturels. — La possession de Landau fortifié et du Fort-Louis était bien assurée à la France, ainsi que le rétablissement complet des deux électeurs, mais la France devait avoir évacué Fribourg, Brisach, Kehl et procédé à la démolition des forts des îles du Rhin trente jours après la ratification du traité, tandis que l’Autriche n’était tenue à évacuer les états des électeurs que trente jours après la ratification du traité d’extension, c’est-à-dire à une époque absolument indéterminée, qu’elle pouvait reculer à son gré en faisant durer les négociations. — L’article 15 reconnaissait à l’empereur le droit bizarre d’assiéger Porto-Longone sans violer la neutralité. — L’article 19 était encore plus insidieux ; il stipulait le renvoi aux plénipotentiaires chargés du traité d’extension, du règlement de toutes les réclamations particulières [12] et disposait que, « pour mieux en faciliter la conclusion, il ne sera parlé, dans l’extension du traité, d’aucune renonciation, traité ou garantie étrangère, Sa Majesté Impériale déclarant ne vouloir être tenue à aucune renonciation ou traité qui pourraient « voir été faits entre Sa Majesté très chrétienne et autres puissances. » Ce qui signifiait que les traités d’Utrecht étaient domaine non avenus, et que l’empereur pourrait maintenir légalement et avec l’assentiment du roi de France ses prétentions sur la couronne d’Espagne et sur la Sicile donnée au duc de Savoie ; — Ce même traité d’Utrecht était passé sous silence dans l’article qui réglait la situation des Pays-Bas. — Enfin, par l’article 23, chaque partie contractante s’interdisait de donner aucun secours aux ennemis de l’autre, ce qui impliquait pour Louis XIV l’obligation de retirer ses troupes d’Espagne.

Ce projet fourmillait donc d’imperfections. Néanmoins, l’optimisme tenace de Villars se refusait à les voir et s’obstinait à se complaire dans d’inébranlables illusions. Il croit la paix faite cette fois, et sa joie est sans bornes. Elle déborde dans les lettres enthousiastes qui accompagnent l’envoi de ce document mal bâti, et dont il inonde Versailles. Au roi, il écrit que la paix « est la plus glorieuse, » que l’on puisse désirer ; le rétablissement des deux électeurs est un succès inouï. Le roi peut consulter « tous les historiens anciens ou modernes, » se faire relire les traités de Westphalie, il ne trouvera pas d’exemple d’un fait semblable. — « Enfin, voilà l’ouvrage bien avancé, » écrit-il à Voysin. — A Torcy, il adresse un badinage plaisant qui dissimule mal l’espoir d’une grosse récompense ; à Mme de Maintenon il avoue sans détour l’objet de ses ambitions : c’est l’épée de connétable, qu’il a déjà demandée après la prise de Fribourg, que le roi n’a pas cru devoir alors lui donner, mais qu’il ne pourra pas refuser au pacificateur de l’Europe.

Cet imprudent courrier était à peine expédié, le 4 janvier, qu’un premier avertissement arriva de Versailles : c’était la réponse du roi à l’expédient relatif aux Catalans. Elle était ce qu’elle devait être : un refus formel et digne, accompagné d’une leçon discrètement donnée.

Mon cousin,.. vous étiez informé déjà de mes intentions par ma lettre du 3 de ce mois ; j’ai confirmé, par ma dépêche du 8, les ordres précédens que je vous avais donnés. Ma résolution était fondée sur des principes qui intéressent tellement mon honneur que je n’admettrai nul expédient qui puisse y donner la moindre atteinte, tel que serait celui de retirer mes troupes que le prince Eugène continue de vous proposer… Je persiste donc dans la résolution constante de rejeter une pareille proposition… Je ne refuse pas d’interposer encore mes offices auprès du roi mon petit-fils en faveur des Catalans, quoique leur opiniâtreté dans la révolte ne mérite pas une semblable grâce ; mais en m’intéressant pour eux auprès du roi leur maître, je ne rappellerai point les troupes que je lui ai laissées pour les ramener dans le devoir ; et véritablement ce serait une chose singulière que l’archiduc, dans l’état où sont ses affaires, fit voir plus de fermeté à soutenir des rebelles que je n’en témoignerais à soutenir le roi mon petit-fils, et que, sous le prétexte de satisfaire aux devoirs de son honneur et de sa conscience, il parvint à me faire abandonner ce que l’honneur et la tendresse paternelle semblent exiger de ma part [13].

Villars ne crut mieux faire que de lire au prince Eugène la dépêche même du roi ; elle ne le surprit pas : il s’attendait à son contenu et avait même, avec l’assentiment de l’empereur, préparé une rédaction atténuée qu’il substitua immédiatement au texte rejeté par Louis XIV. D’après cette rédaction nouvelle, le roi aurait pu maintenir ses troupes devant Barcelone, mais l’empereur aurait été libre de secourir la ville assiégée, sans pour cela rompre la paix établie entre le roi et lui. En recevant cette bizarre proposition, Villars ne dissimula pas à Eugène qu’elle avait peu de chances d’être agréée à Versailles [14] ; néanmoins, il ne refusa pas de la transmettre par un courrier spécial, et, qui plus est, il la recommanda chaleureusement à l’acceptation du roi. Théoriquement, il avait raison ; sous sa forme insolite, la rédaction d’Eugène couvrait une retraite entière. Sans marine, privée de l’assistance des puissances maritimes, l’Autriche n’avait aucun moyen de faire entrer un seul homme dans Barcelone bloquée par les flottes espagnole et française, tandis que la France pouvait librement, par terre et par mer, envoyer des renforts aux assiégeans [15]. Néanmoins, une pareille clause ne pouvait sérieusement être insérée dans un traité solennel ; et s’il croyait ne pouvoir refuser de la transmettre, Villars aurait pu tout au moins s’épargner le ridicule de phrases comme celles-ci, adressées à Torcy le 21 janvier : Je viens, monsieur, grâces au Seigneur, de gagner une dernière bataille et, en vérité, un peu contre mes espérances… J’attends mon courrier avec impatience. Si Sa Majesté me permet de signer, l’article des Catalans me paraissant accordé, cela sera bientôt consommé ; mais s’il y avait des difficultés que je ne prévois pas, je vous supplie au moins, monsieur, que le retour de ce dernier courrier les termine, si vous voulez finir. N’aurai-je pas le bonheur de voir dans vos lettres que vous êtes content ? Je m’en flatte…

Les illusions de Villars s’étaient encore accrues par cet incident ; il aggrava les imprudences de sa précédente expédition par un redoublement d’enthousiasme, et attendit, dans la joie de son âme, avec une impatience surexcitée, le courrier qui devait lui apporter, avec la glorification de ses mérites, les témoignages éclatans de la satisfaction royale.

Le réveil fut cruel ! Les dépêches de la cour, arrivées le 24 janvier, ne renfermaient que des critiques : le roi, avec des formes exquises et des ménagemens délicats, déclarait le projet de traité dangereux, inacceptable, et le refusait péremptoirement. Torcy gardait encore les formes, mais critiquait le texte sans ménagement. Voysin blâmait sans formes ni ménagement. Mme de Maintenon ne répondait même pas et gardait un silence désapprobateur. Un long mémoire, rédigé par les soins de Torcy, examinait tous les articles du projet l’un après l’autre et les passait au crible d’une analyse impitoyable. Sur les vingt-cinq articles, trois seulement, articles de pure forme, résistaient à cet examen ; tous les autres étaient mis de côté. La susceptibilité royale et l’expérience diplomatique y avaient découvert, outre les imperfections signalées ci-dessus, une foule de défauts de détails : ici des expressions blessantes pour le roi, là le mot France employé au lieu de celui de roi, là la reconnaissance de l’électeur de Hanovre que Louis XIV ne voulait insérer que dans le traité d’extension, et l’omission de la reconnaissance de l’empereur à laquelle il tenait, — partout un oubli des formes habituelles et des précautions ordinaires de la diplomatie. Le roi était surtout mécontent de voir que, malgré ses ordres formels, le projet avait la forme d’une convention préliminaire et non celle d’un traité définitif. « Ce n’est pas réellement un traité de paix, écrit-il, mais seulement un traité préliminaire, à peu près dans l’idée de celui qui fut proposé en 1709, qu’il semble que le prince Eugène ait voulu prendre pour modèle. » Torcy appuie encore sur ce rapprochement : « Le prince Eugène s’est bien souvenu de la méthode que les plénipotentiaires de Hollande lui ont donnée de traités préliminaires. » Aussi, pour éviter à l’avenir toutes ces fautes, Louis XIV a-t-il fait rédiger par Torcy, avec toute la compétence qu’on lui connaît, un texte tel qu’il le comprend, et il adresse ce modèle à Villars, en lui ordonnant de le présenter à signer au prince Eugène, et, si celui-ci refuse, de revenir.

La leçon était rude, elle était excessive ; les critiques adressées au projet étaient certainement méritées, mais le rapprochement avec 1709 était injuste et gratuitement blessant : il n’y avait aucune analogie ni de fond ni de forme entre l’œuvre imparfaite de Villars et l’humiliant ultimatum de La Haye. On aurait dû ne pas oublier à Versailles que, si la France n’avait pas subi la dure loi de 1709, c’était grâce à Villars ; on n’aurait pas dû rappeler la triste page qu’il avait déchirée de son épée et effacée avec son sang. Aussi était-il dans son droit en écrivant avec humeur à Torcy : « Je n’ai jamais cru que rien de ce qui s’est passé ici put ressembler aux préliminaires de La Haye ni au traité de Gertruydenberg, ni que la demande de Porto-Longone pût avoir un rapport quelconque avec celle de Strasbourg… n Et au roi, avec plus de respect et d’émotion : « Il me semble que la restitution totale des deux électeurs, la paix de Ryswick en entier, ne ressemblent guère aux propositions de La Haye et de Gertruydenberg, auxquelles aussi Votre Majesté ne devait guère s’attendre, après des campagnes aussi glorieuses que celles que ses armées viennent de foire, et dont la dernière entreprise, estimée impossible par la plupart des officiers-généraux, n’a été faite, j’ose le dire, que par mon zèle et mon ardeur pour votre gloire et votre service. » Mais où il dépassa, lui aussi, la mesure, c’est lorsqu’il entreprit de justifier son œuvre et lorsqu’il invoqua le souvenir de Condé et de Turenne pour démontrer qu’il n’y avait pas de paix « plus glorieuse » que celle qu’il avait négociée. Ce qui le mortifiait peut-être plus encore que la blessante assimilation avec 1709, c’était l’accueil fait à sa rédaction et l’envoi d’un texte nouveau pour être substitué au sien. « On m’a traité en écolier ! » écrit-il à Voysin, en accompagnant cette apostrophe des épithètes les moins diplomatiques à l’adresse des « imposteurs » qui ont répandu des calomnies sur son compte et à celle des ministres qui ne savent pas le défendre. Vis-à-vis d’Eugène surtout, cette substitution l’humiliait profondément, car elle prouvait le peu de confiance que sa propre cour avait dans son habileté.

Villars ne pouvait pourtant se dispenser de communiquer au prince le nouveau projet ; il le lui fit parvenir par un secrétaire. Eugène demanda vingt-quatre heures pour l’étudier à loisir. Il n’était pas moins désappointé que Villars, mais pour des causes plus légitimes ; Le texte préparé à Versailles faisait disparaître toutes les rédactions captieuses qu’il avait arrachées à l’inexpérience du maréchal et y substituait des phrases précises, ne laissant aucune prise à l’équivoque ; tout avait été remanié ou plutôt refait, depuis le préambule jusqu’à la fin, dans le style solennel et avec le luxe exubérant de précautions qui était de mise alors, et dont, les études de notaires ont fidèlement conservé la tradition. Les traités d’Utrecht étaient complètement mis à l’abri d’une abrogation dissimulée, les acquisitions de l’Autriche en Italie étaient nettement limitées aux territoires qu’elle occupait actuellement, et enfin, par un expédient assez heureusement trouvé, la question brûlante des Catalans, ainsi que celles de Porto-Longone et de l’amnistie des émigrés espagnols, étaient renvoyées au futur traité à conclure entre l’empereur et Philippe V. Enfin le roi maintenait, mais pour la forme seulement évidemment, la demande du bailliage de Germersheim, celles en faveur de la princesse des Ursins et de Rakoczy.

Malgré ces modifications, l’entente eût été facile si le prince Eugène y avait mis la moindre bonne volonté, car la plus grave cause de conflit venait de disparaître : l’empereur lui-même s’était rendu, il avait renoncé à la clause relative aux Catalans. Il avait été informé que les insurgés de Barcelone ne tenaient pas à ces privilèges, pour la conservation desquels il s’apprêtait à reprendre les armes ; c’était l’indépendance absolue qu’ils voulaient, la séparation d’avec l’Espagne, et Charles VI ne pouvait décemment l’exiger du roi de France. L’empereur avait donc écrit de sa main à Eugène, le 25 janvier, que si sa rédaction primitive ne pouvait être insérée dans le traité, il préférait passer entièrement la question sous silence et se réserver de prendre dans l’avenir toutes les mesures qui lui seraient dictées par ses devoirs envers ses sujets fidèles. La plus grave difficulté était donc écartée ; celles qui restaient ne méritaient vraiment pas de risquer une nouvelle guerre, et le prince Eugène aurait pu et dû prendre sur lui de les résoudre. Mais au contraire, soit qu’il ait cru voir dans l’expédition du modèle de traité la preuve que le roi ne voulait pas la paix, soit que la nouvelle d’une aggravation dans l’état de la reine d’Angleterre fait ramené lui-même à des idées belliqueuses, loin de chercher à aplanir les derniers obstacles, il parut s’étudier à les aggraver. Sans accepter la discussion sur le nouveau projet, il se répandit en reproches très vifs contre ce qu’il appelait les « scandaleux procédés » du gouvernement français et déclara qu’il partait. Villars, emporté par son dépit, au lieu de soutenir sa cour, la découvrit de nouveau ; il déborda lui-même en récriminations passionnées contre ses ennemis, ses détracteurs, contre les courtisans qui ne voulaient pas de la paix, parce qu’elle aurait ajouté à sa gloire. Au milieu de cette explosion maladroite, il eut pourtant un éclair de bon sens. Il ne chercha pas à retenir Eugène ; seulement il lui dit qu’au moment de rompre et de reprendre une guerre qui durerait sans doute plusieurs années, il le priait de lui remettre un mémoire écrit qui résumât, comme dans un ultimatum, toutes les demandes suprêmes de l’empereur, et qui pût leur servir à tous deux de justification en présence des attaques auxquelles leur conduite serait certainement en butte. Il lui demanda en outre d’organiser son voyage de telle façon qu’une réponse du roi, quelle qu’elle fût, pût le trouver encore à Stuttgart ou à Augsbourg. Eugène, qui ne s’attendait pas à être si vite pris au mot, accepta avec empressement une proposition qui lui permettait, sans se dédire, de laisser encore une porte ouverte à la conciliation [16] ; il fut donc convenu que, aussitôt la note rédigée et remise à Villars, les deux plénipotentiaires quitteraient Rastadt le même jour, l’un pour Stuttgart, l’autre pour Strasbourg, et qu’ils y attendraient, chacun de leur côté, les derniers ordres du roi. Villars dut donner sa parole d’honneur que cette réponse serait définitive.

Le mémoire, ou ultimatum d’Eugène, fut remis le 6 février. Il renfermait une série d’observations puériles ou insignifiantes, sur lesquelles nous passons, telles que l’obligation de rédiger le traité en latin, d’appeler les deux électeurs ci-devant électeurs de Cologne et de Bavière… Les objections sérieuses n’étaient pas nombreuses ; il en était que la discussion eût facilement résolues, si Eugène l’avait acceptée : c’étaient les demandes en faveur de la princesse des Ursins et de Rakoczy, que les premières instructions de Villars l’autorisaient à abandonner ; — la cession de Germersheim, objet d’un malentendu qu’il suffisait d’éclaircir pour le faire disparaître ; — la question des Catalans : Eugène demandait qu’on la passât sous silence et qu’on se bornât à stipuler une amnistie en faveur des émigrés espagnols, demande agréée d’avance et avec satisfaction par Louis XIV. Les conditions réellement graves contenues dans le mémoire d’Eugène se réduisaient à quatre. Dans le préambule, il demandait que Charles VI figurât avec tous ses titres, c’est-à-dire avec les titres du roi d’Espagne ; que l’empire fût nommé conjointement avec l’empereur, et que l’on supprimât la phrase par laquelle Louis XIV déclarait reconnaître l’archiduc en qualité d’empereur. L’article 1er, déclaration banale du rétablissement de la paix entre les deux souverains, se terminait par la phrase consacrée : « Nonobstant toutes promesses, traités ou alliances contraires faits ou à faire en quelque sorte que ce soit. » Eugène demandait qu’on y ajoutât : « lesquels tous sont abolis par le présent traité en tant qu’ils pourraient lui être contraires. » Eugène demandait également que dans l’article 21, relatif à la cession des Pays-Bas, la mention du traité d’Utrecht fut supprimée ; il réclamait aussi la suppression de l’article 30, qui stipulait que la paix serait conclue sans retard entre l’Autriche et l’Espagne. Enfin, dans l’article 31, relatif aux acquisitions de l’Autriche en Italie, Eugène demandait que les mots possédés actuellement fussent remplacés par une expression qui autorisât l’empereur « à se mettre en possession de ce qui n’était pas évacué par l’Espagne, » et que l’on supprimât la mention du traité conclu en 1703 entre l’empereur Léopold et le duc de Savoie.

L’intention de ces demandes est manifeste ; à l’exception de celle relative à la reconnaissance de l’empereur et à son union avec l’empire, demande inspirée par une légitime susceptibilité, elles laissent toutes voir la même pensée. Eugène revient à son premier procédé : par des habiletés de rédaction et des omissions calculées, il veut réserver à Charles VI, si les circonstances redevenaient favorables, la faculté de déclarer non avenus pour lui tous les traités d’Utrecht, de revendiquer la couronne d’Espagne, dont il n’aura cessé de porter légalement le titre dans les protocoles, et, en attendant, de poursuivre pacifiquement ses conquêtes en Italie, soit en prenant Porto-Longone, soit en enlevant au duc de Savoie la Sicile et les provinces attribuées à ce prince par les traités d’Utrecht et de 1703, soit en restant seul maître des restitutions à opérer au duc de Mantoue et aux autres princes dépossédés. Ainsi, les seuls intérêts visés par ces demandes sont les intérêts particuliers de la maison d’Autriche, et c’est pour leur unique satisfaction qu’Eugène risquait une nouvelle guerre. Il avait accompagné l’envoi de ce mémoire d’une note dans laquelle il disait que, si ces conditions suprêmes n’étaient point acceptées, « ce serait une marque que l’on ne veut pas la paix, » ajoutant que, dans ce cas, il était persuadé que « toute la terre, qui ne manquera pas d’être informée du cours de la négociation, ne pourrait que les trouver justes et équitables. »

Le prince de Savoie se faisait une étrange illusion s’il croyait qu’en cas de rupture la publication de ce document l’eût justifié aux yeux de « toute la terre. » Les puissances maritimes n’auraient trouvé ni « juste » ni « équitable » la prétention de reconstituer en faveur de Charles VI l’empire de Charles-Quint et de détruire l’équilibre européen si laborieusement rétabli à Utrecht ; et, quant aux princes de l’empire, ils ne se souciaient guère de reprendre les armes pour constituer, sur des bases élargies, la prépotence de la maison d’Autriche. Eugène ne tarda pas à en faire l’expérience. S’étant rendu de Rastadt à Ettlingen pour inspecter ses lignes et prendre des mesures militaires, il constata la vive répugnance de ses auxiliaires à rentrer en campagne ; même les électeurs de Mayence et de Trêves, les fidèles soutiens de la politique autrichienne, le supplièrent à genoux de faire la paix [17]. Il reçut en outre d’Angleterre des nouvelles qui confirmaient le rétablissement de la reine et le succès croissant de la politique des torys ; il dut, dans son for intérieur, être profondément reconnaissant à Villars d’avoir laissée entr’ouverte la porte qu’il s’était si imprudemment obstiné à fermer.

Quant au maréchal, il n’était pas moins satisfait de son œuvre ; il ne doutait pas que le roi, lui aussi, ne saisit avec empressement la base de transaction qu’il avait obtenue. Son imperturbable optimisme avait repris le dessus, il avait retrouvé toute sa verve : retiré à Strasbourg, s’y montrant au bal, à la comédie, objet de l’empressement respectueux de tous, il eut vite oublié ses soucis. En adressant à Louis XIV l’ultimatum d’Eugène, il l’avait accompagné d’une longue dépêche dans laquelle il s’efforçait de démontrer que les termes en étaient acceptables. Il avait fait plus, il avait confié son paquet non à un courrier ordinaire, mais à son fidèle Contades, qu’il avait chargé de commenter sa dépêche, de faire comprendre au roi les difficultés de la situation, l’obstination de l’Autriche, son inclination vers la guerre, la nécessité de mettre un terme à une négociation déjà trop prolongée.

Contades était l’homme des missions délicates ; très dévoué à Villars, fort bien avec la cour, il avait plusieurs fois servi, entre l’une et l’autre, d’intermédiaire officieux et utile [18]. Sans avoir une grande portée dans l’esprit, il avait du savoir-faire, du tact et de la discrétion ; par-dessus tout, il avait le précieux don de plaire, et avait appris, disait-on, dans les scabreuses négociations de la galanterie mondaine, l’art de persuader, de vaincre et de se taire. Il arriva à Versailles le 10 février et descendit chez Torcy, qui le conduisit immédiatement chez Mme de Maintenon, où se trouvait le roi. Une partie de brelan avait été organisée avec les dames ; Louis XIV congédia les dames et pendant une heure, il écouta les explications de Contades : que furent-elles ? nul ne l’a répété ; mais en lisant les résolutions que le roi prit et consigna trois jours après dans une dépêche solennelle, on peut constater les dispositions conciliantes que cet entretien inspira, et affirmer que la mission de Contades avait pleinement réussi. Le roi réduisait strictement ses demandes aux points qu’il ne pouvait absolument abandonner sans manquer à ses devoirs de souverain ; ils étaient au nombre de trois : 1° dans le préambule, Louis XIV persistait à refuser à l’empereur le titre de roi d’Espagne ; 2° à l’article 1er, il refusait d’insérer la phrase additionnelle suggérée par Eugène et qui impliquait l’abrogation indirecte des traités d’Utrecht ; 3° à l’article 31, il maintenait sa rédaction primitive, celle qui n’attribuait à l’Autriche en Italie que les territoires qu’elle possédait actuellement. Sur ces trois points, le roi se montrait inébranlable, et ordonnait à Villars de résister « quand même un refus romprait la négociation. » Sur tout le reste, il cédait ; il acceptait que les réclamations de ses cliens fussent ajournées, même celle de l’auxiliaire énergique et efficace des mauvais jours, la princesse des Ursins ; il acceptait que l’Espagne fût passée sous silence, que la situation de sa couronne restât indéterminée, que l’état de guerre subsistât entre l’archiduc Charles et le duc d’Anjou. Cette concession coûtait à sa dignité de roi et à sa tendresse d’aïeul ; il la consentait pourtant, par raison et par patriotisme, se réservant, par une énergique intervention en Catalogne, d’enlever à Charles VI ses dernières illusions et de lui fermer à tout jamais l’entrée de l’Espagne. Mais ce n’est pas tout, et, au dernier moment, Louis XIV devait donner une éclatante preuve de sa modération. Des trois points sur lesquels il ne voulait et ne pouvait céder, il en était deux, le préambule et l’article 31, qui provoqueraient peut-être chez Eugène une résistance non moins obstinée. Louis XIV, prévoyant ce cas, voulut encore ouvrir une porte à la conciliation : il imagina deux expédiens dont il autorisa Villars à se servir, à la dernière extrémité. Dans le préambule, si Eugène refusait absolument d’omettre le titre de roi d’Espagne, Villars céderait, mais à la condition qu’un article séparé, signé avant le traité, et ayant la même force que s’il y était inséré, stipulerait « que les qualités prises ou omises de part et d’autre ne donneraient nul droit et ne causeraient nul préjudice à l’une ou l’autre des parties contractantes. » A l’article 31, tout en continuant à exiger que la mention des territoires ou des droits cédés en Italie fût suivie de la formule essentielle : « Ainsi que Sa Majesté impériale les possède actuellement, » il autorisait Villars à ajouter ces mots : « et qui ont été possédés ci-devant par les rois de la maison d’Autriche. » La phrase pourra bien prêter à l’équivoque ; mais, prise dans son sens naturel, elle ne fait que constater un fait historique : si elle suffit à désarmer l’Autriche, Villars l’insérera au traité. Tels sont les sacrifices suprêmes que Louis XIV est disposé à faire au maintien de la paix ; mais, tout en les énumérant à Villars, le roi espère que l’habileté du négociateur en diminuera le nombre ; il lui défend même de les faire connaître à Eugène avant que la question des trois points essentiels n’ait été réglée. Pour cette partie de la négociation, la plus délicate, la plus scabreuse, il se méfie du tempérament de Villars ; aussi est-ce Contades, dont il vient d’apprécier les formes gracieuses, qui en sera chargé. Il se rendra à Stuttgart et fera connaître successivement à Eugène les conditions du roi ; s’il accepte la première, il lui exposera la seconde, et ainsi de suite. S’il refuse l’une ou l’autre des conditions, Contades « n’entrera pas plus avant en matière et reviendra. » Il ne doit s’ouvrir, dit le roi, sur aucune des facilités que j’apporterai à l’égard des autres articles, car il est d’une extrême conséquence pour mon service qu’on ne puisse pénétrer la permission que je vous donne, à moins qu’elle ne détermine la paix. » Ces instructions sont développées avec une grande précision dans deux dépêches différentes ; Louis XIV y joint, par excès de précaution, un nouveau modèle de traité où toutes ses concessions sont traduites dans le style le plus étudié ; enfin, le 14 au soir, il remet lui-même cet important paquet à Contades, en y ajoutant encore, en présence de Torcy, de longues et minutieuses recommandations verbales.

« Pleinement instruit, » Contades partit le lendemain et arriva à Strasbourg le 21. Le message qu’il remit à Villars ne satisfit qu’incomplètement l’irascible maréchal ; il s’attendait à un désistement complet, l’avait presque promis au prince Eugène, et s’alarmait des réserves du roi. La procédure prescrite par Louis XIV le mettait, en outre, dans un cruel embarras : il avait donné à Eugène sa parole d’honneur de lui rendre une réponse définitive ; il savait, d’ailleurs, son adversaire assez avisé pour ne pas se prêter à cette négociation successive et pour refuser de s’engager tant qu’il n’aurait pas été informé, dans leur ensemble, des conditions suprêmes du roi. Acculé à de redoutables alternatives, Villars montra plus de décision et d’initiative qu’il n’en avait laissé voir jusque-là. Il prit sur lui d’autoriser Contades à transgresser, s’il le fallait, les ordres du roi et à modifier au besoin la procédure imposée par lui, si par cette modification il pouvait assurer la conclusion de la paix ; pour le reste, il s’en remit à la dextérité de Contades. Nul ne saurait le blâmer : au point où en étaient les choses, les questions de procédure n’avaient plus la moindre importance. Dans les circonstances décisives et suprêmes, c’est aux plénipotentiaires vraiment dignes de ce nom à savoir écarter les difficultés artificielles et, dégageant leurs souverains, prendre eux-mêmes les graves responsabilités qui décident du sort des nations. Contades partit le jour même, muni du billet suivant, fort adroitement tourné :

Strasbourg, le 21 février 1714.

Monsieur,

M. le marquis de Contactes est arrivé, et je croirais pouvoir vous supplier de vous rendre à Rastadt, dans la confiance que j’ai que le peu de changemens qu’il apporte aux articles n’empêchent pas la signature du traité, si je ne voulais suivre exactement la parole que je vous ai donnée de ne pas vous retenir s’il y avait quelque changement. Je crois donc, monsieur, devoir vous envoyer M. de Contades, pour qu’il ait l’honneur de vous l’expliquer lui-même, et je veux espérer que j’apprendrai bientôt par lui que je puis compter d’avoir l’honneur de vous voir et de consommer le grand ouvrage auquel nous avons travaillé avec une aussi parfaite et sincère ardeur de réussir.

J’aurai l’honneur de vous dire, monsieur, que vous pouvez ajouter entièrement foi à ce que M. de Contades vous dira de la part du Roi et de la mienne, étant informé par Sa Majesté même de ses intentions, et vous trouverez qu’elles vont uniquement à rendre solide la paix, le peu de changement qu’il y a dans les articles n’ayant d’autre objet.

Eugène accueillit avec un extrême empressement le message et le messager de Villars. Quinze jours de contact avec l’armée et les fonctionnaires de l’empire l’avaient confirmé dans ses premières impressions et convaincu de la vive répugnance que chacun éprouvait pour la guerre. La nécessité de la paix lui était apparue plus clairement que jamais, et, écartant toute velléité contraire, il s’efforça sincèrement de la conclure. Contades, fidèle interprète des volontés royales et des impatiences de Villars, ne la désirait pas plus ardemment ; mais tous deux étaient liés par des instructions contradictoires et de plus séparés par des préventions anciennes. Eugène ne croyait pas à la sincérité de Louis XIV, et, à Versailles, on doutait, non sans raison, des intentions pacifiques de l’empereur. L’effet des premières communications de Contades fut de dissiper les préventions d’Eugène : l’habile récit qu’il lui fit de son voyage à Versailles, de ses entretiens avec le roi et les ministres, le tableau qu’il lui traça du vieux roi résistant avec fermeté aux partisans de la guerre, faisant tous les sacrifices compatibles avec son honneur, mettant toute sa confiance dans la loyauté et le bon jugement de lui, prince Eugène, qu’il savait animé des mêmes intentions, cet exposé simplement fait, avec la grâce du langage et le ton persuasif d’un homme de bonne foi et de bonne compagnie, firent sur le prince la meilleure impression. Après avoir ainsi préparé le terrain, Contactes aborda l’objet même de sa mission, et ne se montra pas moins habile. Au lieu de suivre à la lettre les instructions du roi et de marchander, pour ainsi dire, chaque détail, au risque de réveiller les défiances d’Eugène, il alla droit au but : il dit que les changemens demandés par le roi étaient si peu nombreux et si peu importans que Villars ne doutait pas que le prince ne les agréât, mais que le maréchal, par respect pour la parole qu’il lui avait donnée, et par considération pour sa personne, ne voulait pas l’exposer à un voyage inutile : il lui communiquait donc officieusement les derniers ordres du roi ; si le prince les trouvait incompatibles avec ses instructions, il ne reviendrait pas à Rastadt, et tout serait dit.

Contades remit alors à Eugène par écrit le texte des trois points essentiels, avec les expédions, tels qu’ils avaient été rédigés par le roi lui-même. Eugène les prit et demanda une heure pour les examiner à loisir ; mais, avant de congédier Contades, il le somma de lui dire si c’était tout, et s’il pouvait considérer comme acceptées toutes les autres objections qu’il avait présentées au projet français. Mis au pied du mur, Contades n’hésita pas à user de l’autorisation de Villars et à répondre que le maréchal avait encore quelques observations à soumettre, mais qu’elles n’étaient pas de nature à empêcher la signature du traité ; enfin, il laissa entendre que Villars ne discuterait que pour la forme les modifications qui seraient incompatibles avec les instructions impériales. Quant aux trois points, il répéta qu’aucune latitude ne lui était permise, que c’était à prendre ou à laisser.

Appelé à prendre la plus grave des déterminations, Eugène fit venir Penterriedter, relut avec lui les dernières instructions de l’empereur, pesa avec soin les termes des rédactions françaises ; il eut bientôt reconnu que les concessions du roi dépassaient ses propres espérances, et qu’il pouvait prendre sur lui de les accepter : risquer une guerre pour obtenir davantage eût été un acte de folie. Il essaya pourtant encore, lorsque Contades fut rentré dans la salle des conférences, de discuter avec lui l’article 31. Il lui en coûtait d’ôter toute espérance à des convoitises qu’il savait très tenaces ; Contades fut inébranlable, et déclara au prince qu’il était inutile qu’il se rencontrât de nouveau avec Villars s’il n’acceptait d’avance la rédaction du roi. Eugène n’insista plus et promit de revenir à Rastadt ; il prévint pourtant Contades que son intention était de demander la suppression d’un mot auquel sans doute le roi ne tenait pas. Dans un passage de cet article 31, le roi promettait de ne pas troubler la maison d’Autriche dans la possession des territoires cédés en Italie, « ni de s’opposer à la possession dont elle pourrait à l’avenir acquérir les droits par voie de négociation légitime. « Eugène trouvait que les mots soulignés infirmaient les droits anciens et naturels de la maison d’Autriche et demandait qu’on rédigeât ainsi la phrase : « Ni de s’opposer à la possession qu’elle a ou pourra avoir à l’avenir, soit par négociation, par traité ou autre voie légitime. « Il remit à Contades un mémoire très court, où cette demande était formulée en termes très modérés : « On espère, y était-il dit, que si on laisse le reste de l’article comme il est changé, M. le maréchal ne pourra trouver aucune difficulté aux modifications qu’on lui apporte, d’autant qu’elles ne dérangent en rien l’intention principale pour le repos de l’Italie. » Quant au préambule et à l’article Iee, le mémoire disait que « l’on pourra s’ajuster sur ces articles, qui ne doivent pas retarder le progrès d’un si grand et si important ouvrage, » En même temps que ce mémoire, Eugène remit à Contades la lettre suivante, qui constatait l’heureuse issue de la mission confiée à son savoir-faire :

Stuttgart, le 23 février 1714

Monsieur,

Je n’ai pas répondu à votre lettre précédente [19], parce qu’elle me faisait espérer de vos nouvelles plus précises au retour de M. de Contades, que vous attendiez d’un jour à l’autre. J’ai été bien heureux, monsieur, de recevoir depuis, par lui-même, la seconde dont il vous a plu de m’honorer, et bien plus encore des assurances qu’il m’a apportées de la part de Sa Majesté très chrétienne et de la vôtre, que je pouvais retourner consommer avec vous le grand ouvrage auquel nous avons travaillé jusqu’ici, sans craindre des changemens sur le projet que j’ai eu l’honneur de vous remettre avant mon départ de Rastadt, excepté deux ou trois passages qui regardent le préambule, l’article 1er et le 31e, à l’égard desquels M. de Contades a été chargé de me faire connaître les changemens que vous avez ordre d’y faire.

J’espère que la constance avec laquelle ; nonobstant la saison déjà si fort, avancée, j’ai ici attendu la résolution qu’il plairait au roi votre maître de vous renvoyer, de même les facilités et modifications avec lesquelles je tâche de m’approcher des changemens susdits le plus près qu’il m’est possible, suivant le mémoire que M. de Contades aura l’honneur de vous remettre de ma part, vous persuaderont, monsieur, bien efficacement, de la droiture et sincérité des intentions de Sa Majesté impériale pour la paix et du désir ardent que j’ai, en mon particulier, de contribuer à ce qu’elle soit consolidée au plus tôt.

Dans cette confiance et me reposant entièrement que l’on pourra finir sur-le-champ et sans avoir besoin d’attendre de nouveaux courriers, je partirai dimanche d’ici pour me trouver mardi, 27 de ce mois, après-midi, au château de Rastadt, où je compte que nous mettrons, en peu de jours, la dernière main à ce grand ouvrage…

Le prince avait ajouté ce post-scriptum autographe :

J’espère de vous embrasser bientôt, monsieur, et vous saurez, par M. de Contades, que je n’ai pas balancé à aller aussi loin qu’il m’a été possible.

Ce message fut reçu par Villars avec une immense satisfaction ; néanmoins, instruit par l’expérience de ses premières déceptions, il s’empressa de transmettre le mémoire d’Eugène au roi, et de lui demander son adhésion à la suppression demandée ; il ne doutait d’ailleurs pas de son consentement. La paix était faite cette fois, il n’y avait plus à en douter. Sa joie était sans bornes ; il ne put s’empêcher de l’exprimer au prince Eugène, tout en faisant pour l’acquit de sa conscience quelques réserves de pure forme.

Strasbourg, le 25 février 1714.

Monsieur, vous serez aisément persuadé de la joie très sensible et très parfaite que j’ai de la très juste espérance que je dois concevoir de consommer un ouvrage aussi important et attendu de toute l’Europe avec une extrême impatience. J’en ai une au-dessus de toute expression d’avoir l’honneur de vous voir ; elle ne peut cependant m’empêcher d’avoir celui de vous dire que je n’ai nulle liberté sur le changement que vous désirez. Je fais partir dans ce moment un courrier pour la cour, lequel sera de retour au plus tard le sixième jour ; peut-être nous faudra-t-il ce temps pour mettre en latin tous ces articles. Je suis obligé à d’autant plus de circonspection que l’on a toujours trouvé que je m’avançais plus que je ne devais, bien que c’ait été plus par mes instances à notre cour que par m’être relâché sur rien.

Pour n’avoir pas le plus petit reproche à me faire, j’aurai l’honneur de vous dire, monsieur, que Sa Majesté n’a pu s’engager à ce que vous demandez sur les sujets espagnols et catalans qui sont au service de l’empereur ; aussi ne demande-t-elle rien pour les sujets italiens et flamands qui servent actuellement le roi d’Espagne : le roi ne s’explique que pour ceux qui, étant actuellement à son service ou à celui de l’empereur, ont des biens sous la domination de l’un ou de l’autre… Je suis persuadé, monsieur, que vous ne trouverez aucune difficulté sur cela qui nous arrête… Je compte de partir demain pour être à Rastadt à l’heure qu’il vous plaira me le marquer ; après cela, monsieur, vous avez connu par ce que M. de Contades vous a laissé jusqu’où je puis aller sur le mot de droit que vous voulez changer.

Cette lettre signée, Villars ajouta de sa grosse et détestable écriture :

J’ai, en vérité, monsieur, une extrême envie d’avoir l’honneur de vous revoir.

Ce n’est que le 28 que les deux plénipotentiaires se retrouvèrent à Rastadt. Les conférences reprirent aussitôt. Elles donnèrent bien encore lieu à de vives discussions ; Villars eut encore des emportemens et des intempérances de langage, Eugène de froides et hautaines reparties ; l’un essayant de ne pas aller jusqu’au bout des concessions autorisées par le roi, l’autre se retranchant derrière les assurances données par Contades à Stuttgart. Néanmoins, l’œuvre de paix se poursuivit et ne fut plus interrompue. Tout ce que Villars put obtenir, c’est que l’amnistie fût assurée aux Flamands et aux Italiens qui avaient participé à la guerre, sans que la même faveur fût accordée aux Catalans ; — que les électeurs de Bavière et de Cologne lussent remis en possession des mobiliers, objets d’art, canons qui avaient été distraits de leurs châteaux ou résidences, — et enfin que le traité fût rédigé en français. Sur ce dernier point, Eugène la peu de résistance : quoiqu’il sût le latin mieux que Villars [20], il préférait de beaucoup l’usage de sa langue maternelle ; le formalisme germanique fut sauvé par l’adoption d’un article séparé qui stipulait que cette dérogation aux traditions de l’empire ne constituerait pas de précédent et ne pourrait être invoquée au préjudice d’aucune des parties. Un dernier article séparé fut consacré au choix de la ville où se tiendrait le congrès chargé d’étendre à l’empire les stipulations de Rastadt et de rédiger le traité de paix général. L’empereur avait indiqué les trois villes suisses de Bade, Schaffhouse et Frauenfeld. Le roi devait choisir l’une de ces trois localités et faire connaître directement sa décision au prince Eugène.

Enfin, la réponse suprême du roi arriva le 6 mars au matin : elle était favorable. Louis XIV acceptait, sauf d’insignifiantes modifications de détail, la rédaction proposée par Eugène ; on se mit immédiatement à faire une dernière révision du traité, en présence de Hundheïm et de La Houssaye. Le texte qui avait servi de base était celui qui était venu de Versailles, et que les discussions des derniers jours avaient diminué des articles supprimés, mais peu modifié dans son ensemble ; on y précisa quelques passages, on y atténua quelques expressions. Villars fit un dernier effort pour y introduire le traité à faire entre l’Autriche et l’Espagne ; Eugène opposa un dernier et catégorique refus : la rédaction définitive fut enfin arrêtée. La nuit était venue ; on se mit sans désemparer à faire les copies officielles, à les collationner, à les munir de tout l’appareil traditionnel ; il. était sept heures de matin quand les deux plénipotentiaires, brisés de fatigue, contenant leur émotion, apposèrent enfin leurs deux signatures au bas du traité qui mettait fin à la guerre de la succession d’Espagne.

Contades partit immédiatement pour Versailles avec l’exemplaire destiné au roi : cet honneur lui était bien dû. Louis XIV fut surpris de son prompt retour : il ne s’attendait pas à un dénoûment aussi rapide et faisait préparer par Torcy de nouvelles recommandations à l’adresse de Villars. Il fut tenté de trouver que le maréchal avait pris trop à la lettre ses instructions conciliantes et n’avait pas tiré un parti suffisant de l’avantage que lui donnaient ses victoires ; mais il ne laissa rien voir de ce regret et manifesta publiquement sa satisfaction. Contades reçut la grand’croix de Saint-Louis, en attendant un gouvernement. Villars, qui le suivit de près, reçut l’accueil le plus flatteur ; pour la première fois peut-être de sa vie, il se montra modeste et ne demanda rien au roi. Louis XIV lui accorda spontanément des faveurs signalées. Il s’empressa de les annoncer à Eugène, en lui faisant connaître les résolutions prises par le roi pour la suite des négociations :

Versailles, ce 16 mars 1714.

J’aurais désiré, monsieur, pouvoir me donner l’honneur de vous apprendre plus tôt que le roi a choisi Bade, sur les trois villes que l’empereur a nommées pour les conférences auxquelles Sa Majesté m’ordonnera de me rendre dès qu’elle sera informée que Sa Majesté Impériale aura résolu que vous y veniez aussi, seulement pour signer le traité général et solennel avec l’empereur et l’empire, après que les plénipotentiaires auront tout réglé. Je suis ravi d’espérer l’honneur de vous y revoir. Le roi a nommé M. de La Houssaye, conseiller d’état, et M. le comte du Luc, son ambassadeur en Suisse, pour seconds ambassadeurs plénipotentiaires.

J’ose me flatter, monsieur, par l’amitié dont vous m’honorez, que vous apprendrez avec quelque joie les grâces que je reçois en ce moment de Sa Majesté : celle des grandes entrées, d’autant plus distinguées que le seul M. le duc de Lauzun, qui en a été honoré il y a quarante-cinq ans, et moi, sommes les seuls qui les ayons actuellement. Le roi a bien voulu aussi donner la survivance du gouvernement de Provence à mon fils. Je n’oublierai pas, monsieur, de vous rendre compte que lorsque j’ai eu l’honneur de présenter vos respects à Sa Majesté, elle a parlé de vous avec toute l’estime que vous méritez et pouvez souhaiter.

Eugène et Villars ne prirent pas part directement aux conférences de Bade. Ils ne s’y montrèrent que pour la formalité finale. Lorsque tout eut été convenu entre les plénipotentiaires du roi et de l’empereur, en présence des envoyés des princes de l’empire, lorsque le traité eut été dûment mis en latin diplomatique, les deux ambassadeurs furent invités à venir le signer ensemble. Une difficulté d’étiquette faillit encore tout remettre en question. Villars était arrivé dans la petite ville de Bruck, à trois lieues de Bade, lorsqu’il fut informé que le texte du traité accordait à Eugène, comme prince de maison souveraine, la qualification de altissimus, tandis qu’il ne lui donnait à lui qu’une épithète moins retentissante. Il déclara tout net qu’un maréchal de France, duc et pair du royaume, valait bien un prince étranger, et que, si la moindre différence était établie entre eux, il retournerait immédiatement sur ses pas. Eugène, prévenu par un courrier spécial, s’empressa de lever la difficulté en acceptant de bonne grâce l’égalité complète. Le 7 septembre, les deux ambassadeurs, réunis dans l’hôtel de ville de Bade, signèrent, en grande cérémonie, le traité définitif.

On sait que le congrès de Bade n’avait pas tenu tout ce qu’on en attendait. Effrayés de la masse des réclamations produites, du temps qu’il aurait fallu pour les étudier, les discuter, en concilier les effets contradictoires, les plénipotentiaires les avaient toutes ajournées de nouveau, pour s’occuper du seul intérêt pressant, le rétablissement de la paix générale. Ils s’étaient donc contentés de reproduire les stipulations de Rastadt et de les faire sanctionner par l’empire. On les connaît : c’étaient pour la France, la frontière du Rhin et Laudau, le rétablissement complet des deux électeurs qui s’étaient compromis pour sa cause ; — pour l’Autriche, c’était l’acquisition des possessions espagnoles en Flandre et en Italie. Si on compare ces résultats aux douloureux préliminaires de La Haye, aux humiliantes propositions de Gertruydenberg, si l’on se rappelle les poignantes circonstances de 1709 et de 1710, on ne peut s’empêcher de reconnaître qu’il y eut, dans notre histoire, peu de traités plus importans et plus heureux. Les avantages que le traité de Bade procura à la France ou à ses alliés auraient-ils pu être plus grands ? La campagne diplomatique avait-elle été aussi heureuse ou aussi habilement conduite que la campagne militaire ? Le lecteur qui aura bien voulu nous suivre jusqu’au bout nous dispensera de répondre. « J’ose espérer, écrivait le prince Eugène à l’empereur en lui annonçant la signature du traité, que Votre Majesté daignera approuver ma conduite ; me conformant à ses ordres, soutenu par son admirable fermeté, j’ai la confiance d’avoir obtenu, malgré la supériorité militaire de l’ennemi et la défection de presque tous nos alliés, des conditions de paix plus avantageuses et plus glorieuses que celles que la médiation étrangère eût pu nous procurer à Utrecht. » On ne pensa pas autrement à Vienne, et même, s’il faut en croire quelques esprits chagrins, dans certains cercles de Versailles. Le nom de Villars n’en resta pas moins attaché à l’instrument de paix comme aux victoires qui l’avaient préparé, et lorsque, la vieillesse étant venue, le maréchal, éloigné pour toujours des affaires diplomatiques, comblé d’honneurs, objet de la faveur populaire, reportait un souvenir complaisant sur ses années de glorieuse activité, on l’eût bien étonné si l’on eût paru douter que la paix ne fût son œuvre, si l’on eût paru croire que la reconnaissance de la France s’adressait plus à l’homme de guerre qu’au diplomate.


M. LE MARQUIS DE VOGUE


  1. Voyez la Revue du 15 août 1885 et du 15 septembre 1880. Aux sources déjà indiquées en tête de ces études, il convient d’ajouter un livre récemment paru à la Coalition de 1701, par M. le marquis de Courcy, dont la partie la plus considérable, la plus neuve et la plus intéressante, est consacrée à l’histoire des traités d’Utrecht. Les négociations de Rastadt y font l’objet d’un chapitre écrit avec verve et où les pièces originales sont analysées avec une compétence acquise dans la pratique des affaires diplomatiques.
  2. Rapport d’Hundheim. (Archives I. R. de Vienne.)
  3. C’est le système qu’Hundbeïm avait développé à Villars, le 24 octobre, et que celui-ci n’avait pas assez catégoriquement repoussé ; mais le roi avait donné à cet égard des instructions formelles.
  4. On trouvera le texte des pièces principales et l’analyse des autres dans l’ouvrage déjà cité de M. de Courcy.
  5. Le roi à Villars, 11 décembre 1713.
  6. Torcy à Villars, 9 décembre 1713.
  7. Extractus Protocolli, 13 et 14 décembre. (Archives I. R. de Vienne.)
  8. Pour ramener l’électeur à des idées plus « raisonnables, » le roi sut prendre le bon moyen. M. de Courcy a retrouvé aux archives des affaires étrangères et publié (Coalition de 1701, II, 161) une correspondance entre Torcy et Monasterol de laquelle il résulte que Louis XIV fit offrir à Max-Emmanuel 2 millions une fois payés, en dehors de ses subsides réguliers, et fit retirer les pierreries et vaisselles d’or qu’il avait mises en gage en Hollande. L’électeur accepta ce « dédommagement » et ne fit plus d’opposition au traité.
  9. Je vois que, bien que je me sois désisté des demandes que j’avais faites en faveur de l’électeur de Bavière, le prince Eugène, après avoir obtenu ce consentement de ma part, fait dépendre aujourd’hui la paix d’un article qu’il n’est pas en mon pouvoir d’accorder. (Le roi à Villars, 3 janvier 1714.)
  10. Que dire à qui vous répond : « Quand même vous m’auriez persuadé, Je ne suis pas le maître, et sans cet article je ne puis rien conclure. » (Villars au roi, 29 décembre 1713.)
  11. Eugène à l’empereur, 31 décembre 1713.
  12. Ces réclamations comprenaient, outre les revendications légitimes des princes italiens dépossédés, celle du duc de Saint-Pierre, gentilhomme napolitain, dont les biens avaient été confisqués par l’empereur ; — celle d’un marquis de Sainte-Croix, gentilhomme romain, qui avait été quelque temps directeur des fêtes de l’empereur Joseph à Vienne et qui prétendait avoir reçu la promesse du fief de Viadana en Italie ; — celle de la duchesse d’Elbœuf, qui réclamait le douaire et l’exécution des conventions matrimoniales de sa fille, décédée duchesse de Mantoue ; — celle du duc de Lorraine, qui réclamait des indemnités pour les dommages que la guerre lui avait causés, malgré sa neutralité. Saint-Pierre était soutenu par Torcy, dont il avait épousé la sœur ; Sainte-Croix avait aussi à la cour de France des appuis influens ; l’empereur s’intéressait au duc de Lorraine ; néanmoins, de part et d’autre, on était au fond décidé à sacrifier ces réclamations particulières au prompt rétablissement de la paix.
  13. Le roi à Villars, 15 janvier 1714.
  14. Eugène à l’empereur, 19 janvier 1714.
  15. Eugène lui-même ne dissimulait pas le véritable caractère de sa proposition : « Il m’expliquait encore dans ce moment, écrit Villars au roi, le 21 janvier, qu’il n’était pas au pouvoir de l’archiduc de donner la moindre inquiétude à l’Espagne, qu’il ne leur restait pas grande espérance de l’attaquer jamais par la France, que c’était cependant l’unique chemin par lequel ils pouvaient y arriver, celui de la mer ne leur étant pas bien praticable… Il est aisé de voir que ce prince (l’archiduc) ne songe plus qu’a mettre sa conscience et son honneur à couvert du reproche d’avoir abandonné les Catalans, sons pouvoir se flatter que de tels secours puissent les soutenir longtemps… Je crois que Votre Majesté n’en peut désirer davantage. »
  16. Les derniers ordres de l’empereur lui enjoignaient formellement : « dans le cas où le projet français ne pourrait pas s’accorder avec ses instructions, de ne pas rester à Rastadt, mais de ne pas rompre complètement la négociation, de la suspendre seulement, afin qu’elle put être reprise et menée à bonne fin si la France s’y prêtait. » (Eugène à l’empereur, 2 février 1714. Archives I. R. de Vienne.)
  17. , Selbst die Kurfürsten von Mainz und Trier baten fast flehentlich um den Frieden. Arneth, Prinz Eugen, II, 337.
  18. Notamment en 1711, pour atténuer le mauvais effet de la perte de Bouchain. Saint-Simon.
  19. Simple billot écrit par Villars de Strasbourg, le 19 février, pour faire savoir à Eugène que le retour de Contades était annonce pour le lendemain.
  20. Villars, qui se méfiait de sa latinité, avait fait venir le recteur des Jésuites de Strasbourg pour lui venir en aide ; malgré cette assistance, fit-il dire à Eugène par Hundheïm, il ne répondait pas que la traduction du traité n’amenât de nouvelles discussions et de longs délais : il le priait de leur épargner les unes et les autres. (Eugène à l’empereur, 5 mars 1713. A. V.)