Vie d’Agricola (traduction Wikisource)

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Anonyme
Vie d’Agricola
Tacite



1Modifier

1. Transmettre à la postérité les actions et les mœurs des hommes illustres, usité dans les temps anciens, pas même à notre époque notre génération, pourtant peu soucieuse des siens, n'a négligé de le faire, toutes les fois que quelque grande et noble vertu a vaincu et surmonté ces vices communs aux petites comme aux grandes cités : l'ignorance de ce qui est droit et la jalousie. 2. Mais, chez nos ancêtres, de même que l'accomplissement d'actions dignes de rester dans les mémoires découlait d'une inclination naturelle et était ouvert à tous, de même quiconque était célèbre était naturellement conduit à transmettre le souvenir de sa vertu, sans rechercher de faveur ou faire preuve d'ambition, mais seulement parce qu'avoir bonne conscience était précieux. 3. La plupart jugea que raconter eux-mêmes leur propre vie était confiance en leurs mœurs plutôt qu'arrogance ; et ce ne fut pas, pour Rutilius et Scaurus, une cause de mise en doute ou de dénigrement : tant les vertus sont excellemment estimées à ces mêmes époques où elles naissent le plus facilement ! 4. Mais moi, qui vais raconter la vie d'un mort, j'ai eu besoin d'une indulgence que je n'aurais pas demandée, si j'allais faire œuvre d'accusateur : tant mon époque est cruelle et hostile aux vertus. (Latin)


2Modifier

1. Nous lisons que, comme Arulénus Rusticus avait fait l'éloge de Paétus Thraséa et Hérennius Sénécion celui de Helvidius Priscus, ce fut considéré comme un crime capital et que l'on sévit non seulement contre les auteurs eux-mêmes, mais aussi contre leurs livres, la tâche ayant été confiée aux triumvirs de brûler au comitium et sur le forum les monuments écrits d'hommes très brillants. 2. Sans doute, on pensait étouffer par ce feu la voix du peuple romain, la liberté du sénat et la conscience du genre humain, après avoir en outre expulsé les professeurs de philosophie et fait partir en exil tout art bénéfique, afin que rien d'honorable ne se produisît nulle part. 3. Nous avons assurément donné un grand exemple de patience et, de même que la vieille génération a vu ce qu'était le plus haut degré de liberté, de même nous avons vu ce qu'était le plus haut degré de servitude, lorsqu'on nous ôta, par les enquêtes, jusqu'à la possibilité de nous parler et de nous écouter mutuellement. 4. C'est la mémoire elle-même que nous aurions aussi perdu avec la parole, s'il était autant en notre pouvoir d'oublier que de nous taire. (Latin)


3Modifier

1. C'est maintenant seulement que revient la vie ; mais, quoique, dès la naissance d'une période très heureuse, l'empereur Nerva ait associé des choses jadis incompatibles, le principat et la liberté, que chaque jour Trajan, son fils adoptif, accroisse le bonheur de notre temps et que la sécurité publique se soit approprié non seulement un espoir et un vœu, mais aussi une ferme confiance en ce vœu même, par nature, cependant, les remèdes aux maladies des hommes sont plus lents que leurs maux et de même que nos corps s'accroissent lentement, mais s'éteignent en un instant, de même on étouffe le talent et les études plus facilement qu'on ne les rétablit. Le fait est qu'on se prend aussi à la douceur de l'indolence elle-même et que, la paresse, d'abord détestée, est à la fin aimée. 2. Qu'est-ce si, durant quinze ans, grand espace de temps pour une vie mortelle, beaucoup ont succombé par des accidents fortuits, tous les plus actifs sous la cruauté du prince, si nous sommes peu à avoir survécu, non seulement aux autres, mais pour ainsi dire à nous-mêmes, après que tant d'années ont été retirées du milieu de notre vie, où nous sommes parvenus en silence, les jeunes à la vieillesse, les vieillards presque au terme même de leur vie achevée ? 3. Toutefois, je ne serai pas chagriné d'avoir rédigé, même d'une voix sans art et peu exercée, un souvenir de la précédente servitude et témoignage du bonheur présent. En attendant, ce livre, destiné à honorer Agricola, mon beau-père, aura été, parce qu'il exprime publiquement ma piété filiale, soit loué, soit excusé.


4Modifier

1. Cn. Julius Agricola, originaire de la vieille et illustre colonie de Fréjus, eut pour grands-pères, des deux côtés, des procurateurs impériaux, ce qui signifie qu'ils étaient chevaliers. 2. Son père, Julius Graecinus, membre de l'ordre sénatorial, était connu pour son fort goût pour l'éloquence et la philosophie et, à cause de ces qualités même, mérita la colère de l'empereur Caligula ; en effet, on lui donna l'ordre de mettre en accusation Marcus Silanus et, parce qu'il avait refusé, on l'exécuta. 3. La mère d'Agricola était Julia Procilla, femme d'une rare pureté de mœurs. Élevé auprès d'elle et de sa tendresse, il passa son enfance et sa jeunesse à pratiquer tous les arts libéraux. 4. Ce qui l'éloigna des séductions des débauchés fut, outre sa nature bonne et intègre, le fait qu'il eut, dès son plus jeune âge, Marseille comme lieu de résidence et directrice de ses études, lieu où l'affabilité des Grecs et la retenue des provinciaux se trouvaient réunies et heureusement associées. 5. Je me rappelle qu'il avait lui-même l'habitude de raconter que, dans sa première jeunesse, il aurait consumé un désir trop ardent pour la philosophie, allant au-delà de ce qui est permis à un Romain et à un membre de l'ordre sénatorial, si la prudence de sa mère n'eût tempéré son esprit ardent et plein de feu. 6. Bien sûr, son naturel noble et élevé recherchait la beauté et l'éclat d'une grande et très haute gloire avec plus d'impétuosité que de prudence. Bientôt l'âge et la raison l'apaisèrent et il retint de la philosophie le sens de la mesure, ce qui est très difficile. (Latin)


5Modifier

1. Il obtint, en Bretagne, l'approbation de son premier apprentissage de la vie militaire par Suétonius Paulinus, chef diligent et plein de modération, qui l'avait choisi pour se faire un jugement sur lui en se l'attachant. 2. Et Agricola, en retour, ne se comporta, vis-à-vis de son titre de tribun et de son inexpérience, ni avec licence, à la manière des jeunes gens qui transforment la vie militaire en vie de débauche, ni avec indolence, pour se procurer plaisirs et provisions ; mais il apprit à connaître la province, se fit connaître de l'armée, apprit auprès de ceux qui étaient expérimentés, suivit les meilleurs, ne rechercha rien pour pouvoir se vanter, ne refusa rien par peur et se conduisit en même temps de façon à la fois consciencieuse et attentive. 3. Jamais, assurément, la Bretagne ne fut plus agitée et dans une situation plus incertaine : des vétérans étaient massacrés, des colonies incendiées, des armées encerclées ; on combattit alors pour son salut, bientôt pour la victoire. 4. Et bien que tout ceci fût accompli sur les conseils et sous la direction d'un autre et que les plus hauts faits et la gloire d'avoir repris la province fussent attribués au chef, cela donna en plus au jeune homme du savoir-faire, de l'expérience et de la motivation et entra dans son âme un désir de gloire militaire, qui ne plaisait pas à une époque où l'on interprétait en mauvaise part les actions de ceux qui se distinguaient et où une grande renommée n'était pas moins cause de dangers qu'une mauvaise. (Latin)


6Modifier

1. De là revenu à Rome pour y solliciter des magistratures, il épousa Domitia Decidiana, issue d'illustres aïeux ; ce mariage, pour lui qui visait de plus grands projets, fut remarquable et solide et ils vécurent dans une admirable concorde, se chérissant mutuellement et se cédant l'un l'autre la première place, si ce n'est que, dans une bonne épouse, il y a d'autant plus à louer qu'il y a plus à blâmer dans une mauvaise. 2. Le sort lui donna, pour sa questure, la province d'Asie et Salvius Titianus comme proconsul, par aucun desquels il ne fut corrompu, quoique à la fois cette province fût riche et ouverte aux déprédations et le proconsul, enclin à toute convoitise, prêt à acheter, par une facilité sans bornes, une dissimulation mutuelle de leurs mauvaises actions. 3. Là, sa famille s'accrut d'une fille, soutien et consolation à la fois, car il perdit bientôt un fils qu'il avait reconnu auparavant. 4. Bientôt, il passa l'année entre sa questure et son tribunat de la plèbe et aussi l'année même de son tribunat dans le calme et le loisir, car il savait que l'inactivité tenait lieu de sagesse à l'époque de Néron. 5. Durant sa préture, même conduite, même silence : en effet, il ne lui avait été attribué aucune juridiction ; il s'occupa des jeux et des tâches vaines de sa charge entre économie et prodigalité, aussi loin du luxe que plus proche de l'approbation publique. 6. Ensuite, choisi par Galba pour inspecter les dons faits aux temples, par une recherche très consciencieuse, il fit en sorte que l'État ne subît les sacrilèges d'aucun autre que de Néron. (Latin)


7Modifier

1. L'année suivante frappa son âme et sa famille d'une grave blessure. 2. En effet, durant la libre errance de la flotte d'Othon et sa dévastation, en ennemie, de la région de Vintimille (qui est une partie de la Ligurie), la mère d'Agricola fut tuée dans sa propriété et cette propriété elle-même et une grande partie de son patrimoine furent pillées, ce qui avait été la cause du meurtre. 3. Agricola était donc parti s'acquitter de ses devoirs filiaux, lorsqu'il apprit la nouvelle que l'empire était échu à Vespasien et passa aussitôt dans son camps. 4. Mucien réglait les débuts du principat et la situation à Rome, car Domitien était très jeune et ne tirait de la bonne fortune paternelle que la pratique de la licence. 5. Comme Agricola avait été envoyé lever des troupes et s'en était acquitté avec intégrité et diligence, Mucien le mit à la tête de la vingtième légion, qui tardait à se rallier en prêtant serment, où son prédécesseur, racontait-on, avait un comportement séditieux ; le fait est que, pour des légats consulaires aussi, elle était indisciplinée et redoutable et que le légat prétorien n'avait pas la capacité de la contenir, on ne sait si c'était à cause de son caractère ou de celui des soldats. 6. Ainsi, choisi à la fois pour lui succéder et les punir, avec une modération tout à fait exceptionnelle, il préféra paraître avoir trouvé de bons soldats que les avoir rendus tels.(Latin)


8Modifier

1. Etait alors à la tête de la Bretagne Vettius Bolanus, avec trop de douceur qu'il ne convient pour une province féroce. Agricola tempéra sa vigueur et réprima son ardeur, l'empêchant de croître, car il avait appris à obéir et savait mêler l'utile à l'honorable. 2. Peu de temps après, la Bretagne accueillit comme légat consulaire Pétilius Cérialis. Alors les qualités eurent de l'espace pour s'illustrer, mais, dans un premier temps, Cérialis partagea seulement les tâches pénibles et les situations critiques, bientôt aussi la gloire ; il mit souvent Agricola à la tête d'une partie de l'armée pour le mettre à l'épreuve, parfois à la tête de troupes plus nombreuses, à la suite d'un succès. 3. Et Agricola ne s'enorgueillit jamais de ses hauts faits en vue de sa propre gloire ; c'était à celui dont il tirait ses ordres et qui le dirigeait que, en subordonné, il rapportait sa bonne fortune. 4. Ainsi, par son courage lorsqu'il obéissait, par sa modestie lorsqu'il parlait en public, il était sans envieux, mais non sans gloire. (Latin)


9Modifier

1. Alors qu'il revenait de son poste de légat des légions, le divin Vespasien l'admit parmi les patriciens et le préposa ensuite à la province d'Aquitaine, ce qui était une fonction conférant une dignité éclatante entre toutes et un espoir de consulat pour celui à qui elle avait été destinée. 2. La plupart des gens croit que les esprits des militaires manquent de subtilité, prétendant que rendre la justice dans un camps est une tâche sans souci et moins précise et que, comme elle traite la plupart des affaires par la violence, elle ne fait pas pratiquer la finesse du forum. 3. Agricola, grâce à son savoir-faire naturel, bien qu'il fût parmi des civils, s'acquittait de sa tâche avec facilité et justice. 4. Et, désormais, son temps fut divisé entre ses tâches d'administrateur et ses moments de repos ; quand le réclamaient les assemblées et les procès, il était grave, attentif, sévère et assez souvent sensible à la pitié ; quand il en avait fait assez pour remplir sa fonction, il n'y avait plus trace, au-delà, de la puissance qu'il incarnait : il s'était dépouillé de son air sévère, de sa présomption et de son âpreté. 5. Et chez lui, ce qui est très rare, son affabilité ne diminua pas son autorité, ni sa sévérité l'affection qu'on lui portait. Rapporter l'intégrité et le désintéressement qui se trouvaient chez un si grand homme aura été une injure à ses qualités. 6. Il ne rechercha pas même la renommée, à laquelle, souvent, les hommes de bien s'abandonnent avec complaisance, en mettant en avant sa vertu ou par quelque artifice : se tenant loin de toute compétition vis-à-vis de ses collègues, loin de toute tension vis-à-vis des procurateurs, il estimait à la fois que vaincre était sans gloire et être écrasé, méprisable. 7. Il fut retenu moins de trois ans dans cette charge de légat et fut aussitôt rappelé dans l'espoir d'un consulat, accompagné de la croyance qu'on lui donnait la Bretagne comme province, non parce qu'il avait discuté de cela lui-même, mais parce qu'il paraissait à la hauteur. 8. La rumeur ne se trompe pas toujours ; parfois même, elle choisit. 9. C'est devenu consul qu'il promit sa fille, qui donnait alors de grands espoirs, en mariage au jeune homme que j'étais ; il me la donna comme épouse après son consulat et fut aussitôt préposé à la Bretagne, après ajout de la dignité de pontife. . (Latin)