Vers les sommets/02

Chez l’auteur (p. 31-45).

II

Celle qui avait amené et conduit d’une manière aussi habile cette singulière conversation comptait vingt-trois printemps. On la remarquait comme étant une jeune fille de caractère, sérieuse et bien mise. Les familles la citaient en exemple à leurs grandes enfants. Un mouvement lancé par elle réussissait toujours. Autour de ses initiatives, elle savait rallier les suffrages. Elle possédait une silhouette de reine. Elle était grande, svelte et brune. Des cheveux châtain clair aux reflets mordorés, entretenus demi-courts, très abondants, lui dessinaient une jolie tête. Ses yeux d’un noir très vif, où brûlait perpétuellement une flamme, s’ombrageaient à peine de minces sourcils brun clair. Un nez délicat et artistique, aux ailes mobiles, annonçait une nature fière, un tempérament bien équilibré. Deux lèvres fines, d’un carmin rose vermeil, encadraient sa petite bouche que frangeaient d’une régularité parfaite de solides dents d’émail. En sa compagnie, tous se plaisaient, même les femmes.

C’était vraiment une belle fille, une Canadienne « aux yeux doux ».

Jules LeBrun, en qui s’incarnait à son sens, le futur sauveur du pays, qu’elle venait d’exalter si haut au foyer familial et qui réunissait en sa personne les qualités du type accompli, lui avait été présenté la semaine précédente, à la suite d’une séance dramatique donnée à Saint-Loup-Les-Bains. Au cours de cette séance de charité, elle avait figuré elle-même au programme. C’était à ces minutes de charme artistique que le jeune homme s’était dit en la voyant jouer ses rôles d’une façon si éclatante :

— Il me serait mille fois agréable de pouvoir rencontrer cette charmante personne. Quel solide talent ! Quelle grande distinction ! Quelle allure vraiment classique ! C’est la première fois qu’il m’arrive de m’extasier devant une jeune fille.

L’occasion qu’il avait souhaitée arriva plus tôt qu’il ne l’aurait cru. Invité à se rendre, après la représentation dramatique, au salon du Dr Lemire pour prendre le lunch avec les amateurs-artistes, il avait accepté avec joie le délicieux rendez-vous où il savait que se trouverait Mlle Clément. Au début de la réunion, on les avait présentés l’un à l’autre. Tout le monde avait bien remarqué que celle-ci rencontrait son « Prince Charmant » et que celui-là allait trouver la « Belle au bois dormant ». En présentant M. LeBrun à Mademoiselle, on avait aimablement dit :

— Mademoiselle Clément, c’est le « petit monsieur » d’autrefois qui s’est transformé en « grand talent » d’aujourd’hui. L’espoir des nôtres. Le futur chef du gouvernement de notre pays. Le pilote de notre navire.

Puis, comme tous se souvenaient encore des brillants succès que la jeune fille avait remportés en ses années de couvent, on n’avait pas manqué de dire d’une manière tout à fait gracieuse :

— Monsieur LeBrun, vous avez en face de vous la femme forte de l’Écriture, la femme qui communiera dans le même idéal que les plus belles âmes ; enfin, au risque de trop parler, la femme qui, quand elle le voudra, trônera en reine au royaume du cœur. Il s’agira pour un roi de l’inviter à accepter une couronne digne d’elle. Elle la portera glorieusement, soyez-en certain.

Il était évident qu’une aussi pompeuse et indiscrète présentation éprouva cruellement l’humilité des jeunes gens, qu’elle les glaça pendant une bonne minute. Mais l’hilarité générale que suscita ce long bavardage ne tarda pas à dissiper leur mutuelle gêne. Quelques instants plus tard, ils se sentaient tout à fait à l’aise.

Et l’heureux couple si bien assorti s’en était allé s’asseoir, après le goûter, sur l’un des sofas. Aussitôt la conversation s’était engagée, simple, correcte, relevée. D’abord, elle roula sur la pièce jouée au cours de la séance, sur l’actualité, sur des questions littéraires et musicales. Le jeune homme se fit un agréable devoir de féliciter la jeune fille du talent qu’elle avait manifesté dans l’interprétation de son rôle et du plaisir que son jeu bien réussi lui avait fait éprouver.

— Vraiment, mademoiselle Clément, disait-il, vous avez excellé dans votre rôle de sainte Cécile. Vous vous étiez tellement substituée à votre illustre personnage que vous avez réussi à nous donner l’illusion complète que vous étiez disparue de la scène. On ne conçoit pas que la sainte eût agi autrement. C’était réellement elle qui évoluait sur le théâtre.

Par les explications qu’elle avait données touchant l’interprétation d’une pièce, par le clair raisonnement qu’elle avait fait sur toutes choses, par la bonne dose d’érudition qu’elle n’était pas parvenu à dissimuler, il avait constaté avec joie qu’elle était une intellectuelle de choix, qu’elle possédait un cœur dont la lyre vibrerait à l’unisson de la harpe du sien.

Jamais deux jeunes gens n’avaient semblé si bien se convenir. Dans les salons en fête, une trentaine de personnes circulaient, parlant haut, buvant ferme le café parfumé, mordant à belles dents à leurs sandwiches fraîches. Des chants appropriés berçaient de leur rythme joyeux les visiteurs en liesse. La clarté éblouissante des lustres, la température tiède des salles, l’intéressant babillage, tout semblait se liguer pour prolonger indéfiniment cette chaude réunion amicale. À la pièce dramatique entendue au cours de la soirée, ce superbe réveillon ajoutait un acte des mieux réussis, dont il était agréable de jouer les scènes remuantes.

Les visiteurs se préparèrent à partir. On endossa les paletots, on revêtit les mantes. Les dames se coiffèrent. À la porte, des moteurs d’autos ronflaient. À tout instant, le timbre de l’entrée retentissait. Les appels téléphoniques se succédaient sans interruption, demandant encore des taxis. Au milieu de ce tapage, on entendait fuser les phrases banales : « Au revoir, Monsieur ou Madame ; nous vous quittons avec regret, vraiment ». Ou bien celles-ci : « Ne manquez pas de venir, docteur ; nous serions bien désappointés de ne pas vous compter parmi nos visiteurs ». Ou encore : « Nous venons de passer une heure tout à fait agréable. Nous nous sommes amusés comme jamais. As-tu remarqué le couple heureux ? Ce jeune homme ne devait plus penser à ses livres ! Tant mieux pour elle, car elle est digne d’un prétendant de choix ! »

— Mademoiselle, avait dit Jules en se levant pour partir, j’ai passé un délicieux moment avec vous. Me permettez-vous de vous en exprimer un grand merci. Je me plais à vous déclarer que j’ai découvert en vous quelqu’un de cultivé, une personne bien au-dessus de la moyenne. Jusqu’à présent, je n’avais guère coudoyé les femmes. Deux motifs me poussaient à cette abstention : le temps m’avait toujours manqué pour m’introduire auprès d’elles comme ce soir ; puis j’éprouvais une terrible crainte de les trouver légères, frivoles… Pardonnez ma franchise un peu crue. Je déguise si mal ma pensée ! Vous, vous faites tellement exception à la règle que je persiste encore à croire que ces réflexions, inopportunes peut-être, ne vous visent pas, mais pas du tout, Mlle Clément.

Elle avait laissé parler le jeune homme, parce qu’elle croyait beaucoup ce qu’il exprimait, et que sa voix la charmait. Et puis cette sincérité ne lui déplaisait pas, attendu qu’elle contrastait si justement avec les formules menteuses sorties de tant de bouches masculines ! Il avait ajouté plus bas de façon à n’être entendu que d’elle :

— Mademoiselle, je sentirai le besoin, un immense besoin, de vous rencontrer encore sur mon chemin. Vous êtes une personne dont on se sépare à regret. Vous semblez voir la vie, ses ombres et ses clartés, telle qu’elle m’apparaît. Votre idéal ressemble au mien. Mon rêve, incompris de tous, vous le discernerez, j’en suis sûr. Avec vous je pourrai en parler, m’entendre sur les grandes questions qui me passionnent. Avec les hommes, je n’ai guère de chance. En général ils sont égoïstes, suffisants, pleins d’eux-mêmes au suprême degré. J’ai eu beau essayer de les entretenir de quelques-uns de mes projets, de ceux qui me tiennent le plus au cœur, aucun d’eux n’a osé m’écouter jusqu’à la fin. On veut bien me donner crédit d’un savoir théorique, mais on craint de m’aider à prendre des initiatives nouvelles à tous points de vue. On refuse de rompre avec la tradition politique, dont certains côtés tiennent dans un état d’infériorité malheureux des électeurs libres. Cette rupture dérangerait les visées des chefs qui ont l’habitude séculaire de tout conduire en ce domaine, afin de garder pour eux les meilleurs « plats ». C’est entendu que ces stupides meneurs avilissent la chose publique. Quand j’affirme ce fait désolant, l’on se détourne et l’on fuit.

Elle avait approuvé de la tête et du regard. Jamais ses oreilles n’avaient entendu des jeunes gens tenir un tel langage. Aussi fut-elle émue, ravie en écoutant en elle l’écho de ces paroles sensées, viriles, pleines d’idéal.

Encore plus bas, il ajouta, subjugué par le charme qui émanait d’elle :

— Des femmes telles que vous constituent la poésie de notre existence. Les hommes n’en fournissent que les éléments prosaïques. Depuis que j’ai le plaisir de vous connaître, je sens que, pour vivre pleinement sa vie, on ne peut se passer des unes et des autres.

Ces propos lui plaisaient. Elle les écoutait avec silence. Une seule fois, elle avait remarqué :

— Monsieur LeBrun, vous exprimez des choses qui sont éternellement vraies. Je vous remercie de les rappeler en ma présence et de me donner l’espoir que j’ai contribué à l’évolution de vos idées touchant le beau sexe.

Puis la séparation s’était faite avec la promesse mutuelle de se revoir à brève échéance. Il faut autant dire que sur l’un et l’autre cœur la foudre s’était abattue. Mais aucun d’eux ne s’avisa tout de suite à en avouer les ravages. Entre gens de flair exercé, les déclarations d’amour revêtent rarement la forme du langage parlé.

Et depuis cette fin de soirée, ils s’étaient revus plusieurs fois. On appelait M. LeBrun, le prétendant de Mlle Françoise. Qu’était-ce qu’une distance d’une vingtaine de milles à parcourir pour un six-cylindres qui franchit l’espace comme un bolide, et pour un homme que l’amour secoue fortement ? Rien. Moins que rien. Et pour un homme que les beautés naturelles émeuvent ? Une véritable fête. Sur une route tourmentée traversant de jolis paysages, il y avait encore pour lui le plaisir de l’aller et du retour, délicieuse préface et épilogue joyeux du tête-à-tête enchanteur au foyer de la Villa Clément…

Jules et Mlle Françoise causent au salon depuis une couple d’heures. Ils en sont à leur cinquième rencontre. Le renouveau palpite, bondit, enivre. Du fleuve arrivent des odeurs d’iode et d’herbes marines. Les frondaisons, « symphonie en vert », exhalent de multiples arômes de résine et de fleurs naissantes. Ce jour-là, jour qui devait marquer d’un caillou blanc un évènement inoubliable, Mlle Clément avait dit, à l’arrivée de son bien-aimé, un sourire lumineux comme un rayon de soleil éclairant son beau visage de « grande demoiselle » :

— Mon Dieu ! que c’est gentil à vous d’être venu ce soir, monsieur Jules !

— J’avais vraiment besoin d’un cordial, Mademoiselle. Les affaires, le monde intéressé, l’isolement, tout cela déprime.

Une rougeur fugitive colora les joues de la jeune fille. Elle répondit aussitôt :

— Moi qui me pensais la seule dans cet état d’abattement. Et cette pensée me rendait mon sort encore pire !

— Tout cela, Mademoiselle, pour me marquer que votre cœur va mal, lui aussi ? Serais-je indiscret de vous prier de me dire la cause de cette affection cardiaque ?

— Il bat mieux à présent. Il fonctionne très bien même. Vous êtes un si bon médecin du cœur ! La plus efficace médication à lui faire, au mien, est de lui apporter votre présence. Pardon d’en dire plus que vous en désirez peut-être ?

— Au contraire, Mademoiselle, cela est très flatteur et cela m’enchante. Mais prenez garde de vous compromettre. Je n’agis qu’avec la bonne foi d’un nouvel arrivé au pays du « Tendre ».

— Oui, oui, monsieur l’avocat, votre visite me ravit, m’enivre. Votre absence me plonge dans le chagrin. Près de vous, je ressens le bonheur.

— Merci, Mademoiselle, du bien que vous venez de me faire. Je n’ose pas croire à ce beau sentiment ! Hier, j’osais encore moins y croire. Vous êtes pourtant franche ! Tenez, j’y crois. Je me ferme les yeux pour mieux voir ma félicité. À mon tour, voulez-vous que je profite de la révélation discrète que je viens d’avoir la joie d’entendre pour formuler par des mots la déclaration que vous avez prévue pour bientôt. Je ne connais ni l’art détestable de la dissimulation, ni celui encore pire des déguisements.

Les artifices de la conversation entre amoureux l’un et l’autre les ignoraient totalement.

Il s’était approché d’elle. Il la regardait dans les yeux. Il y vit l’image d’une âme que l’amour mettait en état d’ivresse. À ce moment si doux, il sentait vibrer chez sa compagne encore si nouvelle les sentiments qu’il rêvait depuis longtemps d’y faire naître et puis d’y faire vivre à jamais.

— Mademoiselle Françoise, je vous le dis sans phrases, sans précautions : je vous aime !

Elle aussi avait fermé les yeux pour savourer plus entièrement son bonheur. Elle était devenue pâle. Son sang s’était retiré. Après une minute de silence, elle dit, dans un élan de ferveur :

— Depuis des semaines et des semaines que je brûlais de vous crier mon amour !…

Dans la corbeille rose de leur mutuel épanchement, un baiser vint déposer son joli bouquet de fleurs parfumées.

— Ah ! que la joie pure d’aimer et de se savoir aimé fait du bien ! répétait Jules. Voulez-vous me permettre de vous dire comment j’interprète cette espèce de bonheur, celui qui nous berce à l’heure actuelle ?

— Parlez, monsieur LeBrun. Quel plaisir que de vous entendre !

Au milieu de leur commune joie, ils se mirent à badiner à bâtons rompus sur l’amour. Le visage épanoui, il questionna :

— Mademoiselle, quand, à votre avis, le verbe aimer, au point de vue profane, a-t-il son sens complet ?

— En petit ruisseau qui s’imagine alimenter seul la rivière, je réponds naïvement : lorsqu’il se conjugue au présent et à la forme pronominale de la première personne du pluriel.

— À mon tour de vous questionner, dit-elle :

— Que faut-il pour que l’action de ce verbe imprime au cœur un petit chef-d’œuvre ?

— Vous le savez mieux que moi, Mademoiselle. Toutefois je vais vous donner mon opinion. Prenez toute votre respiration… Il faut que les deux personnes qui s’aiment possèdent en entier le don de voir le beau, d’entendre l’harmonieux, de goûter le charme d’un univers frémissant sur le clavier de leurs âmes. Dans de telles conditions, c’est l’Éden avant la désobéissance, c’est la félicité avant l’expulsion du paradis terrestre.

— Votre réponse est magistrale. Je suis absolument certaine qu’aucun ange ne nous chassera de notre paradis, de notre Éden. Nous remplissons au delà toutes les conditions qu’il faut, puisque nous sommes deux artistes du cœur et que nous nous aimons à la première personne du pluriel du présent.

— Mais prenons garde, ajouta Jules, car le bonheur de deux amoureux cesserait le jour où, cela arrive, ils s’aviseraient de conjuguer le verbe en question à un temps du passé !

Elle répliqua, le visage rayonnant :

— Nous, nous nous aimons, et c’est pour toujours, monsieur Jules.

— Maintenant, dites Jules tout court, Mademoiselle.

— À une condition, mon cher.

— Laquelle ?

— Que vous m’appeliez Françoise sans ajouter jamais le mot mademoiselle.

— Oui… Françoise. De plus, je propose que dans nos futurs entretiens le tutoiement soit de rigueur… Merci de votre acceptation.

Il prit congé d’elle à onze heures. Ce soir-là, leurs âmes s’étaient comme fondues en une seule.