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Valvèdre (RDDM)
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 33 (p. 5-39).

VALVÈDRE


QUATRIÈME PARTIE.[1]


V.


J’avais promis à Obernay de frapper à sa porte la veille de son mariage. Le 31 juillet, à cinq heures du matin, je m’embarquais sur un bateau à vapeur pour traverser le Léman, de Lausanne à Genève. Je n’avais pas fermé l’œil de la nuit, tant je craignais de manquer l’heure du départ. Accablé de fatigue et roulé dans mon manteau, je pris quelques instans de repos sur un banc. Quand j’ouvris les yeux, le soleil se faisait déjà sentir. Un homme qui paraissait dormir également était assis sur le même banc que moi. Au premier coup d’œil que je jetai sur lui, je reconnus mon ami anonyme du Simplon.

Cette rencontre aux portes de Genève m’inquiéta un peu ; j’avais commis la faute d’écrire d’Altorf à Obernay en lui donnant de ma promenade un faux itinéraire. Cet excès de précaution devenait une maladresse fâcheuse, si la personne qui m’avait vu sur la route de Valvèdre était de Genève et en relation avec les Valvèdre ou les Obernay. J’aurais donc voulu me soustraire à ses regards ; mais le bateau était fort petit, et au bout de quelques instans, je me retrouvai face à face avec mon aimable philosophe. Il me regardait avec attention, comme s’il eût hésité à me reconnaître ; mais son incertitude cessa vite, et il m’aborda avec la grâce d’un homme du meilleur monde. Il me parla comme si nous venions de nous quitter, et, s’abstenant, par grand savoir-vivre, de toute surprise et de toute curiosité, il reprit la conversation où nous l’avions laissée sur la route de Brigg. Je retombai sous le charme, et, sans songer davantage à le contredire, je cherchai à profiter de cette aimable et sereine sagesse qu’il portait en lui avec modestie, comme un trésor dont il se croyait le dépositaire et non le maître ni l’inventeur.

Je ne pouvais résister au désir de l’interroger, et cependant à plusieurs reprises ma méditation laissa tomber l’entretien. J’éprouvais le besoin de résumer intérieurement et de savourer sa parole. Dans ces momens-là, croyant que je préférais être seul et ne désirant nullement se produire, il essayait de me quitter ; mais je le suivais et le reprenais, poussé par un attrait inexplicable et comme condamné par une invisible puissance à m’attacher aux pas de cet homme, que j’avais résolu d’éviter. Quand nous approchâmes de Genève, les passagers qui de la cabine firent irruption sur le pont nous séparèrent. Mon nouvel ami fut abordé par plusieurs d’entre eux, et je dus m’éloigner. Je remarquai que tous semblaient lui parler avec une extrême déférence ; néanmoins, comme il avait eu la délicatesse de ne pas s’enquérir de mon nom, je crus devoir respecter également son incognito.

Une demi-heure après, j’étais à la porte d’Obernay. Le cœur me battait avec tant de violence que je m’arrêtai un instant pour me remettre. Ce fut Obernay lui-même qui vint m’ouvrir ; de la terrasse de son jardin, il m’avait vu arriver. — Je comptais sur toi, me dit-il, et me voilà pourtant dans un transport de joie comme si je ne t’espérais plus. Viens, viens ! toute la famille est réunie, et nous attendons Valvèdre d’un moment à l’autre.

Je trouvai Alida au milieu d’une douzaine de personnes qui ne nous permirent d’échanger que les saints d’usage. Il y avait là, outre le père, la mère et la fiancée d’Henri, la sœur aînée de Valvèdre, Mlle Juste, personne moins âgée et moins antipathique que je ne me la représentais, et une jeune fille d’une beauté étonnante. Bien qu’absorbé par la pensée d’Alida, je fus frappé de cette splendeur de grâce, de jeunesse et de poésie, et malgré moi je demandai à Henri, au bout de quelques instans, si cette belle personne était sa parente. — Comment diable, si elle l’est ! s’écria-t-il en riant, c’est ma sœur Adélaïde ! Et voici l’autre que tu n’as pas connue, comme celle-ci, dans ton enfance ; voici notre démon, ajouta-t-il en embrassant Rosa, qui entrait.

Rosa était ravissante aussi, moins idéale que sa sœur et plus sympathique, ou, pour mieux dire, moins imposante. Elle n’avait pas quatorze ans, et sa tenue n’était pas encore celle d’une demoiselle bien raisonnable ; mais il y avait tant d’innocence dans sa Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/11 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/12 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/13 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/14 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/15 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/16 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/17 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/18 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/19 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/20 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/21 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/22 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/23 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/24 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/25 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/26 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/27 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/28 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/29 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/30 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/31 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/32 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/33 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/34 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/35 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/36 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/37 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/38 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/39 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/40 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/41 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/42 Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/43

  1. Voyez les livraisons du 15 mars, 1er et 15 avril.