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L’Indépendant du Cher (p. 63).

XLIV

Ce qui sera

Véga avait câblé à Daniel : « Où êtes-vous ? répondez de suite à Véga à Kee-Taown, Cafrerie, London-Hôtel ». Elle en adressa un autre à San-Sébastien, Hôtel de France, à Mme Angela Deblois :

« Suis sauvée, je rentre à Val-Salut ».

Maintenant ce dernier arriverait-il jamais à celle à qui il était destiné ? Sous quel nom Mme Angela s’était-elle inscrite à l’hôtel… où était-elle ? Depuis près de deux mois l’attendait-elle encore ? Mystère.

Ceci accompli la jeune fille, plus calme, attendit ses réponses.

Peu de distractions s’offrent en cette ville coloniale ; mais Véga n’en avait cure, la seule chose qu’elle voulut fut une promenade à dos de chameau à travers le désert.

Elle eut la réponse de San-Rémo le lendemain, elle était toute vibrante. « Venez, je vous attends à Biarritz, je mourais loin de vous. Daniel ». Aucune réponse de Mme Angela.

Alors Véga donna l’ordre d’appareiller l’Arcadia ; avant, elle alla prendre congé du passager amené par elle.

Il était seul dans son appartement, il écrivait.

En l’entendant frapper à la porte, il la devina :

— Venez, dit-il, avec un bon sourire, nous nous sommes vus bien peu, assez pour me laisser à moi un indicible souvenir, vous êtes celle qu’on n’oublie pas.

Elle eut un geste indifférent : — Je pars, je vais au pays qui vous vit naître. Nous ne nous rencontrerons plus.

— Qui sait ?… Vous allez vers un ami très cher, un homme qui a comme moi à porter le poids d’un lourd atavisme. Dites-lui que s’il veut un jour le repos, il vienne ici, vers moi, je lui ouvrirai les bras fraternellement.

— Non. L’existence d’ici est lente et monotone, sans joies, sans peines, moi et lui, voulons nous sentir vivre, demander à la vie ses plus intenses vibrations : celles de la lutte.

— Enfant trop jeune et trop ardente, vous placez mal l’objectif du bonheur et plus tard vous me comprendrez. Sachez une chose que l’univers ignore, qu’après-demain révèlera :

La nouvelle Atlantide émerge de l’Océan, chaque jour notre île s’agrandit, repoussant la mer envahisseuse… Un travail colossal s’accomplit dans les bas-fonds des Océans. La terre qui monte amène ailleurs l’envahissement des eaux. Le vieux monde est appelé à disparaître comme disparut l’ancienne Atlantide. Paris, comme Thèbes, Ninive, Babylone sera un désert de poussière ou d’eau. Les cataclysmes qui se préparent sont inscrits dans la lumière astrale.

— Oui, je sais, Sophia croit à ces choses. Les Mages du mont de la Victoire, qui jadis virent resplendir en Orient l’étoile miraculeuse, prévoient que cette étoile, qui depuis deux mille ans presque parcourt l’espace, va revenir du côté de l’Occident. Elle sera le signal d’événements terribles et sublimes…

— Moins éloignés qu’on ne pense. Le calcul mathématique de l’évolution des cycles indique nettement la place où nous sommes dans l’éternel recommencement. La roue de fortune universelle tourne lente et immuable, nous serons au point le plus bas dans peu d’années, nous franchirons le grand solstice terrestre… puis le rayon remontera du côté opposé pour accomplir un autre tour et revenir encore au même point. Me comprenez-vous ?

— Parfaitement. Éternité est devant et derrière nous. L’âge d’or fut et sera. Demain se retrouvera comme hier. Et nos âmes immortelles traverseront toutes les périodes. Tous les Mages croient cela.

— Tous les Mages, tous les penseurs, tous ceux qui étudient et croient à la justice.

— Prince Lô, vous rêvez trop… vous enlisez vos forces dans des nuages… Moi je ne veux ni analyser, ni songer, ni déduire, je veux vivre, sourire, aimer ! Je veux de l’ivresse et de la joie. Que m’importe demain. Je suis plus sage que vous.

Creuser avec notre pauvre faculté de pensée les secrets du monde ne mène à aucun résultat, puisque tout est inchangeable… vivons pour la joie !

— Enfant qui raisonnez comme une frivole mondaine, peut-être voyez-vous plus juste que moi. Allez donc et jouissez de la jeunesse, accordez à tous vos sens le summum des plaisirs qui leur sont propres, profitez-en en honneur et justice.

— Et je croirai bien agir en ne dédaignant, ni ne déformant un don du ciel. Adieu, prince. Ne venez-vous pas en France ?

— Ma mère le souhaite, je cède, mais pour peu de temps, j’espère. Adieu, enfant jolie et joyeuse, vous avez mis une clarté dans mon horizon terne. Merci ! Nous embarquons, nous aussi, demain, par le premier paquebot anglais qui stoppe ici.