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L’Indépendant du Cher (p. 51-53).

XXXV

La marque du destin

Véga ne quitta pas son cher Tio de toute la soirée, elle parcourut l’île avec lui. Elle écoutait le voyageur parler à ses compagnons, conter ses campagnes de propagande pour leur cause.

Ah ! il avait eu une rude alerte.

À Kronitz, où il faisait des conférences qui amenaient les adeptes par centaines, il avait vu soudain cerner par les soldats de l’empire la salle publique où il discourait.

Une bagarre effroyable, une lutte acharnée, s’en étaient suivies et il n’avait dû le salut qu’à la force herculéenne d’un grand diable de yankee, son dévoué prosélyte, qui avait saisi par le pied une des tables de fonte d’un café, et, s’en servant comme d’une massue, avait fait une trouée, par où ils avaient passé tous les deux pour gagner le yacht de l’Américain et détaler à toute vapeur.

— Quelle nuit ! disait Cléto, et malgré la terreur et le danger, quelle attrayante lutte ! Rien ne passionne comme cette bataille dont la vie est l’enjeu.

— Raconte-nous les détails, Tio, supplia Véga, nous avons à vérifier certaines prophéties. Ensuite, tu me laisseras partir.

— Où ? Qu’as-tu à me dire de ton ami San Remo ?

— Enlevé !

— Ah ! les ennemis.

— Oui, seulement grâce à la connaissance de nos prophètes, je sais où je puis le rejoindre. C’est pourquoi je te supplie de me donner un yacht, Tio, et de me laisser partir.

— Je te donnerai mon yacht Arcadia, que tu vois se balancer dans le port.

— Avec les matelotes !

— Sans doute. Ne ris pas. Les matelotes valent bien les marins, je ne te conte pas leur genèse ; à bord, elles varieront l’ennui des heures de marche par l’histoire de leur vie ; elle n’est pas sans attraits.

— C’est juste, Tio. Aour-Ruoa arrive avec tes meilleurs amis.

Conte ton voyage devant tous, avant le moment du repos…

Cléto Pisani sourit, il glissa son bras sous celui de la jeune fille et il alla vers la terrasse dominant la mer, où il prit place sur le banc de porphyre rouge, devant l’immensité.

Le soleil venait de se noyer dans la mer, qui gardait encore quelques reflets rouges, les teintes mauves irradiaient l’horizon, la nier était comme le ciel avec une coulée blanche, déjà projetée par la lune décroissante.

— Aour-Ruoa, dit Véga, j’ai oublié de te demander des nouvelles du naufragé, l’a-t-on recueilli ?

— Oui, mon enfant, il est à l’hôpital, gravement atteint, mais pas en danger ; le docteur le soigne, ne t’inquiète plus de lui, tu l’as découvert en perdition, il te devra la vie.

— Qui est-il ?

— Je l’ignore absolument. Il est incapable de parler. C’est un européen d’une quarantaine d’années, je ne puis voir plus.

— Merci, Aour, maintenant nous voilà tout à loi, Tio mio.

Véga n’osait demander à son oncle des nouvelles de Sophia, elle savait la haine de la jeune femme pour lui… elle devinait à présent bien des choses… Anxieuse, elle attendait qu’il parlât le premier.

Cléto prit un cigare tout allumé que lui tendait Véga, et sans regarder personne, les yeux au loin sur la mer, il dit :

— Mes chers compagnons, je vous dois un compte rendu exact des progrès de notre œuvre, je l’ai écrit au jour le jour en notre langage chiffré ; je l’ai remis tout à l’heure à notre secrétaire, il vous le lira plus tard. Je vous dirai ce soir les aventures et rien de technique. Nos progrès sont immenses, sachez-le, la Stella Negra bientôt dominera le monde.

Voici la plus récente et la plus tragique de mes aventures.

L’attaque par la force militaire à Kronitz avait été imprévue, et j’aurais succombé sous le nombre des assaillants sans la force prodigieuse d’un Américain, nouvel adepte, qui fit une trouée sanglante à travers laquelle lui et moi nous passâmes.

Seulement, arrivé à son navire amarré dans le port, il fallait lever l’ancre et sortir du bassin.

Une grosse difficulté était là.

La nuit était extrêmement noire, sans lune, mais les quais étaient éclairés et notre yacht avait ses feux d’ordonnance.

— Éteignez tout ! ordonna mon yankee qui s’appelait John Everling.

— Qui s’appelait…

— Oui, il est mort…, et à cause de moi. Nos feux éteints, nous étions peu visibles au milieu du port. Seulement nous diriger était scabreux, la jeune pilote…

— Une femme ?

— Naturellement. Tout l’équipage était composé de filles du Far-West et elles valaient d’habiles marins, je vous jure. Donc la jeune pilote ne voyait rien. Heureusement, j’avais sur moi les lunettes que tu m’as fabriquées, Aour-Ruoa, et dont les verres spéciaux accordent à nos prunelles la faveur oculaire dont la nature a doué les chats.

Je donnai mes lunettes à la jeune fille et elle vit comme, en plein jour… pour se dépasser à travers les bateaux, pointant droit sur la pleine mer. Seulement, nous devions passer entre les deux phares qui marquent la fin de la jetée et nous avions tout à craindre… Évidemment, nos ennemis avaient téléphoné et les forts nous tireraient des boulets au passage. Que faire ? Un seul moyen s’offrait : raser la côte, au pied même du fort, de manière à ce que son tir passât par dessus notre bateau et que celui du fort qui croise ses feux ne pût nous joindre. Mais pour tenter cette périlleuse manœuvre, il fallait déployer une diligence extrême, nous avions tout à redouter des projections électriques qui allaient fouiller l’horizon quand on soupçonnerait notre fuite.

Nous marchions à une allure folle, la machine ronflait, le plancher du pont tremblait, les étincelles jaillissaient de la cheminée, et pouvaient donner l’éveil.

Ah ! ce que je souhaitais un écran « néo color » qui nous eût protégés, mais nous n’avions rien…

Nous voguions, les deux phares se profilaient devant la passe ; soudain, un éclair brilla à leur sommet et un obus décrivit au-dessus de nous une courbe qui alla se perdre dans la mer.

L’autre phare riposta sans plus atteindre, car il tirait au jugé. Nous étions juste au milieu du passage ; encore une minute et nous pouvions aller nous abriter derrière la courbe des rochers, à l’abri de ces odieuses projections, que nous redoutions plus encore que les obus.

Bientôt un grand rayon blanc fusa explorant les points, et nous aperçûmes derrière nous un torpilleur de haute mer lancé à notre chasse.

Une seule chance nous restait : grâce à notre faible tirant d’eau, nous cacher dans une crique et ne plus bouger.

L’adresse inouïe de notre pilote, sa parfaite science de ces parages, son audace parvinrent à accomplir ce tour de force.

Mais alors nous vîmes une chose inouïe : Tapis dans notre ombre, presque échoués sur une grève protégée par de hautes murailles de granit, nous suivions avec angoisse le torpilleur animé d’une vitesse prodigieuse. Il passa en éclair devant la corde imaginaire de l’arc formé par notre retraite et courut sur un navire qui filait au large bien tranquille sous ses feux d’ordonnance.

Comment put-il commettre l’erreur de le prendre pour nous ? Je ne puis le comprendre ; toujours est-il qu’il l’approcha, arbora ses signaux de commandement d’arrêt, auxquels l’autre, innocent, ne prit aucunement garde, ne pouvant imaginer une menace d’un torpilleur de guerre.

Après les temps d’attente réglementaires, le torpilleur lança son engin et le bateau, un navire de petit tonnage, un yacht, semblait-il, coula à pic.

Le torpilleur vira de bord et revint à son port d’attache.

Nous n’en pouvions croire nos yeux…

Toujours dans la nuit, sans aucun feu, mais notre pilote voyant clair comme en plein jour, grâce aux lunettes que je lui avais données, nous nous portâmes en hâte vers le lieu du sinistre.

La mer, très grosse, devenait menaçante, une rafale entraînait des débris auxquels, je crois, se trouvaient accrochés de malheureux passagers.

— Oh ! interrompit Véga, le naufragé que j’ai vu devait en être.

Cependant, il aurait parcouru une bien grande distance.

— Non, le courant porte juste vers la Stella Negra. Cet homme a pu tenir vingt-quatre heures accroché à une planche… Mais ce que je pus faire de plus utile, ce fut de recueillir une femme…

— Sophia !

— Oui, la marquise de Circey. Comment le sais-tu ?

— Oublie-tu que la science des élèves prophètes n’est pas vaine ?

Cléto sourit :

— Continue mon récit, qu’ont-ils vu ?

— Ils ont vu que tu sauvais une femme et que tu te battais sur le pont du bateau avec un homme…

— C’est vrai. Le miroir astral n’a pas menti. Lorsqu’après mille efforts j’ai pu ramener la marquise de Circey à bord, au milieu d’une nuit profonde, j’ignorais complètement qui je venais de sauver. J’avais aperçu un homme luttant avec les flots pour soutenir une autre créature. Avec mon canot de sauvetage, je les ai recueillis…

— Lui aussi, son mari ?

— Les deux. Nous les avons portés dans une cabine dont nous avons bien calfeutré le sabord avant d’oser l’éclairer, car nous craignions toujours d’être vus de loin, bien que la mer semblât déserte.

Une fois revenus de leur faiblesse, bien réchauffés par nos soins, les naufragés m’ont reconnu. Sophia s’est écriée avec épouvante :

« Cléto Pisani ! Le grand maître de la Stella Négra, mon plus mortel ennemi ! »

— Pourquoi es-tu son ennemi, Tio ? interrompit Véga.

— Je ne suis pas l’ennemi de Sophia ; cette femme a joué dans ma vie un rôle fatal, je l’adorais, j’ai essayé de lui faire partager mon amour, je me suis heurté au plus implacable des refus. Mon insistance est allée jusqu’à essayer de la faire mienne sans son propre vouloir, j’ai osé l’enlever, je l’ai amenée ici, d’où, par je ne sais quel miracle, elle a fui…

— Je le sais, moi, fit Véga souriante, elle a fui dans l’appareil de l’oiselle…

Cléto eut un long regard dirigé avec une singulière expression sur la jeune fille ; il s’y reflétait de la colère, de l’étonnement, puis une brume voila ses prunelles et il dit doucement :

— Peut-être ai-je par là même évité un crime.

Aujourd’hui que des années ont passé, mon sentiment est plus calme, non moins profond…

Ma vue fit horreur à cette femme ; elle voulait se rejeter à l’eau, mais son mari l’en empêcha et venant loyalement à moi, me dit :

— Monsieur, je vous dois la vie de celle que j’aime le plus au monde, je sais aussi qui vous êtes. Depuis longtemps, je souhaite vous joindre pour vous provoquer… Vous plaît-il que l’étrange aventure de cette nuit se dénoue par un duel ?

— Je regardai attentivement l’homme qui me parlait, une pensée de rage me gagnait ; si je le tuais, je gardais à bord, à moi, chez moi, cette femme… ce calcul était odieux. Un sentiment plus juste vint à mon cœur. Le ciel en déciderait, nous allions nous battre sur le pont de ce frêle bateau, secoué par la tempête. Pour témoins, nous aurions John Everling et les matelotes.

La scène fut bizarre. On accrocha aux mâts deux falots, nous prîmes chacun un revolver. Notre hôte, le yankee, avait des armes variées en réserve et nous nous alignâmes.

Se tenir en équilibre était fort malaisé ; d’une main, je m’appuyais au bastingage, de l’autre, je visais de mon mieux. Mon adversaire, bien calé sur ses jambes, ! e regard froid, très calme, rêvait évidemment de me jeter par dessus bord.

Seulement, voyez à quel point la destinée est une chose indépendante de notre volonté et comme nous sommes bien ses inconscients instruments. Au moment où je visais, Sophia éperdue, s’élançant au cou de son mari, reçut la balle dans le bras, tandis que le coup de mon adversaire, dévié par cette brusque intervention, allait trouer la poitrine de John Everling et le tuait net.

Achèverai-je mon récit ?… J’étais navré.

Je venais d’être la cause involontaire de la mort du brave étranger qui m’avait sauvé des griffes de la police et je venais de blesser gravement la femme que j’adorais.

Dans le premier moment, je crus l’avoir tuée…

La nuit fut horrible. Nous essuyions une tempête acharnée.

Au jour, nous aperçûmes Madère.

Je voulus rendre au pauvre Everling les derniers devoirs.

Son âme devait flotter déjà dans de meilleures régions…

Il n’y avait plus qu’à déposer à terre l’infortunée jeune femme, nous le fîmes avec toutes les précautions imaginables ; ensuite, je m’inclinai profondément devant elle, je remontai à bord et mis le cap sur la Stella Négra…

Cléto se tut. Un silence absolu régnait parmi les auditeurs. Véga le rompit la première.

— Je veux aller joindre Sophia. Ce yacht, peux-tu en disposer en ma faveur, Tio ?

— Oui, je te le donne. John Everling m’avait dit, pendant la traversée, qu’il voulait me l’offrir, qu’il en possédait d’autres, qu’il était seul au monde et puissamment riche. D’ailleurs, où irais-je chercher ses héritiers ?… Ma conscience est en paix.

Nul ne parlait plus. Les étoiles brillantes semblaient nager dans la mer…