Utilisateur:Andre315/Dum2


MEMOIRE

SUR LES TREMBLEMENS

DE TERRE

DE LA CALABRE ULTERIEURE

Pendant l’Année 1783.

A Tempeſtate nos vindicant portus ; nimborum vim effuſam & ſine fine cadentes aquas, tecta propellunt : fugientes non ſequitur incendium : adverſus tonitrua, & minas Cæli, ſubterranea domus, & defoſſi in altum ſpecus remedia ſunt. In peſtilentia mutare ſedes licet. Nullum malum ſine effugio eſt. Hoc malum latiſſime patet, inevitabile avidum, publice noxium. Non enim domos ſolum, aut familias, aut urbes ſingulas hauſit, ſed gentes totas, regioneſque ſubvertit.

Seneq. queſti. natur. lib. vi.

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De tous les fléaux deſtructeurs, les tremblemens de terre ſont les plus rédoutables, & les plus faits pour répandre la terreur de la conſternation dans tous les lieux ou ils ſe font reſſentir. La nature en convulſion paroit tendre a ſa deſtruction & le monde toucher a ſa fin. Semblables a la foudre, qui part & nous écraſe, avant que le bruit du tonnere ait pu nous avertir du danger qui ménace nos têtes, les tremblemens de terre ébranlent, renverſent, détruiſent, ſans que rien puiſſe nous indiquer leur aproche, & ſans que nous ayons le tems de nous ſouſtraire au peril 9.1. Les animaux, même les moins intelligens, ont sur nous l’avantage d’avoir le preſſentiment de ces fatals evénemens ; leur instinct, ou leur ſens plus délicats, par des impreſſions dont nous n’avons pas l’idée, les en avertiſſent quelques momens avant, & ils annoncent alors par leurs cris & leur impatience, leurs inquietudes & leur crainte 9.2. Un pareil avantage ſuffiroit-il toujours a l’homme pour le mettre en ſureté ? Non. la fuite la plus prompte, le batiment le plus ſolide 9.3, la baraque de bois la plus legére & la moins élevée, toutes les précautions enfin, que la prudence humaine peut inventer ne ſauroient lui faire éviter la mort qui le menace. La terre s’ouvre au milieu de ſa course & l’engloutit 10.1 ; le ſol, ſur lequel il a placé ſon humble cabane, ou ſon palais faſtueux, s’abime, ou eſt porté a une grande diſtance, en éprouvant un bouleversement total ; une montagne ſe détache, & l’accable de ſes débris ; les vallées ſe reſſerrent & l’enſeveliſſent. La perte entiere de ſes biens, celle de ſa famille & de ſes amis, la mort même, ne ſont pas les plus grands maux, que pour lors il ait a craindre. Enterré vif ſous les ruines qui ſe ſont amoncelées ſur ſa tête, ſans écraſer la voute ſous la quelle il a cherché un azyle, il eſt condamné a mourir de faim & de rage 10.2, en maudiſſant ſa famille & ſes amis, dont il accuſe l’indifférence & la lenteur a venir a ſon ſecours. Il ne peut croire, qu’ils ayent éprouvé un malheur ſemblable au ſien 11.1, il ne ſait pas que ceux qui ſurvivent a cette cataſtrophe preſque générale, tentent en vain de le rétirer du milieu des débris entaſsés ſur ſa tête ; ſa voix, ſes cris arrivent juſqu’à eux ; l’immenſité des ruines reſiſte a leurs efforts, & les empêche de pénétrer juſqu’à lui 12.1. ils ne peuvent lui porter la moindre conſolation, & il conſerve, juſqu’au dernier ſoupir, l’idée atroce & deſeſperante, de n’avoir jamais connu & aimé ſur la terre, que des monſtres & des ingrats. Mais ſi le feu joint ſes ravages a ceux de la terre ébranlée, a quel nouveau genre de ſuplice n’eſt-il pas condamné ? L’incendie gagne lentement les charpentes & les bois des édifices écroulés ; le feu s’approche, & ce ſeroit en vain qu’il tenteroit de l’éviter ; il en eſt atteint, il éprouve la mort lente & cruelle reſervée aux ſacrileges & aux régicides 13.1, & il maudit avec raiſon une deſtinée, qui confond l’inocent & le ſcelerat.

Tel cependant a été le ſort d’une partie des victimes des tremblemens de 1783. Qui peut donc ſans frémir, penſer aux deſaſtres de la Calabre ? Qui peut d’un oeil ſec parcourir un des plus beaux pays de la nature, ſur lequel les tremblemens de terre ont déployé leur rage avec une fureur dont il n’ y a pas d’exemples ? Qui peut enfin, ſans une terreur profonde, conſidérer l’emplacement des Villes, dont le ſol même a diſparu, & dont on ne peut juger de la ſituation, que relativement aux objets, dont elles étoient environnées. Telles ſont les premières idées, qui ſe préſentent a ceux qui voyagent dans la Calabre ulterieure ; telles ſont les ſenſations que j’ai éprouvé a chaque pas que j’ai fait, en viſitant cette malheureuſe province, dans les mois de Fevrier & de Mars 1784. telles ſont, enfin les impreſſions qui empechent de conſidérer ces objets avec aſſez de ſang froid, pour juger des effets & remonter aux cauſes. Le naturaliſte & le phyſicien doivent être en garde contre les élans de leur ſenſibilité, & de leur imagination, pour ne voir dans ce qui cauſe les malheurs d’une infinité de familles, & la deſtruction de 40 mille hommes, qu’un leger effort de la nature 14.1, & pour dépouiller les rélations de toutes les circonſtances, que la terreur & la ſuperſtition y ont jointes.

L’hiſtoire ne fait mention d’aucuns tremblemens de terre, dont les ſecouſſes ayent été auſſi violentes, & les effets auſſi deſtructeurs que ceux qui ont déſolé la Calabre pendant l’année 1783. ce phénoméne eſt aſſez ſingulier, aſſez impoſant par lui même, pour intéreſſer le phyſicien, quoique dépouillé de tout le merveilleux, dont on a ſurchargé les premieres rélations, qui en ont paru ; & on le fera d’autant mieux connoitre, qu’on le réduira a ſes moindres mots. Les ſecouſſes ont été d’une violence extrême 15.1 ; voila une vérité de fait, ſur la quelle il ne peut y avoir aucuns doutes. Elles ont produit, dans la Calabre ulterieure, des effets néceſſaires, vû les circonſtances locales ; voila une ſeconde vérité, qui a beſoin d’un peu plus de dévelopement, & que je chercherai a rendre également évidente, en décrivant la nature du ſol, & le pays fur lequel ont été exercés les plus grands ravages. Je déduirai delà les cauſes pourquoi certaines Villes furent preſque exemptes du fléau général, quoiqu’elles fuſſent compriſes dans l’enceinte fous la quelle paroiſſoient ſe faire les plus grands efforts, & qui étoit près du centre des plus violentes ſecouſſes ; pourquoi d’autres Villes très voiſines des premieres ne preſentent que des monceaux de ruines ; & pourquoi quelques unes enfin ne laiſſent plus aucuns veſtiges de leur exiſtence.

Les ſecouſſes des tremblemens de terre de la Calabre, quelques violentes qu’elles ayent été, n’ont pas embraſſé un bien grand eſpace, & paroiſſent ainſi avoir eu une cauſe locale. Elles ont eu pour limites l’extrémité de la Calabre citerieure, & elles n’ont point exercé de ravages conſidérables au delà du cap des Colonnes fur la côte de l’eſt, & de la Ville l’amenthea ſur celle de l’Oueſt. Meſſine eſt la ſeule Ville de la Sicille, qui ait partagé les deſaſtres du Continent ; & ſi on a eu quelques légers reſſentimens au delà, ils n’ont été que l’effet d’un foible contrecoup. C’eſt donc dans un eſpace de trente lieues de longueur, fur toute la largeur de la Calabre, que l’on a éprouvé ce terrible fleau. Dans cette étendüe, tous les lieux n’ont pas eſſuyé des ſecouſſes de la même violence ; tous n’ont pas ſubi la même deſtruction. Il y a eu autant de varieté dans les effets de ces tremblemens de terre, qu’il y a eu d’emplacemens différens. Tous n’ont pas eu dans le même tems des ſecouſſes de même nature, & ces effets reſtent inexplicables pour ceux qui ne connoiſſent pas la nature du terrein, & les circonſtances locales.

La Calabre ulterieure, dans ſa partie inférieure, peut être conſidérée comme une preſqu’isle qui termine l’Italie, & qui eſt formée par l’étranglement des golphes opoſés de Squilaci, & de ſainte Euphemie. Elle eſt traverſée par le prolongement des apeninſ, qui décrivant un eſpece d’arc de cercle, vont ſe terminer au cap dell’armi, en face de Taormina en Sicille, Vis-a-vis les monts Neptuniens, qui pourroient être regardés, malgré le canal qui les ſepare, comme une continuité de la même chaine, étant de même nature, & paroiſſant courir ſur la même direction. Au deſſous du golphe de ſainte Euphemie, un bras des apenins ſort de la chaine principale, ſ’étend preſque a angle droit, dans la direction de l’Oueſt, pour former le vaſte Promontoire que terminent les caps Zambrone & Vaticano, & qui embraſſe le golphe de ſainte Euphemie. Un autre bras ſort dans la même direction, au deſſous de la groſſe montagne d’Aspramonte, & va ſe terminer a la pointe dite du pezzo, qui s’avançant en face de la Ville de Meſſine, forme le canal étroit, connu fous le nom de Phare. L’eſpece de baſſin contourné par ces montagnes eſt ce qu’on nomme la plaine de la Calabre, ou de Monteleone, & plus ſouvent encore, ſimplement la plaine. Ce nom préſente une idée fauſſe, puiſque le terrein, compris dans cet eſpace, n’eſt ni plat ni horiſontal,comme la dénomination ſembleroit l’indiquer ; mais il eſt inégal & traverſé par des vallées & des gorges profondes. Peut-être l’a t-on déſigné ainſi par opoſition avec les hautes montagnes qui l’entourent. Le ſol s’abaiſſe graduellement, depuis les montagnes du fond qui courent du Nord au Sud, juſqu’au bord de la mer, ou il ſe termine par une plage baſſe, en forme d’arc de cercle rentrant, que l’on nomme golphe de palma. C’eſt dans cet eſpace renfermé, comme je viens de le dire, entre trois montagnes & la mer, que les efforts de la nature ont été les plus violens; c’eſt le ſol malheureux qui ne préſente plus que les ruines des villes qui s’y étoient formées ; c’eſt là ou tous les habitans paroiſſoient dévoués a une mort certaine & inévitable ; c’eſt donc cette partie de la Calabre que je dois plus particulièrement faire connoitre.

Les Apenins après avoir traverſé l’Italie, en ne préſentant par tout qu’une ſuite de montagnes calcaires, ſoulévent ici leur tête, & montrent a decouvert le granit & la roche feuilletée, qui forment, a eux ſeuls, l’extrémité de cette longue chaîne. Ces ſubſtances que l’on regarde comme primitives, rélativement a la formation de toutes les autres, au deſſous des quelles elles ſont preſque toujours placées, ſembleroient offrir une baſe inébranlable ; & les montagnes qu’elles conſtituent, pénétrant par leurs racines juſqu’au centre du globe, devroient être exemptes de toute viciſſitude ; c’eſt cependant a leur baſe, qu’ont été reſſenties les ſecouſſes les plus violentes , & elles même n’ont pas été exemptes des mouvemens convulſifs, qui ont détruit tout ce qui étoit a leurs pieds.

Toute la partie des Apenins, qui domine le fond de la plaine, & dont quelques ſommets, ou grouppes plus elevés portent les noms diſtinctifs de monte jejo, monte sagra, monte caulone, monte esope, aspramonte &c., eſt formée preſque entièrement d’un granit dur, ſolide, compoſé de trois parties quartz, feldfpath blanc, & mica noir. C’eſt preſque le ſeul genre de pierre, dont on trouve les débris aux pieds des montagnes, c’eſt le ſeul que roulent les torrens ; & c’eſt celui dont ſont batis tous ceux des édifices de la plaine, dans les quels on a employé des matériaux ſolides 19.1. Sur quelques maſſes de ce granit, ſur la croupe de quelques montagnes & ſur quelques ſommités, ſont attachés quelques bancs de pierres calcaires, qui paroiſſent comme les reſtes d’un revêtement plus conſidérable, que le tems ou les eaux ont détruit. On trouve auſſi ſur quelques ſommets des roches de corne & des ſchorls écailleux (hornnblende), on en voit des fragmens dans les ruines de terra nova, opido & santa Cristina. La pente de ces montagnes eſt très rapide, leur ſommet eſt décharné, & l’accez de pluſieurs eſt impraticable. Elles ont cet aſpect de vielleſſe, & de dégradation, que l’on obſerve dans toutes les montagnes du même genre. Sur le prolongement de leur baſe, ſe ſont établis ſucceſſivement, comme par dépôt & ſur une très grande épaiſſeur, des couches de ſable quartzeux, de galets, d’argille griſe & blanchatre, & de grains de feldſpath & de mica provenants de la décompoſition des granits. Le tout eſt mêlé de coquilles & de fragmens de corps marins. Cet amas de matières, qui n’ont point de liaiſons entr’elles & qui ſont ſans conſiſtance, paroit être un dépôt de la mer, qui pouſsée par les vents d’Oueſt a entaſsé au pied de ces montagnes, contre les quelles elle venoit batre dans un tems fort anterieur a l’état actuel des choſes, les détritus des ſommets ſuperieurs & les corps que ſon mouvement de fluctuation lui faiſoit apporter de fort loin.

Ce dépôt, d’abord horiſontal, du Nord au Sud & incliné de l’eſt a l’Oueſt, comme il le paroit par la direction des couches, a été enſuite modelé, ſoit par les courans de la mer elle même, ſoit par les dégradations des torrens ſuperieurs, & il a formé cette ſuite de collines, de vallées & de plaines, qui ſurbaiſsées les unes au deſſous des autreſ, vont ſe terminer par une plage baſſe ſur le bord de la mer. Les progrès & les dépouilles de la végétation, & d’autres cauſes que je ne connois pas, ont établi ſur cette baſe mobile, une couche de terre végétale, argileuſe, noire ou rougeatre, très forte, très tenace, & qui a depuis deux juſqu’a quatre & cinq pieds d’épaiſſeur. Cette eſpéce d’écorce donne un peu de ſolidité a ce ſol, qui ſe trouve encore lié par les racines nombreuſes des arbres qui pouſſent a ſa ſurface. Ces racines pénétrent très profondément, pour aller chercher l’humidité, que conſerve toujours la partie inferieure de ce ſable.

Cette partie de la Calabre eſt aroſée par les eaux des montagnes ſuperieures, qui ſont tres abondantes pendant l’hyver & le printems, & qui, après les pluies & la fonte des neiges, ſe précipitent par torrents dans la plaine. Elles entrainent alors tout ce qu’elles trouvent ſur leur paſſage, & lorſqu’elles ont commencé a ouvrir un ſillon dans la terre végétale, elles approfondiſſent aiſément leurs lits dans un ſol qui ne préſente plus aucune réſiſtance. Elles creuſent ainſi des gorges d’une profondeur extrême, quelquefois de ſix cents pieds. Mais leurs encaiſſements reſtent toujours eſcarpés & preſque perpendiculaires ; parce que la couche ſuperieure, entrelaſsée de racines, retient les terres qui ſont au deſſous, & les empêche de s’ébouler pour prendre leur talus. Tout le pays eſt donc ſillonné & coupé par des ravins, plus ou moins larges & profonds, ou coulent de petites rivieres, dont les eaux ſe reuniſſent, pour former les deux fleuves metramo & petrace. Ces fleuves débouchent dans la mer a peu de diſtance l’un de l’autre, apres avoir traverſé la partie inferieure de la plaine, dont leurs attériſſements ont augmenté & augmentent encore journellement l’étendue, comme on peut l’obſerver a leur embouchure. Leurs rives qui ſont de la plus grande fertilité & qui ſont ſuſceptibles d’être aroſées, ne ſont pas cependant la partie la plus cultivée de ce beau pays, on n’oſe pas les habiter a cauſe du mauvais air.

Cette dégradation operée par les eaux a produit deux effets. Elle a d’abord formé un très grand nombre de gorges & de vallées, qui ont diviſé & morcellé l’ancien ſol. Quelques unes de ces vallées ſont devenues ſuſceptibles de culture ; les autres s’y refuſent encore, parce que les inondations de chaque année les recouvrent de ſable, de gravier & des debris des terreins ſuperieurs. Preſque toutes ſont encaiſſées par des eſcarpements très hauts, ſemblables a des murs ; quelques uns de ces encaiſſements ayant acquis un peu de talus, ſe ſont couverts d’arbres qui contribuent a leur ſolidité ; mais aucuns n’ont la pente neceſſaire pour ſoutenir les terres ſur une baſe proportionée a leur hauteur. Les parties de l’ancienne plaine, qui n’ont pas été dégradées par les eaux, ſont reſtées au deſſus de ces valons, & y forment des plataux, dont les hauteurs ſe coreſpondent, qui ſont plus ou moins étendus, & qui ſont toujours environnés des ravins que je viens de décrire. Quelques uns de ces plateaux, parfaitement iſolés, reſſemblent a ces montagnes calcaires a ſommet applatî, que l’on voit ſouvent dans les plaines, & dont les couches coreſpondent a celles des hauteurs voiſines. La nature a pu, par un mouvement violent de fluctuation dans la maſſe des eaux de la mer, operer anciennement ſur les ſols a noyaux calcaires, plus mous qu’ils ne le ſont aujourdhui, ce qu’elle fait ſous nos yeux dans les plaines ſabloneuſes de la Calabre.

Cette partie de la Calabre, dont je viens de donner une légère idée, eſt la plus riche, tant par l’étonnante fertilité de ſon ſol, que par la variété de ſes productions 23.1. Elle eſt auſſi la plus peuplée. Un nombre immenſe de villeſ, bourgs & villages, ſe ſont répandus ſur fa ſurface : beaucoup etoient ſitués ſur les coteaux au pied de la grande chaine ; quelques uns ſur ces portions de plateaux, que les eaux ont reſpecté, & dont j’ai déjà parlé ; d’autres enfin ſur de petites plaines inclinées, qui de loin dominent la mer. Deux ſeules Villes ſont maritimes, palmi & bagnara. On s’etoit de préférence placé dans les ſituations elevées, pour avoir l’avantage d’un meilleur air, d’une poſition plus agréable, & d’une vüe plus etendue. Mais pluſieurs de ces Villes, pour n’être pas trop éloignées des eaux qui couloient dans les vallées, s’etoient etablies auprès des eſcarpemens, ſur le bord des ravins. Cette poſition a occaſionné les circonſtances ſingulieres, dont leurs ruines furent accompagnées.

Le bras des Apenins, que j’ai dit s’étendre a angle droit pour former un corps de montagne ou un promontoire terminé par le cap Zambrone & Vaticano, a également pour baſe & pour noyeau le granit ; mais cette roche n’y eſt pas partout également a decouvert. Elle paroit a nud dans les eſcarpemens qui accompagnent la coſte, entre les caps Zambrone & Vaticano ; elle y eſt en maſſes énormes, dans les quelles je n’ai jamais pu decouvrir, ni couches, ni ordre ſimétrique. Ce granit eſt treſdur ; ſon grain & ſa compoſition ſont les mêmes que celui des montagnes, qui occupent le fond de la plaine. On y voit de grandes taches parallépipedes, produit d’une cryſtalliſation confuſe, faite par une eſpece de précipitation 24.1.

Ce promontoire, que je nommerai de tropea, a cauſe de la Ville qui eſt bâtie au deſſous entre les deux caps, va en retrait depuis ſa baſe juſqu’a ſon ſommet, & il préſente quatre petites plaines,


9.1. La ſecouſſe deſtructive du 5. Fevrier, fut ſubite, inſtantanée ; rien ne la préſagea, rien ne l’annonça ; elle ébranla & renverſa dans le même moment, elle ne laiſſa pas le tems de la fuite.

9.2. Le preſſentiment des animaux, a l’approche des tremblemens de terre, est un phénoméne ſingulier, & qui doit d’autant plus nous ſurprendre, que nous ne ſavons pas, par quel ſens ils le reçoivent. Toutes les eſpèces l’éprouvent, ſurtout les chiens, les oyes & les oiseaux de baſſecour. Les heurlemens des chiens dans les rues de Meſſine, étoient ſi forts, qu’on ordonna de les tuer. Pendant les éclypſes de ſoleil, les animaux témoignent une inquiétude presque pareille ; au moment de l’éclypſe ſolaire & anullaire de 1764, les animaux domeſtiques parurent agités & jetterent des grands cris pendant une partie du tems qu’elle dura ; cependant elle ne diminua pas plus la lumiere du ſoleil, que ne l’auroit fait un nuage noir & épais, qui l’auroit entierement couvert : la difference de la chaleur de l’athmoſphére ne fut presque pas ſenſible. Quelle impreſſion donc put alors avertir les animaux de la nature du corps qui s’interpoſoit devant le ſoleil ? Comment purent-ils deviner, que ce n’étoit pas le même état des choſes, que lorſque le ſoleil eſt ſimplement obſcurci par un nuage, qui intercepte ſa lumière ?

9.3. On peut attribuer une partie des malheurs de Meſſine au peu de ſolidité des bâtimens ; la ruine de cette ville étoit preparée depuis longtems, par des tremblemens de terre, qui pluſieurs fois depuis 1693. avoient ébranlé & lézardé toutes les maiſons, & par le defaut de population & de moyens, qui avoient empêché de les reparer. Un couvent ſolidement & nouvellement bâti au milieu de la Ville n’a nullement ſouffert. Mais en Calabre, rien ne put réſiſter a la violence des ſecouſſes. Le beau couvent des Benedictins de Soriano, bâti avec autant de magnificence que de ſolidité apres les tremblemens de terre de 1659. a été preſque raſé. Cependant pour lui éviter un ſort pareil a celui qu’il avoit éprouvé a cette époque, également fatale pour la Calabre, & ou il fut déjà renverſé ; on donna beaucoup d’épaiſſeur & de baſe aux murs, qui furent conſtruits avec d’exellens materiaux.

10.1. Plusieurs païſans de la plaine de Calabre, fuyants a travers les campagnes, ſe précipiterent dans les fentes, qui se formoient pour lors dant le ſol, & diſparurent.

10.2. Un quart des victimes du tremblement de terre du 5. Fevrier, qui furent enſevelies vives ſous les ruines des édifices écroulés, auroient ſurvecu, ſi on avoit pu leur porter de prompts ſecours. Mais dans un deſaſtre auſſi général, les bras manquoient ; Chacun etoit occupé de ſes malheurs particuliers, ou de ceux de ſa famille ; ou ne prenoit aucune part au ſort de la perſonne indifferente. On vit dans le même tems des exemples de tendreſſe paternelle & maritale portée juſqu’au devouement, & des traits de cruauté & d’attrocité qui font frémir. Pendant qu’une mere échevelée, & couverte de ſang, venoit demander, a ces ruines encore tremblantes, le fils qu’elle portoit en fuyant entre ſes bras, & qui lui avoit été arraché par la chute d’une pièce de charpente ; pendant qu’un mari affrontoit une mort preſque certaine, pour retrouver une épouſe chérie ; on voyoit des monſtres ſe précipiter au milieu des murs chancellans, braver le danger le plus éminent, fouler au pied des hommes moitié enſevelis, qui reclamoient leur ſecours, pour aller piller la maiſon du riche, & pour ſatisfaire une aveugle cupidité. Ils depouilloient encore vivans des malheureux, qui leur auroient donné les plus fortes recompenſes, s’ils leur avoient tendu une main charitable. J’ai logé a Polistena dans la baraque d’un galant homme, qui fut enterré ſous les ruines de ſa maison ; ſes jambes en l’air paroissoient au deſſus. Son domeſtique vint lui enlever ſes boucles d’argent, & ſe ſauva enſuite, ſans vouloir l’aider a ſe dégager. En général tout le bas peuple de la Calabre a montré une dépravation incroyable de moeurs, au milieu des horreurs des tremblemens de terre. La plupart des agriculteurs ſe trouvoient en raſe campagne, lors de la ſecouſſe du 5. Fevrier ; ils accourrurent auſſitot dans les Villes encore fumantes de la pouſſiere, qu’avoit occaſioné leur chute : ils y vinrent ; non pour y porter des ſecours, aucun ſentiment d’humanité ne ſe fit entendre chez eux dans ces affreuſes circonſtances, mais pour y piller.

11.1. J’ai parlé a un très grand nombre de perſonnes, qui ont été retirées des ruines, dans les differentes Villes qui j’ai viſité ; elles m’ont toutes dit, qu’elles croyoient, que leurs maiſons ſeules avoient été renverſées, qu’elles ne pouvoient penſer, que la deſtruction fut auſſi générale, & qu’elles ne concevoient pas comment on tardoit autant a venir leur porter des ſecours. Une femme, dans le bourg de cinque frondi, fut retrouvée vive le ſeptieme jour. Deux enfans qu’elle avoit auprès d’elle y etoient morts de faim & etoient déjà en putréfaction. L’un d’eux appuyé ſur la cuiſſe de ſa mere y avoient occaſioné un putréfaction ſemblable. Beaucoup d’autres perſonnes ſont reſtées 3 , 4 & 5 jours enſevelies ; je les ai vu, je leur ai parlé & je leur ai fait exprimer ce qu’elles penſoient dans ces affreux momens. De tous les maux phyſiques, celui dont elles ſouffroient le plus, étoit la ſoif. Le premier beſoin, que témoignèrent auſſi les animaux retirés du milieu des ruines, après un jeune qui eſt allé, quelque fois, juſqu’à plus de 50 jours, fut de boire ; ils ne pouvoient s’en raſſaſier. Pluſieurs perſonnes, enterrées vives, ſupporterent leur malheur avec une fermeté, dont il n’y a pas d’exemple. Je ne crois même pas, que la nature humaine en ſoit capable, ſans un engourdiſſement preſque total dans les facultés intellectuelles. Une femme d’opido, agée de 19 ans, & jolie, etoit pour lors au terme de ſa groſſeſſe, elle resta plus de trente heures ſous les ruines , elle en fut retirée par ſon mari, & accoucha peu d’heures apres, auſſi heureuſement que ſi elle n’eut éprouvé aucun malheur. Je fus accueilli dans ſa baraque, & parmi beaucoup de questions, je lui demandai ce qu’elle penſoit pour lors… J’Attendois, me répondit-elle.

12.1. Il eſt arrivé dans pluſieurs Villes, que des parens & des ſerviteurs fideles, allant chercher, au milieu des ruines, les perſonnes qui leur étoient cheres, entendoient leurs cris, reconnoiſſoient leurs voix, étoient certains du lieu ou ils étoient enſevelis, & ſe voyoient dans l’impuiſſance de les ſecourir. Les débris entaſſés réſiſtoient a leurs foibles mains, & s’oppoſoient aux efforts de leur zéle, & de leur tendreſſe. C’eſt en vain qu’ils reclamoient des ſecours étrangers ; leurs cris, leurs ſanglots n’interreſſoient perſonne. Couchés ſur les ruines, on les a vu reduits a invoquer la mort, pour délivrer leurs parens des horreurs de leur ſituation, & l’appeller pour eux même, comme l’unique conſolation dans leur douleur. Cet adouciſſement dans leurs malheurs leur étoit même refuſé, puiſque les cris ſouterrains ſe ſont quelquefois fait entendre, pendant pluſieurs jours de ſuite.

Des familles entieres ſe ſont trouvées enſevelies, ſans qu’un ſeul individu ait échapé ; alors, on paſſoit ſur les tombeaux qui les renfermoient vivanſ ; on reconnoiſſoit leur voix, & leur ſort n’arrachoit pas une larme. A terra nova, 4 auguſtins réfugiés fous une voute de ſacriſtie, qui avoit réſiſté au poids immenſe des débris, qui s’étoient entaſſés au deſſus, firent pendant quatre jours retentir ces ruines de leurs cris ; mais de tout le couvent, un ſeul s’etoit ſauvé ; que pouvoit-il contre l’immenſité des matériaux, qui enſeveliſſoient ſes confrères ? Leur voix s’éteignit peu a peu, & pluſieurs jours apres, ces quatre corps furent trouvés, ſe tenant embraſſés.

Plus de la moitié de ceux, qui furent écraſés fous la Ville de terra nova ſont demeurés au milieu des ruines, & lorſque je les ai parcouru le 20 Février 1784, il s’en exhaloit une odeur infecte & inſoutenable.

13.1. Lorſque la Ville d’Opido fut raſée par leſ ſecouſſes, & les ſoubreſauts les plus violents, le feu gagna ſucceſſivement les charpentes des maiſons renverſées, & s’établit ſur une partie de la Ville ; il ne fut donc pas poſſible d’y porter aucun ſecours, & preſque tous ceux, qui auroient echapé aux ruines, furent les victimes des flames. Vingt religieuſes de ſainte Claire furent trouvées calcinées fous les débris de leur couvent.

14.1. Un effort un peu plus violent auroit peut-être ſuffi a la nature, pour occaſioner une cataſtrophe preſque générale, pour changer abſolument l’ordre actuel des choſes, pour plonger la génération preſente & celles qui l’ont précédé dans la nuit de l’oubli, pour faire diſparoitre les monumens de nos arts & ceux de nos connoiſſances, & pour ramener enfin les ſocietés aux tems de leur première enfance. Nous calculons les effets de la nature d’après nos moyens ; elle nous paroit terrible & armée de tout ſon pouvoir, lorſquelle change quelque choſe aux loix, aux quelles nous la croyons ſoumiſe, & qu’elle agit ſous nos yeux. Cependant qu’eſt pour elle une étendüe de dix lieues, ſur la ſurface du globe ? que ſeroit même la diſparition de nos Continens, relativement au ſyſteme ſolaire. Combien de révolutions générales n’a pas éprouvé la terre que nous habitons ? Combien de fois n’a t’elle pas changé de forme. Nous voyons partout des veſtiges de ſes revolutions, & de ſes cataſtrophes ; notre imagination qui ne peut les embraſſer toutes, ſe perd dans les tems antérieurs a notre hiſtoire. Le premier qui ſuppoſa un déplacement dans les eaux de l’Océan, c’eſt-a-dire un ordre de choſes different du notre, crut avancer la propoſition la plus hardie ; cependant notre globe a peut être éprouvé vingt révolutions ſemblables. La ſuppoſition d’une ſeule n’explique rien. Nous marchons avec ſécurité ſur les débris, peut être de dix anciens mondes, & nous frémiſſons, lorſque la nature change quelques choſes a ſes effets journaliers.

15.1. Les ſecouſſes étoient ſi violentes, que les hommes, qui étoient en raſe campagne, en furent renverſés. Les arbres, balancés ſur leurs troncs, plioient juſqu’a terre, leur tête touchoit le fol. Beaucoup furent arrachés, & d’autres caſſés près de terre.

19.1. Les materiaux pour bâtir ſont fort rares dans toute cette partie de la Calabre. Les maiſons des riches & les Egliſes ſont conſtruites avec les cailloux routés par les torrens ; les ceintres des portes & des fenêtres ſont de granit taillé dans les montagnes, & par conſéquent fort chers a cauſe de la main d’oeuvre & des tranſports. Les maiſons des pauvres & les murs de clôture ſont faits avec de l’argille melée de ſable & de paille pétris enſemble, miſe ſous la forme de brique & ſechée au ſoleil. Cette diſette de materiaux empechera de changer la poſition de beaucoup de Villes qui ſeraient mieux ſituées quelques milles plus loin, mais dont les habitans ne veulent pas ſ’éloigner, eſperant trouver dans les débris de leurs anciennes habitations de quoi bâtir de nouvelles maiſons.

23.1. On ne peut pas ſe former l’idée de la grande fertilité de la Calabre, ſurtout de la partie dite la plaine. Elle eſt au deſſus de tout ce qu’on peut s’imaginer. Les champs couverts d’oliviers, les plus grands qui exiſtent nulle part, ſont encore ſuſceptibles d’être enſemencés. Les vignes chargent de leurs pampres les arbres de differentes eſpeces, ſans nuire a leur rapports. Le pays reſſemble a une vaſte forêſt, par la quantité d’arbres dont il eſt couvert, & cependant il donne encore du bled pour nourir ſes habitans. Il eſt propre a toutes eſpeces de productions, & la nature y previent les deſirs du cultivateur. Les bras n’y ſont jamais aſſez nombreux pour recueillir toutes les olives, qui finiſſent par pourrir aux pieds des arbres dans les mois de Fevrier & Mars. Des bandes d’étrangers, de Siciliens viennent, pour lors, aider a en faire la récolte, & partagent avec les propriétaires. L’huile eſt le principal objet d’exportation, & on peut dire qu’il en ſort toutes les années un fleuve de la plaine de Calabre. Dans les autres parties, le principal produit eſt la foie, il s’y en fait une tres grande quantité. Par tout les vins ſont bons & tres abondants. Le peuple ſeroit enfin le plus heureux de la terre ſi … mais il n’entre pas dans mon plan de faire la critique, ou du gouvernement , ou des ſeigneurs particuliers qui ont de vaſtes poſſeſſions en Calabre.

24.1. On exploite ce granit ; on en fait des marches d’eſcaliers, des cuves pour les fontaines & autres ouvrages de ce genre. Je croirois qu’une partie des colonnes de granit que l’on voit a Naples, & dans pluſieurs Villes de la Sicille, & qu’on décore du nom de granit oriental, quoiqu’il n’en ait pas la couleur rouge, a été tiré de ces rochers. en les parcourant, j’ai trouvé, dans un eſcarpement ſur le bord de la mer, au deſſous du village de parghelia, une ancienne carriere, ou il y a encore pluſieurs belles & grandes colonnes toutes taillées, quelques autres commencées ; & des fragmens de beaucoup qui s’étoient rompues pendant le travail.