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Une vie (L’Humble Vérité) (1883)
Librairie Paul Ollendorff (p. 131-164).

VII


Les cartes entrèrent alors dans la vie des jeunes gens. Chaque jour, après le déjeuner, Julien, tout en fumant sa pipe et se gargarisant avec du cognac dont il buvait peu à peu six à huit verres, faisait plusieurs parties de bésigue avec sa femme. Elle montait ensuite en sa chambre, s’asseyait près de la fenêtre, et, pendant que la pluie battait les vitres ou que le vent les secouait, elle brodait obstinément une garniture de jupon. Parfois, fatiguée, elle levait les yeux et contemplait au loin la mer sombre qui moutonnait. Puis, après quelques minutes de ce regard vague, elle reprenait son ouvrage.

Elle n’avait d’ailleurs rien autre chose à faire, Julien ayant repris toute la direction de la maison, pour satisfaire pleinement ses besoins d’autorité et ses démangeaisons d’économie. Il se montrait d’une parcimonie féroce, ne donnait jamais de pourboires, réduisait la nourriture au strict nécessaire ; et comme Jeanne, depuis qu’elle était venue aux Peuples, se faisait faire chaque matin par le boulanger une petite galette normande, il supprima cette dépense et la condamna au pain grillé.

Elle ne disait rien afin d’éviter les explications, les discussions et les querelles, mais elle souffrait comme de coups d’aiguille à chaque nouvelle manifestation d’avarice de son mari. Cela lui semblait bas et odieux, à elle, élevée dans une famille où l’argent comptait pour rien. Combien souvent elle avait entendu dire à petite mère : « Mais c’est fait pour être dépensé, l’argent. » Julien maintenant répétait : « Tu ne pourras donc jamais t’habituer à ne pas jeter l’argent par les fenêtres ? » Et chaque fois qu’il avait rogné quelques sous sur un salaire ou sur une note, il prononçait, avec un sourire, en glissant la monnaie dans sa poche : « Les petits ruisseaux font les grandes rivières. »

En certains jours cependant Jeanne se reprenait à rêver. Elle s’arrêtait doucement de travailler, et, les mains molles, le regard éteint, elle refaisait un de ses romans de petite fille, partie en des aventures charmantes. Mais soudain, la voix de Julien qui donnait un ordre au père Simon l’arrachait à ce bercement de songerie ; et elle reprenait son patient ouvrage en se disant : « C’est fini, tout ça ; » et une larme tombait sur ses doigts qui poussaient l’aiguille.

Rosalie aussi, autrefois si gaie et toujours chantant, était changée. Ses joues rebondies avaient perdu leur vernis rouge, et, presque creuses maintenant, semblaient parfois frottées de terre.

Souvent Jeanne lui demandait : « Es-tu malade, ma fille ? » La petite bonne répondait toujours : « Non, Madame. » Un peu de sang lui montait aux pommettes et elle se sauvait bien vite.

Au lieu de courir comme autrefois, elle traînait ses pieds avec peine et ne paraissait même plus coquette, n’achetait plus rien aux marchands voyageurs qui lui montraient en vain leurs rubans de soie et leurs corsets et leurs parfumeries variées.

Et la grande maison avait l’air de sonner le creux, toute morne, avec sa face que les pluies maculaient de longues traînées grises.

À la fin de janvier les neiges arrivèrent. On voyait de loin les gros nuages du nord au-dessus de la mer sombre ; et la blanche descente des flocons commença. En une nuit toute la plaine fut ensevelie, et les arbres apparurent au matin drapés dans cette écume de glace.

Julien, chaussé de hautes bottes, l’air hirsute, passait son temps au fond du bosquet, embusqué derrière le fossé donnant sur la lande, à guetter les oiseaux émigrants. De temps en temps un coup de fusil crevait le silence gelé des champs ; et des bandes de corbeaux noirs effrayés s’envolaient des grands arbres en tournoyant.

Jeanne, succombant à l’ennui, descendait parfois sur le perron. Des bruits de vie venaient de fort loin répercutés sur la tranquillité dormante de cette nappe livide et morne.

Puis elle n’entendait plus rien qu’une sorte de ronflement des flots éloignés et le glissement vague et continu de cette poussière d’eau gelée tombant toujours.

Et la couche de neige s’élevait sans cesse sous la chute infinie de cette mousse épaisse et légère.

Par une de ces pâles matinées, Jeanne immobile chauffait ses pieds au feu de sa chambre, pendant que Rosalie, plus changée de jour en jour, faisait lentement le lit. Soudain elle entendit derrière elle un douloureux soupir. Sans tourner la tête, elle demanda : « Qu’est-ce que tu as donc ? »

La bonne, comme toujours, répondit : « Rien, Madame » ; mais sa voix semblait brisée, expirante.

Jeanne déjà songeait à autre chose quand elle remarqua qu’elle n’entendait plus remuer la jeune fille. Elle appela : « Rosalie ! » Rien ne bougea. Alors, la croyant sortie sans bruit, elle cria plus fort : « Rosalie ! » et elle allait allonger le bras pour sonner quand un profond gémissement, poussé tout près d’elle, la fit se dresser avec un frisson d’angoisse.

La petite servante, livide, les yeux hagards, était assise par terre, les jambes allongées, le dos appuyé contre le bois du lit.

Jeanne s’élança : « Qu’est-ce que tu as, qu’est-ce que tu as ? »

L’autre ne dit pas un mot, ne fit pas un geste ; elle fixait sur sa maîtresse un regard fou, et haletait, comme déchirée par une effroyable douleur. Puis, soudain, tendant tout son corps, elle glissa sur le dos, étouffant entre ses dents serrées un cri de détresse.

Alors sous sa robe collée à ses cuisses ouvertes quelque chose remua. Et de là partit aussitôt un bruit singulier, un clapotement, un souffle de gorge étranglée qui suffoque ; puis soudain ce fut un long miaulement de chat, une plainte frêle et déjà douloureuse, le premier appel de souffrance de l’enfant entrant dans la vie.

Jeanne brusquement comprit, et, la tête égarée, courut à l’escalier criant : « Julien, Julien ! »

Il répondit d’en bas : « Qu’est-ce que tu veux ? »

Elle eut grand’peine à prononcer : « c’est… c’est Rosalie qui… »

Julien s’élança, gravit les marches deux par deux, et, entrant brusquement dans la chambre, il releva d’un seul coup les vêtements de la fillette et découvrit un affreux petit morceau de chair, plissé, geignant, crispé et tout gluant, qui s’agitait entre deux jambes nues.

Il se redressa, la face méchante, et poussant dehors sa femme éperdue : « Ça ne te regarde pas. Va-t’en. Envoie-moi Ludivine et le père Simon. »

Jeanne, toute tremblante, descendit à la cuisine, puis, n’osant plus remonter, elle entra dans le salon qui restait sans feu depuis le départ de ses parents, et elle attendit anxieusement des nouvelles.

Elle vit bientôt le domestique qui sortait en courant. Cinq minutes après il rentrait avec la veuve Dentu, la sage-femme du pays.

Alors ce fut dans l’escalier un grand remuement comme si on portait un blessé ; et Julien vint dire à Jeanne qu’elle pouvait remonter chez elle.

Elle tremblait comme si elle venait d’assister à quelque sinistre accident. Elle s’assit de nouveau devant son feu, puis demanda : « Comment va-t-elle ? »

Julien, préoccupé, nerveux, marchait à travers l’appartement ; et une colère semblait le soulever. Il ne répondit point d’abord ; puis, au bout de quelques secondes, s’arrêtant : « Qu’est-ce que tu comptes faire de cette fille ? »

Elle ne comprenait pas et regardait son mari : « Comment ? Que veux-tu dire ? Je ne sais pas, moi. »

Et soudain il cria comme s’il s’emportait : « Nous ne pouvons pourtant pas garder un bâtard dans la maison. »

Alors Jeanne demeura très perplexe ; puis, au bout d’un long silence : « Mais, mon ami, peut-être pourrait-on le mettre en nourrice » ?

Il ne la laissa pas achever : « Et qui est-ce qui paiera ? Toi sans doute ? »

Elle réfléchit encore longtemps, cherchant une solution ; enfin elle dit : « Mais le père s’en chargera, de cet enfant ; et, s’il épouse Rosalie, il n’y a plus de difficultés. »

Julien, comme à bout de patience, et furieux, reprit : « Le père !… le père !… le connais-tu… le père ?… — Non, n’est-ce pas ? Eh bien, alors ?… »

Jeanne, émue, s’animait : « Mais il ne laissera pas certainement cette fille ainsi. Ce serait un lâche ! nous demanderons son nom, et nous irons le trouver, lui, et il faudra bien qu’il s’explique. »

Julien s’était calmé et remis à marcher : « Ma chère, elle ne veut pas le dire, le nom de l’homme ; elle ne te l’avouera pas plus qu’à moi… et, s’il ne veut pas d’elle, lui ?… Nous ne pouvons pourtant pas garder sous notre toit une fille mère avec son bâtard, comprends-tu ? »

Jeanne, obstinée, répétait : « Alors c’est un misérable, cet homme ; mais il faudra bien que nous le connaissions : et, alors, il aura affaire à nous. »

Julien, devenu fort rouge, s’irritait encore : « Mais… en attendant ?… »

Elle ne savait que décider et lui demanda : « Qu’est-ce que tu proposes, toi ? »

Aussitôt il dit son avis : « Oh ! moi, c’est bien simple. Je lui donnerais quelque argent et je l’enverrais au diable avec son mioche. »

Mais la jeune femme, indignée, se révolta. « Quant à cela, jamais. C’est ma sœur de lait, cette fille ; nous avons grandi ensemble. Elle a fait une faute, tant pis ; mais je ne la jetterai pas dehors pour cela ; et, s’il le faut, je l’élèverai, cet enfant. »

Alors Julien éclata : « Et nous aurons une propre réputation, nous autres, avec notre nom et nos relations ! Et on dira partout que nous protégeons le vice, que nous abritons des gueuses ; et les gens honorables ne voudront plus mettre les pieds chez nous. Mais à quoi penses-tu, vraiment ? Tu es folle ! »

Elle était demeurée calme. « Je ne laisserai jamais jeter dehors Rosalie ; et si tu ne veux pas la garder, ma mère la reprendra ; et il faudra bien que nous finissions par connaître le nom du père de son enfant. »

Alors il sortit exaspéré, tapant la porte, et criant : « Les femmes sont stupides avec leurs idées ! »

Jeanne, dans l’après-midi, monta chez l’accouchée. La petite bonne, veillée par la veuve Dentu, restait immobile dans son lit, les yeux ouverts, tandis que la garde berçait en ses bras l’enfant nouveau-né.

Dès qu’elle aperçut sa maîtresse, Rosalie se mit à sangloter, cachant sa figure dans ses draps, toute secouée de désespoir. Jeanne la voulut embrasser, mais elle résistait, se voilant. Alors la garde intervint, lui découvrit le visage ; et elle se laissa faire, pleurant encore, mais doucement.

Un maigre feu brûlait dans la cheminée ; il faisait froid ; l’enfant pleurait. Jeanne n’osait point parler du petit de crainte d’amener une autre crise ; et avait pris la main de sa bonne, en répétant d’un ton machinal : « Ça ne sera rien, ça ne sera rien. » La pauvre fille regardait à la dérobée vers la garde, tressaillait aux cris du marmot ; et un reste de chagrin l’étranglant jaillissait encore par moments en un sanglot convulsif, tandis que des larmes rentrées faisaient un bruit d’eau dans sa gorge.

Jeanne, encore une fois, l’embrassa, et, tout bas, lui murmura dans l’oreille : « Nous en aurons bien soin, va, ma fille. » Puis comme un nouvel accès de pleurs commençait, elle se sauva bien vite.

Tous les jours elle y retourna, et tous les jours Rosalie éclatait en sanglots en apercevant sa maîtresse.

L’enfant fut mis en nourrice chez une voisine.

Julien cependant parlait à peine à sa femme, comme s’il eût gardé contre elle une grosse colère depuis qu’elle avait refusé de renvoyer la bonne. Un jour il revint sur ce sujet, mais Jeanne tira de sa poche une lettre de la baronne demandant qu’on lui envoyât immédiatement cette fille si on ne la gardait pas aux Peuples. Julien, furieux, cria : « Ta mère est aussi folle que toi. » Mais il n’insista plus.

Quinze jours après, l’accouchée pouvait déjà se lever et reprendre son service.

Alors Jeanne, un matin, la fit asseoir, lui tint les mains et, la traversant de son regard :

— Voyons, ma fille, dis-moi tout.

Rosalie se mit à trembler, et balbutia :

— Quoi, madame ?

— À qui est-il, cet enfant ?

Alors la petite bonne fut reprise d’un désespoir épouvantable ; et elle cherchait éperdument à dégager ses mains pour s’en cacher la figure.

Mais Jeanne l’embrassait malgré elle, la consolait : « C’est un malheur, que veux-tu, ma fille ? Tu as été faible ; mais ça arrive à bien d’autres. Si le père t’épouse, on n’y pensera plus ; et nous pourrons le prendre à notre service avec toi. »

Rosalie gémissait comme si on l’eût martyrisée, et de temps en temps donnait une secousse pour se dégager et s’enfuir.

Jeanne reprit : « Je comprends bien que tu aies honte ; mais tu vois que je ne me fâche pas, que je te parle doucement. Si je te demande le nom de l’homme, c’est pour ton bien, parce que je sens à ton chagrin qu’il t’abandonne, et que je veux empêcher cela. Julien ira le trouver, vois-tu, et nous le forcerons à t’épouser ; et comme nous vous garderons tous les deux, nous le forcerons bien aussi à te rendre heureuse. »

Cette fois Rosalie fit un effort si brusque qu’elle arracha ses mains de celles de sa maîtresse, et se sauva comme une folle.

Le soir, en dînant, Jeanne dit à Julien : « J’ai voulu décider Rosalie à me révéler le nom de son séducteur. Je n’ai pu y réussir. Essaie donc de ton côté pour que nous contraignions ce misérable à l’épouser. »

Mais Julien tout de suite se fâcha : « Ah ! tu sais, je ne veux pas entendre parler de cette histoire-là, moi. Tu as voulu garder cette fille, garde-la, mais ne m’embête plus à son sujet. »

Il semblait, depuis l’accouchement, d’une humeur plus irritable encore ; et il avait pris cette habitude de ne plus parler à sa femme sans crier comme s’il eût été toujours furieux, tandis qu’au contraire elle baissait la voix, se faisait douce, conciliante pour éviter toute discussion ; et souvent elle pleurait, la nuit, dans son lit.

Malgré sa constante irritation, son mari avait repris des habitudes d’amour oubliées depuis leur retour, et il était rare qu’il passât trois soirs de suite sans franchir la porte conjugale.

Rosalie fut bientôt guérie entièrement et devint moins triste, quoiqu’elle restât comme effarée, poursuivie par une crainte inconnue.

Et elle se sauva deux fois encore, alors que Jeanne essayait de l’interroger de nouveau.

Julien tout à coup parut aussi plus aimable ; et la jeune femme se rattachait à de vagues espoirs, retrouvait des gaietés, bien qu’elle se sentît parfois souffrante de malaises singuliers dont elle ne parlait point. Le dégel n’était pas venu et depuis bientôt cinq semaines un ciel clair comme un cristal bleu, le jour, et, la nuit, tout semé d’étoiles qu’on aurait crues de givre, tant le vaste espace était rigoureux, s’étendait sur la nappe unie, dure et luisante des neiges.

Les fermes isolées dans leurs cours carrées, derrière leurs rideaux de grands arbres poudrés de frimas, semblaient endormies en leur chemise blanche. Ni hommes ni bêtes ne sortaient plus ; seules les cheminées des chaumières révélaient la vie cachée, par les minces filets de fumée qui montaient droit dans l’air glacial.

La plaine, les haies, les ormes des clôtures, tout semblait mort, tué par le froid. De temps en temps, on entendait craquer les arbres, comme si leurs membres de bois se fussent brisés sous leur écorce ; et parfois une grosse branche se détachait et tombait, l’invincible gelée pétrifiant la sève et rompant les fibres.

Jeanne attendait anxieusement le retour des souffles tièdes, attribuant à la rigueur terrible du temps toutes les souffrances vagues qui la traversaient.

Tantôt elle ne pouvait plus rien manger, prise de dégoût devant toute nourriture ; tantôt son pouls battait follement ; tantôt ses faibles repas lui donnaient des écœurements d’indigestion ; et ses nerfs tendus, vibrant sans cesse, la faisaient vivre en une agitation constante et intolérable.

Un soir le thermomètre descendit encore et Julien tout frissonnant au sortir de table (car jamais la salle n’était chauffée à point, tant il économisait sur le bois), se frotta les mains en murmurant : « Il fera bon coucher deux cette nuit, n’est-ce pas, ma chatte ? »

Il riait de son rire bon enfant d’autrefois, et Jeanne lui sauta au cou ; mais elle se sentait justement si mal à l’aise, ce soir-là, si endolorie, si étrangement nerveuse qu’elle le pria, tout bas, en lui baisant les lèvres, de la laisser dormir seule. Elle lui dit, en quelques mots, son mal : « Je t’en prie, mon chéri ; je t’assure que je ne suis pas bien. Ça ira mieux demain, sans doute. »

Il n’insista pas : « Comme il te plaira, ma chère ; si tu es malade, il faut te soigner. »

Et on parla d’autre chose.

Elle se coucha de bonne heure. Julien, par extraordinaire, fit allumer du feu dans sa chambre particulière.

Quand on lui annonça que « ça flambait bien », il baisa sa femme au front et s’en alla.

La maison entière semblait travaillée par le froid ; les murs pénétrés avaient des bruits légers comme des frissons ; et Jeanne en son lit grelottait.

Deux fois elle se releva pour mettre des bûches au foyer, et chercher des robes, des jupes, des vieux vêtements qu’elle amoncelait sur sa couche. Rien ne la pouvait réchauffer ; ses pieds s’engourdissaient, tandis qu’en ses mollets et jusqu’en ses cuisses des vibrations couraient qui la faisaient se retourner sans cesse, s’agiter, s’énerver à l’excès.

Bientôt ses dents claquèrent ; ses mains tremblèrent ; sa poitrine se serrait ; son cœur lent battait de grands coups sourds et semblait parfois s’arrêter ; et sa gorge haletait comme si l’air n’y pouvait plus entrer.

Une effroyable angoisse saisit son âme en même temps que l’invincible froid l’envahissait jusqu’aux moelles. Jamais elle n’avait éprouvé cela, elle ne s’était sentie abandonnée ainsi par la vie, prête à exhaler son dernier souffle.

Elle pensa : « Je vais mourir… Je meurs… »

Et, frappée d’épouvante, elle sauta hors du lit, sonna Rosalie, attendit, sonna de nouveau, attendit encore, frémissante et glacée.

La petite bonne ne venait point. Elle dormait sans doute de ce dur premier sommeil que rien ne brise ; et Jeanne, perdant l’esprit, s’élança pieds nus dans l’escalier.

Elle monta sans bruit, à tâtons, trouva la porte, l’ouvrit, appela : « Rosalie ! » avança toujours, heurta le lit, promena ses mains dessus et reconnut qu’il était vide. Il était vide et tout froid, comme si personne n’y eût couché.

Surprise, elle se dit : « Comment ! elle est encore partie courir par un pareil temps ! »

Mais comme son cœur, devenu tout à coup tumultueux, bondissait, l’étouffait, elle redescendit, les jambes fléchissantes, afin de réveiller Julien.

Elle pénétra chez lui violemment, fouettée par cette conviction qu’elle allait mourir et par le désir de le voir avant de perdre connaissance.

À la lueur du feu agonisant, elle aperçut, à côté de la tête de son mari, la tête de Rosalie sur l’oreiller.

Au cri qu’elle poussa, ils se dressèrent tous les deux. Elle demeura une seconde immobile dans l’effarement de cette découverte. Puis elle s’enfuit, rentra dans sa chambre ; et comme Julien éperdu avait appelé « Jeanne ! » une peur atroce la saisit de le voir, d’entendre sa voix, de l’écouter s’expliquer, mentir, de rencontrer son regard face à face ; et elle se précipita de nouveau dans l’escalier qu’elle descendit.

Elle courait maintenant dans l’obscurité au risque de rouler le long des marches, de se casser les membres sur la pierre. Elle allait devant elle, poussée par un impérieux besoin de fuir, de ne plus apprendre rien, de ne plus voir personne.

Quand elle fut en bas, elle s’assit sur une marche, toujours en chemise et nu-pieds ; et elle demeurait là, l’esprit perdu.

Julien avait sauté du lit, s’habillait à la hâte. Elle se redressa pour se sauver de lui. Déjà il descendait aussi l’escalier, et il criait : « Écoute, Jeanne ! »

Non, elle ne voulait pas écouter ni se laisser toucher du bout des doigts ; et elle se jeta dans la salle à manger courant comme devant un assassin. Elle cherchait une issue, une cachette, un coin noir, un moyen de l’éviter. Elle se blottit sous la table. Mais déjà il ouvrait la porte, sa lumière à la main, répétant toujours : « Jeanne ! » et elle repartit comme un lièvre, s’élança dans la cuisine, en fit deux fois le tour à la façon d’une bête acculée ; et, comme il la rejoignait encore, elle ouvrit brusquement la porte du jardin et s’élança dans la campagne.

Le contact glacé de la neige où ses jambes nues entraient parfois jusqu’aux genoux lui donna soudain une énergie désespérée. Elle n’avait pas froid, bien que toute découverte ; elle ne sentait plus rien tant la convulsion de son âme avait engourdi son corps, et elle courait, blanche comme la terre.

Elle suivit la grande allée, traversa le bosquet, franchit le fossé et partit à travers la lande.

Pas de lune ; les étoiles luisaient comme une semaille de feu dans le noir du ciel ; mais la plaine était claire cependant, d’une blancheur terne, d’une immobilité figée, d’un silence infini.

Jeanne allait vite, sans souffler, sans savoir, sans réfléchir à rien. Et soudain elle se trouva au bord de la falaise. Elle s’arrêta net, par instinct, et s’accroupit, vidée de toute pensée et de toute volonté.

Dans le trou sombre devant elle la mer invisible et muette exhalait l’odeur salée de ses varechs à marée basse.

Elle demeura là longtemps, inerte d’esprit comme de corps ; puis, tout à coup, elle se mit à trembler, mais à trembler follement comme une voile qu’agite le vent. Ses bras, ses mains, ses pieds secoués par une force invincible palpitaient, vibraient de sursauts précipités ; et la connaissance lui revint brusquement, claire et poignante.

Puis des visions anciennes passèrent devant ses yeux ; cette promenade avec lui dans le bateau du père Lastique, leur causerie, son amour naissant, le baptême de la barque ; puis elle remonta plus loin jusqu’à cette nuit bercée de rêves à son arrivée aux Peuples. Et maintenant ! maintenant ! Oh ! sa vie était cassée, toute joie finie, toute attente impossible ; et l’épouvantable avenir plein de tortures, de trahisons et de désespoirs lui apparut. Autant mourir, ce serait fini tout de suite.

Mais une voix criait au loin : « C’est ici, voilà ses pas ; vite, vite par ici ! » C’était Julien qui la cherchait.

Oh ! elle ne voulait pas le revoir. Dans l’abîme, là, devant elle, elle entendait maintenant un petit bruit, le vague glissement de la mer sur les roches.

Elle se dressa, toute soulevée déjà pour s’élancer et jetant à la vie l’adieu des désespérés, elle gémit le dernier mot des mourants, le dernier mot des jeunes soldats éventrés dans les batailles : « Maman ! »

Soudain la pensée de petite mère la traversa ; elle la vit sanglotant ; elle vit son père à genoux devant son cadavre noyé, elle eut en une seconde toute la souffrance de leur désespoir.

Alors elle retomba mollement dans la neige ; et elle ne se sauva plus quand Julien et le père Simon, suivis de Marius qui tenait une lanterne, la saisirent par les bras pour la rejeter en arrière, tant elle était près du bord.

Ils firent d’elle ce qu’ils voulurent, car elle ne pouvait plus remuer. Elle sentit qu’on l’emportait, puis qu’on la mettait dans un lit, puis qu’on la frictionnait avec des linges brûlants ; puis tout souvenir s’effaça, toute connaissance disparut.

Puis un cauchemar — était-ce un cauchemar ? — l’obséda. Elle était couchée dans sa chambre. Il faisait jour, mais elle ne pouvait pas se lever. Pourquoi ? elle n’en savait rien. Alors elle entendit un petit bruit sur le plancher, une sorte de grattement, de frôlement, et soudain une souris, une petite souris grise passait vivement sur son drap. Une autre aussitôt la suivait, puis une troisième qui s’avançait vers la poitrine, de son trot vif et menu. Jeanne n’avait pas peur ; mais elle voulut prendre la bête et lança sa main, sans y parvenir.

Alors d’autres souris, dix, vingt, des centaines, des milliers surgirent de tous les côtés. Elles grimpaient aux colonnes, filaient sur les tapisseries, couvraient la couche tout entière. Et bientôt elles pénétrèrent sous les couvertures ; Jeanne les sentait glisser sur sa peau, chatouiller ses jambes, descendre et monter le long de son corps. Elle les voyait venir du pied du lit pour pénétrer dedans contre sa gorge ; et elle se débattait, jetait ses mains en avant pour en saisir une et les refermait toujours vides.

Elle s’exaspérait, voulait fuir, criait, et il lui semblait qu’on la tenait immobile, que des bras vigoureux l’enlaçaient et la paralysaient ; mais elle ne voyait personne.

Elle n’avait point la notion du temps. Cela dut être long, très long.

Puis elle eut un réveil, un réveil las, meurtri, doux cependant. Elle se sentait faible, faible. Elle ouvrit les yeux, et ne s’étonna pas de voir petite mère assise dans sa chambre, avec un gros homme qu’elle ne connaissait point.

Quel âge avait-elle ? elle n’en savait rien et se croyait toute petite fille. Elle n’avait, non plus, aucun souvenir.

Le gros homme dit : « Tenez, la connaissance revient. » Et petite mère se mit à pleurer. Alors le gros homme reprit : « Voyons, soyez calme, madame la baronne, je vous dis que j’en réponds maintenant. Mais ne lui parlez de rien, de rien. Qu’elle dorme. »

Et il sembla à Jeanne qu’elle vivait encore très longtemps assoupie, reprise par un pesant sommeil dès qu’elle essayait de penser ; et elle n’essayait pas non plus de se rappeler quoi que ce soit, comme si, vaguement, elle avait eu peur de la réalité reparue en sa tête.

Or, une fois, comme elle s’éveillait, elle aperçut Julien, seul près d’elle ; et brusquement, tout lui revint, comme si un rideau se fût levé qui cachait sa vie passée.

Elle eut au cœur une douleur horrible et voulut fuir encore. Elle rejeta ses draps, sauta par terre et tomba, ses jambes ne la pouvant plus porter.

Julien s’élança vers elle ; et elle se mit à hurler pour qu’il ne la touchât point. Elle se tordait, se roulait. La porte s’ouvrit. Tante Lison accourait avec la veuve Dentu, puis le baron, puis enfin petite mère arriva soufflant, éperdue.

On la recoucha ; et aussitôt elle ferma les yeux sournoisement pour ne point parler et pour réfléchir à son aise.

Sa mère et sa tante la soignaient, s’empressaient, l’interrogeaient : « Nous entends-tu maintenant, Jeanne, ma petite Jeanne ? »

Elle faisait la sourde, ne répondait pas ; et elle s’aperçut très bien de la journée finie. La nuit vint. La garde s’installa près d’elle, et la faisait boire de temps en temps.

Elle buvait sans rien dire, mais elle ne dormait plus ; elle raisonnait péniblement, cherchant des choses qui lui échappaient, comme si elle avait eu des trous dans sa mémoire, de grandes places blanches et vides où les événements ne s’étaient point marqués.

Peu à peu, après de longs efforts, elle retrouva tous les faits.

Et elle y réfléchit avec une obstination fixe.

Petite mère, tante Lison et le baron étaient venus, donc elle avait été très malade. Mais Julien ? Qu’avait-il dit ? Ses parents savaient-ils ? Et Rosalie ? où était-elle ? Et puis que faire ? Une idée l’illumina — retourner avec père et petite mère, à Rouen, comme autrefois. Elle serait veuve ; voilà tout.

Alors elle attendit, écoutant ce qu’on disait autour d’elle, comprenant fort bien sans le laisser voir, jouissant de ce retour de raison, patiente et rusée.

Le soir, enfin, elle se trouva seule avec la baronne et elle appela, tout bas : « Petite mère ! » Sa propre voix l’étonna, lui parut changée. La baronne lui saisit les mains : « Ma fille, ma Jeanne chérie ! ma fille, tu me reconnais ? »

— Oui, petite mère, mais il ne faut point pleurer ; nous avons à causer longtemps. Julien t’a-t-il dit pourquoi je me suis sauvée dans la neige ?

— Oui, ma mignonne, tu as eu une grosse fièvre très dangereuse.

— Ce n’est pas ça, maman. J’ai eu la fièvre après ; mais t’a-t-il dit qui me l’a donnée, cette fièvre, et pourquoi je me suis sauvée ?

— Non, ma chérie.

— C’est parce que j’ai trouvé Rosalie dans son lit.

La baronne crut qu’elle délirait encore, la caressa. « Dors, ma mignonne, calme-toi, essaie de dormir. »

Mais Jeanne, obstinée, reprit : « J’ai toute ma raison maintenant, petite maman, je ne dis pas de folies comme j’ai dû en dire les jours derniers. Je me sentais malade une nuit, alors j’ai été chercher Julien. Rosalie était couchée avec lui. J’ai perdu la tête de chagrin et je me suis sauvée dans la neige pour me jeter à la falaise. »

Mais la baronne répétait : « Oui, ma mignonne, tu as été bien malade. »

— Ce n’est pas ça, maman, j’ai trouvé Rosalie dans le lit de Julien, et je ne veux plus rester avec lui. Tu m’emmèneras à Rouen, comme autrefois.

La baronne, à qui le médecin avait recommandé de ne contrarier Jeanne en rien, répondit : « Oui, ma mignonne. »

Mais la malade s’impatienta : « Je vois bien que tu ne me crois pas. Va chercher petit père, lui, il finira bien par me comprendre. »

Et petite mère se leva difficilement, prit ses deux cannes, sortit en traînant ses pieds, puis revint après quelques minutes avec le baron qui la soutenait.

Ils s’assirent devant le lit et Jeanne aussitôt commença. Elle dit tout, doucement, d’une voix faible, avec clarté : le caractère bizarre de Julien, ses duretés, son avarice, et enfin son infidélité.

Quand elle eut fini, le baron vit bien qu’elle ne divaguait pas, mais il ne savait que penser, que résoudre et que répondre.

Il lui prit la main, d’une façon tendre, comme autrefois quand il l’endormait avec des histoires. « Écoute, ma chérie, il faut agir avec prudence. Ne brusquons rien ; tâche de supporter ton mari jusqu’au moment où nous aurons pris une résolution… Tu me le promets ? » Elle murmura : « Je veux bien, mais je ne resterai pas ici quand je serai guérie. »

Puis, tout bas, elle ajouta : « Où est Rosalie maintenant ? »

Le baron reprit : « Tu ne la verras plus. » Mais elle s’obstinait. « Où est-elle ? je veux savoir. » Alors il avoua qu’elle n’avait point quitté la maison ; mais il affirma qu’elle allait partir.

En sortant de chez la malade, le baron tout chauffé par la colère, blessé dans son cœur de père, alla trouver Julien, et, brusquement : « Monsieur, je viens vous demander compte de votre conduite vis-à-vis de ma fille. Vous l’avez trompée avec votre servante ; cela est doublement indigne. »

Mais Julien joua l’innocent, nia avec passion, jura, prit Dieu à témoin. Quelle preuve avait-on d’ailleurs ? Est-ce que Jeanne n’était pas folle ? ne venait-elle pas d’avoir une fièvre cérébrale ? ne s’était-elle pas sauvée par la neige, une nuit, dans un accès de délire, au début de sa maladie ? Et c’est justement au milieu de cet accès, alors qu’elle courait presque nue par la maison, qu’elle prétendait avoir vu sa bonne dans le lit de son mari !

Et il s’emportait ; il menaça d’un procès ; il s’indignait avec véhémence. Et le baron, confus, fit des excuses, demanda pardon, et tendit sa main loyale que Julien refusa de prendre.

Quand Jeanne connut la réponse de son mari, elle ne se fâcha point et répondit : « Il ment, papa, mais nous finirons par le convaincre. »

Et pendant deux jours elle fut taciturne, recueillie, méditant.

Puis, le troisième matin, elle voulut voir Rosalie. Le baron refusa de faire monter la bonne, déclara qu’elle était partie. Jeanne ne céda point, répétant : « Alors qu’on aille la chercher chez elle. »

Et déjà elle s’irritait quand le docteur entra. On lui dit tout pour qu’il jugeât. Mais Jeanne soudain se mit à pleurer, énervée outre mesure, criant presque : « Je veux voir Rosalie : je veux la voir ! »

Alors le médecin lui prit la main, et, à voix basse : « Calmez-vous, Madame ; toute émotion pourrait devenir grave ; car vous êtes enceinte. »

Elle demeura saisie, comme frappée d’un coup, et il lui sembla tout de suite que quelque chose remuait en elle. Puis elle resta silencieuse, n’écoutant pas même ce qu’on disait, s’enfonçant en sa pensée. Elle ne put dormir de la nuit, tenue en éveil par cette idée nouvelle et singulière qu’un enfant vivait là, dans son ventre ; et triste, peinée qu’il fût le fils de Julien ; inquiète, craignant qu’il ne ressemblât à son père. Au jour venu, elle fit appeler le baron. « Petit père, ma résolution est bien prise ; je veux tout savoir, surtout maintenant ; tu entends, je veux ; et tu sais qu’il ne faut pas me contrarier dans la situation où je suis. Écoute bien. Tu vas aller chercher M. le curé. J’ai besoin de lui pour empêcher Rosalie de mentir ; puis, dès qu’il sera venu, tu la feras monter et tu resteras là avec petite mère. Surtout veille à ce que Julien n’ait pas de soupçons. »

Une heure plus tard le prêtre entrait, engraissé encore, soufflant autant que petite mère. Il s’assit près d’elle dans un fauteuil, le ventre tombant entre ses jambes ouvertes ; et il commença par plaisanter, en passant par habitude son mouchoir à carreaux sur son front : « Eh bien, madame la baronne, je crois que nous ne maigrissons pas ; m’est avis que nous faisons la paire. » Puis, se tournant vers le lit de la malade : « Hé ! hé ! qu’est-ce qu’on m’a dit, ma jeune dame, que nous aurions bientôt un nouveau baptême ? Ah ! ah ! ah ! pas d’une barque cette fois. » Et il ajouta d’un ton grave :

« Ce sera un défenseur pour la patrie » ; puis, après une courte réflexion : « À moins que ce ne soit une bonne mère de famille ; » et, saluant la baronne, « comme vous, Madame. »

Mais la porte du fond s’ouvrit. Rosalie, éperdue, larmoyant, refusait d’entrer, cramponnée à l’encadrement, et poussée par le baron. Impatienté, il la jeta d’une secousse dans la chambre. Alors elle se couvrit la face de ses mains et resta debout, sanglotant.

Jeanne, dès qu’elle l’aperçut, se dressa brusquement, s’assit, plus pâle que ses draps ; et son cœur affolé soulevait de ses battements la mince chemise collée à sa peau. Elle ne pouvait parler, respirant à peine, suffoquée. Enfin, elle prononça d’une voix coupée par l’émotion : « Je… je… n’aurais pas… pas besoin… de t’interroger. Il… il me suffit de te voir ainsi… de… de voir ta… ta honte devant moi. »

Après une pause, car le souffle lui manquait, elle reprit : « Mais je veux tout savoir, tout… tout. J’ai fait venir M. le curé pour que ce soit comme une confession, tu entends. »

Immobile, Rosalie poussait presque des cris entre ses mains crispées.

Le baron, que la colère gagnait, lui saisit les bras, les écarta violemment, et, la jetant à genoux près du lit : « Parle donc… Réponds. »

Elle resta par terre, dans la posture qu’on prête aux Madeleines, le bonnet de travers, le tablier sur le parquet, le visage voilé de nouveau de ses mains redevenues libres.

Alors le curé lui parla : « Allons, ma fille, écoute ce qu’on te dit, et réponds. Nous ne voulons pas te faire de mal ; mais on veut savoir ce qui s’est passé. »

Jeanne, penchée au bord de sa couche, la regardait. Elle dit : « C’est bien vrai que tu étais dans le lit de Julien quand je vous ai surpris. »

Rosalie, à travers ses mains, gémit : « Oui, madame. »

Alors, brusquement, la baronne se mit à pleurer aussi avec un gros bruit de suffocation ; et ses sanglots convulsifs accompagnaient ceux de Rosalie.

Jeanne, les yeux droit sur la bonne, demanda :

— Depuis quand cela durait-il ?

Rosalie balbutia : « Depuis qu’il est v’nu. »

Jeanne ne comprenait pas. « Depuis qu’il est venu… Alors… depuis… depuis le printemps ?

— Oui, madame.

— Depuis qu’il est entré dans cette maison ?

— Oui, Madame.

Et Jeanne, comme oppressée de questions, interrogea d’une voix précipitée.

— Mais comment cela s’est-il fait ? Comment te l’a-t-il demandé ? Comment t’a-t-il prise ? Qu’est-ce qu’il t’a dit ? À quel moment, comment as-tu cédé ? comment as-tu pu te donner à lui ?

Et Rosalie, écartant ses mains cette fois, saisie aussi d’une fièvre de parler, d’un besoin de répondre :

— J’sais ti mé ? C’est le jour qu’il a dîné ici la première fois, qu’il est v’nu m’ trouver dans ma chambre. Il s’était caché dans l’ grenier. J’ai pas osé crier pour pas faire d’histoire. Il s’est couché avec mé ; j’savais pu c’que j’faisais à çu moment-là ; il a fait c’qu’il a voulu. J’ai rien dit parce que je le trouvais gentil !…

Alors Jeanne poussant un cri :

— Mais… ton… ton enfant… c’est à lui ?…

Rosalie sanglota.

— Oui, madame.

Puis toutes deux se turent.

On n’entendait plus que le bruit des larmes de Rosalie et de la baronne.

Jeanne, accablée, sentit à son tour ses yeux ruisselants ; et les gouttes sans bruit coulèrent sur ses joues.

L’enfant de sa bonne avait le même père que le sien ! Sa colère était tombée. Elle se sentait maintenant toute pénétrée d’un désespoir morne, lent, profond, infini.

Elle reprit enfin d’une voix changée, mouillée, d’une voix de femme qui pleure :

— Quand nous sommes revenus de… là-bas,… du voyage… quand est-ce qu’il a recommencé ?

La petite bonne, tout à fait écroulée par terre, balbutia : « Le… le premier soir, il est v’nu. »

Chaque parole tordait le cœur de Jeanne. Ainsi, le premier soir, le soir du retour aux Peuples, il l’avait quittée pour cette fille. Voilà pourquoi il la laissait dormir seule !

Elle en savait assez, maintenant, elle ne voulait plus rien apprendre ; elle cria : « Va-t’en, va-t’en ! » Et comme Rosalie ne bougeait point, anéantie, Jeanne appela son père : « Emmène-la, emporte-la. » Mais le curé, qui n’avait encore rien dit, jugea le moment venu de placer un petit sermon.

— C’est très mal, ce que tu as fait là, ma fille, très mal ; et le bon Dieu ne te pardonnera pas de sitôt. Pense à l’enfer qui t’attend si tu ne gardes pas désormais une bonne conduite. Maintenant que tu as un enfant, il faut que tu te ranges. Mme la baronne fera sans doute quelque chose pour toi, et nous te trouverons un mari…

Il aurait longtemps parlé, mais le baron ayant de nouveau saisi Rosalie par les épaules, la souleva, la traîna jusqu’à la porte, et la jeta, comme un paquet, dans le couloir.

Dès qu’il fut revenu, plus pâle que sa fille, le curé reprit la parole : « Que voulez-vous ? elles sont toutes comme ça dans le pays. C’est une désolation, mais on n’y peut rien, et il faut bien un peu d’indulgence pour les faiblesses de la nature. Elles ne se marient jamais sans être enceintes, jamais, Madame. » Et il ajouta souriant : « On dirait une coutume locale. » Puis, d’un ton indigné : « Jusqu’aux enfants qui s’en mêlent. N’ai-je pas trouvé l’an dernier dans le cimetière, deux petits du catéchisme, le garçon et la fille ! J’ai prévenu les parents ! Savez-vous ce qu’ils m’ont répondu ? « Qu’voulez-vous, monsieur l’curé, c’est pas nous qui leur avons appris ces saletés-là, j’y pouvons rien. » — Voilà, Monsieur, votre bonne a fait comme les autres. »

Mais le baron, qui tremblait d’énervement, l’interrompit : « Elle ? que m’importe ! mais c’est Julien qui m’indigne. C’est infâme ce qu’il a fait là, et je vais emmener ma fille. »

Et il marchait s’animant toujours, exaspéré : « C’est infâme d’avoir ainsi trahi ma fille, infâme ! C’est un gueux, cet homme, une canaille, un misérable ; et je le lui dirai, je le souffletterai, je le tuerai sous ma canne ! »

Mais le prêtre, qui absorbait lentement une prise de tabac à côté de la baronne en larmes, et qui cherchait à accomplir son ministère d’apaisement, reprit : « Voyons, monsieur le baron, entre nous, il a fait comme tout le monde. En connaissez-vous beaucoup, des maris qui soient fidèles ? » Et il ajouta avec une bonhomie malicieuse : « Tenez, je parie que vous-même, vous avez fait vos farces. Voyons, la main sur la conscience, est-ce vrai ? » Le baron s’était arrêté, saisi, en face du prêtre qui continua : « Eh ! oui, vous avez fait comme les autres. Qui sait même si vous n’avez jamais tâté d’une petite bobonne comme celle-là. Je vous dis que tout le monde en fait autant. Votre femme n’en a pas été moins heureuse ni moins aimée, n’est-ce pas ? »

Le baron ne remuait plus, bouleversé.

C’était vrai, parbleu, qu’il en avait fait autant, et souvent encore, toutes les fois qu’il avait pu ; et il n’avait pas respecté non plus le toit conjugal ; et, quand elles étaient jolies, il n’avait jamais hésité devant les servantes de sa femme ! Était-il pour cela un misérable ? Pourquoi jugeait-il si sévèrement la conduite de Julien alors qu’il n’avait jamais même songé que la sienne pût être coupable ?

Et la baronne, tout essoufflée encore de sanglots, eut sur les lèvres une ombre de sourire au souvenir des fredaines de son mari, car elle était de cette race sentimentale, vite attendrie, et bienveillante, pour qui les aventures d’amour font partie de l’existence.

Jeanne, affaissée, les yeux ouverts devant elle, allongée sur le dos et les bras inertes, songeait douloureusement. Une parole de Rosalie lui était revenue qui lui blessait l’âme, et pénétrait comme une vrille en son cœur : « Moi, j’ai rien dit parce que je le trouvais gentil. »

Elle aussi l’avait trouvé gentil ; et c’est uniquement pour cela qu’elle s’était donnée, liée pour la vie, qu’elle avait renoncé à toute autre espérance, à tous les projets entrevus, à tout l’inconnu de demain. Elle était tombée dans ce mariage, dans ce trou sans bords pour remonter dans cette misère, dans cette tristesse, dans ce désespoir, parce que, comme Rosalie, elle l’avait trouvé gentil !

La porte s’ouvrit d’une poussée furieuse. Julien parut, l’air féroce. Il avait aperçu, dans l’escalier, Rosalie gémissant et il venait savoir, comprenant qu’on tramait quelque chose, que la bonne avait parlé sans doute. La vue du prêtre le cloua sur place.

Il demanda d’une voix tremblante, mais calme : « Quoi ? qu’y a-t-il ? » Le baron, si violent tout à l’heure, n’osait rien dire, craignant l’argument du curé et son propre exemple invoqué par son gendre. Petite mère larmoyait plus fort ; mais Jeanne s’était soulevée sur ses mains, et elle regardait, haletante, celui qui la faisait si cruellement souffrir. Elle balbutia : « Il y a que nous n’ignorons plus rien, que nous savons toutes vos infamies depuis… depuis le jour où vous êtes entré dans cette maison… il y a que l’enfant de cette bonne est à vous comme… comme… le mien… ils seront frères… » Et, une surabondance de douleur lui étant venue à cette pensée, elle s’affaissa dans ses draps et pleura frénétiquement.

Il restait béant, ne sachant que dire ni que faire. Le curé intervint encore.

— Voyons, voyons, ne nous chagrinons pas tant que ça, ma jeune dame, soyez raisonnable.

Il se leva, s’approcha du lit et posa sa main tiède sur le front de cette désespérée. Ce simple contact l’amollit étrangement ; elle se sentit aussitôt alanguie, comme si cette forte main de rustre habituée aux gestes qui absolvent, aux caresses réconfortantes, lui eût apporté dans son toucher un apaisement mystérieux.

Le bonhomme, demeuré debout, reprit : « Madame, il faut toujours pardonner. Voilà un grand malheur qui vous arrive ; mais Dieu, dans sa miséricorde, l’a compensé par un grand bonheur, puisque vous allez être mère. Cet enfant sera votre consolation. C’est en son nom que je vous implore, que je vous adjure de pardonner l’erreur de M. Julien. Ce sera un lien nouveau entre vous, un gage de sa fidélité future. Pouvez-vous rester séparée de cœur de celui dont vous portez l’œuvre dans votre flanc ? »

Elle ne répondait point, broyée, endolorie, épuisée maintenant, sans force même pour la colère et la rancune. Ses nerfs lui semblaient lâchés, coupés doucement, elle ne vivait plus qu’à peine.

La baronne, pour qui tout ressentiment semblait impossible, et dont l’âme était incapable d’un effort prolongé, murmura : « Voyons, Jeanne. »

Alors le prêtre prit la main du jeune homme, et, l’attirant près du lit, la posa dans la main de sa femme. Il appliqua dessus une petite tape comme pour les unir d’une façon définitive ; et, quittant son ton prêcheur et professionnel, il dit, d’un air content : « Allons, c’est fait : croyez-moi, ça vaut mieux. »

Puis les deux mains, rapprochées un moment, se séparèrent aussitôt. Julien, n’osant embrasser Jeanne, baisa sa belle-mère au front, pivota sur ses talons, prit le bras du baron qui se laissa faire, heureux au fond que la chose se fût arrangée ainsi ; et ils sortirent ensemble pour fumer un cigare.

Alors la malade anéantie s’assoupit pendant que le prêtre et petite mère causaient doucement à voix basse.

L’abbé parlait, expliquant, développant ses idées ; et la baronne consentait toujours d’un signe de tête. Il dit enfin, pour conclure : « Donc, c’est entendu, vous donnez à cette fille la ferme de Barville, et je me charge de lui trouver un mari, un brave garçon rangé. Oh ! avec un bien de vingt mille francs, nous ne manquerons pas d’amateurs. Nous n’aurons que l’embarras du choix. »

Et la baronne souriait maintenant, heureuse, avec deux larmes restées en route sur ses joues, mais dont la traînée humide était déjà séchée.

Elle insistait : « C’est entendu, Barville vaut, au bas mot, vingt mille francs ; mais on placera le bien sur la tête de l’enfant ; les parents en auront la jouissance pendant leur vie. »

Et le curé se leva, serra la main de petite mère : « Ne vous dérangez point, madame la baronne, ne vous dérangez point ; je sais ce que vaut un pas. »

Comme il sortait, il rencontra tante Lison qui venait voir sa malade. Elle ne s’aperçut de rien ; on ne lui dit rien ; et elle ne sut rien, comme toujours.