Une raillerie de l’amour/09


LA MIGRAINE.


Toi qui as compté, aux jours de mon enfance, les battemens impétueux de mon cœur, lorsque fraîche comme la fleur naissante du printemps je jouais libre et heureuse.

Ah ! dis-moi, ces yeux n’étaient-ils pas plus brillans ? ces lèvres n’étaient-elles pas plus souveut entr’ouvertes par le sourire ? Il me semble que j’étais alors un enfant insouciant et folâtre.

Lucrétia Davidson.

IX.


Georgina, comme toutes les personnes mécontentes d’elles-mêmes, cherchait à se faire donner raison par quelqu’un pour trouver de la tranquillité à tout prix : elle se justifiait par des révélations pleines de pathétique, dont les teintes, un peu forcées, jetaient sur le jeune colonel des ombres qui la frappaient, elle, d’une pure et favorable lumière.

Sa tante, qui ne demandait pas mieux, l’écoutait avec une crédule indulgence, et se sentait, par sa bonté même, prête à partager l’indignation de sa Georgina. Ses mains se joignirent dans le sentiment d’une triste surprise, quand elle apprit tout ce dont Camille s’était rendu coupable. Son opinion hardie sur le grand divorce qui répandait dans l’air un goût d’orage, fit même frissonner madame Nilys, qui trembla sur les principes du jeune fanatique. « Ils sont tous ensorcelés, » dit-elle d’une voix douce qu’elle s’efforçait de grossir, pour rendre courage à sa nièce chérie, qui jamais n’avait mis dans ses paroles une douceur si pénétrante. Chaque trait contre le pauvre absent s’échappait sous une caresse. Jamais la tendre amie, qui l’écoutait et la regardait ensemble, ne l’avait trouvée si captivante, qu’en la voyant belle de haine et triste de l’absence de son frère, sorti sans lui parler ! sans lui demander, comme de coutume, ce qu’elle désirait faire de la soirée. C’était un événement qui la frappait d’une superstitieuse frayeur.

— Ah ! ma tante, poursuivit-elle avec un profond soupir, j’ai bien peur que ce grand ami d’Ernest ne justifie un jour la triste impression qu’il a faite sur moi, et qu’il ne m’enlève l’amitié de mon frère : cela serait affreux ! et il me semble que j’en recèle le pressentiment.

— Non, non, Georgina, ma fille ! il n’amènera personne à vous méconnaître. Oubliez-vous qu’Ernest vous aime comme je vous ai toujours aimée ? et je ne présume pas que vous ayez peur de perdre la tendresse de votre bonne tante ! Georgina ne répondit qu’en la baisant aux mains et au front, et en la regardant avec âme.

— Pourtant, d’où vient que j’ai le cœur tremblant ? poursuivit-elle bientôt ; n’est-ce pas là, ma tante, ce qu’on appelle… un instinct répulsif ?

Sa tante n’osa prononcer ; mais ses yeux ne purent s’empêcher de prier pour Camille.

— Ma bonne, mon aimable tante ! dit la vindicative, je n’ai que vous deux pour m’aimer, et je sens de jour en jour que je n’aimerai jamais que vous deux.

— À cet égard, mon enfant, j’en serais bien fâchée ; car, sans vouloir faire naître en vous des idées tristes, il n’est pas inutile de vous rappeler que j’ai trois fois votre âge, et que nous ne voyagerons pas toujours ensemble. Votre frère ne se mariera-t-il jamais ? Que voulez-vous devenir ? Vous retirerez-vous seule dans votre château de Normandie ? en ferez-vous une Chartreuse ? C’est passé de mode ; et vous n’aurez jamais, j’espère, d’amour malheureux ni de repentir à cacher dans la solitude. Garderez-vous dans le monde votre titre de veuve, pour vous en défaire quand il ne sera plus temps ? Croyez-moi, ma fille, suivez l’ordre de la nature ; son livre s’ouvre pour vous tout éclairé d’espérance : créez-vous une famille, soyez mère ; car vous n’aurez peut-être jamais comme moi une tendre nièce pour vous consoler de ne l’être pas.

Georgina garda le silence. L’image qu’elle haïssait semblait faire un voile entre elle et tous les hommes, et se placer debout au milieu de ses réflexions : c’était obsédant. Je n’aurai jamais le temps de m’occuper de bonheur, pensait-elle, avec un tel obstacle devant moi !…

— Est-ce Ernest que j’entends ? poursuivit-elle tout haut, arrachée à sa rêverie par le bruit d’une voiture ; et sa jolie tête se releva de dessus les genoux de sa tante, qui l’y berçait comme un enfant.

— Votre frère est sorti à pied, dit madame Nilys. C’est quelque visite.

— Tant pis, ma tante, répliqua-t-elle du ton le plus affectueux ; aucune ne me rendra le charme de causer paisiblement avec vous.

— J’entre sans me faire annoncer, dit en s’avançant madame Denneterre, enveloppée de cachemires et de dentelles qui lui cachaient presqu’entièrement la figure. Le commandant, qui vous quitte, et qui est venu faire la paix pour sa longue disparition, m’a assuré que vous ne deviez pas sortir de la soirée, et que je pouvais venir en malade vous demander une de vos grâces, Georgina, afin de passer la nuit en repos.

— Madame de Sévalle l’assura qu’elle était disposée à tout faire pour sa tranquillité.

— Mais de quoi s’agit-il ? J’espère que ce n’est pas une cause sérieuse qui vous oblige de sortir si indisposée ; car je vous trouve en effet abattue.

— Au point, ma chère, qu’il m’est impossible d’aller demain au bal, et d’y accompagner Nérestine qui en pleure. Je tombe de migraine, et la pauvre enfant me croit au lit ; mais, en bonne mère, je viens vous demander de me remplacer à ce bal, et de prendre ma fille avec vous.

Après plusieurs complimens, madame Denneterre ajouta confidentiellement qu’elle n’importunerait pas long-temps ses amies pour conduire sa fille dans le monde ; — car vous avez remarqué, sans doute, chère Georgina, de quelles attentions elle y est déjà l’objet ?

Georgina sourit obligeamment sans répondre.

— Vous aurez, je crois, occasion de vous en apercevoir davantage au bal de demain, où je vous donne tous mes droits d’observation. Vous êtes si bonne, et ma confiance en vous aussi, ma chère, dit-elle en prenant la main de madame Nilys, va si loin, que je ne laisserai pas au hasard le soin de vous apprendre ce dont je me suis aperçu avec quelque étonnement ; c’est que Nérestine, par ses grâces d’enfant, et sa figure que l’on trouve étonnamment bien, semble attirer sur elle seule les yeux d’un jeune homme du plus haut mérite. J’y porte trop d’intérêt et de surveillance pour ne pas voir clair dans les hasards qui le conduisent partout où nous sommes. Ne l’auriez-vous pas vu, ma chère, à l’une de nos soirées ?

— Je ne crois pas, répondit Georgina, avec une espèce de terreur et en regardant sa tante.

— Il n’est pas possible, reprit madame Denneterre, que vous n’ayez du moins entendu nommer le colonel Folly ?

Madame Nilys, qui attendait en vain la réponse de sa nièce, se crut obligée de lui en sauver l’embarras, en assurant qu’elle connaissait d’enfance le jeune colonel, et qu’il était l’ami d’Ernest.

— Ah ! vous m’enchantez, dit madame Denneterre, voilà qui arrange les choses à merveille ; il ne manquera pas de venir saluer au bal la sœur de son ami, et c’est le prétexte le plus naturel qu’il puisse jamais trouver pour s’approcher de ma fille en mon absence.

Madame Nilys prit sur elle le reste de l’entretien, qui se termina promptement entre une personne qui souffrait horriblement de la tête, et l’autre qui souffrait davantage de la crainte de désobliger une nièce charmante et préoccupée, sans prendre aucun soin de dissimuler la contrainte de sa position.

Il fallait, en effet, que madame Denneterre fût bien malade pour se soustraire, par sa volonté à ce bal où devait briller Nérestine. Elle se retira donc, non sans avoir tendrement embrassé la jeune veuve et sa tante, et pressé leurs mains avec toute la force que lui laissait sa malencontreuse migraine.

— Concevez-vous, ma tante, tout le plaisir que me promet ce bal ? dit-elle, dès que madame Denneterre fut sortie.

— Il est certain que le hasard vous sert mal, reprit sa bonne tante, triste ou gaie suivant la physionomie changeante de madame de Sévalle. Mais, mon enfant, une contrariété ne doit pas aller jusqu’à la douleur. Il est fort inutile, parce que madame Denneterre a la migraine, de vous en donner une.

— Ah ! si c’était vrai, ma tante ! et si j’allais être malade, mon Dieu, quel bonheur !

— En effet, Georgina, ce bonheur me ferait un grand bien !

Georgina demeura honteuse et pensive, de ce reproche simple, mais pénétrant par l’accent qui l’avait prononcé. Sa tante, qui cherchait tous les moyens de dégager ses idées un peu sombres, poursuivit après un silence.

— Au reste, je ne suis pas fâchée d’apprendre que la petite Denneterre occupe le personnage (car c’est ainsi que l’on désignait Camille depuis l’affreux portrait qu’en avait fait Georgina dans sa propre justification), je craignais que vous n’eussiez été injuste, mais je vois qu’il manque de goût et de jugement. Et puis cela vous sauvera du moins de ce qu’il y a de plus à craindre au monde, d’être obsédée par un homme qui déplait : vous en voilà quitte, et s’il épouse cette petite étourdie…

— Je n’en suis pas quitte, chère tante : il faudra subir sa vue, et même sa conversation, car vous voyez d’ici qu’il va se croire obligé de m’honorer demain de ses flatteries, dans mon personnage de mère dont votre amie vient de m’honorer. J’en ferai l’apprentissage d’une manière bien heureuse ! Quelle flatteuse position !… je n’en puis déjà plus, ma tante ; et puisque Ernest ne juge pas à-propos de se ressouvenir que nous l’attendons, poursuivit-elle en regardant la pendule avec un soupir, je vous demande la permission de me retirer, pour me préparer à l’importance du rôle qui m’est confié.

La figure calme de madame Nilys s’avança au-devant des lèvres boudeuses de Georgina, et elles se séparèrent.



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