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Une lecture de Pascal
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 74 (p. 234-249).
UNE
LECTURE DE PASCAL

Pensées de Pascal, publiées d’après leur texte authentique, précédées d’une étude littéraire et accompagnées d’un commentaire, par M. Ernest Havet ; nouvelle édition.

Quiconque voudrait se tenir haut le cœur et l’esprit devrait de temps à autre, lorsqu’il se sent trop envahi par le flot des vulgarités ou des amertumes, relire une page, un fragment, ne fût-ce qu’une pensée de Pascal, une de ces pensées qui remuent et qui élèvent l’âme en la remuant, en la violentant quelquefois. Ce qui frappera toujours et de plus en plus désormais dans ce généreux et émouvant personnage de la vie morale et intellectuelle, dans cet Hamlet janséniste, c’est tout ce qui le rapproche de notre temps ; ce n’est ni le jeune inventeur d’une proposition d’Euclide, ni le savant occupé d’expériences sur le vide, ni le théoricien emporté de la grâce, ni même le polémiste qui a créé presque la comédie, ni enfin cet être spécial emprisonné dans un système ou dans une secte, c’est l’homme même, une des plus nobles et des plus touchantes créatures humaines, faisant de sa courte existence un combat, luttant avec toutes les puissances visibles et invisibles, savourant sans se lasser la volupté amère de la passion spirituelle et se jetant d’un mouvement effaré dans toutes les extrémités et toutes les humilités de la foi religieuse, pour échapper aux tentations d’un génie porté par son instinct à toutes les audaces. C’est ce qui fait de Pascal le frère aîné et certes toujours supérieur d’une famille nombreuse qui est venue après lui, et qui, sans recourir au même remède héroïque, a connu les mêmes agitations, je dirai presque la même maladie, le même tourment de l’insoluble problème de la destinée de l’homme.

D’autres ont trouvé l’apaisement ou une apparence d’apaisement soit dans la foi, qui ne discute plus parce qu’elle se croit maîtresse de la vérité suprême, soit dans un scepticisme fatigué et complaisant, qui discute moins encore parce qu’il ne se soucie plus de rien. Pascal n’a jamais connu la paix ni le repos ; les passions ne donnent pas le repos, et sa vie, la vie de son esprit n’a été que passion. Non, la réflexion, l’habitude de l’analyse morale, les débats de la conscience aux prises avec elle-même, tout ce qui est travail intérieur n’a jamais été pour lui un délassement, ni même le tranquille et majestueux déploiement d’une grande intelligence. Il y va de tout son être, au point de se faire une souffrance de tout et de s’évanouir d’émotion dans un entretien où s’agitent les problèmes de la croyance. Sa pensée, vue de près, est une vraie tragédie pleine de péripéties et de pathétique, un drame à la Shakspeare dont son âme reste le premier, le mystérieux théâtre, et une des plus curieuses, une des plus éclatantes victoires de l’érudition contemporaine assurément est d’avoir retrouvé ce personnage si vivant, si humain, à travers les atténuations, les corrections et les additions sous lesquelles on a éteint sa flamme et son originalité, — comme on dégage encore quelque palais de Rome enfoui sous le sol, obstrué de ruines et de décombres. On peut le voir aujourd’hui, ce généreux supplicié de l’âme et de l’esprit, non plus dans les éditions d’autre, fois, systématiquement altérées par les scrupules de Port-Royal, mais dans cette édition si substantielle et si complète de M. Havet, dans ce texte rétabli par tant de mains fidèles auxquelles M. Cousin, avec sa pénétration inventive, donnait le signal il y a vingt-cinq ans. On peut surprendre en quelque sorte ce génie à l’œuvre, s’ébauchant, se corrigeant, s’arrêtant tout à coup saisi d’émotion, laissant sa pensée à demi achevée pour s’élancer encore et poursuivre tout haletant sa marche à travers les contradictions humaines. Ce manuscrit même est tout un drame, image de l’autre drame invisible. Jeune encore, toujours valétudinaire, altéré d’infini, dévoré du besoin de sonder l’inconnu, mêlant à des raffinemens douloureux une veine de secrète et haute ironie, audacieux et libre jusque dans le moment où il fait le plus d’efforts pour se refréner, ainsi apparaît ce nouveau Pascal, et sa nature morale semble se refléter dans cette physionomie que lui donne un portrait à peine ébauché retrouvé dans les papiers de Domat. C’est un beau et fin visage d’adolescent que n’ont point effleuré les passions vulgaires, et qui garde encore sa pureté première, je ne sais quel air de noblesse native. L’ampleur de son front se dérobe à demi sous quelques cheveux, Dans la fixité de son regard méditatif et sincère, on sent l’intensité de la vie intérieure. Sa lèvre fine a de la fierté. C’est la gravité étrange et énigmatique de l’homme qui pense et qui interroge, — qui doute peut-être : c’est tout Pascal.

Le mystère est un attrait de plus dans la vie d’un tel homme. Qu’a fait Pascal ? Quels sont les événemens qui ont rempli cette existence si courte et si absolument livrée à la tyrannie de la pensée ? Ceux qu’on connaît sont des événemens tout intérieurs, des incidens qui n’ont de signification que par celui qui en est le héros. On ne sait plus rien, et on saurait moins encore sans ce récit si sobre et si expressif laissé par une sœur de Pascal, Mme Périer, qui en quelques pages a tracé la touchante biographie de son frère. Qu’importe d’ailleurs ? Pascal n’avait guère le souci du bruit et de la renommée banale pour ses actions, quoiqu’il ait parlé de la gloire en homme qui n’en méconnaissait pas les secrètes fascinations. On n’était pas à l’époque des indiscrétions avant ou après la mort, des divulgations intéressées et des complaisances vaniteuses pour soi-même. Ce qui est certain, c’est qu’avant d’être ce penseur destiné à grandir avec le temps et à retrouver en quelque sorte une vie nouvelle après deux siècles, Blaise Pascal était né en pleine Auvergne, à Clermont, le 19 juin 1623, dans une de ces saines et vigoureuses familles où peut se former à un certain moment une nature exceptionnelle. La famille Pascal avait assez de noblesse pour n’être plus du commun, pas plus par les mœurs et par l’esprit que par la naissance ; elle n’était pas assez transformée pour être complètement détachée de cette masse obscure et vivace qui forme toujours la nation. C’était une famille de haut tiers-état passée dans les emplois. Elle avait assez de sève pour produire, dans une même génération, à côté de l’auteur des Pensées une Gilberte Périer, celle qui a raconté la simple histoire de son frère, une Jacqueline Pascal, celle qui, sous le nom de sœur Sainte-Euphémie, a été une vaillante religieuse, une des héroïnes de Port-Royal, sur laquelle est tombé comme un rayon du génie fraternel. Et Richelieu, Richelieu lui-même, en vérité, avait de l’instinct lorsqu’il disait un jour qu’on lui présentait cette famille : « Je vous recommande ces enfans, j’en ferai quelque chose de grand. » Ces noms si différens vont bien ensemble.

Pascal avait perdu tout jeune sa mère, morte à vingt-huit ans ; il était resté avec son père, homme instruit, de mœurs graves, de grandes relations, bon chrétien sans excès, comme on l’était dans ces vieilles et honnêtes familles de haute bourgeoisie, et auprès de ce père il avait trouvé une éducation solide, à demi libre, une de ces éducations où l’esprit acquiert l’indépendance avec la droiture sous une surveillance à la fois sévère et douce. Tout était sain et excitant dans cette atmosphère pour cet adolescent étrange. Son coup d’essai fut de retrouver sans livres et de lui-même, à douze ans, les lois de la géométrie, et en tout sa première passion était de pénétrer la raison des choses. Quand il voyait un phénomène de la nature, il l’interrogeait de ses yeux d’enfant sans se contenter des explications banales, car, selon le mot de Mme Périer, il « avait une netteté d’esprit admirable pour discerner le faux, et on peut dire que toujours et en toutes choses la vérité a été le seul objet de son esprit, puisque jamais rien ne l’a pu satisfaire que sa connaissance… » Quand on ne lui donnait pas de bonnes raisons, il en cherchait lui-même. De là cette précocité d’une intelligence affamée de savoir, aiguisée d’abord dans l’étude de la science la plus abstraite et la plus précise, avant de s’engager dans cette autre étude plus vaste, plus profonde, plus émouvante de la nature de l’homme. Ici il faut avoir vécu pour penser, et le cœur humain est une bien autre énigme à déchiffrer que la proposition d’Euclide, qui venait tenter cette tête de douze ans.

Mais qu’arrive-t-il de ces enfances extraordinaires que la légende transfigure souvent ? La précocité de l’excitation intellectuelle use le corps dans son travail de croissance ; la vitalité se déplace ; le moral tue le physique en produisant d’incurables désordres, et cela me fait souvenir de cet autre enfant contemporain de génie, Leopardi, qui faisait des vers grecs à l’âge où les autres peuvent à peine les lire, qui traîna, lui aussi, tant qu’il vécut, une organisation prématurément détruite par l’étude, qui, lui aussi, connut toutes les anxiétés de l’esprit, et, au lieu d’arriver, comme l’auteur des Pensées, à une foi agitée, finit par tomber dans une désespérance absolue. Quant à Pascal, il avait senti dès sa jeunesse ces désordres d’une organisation atteinte dans ses sources, et c’est lui qui a dit qu’à partir de dix-huit ans il n’avait plus passé un jour sans douleur. Il en était venu à ne plus pouvoir rien avaler qui ne fût chaud, et encore fallait-il l’avaler goutte à goutte. Il avait des douleurs de tête insupportables, des chaleurs d’entrailles qui le brûlaient. Ses membres inférieurs restaient comme paralysés et refroidis au point qu’il fallait les lui réchauffer avec des chaussures trempées dans l’eau-de-vie. Et à lui aussi, comme à tous ceux qui lui ont ressemblé, les médecins recommandaient de s’abstenir de toute application d’esprit opiniâtre, de toute émotion trop vive, comme s’il était bien facile de faire le remède, comme si on n’était pas fatalement condamné à aller jusqu’au bout avec Ces nobles supplices, comme si l’esprit, par une ironie amère, ne trouvait pas même quelquefois dans la douleur un aiguillon nouveau. L’esprit seul, en effet, dominait et grandissait chez Pascal malgré la maladie qui l’accompagna tant qu’il vécut, qui le suivit dans ses retraites ascétiques, dans sa conversion aussi bien que dans ses essais de vie mondaine et dans les courses qu’il faisait avec son père à Rouen, à Clermont, avant de se fixer définitivement à Paris. C’est là ce qu’il y a d’attachant dans la destinée de ce sublime jeune homme. C’est ce contraste d’un corps débile et toujours moribond aux prises avec une âme allant de la géométrie à la plus haute philosophie morale et religieuse, des Provinciales aux Pensées ou au Discours sur les passions de l’amour. C’est de ce foyer d’une âme éprouvée et fécondée par le mal physique autant que par les anxiétés morales, fortifiée dans la contemplation solitaire, agrandie par l’étude, c’est de ce foyer que jaillit la flamme d’une observation passionnée qui s’exalte elle-même, cherchant partout un secret qu’elle ne trouve pas ou qu’elle poursuit encore, même quand elle croit l’avoir trouvé.

Il y a des hommes faits pour l’action et qui ne vivent, qui ne grandissent que par l’action. Ceux-là ne s’arrêtent guère aux raffinemens intimes de la conscience, qu’ils prennent pour des subtilités de songe-creux ; ils ne perdent pas le temps à discuter avec eux-mêmes sur l’invisible et sur l’inconnu ; ils ne voient, et ils s’en font honneur, que les côtés positifs et pratiques des affaires humaines. Il y a au contraire des hommes qui ne vivent que par la pensée ; seulement cette pensée, elle aussi et à sa manière, devient souvent une action poignante, plus poignante que toutes les luttes d’intérêts et d’ambitions terrestres, quoiqu’elle se passe dans une sphère supérieure. Pascal est le type le plus achevé de ces esprits qui du sein de leur solitude sont les héros de la pensée émue et agitatrice. Je voudrais bien me représenter Pascal vers 1653, vers cette époque où sa vie se décide. Il a trente ans à peine. Ce serait un jeune homme beau et généreusement doué, fait pour toutes les fortunes, s’il ne traînait éternellement après lui cette maladie qui l’épuise. Il n’a pas beaucoup lu, car son génie est bien moins dans l’étendue et dans la variété des connaissances que dans la force inventive de l’esprit, dans le feu concentré de la réflexion ; mais dans ses lectures il a rencontré Montaigne, le sceptique aimable et facile, le penseur le plus antipathique à sa nature, et celui pourtant qui a le plus mordu sur son intelligence, sans doute par ce qu’il a d’humain, celui dont il a gardé, dont il porte toujours l’aiguillon au fond de son être, comme l’enfant lacédémonien portait sous son manteau le renard suspendu à son flanc. Sans avoir vu beaucoup de choses, il en a vu assez pour savoir ce que c’est que la société ; il est allé à Rouen avec son père, envoyé comme intendant de cette généralité, et il a pu même connaître Corneille ; il s’est trouvé aux grands jours d’Auvergne. Il vient d’avoir quelques années de vie mondaine après avoir une première fois dans sa jeunesse approché un moment de l’ascétisme, qui le tentait. Déjà il a vu sa jeune sœur, Jacqueline Pascal, emportée par une vocation violente, entrer à Port-Royal, et lui-même, revenu des plaisirs et des distractions dont il est rassasié sans les avoir épuisés, il se sent attiré vers ce monde religieux qui commence à être persécuté, vers cette doctrine où la rigueur de la foi n’exclut pas une certaine indépendance de l’esprit. Un instant encore, il sera plus janséniste que tous les jansénistes, il sera de Port-Royal plus que tous les messieurs de Port-Royal, plus que M. Singlin ou M. de Sacy, et tout cela il le sera sans cesser d’être lui-même. C’est alors, dans cette recrudescence d’ardeur mystique, dans ce retour à une piété orageuse, qu’éclate son génie, non plus seulement dans les Provinciales, cette satire étincelante et ingénieuse d’une secte puissante, mais dans les Pensées, dans cette œuvre inachevée, humaine, palpitante, où, sous le voile d’une défense nouvelle de la religion, se déroule l’étude la plus pénétrante, la plus douloureuse de toutes les nuances, de tous les désirs et de tous les dégoûts de la race humaine.

Il y a dans cette étude, la plus belle et la plus émouvante qui ait été écrite, des mots étrangement significatifs qui sont comme un aveu de cet impétueux génie. « Rien ne nous plaît que le combat, dit Pascal, mais non pas la victoire. On aime à voir les combats, non le vainqueur acharné sur le vaincu. Que voulait-on voir, sinon la fin de la victoire ? Et dès qu’elle arrive, on en est soûl. Ainsi dans le jeu, ainsi dans la recherche de la vérité. On aime à voir dans les disputes le combat des opinions ; mais de contempler la vérité trouvée, point du tout… De même dans les passions il y a du plaisir à voir deux contraires se heurter ; mais, quand l’une est maîtresse, ce n’est plus que brutalité. Nous ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses. » Ailleurs : « Les hommes ne savent pas que ce n’est que la chasse et non la prise qu’ils recherchent… » Ainsi il fait lui-même le plus souvent sans y songer et sans le vouloir. Je sais bien le but où il tend, je n’ignore pas où il veut en venir et quelle victoire il poursuit ; mais chemin faisant le moraliste à l’imagination véhémente et colorée, au coup d’œil subtil et passionné, se retrouve dans l’apologiste de la religion. Ce qu’il aime, c’est cette recherche militante de la vérité, « la chasse et non la prise ; » c’est la lutte corps à corps avec le problème de la destinée humaine ou sociale qu’il fouille, qu’il remue en se peignant lui-même et en peignant les autres. De là le caractère personnel et animé de cette puissante ébauche des Pensées, vrai drame conduit par la main fiévreuse de quelqu’Hamlet chrétien qui n’a pas eu le temps d’aller jusqu’au bout et de coordonner son œuvre.

L’univers est le théâtre. «… Que l’homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté,… qu’il regarde cette éclatante lumière mise comme une lampe éternelle pour éclairer l’univers, etc. » Le héros, c’est l’homme. Et qu’est-ce que l’homme aux yeux de Pascal ? Le plus grand des êtres et la plus misérable des créatures, c’est-à-dire le résumé vivant de tous les contrastes, un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant. Il ne peut faire un pas sans toucher la borne de sa puissance. Tout ce qu’il fait lui donne la mesure de sa faiblesse, lui révèle la vanité et la fragilité de ses efforts. Il n’a que quelques instans de vie, et il ne sait pas même comment les employer ; il passe ses heures à chercher les moyens d’oublier qu’il est né d’hier et qu’il va disparaître demain, à s’environner d’objets qui l’occupent, le passionnent et le trompent, à tuer le temps qui va le tuer. A quoi tiennent « les agitations des hommes, les périls et les peines où ils s’exposent, tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises ?… » A ce besoin qu’a l’homme de sortir de lui-même. Il faut qu’il se divertisse, ou qu’il soit diverti pour éviter de songer à lui et à sa condition. Il faut qu’il fasse la guerre, qu’il poursuive la fortune et les grands emplois, ou qu’il s’amuse au jeu et aux conversations des femmes. « Prenez-y garde : qu’est-ce autre chose d’être surintendant, chancelier, premier président, sinon d’être en une condition où l’on a dès le matin un grand nombre de gens qui viennent de tous côtés pour ne leur laisser pas une heure en la journée où ils puissent penser à eux-mêmes ? » L’homme croit sincèrement chercher le repos, et en réalité il ne cherche que l’agitation, le tracas pour s’étourdir. « Ainsi s’écoule toute la vie. On cherche le repos en combattant quelques obstacles, et, si on les a surmontés, le repos devient insupportable, car ou l’on pense aux misères qu’on a ou à celles qui nous menacent. Et, quand on se verrait même à l’abri de toutes parts, l’ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir au fond du cœur, où il a des racines naturelles, et de remplir l’esprit de son venin… »

Rassemblez tous ces traits, certes ils formeront dans leur enchaînement un monologue d’une éloquence brusque, entrecoupée, saisissante sur la misère de l’homme. Dans cette faiblesse même cependant et jusque dans cet ennui, vulgaire en certaines âmes, sublime en d’autres, il y a un invincible pressentiment de l’inconnu, une indéfinissable aspiration vers l’infini. « Malgré la vue de toutes nos misères qui nous touchent, qui nous tiennent à la gorge, nous avons un instinct que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève. » C’est que dans ce « canton détourné de la nature » où il se démène, l’homme seul a le privilège de penser, d’avoir la conscience de son propre état, même quand il cherche à étourdir et à piper cette conscience. S’il est misérable, il se sent misérable, c’est sa grandeur. « Misères de grand seigneur et de roi dépossédé ! » Si faible qu’il soit, il domine l’univers, qui s’ignore lui-même. Il souffre, mais il sait qu’il souffre. Il va s’éteindre après une vie de quelques jours, mais il sait qu’il meurt, et qu’il va chercher le dernier mot de cet inconnu qui le tourmente. Toute sa dignité est dans la pensée. — Grandeur et misère, voilà la contradiction éternelle dans laquelle se joue la verve impérieuse et brûlante de Pascal, tour à tour abaissant dédaigneusement l’homme jusqu’à terre ou le relevant avec un affectueux respect. Mais comment concilier tous ces contrastes, qui sont le mystère de la destinée humaine ? Comment expliquer tant de malheur à côté de tant de noblesse et apaiser ce sentiment de l’infini que l’âme porte en elle dans son ennui et dans son désespoir ? C’est ici que le chrétien reparaît, que l’apologiste d’une doctrine triomphe tout à coup, et que, saisissant l’homme, sans plus le laisser respirer, il le presse, le harcèle, le conduit à l’intelligence de la religion, qui seule explique tout, pour le pousser aussitôt dans la soumission, qui n’explique rien, mais où l’âme se repose de ses doutes et de ses angoisses mortelles.

Et le voilà ajoutant une scène à son drame, imaginant cet étrange pari où il met tout, Dieu, la vie future, l’inconnu, sur un coup de dé. il s’agit de savoir si Dieu est ou s’il n’est pas. Que gagerez-vous ? — Mais je ne veux pas parier du tout, répondez-vous. — Ah ! « il faut parier, cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. Lequel prendrez-vous donc ? » Voyons, pesons le gain et la perte, pariez pour Dieu. Si vous gagnez, vous gagnez tout, il y a une éternité de vie et de bonheur. Si vous perdez, vous ne perdez rien. Quel mal vous arrivera-t-il de prendre ce parti ? Vous aurez été honnête, fidèle, bienfaisant, et vous vous serez privé tout au plus de quelques plaisirs. — Mais je ne suis pas libre de parier, ajouterez-vous. Il faut croire d’abord, et je ne puis. — Ah : vous ne pouvez croire, reprend Pascal, c’est que vous ne suivez pas le bon chemin ; apprenez de ceux qui se sont guéris du mal dont vous voulez vous guérir. « Suivez la manière par où ils ont commencé ; c’est en faisant comme s’ils croyaient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira. » Ainsi procède cet impétueux génie, mettant tout simplement Dieu et l’enfer à croix ou pile. Est-ce une ironie ? est-ce l’acte d’une âme désespérée qui tremble sans cesse de voir échapper sa croyance et qui lutte avec elle-même sans pouvoir être satisfaite ? Il semblait bien sentir le péril de ces extrémités quand il disait avec une sorte d’impatience, laissant percer un désir ou un regret : « Qui tient le juste milieu ? qu’il paraisse et qu’il le prouve. » Mais il n’était pas fait pour ces tranquilles conquêtes de la raison maîtresse d’elle-même, se reposant dans un juste milieu commode, et c’est la grandeur originale de sa nature.

On l’a appelé un sceptique. Il est certain du moins que les apologistes ordinaires de la religion ne se seraient pas avisés de ces étranges démonstrations devant lesquelles l’esprit reste plus ébloui, plus étonné que convaincu, et, sans méconnaître la sincérité profonde de Pascal, on peut dire qu’il y a chez lui un effort héroïque pour retenir sa pensée, pour l’empêcher d’éclater de toutes parts, pour la ramener au niveau du temps où il vivait. Cette hardiesse, qui est l’essence du génie de Pascal, pouvait le conduire loin, même en politique aussi bien qu’en religion ; elle faisait, de lui, sinon un précurseur de certaines idées qui ont fait leur chemin, tout au moins un penseur hautain et singulièrement clairvoyant qui ne se laissait pas abuser par les apparences. La bonne Mme Périer raconte que Pascal était très zélé pour le service du roi, qu’il n’avait voulu prendre aucune part aux troubles de Paris, et qu’il avait toujours appelé des prétextes toutes les raisons qu’on donnait pour justifier la rébellion. Je le crois bien, Pascal n’était pas un de Retz. Ce n’est pas en cela qu’un génie de cette trempe se décèle ; il voit de plus haut et plus loin ; il porte en lui-même la mesure idéale des choses ; il sait bien ce que valent les fictions et les apparences devant lesquelles le vulgaire s’incline, même quand il lui arrive de se révolter contre elles, et le plus emporté des frondeurs, en bataillant dans les rues de Paris, n’était point aussi hardi que ce simple penseur, quand il parlait d’un accent ironique et méprisant du respect qu’on devait à la force, de la tyrannie de la coutume, de l’iniquité des lois, quand il disait de l’hérédité monarchique en plein règne de Louis XIV : « Le plus grand des maux est les guerres civiles. Elles sont sûres, si on veut récompenser les mérites, car tous diront qu’ils méritent. Le mal à craindre d’un sot qui succède par droit de naissance n’est ni si grand ni si sûr. — La puissance des rois est fondée sur la raison et sur la folie du peuple, et bien plus sur la folie… — On ne choisit pas pour gouverner un vaisseau celui des voyageurs qui est de meilleure maison… »

Le plus hardi des politiques n’aurait pas eu ces saillies de Pascal sur les variations de la justice et de la vérité selon le degré de latitude ; il n’aurait pas parlé de la guerre comme d’un meurtre ennobli tout à coup, si deux hommes habitent les deux côtés opposés d’une rivière. Cette œuvre des Pensées est toute pleine de ces mots où se laisse entrevoir un esprit devançant son époque, marquant d’un trait ineffaçable toutes les fictions sociales, l’inégalité des conditions, l’insolente omnipotence d’un homme prétendant, au nom de ses fantaisies, disposer du sang et de l’honneur d’un peuple. Certes c’était un esprit libre, celui qui pouvait parler des castes de ce ton de dédain et de légèreté railleuse. « Que l’on a bien fait de distinguer les hommes par l’extérieur plutôt que par les qualités intérieures ! Qui passera de nous deux ? qui cédera la place à l’autre ? Le moins habile ? Mais je suis aussi habile que lui. Il faudra se battre sur cela. Il a quatre laquais et je n’en ai qu’un, cela est visible. Il n’y a qu’à compter, c’est à moi à céder, et je suis un sot si je conteste… Cela est admirable ; on ne veut pas que j’honore un homme vêtu de brocatelle et suivi de sept ou huit laquais ! Eh quoi ! il me fera donner les étrivières, si je ne le salue. Cet habit, c’est une force. » Et, on en conviendra, si Pascal parlait pour son temps, il parlait pour d’autres temps, il lançait un trait dont l’aiguillon n’est pas émoussé, lorsqu’il disait : « Quand il est question de juger si on doit faire la guerre et tuer tant d’hommes, condamner tant d’Espagnols à la mort, c’est un homme seul qui est juge et encore intéressé ! Ce devrait être un tiers indifférent. » Les Espagnols viennent là bien à propos à la place des Français, qui sont toujours des Français ; mais ce qui est bien plus étrange, ce qui révèle jusqu’où pouvait se laisser emporter cet audacieux esprit en veine de saillies contre les institutions humaines, c’est ce qu’il dit de la propriété. « Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfans. C’est là ma place au soleil, voilà le commencement et l’image de l’usurpation de toute la terre. » Rousseau n’a pas dit plus que cette boutade chagrine, inspirée peut-être par quelque iniquité criante que l’auteur avait pu voir de ses yeux. Je ne veux point assurément représenter Pascal comme le citoyen d’une république idéale, comme un homme entrevoyant déjà toutes les conditions de la liberté et de l’égalité modernes, allant même au-delà ; c’était du moins un esprit agité d’un étrange instinct, accoutumé à regarder en face tous les préjugés et portant au sein d’un siècle de soumission et de règle la protestation secrète d’un sentiment inassouvi. S’il eût vécu à une époque de police savante et de répression correctionnelle telles qu’il en faut à une époque civilisée, on lui aurait fait son procès, et il l’aurait bien mérité.

Pascal, avant d’en venir à cette hauteur des Pensées, avait eu, disais-je, sa période de vie mondaine qu’on peut placer entre 1648 et 1653 : cinq années de plaisirs, de faste, de jeu, de fronde, de dissipations où son esprit avait puisé sans doute une précoce expérience. Je me le figure tel qu’il pouvait être dans cette vie du monde, jeune encore, ardent comme il était en tout, facilement aimable quand il le voulait, mais toujours un peu réfléchi, retrouvant par instans une gravité séduisante et gardant jusque dans le plaisir cette fleur de pureté première et d’élévation morale qu’il avait en lui. Pascal a pu s’amuser, il n’est tombé jamais assurément dans les divertissemens vulgaires et corrupteurs. C’est à cette époque qu’il avait connu le duc de Roannez, dont il était devenu l’ami, avec qui il était allé en Poitou, et qui le suivit plus tard dans la dévotion. C’est à cette époque aussi apparemment que dans un moment d’agitation de cœur il avait écrit le Discours sur les passions de l’amour qui a été enseveli pendant deux siècles dans la poussière d’un manuscrit inconnu. One fille de Mme Périer a laissé entrevoir dans des mémoires quelque chose de ces années mondaines qui sont toujours restées à peu près voilées. « Dans le commencement, dit-elle, cela était modéré, mais insensiblement le goût en revint. Il se mit dans le monde, sans vice néanmoins ni dérèglement, mais dans l’inutilité, le plaisir et l’amusement. Mon grand-père mourut (septembre 1651) ; il continua à se mettre dans le monde, avec même plus de facilité, étant maître de son bien. Et alors, après s’y être un peu enfoncé, il prit la résolution de suivre le train commun, c’est-à-dire de prendre une charge et de se marier… » Pascal n’était jamais allé et n’alla jamais jusque-là.

M. Sainte-Beuve, un des juges les plus fins, assure que l’auteur des Pensées n’a jamais aimé humainement, qu’il n’a eu d’autre passion que Jésus-Christ. C’est peut-être aller bien loin, et la maladie qui le poursuivait ne serait pas même une explication suffisante. Leopardi, plus malade que Pascal, a aimé ; il a subi tous les orages secrets de la passion. Un témoin singulier, Fléchier lui-même, dans le récit qu’il a laissé des Grands Jours d’Auvergne, met en scène une jeune beauté de Clermont, la Sapho du pays, et il ajoute : « Cette demoiselle était aimée par tout ce qu’il y avait de beaux esprits… M. Pascal, qui s’est depuis acquis tant de réputation, et un autre savant, étaient continuellement auprès de cette belle savante… » D’autres signes interprétés avec un peu de bonne volonté sembleraient indiquer que Pascal s’était épris d’une femme du grand monde dont le rang avait forcé son amour à la timidité, et dont l’honneur aujourd’hui, si elle était connue et si elle en avait été digne, serait d’avoir été aimée d’un tel homme. Une chose curieuse dans cette existence, c’est justement ce mystère qui est partout et qui est si difficile à pénétrer après deux siècles ; mais un signe bien autrement caractéristique, bien autrement parlant, c’est ce Discours sur les passions de l’amour, inspiration d’un cœur palpitant, œuvre charmante pleine de jeunesse, de feu, d’éloquence et de vie.

Celui qui dans sa solitude a pu écrire ces pages, destinées sans doute à une femme qui ne les a jamais connues, celui-là avait dû ressentir profondément ce qu’il écrivait. Le secret est une preuve de plus. Quel homme d’ailleurs s’est prêté moins que l’auteur des Pensées à ces frivoles artifices de l’éloquence ? Ce n’est pas encore, il est vrai, le Pascal qui va venir avec ses mélancolies et ses désespoirs ; c’est déjà du moins ce même génie impétueux et fier, c’est la même imagination échauffée par une passion tout humaine, et c’est évidemment en lui-même, dans l’intimité d’un sentiment inavoué, que Pascal trouve le secret de cet idéal qu’il se trace, que tout le monde rêve et que personne n’atteint. « Qu’une vie est heureuse quand elle commence par l’amour et qu’elle finit par l’ambition ! Si j’avais à en choisir une, je prendrais celle-là. Tant que l’on a du feu, l’on est aimable ; mais le feu s’éteint, il se perd : alors que la place est belle et grande pour l’ambition !… » Pascal a tous les effrois, toutes les délicatesses, toutes les exaltations et les subtilités pénétrantes de l’amour.

C’est à lui-même qu’il songe sans doute lorsqu’il dit : « Les grandes âmes ne sont pas celles qui aiment le plus souvent ; c’est d’un amour violent que je parle. Il faut une inondation de passion pour les ébranler et pour les remplir ; mais quand elles commencent à aimer, elles aiment beaucoup mieux… » Et c’est lui-même qu’il peint, c’est peut-être son histoire qu’il raconte en ajoutant : « Le plaisir d’aimer sans l’oser dire a ses peines, mais il a aussi ses douceurs. Dans quel transport n’est-on point de former toutes ses actions dans la vue de plaire à une personne que l’on estime infiniment ! L’on s’étudie tous les jours pour trouver les moyens de se découvrir, et l’on y emploie autant de temps que si l’on devait entretenir celle que l’on aime. Les yeux s’allument et s’éteignent dans un même moment, et, quoique l’on ne voie pas manifestement que celle qui cause tout ce désordre y prenne garde, l’on a néanmoins la satisfaction de sentir tous ces remuemens pour une personne qui le mérite si bien… » Et comme il s’entend à saisir, à analyser avec un sentiment vrai, à fixer d’un trait aussi juste que fin tous ces délicats mystères, toutes ces nuances fugitives de la passion ! Ce que le cœur sent, ce que l’observation recueille, l’imagination le décrit avec grâce dans une série de pensées ingénieuses ou profondes « L’amour donne de l’esprit, il se soutient par l’esprit. Il faut de l’adresse pour aimer. L’on épuise tous les jours les manières de plaire. Cependant il faut plaire, et l’on plaît. — Tant plus le chemin est long dans l’amour, tant plus un esprit délicat sent de plaisir. — Quand l’on aime, on se persuade qu’on découvrirait la passion d’un autre : ainsi l’on a peur. — L’attachement à une même pensée fatigue et ruine l’esprit de l’homme. C’est pourquoi pour la solidité… du plaisir de l’amour il faut quelquefois ne point savoir que l’on aime, et ce n’est pas commettre une infidélité, car l’on n’en aime pas d’autre, c’est reprendre des forces pour mieux aimer… » Ce que je veux dire, c’est qu’on ne parle pas ainsi de l’amour quand on n’aime pas ou quand on n’a pas aimé, et, si je voulais caractériser ce fragment d’un moraliste de vingt-sept ans, je dirais que c’est la peinture, presque le poème vrai et humain de la passion dans son premier et impatient essor, avec toutes ses illusions, ses générosités, ses délicatesses exquises et ses nobles agitations, — avant les mécomptes.

Il y a dans un siècle, entre certaines natures, entre certaines manières de sentir et de voir, entre certaines œuvres, de secrètes harmonies. Je cherche à quoi peut se relier le Discours de Pascal. Il a un frère ou une sœur dans la Princesse de Clèves. Ce que le moraliste a senti ou a si bien observé, le roman le met en scène. On dirait la même inspiration, la même atmosphère morale, le même ordre de sentimens et de pensées. Vous souvenez-vous de toutes ces scènes charmantes du petit roman, le premier des romans vrais et faits avec le cœur ? M. de Nemours, le galant jeune homme, est tout transformé par l’amour ; il n’est plus aux plaisirs vulgaires, il ne vit plus que pour un être unique qui éclipse tout, qui remplit tout, de qui il voudrait être deviné sans rien dire. Il redevient timide et réservé parce qu’il aime. Mme de Clèves a toutes les émotions indistinctes, toutes les généreuses pudeurs de la femme dont le cœur s’ouvre à l’amour sans se l’avouer, qui-sent naître quelque chose et qui tremble de s’en apercevoir, qui voudrait et ne voudrait pas. Elle se sent envahie par la passion, elle résiste et elle se livre un peu plus à chaque pas qu’elle fait. Elle voudrait se réjouir, et elle souffre de tout ce qui pourrait éloigner M. de Nemours ou laisser croire qu’il a d’autres attachemens. Et entre eux, quand ils se voient comme lorsqu’ils sont séparés, que d’intelligences mystérieuses, que de choses insaisissables qui créent une sorte de magnétisme délicat et furtif ! Tout est vrai et émouvant, et pourtant tout est noble, parce que ces deux êtres ont la noblesse du cœur.

C’est la traduction de bien des mots du Discours sur les passions de l’amour. Si Pascal eût rencontré sur son chemin une Mme de Clèves, il était fait pour être aimé d’elle, il l’aurait aimée comme elle le méritait ; il eût ressenti dans toute leur force impétueuse ces émotions qu’il décrit, et même en ne restant pas à l’abri de la souffrance il serait resté du moins à l’abri des vulgaires épreuves. Mais que serait-il arrivé de lui si, au lieu de trouver une Mme de Clèves, il eût rencontré sur son chemin cette autre personne qu’on entrevoit dans le petit roman, Mme de Tournon ? Celle-là se fait un jeu de tout ce qui est la grande affaire pour Mme de Clèves, et elle trompe un peu tout le monde. Elle est veuve, elle prend un amant, le jeune Sancerre, à qui elle promet de l’épouser, et après quelque temps elle prend un second amant, d’Estouteville, à qui elle promet encore plus de n’épouser que lui, et elle se ménage déjà l’intervention de son père pour se faire imposer le choix du second. Elle écrit à l’un et à l’autre comme si elle les aimait tous les deux en même temps, elle brouille tout, elle se perd dans l’intrigue ; elle finirait fort mal peut-être lorsque la mort vient la tirer d’embarras, mais non sans éclairer les deux amans sur la déconvenue de leurs amours, sur le rôle qu’ils jouaient sans le savoir. Mme de Tournon, c’est la femme vulgaire de tous les temps. Qu’eût fait le pauvre Pascal, s’il s’était trouvé en pareille aventure ? Il eût été bien gauche, j’imagine ; il aurait ressenti une désillusion cruelle ; comme le jeune Sancerre, qui ne peut en revenir, qui accuse et pardonne, qui ne peut s’empêcher de s’affliger de la mort de Mme de Tournon et de se reprocher son affliction, qui passe de l’amour à la haine, des regrets aux imprécations, comme Sancerre, il eût dit : « Je ne puis ni haïr, ni aimer sa mémoire ; je ne puis me consoler ni m’affliger… » Et mieux encore peut-être il eût ajouté une suite imprévue à son premier Discours, il eût écrit le livre plus douloureux des déceptions imméritées. Il eût développé cette idée qu’il n’a jetée qu’en passant dans le feu de ses premières illusions : « l’égarement à aimer en divers endroits est aussi monstrueux que l’injustice dans l’esprit. » Dernier mot d’une âme naïve : c’est une injustice ! Mais ceci n’est qu’un rêve sur les sentimens intimes de Pascal et sur ce qui aurait pu lui arriver dans cette vie mondaine, dont on ne sait que ce qu’il laisse à peine entrevoir ou ce qu’on a dit pour lui.

C’est dans l’entraînement même de cette vie mondaine que Pascal se sentit tout à coup ressaisi par la grâce. Y avait-il eu réellement pour lui quelque déception ? Fut-il frappé de l’accident du pont de Neuilly, où il faillit périr ? La maladie réagissait-elle sur son esprit ? N’y eut-il pas plus simplement un réveil naturel des sentimens religieux qu’il avait nourris avant cette émancipation passagère ? Ce qui est certain, c’est que dès ce moment il s’évadait en quelque sorte de sa vie de plaisirs ; il avait trente et un ans. « Pour parvenir à ce dessein et rompre toutes ses habitudes, dit Mme Périer, il changea de quartier et fut demeurer quelque temps à la campagne, d’où étant de retour il témoigna si bien qu’il voulait quitter le monde que le monde enfin le quitta… » Sa sœur, Jacqueline Pascal, qui était déjà à Port-Royal, parle dans une lettre d’horribles attaches qu’il aurait eu à briser. Il n’y a que ces âmes saintes pour parler ainsi. Pascal, avec sa droiture native, ne pouvait avoir d’horribles attaches. Il n’avait pas sans doute trouvé dans le monde ce qu’il cherchait, la satisfaction de cette soif insatiable de l’inconnu qui le tourmentait ; d’autres circonstances venaient ébranler son imagination et son âme, et il se rejetait dans la vie religieuse avec l’humeur bouillante qu’on lui connaissait, qu’il portait en tout, que sa sœur, Mme Périer, remarquait dans ce retour comme dans tout ce qu’il faisait. C’est alors, dans la première ivresse de cette révolution intérieure, que Pascal, pendant une nuit de veille, écrivait sur un papier retrouvé après sa mort cousu dans son habit tous ces mots entrecoupés : « Feu !… certitude, certitude, sentiment, joie, paix !… Oubli du monde et de tout, hormis Dieu !… Grandeur de l’âme humaine !… Joie, joie, joie, pleurs de joie !… Jésus-Christ, Jésus-Christ, que je n’en sois jamais séparé !… Renonciation totale et douce !… »

Pauvre grand esprit qui parle de la certitude en homme qui n’est pas sûr de la tenir, de la joie en homme qui ne connaît que la douleur, de la paix en homme qui ne la connaîtra jamais ! Il aura beau faire, il ne trouvera plus le repos, et plus il s’engagera dans cette voie d’un mysticisme ardent, plus il se sentira agité. A partir de ce moment, Pascal ne vit plus que pour la piété, pour les pauvres, pour la religion et pour Port-Royal. Il arrive par degrés à tous les raffinemens de la macération, de la prière et de l’abnégation. C’est l’époque sans doute où son esprit, mûri dans ces crises, domine tout et se déploie dans sa force, c’est en un mot l’époque des Pensées, cette œuvre bien autrement personnelle, bien autrement vivante que les Provinciales, mais la vie réelle de Pascal n’est plus pendant huit ans que de l’ascétisme compliqué de souffrances toujours croissantes : c’est la vie d’un solitaire martyrisé, c’est un acheminement vers la mort à travers toutes les austérités et les luttes mystérieuses d’un grand esprit faux prises avec lui-même, ému au point de voir toujours un abîme auprès de lui. L’abîme, c’était son propre cœur, ce cœur qui s’est si naïvement dévoilé en croyant uniquement peindre l’homme dans sa grandeur et dans sa petitesse, dans l’infini de ses espérances et dans l’infini de ses décourage-mens. Pascal mourut en 1662, à trente-neuf ans, comme un saint, avec une douceur résignée, en songeant aux pauvres, au milieu desquels il aurait voulu être transporté, en souriant à la souffrance et à cet invisible qu’il allait contempler face à face. Il a immolé sa vie à un besoin de croire qui était devenu une passion, et c’est par cette passion qu’il ne cesse de toucher et d’émouvoir profondément. Dans ce demi-jour du XVIIe siècle, il ressemble à un lutteur acharné disputant son âme aux puissances mystérieuses, à un joueur désespéré jouant toujours le tout pour le tout, sans perdre complètement, il est vrai, mais aussi sans gagner, et reprenant sans cesse sa terrible partie. On croit ou on ne croit point, la foi ne vient pas ainsi, et Pascal cède sans le savoir à une secrète inspiration d’ironie, quand il propose de la chercher dans l’abêtissement. Il ne voit pas que cet abêtissement, avec tout ce dont il le compose, n’est encore à sa manière qu’un de ces divertissemens où il voit le signe de la faiblesse incurable des hommes, car enfin s’abêtir, c’est s’étourdir, s’abandonner soi-même, c’est se donner libre carrière pour commettre à l’abri de cet abêtissement commode toutes les trahisons, toutes les lâchetés, toutes les infidélités ; mais ce qui vaut mieux, ce qui relève l’âme au lieu de l’abaisser, c’est cette ardeur généreuse et bouillante dans la recherche de la vérité. Et c’est par là surtout que l’auteur des Pensées est redevenu en quelque façon un personnage tout contemporain, fait pour parler à des âmes ébranlées par toutes les révolutions publiques ou intérieures. Pascal est-il janséniste, philosophe, sceptique, chrétien, stoïque ? Je ne sais, ou plutôt je ne le cherche pas. C’est du moins un homme sincère, passionné, qui paie de sa personne dans les luttes de la vie. Ce qu’il pense, ce qu’il sent, il le laisse voir avec une candeur douloureuse. Il fait assister au spectacle d’une âme tragiquement émue. A travers les idées du penseur, on voit involontairement se dessiner cette figure idéale, souffrante, contractée, portant au front le sceau de l’un des plus nobles êtres mortels. Et voilà pourquoi cette image retrouvée, recomposée dans son vrai caractère, dans son éloquente et expressive délicatesse, est toujours chère à ceux qui aiment avant tout la vérité humaine. D’autres construisent des systèmes ingénieux ou grandioses dans les rêves de leur esprit. L’inspiration de Pascal sort de l’âme, et elle va à l’âme par cette force toute-puissante d’une pathétique sincérité,


CHARLES DE MAZA.DE.