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Desessart (p. 3-94).




UNE LARME DU DIABLE


MYSTÈRE.





Scène I.

La chambre d’Alix et de Blancheflor.



ALIX.

J’ai beau travailler, ma sœur, je n’aurai jamais fini de broder cette chape pour le saint jour de Pâques.


BLANCHEFLOR.

Je t’aiderai, ma très chère Alix, et avec la grâce de Dieu nous arriverons à temps. Voici que j’ai fini la couronne que je tresse à la sainte Vierge avec des grains de verre et de la moelle de roseau.


ALIX.

J’ai encore à faire tout ce grand pavot aux larges feuilles écarlates. J’ai bien sommeil, mes yeux sont pleins de sable, la trame du canevas s’embrouille, s’embrouille, la lampe jette des lueurs douteuses, l’aiguille s’échappe de mes doigts ; je m’endors…


L’ANGE GARDIEN.

Mon enfant, mon Alix, tâche de te réveiller ; tu n’as pas fait ta prière ce soir.


ALIX.

Pater noster, qui es in cœlis


BLANCHEFLOR.

Je m’en vais te délacer et te coucher ; tu rêves tout debout. Après je me déshabillerai moi-même et dormirai à mon tour.


L’ANGE GARDIEN.

La voilà presque nue ; on dirait une des statues d’albâtre de la cathédrale à la voir si blanche et si diaphane ; elle est si belle que j’en deviendrais amoureux, tout ange que je suis, si je continuais à la regarder plus longtemps. Ce n’est pas la première fois que les fils du ciel se sont épris des filles des hommes. Voilons nos yeux avec le bout de nos ailes.


BLANCHEFLOR.

Bonne nuit, Alix.


ALIX.

Blancheflor, bonne nuit.


PREMIER ANGE GARDIEN.

Elles dorment dans leur petit lit virginal comme deux abeilles au cœur d’une rose. Soufflons la lampe et remontons là haut faire notre rapport au Père éternel.


SECOND ANGE GARDIEN.

Frère, attends encore un peu ; n’as-tu pas remarqué comme la pauvre Alix avait ses beaux yeux tout rouges à force de travailler. Je veux lui achever son pavot afin qu’elle ne se fatigue plus la vue, et que messire Yvon, le chapelain, puisse mettre sa chape neuve à la grand’messe du jour de Pâques.


PREMIER ANGE GARDIEN.

Je le veux bien, mais prends garde de te piquer les doigts avec l’aiguille.




Scène II.


Le Paradis du bon Dieu.




LE BON DIEU.

Le temps vient de faire encore un pas, c’est un jour de plus qui tombe dans mon éternité : la millième partie d’un grain de sable dans la mer !


VIRGO IMMACULATA.

Les petits enfants dorment dans leurs berceaux et les colombes dans leurs nids. Les jeunes filles récitent mes litanies et les cloches bourdonnent mon Angélus.


CHRISTUS.

Les moines sautent les versets du bréviaire pour arriver plus tôt à l’heure du souper. Tintinillus, dans cette seule journée, a rempli mille fois son sac des oraisons qu’ils écourtent, des syllabes qu’ils bredouillent et des antiennes qu’ils passent.


LE BON DIEU.

Azraël et son compagnon ne sont pas venus me rendre leurs comptes et faire signer leurs livres ; pourtant le souffle endormi des deux jeunes filles confiées à leur garde monte jusqu’au pied de mon trône comme un parfum et comme une harmonie. Ah ! mes beaux anges, vous êtes des paresseux, et si vous ne vous corrigez, je vous priverai de musique pendant deux ou trois mille ans.


VIRGO IMMACULATA.

Azraël fait de la tapisserie ; il brode un grand pavot rouge comme le sang qui sortit de votre plaie le jour de la Passion, ô Jésus ! ô mon fils bien-aimé !


CHRISTUS.

C’est avec mon sang, avec mon pur sang que cette soie a été teinte ; quelle pourpre va mieux au dos du prêtre que le sang du Seigneur, du Seigneur Dieu !


AZRAEL.

Père, nous voici.


LE BON DIEU.

Donne ton livre, Azraël. Mizaël, donnez le vôtre.


MIZAEL.

Ô maître ! voulez-vous la plume pour signer, la plume de l’aigle mystique ?


LE BON DIEU.

Tout à l’heure ! Eh quoi ! la feuille des péchés, même des péchés véniels, aussi blanche que la tunique de mon fils lorsqu’il apparut sur le Thabor ! Mes anges, vous êtes trop distraits et vous êtes de mauvais espions. Vous, Mizaël, quand vous étiez l’ange gardien de sainte Thérèse, qui ne voulait pas que l’on médît du diable et le plaignait de ne pouvoir aimer, vous m’apportiez une liste encore assez honnête de péchés, et pourtant sainte Thérèse est une grande sainte. Vous, Azraël, qui avez été l’ange gardien de la Vierge, vous aviez le soir sur votre rolet une ou deux mauvaises pensées ; n’est-il pas vrai ?


MIZAEL.

Père, sainte Thérèse était Espagnole.


AZRAEL.

Père, la Vierge avait eu un enfant.


LE BON DIEU.

Je vois jusqu’au fond de vos cœurs ; vous êtes amoureux de ces deux jeunes filles ; je m’en vais faire une enquête sur elle, et, si elles sont aussi pures que vous le dites, je vous accorde leur âme en mariage ; vous les épouserez aussitôt qu’elles arriveront ici. Qu’avez-vous à dire, Christus ?


CHRISTUS.

Rien qui ne leur soit favorable. Ce matin je me suis déguisé en mendiant, je leur ai demandé l’aumône ; elles ont déposé dans ma main lépreuse, chacune à leur tour, une grosse pièce de cuivre toute glacée de vert-de-gris. Saint Éloi, prenez-les, nettoyez-les, et forgez-en un beau calice pour la communion de mes Chérubins.


VIRGO IMMACULATA.

Elles ont fait brûler dans ma chapelle plus de dix livres de cire et m’ont donné plus de vingt couronnes de filigrane et de roses blanches.


TINTINILLUS.

Je n’ai pas dans mon sac une seule ligne de prière passée par elles, pas même un seul amen.


L’ÉTOILE DU MATIN.

En me levant je les regarde toutes deux par le coin du carreau et je les vois qui travaillent ou qui prient.


LA FUMÉE DE LA CHEMINÉE.

Jamais je ne les ai entendues, comme les autres jeunes filles, parler de bals, de galants, sous le manteau de la cheminée en tisonnant le feu ; jamais je n’ai emporté sur mes spirales bleues des rires indécents et des paroles mondaines de leur maison vers votre ciel.


L’ÉTOILE DU SOIR.

Comme ma sœur matinale, je les ai toujours vues travailler ou prier.


SOL.

Je me souviens à peine de les avoir rencontrées ; elles ne sortent que le dimanche pour aller à la messe ou à vêpres.


LA BRISE.

J’ai passé à côté d’elles, l’une chantait ; j’ai pris sa chanson sur sa bouche, la voici.


LE BON DIEU.

Il n’y a rien à dire.


LUNA.

Moi, je ne les connais pas. Je ne les ai pas aperçues une seule fois parmi les couples qui s’en vont le soir sous les tonnelles ; j’ai eu beau ouvrir mes cils d’argent et mes prunelles bleues, elles ne sont jamais sorties après leur mère couchée ; elles sont plus chastes que moi, que l’on appelle la chaste, je ne sais pas trop pourquoi, et qui ai prêté ma clarté à tant de scènes qui ne l’étaient guère.


LE BON DIEU.

Voilà qui est bien ; vous les épouserez ; ce sont deux âmes charmantes. Allons, mes Trônes, mes Principautés, mes Dominations, entonnez le Cantique des cantiques et réjouissez-vous, puisque voici deux créatures aussi vierges que Maria ma bien-aimée.


UNE VOIX.

Ah ! ah ! ah !


LE BON DIEU.

Quel est le drôle qui ose ricaner dans mon paradis d’une manière aussi insolente ?




Scène III.



SATANAS.

C’est moi, vieille barbe grise, moi, Satanas, le diable, comme on dit ; ce qu’il y a de plus grand après toi, le gouffre après la montagne.


LE BON DIEU.

Que faisait mon portier saint Pierre avec ses clefs ? où avait-il la tête de te laisser entrer ici pour nous empester de ton odeur de soufre ?


SATANAS.

Saint Pierre n’était pas à sa loge ; il était à se promener. Il vient, grâce à moi, si peu de monde ici que sa charge est une vraie sinécure.


LE BON DIEU.

Beaucoup d’appelés et peu d’élus.


SATANAS.

Il n’y a dans ton paradis que des mendiants, des imbéciles et des enfants morts à la mamelle ; on y est en bien mauvaise compagnie ; chez moi c’est bien différent ; ce ne sont que papes, cardinaux, empereurs, rois, princes, dames de haut parage, poëtes, savants, courtisanes, saints du calendrier ; la société est la plus réjouissante du monde et l’on ne saurait en trouver une meilleure.


LE BON DIEU.

Je ne sais pas à quoi il tient, mon bel ange roussi, que je ne te précipite à cent mille lieues au-dessous du neuvième cercle d’enfer, et que je ne t’y fasse river avec des chaînes de diamant.


SATANAS.

Père éternel, tu te fâches, donc tu as tort.


LE BON DIEU.

Maudit, pourquoi as-tu fait ah ! ah ! lorsque j’ai ordonné à mes anges de chanter le Te Deum ?


SATANAS.

Par mes cornes et ma queue ! vous faites vous autres beaucoup de vacarme pour peu de chose, et en cela vous ressemblez beaucoup aux rois de la terre ; vous voilà bien fiers pour deux âmes de petites filles que je n’ai pas seulement essayé de tenter, comptant bien qu’elles me reviendraient tôt ou tard, et cela sans que je m’en mêle.


LE BON DIEU.

Vous êtes bien fanfaron, monsieur du diable !


SATANAS.

Parions, seigneur Dieu, que je les fais tomber en péché mortel d’ici avant deux jours.


LE BON DIEU.

Souviens-toi de Job.


SATANAS.

Job était un homme, le cas est bien différent.


VIRGO IMMACULATA.

Satanas, vous n’êtes pas galant, à ce que je vois.


SATANAS.

Pardon, madame la Vierge ; c’est moi qui le premier ai fait, pour la première fois, la cour à la première femme ; sans être fat, je me puis vanter de ne pas avoir trop mal réussi.


LE BON DIEU.

La moitié de la besogne était faite : Ève était gourmande et curieuse, et son mari n’était pas un grand sire ; mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit : que veux-tu que je parie avec toi, mécréant ?


SATANAS.

Si je perds, je vous rendrai les âmes de cinquante de vos saints qui sont à cuire dans la grande chaudière.


LE BON DIEU.

Et si tu gagnes ?


SATANAS.

Si je gagne, jurez par votre barbe de m’accorder la grâce d’Eloa, ce bel ange femelle qui m’a suivi par amour en enfer ; elle ne s’est pas révoltée contre vous et l’anathème n’a pas été fulminé sur elle ; qu’elle reprenne sa place parmi les anges.


LE BON DIEU.

Tu n’es pas aussi diable que tu es noir ; j’accepte tes conditions, et je suis fâché de ce que ma parole soit irrévocable, car tu es un bon compagnon et j’aimerais assez t’avoir en paradis. Mais quelle est cette voix que j’entends là-bas, là-bas, si faible que l’on ne sait si c’est un chant ou une plainte ?


SPIRITUS SANCTUS.

Je la reconnais, c’est la voix d’Eloa, l’amoureuse de Satanas.


LE BON DIEU.

Que dit-elle ? Depuis deux ou trois éternités que je suis celui qui est, j’ai l’ouïe un peu dure.


CHRISTUS.

Sphères harmonieuses, ciel de cristal qui vibrez comme un harmonica, suspendez votre ronde et faites taire un instant votre musique afin que nous puissions entendre !


LA SPHÈRE.

Je t’obéis, ô maître ! et ne chante plus.


LE CIEL.

Mes étoiles aux yeux d’or sont immobiles et se tiennent par la main, en attendant que je reparte.


ELOA.

L’enfer avec mon damné, plutôt que le paradis avec vous.


MIZAEL.

Ah ! Satanas, qui ne voudrait être à votre place pour être aimé ainsi ?


VIRGO IMMACULATA.

Quoi qu’il soit un peu basané, Satanas a vraiment fort bonne tournure ; beau garçon et malheureux, il a tout ce qu’il faut pour inspirer de l’amour.


CHRISTUS.

Ce n’est pas d’aujourd’hui, ô ma mère ! que les honnêtes femmes aiment les mauvais sujets ; moi qui étais le plus parfait des hommes, puisque j’étais Dieu, je n’ai pu me faire aimer que de la Magdalena, qui était, comme vous le savez, une fille folle de son corps.


MAGDALENA.

C’est au cœur du bourbier que l’on désire le plus vivement respirer l’odeur de la rose.



LE BON DIEU.

Eh bien ! puisqu’Eloa ne veut pas de sa grâce, que te donnerai-je si je perds ?


SATANAS.

Une goutte d’eau, messire Dieu, car j’ai soif, j’ai soif.


L’ÉCHO DE L’ÉTERNITÉ.

J’ai soif.




Scène IV.



VIRGO IMMACULATA.

Le voilà parti ; j’ai peur qu’il ne réussisse.


LE BON DIEU.

Maria, vous avez trop bonne opinion de ce drôle.


MIZAEL.

Ô ma pauvre Blancheflor, je ne serai plus là pour te garder !


AZAEL.

Alix ! Alix ! j’ai bien peur que ton âme ne soit jamais mariée à la mienne.


MAGDALENA.

Vous n’êtes guère amoureux, si vous pensez que celle que vous avez choisie puisse se laisser séduire par un autre.


OTHELLO.

Perfide comme l’onde !


VIRGO IMMACULATA.

Tais-toi, vilain nègre ; avec tes gros yeux et tes lèvres bouffies, il t’appartient bien de médire des femmes !


SPIRITUS SANCTUS.

Allez-vous vous quereller et vous prendre aux cheveux comme des docteurs en théologie ?


DESDEMONA.

Pardonnez-lui, Marie, je lui ai bien pardonné, moi.


LE BON DIEU.

À quoi allons-nous passer la soirée ? Sainte Cécile ! si vous nous jouiez un air sur la basse que mon peintre Raphaël vous a si galamment donnée ! Que vous en semble ? mon bon roi David danserait pendant ce temps-là un pas de sa composition.


SAINTE CÉCILE.

Que vous jouerai-je ?


LE BON DIEU.

Du Mozart ou du Cimarosa, à ton choix. Je défends aux vents et au tonnerre de dire un seul mot de tout ce soir ; je veux entendre mon grand air avec tranquillité.




Scène V.


La chambre d’Alix et de Blancheflor.



ALIX.

In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti.


BLANCHEFLOR.

Amen.


TINTINILLUS.

Ce n’est pas ici que je remplirai mon sac ; allons au couvent des révérends pères.


LE GRILLON.

Cri-cri.


BLANCHEFLOR.

Éveillée aussitôt que nous, tu es bien matineuse, petite bête.


ALIX.

Et pourtant tu n’as autre chose à faire pendant toute la journée que chanter ta ballade, te chauffer les pattes et faire la causette avec la marmite. Mais il me semble que je n’avais pas terminé le grand pavot aux feuilles écarlates. Est-ce que tu as travaillé après que j’ai été couchée, Blancheflor ?


BLANCHEFLOR.

Non, ma sœur.


ALIX.

C’est étrange.


BLANCHEFLOR.

Louons Dieu.


SATANAS, en dehors.

Miaou-miaou ! Ouvrez-moi la fenêtre, je suis votre chat ; j’ai passé la nuit dans la gouttière.


BLANCHEFLOR.

N’ouvre pas ; je n’ai pas encore mis ma guimpe, et le page Valentin est à sa croisée.

SATANAS.

BLANCHEFLOR.

Sainte pudeur !


LA CLOCHE.

Mes fidèles, mes chrétiens, écoutez ma petite voix d’argent et venez à la messe, à la messe du bon Dieu, dans votre église paroissiale. Din-din-drelin-din.


ALIX.

Dépêchons-nous, nous n’arriverons jamais à temps.


LA CLOCHE.

L’enfant de chœur a déjà mis sa calotte rouge et son surplis blanc ; le prêtre revêt son étole brodée d’or et de soie. Din-din-drelin-din.


BLANCHEFLOR.

La messe est pour six heures ; nous avons encore un grand quart d’heure.


L’HORLOGE.

Partez, mes enfants, partez ; vous n’avez pas un instant à perdre ; mes aiguilles sont des paresseuses ; je retarde de vingt-cinq minutes.


LA CLOCHE.

Vite, vite, mes colombes, on est à l’Introït. Din-din-drelin-din.




Scène VI.


Une rue.



SATANAS, en marchand.

Mes belles demoiselles, daignez jeter les yeux sur mu boutique ; elle est on ne peut mieux fournie. Voulez-vous des rubans, du point de Venise, du satin du Levant, des miroirs de poches en pur cristal ? voulez-vous du lait virginal, de l’essence de roses ? Celle-ci est véritable, elle vient de Constantinople directement ; c’est un renégat qui me l’a vendue.


BLANCHEFLOR.

Nous verrons en revenant de la messe.


MIZAEL, qui la regarde d’en haut.

Bien répondu, Blancheflor.


SATANAS.

Ceci dérange mes projets ; il faut qu’elles manquent la messe ; cela me donnera prise sur elles.


ALIX.

Je n’achèterai rien à ce marchand ; je lui trouve quelque chose de faux dans la physionomie.


SATANAS, un peu plus loin en jongleur.

La coquetterie a manqué son effet, essayons de la curiosité ; c’est par ce moyen qu’autrefois je suis venu à bout d’Ève la blonde. Mesdames et messieurs, entrez, entrez, entrez ; c’est ici et non autre part que l’on trouve véritablement les sept merveilles de la nature. Pour un pauvre sol marqué vous verrez autant de bêtes étranges et curieuses que n’en vit onc Marc-Paul en ses voyages, telles qu’oriflants, caprimulges, coquesigrues, cigales ferrées, oisons bridés, caméléons, basilics, dragons volants, singes verts, licornes, ânes savants et autres, tout ainsi qu’ils sont portraits sur la pancarte ci-contre. Entrez, entrez, entrez.


BLANCHEFLOR.

Cela doit être bien curieux !


ALIX.

Ne nous arrêtons pas ; tout le monde est déjà entré dans l’église.


SATANAS.

Les fièvres quartes te sautent à la gorge ! Elle commençait de mordre à l’hameçon. Changeons nos batteries.


AZAEL, au paradis.

Brava, Alix, brava !


SATANAS, en jeune seigneur.

Corbaccho ! je n’ai jamais vu deux si charmantes demoiselles ; elles valent à elles deux les trois Charités et ensemble madame Cythérée, la mère des amours. Mesdemoiselles, cette rue est pleine de ribauds et de croquants ; daignez accepter mon bras ; l’on pourrait vous affronter.


BLANCHEFLOR.

Il n’est pas besoin et ne prenez tant de souci ; nous voici au portail de l’église.




Scène VII.


Le portail de l’église.



NIHILVALET, mendiant.

Mon beau gentilhomme, la charité, la charité, s’il vous plaît ; je prierai le bon Dieu pour vous.


SATANAS.

Prie-le pour toi et prends des aides ; car tu auras fort à faire à tirer ton âme d’entre mes griffes ; je suis…


NIHILVALET, mendiant.

Pardon, maître, je ne vous avais pas reconnu.


TRAINESAQUILLE, autre mendiant.

Voici, mon duc, des reliques à acheter, des agnus, des médailles, des rosaires bénis par le pape. Ceci est un morceau de la vraie croix ; ceci une phalange du petit doigt de saint Jean.


SATANAS.

Le morceau de la vraie croix est un morceau de la potence où tu seras branché un de ces jours ou l’autre ; la relique est un os que tu as pris à la carcasse de ton frère le Bohême qui a été pendu.


TRAINESAQUILLE.

Vous savez tout ; vous êtes donc…


SATANAS.

Tais-toi.


BRINGUENAZILLES, très bas.

Mon prince, j’ai ici dans un bouge à deux pas un vrai morceau de roi, quinze ans, des cheveux jusqu’aux pieds, blanche, ferme ; c’est presque vierge et pas cher ; pour trois écus au soleil, deux pour moi et un pour elle, et ce que vous voudrez à la fille, vous en verrez la fin.


LA GRAND’OUDARDE, pauvresse.

Mes chères demoiselles, il y a huit jours que je n’ai mangé.


SATANAS.

Arrière ! ou je te fais baiser mon argot. Le seuil de ton église, Père éternel, ressemble assez à une des gueules de mon enfer.


GIBONNE, deuxième pauvresse.

Je suis aveugle et paralytique.


ALIX et BLANCHEFLOR.

Tenez, ma bonne femme, voilà pour vous.

(Elles passent.)

LA GRAND’OUDARDE.

A-t-on jamais vu cette vieille ribaude qui vient me débaucher mes pratiques jusque sous mon nez et me retirer le pain de la bouche ! Tiens, empoche celle-là.


GIBONNE.

Voleuse d’enfants, Égyptienne, gaupe, truande, tu vas voir que ma béquille est en bon cœur de chêne !


(Elles se battent.)




Scène VIII.


L’intérieur de l’église.



SATANAS.

Il n’y a ici que des enfants et des vieilles femmes, ceux qui ne sont pas encore et ceux qui ne sont plus ; les enfants qui marchent à quatre pattes et les vieillards qui marchent à trois, voilà donc ceux qui forment ta cour, ô Père éternel ! Tout ce qui est fort, tout ce qui est grand dédaigne comme moi de te rendre hommage. Par les boyaux du pape ! je ne suis pas en scène, et, tout en philosophant, j’oubliais de prendre de l’eau bénite.


L’EAU BÉNITE.

Qui vient donc de tremper ses doigts dans ma conque d’ivoire ? on dirait que c’est un fer rouge ; une chaleur insupportable s’est répandue dans moi ; je fume, je siffle, je monte et je bous comme si le bénitier était une chaudière.


BERTHE.

Derrière le Clos-Bruneau, après la messe. Prenez garde, Landry, on pourrait vous voir.


LANDRY.

J’y serai. Ton bras est plus doux qu’un col de cygne. Je t’adore, ma belle amie.


SATANAS.

Je n’ai que faire là ; ils sont en bon chemin et iront fort bien tout seuls.


LE PRÊTRE.

Dominus vobiscum.


L’ENFANT DE CHŒUR.

Et cum spiritu tuo.


SATANAS.

Tu Tuo… Quelle cacophonie et quel latin ! du vrai latin de cuisine. Le bon Dieu n’est pas difficile. Ce prêtre-là a l’air d’un buffle à qui l’on aurait scié les cornes. Si le Seigneur est avec son esprit, le Seigneur court grand risque d’être seul ou en bien mauvaise compagnie. Mais avisons à ce que font nos deux péronnelles.


BLANCHEFLOR.

Libera nos à malo.


SATANAS, ricanant.

Délivrez-nous du mauvais. Ainsi soit-il. (à demi-voix.) Il paraît qu’on s’occupe de moi. Que cette jeune fille est belle ! on la prendrait plutôt pour une dame de la cour que pour une simple bourgeoise ; elle efface toutes ses compagnes.


L’ORGUEIL DE BLANCHEFLOR.

Il est vrai que je ne suis pas mal, et que, si j’étais parée, peu de jeunes filles pourraient l’emporter sur moi.


SATANAS.

Ah ! ah ! voilà quel est ton avis ! Oh ! les femmes, les femmes ! Je crois que la plus humble a encore plus d’orgueil que moi, le diable, qui ne reconnais personne au-dessus de moi, pas même Dieu, (haut.) Tous les hommes ont les yeux fixés sur elle, et si elle voulait pour amant ou pour mari le fils du comte, elle l’aurait très certainement.


L’ORGUEIL DE BLANCHEFLOR.

Pourquoi pas ?

(Elle laisse tomber son livre de messe )

SATANAS.

Voilà qui marche on ne peut mieux. Essayons de l’autre maintenant.


ALIX.

Ma sœur est bien distraite aujourd’hui.


SATANAS, se logeant dans la boucle d’oreille d’Alix et la faisant parler.

Je suis faite avec l’or le plus fin et par le meilleur orfèvre ; on croirait qu’il a pris un rayon du soleil, qu’il l’a forgé et arrondi en cercle, tant je suis luisante et polie ; aucun œil ne peut soutenir mon éclat ; je suis ornée d’une grosse émeraude du plus beau vert de mer, et, au moindre mouvement, je fais un cliquetis le plus agréable et le plus coquet du monde ; les boucles d’oreille de Berthe ont l’air de cuivre rouge. Et puis je mords par son lobe de corail la plus charmante oreille qui se soit jamais enroulée, comme une coquille de nacre, près d’une tempe transparente et sous de beaux cheveux noirs.


L’OREILLE D’ALIX.

En vérité, je suis bien plus petite et bien mieux ourlée que l’oreille de ma sœur.


SAINT BONAVENTURE, se détachant du vitrage et se projetant comme une ombre sur le col d’Alix

Alix, Alix, prends garde !


SATANAS.

Ce n’est pas de jeu, Père éternel ; tu triches, cela n’est pas honnête ; tu devais me laisser agir. J’aperçois aussi par là les anges gardiens des deux créatures ; s’ils ne s’en vont, je les plumerai tout vifs.


LE PÈRE ÉTERNEL.

Tu prends la mouche hors de propos. C’est la réfraction du soleil à travers les vitraux.


SATANAS.

À d’autres ; le soleil n’est pas de ce côté et les autres ombres se projettent toutes en sens inverse.


LE PÈRE ÉTERNEL.

Allons, Bonaventure, remonte à ta fenêtre et replace-toi dans ta chape de plomb.


AZRAEL, au paradis dans sa stalle

Elle est perdue, elle est perdue ! Distraite pendant la messe !


MAGDALENA.

Perdue ! et pourquoi ? J’en ai bien fait d’autres, moi qui vous parle, et cependant me voilà ici ; elle se repentira après, et la confession la rendra plus blanche que neige.


SATANAS, sous la figure du fils du comte.

Mademoiselle, voici votre Missel qui était tombé à terre ; il est tout fripé et tout taché ; daignez accepter le mien. Laissez-moi celui-ci : j’ai un enlumineur fort habile qui réparera le dommage.


BLANCHEFLOR.

Monseigneur, vous êtes bien bon… (Elle ouvre le livre.) Ah ! mon Dieu ! qu’il est beau ! que ces figures sont bien peintes ! quelles couleurs éclatantes ! Le ciel n’a pas d’azur plus limpide que celui-ci. Comme cet or brille ! comme ces fleurons sont délicatement entrelacés ! que ces marges sont ornées avec goût ! C’est un livre très précieux. Voyons les images. (Elle feuillète le livre.) Quel est donc ce sujet ? je ne le connais pas. Un jeune homme et une jeune fille qui se promènent seuls dans un beau jardin en fleurs ; leurs yeux brillent d’un éclat extraordinaire, leurs lèvres s’épanouissent comme des roses. Le jeune homme a un bras autour de la jeune fille ; on dirait qu’ils vont s’embrasser. C’est étrange, mais je n’ai jamais vu de pareilles vignettes dans un livre de messe. Comme ils ont l’air heureux !… Je suis toute troublée et il me vient des pensées qui ne m’étaient pas encore venues… Ah ! que vois-je encore ? un autre couple : la femme est à moitié nue, ses cheveux inondent ses blanches épaules, ses bras diaphanes sont noués au cou d’un beau cavalier ; les lèvres de la femme sont collées aux siennes ; elle a l’air de boire son haleine. Apparemment c’est la parabole de l’enfant prodigue quand il est chez les courtisanes. (Elle tourne encore quelques feuillets ; les images deviennent de plus en plus licencieuses.) Je me sens la figure tout en feu ; je ne voudrais pas voir et je regarde. Que tout cela est singulier !


SATANAS.

Si cette vertu-là était seule dans une chambre, le premier vice un peu bien vêtu qui se présenterait en aurait bon marché. Sa gorge palpite comme une eau pendant l’orage, ses joues sont plus rouges que des cerises, ses yeux sont humides. Comme l’idée du plaisir agit sur ses jeunes têtes ! Ces trois pauvres petites vertus théologales ne sont réellement pas de force à lutter contre sept gros gaillards de péchés capitaux !


BLANCHEFLOR.

Il me semble qu’il serait bien agréable d’être embrassée ainsi par le page Valentin ; il a les dents si blanches et les lèvres si roses ! Voyons encore cette image ; je n’en regarderai plus après.


SATANAS.

Tu les regarderas jusqu’à la dernière, ou je veux m’emporter moi-même.


MIZAEL, là-haut.

Mais c’est qu’elle y prend goût. Aurait-on cru cela ? l’eussiez-vous cru, Desdemona ?


DESDEMONA.

Je ne le croyais pas ; mais ma suivante Émilia n’était pas de mon avis, et prétendait que la chose était commune.


MIZAEL.

Fiez-vous donc à ces petites prudes qui s’en vont l’œil baissé et les mains croisées sur la modestie.


MAGDALENA.

Je vous avais bien dit qu’il n’y avait rien de si chanceux que d’aimer des honnêtes femmes ; il y a toujours là-dessous quelque déception.


DESDEMONA.

Comme vous y allez, Magdalena, parce que vous avez mené une conduite pour le moins équivoque, il ne faut pas…


MAGDALENA.

Allez donc, madame l’amoureuse de nègres, qui vous êtes sauvée de nuit de chez votre père, le digne Brabantio !


DESDEMONA.

C’était avec mon mari ; il faut suivre son mari, et je me moque de ce que…


MAGDALENA.

Je veux bien croire que les soupçons du moricaud sur Cassio fussent injustes ; il y avait un motif qui vous empêchait de prendre un amant : les enfants que vous auriez faits avec lui auraient été blancs, et cela vous aurait vendue.


DESDEMONA.

Peut-on dire de pareilles horreurs ? J’en ai les larmes aux yeux.


CHRISTUS.

Paix ; Magdeleine ! respectez un peu la plus belle fille de mon poète Shakspeare.


BLANCHEFLOR.

Si j’avais un amant qui ressemblât au jeune seigneur peint sur cette miniature, je serais bien heureuse.


LE PRÊTRE.

O salutaris hostia.


SATANAS, se sauvant.

Je brûle, je brûle.


BLANCHEFLOR.

Est-ce que j’ai dormi et rêvé ? est donc le livre que je tenais tout à l’heure ?


ALIX.

Tu cherches ton livre, le voilà.

(Elle lui donne son véritable livre de messe.)

BLANCHEFLOR.

Mon Dieu ! pardonnez-moi la coupable distraction que j’ai eue pendant votre sainte messe ; il s’est passé en moi quelque chose qui n’est pas naturel : l’air que je respirais m’enivrait comme du vin ; mon souffle me brûlait les lèvres, les oreilles me tintaient, mes tempes battaient, des images impures dansaient devant mes yeux. Je ne me suis jamais sentie ainsi.


LE PÈRE ÉTERNEL.

Pauvre enfant ! je le crois bien. Mizaël, descends lui dire que je lui pardonne.


MIZAEL.

Blancheflor, Dieu vous pardonne.


BLANCHEFLOR.

Je me sens plus tranquille.


ENGOULEVENT.

Comme l’or rit et babille à travers les mailles de cette bourse ! Elle ne tient qu’à un fil ; si je le coupais ?


SATANAS, à son oreille.

Coupe-le, personne ne te voit.


ENGOULEVENT.

Au fait, ce vieux ladre est riche, et je ne lui ferai pas grand tort.


SATANAS.

Au voleur ! au voleur ! Cet homme vient de happer une bourse.

(On le saisit.)

ENGOULEVENT.

Malheur à moi ! ô mes pauvres enfants !


SATANAS.

Tu vas être pendu ; tu es en péché mortel ; ton âme me revient. Ce n’est pas grand’chose, mais cela fait toujours nombre ; et puis tes enfants sans pain deviendront des voleurs comme toi ; ils seront pendus comme toi, et ils iront en enfer comme toi. Je n’ai pas perdu tout-à-fait mon temps.


LE PRÊTRE.

Ite, missa est.


ALIX.

Allons-nous-en, ma sœur.


BLANCHEFLOR.

Donne-moi le bras ; je suis si étourdie que je ne puis me soutenir. (Exeunt.)


SATANAS.

Enfin les voici dehors ; j’espère que mes tentations auront un meilleur succès dans un autre endroit.




Scène IX.


L’allée du parc



JEHAN LAPIN.

Je me frotte la moustache avec la patte parce que mon amie va passer ; il faut que mon poil soit lustré et ma fourrure sans tache. Je n’ai jamais connu de lapine aussi petite maîtresse.


LE COLIMAÇON.

Ô charmante rose ! je t’aime ! Permets que je te baise à la bouche et au cœur ; tu es pleine de délices et je me pâme rien qu’à t’approcher.


LA ROSE.

Fi donc ! pouah ! pouah ! Veux-tu me laisser avec tes vilains baisers pleins de bave.


SATANAS.

Ah ! voici l’éternelle histoire du monde : la vieillesse et la laideur aux prises avec la vertu et la beauté. Il me semble voir une jeune fille qui épouse un vieux mari.


LE COLIMAÇON.

Ma rose, ma belle rose embaumée, il est vrai que je bave ; mais ma bave est d’argent et je veux t’épouser.


LA ROSE.

Vous n’êtes pas si laid que je le croyais d’abord, et il me semble que je vous aime déjà beaucoup.


SATANAS.

Par le saintsangbreguoy ! colimaçon mon ami, tu es un habile séducteur ; tu as en vérité tout ce qu’il faut pour faire le plus délicieux mari du monde : de l’argent et des cornes. Que diable veut donc ce papillon qui voltige par ici et qui bourdonne à l’oreille de la rose ? Ah ! je devine ; c’est le galant, c’est l’ami de cœur ; aussi il faut convenir qu’il a un peu meilleure façon que l’autre.


JEHAN LAPIN.

Cet homme qui se promène dans le bois a un aspect bien singulier ; ce n’est point un chasseur ; il n’a pas d’armes. Qu’est-ce donc ?


SATANAS.

Monsieur du Lapin, je n’aime pas qu’on me regarde. Qu’avez-vous à fixer sur moi vos gros yeux bleus d’un air aussi stupide qu’un professeur d’esthétique qui digère ? Pourquoi remuez-vous le nez comme un parasite qui flaire un repas, et brochez-vous des babines plus vite qu’une vieille femme qui dit du mal d’une de ses voisines ?


LE LAPIN.

C’est que vous avez sur le front, écrite en caractères rouges, une inscription terrible : Je n’aimerai jamais.


SATANAS.

Tu as lu ton Dante, Jehan Lapin. Et tu nous fais une assez mauvaise imitation du fameux vers :

Lasciate ogni speranza voi ch’ entrate.


LE LAPIN.

En vérité, maître, c’est écrit.


SATANAS.

Il a dit vrai ! Je n’aimerai jamais, jamais. Ah ! comme tu te venges, Adonaï ! Pauvre Éloa, j’en ai pitié ; mais qu’est cela près de l’amour ?… Mes ailes sont brûlées, mais si je pouvais aimer seulement une minute, je sens que je remonterais au ciel.


CHŒUR DE LAPIN.
Paroles de M. Auber, musique de M. Scribe.
Chantons, célébrons ce beau jour,
Sautons, dansons, faisons l’amour.

SATANAS.

C’est de l’opéra-comique tout pur. Je pensais qu’il n’y avait que les Parisiens capables d’entendre de pareilles paroles sur de pareille musique. Je croyais les lapins plus forts.


CHŒUR DE PAPILLONS.

Les gouttes de rosée se balancent aux feuilles des marguerites ; les abeilles font l’amour aux belles fleurs et boivent le nectar au fond de leurs calices. Déployons nos ailes bleues et rouges aux rayons du soleil ; nous sommes les fleurs du ciel, les fleurs sont les papillons de la terre.


SATANAS.

Que tout cela est assommant et comme la nature est ennuyeuse ! quelle fadeur ! quelle monotonie ! De l’herbe, des arbres, de la terre ; je ne connais rien de moins récréatif, si ce n’est les descriptions des poëtes bucoliques. Ah ! Théocrite et Virgile sont de grands sots et M. de Florian aussi. Par le premier péché de la mère Ève ! l’enfer est encore plus amusant ; on y a au moins le plaisir de tourmenter quelqu’un. Si je n’avais affaire ici, j’y retournerais bien vite. Après tout l’on n’est bien que chez soi, et l’on s’habitue à tout, même à griller éternellement. À force de me chauffer je suis devenu frileux, et je grelotte de froid devant ce pâle soleil. Ta création, Père éternel, est quelque chose d’assez mesquin, et tu ne devrais pas t’en enorgueillir comme tu le fais ; le moindre décorateur d’opéra est plus imaginatif. Voici un point de vue qui est des plus médiocres ; ce ciel est plat et cru, il a l’air de papier peint ; ces lointains ne fuient pas, ces nuages ont des formes saugrenues ; ces terrains sont mal coupés. Cela serait sifflé au premier acte d’un mélodrame, et le directeur mettrait à la porte un peintre qui aurait barbouillé un pareil paysage.


CHRISTUS, en paradis.

Satanas a le ton bien superlatif ; il devrait se faire critique et écrire dans les journaux.


LE PÈRE ÉTERNEL.

Comme il parle irrévérencieusement de mon ouvrage ! A-t-on jamais vu un drôle pareil ? Il me prend je ne sais quelles envies de le foudroyer un peu.


SPIRITUS SANCTUS.

C’est moi qui suis le plus spirituel des trois, et en vérité ce ne le serait guère. Allez-vous vous battre en duel avec Satanas comme un petit grimaud avec le feuilletonniste qui trouve son ouvrage mauvais ?


ALIX.

Tiens, voilà une fraise ; comme elle est rose !


SATANAS, sous la forme d’une mouche.

Moins que tes lèvres, moins que celles de ton sein.


BLANCHEFLOR.

Comme elle sent bon !


SATANAS.

Moins bon que ton haleine.


ALIX.

Quel plaisir de se promener sous les larges feuilles des châtaigniers, avec des grappes de fleurs pour girandoles !


BLANCHEFLOR.

Sur un gazon couleur d’espérance, tout semé de marguerites et de pâquerettes, dont la rosée s’égraine sous les pieds comme un collier de perles dont on casse le fil !


ALIX.

Voici une marguerite qui a un cœur d’or et des feuilles d’argent ; questionnons-la.


BLANCHEFLOR.

Pourquoi faire ? nous n’avons pas d’amoureux.


ALIX.

Nous pourrions en avoir si nous le voulions ; il y en a beaucoup qui en ont, et qui ne nous valent pas.


BLANCHEFLOR.

Qu’importe ! Voyons ce que la fleur va dire ; cela nous amusera. C’est pour toi que j’arrache ces feuilles. M’aime-t-il ? un peu ; beaucoup ; pas du tout. M’aime-t-il ? un peu ; beaucoup ; pas du tout. Il ne t’aime pas du tout ; c’est positif.


ALIX.

Tu t’es trompée, tu as sauté une feuille,


BLANCHEFLOR.

J’ai bien compté.


ALIX.

Non ! le dis-je.


SATANAS.

Que la nature des femmes est une singulière nature ! Voici une petite fille qui ne connaît l’amour que pour en avoir entendu parler, et qui s’indigne à la seule supposition que l’amant qu’elle n’a pas pourrait peut-être ne point l’aimer. Le moment est venu de nous montrer. La petite sera enchantée de faire voir à sa sœur que la marguerite en a menti. Ça, quelle figure allons-nous prendre, don Juan ou Lovelace ? Don Juan est usé comme la soutane d’un séminariste ou l’escalier d’une fille de joie ; Lovelace est un peu plus inédit, et je ne doute point que sa perruque poudrée et son habit à la française ne fassent un effet merveilleux ; il a bien meilleur air que don Juan, ce mauvais râcleur de guitare. J’aurais bien pris la figure de Chérubin, mais nos donzelles sont trop jeunes pour être marraines ; elles n’ont pas encore l’âge qu’il faut pour dire d’une manière convenable au page qui n’ose pas : « Osez, » et elles ne savent pas le prix d’un enfant qui veut cesser de l’être et en faire d’autres.

(Satanas prend la figure de Lovelace.)

ALIX.

Quel est ce beau cavalier qui s’avance vers nous ? Sa démarche est élégante, il a l’air tout-à-fait noble et le plus gracieux du monde. C’est sans doute un seigneur étranger, car son costume n’est pas celui des jeunes hommes de cette ville.


BLANCHEFLOR.

On dirait qu’il veut nous aborder.


SATANAS, en Lovelace.

Mesdemoiselles, pardonnez-moi si je me mêle à votre entretien sans y être convié ; mais j’ai entendu, sans le vouloir, une partie de votre conversation. Vous avez fait, à une fleur rustique et sotte qui ne sait ce qu’elle dit, une question à laquelle votre miroir eût répondu plus juste et plus pertinemment. Je m’inscris en faux contre la réponse de la fleur, et je suis sûr que tous les gens de goût en feront autant que moi.


ALIX.

L’honnêteté vous fait dire là des choses que vous ne pensez sans doute point.


SATANAS.

Je sais ce que je dis et je dis ce que je pense ; vous allez voir que cette marguerite-ci aura plus de bon sens que l’autre. (Il l’effeuille.) Je ne suis pas seul maintenant, et voilà une fleur bien avisée qui parle comme moi. Vous seriez plus incrédule que saint Thomas si vous ne vous rendiez à tant de témoignages.


BLANCHEFLOR, à part.

Comme il a de l’esprit et qu’il est beau ! Mais il ne parle qu’à ma sœur.


MAGDALENA, au paradis.

Desdemona, ne trouvez-vous pas que Satanas a l’air le plus galant du monde avec son costume de Lovelace ? Son habit tourterelle, sa veste gorge de pigeon, son bas de soie bien tiré, sa bourse, son épée d’acier et son claque lui donnent une tournure coquette et triomphante qui lui va on ne peut mieux ; on le prendrait pour un marquis ou pour un faiseur de tours, tellement il a de belles manières. Comme il fait l’œil à cette petite niaise ! comme il marche sur la pointe des pieds, les coudes en dehors, le nez au vent, la bouche en cœur ! comme il se rengorge et fait la roue ! comme il ponctue chaque phrase d’un adorable petit soupir respectueusement poussé ! Il lui présente la main. Remarquez, je vous prie, comme son petit doigt est agréablement écarquillé, et son index posé de façon à faire briller un magnifique solitaire admirablement enchâssé ! Ah ! le scélérat ! ah ! l’hypocrite ! Quel comédien parfait ! Une femme ne feindrait pas plus habilement. Quel adorable monstre cela fait ! N’est-ce pas, Desdemona, le jeune lieutenant Cassio n’avait pas meilleure mine et n’était pas plus aimable ?


DESDEMONA.

Magdalena, vous êtes d’une impertinence sans égale, et, en vérité, vous vous souvenez un peu trop du vilain métier que vous avez fait. Je suis une honnête femme, moi, et je ne sais pas ce que vous voulez dire.


MAGDALENA.

Vous le savez parfaitement et c’est ce qui fait que vous vous fâchez. Quelle dame Honesta vous êtes ! on ne peut plaisanter une minute avec vous. Cassio est convenu lui-même…


OTHELLO.

Cassio ! qui parle de Cassio ? Où est-il, que je le poignarde ?


MAGDALENA.

Bon ! ne voilà-t-il pas l’autre maintenant qui nous tombe sur les bras ! Va-t-en donc à tous les diables d’enfer d’où tu viens, vieux nègre jaloux, et remporte ton coutelas, dont nous n’avons que faire.


DESDEMONA.

Ah ! je vous en prie, Magdalena, passez-moi votre flacon de vinaigre d’Angleterre. Je suis près de m’évanouir, tellement ce vilain homme m’a fait peur !


LE BON DIEU.

Quand vous n’en aurez plus besoin, passez-le-moi, Desdemona ; cette fumée d’encens qui vient de terre m’empeste et me force à me boucher le nez ; c’est sans doute quelque vieux prêtre avare et sacrilège qui aura mis une pincée de colophane en poudre dans l’encensoir au lieu de myrrhe et de cinname.


VIRGO IMMACULATA.

Satanas gagnera.


MIZAEL.

Hélas !


AZAEL.

Oime !


SATANAS.

Et vous, mademoiselle, n’avez-vous pas interrogé la fleur ?


BLANCHEFLOR.

Pourquoi faire ? Les fleurs n’ont rien d’agréable à me répondre.


SATANAS.

Comment cela ?


BLANCHEFLOR.

Je ne suis pas assez belle et charmante pour que mon sort soit écrit en lettres d’argent autour des marguerites.


SATANAS.

Il doit être écrit, non autour des simples fleurs des champs, mais autour des étoiles des cieux en rayons de diamant.


BLANCHEFLOR.

Vous croyez parler à ma sœur.


SATANAS.

Moi ! point, je vous jure.


ALIX.

Que dites-vous donc à Blancheflor, et qu’avez-vous à chuchoter comme si vous aviez peur d’être entendu ?


SATANAS.

Je la félicitais sur ce bonheur qu’elle a d’être la sœur d’une aussi belle et gracieuse personne que vous êtes, et je lui marquais combien j’avais l’imagination frappée des mérites qu’on vous voit.


ALIX.

Vraiment ! c’était là ce que vous lui disiez ?


SATANAS.

Ce ne sont peut-être point les termes, exprès, mais c’est quelque chose comme cela. (à part.) Par tous les saints du paradis ! voilà une scène qui se pose d’une façon qui n’est pas des plus neuves et qui m’a furieusement l’air de vouloir ressembler à la scène de don Juan entre les deux villageoises. Pour mon honneur de diable, j’aurais dû trouver quelque moyen plus original et ne pas faire le plagiaire comme un auteur à la mode ; mais, bah ! ce moyen est assez bon pour ces petites sottes ; d’ailleurs, femmes et poissons se prennent au même appât depuis le commencement du monde ; cent goujons viennent mordre à la même ligne, cent femmes à la même ruse ; le poisson ne sort pas de la poêle pour aller conter aux autres comment il a été pris, et les femmes, qui sont pies dans toutes les autres occasions, sont poissons dans, celle-là.


BLANCHEFLOR.

À quoi pensez-vous donc ? vous avez l’air distrait.


SATANAS.

Je pensais à ceci : que si j’étais vous, je n’oserais sortir ainsi dans les bois sans voile.


BLANCHEFLOR.

Pourquoi ?


SATANAS.

De peur que les abeilles ne prissent mes joues pour deux roses et mes lèvres pour une grenade en fleur ; vos dents ont l’air de gouttes de rosée et leur pourraient donner le change.


BLANCHEFLOR.

Oh ! les abeilles ne voleront pas sur mes lèvres.


SATANAS.

Les abeilles, peut-être que non, mais bien les baisers ; les baisers sont les abeilles des lèvres, ils y volent naturellement.

(Il la baise sur la bouche.)

ALIX.

Que faites-vous donc ?


SATANAS.

Je montre à votre sœur comment je ferais pour vous embrasser.

(Il l’embrasse à son tour.)


ALIX, à part.

Ô suavité ! il me semble que mon âme se fonde, et le feu de ses lèvres a passé jusqu’à mon cœur.


SATANAS.

J’aurais mille choses à vous dire ; quand pourrai-je vous voir ? Quel mal y aurait-il à vous aller un soir promener au jardin et vous asseoir sous la tonnelle de lilas ? J’y vais quelquefois me reposer et rêver à celle que j’aimerai.


ALIX.

Il est si doux de respirer au clair de lune l’âme parfumée des fleurs !


SATANAS, à Blancheflor.

Votre sœur pense que je l’aime mieux que vous, mais elle a tort ; vous êtes celle que je cherchais, et il y a déjà bien longtemps que je vous adore sans vous connaître.


BLANCHEFLOR.

C’est singulier, mais je suis avec vous comme si vous étiez un ancien ami, et, quoique ce soit la première fois que je vous voie, vous ne m’êtes pas étranger : je reconnais votre figure, votre son de voix ; j’ai déjà entendu ce que vous dites. Oui, c’est bien cela, vous êtes bien lui.


SATANAS.

En effet, nous sommes de vieilles connaissances. (à part.) Voilà bientôt quelque six mille ans que je t’ai séduite ; tu avais alors la figure d’Ève, moi celle du serpent. Pst, pst, c’est ainsi que je sifflais, pst.


BLANCHEFLOR.

Ah ! voilà ce que je cherchais à me rappeler, le discours dont je ne savais plus que quelques mots vagues et décousus.


SATANAS.

La petite a la mémoire bonne ; pour peu que je la remette encore sur la voie, elle va se ressouvenir de ce bienheureux jour où, sous les larges feuilles de l’arbre de science, je cueillis dans sa fleur la première virginité du monde et fis le plus ancien cocu dont l’histoire fasse mention. (se penchant vers Alix.) Je suis fils cadet de l’empereur de Trébizonde ; j’ai six coffres pleins de diamants et d’escarboucles ; je puis, si tu le veux, décrocher deux étoiles du ciel pour t’en faire des boucles d’oreilles ; je te donnerai pour collier un fil de perles qui ferait le tour du monde ; je couperai un morceau du soleil pour te faire une jupe de brocard, et la lune nous fournira de la toile d’argent pour la doublure.


ALIX.

Oh ! rien de tout cela, mais un baiser de ta bouche.


SATANAS.

Ô précieuse innocence ! tu n’es encore bonne qu’à étaler consciencieusement le beurre de chaque côté de la tartine et à faire des sandwichs pour le déjeuner. Il fallait prendre les diamants ; le baiser n’en eût pas été moins savoureux ; c’est du reste la première femme qui, depuis que j’exerce le métier de tentateur, ait refusé des bijoux et de l’or. L’or et la femme s’attirent comme l’ambre et la paille.


BLANCHEFLOR.

Je t’aime tant que je voudrais être toi pour ne te quitter jamais.


SATANAS.

Ange du ciel ! perle d’amour ! rougeur de la rose ! candeur du lait ! ô miel et sucre ! ô tout ce qu’il y a de pastoral et de charmant au monde ! cinname, manne distillée, fleur des prairies, noisette des bois ! ô vert-pomme et bleu de ciel ! On ne peut pas dire deux mots de galanterie à ces diables de femmes qu’elles ne vous condamnent aux galères d’amour à perpétuité. Tu voudrais être moi, pauvre enfant ! Tu ne me ressembles guère en cela, et il y a longtemps qu’il m’ennuie d’être moi. Vois-tu, on est à soi-même un terrible fâcheux, un visiteur bien indiscret et un importun d’autant plus insupportable qu’il n’y a pas moyen de le mettre à la porte. Toutes les âmes n’ont pas un aussi joli logement que la tienne, et beaucoup souhaitent par ennui ce que tu souhaites par amour.


ALIX.

Je me donnerai à toi pour l’éternité.


SATANAS, à part.

Heuh ! heuh ! tu rencontres plus juste que tu ne penses. Pour l’éternité ! Il ne s’agit pas ici de l’éternité des amoureux, dont il en peut tenir vingt-quatre à l’année, mais d’une belle et bonne éternité du bon Dieu, sans commencement ni fin, une vieille couleuvre qui se mord allégoriquement la queue et dont personne ne connaît ni le père ni la mère.


BLANCHEFLOR.

On jouit du haut de la colline d’un point de vue délicieux ; assise au penchant de la côte, j’aime à respirer la senteur des fèves et l’odeur du feuillage. Je regarde se coucher le soleil ; je donne un baiser à la nature ; la nature sourit si doucement aux yeux pendant les mois de la jeunesse et du printemps !



SATANAS, parlant tantôt à Alix, tantôt à Blancheflor.

La nature est en effet une chose fort agréable, et je vais indubitablement devenir un de ses plus assidus adorateurs. Au coucher du soleil sur la colline ; au lever de la lune dans le berceau de lilas. Mes divinités, une affaire de la plus haute importance exige que je vous quitte. Adieu, ma colombe aux yeux bleus ; adieu, ma gazelle aux yeux noirs ; adieu, mon idéal ; adieu, ma réalité ; adieu, mes infantes. Je baise vos petits pieds mignons et le bout de vos mains blanchettes. Serviteur. (Exit.)


BLANCHEFLOR.

Il a vraiment des dents superbes ; ce sera un excellent mari.


ALIX.

Il a les ongles les mieux faits du monde. C’est un homme de grand mérite. (Exeunt.)




Scène X.

La chambre d’Alix et de Blancheflor.



SATANAS.

Je ne connais pas de métier plus fatigant au monde que de faire semblant d’être amoureux, si ce n’est de l’être réellement ; j’aimerais autant être cheval de louage ou fille de joie. Ouf ! j’en ai la courbature ; mais les affaires sont en bon train. Le verre d’eau est presque gagné, et je crois que d’ici à peu je ne serai plus réduit à boire ma sueur salée pour me rafraîchir. Disposons toutes choses pour la réussite de nos projets. Asmodée ! Asmodée ! ici. Ah ! çà, chien de boiteux, est-ce qu’il faudra que je t’appelle trois fois ?




Scène XI.



ASMODÉE.

Plaît-il, seigneur ?


SATANAS.

Pourquoi tardais-tu tant à venir ?


ASMODÉE.

J’étais en train de débaucher une jeune fille au profit d’un riche vieillard ; comme elle était éprise d’un grand coquin de lansquenet hôte comme un buffle, mais haut de cinq pieds onze pouces et large à proportion, j’ai eu beaucoup de mal.


SATANAS.

Il n’y a rien de vertueux comme une femme qui aime un portefaix. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, et je ne t’ai point appelé pour me rendre tes comptes. Il faut que tu me souffles ici ton haleine violette, et que tu m’allumes l’air de cette chambre du plus fin feu de luxure qui se puisse trouver.


ASMODÉE.

L’air de la cellule d’une nonne ou d’un cordelier ne sera pas plus embrasé et plus aphrodisiaque : du bitume, du soufre et de l’esprit-de-vin.


SATANAS.

C’est ce qu’il faut ; que tout soit en rut dans cette petite chambre virginale, jusqu’aux murailles et aux planchers ; que les armoires se trémoussent, que les fauteuils se tendent les bras et tâchent de se joindre homocentriquement ; que les pots se démènent pour dégager leurs anses, se prendre au col et s’embrasser à la bouche ; qu’un désir plus ardent que le feu Saint-Antoine prenne au ventre quiconque dépassera le seuil de cette porte.


ASMODÉE.

Vous voyez cette petite flamme couleur de punch qui voltige çà et là ; c’est la même que j’ai soufflée autrefois dans l’alcôve de Messaline. Si elle s’arrêtait une minute sur le cadavre d’une vierge morte depuis mille ans, on verrait aussitôt sa poussière s’agiter lubriquement et son ombre devenir plus coquette et plus libertine que feu la reine Cléopâtre en son vivant.


MAGDALENA, au paradis.

Plus d’une Orianne enverrait, si elle l’osait, respirer cet air-là à son vertueux Amadis.


VIRGO MARIA.

Fi ! que vous êtes libre en propos et que vous avez d’étranges idées, Magdalena.


SATANAS.

Voilà qui est bien. Asmodée, tu peux retourner à tes affaires ; en attendant l’effet de mon stratagème, je m’en vais, pour me distraire, écorcher vives les âmes d’un pape et de trois rois qui viennent de passer de ce siècle dans l’autre, car tout ceci devient d’un fade à vomir. (Evanescunt.)




Scène XII.



LE FAUTEUIL.

Je brûle d’amour pour-toi ; je te trouve si charmante sous ta robe à grandes fleurs blanches et vertes ! tu as des pieds si mignons, des bras si bien tournés, un dos si souple ! tu t’étales avec tant de grâce au coin de la cheminée, qu’il faut absolument que je me marie avec toi, ô ravissante bergère !


LA BERGÈRE.

Si je n’étais pas verte et si mes paupières n’étaient pas retenues par des clous dorés, je rougirais et je baisserais les yeux ; car vous mettez dans tout ce que vous dites un feu si surprenant et vous me regardez d’un air si vainqueur que j’en suis toute déconcertée. Vous êtes un véritable Amilcar pour l’audace ; et si je n’avais peur que vous ne soyez un Galaor pour l’inconstance, je donnerais peut-être à votre flamme un peu d’espérance pour aliment.


LE FAUTEUIL.

Laisse-moi baiser, ô mon adorable, ton petit pied à roulette de cuivre, et je serai le plus heureux fauteuil du monde.


LA BERGÈRE.

Monsieur, monsieur, lâchez ma jambe ! Ô l’impudent fauteuil ! Mais où avez-vous vu que l’on ait le pied au-dessus du genou ? Scélérat ! ma mère ! ma mère, oh !…


LE SILENCE.

Je ne dis rien et je fais penser beaucoup, bien différent en cela de ces auteurs qui parlent beaucoup et ne font rien penser. Je n’ai pas de langue et suis muet de naissance, et pourtant tout le monde me comprend. Aucun journaliste ne trouve rien à dire sur ma moralité, et si l’auteur de cette triomphante comédie avait eu un peu plus souvent recours à moi, il aurait conservé l’estime du Constitutionnel et de son portier.


UNE CARAFE.

Mon cher pot bleu du Japon, si nous ne mettons un peu plus de retenue dans nos caresses nous allons nous casser en cent quatre-vingt-dix-neuf morceaux au moins.


LE POT.

Je crois en vérité que je suis fêlé ! Tu viens de me cogner si rudement avec une de tes facettes de cristal que j’en suis tout étourdi.


L’ARMOIRE.

À vos places, messieurs et dames ! que tout rentre dans l’ordre ; j’entends nos maîtresses monter.




Scène XIII.



BLANCHEFLOR, en elle-même.

Que fait donc le soleil dans le ciel ? Les poëtes ont bien tort de lui donner un char attelé de quatre chevaux ; il marche aussi lentement qu’un paralytique avec ses béquilles.


ALIX, aussi en elle-même.

Ma lune chérie, soulève donc un pan de ce grand rideau bleu et montre-moi ta petite face d’argent plus claire qu’un bassin.


BLANCHEFLOR.

Au coucher du soleil, sur la colline. Qu’il est beau ! que je l’aime ! Je suis aussi émue à sa seule pensée que si je le voyais devant moi. Il m’épousera ! Oh ! que je suis heureuse !


ALIX.

Au lever de la lune ! Il me semble que je ne vis que depuis une heure. Je suis née au moment où je l’ai vu ; les autres années de mon existence se sont passées dans les ombres de la mort.


BLANCHEFLOR.

Je sens un trouble extraordinaire.


ALIX.

Je ne sais ce qui se passe en moi.


LA MAIN DE BLANCHEFLOR.

Croyez-vous, Blancheflor, que, belle et bien faite comme je suis, toute pleine de fossettes, les doigts si effilés, les ongles si roses, j’aie envie de rester éternellement emprisonné dans un gant ? Le meilleur gant pour moi serait la main d’un jeune cavalier qui me serrerait tendrement, le plus bel anneau serait l’anneau de mariage.


LE SEIN D’ALIX.

Ce corset rigide me contraint cruellement et m’empêche de palpiter en liberté. Quand pourrai-je m’épanouir sous des lèvres chéries et me gonfler de lait dans la couche nuptiale ?


LES PIEDS DE TOUTES DEUX.

C’est fort ennuyeux de porter continuellement nos maîtresses à vêpres et à la messe ; nous ne voulons plus les porter qu’à des rendez-vous d’amour, à des fêtes et à des bals ; nous voulons frétiller et battre la mesure, faire des entrechats et nous divertir de la belle manière.


ROSA MYSTICA.

Voici longtemps que je répands mes parfums au paradis de la virginité ; sera-ce donc la main du temps qui me cueillera, ou dois-je laisser choir une à une mes feuilles flétries sur une terre stérile ?


SATANAS.

En effet ce serait dommage et l’on y pourvoira.


BLANCHEFLOR.

Ma sœur, j’ai fort mal à la tête, l’air de cette chambre est brûlant, j’étouffe. Si j’allais me promener un peu, cela me ferait du bien. (à part.) Je tremble qu’elle ne me propose de m’accompagner.


ALIX.

Va, ma sœur ; mais comme je me sens un peu lasse, tu ne m’en voudras pas de te laisser aller seule, (Exit Blancheflor.) Je ne savais comment la renvoyer ; maintenant, aiguille, accélère le pas ; timbre de l’horloge, mets-toi à chanter la plus belle heure de ma vie.




Scène XIV.


SATANAS.

Par la triple corne du plus sot mari qui soit d’ici à bien loin ! malgré mes ailes de chauve-souris et ma célérité bien connue, j’ai manqué arriver le dernier. Les pieds mignons d’une fille qui va au rendez-vous sont plus prompts que les ailes du grand diable lui-même, et celui qui va perdre son âme se hâte plus que celui qui va la lui gagner, à ce jeu de dés qu’on nomme amour dans le monde et luxure dans le catéchisme. Ça, prenons un air rêveur, et mettons sur notre face cuivrée un masque de mélancolie amoureuse et de galante impatience. Je la vois qui monte le revers du coteau ; elle semble plutôt glisser que marcher ; le désir la soutient en l’air, lui met des plumes au talon, et ne la laisse toucher le sol que du bout des orteils ; sa face rayonne de béatitude, des effluves ondoyantes voltigent avec ses blonds cheveux autour de sa tête transparente ; elle éclaire l’air qui l’environne, et ses yeux répercutent plutôt la lumière qu’ils ne la reflètent. Comme elle court joyeusement à sa damnation ! Pas une hésitation, pas un regret ; et pourtant, dans ses idées, ce qu’elle va faire est la plus impardonnable des fautes. Mais elle aime ; elle est si heureuse de se perdre, de montrer à son amant qu’elle renonce pour lui à sa couronne d’étoiles comme à sa couronne d’oranger ! Bien peu d’âmes comprennent ce plaisir ineffable et profond de se fermer les portes du monde et les portes du ciel pour se cloîtrer à tout jamais dans l’amour de la personne aimée. Cette âme qui va être à moi tout à l’heure est une de ces âmes. En vérité, pour son premier amour, elle méritait de rencontrer mieux, et j’ai presque regret de prendre celle qui se donne si franchement, si noblement, sans arrière-pensée, sans précaution. Elle ne m’a pas même demandé mon nom, elle ne veut savoir de moi que mon amour. D’honneur ! si je pouvais faire usage des sacrements je l’épouserais très volontiers, car c’est une brave fille.


BLANCHEFLOR.

Vous m’attendiez ; il n’est cependant pas l’heure, et il me semblait comme à vous qu’il était plus que l’heure. Ô cher cœur ! vous m’attendiez.


SATANAS.

Je vous attends depuis l’éternité, et, si tôt que vous veniez, je vous attends toujours.


BLANCHEFLOR.

Vous dites là ce que j’ai pensé en vous voyant pour la première fois ; j’ai pensé que vous aviez bien tardé à venir.


SATANAS.

C’est que nous étions faits l’un pour l’autre ; c’est que nos âmes sont jumelles et accourraient d’un bout du monde à l’autre pour s’embrasser et se confondre. Nos âmes sont comme deux gouttes de pluie qui glissent le long de la même feuille de rose, et qui, après avoir cheminé quelque temps côte à côte, se touchent d’abord par un point, puis entremêlent leur cristal fraternel et Unissent par ne former qu’une seule et même larme.


BLANCHEFLOR.

Ma goutte d’eau est une larme de joie.


SATANAS.

La mienne est une larme bien amère ; aucun œil mortel ne pourrait en pleurer une semblable sans devenir aveugle. Il n’y a que moi qui aie pu la pleurer et ne pas en mourir.


BLANCHEFLOR.

Oh ! laisse-moi la boire.


SATANAS.

Le jus laiteux de l’euphorbe, le sang noir du pavot, l’eau qui dissout tous les vases excepté les vases de corne, le venin de l’aspic et de la vipère ont un poison moins subtil et moins prompt.


BLANCHEFLOR.

On dit qu’il y a des bouches qui sucent sans danger la morsure des serpents et la guérissent ; est-ce que l’amour ne pourrait guérir d’un baiser les morsures de la douleur sans en prendre le venin ?


SATANAS.

Essayons.


BLANCHEFLOR.

Sur tes yeux et ta bouche.


SATANAS.

Sur ton sein.


BLANCHEFLOR.

Pas ici ; plus tard. Oh ! je t’en prie, ne vas pas croire au moins que je veuille t’éviter ; j’irais jusqu’à toucher l’horizon du bout du doigt pour me donner à toi tout entière et sans réserve. Je ne suis pas de ces femmes qui s’économisent et se détaillent, qui donnent un jour une main à baiser, l’autre jour le front ou le bas de leur robe, pour faire durer plus longtemps l’amour par le désir. Je ne suis pas comme ces buveurs qui ont un flacon d’une liqueur précieuse et qui n’en boivent qu’une larme tous les jours ; je vide la coupe d’un seul coup et je me donne en une fois. Quand tu devrais m’abandonner au bout d’une heure, je serais satisfaite ; je serais sûre au moins que tu m’aurais aimée cette heure-là, et qui peut dire qu’il ait été véritablement aimé une heure pendant sa vie ? C’est le dernier caprice de ma virginité expirante ; c’est la première chose que je te demande, accorde-la-moi, je veux encore revoir une dernière fois la petite chambre où j’ai passé tant d’années pures et limpides ; je veux jeter encore un regard sur ma vie de jeune fille. Et puis j’ai sur ma fenêtre dans une cage, une petite colombe sauvage qui ne fait que gémir la nuit et la journée ; je voudrais lui donner sa volée avant de partir avec toi pour ne plus revenir.


SATANAS.

Et ta sœur, comment l’écarter ?


BLANCHEFLOR.

Je n’y pensais plus ; je ne pense qu’à toi maintenant ; tu es le seul être qui existe au monde à mes yeux, et tu fais un désert autour de toi.


SATANAS.

Prends cette fiole, verse une goutte de la liqueur qu’elle contient dans le verre de ta sœur ; le tonnerre du ciel et le canon de la terre gronderaient à son oreille, elle ne se réveillerait pas. (à part.) C’est moi qui l’irai réveiller.


BLANCHEFLOR.

Il n’y a pas de danger pour elle ?


SATANAS.

Non ; aussitôt que la nuit noire aura jeté ses épaisses fourrures sur ses épaules, je serai sous la fenêtre avec deux chevaux ; je frapperai trois coups et tu viendras.


BLANCHEFLOR.

Adieu, je te laisse mon âme. (Exit Blancheflor.)




Scène XV.



SATANAS.

Voici une jeune créature qui s’exprime avec beaucoup de facilité et qui n’est point tant sotte que je l’aurais cru ; tudieu ! comme elle parlait d’abondance, et les beaux yeux qu’elle avait ! Si je n’étais le diable, c’est-à-dire un personnage assez peu érotique, je croirais en vérité que je joue au naturel le rôle d’amoureux, car je me suis senti au fond de moi, deux ou trois petits mouvements qui pourraient bien être de la concupiscence ou de l’amour pour parler un langage plus harmonieux et plus honnête. Mais à propos de l’autre, je lui ai donné rendez-vous au lever de la lune, sans songer qu’il n’y avait pas de lune aujourd’hui.


LE BON DIEU.

Satanas, vous avez des griffes aux doigts, mais vous mériteriez d’y avoir des membranes car vous êtes bête comme une oie. Qu’allez-vous faire ? vous improviserez-vous une lune avec un transparent de papier huilé et un quinquet derrière, comme on fait à l’Opéra ? car il vous faut une lune.


SATANAS.

C’est une distraction un peu forte que j’ai eue là ; c’est le propre des grands génies d’être distraits. Vous-même avez commis une bien plus étrange distraction lorsqu’on créant la femme vous avez cru faire la femelle de l’homme. Ma bévue n’est pas d’ailleurs fort considérable ; la chère demoiselle, le ciel fût-il noir comme la voûte d’un four ou l’âme d’un procureur, elle y verra la lune, le soleil, toutes les planètes avec leurs satellites, car il n’y a pas d’éclipse pour l’étoile d’amour. Cependant je serais bien aise que le soleil eût la complaisance de s’enfariner la physionomie pour ce soir seulement et de doubler sa sœur puisqu’elle est indisposée.


LE BON DIEU.

Diable ! nous ne sommes pas en carnaval pour qu’on se déguise ainsi ; je ne puis déranger mon soleil comme cela : je ne l’ai fait qu’une fois en faveur de Josué ; mais je m’en vais, pour te montrer que je suis un ennemi généreux, créer tout exprès un météore de la couleur et de la forme de la lune ; car je veux voir la fin de cette comédie, et je ne veux pas faire manquer le dénouement pour si peu. (Paraît un météore.)


SATANAS.

Je ne sais comment vous remercier de votre obligeance, mais si vous avez jamais de l’amour pour quelqu’un, je vous promets de ne pas le tenter.




Scène XVI.



L’AUTEUR.

Je vous avouerai que voici déjà bien longtemps que je fais parler les autres et que je serais fort aise de trouver jour à placer convenablement mon petit mot. Cette comédie est universelle : elle embrasse le ciel et la terre ; chaque partie de la création y joue son rôle, depuis l’étoile jusqu’à la pierre, depuis l’ange jusqu’au lapin. La cloche y a une langue, les bêtes y parlent comme des personnes et les personnes comme des bêtes ; il n’y a que moi qui n’ai rien dit. Je ne vois pas pourquoi ; car, si humble que je sois, je pense que je puis me mêler à la conversation, ô cher lecteur ! et que tu n’auras aucune répugnance à échanger une idée ou deux avec un honnête garçon. Je te confierai donc que je suis fort embarrassé pour le moment, et que je suis entré dans un cul-de-sac dont je ne puis sortir. Ce drame quoique certainement un des plus beaux qui aient jamais serpenté à travers les circonvolutions d’une cervelle humaine renferme cependant un défaut essentiel, c’est que l’action, si action il y a, est double sans être différente. Je n’aurais dû mettre qu’une jeune fille au lieu de deux ; je me serais évité un tas d’imbroglios plus inextricables les uns que les autres, et une foule d’aparté et d’indications en lettres italiques qui dérangent singulièrement l’économie et la symétrie de l’impression. Mais j’ai cru naïvement que si une faisait bien, deux feraient deux fois bien ; j’espérais des effets très agréables à cause du contraste ; je m’étais promis de faire un portrait circonstancié des deux créatures ; je n’aurais pas omis le plus léger duvet, le signe le plus imperceptible ; l’une aurait été blonde et l’autre brune, ce qui me paraissait une observation de caractère assez profonde pour intéresser vivement. Mais je n’ai pas trouvé le moyen d’enchâsser dans mon drame les deux descriptions que j’avais faites d’avance d’après le vif sur deux belles personnes que je connais et dont je voudrais bien faire autre chose que des descriptions en prose poétique. On vient de voir une scène d’amour entre Satan et Blancheflor ; pour continuer cette action bicéphale, il faut qu’il arrive maintenant une scène d’amour entre Alix et Satan ; ces deux fils d’intrigues tordus ensemble sont comme deux spirales qui montent en sens inverse dans le même diamètre et qui se rencontrent forcément à de certains endroits. Je n’y puis rien ; cela me prouve seulement que l’on doit préférer pour soutenir son édifice la colonne droite à la colonne torse, et assurément le premier drame que je ferai sera mixtionné selon la recette d’Aristote et aucune des unités n’y sera violée. Maintenant, ô lecteur ! je réclame ton indulgence pour la scène qui va suivre, et si tu trouves qu’elle a beaucoup de ressemblance avec l’autre, ne t’en prends qu’à l’amour et non pas à moi. L’amour est extrêmement monotone de sa nature et ne sait conjuguer qu’un seul verbe, qui est le verbe amo, j’aime, ce qui n’est pas très récréatif pour ceux qui écoutent. Mais qu’y faire ?




Scène XVII.



SATANAS, dans le jardin.

Elle ne vient pas ! Est-ce qu’il lui serait survenu des scrupules ? Tous les jours la chose arrive ; elle arrive aussi la nuit, quoique plus rarement. Cela commence à m’inquiéter. Perdrai-je mon pari ? Je n’ai plus que deux heures devant moi, et, réellement, c’est peu, tout diable que je suis. Il faut quelquefois des mois entiers à ces virginités-là. Est-ce que Blancheflor aurait eu déjà |e temps de lui verser le philtre ? je ne le pense pas. Cela ne ferait pas mon compte. Mais j’entends son pas, plus léger que le pas d’un oiseau ; je sens son odeur, plus douce que l’odeur des violettes. Alix, j’avais peur que vous ne vinssiez pas.


ALIX.

Je suis toute tremblante. Personne ne m’a vue ?


SATANAS.

Personne. Il n’y a maintenant que les étoiles qui aient les yeux ouverts.


ALIX.

C’est la première fois que je sors la nuit. Qu’est-ce qui vient de remuer derrière nous ?


SATANAS.

C’est le vent qui lutine quelque feuille, ou un sylphe qui revient se coucher au cœur de sa rose.


ALIX.

Pardonnez mes folles terreurs ; je ne devrais craindre que de ne pas être aimée de toi.


SATANAS.

Si tu n’as que cela à craindre, tu peux être plus brave qu’Alexandre ou César.


ALIX.

Vous m’aimez donc ?


SATANAS.

Si je t’aime !


ALIX.

Vous le dites ; je voudrais le croire et je ne le crois pas.


SATANAS.

Hélas ! vous ne m’aimez donc pas, puisque vous ne croyez pas ce que je vous dis ?


ALIX.

Je vous aime ; le croyez-vous ?


SATANAS.

Comme je crois à moi-même. Aie foi en moi comme j’ai foi en toi.


ALIX.

Je ne puis. Quelque chose me crie au fond du cœur que je me perds, que tu n’es pas ce que tu parais être ; que tes paroles mentent à tes pensées. Je vois bien briller dans tes yeux une flamme surnaturelle, mais ce n’est pas le feu divin, ce n’est pas le feu de l’amour. Ce n’était pas ce regard que j’avais mis dans les yeux du bien-aimé que je rêvais, et pourtant il me plaît bien mieux. Je sens qu’en marchant vers toi je marche vers un précipice, et je ne puis m’arrêter, et je ne le voudrais pas. Qui es-tu donc, pour avoir une telle puissance ?


SATANAS.

Quelqu’un de bien malheureux !


ALIX.

Qui es-tu donc, pour te dire malheureux étant sûr d’être aimé ?


SATANAS.

Je ne te dirai ni qui je suis ni quel est mon malheur ; aucune langue humaine ne pourrait donner une idée de ce que je souffre, aucune oreille ne doit entendre mon nom. Qu’il te suffise de savoir que jamais femme n’a été aimée par un homme comme tu l’es par moi. (à part.) Je commence vraiment à penser ce que je dis. Ô beauté ! ton effet est aussi puissant sur les diables que sur les anges.


ALIX.

Oh ! bien comme cela ! Ta voix est bien la voix des paroles que tu dis ; je te crois maintenant. Il y a dans ta personne quelque chose de fatal que je ne puis définir, qui m’effraie et me charme. On lit sur ton front un malheur irréparable ; tu es de ceux qui ne se consolent pas, et je donnerais ma vie pour te consoler. Je voudrais être plus belle que je ne suis. Je voudrais être un ange, car il me semble que ce n’est pas assez pour toi d’être simple fille des hommes.


VIRGO IMMACULATA, au paradis.

Satanas s’attendrit visiblement ; il vient de poser sur le front de cette jeune fille un baiser aussi chaste que s’il était sorti du collège depuis quinze jours.


SATANAS.

Ô délicieux ressouvenir des voluptés du ciel !


LE BON DIEU.

Je vois d’ici se former dans le coin de son œil une perle qui vaut mieux que celle de Cléopâtre. Azraël, rendez grâce au hasard de ce que Satanas soit d’humeur platonique aujourd’hui. Prenez la coupe de diamant et descendez vite recueillir cette précieuse larme ; elle tremble au bout de ses cils et va bientôt se détacher.


ALIX.

Je t’adore ! je suis à toi !


L’HORLOGE DE L’ÉTERNITÉ.

Un, deux, trois.


AZRAEL.

J’arrive à temps ; la perle allait tomber.


L’HORLOGE DE L’ÉTERNITÉ.

Quatre, cinq, six.


SATANAS.

C’est l’heure !… Voilà Azraël. J’ai perdu !


ALIX.

Quoi donc ? Quelle est cette apparition ?


AZRAEL.

Je suis ton ange gardien. Celui-là, c’est le diable ! (Alix s’évanouit.)


L’HORLOGE DE L’ÉTERNITÉ.

Minuit !… Elle est sauvée !


LE BON DIEU.

Satanas, vous avez été autrefois le plus beau de mes anges et celui que j’aimais le mieux ; tout déchu que vous êtes, vous conservez encore quelques vestiges de ce que vous avez été, et vous n’êtes pas totalement méchant. Cette larme que j’ai fait recueillir dans une coupe de diamant sera pour vous un breuvage précieux dont l’intarissable fraîcheur vous empêchera de sentir les flammes dévorantes de l’enfer ; elle vous vaudra mieux que le verre d’eau que vous demandiez. Félicitez-vous d’avoir perdu. Vous, Azraël et Mizaël, allez retirer du monde les deux âmes que vous aimez et les épousez sur-le-champ, de peur qu’il n’arrive malheur ; car Satanas est un séducteur très habile, et il ne sera peut être pas toujours aussi bon diable que cette fois-ci.


SATANAS.

Si je pouvais lui demander pardon de ma révolte ! Oh ! non, jamais ! (Exit.)


MAGDALENA.

Pauvre Satanas ! il me fait vraiment pitié. Est-ce que vous ne le laisserez pas revenir dans le ciel ?


LE BON DIEU.

L’arrêt est irrévocable. Je ne puis pas me parjurer comme un roi de la terre.


VIRGO MARIA.

Il a tant souffert !


MAGDALENA.

Laissez-vous fléchir. Vous qui êtes si bon, comment pouvez-vous supporter cette idée, qu’il y ait quelqu’un d’éternellement malheureux par votre volonté ?


le bon dieu.

Dans quelque cent mille ans d’ici nous verrons.