Une femme nue à la caserne/03

(Pseudo)
Librairie des éditions modernes (p. 27-33).

Grand’Halte - Une femme nue à la caserne, 1921 - Bandeau01

LA RE-RECHUTE D’UN ANGE


La comtesse de Presfez avait autour de sa table, réuni en un dîner intime, quelques amis en l’honneur de mistress Prickshole.

À l’Américaine on avait montré la mairie, la sous-préfecture, l’urinoir municipal et la caserne. Il ne restait plus que de lui présenter en liberté le principal sujet d’orgueil des Crépineuses ; j’ai nommé le maréchal des logis Couleuvrine.

Pour cela aucun officier n’avait été invité, à cause des barrières infranchissables de la hiérarchie. Il n’y avait, du reste, outre Bessie, que monsieur et madame de Lamottemoussue ; la chanoinesse de Cacenoy qui avait cinquante ans et sa virginité ; monsieur Panaripurulent, professeur de philosophie.

Au milieu de ces représentants des deux sexes, Couleuvrine dominait incontestablement. Même la chanoinesse de Cacenoy, rêvait de perdre dans ses bras et avec éclats une innocence que la vétusté commençait à préserver.

La chère fut délicate, les vivres parfumés, monsieur le professeur de philosophie s’en mit jusque là et madame de Lamottemoussue cacha un baba au rhum dans la poche de son jupon de dessous.

Mistress Brickshole ne mangea que fort peu, une nervosité inaccoutumée comprimait son estomac et elle pensait à son heureuse après-midi, lorsqu’elle était toute nue, sans même ses jarretières.

Cette réminiscence amenait souvent à ses joues nacrées des rougeurs furtives, que l’espoir chassait bien vite, pour la remplacer par une pâleur anxieuse.

Couleuvrine avait une solide habitude des usages du monde, pourtant, en cette occasion, il hésitait sur un point protocolaire et important : la maîtresse de maison d’abord ou l’invitée ? Cruelle énigme !

Au salon, la chanoinesse se mit au piano pour chanter une de ces vieilles chansons pleine de poésie, comme :

J’ai du bon tabac
Dans ma tabatière…

Le professeur de philosophie se perdit dans un fauteuil profond, où une digestion laborieuse l’incita au sommeil. En français : il en écrasa un brin.

Monsieur et madame de Lamottemoussue, toujours alertes dévoraient des petits fours.

La comtesse de Presfez jugea le moment venu de jouer son rôle de maîtresse de maison. Elle entraîna le margis et mistress Bessie dans un salon voisin, sous le prétexte fallacieux de leur montrer des portraits de famille. Pudique, elle les abandonna devant un album rempli de caricatures.

Aussitôt, mistress Prickshole entoura de ses bras blancs le col de Couleuvrine et soupira, candide :

— Oh ! Je voudrais encore… être tout nu !

— Qu’à cela ne tienne ! acquiesça le margis bienveillant. Et les mains agiles, il débarrassa l’ingénue de tout ce qui pouvait gêner son plastique.

L’audace en toutes choses était sa qualité première.

Bessie se contempla dans une glace et soupira :

— Si on me voyait ainsi sur la sixième Avenue !

Le margis la pinça par un grain de beauté qu’elle portait coquettement sur la cuisse gauche et de cette façon l’attira sans effort jusqu’au canapé.

Bessie émue susurra :

— Oh ! darling ! hi ! hi ! hi !

Couleuvrine continua et mistress Prickshole reprit :

— Oh ! oh ! oh !

Le margis poursuivit et la milliardaire s’écria :

— Ah ! ah ! ah !

C’était le point culminant de la discussion. Comme vous l’avez deviné, ils parlaient métaphysique et à l’encontre de ce qu’affirme Voltaire, ils se comprenaient. Ce sont des choses qui arrivent.

Mais la comtesse n’était pas loin évidemment. Elle avait juste été égayer de sa présence la réunion paisible de ses autres invités.

Ne pouvant supposer qu’une dame de ses amies pût se dépouiller de sa chemise en l’un de ses salons, elle se contenta de tousser assez fort à la porte avant d’entrer.

Mistress Brickshole bondit, la terreur faisait trembler ses nichons : quivering like Jelly.

Oh ! dear !… mais je suis tout nu… comme un verre de lampe, soupira-t-elle.

Couleuvrine s’en rendait compte, et le temps pressait. Mais jamais un sous-officier du 99è dragon ne perd son sang-froid, même dans les circonstances les plus critiques.

La main sûre, il ouvrit une porte derrière lui et poussa Bessie tremblante, frissonnante, nue et parfumée dans l’obscurité d’une chambre inconnue.

Hélas cette chambre était un couloir… mais il ignorait. Du talon, il avait repoussé sous le sopha les vêtements encombrants, dépouilles opimes de la vaincue.

La comtesse de Presfez entra, la lèvre purpurine, l’œil égrillard et la narine ouverte. Mais elle ne vit rien et sentit moins encore. Elle s’étonna :

— Tiens où est cette chère amie ?

Le margis la prit à la taille et l’attira sur son genou :

— Faire pipi, chérie !

— C’est juste, reconnut la bienveillante comtesse.

Mais en même temps Couleuvrine réfléchissait, il se disait qu’il serait fort heureux de comparer les galbes de ses deux conquêtes.

Ses mains habiles s’acharnèrent sur des agrafes, des boutons, des pressions et finalement sur des pointes de nénés.

Bref, madame la comtesse de Presfez, fut elle aussi, nue à l’instar d’un verre de lampe, qui aurait eu des cheveux noirs et des nichons pépères.

La discussion métaphysique reprit, ardente, violente, exaspérée. Chacun émettait ses théories, le sopha arbitrait du crissement de ses ressorts.

Ils s’entendirent certainement, car madame de Presfez conclut avec sincérité :

— Chéri, t’es un as !

Mais à cette même seconde, elle sursauta : on grattait à la porte :

— On vient ! gémit-elle apeurée.

Couleuvrine eut un sourire supérieur, maintenant, il connaissait le mouvement et n’avait plus d’hésitation. Et d’une main ferme, il ouvrit la porte derrière lui et poussa madame de Presfez émue dans la nuit de l’inconnu.

L’autre huis s’était écarté et la frimousse mutine de madame de Lamottemoussue surgit :

Couleuvrine cette fois s’essuya le front avec angoisse :

— Encore !

Mais le devoir l’appelait, d’un bras tendre, il enroula doucement la taille souple de l’arrivante et comme précédemment, assit sur son genou, le propriétaire de la taille souple.

Bref la scène précédente se répéta avec exactitude, et ils en étaient à la conclusion de la discussion, lorsque la porte trembla sous la poussée de monsieur de Lamottemoussue repu de petits fours.

Et Couleuvrine encore une fois, sauva la coupable, en la rejetant dans les ténèbres fantastiques d’un long couloir.

Cependant, il eut un sourire de tranquillité lorsqu’il reconnut que cette fois, nul jupon ne venait le harceler.

Il offrit un havane à monsieur de Lamottemoussue.



Grand’Halte - Une femme nue à la caserne, 1921 - Vignette03