Une famille pendant la guerre/XXII

Du même à la même.
Forêt de Marchenoir, 6 novembre.

Nous marchons toujours, mais lentement. On parle de coups de fusil ici et là, rien encore pour nous, chère maman.

Peut-être vais-je avoir le temps de vous dire un plaisir qui m’est survenu et que vous partagerez. Nous allions traverser hier Plessis-l’Échelle quand on nous fit faire halte pour laisser passer les mobiles de Loir-et-Cher qui s’en allaient, disait-on, prendre position à Saint-Laurent-des-Bois, sur la lisière opposée de la forêt. Derrière eux, avec les cantiniers et même plus loin encore, je remarquai quelques carrioles légères qui suivaient ; il y avait aussi deux breaks fort bien attelés. Dans ces voitures étaient des pères, des frères inquiets, voulant être au plus près des nouvelles ; j’ai même vu trois ou quatre femmes, évidemment des mères, et les uns et les autres étaient tout entourés de gros paquets, vivres condensés, couvertures, cigares et sans doute aussi — bandages.

Il paraît qu’on avait toléré cette queue jusque-là, mais à Plessis-l’Échelle, ordre fut donné de laisser libre la route pour l’armée, et tout ce pauvre monde en peine dut se jeter dans les traverses.

Je songeais à vous, chère maman, qui auriez été parmi ces femmes, je le sais bien, si mes sœurs et Robert n’avaient eu encore bien plus besoin de vous qu’un grand garçon comme moi, et je soupirais. J’étais triste et, autant vaut vous le dire, je pensais aux bandes, à la charpie que vous auriez eues, à vos mains si adroites, à l’infinie douceur que devaient éprouver ceux des mobiles de Loir-et-Cher qui avaient leurs mères là.

Pendant ce temps, les voitures avaient obéi à l’ordre donné et pris la traverse ; la dernière carriole seule restait encore, son conducteur causait avec B…, mon lieutenant, à vingt pas du faisceau de chassepots que je gardais. Ce conducteur était un homme âgé, en blouse, figure ouverte, menton rasé. Il fouetta enfin son cheval harassé et passant près de moi, il l’arrêta de nouveau et me cria : « C’est donc vous qu’êtes M. André ? — Je suis un André, répliquai-je, reste à savoir si je suis celui qu’il vous faut. — L’homme descendit. « Je m’appelle Joseph Barbier ; vous devez connaître cela. J’ai été vingt ans cocher chez votre grand-père à cette fin que c’est même moi qui ai conduit la voiture à l’église le jour que votre maman s’est mariée. Depuis ce temps-là, je suis fermier de votre tante de Thieulin et c’est elle qui m’envoie après vous. » Il me remit alors ce billet que je vous copie, pour que nous soyons reconnaissants ensemble :

« J’apprends que Joseph Barbier, un vieux serviteur de la famille, veut suivre, autant que faire se pourra, son fils unique, mobile dans un des bataillons du Loir-et-Cher. Je lui donne ton adresse, use de lui, compte sur lui. Il a mille petites choses qui pourraient servir en cas d’accident ; surtout il a son brave cœur qui te sera dévoué, cher enfant, pour l’amour de ta mère. Elle et nous tous serons un peu soulagés de notre inquiétude à ton sujet en sachant que quelqu’un d’ami est près de toi, sait ce qui t’arrive, peut te secourir ou nous appeler au secours. Laisse-toi faire, je t’en prie… »

Je me suis si bien laissé faire, chère maman, que me revoilà avec des chaussettes neuves aux pieds, un mouchoir propre en poche, de délicieux gants tricotés, et même avec un supplément de fonds, délicate attention de l’oncle Adolphe. Me voilà surtout avec un ami, car ce brave homme, dont vous parliez souvent du reste, vous aime de tout son cœur, et prend très au sérieux la tâche qu’on lui a donnée, de veiller sur moi. Il est reparti pour suivre son fils, mais il s’inquiétera de moi toutes les fois que mon régiment aura été engagé. Vous voyez comme j’avais tort de soupirer, chère maman, et que cet unique accès de mélancolie était encore de trop. Maintenant que je sais ce vieux Joseph n’importe où, mais se souciant de moi, tout sentiment d’isolement a disparu et puis je suis heureux de ce que vous allez être plus tranquille sur mon compte.

Voici un officier qui arrive avec les nouvelles de la reconnaissance du général Abdelal. Il paraîtrait que l’ennemi est en forces entre nous et Orléans ; on l’a tâté à trois places, dit l’ordonnance, et partout ça a sonné plein…