Une famille pendant la guerre/XVII

Berthe à André de Vineuil.
Les Platanes, 24 octobre.

Encore un courrier, et rien de toi ! rien même de ma tante de Thieulin ! Il semble que notre vie se rétrécisse et se restreigne chaque jour davantage.

Les lettres de Paris, par ballon, sont les seules qui nous arrivent, souvent décachetées, hélas ! Du reste de l’univers nous ne savons que ce que nous apprennent quelques journaux que nos amis réfugiés en Angleterre sont assez bons pour nous envoyer. Quand l’un de ces précieux paquets est annoncé, quelle émotion ! Maman et moi le dévorons d’abord, sautant de l’Armée de la Loire aux Nouvelles du siège, puis un mot d’ordre court dans le village : « Mademoiselle lira les journaux ce soir, » — et dès que la nuit est arrivée, les voisins entrent un à un dans la cuisine où sont déjà réunis les domestiques.

Je commence à traduire, et tu ne peux t’imaginer à quel point mes auditeurs sont attentifs. Les commentaires, les demandes d’explications s’entrecroisent, et si je n’ai pas eu soin de passer les phrases qui témoignent trop d’amitié pour les Prussiens, c’est une explosion d’indignation que j’ai bien de la peine à calmer. Il faut avouer que les journaux étrangers dépassent en général la mesure de malveillance qu’on leur pourrait permettre. À les entendre, tandis que les soldats de Guillaume sont tous des anges, sans exception, et se conduisent avec une générosité et une délicatesse sans exemple, nous, Français, sommes aussi coupables qu’insensés de prétendre nous défendre au lieu d’accepter la loi du vainqueur. Ce qui devrait honorer notre désastre, ces essais, encore trop peu marqués, de résistance locale, nous sont reprochés comme autant de crimes. C’est à ne plus savoir où l’on en est ; ce qui est bien ou ce qui est mal se confond et s’embrouille suivant l’esprit de parti. J’avais cru qu’au moins l’on nous plaindrait de notre malheur, mais non, pas même cela !

Aussi, je passe à mes auditeurs ce qui n’est que politique, et je les nourris plutôt des récits sur les ambulances. Les traits de blessés français et allemands se portant secours les uns aux autres, ces apaisements des haines, quand la lutte est finie, sont ce qui touche le plus. — « C’est vrai tout de même qu’on ne s’en veut pas, » — est une phrase que j’entends souvent. — « Ça n’empêche pas, proteste quelqu’un, ils ne devraient pas être si durs que cela au pauvre monde.» — Ils veut dire : les Prussiens, et l’allusion indique que l’orateur est de ceux qui croient aux brutalités qu’on attribue aux occupants.

Les Prussiens que nous avons à demeure, depuis huit jours, ne peuvent être accusés de dureté. Ils appartiennent à la landwehr, et font plutôt l’effet de gens ennuyés que de gens acharnés. Ils causeraient volontiers avec nous, et il devient quelquefois difficile de garder ses distances.

L’un d’entre eux, menuisier des environs de Nuremberg, a laissé trois enfants chez lui. Marguerite ressemble, dit-il, à l’un d’eux, et il la poursuit de toutes sortes d’attentions aimables ; quand maman rappelle la fillette qui s’égare de son côté, le pauvre homme prend un air triste qui fait peine.

Hier, nous avons trouvé sur le seuil du salon une petite charrette travaillée d’une manière charmante, avec une pelle et un râteau également bien réussis. Marguerite est devenue rouge de plaisir en s’en emparant ; il faut te dire que nous n’avons plus acheté le moindre jouet depuis la guerre, de sorte que les enfants sont réduits à des débris. Mais Robert a arraché la charrette des mains de sa sœur et l’a jetée bien loin. — « Comment peux-tu être assez lâche ! criait-il, un cadeau de Prussien ! un cadeau des gens qui veulent tuer papa et tout le monde ! »

Marguerite n’avait pas vu si loin, et, soit repentir de son crime ou regret du joujou, elle s’est mise à pleurer de toutes ses forces. J’ai grondé Robert et l’ai forcé à ramasser la charrette pour la rendre à l’affligée, puis nous avons été consulter la justice de maman.

J’ai vu que maman était aussi perplexe que moi. Blesser le sentiment affectueux de ce Nurembergeois en lui rendant ses dons était le décourager d’être bon et le disposer à la dureté, c’était aussi enseigner la rancune à Marguerite…, et cependant maman a toujours en mémoire la règle posée par mon père : « L’ennemi n’est pas un hôte, il est l’ennemi, » et elle répète souvent combien il serait fâcheux pour l’honneur de la France qu’on parût indifférent à la lutte des armées en semblant accepter la présence des Prussiens. Enfin elle a rendu la charrette à Marguerite et est allée trouver le pauvre soldat qui guettait, à demi caché par un sapin, l’effet de ses politesses.

« Vous avez voulu causer un plaisir à ma petite fille, lui a-t-elle dit, merci, mais je vous prie de ne plus rien faire pour elle et même de vous en occuper le moins possible. Ma petite fille est Française, elle doit subir, dans la mesure qui appartient à son âge, l’épreuve qui nous frappe tous. Elle peut se passer de jouets, quand tant d’autres privations pèsent sur d’autres enfants ; — elle ne doit pas avoir d’amis parmi ceux qui se trouvent… nos ennemis. »

L’homme a paru comprendre, et il a balbutié quelque chose à quoi maman a répondu : « Dieu veuille nous rendre ce temps-là ! » — et elle est revenue plus triste que je ne l’avais encore vue.

« Que c’est affreux la guerre ! répétait-elle ; travailler à s’empêcher d’aimer ! »

Il est remarquable de voir combien ces troupes allemandes, fussent-elles de la landwehr, sont exercées et tenues en haleine. Malgré la distance qui nous sépare de la ville, il faut que chaque jour chaque homme se trouve à tous les exercices, promenades et inspections. Trois fois par semaine il y a des exercices de tir, et ils doivent tirer chacun je ne sais quel nombre de coups, mais c’est deux fois autant que nos soldats.

Leurs officiers sont pour la plupart arrogants et exigeants, ils tiennent à montrer qu’ils méprisent les Français et ne perdent guère d’occasion de faire sentir qu’ils sont les maîtres. L’autre jour, ils avaient un repas de corps dans un hôtel, ils envoyèrent au maire un bon de réquisition pour cinquante bouteilles de champagne. — Réponse du maire qu’il est impossible de les fournir, les Prussiens ayant déjà bu tout ce que possédaient les marchands. — Second message des officiers annonçant que, si dans une heure les cinquante bouteilles n’étaient pas apportées, le feu serait mis aux quatre coins de la ville. Le maire s’adresse alors aux quelques habitants aisés qui n’ont pas pris la fuite, et supplie qu’on livre ce que l’on peut. Mais personne n’a maintenant de cave bien montée, les exigences des occupants y ont mis bon ordre. Il fallut beaucoup de peine et beaucoup de temps pour rassembler trente-six bouteilles ; ce fut un autre travail d’obtenir des officiers qu’ils s’en contentassent. Enfin l’affaire s’arrangea.

Une remarque faite par presque toutes les personnes qui ont à loger des Prussiens est que leur sobriété est en raison inverse de leur grade. On rencontre rarement un simple soldat ivre, tandis que les trois quarts des officiers se grisent habituellement. Nous n’avons chez nous qu’un sergent, mais il tranche du grand personnage, et tous les soirs, sans exception, il faut que ses hommes, qui ne boivent jamais, le portent sur son lit.