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Une ville oubliée - Aigues-Mortes, son passé, son présent, son avenir

Une ville oubliée - Aigues-Mortes, son passé, son présent, son avenir
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 1 (p. 780-816).



UNE VILLE OUBLIÉE




AIGUES-MORTES


SON PASSÉ, SON PRÉSENT, SON AVENIR.




L’histoire d’Aigues-Mortes et de son origine serait incompréhensible, si elle n’était précédée de celle du sol même sur lequel saint Louis fonda en 1248 la ville où il s’embarqua pour sa première croisade. Ce sol se rattache au delta du Rhône, œuvre mille fois séculaire de ce grand fleuve, et qui se continue sous nos yeux. Nous prendrons donc le Rhône à son origine : son long trajet, ses pentes diverses, les terrains variés dont il entraîne les débris, les nombreux affluens qu’il reçoit, le ralentissement de son cours à mesure qu’il s’approche de son embouchure, expliquent seuls comment il a pu ajouter à la France une terre d’alluvion dont la superficie est égale à 80 000 hectares. Dans la Méditerranée, le Nil est le seul fleuve dont les atterrissemens soient encore plus considérables.

Placé au centre de la chaîne des Alpes, le Saint-Gothard est le père des eaux qui arrosent l’Europe occidentale. Au nord, il envoie le Rhin et la Reuss à l’Atlantique, — au sud, le Tessin, affluent du Pô, à l’Adriatique, le Rhône à la Méditerranée. Grossis par les pluies du printemps, de l’automne et de l’hiver, alimentés en été par la fonte des neiges et par de grands lacs, réservoirs naturels des eaux surabondantes, ces fleuves charrient continuellement les sables et les limons qu’ils entraînent dans leur long parcours. En les déposant à leur embouchure, tous trois forment de grands deltas qui s’avancent incessamment dans la mer. Le Rhin a créé le Pays-Bas, le Pô les lagunes où Venise a surgi du sein des flots, le Rhône le delta connu sous le nom de Camargue, où s’élèvent les remparts d’Aigues-Mortes, debout et intacts tels que Philippe le Hardi les a construits en 1272.

Né sur le versant occidental du Saint-Gothard, au pied du glacier qui porte son nom, le Rhône parcourt le Valais dans toute sa longueur ; puis, tournant vers le nord-ouest, il entre dans le lac Léman, où il donne naissance à un delta lacustre qui continue la vallée du Valais de Saint-Maurice à Villeneuve. Dans ce trajet, deux cent cinquante-sept glaciers, ayant une superficie de 1 037 kilomètres carrés, lui envoient leurs eaux chargées de la boue qui résulte de la trituration des roches encaissantes. Plus les chaleurs sont fortes, plus l’étiage du fleuve est élevé, tandis que la Saône, alimentée seulement par les eaux pluviales, voit son niveau baisser à mesure que la sécheresse se prolonge ; alors le Rhône, coulant toujours à pleins bords, supplée par sa richesse à l’indigence de la rivière paisible qu’il rencontre en sortant de la double chaîne de montagnes qui le retenaient prisonnier. En hiver, quand les glaciers ne fondent plus, quand la neige durcie couvre les Alpes et le Jura, le Rhône, réduit à un mince filet d’eau qui s’échappe du lac de Genève, rencontre à Lyon la Saône, grossie par les pluies, et c’est elle qui à son tour remplit le lit commun qu’ils occupent jusqu’à la mer. En entrant dans le lac Léman, le Rhône y dépose toutes les impuretés dont il était chargé ; à Genève, en sortant du lac, ses eaux pures et transparentes, d’un bleu indigo, font l’admiration du voyageur ; mais déjà au bout d’un kilomètre l’Arve impétueuse, descendue des glaciers du Mont-Blanc, lance ses eaux troubles au milieu de cet azur. Pendant quelque temps, les deux courans coulent l’un à côté de l’autre sans se confondre ; mais bientôt ils se mêlent, et les eaux du Rhône deviennent troubles : elles ne se purifieront plus, car successivement l’Ain, la Saône, l’Isère, la Drôme, l’Ardèche et la Durance lui apportent le tribut de leurs eaux plus ou moins chargées de sables ou de graviers.

La pente du Rhône n’est pas uniforme ; elle varie dans les différentes sections de son parcours. La source du fleuve est à 1 760 mètres au-dessus de la mer, et jusqu’à son entrée dans le lac Léman la pente est de 7 mètres par kilomètre ; de la sortie du lac à Lyon, elle se réduit à 1 mètre par kilomètre, de Lyon à Valence à 0m,51 ; elle augmente de Valence à Avignon et atteint 0m,64 ; à Beaucaire, elle n’est plus que de 0m,30, et à Arles de 0m,12 par kilomètre. Ainsi le torrent impétueux qui se précipite du Saint-Gothard au lac de Genève devient dans les plaines de la Provence un fleuve majestueux dont le cours se ralentit à mesure qu’il approche de son terme. Ce ralentissement nous explique la formation du delta de la Camargue.
I. — le delta du rhône.

À Arles, le niveau moyen du Rhône n’est plus qu’à 1m,04 au-dessus du niveau moyen des eaux de la mer. Près de cette ville, le fleuve se divise en deux branches dont l’une, occidentale, plus petite et au cours sinueux, passe à Saint-Gilles et se jette dans la Méditerranée, près des Saintes-Maries : c’est le petit Rhône ; l’autre, orientale, plus considérable, continuant le cours du fleuve, va directement à la mer en s’inclinant à l’orient [1]. L’espace triangulaire compris entre les deux bras du Rhône et la mer se nomme l’île de la Camargue ; c’est l’œuvre géologiquement récente des apports du Rhône. Le cours de ce fleuve n’a pas toujours été tel que nous le voyons aujourd’hui ; il a varié même dans les temps historiques. À chaque crue considérable, des bras nouveaux se sont détachés : l’un d’eux passait au XIIIe siècle à Aigues-Mortes, et ces bras, inclinant tous vers l’ouest, ont formé la petite Camargue, qui s’étend des Saintes-Maries à Aigues-Mortes et complète le grand delta du Rhône, dont la base est tout le littoral compris entre le promontoire de Cette et le village de Fos, non loin de Marseille.

La Camargue entière est formée de limon ; aucune roche n’y fait saillie, pas une pierre, pas un caillou ne gît à la surface du sol, et en effet le cours du Rhône est tellement ralenti à partir de Beaucaire qu’il ne peut plus entraîner les cailloux qu’il charriait jusque-là ; à partir d’Avignon, ils diminuent de nombre et de grosseur, et à Arles les rives du fleuve sont uniquement composées de sable fin. Par un contraste frappant, tout le pays qui entoure la Camargue, soit à l’ouest de Beaucaire jusqu’à Montpellier ou à l’est de Tarascon à Fos, est couvert de cailloux roulés provenant des Alpes. La Crau, le Campus lapideus des Romains, que le chemin de fer de Paris à Marseille traverse entre les stations d’Arles et de Miramas, est le spécimen le mieux caractérisé de cette formation, soit par le nombre, soit par la grosseur des cailloux qui recouvrent entièrement le sol sous-jacent et donnent au voyageur emporté par la vapeur l’idée erronée d’une incurable stérilité. Géologiquement parlant, la dispersion de ces cailloux alpins dans le bassin du Rhône est un événement récent, conséquence de la fusion des glaciers qui comblaient les vallées alpines ; cependant la formation de la Camargue est encore plus récente, c’est un dépôt d’alluvion qui se continue sous nos yeux et dont les monumens de l’antiquité et du moyen âge nous permettent de suivre et de mesurer les progrès. À une époque chronologiquement très reculée, mais géologiquement très moderne, l’embouchure du Rhône était à Arles, et à la place occupée par le delta de la Camargue un golfe pénétrait dans l’intérieur des terres ; il était limité à l’est par la Crau, à l’ouest par les collines qui s’étendent de Beaucaire à Saint-Gilles. Depuis cette époque, le fleuve, changeant de cours et se promenant pour ainsi dire dans le delta qu’il avait créé, a comblé le golfe, et maintenant il s’avance dans la mer, gagnant continuellement sur elle et dépassant les contours du rivage formé par des terrains plus anciens. Quand on songe que la dispersion des cailloux de la Crau est le dernier événement géologique qui n’appartienne pas à la période moderne, puisqu’il ne se continue pas sous nos yeux, et qu’on suppute le nombre de siècles au-delà desquels remonte l’origine du delta de la Camargue, on est effrayé du laps de temps qui s’est écoulé depuis l’époque de la fonte des glaciers et de la naissance du delta jusqu’à nos jours. D’un autre côté, si l’on porte les yeux sur l’avenir géologique de la terre, on peut prévoir et même déterminer approximativement le siècle où le delta du Rhône, traversant la Méditerranée, rejoindra l’île de Minorque et plus tard la côte d’Afrique, tandis que le delta du Nil atteindra l’île de Chypre et les rivages de l’Asie-Mineure. Les lacs de la Suisse nous offrent en miniature des phénomènes du même genre. Ainsi la Lutschine, en créant l’isthme d’Interlaken, a séparé le lac de Brienz de celui de Thun. La Toccia près de Baveno a isolé le lac de Mergozzo du Lac-Majeur, et le delta de la Maggia, s’avançant dans le même lac près de Locarno, coupera l’extrémité septentrionale et créera un petit bassin qui prendra le nom de Magadino.

L’épaisseur des couches de limon dans la Camargue traduit sous une autre forme la longueur des périodes séculaires pendant lesquelles ce limon, s’accumulant sans cesse, a fini par émerger des profondeurs de la mer. Un puits artésien poussé jusqu’à 100 mètres dans les alluvions de la petite Camargue, près d’Aigues-Mortes, n’a traversé que des marnes, des argiles, quelques minces bancs de cailloux, et n’a pas atteint les roches secondaires ou tertiaires qui forment le fond de la cuvette où les limons se sont déposés. La puissance de ces atterrissemens n’a rien de surprenant lorsqu’on sait quelles masses énormes de limon le Rhône accumule près de ses embouchures. M. l’ingénieur Surell [2] s’est assuré par des mesures directes exécutées à Arles que le Rhône verse annuellement à la mer un volume de 54 milliards 236 millions de mètres cubes d’eau contenant 21 millions de mètres cubes de limon [3], c’est-à-dire une masse telle qu’étendue sur une surface de 100 hectares et retenue verticalement elle s’élèverait à 21 mètres de hauteur.

Nous avons dit que les bras du Rhône avaient varié en nombre et en direction depuis les temps historiques jusqu’à nos jours. Jetons un coup d’œil sur les vicissitudes que le fleuve a subies, en nous aidant de l’ouvrage récent de M. Ernest Desjardins sur ce sujet [4] et de la carte géologique de M. Émilien Dumas. Les témoignages successifs de Polybe, Artemidore, Strabon, Pline l’Ancien, Ptolémée et Festus Avienus prouvent que dans l’antiquité, 400 ans avant Jésus-Christ, le delta de la Camargue s’avançait beaucoup moins loin dans la mer qu’il ne le fait de nos jours. L’embouchure du Rhône était directement au sud d’Arles, et se nommait le grau des Marseillais, gradus Massalitanorum. La route romaine de cette embouchure jusqu’à Arles avait 16 milles (24 kilomètres) de long. Actuellement l’embouchure du Rhône est à 50 kilomètres au sud-est de la ville d’Arles ; dans l’espace de vingt-deux siècles, le delta s’est donc avancé dans la mer de 26 kilomètres. Nous pouvons contrôler ce fait par un autre document également emprunté à l’antiquité romaine. Marius, nous dit Plutarque, informé que les Teutons approchaient, se hâta de repasser les Alpes et plaça son camp sur les bords du Rhône, un peu en aval de la ville d’Arles ; il le fortifia et fit creuser par ses troupes un canal, afin de recevoir plus directement les approvisionnemens que la république envoyait à son armée. Ce grand travail fut exécuté par Marius pendant son troisième consulat, c’est-à-dire en l’an 103 avant Jésus-Christ. M. Desjardins nous donne dans la planche IX de son ouvrage le trajet de ce canal, qui partait du Rhône en aval d’Arles et débouchait dans la mer au fond du golfe de Fos, près du village du même nom, dont l’étymologie transparente perpétue la dénomination des Fossœ Marianœ, que le canal creusé par les soldats de Marius portait dans l’antiquité. Ainsi, en combinant les données fournies par les historiens avec l’étude des localités, nous avons la certitude que vers le IVe siècle avant notre ère la Camargue, au lieu de former comme aujourd’hui une pointe s’avançant dans la mer jusqu’à la latitude de Marseille, se terminait par une ligne droite partant de Fos et dirigée vers l’ouest. L’étang de Valcarès, situé actuellement au centre de la Camargue, communiquait largement avec la mer ; l’embouchure du petit Rhône était plus au nord, et le sol sur lequel le village des Saintes-Maries est bâti près de l’embouchure actuelle n’existait pas encore. Il faut en un mot retrancher de la base du delta moderne une bande dont la largeur varie de 25 à 10 kilomètres pour se figurer la conformation de ce delta quatre siècles avant Jésus-Christ. Telle est d’une manière générale l’idée que nous devons retenir de la progression du delta de la Camargue. Sur plusieurs points de détail, les ingénieurs et les archéologues ne sont pas d’accord entre eux ; mais le fait capital, l’avancement du delta, reste acquis à la science.

Depuis le commencement de notre ère, le grand Rhône se déplaça plusieurs fois. Un bras oriental plus rapproché de la Crau persista depuis le moyen âge jusqu’en 1587. Un nouveau bras s’ouvrit après le débordement du 24 août 1583, et dura jusqu’en 1711. Appelé Bras de Fer ou du Japon, il subsiste encore, et s’ouvre sous forme de canal dans le vieux Rhône, qui débouche dans la mer près du phare de la Camargue ou de Faraman. Ces déplacemens du fleuve étaient l’effet de ses débordemens dans l’antiquité et dans le moyen âge, période plusieurs fois séculaire pendant laquelle ses eaux n’étaient pas contenues par des chaussées. Quand la crue était considérable, le fleuve se jetait du côté où il éprouvait le moins de résistance, et abandonnait son ancien lit pour s’en creuser un nouveau. Encore de nos jours, malgré les digues qui le contiennent, le grand Rhône inonda le 5 novembre 1840 les environs d’Arles et la partie occidentale de la Crau. Le petit Rhône s’étendit jusqu’à Aigues-Mortes, à la distance de 13 kilomètres. Grâce à l’enceinte fortifiée qui l’entoure, les eaux ne pénétrèrent pas dans la ville, mais elles s’élevaient à 2 mètres autour de ses remparts, et les habitans hissaient avec des cordes les vivres que des bateaux leur apportaient des localités préservées. On vit alors clairement comment les eaux déposent le limon dont elles sont chargées et ajoutent une couche nouvelle à celles qui forment le sol de la Camargue. On constata également que pas un caillou n’avait été charrié par elles ; les fines particules tenues en suspension dans la masse liquide avaient seules été entraînées.

À mesure que nous approchons des temps modernes, les accroissemens du delta et les changemens de cours du grand Rhône sont mieux connus. Ainsi on sait que c’est au XVe siècle qu’il abandonna définitivement le bras oriental dans lequel il coulait pendant l’antiquité et le moyen âge, pour occuper son lit actuel jusqu’à 30 kilomètres au-dessous d’Arles ; mais en 1711, au lieu de suivre à partir de ce point le lit sinueux dit Bras de Fer, le fleuve se dirigea au sud-est, directement vers la mer, et ouvrit le Bras des Launes, dans lequel il coule aujourd’hui. La tour de Saint-Louis, encore debout, élevée en 1737 près de l’embouchure ouverte en 1711 et distante de la mer de 6 kilomètres, nous permet de mesurer l’avancement de la Camargue depuis cette date jusqu’à nos jours. C’est près de cette tour que débouche le canal du bas Rhône, creusé récemment pour mettre le Rhône en communication avec le golfe de Fos. Le navigateur évite ainsi l’entrée toujours difficile de l’embouchure du fleuve, obstruée par des barres, semée de bas-fonds qui se déplacent sans cesse, et entourée de terres tellement basses que le pilote les distingue à peine des eaux qui les baignent. À l’embouchure de tous ces fleuves créateurs de deltas, on se trouve sur la limite indécise de la terre et de la mer, le fleuve cherchant à prolonger ses atterrissemens, et la mer détruisant dans ses colères les alluvions nouvelles qu’il dépose incessamment dans son sein.

Nous savons maintenant comment le grand Rhône, qui débouchait autrefois dans la mer au fond d’un golfe entouré de formations secondaires ou tertiaires, à la place même où la ville d’Arles a été bâtie, a créé le delta qui s’étend depuis cette ville jusqu’à la mer. Il nous reste à parler de la partie occidentale des atterrissemens du Rhône, œuvre de la branche correspondante du fleuve connue sous le nom de petit Rhône. Cette branche se sépare du grand Rhône à Arles même, un peu au-dessous du village de Fourques, dont le nom dérivé du latin furca, fourche, exprime parfaitement l’apparence du fleuve se bifurquant sous un angle très aigu. Actuellement le petit Rhône coule d’abord vers l’ouest, puis tourne au sud, passe près de la ville de Saint-Gilles, et par un cours sinueux arrive à la mer, où il se jette non loin du village des Saintes-Maries. Son embouchure se nomme le Grau d’Orgon. Le cours de cette branche a changé comme celui du grand Rhône. Au moyen âge, elle traversait les étangs qui entourent Saint-Gilles, passait à Aigues-Mortes et communiquait avec l’étang de Mauguio au sud-est de Montpellier et par lui avec ceux de Maguelonne et du grand lac salé appelé étang de Thau, qui sépare la ville de Cette de la terre ferme. C’est le grand étang appelé Taphros par les anciens, et cette bouche du Rhône portait le nom d’Ostium hispaniense. Deux cartes manuscrites [5] de la Bibliothèque nationale, l’une de 1588 par Gaspard Viegas, l’autre de 1584 par Bartolomé Olivès de Majorque, nous montrent le petit Rhône se jetant dans la mer en contournant l’île de Maguelonne, premier emplacement de la ville de Montpellier. La carte esquissée par Jean Bompar en 1591 est encore plus précieuse : elle représente les deux embouchures du grand Rhône et le petit divisé en quatre branches. La ville d’Aigues-Mortes est située sur la rive droite de l’une de ces branches non loin de son embouchure dans la mer.

La géologie témoigne encore des apports du Rhône dans la région des marais salans qui séparent Montpellier de la mer. On trouve sur la plage des cailloux roulés formés des débris des serpentines et des variolites, roches dures et d’un beau vert, caractéristiques du mont Genèvre, où la Durance prend sa source. Sous nos yeux, elle les charrie jusqu’au Rhône, qu’elle rejoint au-dessous d’Avignon. Autrefois l’embouchure était plus bas, très près d’Arles, ou plutôt, de même qu’il y a plusieurs Rhônes, il y avait plusieurs Durances. L’une d’elles coulait entre le petit groupe de collines appelé la Montagnette, au sud d’Avignon, et les Alpines. La roubine des Lônes et le canal du Viguierat, qui se continue avec celui d’Arles à Bouc, dessinent approximativement le cours de cette Durance : elle était navigable ; ce qui le prouve, c’est une inscription tumulaire trouvée à Saint-Gabriel, village situé à l’angle occidental des Alpines. Saint-Gabriel est l’Ernaginum des Romains, et l’inscription funéraire est consacrée à la mémoire d’un certain Fronton, curateur des marins de la Durance et du corps des utriculaires l’Ernaginum. Le lit de la Durance était semé alors comme aujourd’hui de bas-fonds, et on naviguait sur cette rivière avec des bateaux ou des radeaux allégés par des outres gonflées d’air [6]. Le nom d’utriculaires s’applique soit aux fabricans d’outres d’Ernaginum, soit à ceux qui s’en servaient. Si l’on considère une carte de France, on voit clairement que la direction de cette Durance était telle que dans ses grandes crues les eaux de cette rivière torrentielle devaient se jeter vers l’ouest dans les étangs au sud de Montpellier et y entraîner les cailloux roulés originaires des Alpes françaises, qu’on y recueille en abondance. Sous François Ier, le petit Rhône fut détourné d’Aigues-Mortes, dont il ensablait le port, et on lui ouvrit vers 1552 un passage entre le petit Rhône, qui débouche aux Saintes-Maries, et l’ancien lit. La branche d’Aigues-Mortes s’éteignit et fut remplacée par une branche plus courte se détachant près de Sylvaréal : elle se jetait dans la mer au Grau-Neuf, entre Aigues-Mortes et les Saintes-Maries, et prit le nom de Rhône mort à son origine, celui de Rhône vif près de son embouchure. Aujourd’hui elle est remplacée par un canal qui dessert les grandes salines de Peccais et les met en communication par le canal du Bourgidou avec celui d’Aigues-Mortes à Beaucaire et celui d’Aigues-Mortes à Cette, par conséquent avec tout le nord et le sud-ouest de la France.


II. — formation et aspect du territoire d’aigues-mortes.

Le voyageur qui descend à la station de Lunel, entre Nîmes et Montpellier, prenait autrefois, avant l’établissement du chemin de fer de Lunel à Aigues-Mortes, une route qui lui permettait de se faire une juste idée des alentours de la ville. Cette route traverse d’abord une plaine unie, plantée de céréales et de vignes, nivelée par les alluvions du Vidourle ; elle longe le beau village de Massillargues et arrive aux bords du Vidourle. Jadis torrentielle, aujourd’hui canalisée, cette rivière, au lieu de se perdre inutilement dans l’étang de Mauguio, a été dirigée en 1833 vers l’étang du Repausset, dont ses atterrissemens ont déjà diminué la profondeur ; ils ont même formé une île connue sous le nom d’île de Montagu. Après avoir passé le pont du Vidourle, la route traverse le village de Saint-Laurent-d’Aigouze. La plaine uniforme s’étend à perte de vue, mais la tour de Constance, qui s’élève à l’horizon, signale au voyageur le but de son excursion. Bientôt il se voit entouré de marais couverts de roseaux qui leur donnent l’aspect d’une prairie, et après avoir passé la petite rivière du Vistre, également canalisé, il aperçoit sur la gauche une éminence au sommet de laquelle s’élèvent les ruines de l’ancienne abbaye de Psalmodi, à laquelle saint Louis acheta en 1248 le territoire où il voulait fonder la ville d’Aigues-Mortes. Si ce voyageur est géologue, il remarquera que cette colline est couverte de cailloux semblables à ceux de la Crau, et forme un îlot de diluvium ancien au milieu du terrain d’alluvion moderne de la plaine environnante. À partir de ce point, la route est construite sur une chaussée élevée au-dessus des marais qui l’entourent des deux côtés, et l’on se trouve en face de la tour Carbonnière [7], ouvrage avancé des fortifications d’Aigues-Mortes. La route passait autrefois sous la tour, qu’elle contourne aujourd’hui. Tout le pays étant couvert de marais impraticables, ce passage était le seul par lequel on pouvait arriver à Aigues-Mortes en venant de Nîmes ou de Montpellier. Dans le moyen âge, c’était une défense sérieuse : une herse fermait la porte, un moucharabi la surmontait, et une plate-forme, flanquée d’une échauguette et surmontée d’un lanternon, permettait aux soldats de ce corps de garde avancé d’explorer le pays d’alentour. La tour Carbonnière est la préface des fortifications d’Aigues-Mortes, et prépare le visiteur à admirer les vieux remparts qui entourent la ville.

Avant d’en apercevoir les murs, nous reconnaissons l’empreinte géologique du mode de formation de la petite Camargue [8]. La route coupe une longue colline sablonneuse couverte de pins pignons, de chênes et de peupliers blancs, qui s’étend de l’est à l’ouest ; c’est une ancienne dune dont la partie orientale porte le nom de Pinède ou de Sylve Godesque ; elle est rectiligne, car, lorsqu’elle bordait la mer, le golfe d’Aigues-Mortes n’existait pas encore. À ce cordon littoral en succède un second sur lequel la ville a été bâtie. La courbure de ce cordon est parallèle à celle de la côte. Un troisième rang de dunes, concentrique au second, existe entre la ville et la mer ; un quatrième enfin suit les contours de la plage. C’est entre ces rangées de dunes que se trouvent les marais salans qui avoisinent Aigues-Mortes. Le mode de formation de ces marais, combiné avec les anciens atterrissemens du Rhône et ceux plus modernes du Vidourle et du Vistre, nous fera comprendre la configuration de ce territoire que ces cours d’eau ont conquis sur la mer.

Les limons que les embouchures du Rhône versent dans la Méditerranée ne restent pas immobiles au fond des eaux où le fleuve les a déposés, ils sont saisis par un courant littoral dont la force est accrue par les vents du sud-est qui soufflent si souvent et avec tant de violence dans ces parages. L’existence de ce courant a été constatée par les hydrographes depuis Marseille jusqu’à Port-Vendres. Les sables et les limons entraînés de l’est à l’ouest s’accumulent du côté du couchant sur les saillies formées par les alluvions terrestres. Ces saillies jouent le rôle de l’amorce d’une digue que les apports du courant se chargeront de continuer. À mesure que le nouveau cordon littoral s’avance de l’est à l’ouest, il sépare du large la portion de mer qui remplit la concavité du rivage, la convertit d’abord en une anse ouverte vers l’ouest. Les sables continuant à s’accumuler à l’extrémité de cette jetée naturelle, l’anse se creuse et devient à la longue une surface d’eau salée communiquant avec la pleine mer par une ouverture étroite appelée grau. Nous avons alors sous les yeux, un marais salant comme il y en a tant d’exemples sur tout le littoral languedocien depuis les embouchures du Rhône jusqu’à celles de l’Aude. Enfin la dernière ouverture finit par se fermer, le cordon littoral est achevé et sépare complétement l’étang salé de la mer. Telle est l’origine des étangs saumâtres qui entourent la ville d’Aigues-Mortes, et tous sont, contenus par les anciennes dunes que nous avons décrites. Des milliers d’années sont nécessaires pour achever un pareil travail à la condition qu’un fleuve apporte constamment le tribut de ses limons au lieu même où le cordon littoral se forme. Le petit Rhône ne passant plus à Aigues-Mortes depuis le XVe siècle, les contours du rivage sont restés tels qu’ils étaient au temps de saint Louis. Cependant les limons versés dans la mer par le petit Rhône à raison de 4 millions de mètres cubes par an, entraînés par le courant marin dont nous avons parlé, viennent s’accumuler à la pointe de l’Espiguette, qui s’avance dans la mer à l’est d’Aigues-Mortes. La langue de terre dont elle forme la partie saillante porte le nom significatif de Terre neuve. Un phare a été construit récemment sur cette pointe par M. Ch. Lentheric, ingénieur des ponts et chaussées. Des mesures exactes lui ont permis de constater que depuis 1869, année de l’achèvement du phare, celui-ci est déjà de 40 mètres plus éloigné du rivage qu’il ne l’était à l’époque où il fut achevé. Dans cent ans, le phare sera à 1 000 mètres environ du rivage, et dans dix-huit siècles, si la mer ne détruisait pas souvent dans ses colères les travaux accomplis pendant le calme, ce cordon pourrait rejoindre la côte à la hauteur des villages de Perols et de Palavas, non loin de Montpellier. Alors le golfe d’Aigues-Mortes sera un marais salant séparé de la mer comme ceux de Mauguio ou du Repausset ; mais ces atterrissemens, sensibles à l’ouverture du golfe, ne le sont pas dans sa concavité, qui n’a pas changé depuis le XIIIe siècle. Il y a plus : dans les parties de la côte sablonneuse qui sont en retrait sur les autres, la mer démolit souvent les dunes par les gros temps, et la plage recule au lieu d’avancer. Ainsi deux redoutes, bâties sous Louis XIV à l’entrée du grau d’Orgon et du Grau-Neuf sont maintenant dans la mer à une certaine distance du rivage.

Il est une erreur émise d’abord par les premiers historiens du Languedoc, Guillaume de Catel [9] et Pierre d’Andoque [10], reproduite en 1656 par la Gallia christiana [11] et une foule d’auteurs, y compris les dictionnaires géographiques les plus récens, enseignée encore dans les cours de nos écoles officielles, et généralement admise par tout le monde, qui se formule ainsi : Aigues-Mortes était un port de mer, puisque saint Louis s’y est embarqué ; or Aigues-Mortes n’est plus sur le bord de la mer, donc la mer s’est retirée. Cette erreur repose sur deux faits positifs mal compris et mal interprétés. Le premier, c’est que saint Louis est parti en 1248 d’Aigues-Mortes pour la terre-sainte. En résulte-t-il nécessairement qu’Aigues-Mortes fut un port de mer ? Londres, Liverpool, Rouen, Bordeaux, Nantes, Hambourg, Venise, sont des ports d’embarquement et ne sont pas des ports de mer. Saint Louis s’est embarqué à Aigues-Mortes, et nous dirons quel trajet il a suivi pour arriver à la mer. Le second fait, qu’on admet comme probant, c’est qu’on voit encore au pied des remparts, du côté de la mer, de gros anneaux scellés dans la pierre et qui devaient servir, dit-on, à amarrer les navires ; mais le quai qui les sépare de l’étang de la Tille est un remblai des terres enlevées pour creuser le canal d’Aigues-Mortes à Beaucaire sous le règne de Louis XVI : ces anneaux servaient à amarrer les barques qui circulaient sur l’étang pour transporter le sel qu’il produit. Cependant déjà en 1779 Pouget, dans le Journal de physique, niait que la mer eût jamais baigné les murailles d’Aigues-Mortes. L’auteur d’une excellente histoire d’Aigues-Mortes, à laquelle nous ferons de nombreux emprunts, M. di Pietro, donnait de nouvelles preuves à l’appui de cette opinion dans la première édition de son ouvrage parue en 1821. M. Delcros, le savant ingénieur géographe, l’appuyait de son témoignage [12]. Depuis elle a été soutenue par Mérimée [13], par M. de Villeneuve [14], enfin par M. Élie de Beaumont [15] avec toute l’autorité qui s’attache à son nom. Les archives de la ville d’Aigues-Mortes renferment des documens dont M. Ch. Lentheric a donné l’énumération dans un travail spécial [16] : ils remontent à 1284 et concernent les étangs situés entre la ville et la mer. Ces étangs sont dénommés dans ces actes comme ils le sont encore de nos jours, donc ils existaient à cette époque. La plage Boucanet, qui borde la mer, y porte le nom qu’elle a conservé jusqu’à nos jours. Ce qui est vrai, c’est que les différens bras du Rhône qui avaient amené les alluvions dont se compose le sol d’Aigues-Mortes se sont successivement éteints, d’où les dénominations de Rhône mort de la ville, Rhône mort de Saint-Roman, que portent encore aujourd’hui leurs lits desséchés et remplis seulement après les fortes pluies. Enfin, l’art venant au secours de la nature, le Rhône mort de la ville, qui inondait les salines de Peccais appartenant à l’état, fut détourné, comme nous l’avons dit, en 1532 par ordre de François Ier et jeté directement dans le Grau-Neuf, ensablé depuis. Un dernier témoignage qui atteste que jamais la mer n’a baigné les remparts d’Aigues-Mortes, c’est une ancienne digue appelée la Peyrade, distante de 2 kilomètres de la ville. La longueur de la partie encore apparente de cette digue est de 300 mètres ; elle longeait l’ancienne roubine qui se rendait à la mer, et elle aboutit à la rive gauche du grand et large chenal actuel par lequel le bassin ou port d’Aigues-Mortes communique avec la mer par le Grau du Roi, appelé ainsi en l’honneur de Louis XV, sous le règne duquel les travaux commencèrent. La Peyrade est composée de pierres provenant de la carrière de Roque partide, ouverte dans les collines néocomiennes au nord de Beaucaire, qui ont également fourni celles des remparts. Les unes et les autres sont descendues par le grand Rhône de Beaucaire à Arles, par le petit Rhône d’Arles à Saint-Gilles, et par la branche occidentale, alors existante, de Saint-Gilles à Aigues-Mortes. La hauteur des assises, l’appareillage, les signes lapidaires, sont les mêmes que ceux des remparts. La construction de la Peyrade doit donc être contemporaine de celle des fortifications en 1272 et remonter au règne de Philippe le Hardi. Des enrochemens considérables défendaient cette digue du côté du large ; elle était destinée à protéger les bateaux qui naviguaient dans l’étang du Repausset, et venaient aborder par l’étang de la ville à la porte marine des remparts d’Aigues-Mortes.

Le paysage qui environne Aigues-Mortes est des plus remarquables : à l’horizon du nord, les Cévennes, — plus près les collines couvertes des vignobles de Lunel, plus près encore le rideau de dunes couvertes de pins parasols, dont l’aspect rappelle celui des cascines de Pise à l’embouchure de l’Arno et la Selva Laurentina près de celle du Tibre. D’un autre côté, le terrain uniformément plat, traversé par le long canal rectiligne d’Aigues-Mortes à Beaucaire et ses embranchemens, fait songer à la Hollande ; mais entre la ville et la mer la contrée a un aspect particulier et tout à fait caractéristique. Les arbres sont rares ; ce sont des tamaris [17], quelques figuiers, des pins d’Alep et des aïlantes plantés sur les dunes pour les fixer. Les herbes et les arbrisseaux qui couvrent le sol appartiennent à la catégorie de ces plantes littorales aux feuilles grasses, aux fleurs microscopiques et incolores, telles que les joncs, les soudes, les aroches, les salicornes, qui ne prospèrent qu’au bord de la mer dans les terrains pénétrés de sel. Çà et là s’élève une grande touffe du saccharum Ravennœ, graminée ornementale, qui mériterait de prendre place dans nos jardins. Seuls le lis marin [18] en été et en automne les statice et les asters émaillent de leurs fleurs colorées le tapis végétal. La vue de cette flore terne et uniforme rappelle celle du Sahara algérien, dont le sol pénétré de sel marin a conservé la végétation qui couvrait les lagunes d’une mer disparue ; ses lacs salés et ses eaux saumâtres en sont les derniers témoins. La mer s’est desséchée ; elle ne communique plus avec la Méditerranée, dont elle n’est séparée que par un isthme étroit situé sur les côtes de la Tunisie, au fond du golfe de Gabeuss ou petite Syrte des anciens, qui avoisine les limites de nos possessions africaines. Ainsi, à une époque antérieure à l’histoire du genre humain, une mer a disparu ; mais la végétation qui l’entourait et le sel qu’elle a déposé dans le sol sont restés pour en affirmer l’ancienne existence. Comme autrefois, des rivières, des torrens, aboutissent à cette mer absente et se perdent dans les sables. L’Arabe en creuse le lit desséché pendant l’été, pour y puiser l’eau douce avec laquelle il étanche sa soif et abreuve ses troupeaux ; mais dans le Sahara, comme aux environs d’Aigues-Mortes, partout où l’eau douce remplace l’eau salée, une végétation nouvelle s’établit et les plantes salines disparaissent. Ainsi à l’embouchure du Vidourle, dans l’étang du Repausset, les hautes herbes sont celles qui bordent nos ruisseaux, et près de Biskra, sur les bords de l’oued du même nom, les légumes de nos jardins maraîchers, entourés de haies de cassis (acacia farnesiana), végètent pendant l’hiver, arrosés par les eaux douces descendues des monts Aurès.

Si la végétation des environs d’Aigues-Mortes ressemble à celle du désert, il n’en est pas de même des animaux. Dans le désert, ils sont rares et tous d’une teinte grise et jaunâtre. Les petits mammifères, chacals, fennecs, gerboises, gerbilles, etc., les reptiles, varans, fouette-queues, vipère cornue, se confondent avec le sol qui les porte. L’oiseau ne se distingue pas de l’arbuste sur lequel il se perche. La Camargue au contraire est la contrée de la France la plus riche en oiseaux variés. Un grand nombre de ceux qui émigrent en Afrique ou en reviennent s’arrêtent sur cette terre avancée. Les blanches mouettes, les canards, les poules d’eau, les martins-pêcheurs aux vives couleurs, animent la surface des étangs, où l’on voit quelquefois une longue file de hérons gris ou de flamans aux ailes roses, debout, immobiles, perchés sur leurs longues échasses ou décrivant dans l’air une ligne sinueuse dont les courbures changent à chaque instant.

L’industrie humaine, dont le Sahara ne porte aucune trace en dehors des oasis, se manifeste dans les étangs des deux Camargues par ces amas de sel d’un blanc éclatant appelés camelles, alignées comme les tentes d’un camp, et qui exhalent une odeur de violette délicieuse. Près d’elles, on remarque des portions d’étang divisées en carrés réguliers peu profonds, où l’eau chargée de sel se concentre et s’évapore. Grâce aux chaleurs de l’été, à l’absence de pluie pendant les mois de juillet et d’août, grâce au mistral, vent sec, auxiliaire indispensable du soleil, l’air peut dissoudre et dissiper les vapeurs émises par les eaux-mères du salin. Cette industrie importante fait la prospérité d’Aigues-Mortes, et les navires du nord viennent charger à Cette le précieux condiment que leurs étés sans chaleur ne sauraient séparer des eaux qui le tiennent en dissolution. Les derniers salins français sont dans l’île de Noirmoutiers, à l’embouchure de la Loire. Sur les côtes de Bretagne et de Normandie, la récolte serait bonne, médiocre ou nulle, suivant le régime météorologique de l’année, et par conséquent trop précaire pour que cette industrie puisse devenir fructueuse.

On a quelquefois comparé Aigues-Mortes à Ostie, l’ancien port de Rome. En effet, les deux villes sont situées dans un delta : Ostie, sur les bords du Tibre, toujours navigable, Aigues-Mortes sur ceux d’un bras du Rhône éteint depuis quatre siècles. L’analogie s’arrête là, car Aigues-Mortes est toujours à la même distance de la côte depuis les temps historiques, tandis que celle d’Ostie à la mer a considérablement augmenté. Le Tibre aux eaux jaunâtres (flavus Tiber), prolongeant son delta, a déposé dans ses énormes crues [19] les couches de limon qui ont enseveli Ostie et préservé ses édifices comme les cendres du Vésuve nous ont conservé ceux de Pompéi. J’ai visité ces ruines l’année dernière. Grâce à la sollicitude éclairée du gouvernement italien, les fouilles commencées en 1855 par Pie IX sont poursuivies activement. Les fondemens d’une ville romaine ont été restitués au jour. Un temple grandiose, une voie des tombeaux, une rue de 150 mètres de long aboutissant au Tibre et bordée d’arcades sous lesquelles s’ouvrent des magasins renfermant d’énormes amphores enterrées dans le sol, régulièrement alignées et remplies de céréales, une belle maison particulière contenant des bassins ornés de colonnes encore debout, et une chapelle consacrée au culte de Mitra, tels sont les restes de l’Ostie impériale que ces fouilles ont découverts jusqu’ici [20]. Les monticules dont le terrain environnant est bosselé annoncent que le sol recèle encore des amas de ruines et de nombreuses substructions. Ostie a changé de place. Sept siècles avant Jésus-Christ, Ancus Martius a fondé cette ville à l’embouchure même du Tibre, alors située en amont de l’Ostie impériale. Cet emplacement primitif du port est maintenant à 6 kilomètres 1/2 de l’embouchure actuelle. Pendant plusieurs siècles, la ville descendait pour ainsi dire sur la rive gauche du fleuve pour se rapprocher de son embouchure, qui s’éloignait sans cesse, à mesure que le delta s’avançait dans la mer. Déjà sous Claude, l’Ostie impériale n’était plus à l’embouchure, qui s’ensablait continuellement. Cet empereur fit alors creuser en amont un canal toujours navigable, qui de nos jours aboutit aux bains de mer de Fiumicino, et construire un port figuré sur des monnaies et dont les traces sont encore visibles. Trajan y ajouta un bassin pentagonal communiquant avec le port de Claude. Ces ports suffisaient à l’approvisionnement de Rome et furent fréquentés par les navigateurs jusqu’au temps de Justinien (527-566) ; mais depuis cette époque, envahis par les atterrissemens du Tibre ; tous deux sont relégués dans l’intérieur des terres, à 2 kilomètres du rivage [21]. Ainsi ce retrait de la mer ou plutôt cet empiétement de la terre sur la mer, complétement inexact pour Aigues-Mortes, est géologiquement et historiquement vrai pour Ostie et d’autres villes situées sur des deltas dont les fleuves encore en activité élargissent et reculent sans cesse la base du triangle d’atterrissement qu’ils déposent dans la mer.


III. — fondation d’aigues-mortes par saint louis. — son histoire depuis cette III. — époque jusqu’à la révolution française.

Au milieu des marais de la petite Camargue, non loin des bords du Vidourle, une légère éminence portait jadis une puissante abbaye de bénédictins, située comme dans une île, entourée d’eaux stagnantes alimentées par les deux affluens du Vistre et du Vidourle. Les cantiques qui résonnaient jour et nuit sous les voûtes de son église lui avaient fait donner le nom de Psalmodi. Ce chant continu, que Grégoire de Tours a nommé Psalterium perpetuum, était en usage dans quelques couvens, et s’est conservé jusqu’au XVe siècle dans celui de Psalmodi. Les auteurs de la Gallia christiana [22] en font remonter l’existence à l’année 791 en citant un acte de donation faite à cette époque par un prêtre appelé Elderede. Détruit par les Sarrasins, ce monastère fut rétabli par Charlemagne, qui, ayant enseveli dans ce cloître un fils naturel du nom de Théodomir, accrut les domaines de la communauté et lui donna la tour de Matafère, construite sur un bras du Rhône près de la mer pour protéger une bourgade de pêcheurs établis dans ce lieu et désignée sous le nom d’Aigues-Mortes. L’empereur ayant autorisé l’abbaye à recevoir toutes les donations, ses richesses s’accrurent rapidement, ainsi que le nombre des moines, qui sous Louis le Débonnaire était de 140. Les Sarrasins mirent fin une seconde fois à cet état prospère. Les religieux se dispersèrent pour obtenir, du roi Charles le Simple et des autres puissances le rétablissement du monastère. La comtesse de Provence, le comte de Toulouse, les évêques de Nîmes, d’Uzès et de Lodève, réunis en 1004 sur les ruines mêmes de l’abbaye, contribuèrent à cette œuvre pieuse, et en 1095 le monastère était plus riche qu’auparavant. À la même époque, les moines s’affranchirent de la tutelle des seigneurs temporels ou ecclésiastiques des environs ; en 1099, une bulle du pape Urbain II déclarait que l’abbé de Psalmodi ne relèverait désormais que du saint-siége. Dans le cours du XIIe siècle, l’abbaye devint de plus en plus florissante : elle était propriétaire de tout le pays environnant. Aigues-Mortes eut sa part de prospérité : des navires de Gênes, d’Alexandrie et de presque tous les points de la Méditerranée remontaient à travers les étangs qui communiquaient avec la mer, et jetaient l’ancre sous ses murs.

Ces destinées pacifiques devaient bientôt changer. Louis IX, à la suite d’une maladie grave, avait fait vœu en 1244 de se croiser. Il ne possédait sur la Méditerranée qu’un seul port, celui de Marseille, qui était sans défense. Le roi jeta les yeux sur Aigues-Mortes, et proposa à Raymond, abbé de Psalmodi, de lui céder ce territoire. L’acte de cession est daté du mois d’août 1248, mais déjà saint Louis avait construit à la place de la tour de Matafère celle de Constance, qui est encore debout : elle est ronde avec un diamètre de 22m,76, une épaisseur de murs de 6m,17, et porte sur sa plateforme une tourelle terminée par une cage en fer forgé destinée à contenir les broussailles que l’on allumait pendant la nuit en guise de phare pour signaler aux navigateurs l’emplacement du port d’Aigues-Mortes. Les moines n’avaient pas aliéné toute la banlieue de la ville ou du moins le droit de pêche dans les étangs, car M. l’ingénieur Dhombres a découvert vers l’extrémité de l’ancienne digue de la Peyrade, et M. Ch. Lentheric a décrit et figuré [23] une borne triangulaire portant d’un côté l’écusson fleurdelisé et de l’autre la crosse abbatiale des abbés de Psalmodi. D’autres travaux devaient avoir été déjà commencés à cette époque et en particulier ceux du port et du canal, pour lesquels le saint roi ne craignit pas de violer les antiques sépultures de Maguelonne pour en utiliser les pierres dans ses nouvelles constructions. Le naïf écrivain [24] qui a rapporté ce fait attribue à cette violation de l’asile des morts la funeste issue de l’expédition de saint Louis. Celui-ci, alors plein d’espoir, recevait à Saint-Denis le 12 juin 1248 l’oriflamme des mains du cardinal Odon de Château-Raoul : il se rendit d’abord à Cluny, puis à Lyon, où le pape Innocent IV avait réuni un concile. Vainement saint Louis fit tous ses efforts pour le réconcilier avec Frédéric II, empereur d’Allemagne, qui ne se refusait à aucune concession. Un silence glacial fut la seule réponse du haineux pontife. « Plaise à Dieu, dit Louis en s’éloignant, que votre dureté n’attire pas une foule de malheurs [25]. » Tout entier à sa vengeance et voulant faire entrer le roi de France dans sa ligue contre l’empereur, il était secrètement hostile à la croisade. « Étrange spectacle, dit M. Michelet [26], un pape n’oubliant rien pour entraver la délivrance de Jérusalem, offrant tout à un croisé pour lui faire violer son vœu ! » Cependant il n’osa pas lui refuser sa bénédiction apostolique. À Avignon, saint Louis se sépara de sa mère Blanche de Castille, à laquelle il avait laissé la régence du royaume, il passa ensuite à Beaucaire, à Nîmes, et arriva à Aigues-Mortes dans les premiers jours d’août 1248. Une nombreuse armée était déjà réunie autour de la ville. La noblesse française y était représentée par ses plus grands noms. Des Italiens, des Anglais, des Espagnols, accouraient pour se ranger sous les ordres du roi de France. Il avait alors trente-trois ans ; petit de taille, ses cheveux blonds ondoyans sur ses épaules, vêtu simplement, il charmait tous ceux qui le voyaient, et leur inspirait la sereine confiance dont il était animé. Des prélats, de simples pèlerins, venaient se joindre à l’expédition. Tous les environs jusqu’à Marseille et à Cette étaient occupés par les croisés. On voit encore dans l’église de Saint-Gilles et sur les murs du château de Tarascon des graffiti gravés avec la pointe d’un couteau ou celle d’un poignard, représentant un navire avec les formes de l’époque. L’idée d’un embarquement prochain remplissait toutes les imaginations.

Nous savons déjà que la mer n’a jamais baigné les murs d’Aigues-Mortes. La ville ne communiquait avec elle que par des étangs peu profonds. Or la flotte de saint Louis, composée de navires génois et vénitiens au nombre de 120, comptait des vaisseaux de haut-bord pouvant contenir jusqu’à 1 000 hommes et par conséquent d’un tirant d’eau considérable. Ces navires étaient mouillés dans le golfe d’Aigues-Mortes en face d’un grau qui s’appelle encore le Grau Louis, et par lequel l’étang du Repausset s’ouvrait dans la mer. Un banc de roches protégeait cette rade foraine contre les vagues du large : entre ce banc et la terre, les profondeurs sont de 8 à 9 mètres. On reconnaît encore l’emplacement du Grau Louis. La plage est tellement basse, les dunes sont si peu élevées, que par les gros temps la mer atteint presque les eaux de l’étang du Repausset, et il ne faudrait pas des travaux bien considérables pour rétablir l’ancienne communication. Ce grau n’est pas la seule preuve que saint Louis ne s’est pas embarqué sur son vaisseau au pied des murs d’Aigues-Mortes ; en effet, on reconnaît encore les traces du canal que le roi avait fait creuser pour se rendre à la mer sur des navires d’un moindre tonnage que ceux qui composaient la flotte de guerre. À l’est d’Aigues-Mortes est un petit étang mentionné déjà dans des chartes de 1370, c’est celui des Marettes : il communique avec le port actuel. Cet étang aboutissait à un large canal dont les vestiges sont parfaitement visibles et qui porte encore le nom de Canal-Vieil. Dans une enquête ordonnée en 1362 par le roi Jean à propos des réparations à faire au port d’Aigues-Mortes, de vieux habitans de la ville attestèrent sous la foi du serment qu’ils avaient vu ce canal en si hon état que navires et marchandises arrivaient facilement jusqu’au pied des remparts. On peut suivre ce canal jusqu’à un endroit désert appelé les Tombes, dont un grand pin parasol isolé indique au loin la situation. Là on voit des pilotis faits avec le bois des pins qui couvraient jadis la plage. Ces pieux servaient à soutenir les terres meubles dont se composent les levées du canal. On reconnaît près des Tombes des restes de substructions et un véritable cimetière que les alluvions du Vidourle ont peu à peu recouvert de limon. Des fouilles entreprises en 1835 ont mis au jour une pierre tumulaire encore visible sur laquelle sont deux écussons portant chacun une truie en relief ; c’étaient les armes de la famille des Porcelets de Beaucaire, dont un des membres mourut à Aigues-Mortes avant le départ de la flotte. Un hôpital militaire s’élevait probablement dans ce lieu, et il serait à désirer que des fouilles nouvelles fussent entreprises sur ce point avant que les atterrissemens du Vidourle aient fait disparaître les dernières traces de ces antiques sépultures. En effet, cette rivière, canalisée depuis 1833, finira par combler l’étang du Repausset. Suivant les crues de la rivière et le régime pluviométrique de la saison, l’étang est en partie à sec ou rempli d’eau. Des portions du Canal-Vieil, où un témoin nous a dit avoir navigué en bateau dans son enfance, ne forment plus qu’une large dépression qui commence à se garnir d’arbustes et d’arbrisseaux. L’époque où le marais atterri pourra être livré à la culture n’est pas très éloignée ; mais du temps de saint Louis le Vidourle se perdait dans le grand étang de Mauguio, et celui du Repausset était encore assez profond pour être navigable après avoir été creusé partout où cela était nécessaire. L’extrémité du canal près des Tombes aboutit précisément en face du Grau Louis dont nous avons parlé. Des ouvriers, creusant un fossé non loin du Canal-Vieil, mirent à découvert en 1835 une embarcation longue de 24 mètres, ensevelie dans le limon alluvial. On crut avoir sous les yeux une des nefs de saint Louis ; mais M. Jal [27], qui l’a examinée, déclare que, d’après la construction, ce ne pouvait être qu’une péniche de plaisance destinée à naviguer sur l’étang ou sur le canal, et qu’elle ne remontait pas au-delà du XVIe siècle.

En résumé, saint Louis s’est embarqué à Aigues-Mortes sur un navire d’un faible tirant d’eau, a traversé l’étang de La Marette, suivi le Canal-Vieil, et est arrivé par l’étang du Repausset au grau qui porte son nom, et en dehors duquel la flotte l’attendait depuis longtemps. Ce dut être un spectacle imposant lorsque sur cette plage solitaire une flotte de cent vingt navires, portant toute une armée, mettait à la voile le 25 août 1248, jour de la Saint-Augustin, en chantant le Veni Creator. Saint Louis, debout sur le château d’arrière du vaisseau la Monnaie, joignait ses prières à celles de ses compagnons ; elles ne furent pas exaucées. Le tombeau du Christ resta au pouvoir des infidèles, et le roi, après un séjour trop prolongé d’abord dans l’île de Chypre, puis à Damiette, en Égypte, était fait prisonnier le 6 avril 1250 à la bataille de Mansourah. Dans l’intervalle, Alphonse, comte de Poitiers, s’était embarqué à Aigues-Mortes le 25 août 1249 pour apporter à son frère des secours en hommes et en argent ; il n’arriva que pour partager sa captivité. Saint Louis, racheté par la nation, visita en simple pèlerin cette terre-sainte qu’il espérait arracher aux infidèles. Ayant appris la mort de sa mère, régente du royaume, il partit d’Acre le 25 avril 1254, et fit voile pour la France avec l’intention de débarquer à Aigues-Mortes ; mais des vents contraires le forcèrent à s’arrêter à Hyères, le 12 juillet, avec la reine Marguerite et les trois enfans qu’il avait eus d’elle pendant la croisade.

Cependant les musulmans avaient repris une à une toutes les places fortes que les chrétiens occupaient encore en Syrie et en Palestine. Il ne leur restait plus que Ptolémaïs (Saint-Jean-d’Acre) et Tripoli. Saint Louis, décidé par un rêve qui avait vivement impressionné son naturel mystique, voulut entreprendre une huitième croisade, et l’annonça dans une séance du grand-parlement au Louvre le 25 mars 1267. Le 1er juillet 1270, il s’embarquait de nouveau à Aigues-Mortes avec ses trois fils, en suivait le même chenal qu’il avait déjà parcouru vingt-deux ans auparavant. Il voulut faire d’abord le siége de Tunis, dont les richesses tentaient les aventuriers qui l’accompagnaient. Les raisons qui avaient déterminé le saint roi étaient plus nobles et conformes à la naïveté de ses croyances. Mohammed, le souverain de ce royaume, l’avait leurré de l’espoir qu’il se convertirait au christianisme ; mais son frère Charles d’Anjou convoitait surtout la conquête de cette partie de l’Afrique si voisine de ses états. On était au fort de l’été ; les maladies sévirent dans l’armée, saint Louis fut atteint comme les autres, et mourut sur l’emplacement même de l’ancienne Carthage deux mois après avoir quitté la France. Son fils aîné, Philippe III dit le Hardi, revint en France par la Sicile et l’Italie.

Ce fils de saint Louis n’oublia pas les desseins de son père sur Aigues-Mortes. Parti de Paris en février 1272 pour prendre possession du comté de Toulouse, il s’arrêta quelques jours à Marmande et signa dans le mois de mai un traité avec le Génois Guillaume Boccanegra, qui s’engageait à construire les remparts d’Aigues-Mortes pour la somme de 500 livres tournois (88 500 francs) ; ils furent bâtis sur le plan de ceux de Damiette. Saint Louis y avait séjourné pendant tout un hiver à sa première croisade, et, quoique la ville se fût rendue sans combat, il avait jugé qu’elle aurait pu résister énergiquement. D’ailleurs la topographie des deux villes est la même, toutes deux sont situées au bord d’un fleuve, non loin de la mer, dans un pays complétement plat, Damiette dans le delta du Nil, Aigues-Mortes dans celui du Rhône. J’ai de plus à cet égard le témoignage d’un géologue distingué, M. Jules Itier. Au premier aspect des remparts d’Aigues-Mortes, le souvenir de ceux de Damiette, qu’il avait vus quelques années auparavant, revint à son esprit. Ces remparts sont intacts, la ville n’ayant jamais subi de siége en règle, et n’ayant jamais été exposée aux puissans moyens de destruction de l’artillerie moderne. Quelques restaurations partielles exécutées en continuant l’appareillage primitif ne rompent pas l’harmonie générale. Nous avons donc sous les yeux un monument intact de l’architecture militaire à la fin du XIIIe siècle.

Les remparts ont la forme d’un parallélogramme coupé sur un de ses angles : ils sont construits en pierres calcaires des anciennes carrières de Beaucaire, qui arrivaient par le bras, alors navigable, du Rhône. L’appareillage se compose de pierres carrées taillées en bossage et couvertes de signes lapidaires. La hauteur des murs est de 11 mètres sur 2 mètres 1/2 d’épaisseur à la base ; ils se terminent en haut par une ligne dentelée de créneaux rectangulaires percés d’étroites meurtrières ou archères. Sur la face méridionale, on remarque sous la ligne des créneaux les indices de trous carrés destinés à recevoir les poutres ou barres qui portaient les balcons en bois appelés hourds [28], d’où les assiégés pouvaient commander complétement le pied du mur et empêcher les pionniers de l’attaquer ou d’appliquer des échelles contre les remparts. Ils sont percés de trois petites et quatre grandes portes correspondant aux quatre faces du quadrilatère. La principale, appelée Porte-Vieille ou de La Gardette, fait face à la route de Lunel ; une autre, à l’occident, conduit au port ; la troisième, au Sud, dite de la Marine, s’ouvre en face de l’étang de la ville. C’est à l’ouest de cette porte qu’on voit ces fameux anneaux de fer scellés dans le mur, un des principaux argumens invoqués pour affirmer qu’Aigues-Mortes était jadis au bord de la mer. Une dernière porte enfin, celle de la Reine, correspond à la Camargue du côté de l’est. Toutes ces portes sont en ogive ; elles étaient munies de herses et sont surmontées de moucharabis ou flanquées de grosses tours accouplées, les unes rondes, les autres carrées. Quelques-unes, rondes en dehors, sont carrées en dedans. D’autres tours sont isolées, ne correspondent à aucune porte, mais occupent les angles ou commandent la ligne des courtines. Toutes sont munies d’échauguettes, surmontées de lanternons, et communiquent entre elles par un chemin de ronde qui fait le tour des remparts à la hauteur des créneaux. Les tours sont au nombre de seize, et quelques-unes renferment des corps de garde pour le logement des troupes : elles se terminent par une plate-forme d’où les soldats pouvaient observer et inquiéter l’assiégeant. La tour de Constance, la plus remarquable de toutes, et la seule qui ait été construite par saint Louis, correspond à l’angle coupé du parallélogramme des remparts : elle est séparée du corps de la place et communique avec elle par un étroit pont en pierre qui aboutit au château, converti depuis en caserne de douaniers. C’était la citadelle d’Aigues-Mortes, le dernier refuge de la garnison dans le cas où la ville eût été prise. Arrivant par le pont, l’assiégeant avait à enfoncer une lourde porte bardée de fer pendant que les assiégés l’accablaient de projectiles, ou versaient sur lui de l’huile et de l’eau bouillantes. La porte ouverte, elle fermait elle-même l’entrée de l’escalier tournant qui mène aux étages supérieurs. Si l’ennemi s’avançait, il se trouvait dans une grande salle circulaire de 10m,42 de diamètre, dominée par une galerie supérieure, également circulaire, d’où les défenseurs de la citadelle pouvaient l’accabler. Si l’assaillant essayait de monter l’escalier, il était toujours exposé aux coups de ses adversaires, et, parvenu dans la salle supérieure, un grand trou circulaire percé au milieu du plafond permettait encore aux défenseurs de la tour de l’écraser de projectiles de toute nature, et entre autres de gros boulets en pierre, dont quelques-uns ont été retrouvés. La plate-forme elle-même avait ses moyens défensifs. Rien ne donne mieux l’idée de ces luttes corps à corps des guerriers du moyen âge que toutes ces dispositions défensives contre un ennemi combattant avec la masse, l’épée et la flèche, et risquant sa vie pour l’ôter à son ennemi. On comprend quelle était alors la valeur de la force et du courage personnels, devenus des élémens secondaires dans les siéges modernes, où un ennemi invisible et hors de portée réduit une place sans l’approcher et triomphe sans péril d’une résistance à laquelle la faim assigne toujours une durée limitée.

À propos de la ressemblance extraordinaire des remparts d’Aigues-Mortes avec ceux de Damiette, de Jérusalem et d’autres châteaux et villes fortifiées de l’Orient, on a soulevé une question générale : on s’est demandé d’où venait cette ressemblance si frappante. Les mêmes moyens d’attaque, a-t-on répondu, ont nécessité les mêmes moyens de défense. Sans doute cela est vrai ; mais comment expliquer la ressemblance des formes, de l’ornementation et les moindres détails de construction ? Quand il s’agit des châteaux-forts des chevaliers et des villes fortifiées par les croisés en Syrie et en Palestine [29], il est probable que ce sont des architectes européens et des ouvriers indigènes guidés par des contre-maîtres étrangers qui ont élevé ces monumens ; mais, quand on trouve ces fortifications dans le Sahara, où aucun architecte européen n’a pu pénétrer avant le milieu du siècle présent, — quand on voit les fortifications en pisé d’Oumache et de Chetma, près de Biskra, de Guemar dans l’Oued-Souf, près de la Tunisie, reproduire les motifs les plus capricieux de l’architecture féodale, le doute commence : on se demande si les deux races en lutte l’une contre l’autre ne se sont pas fait des emprunts réciproques. Dans le moyen âge, la civilisation musulmane n’était nullement inférieure à la civilisation chrétienne. L’art de la guerre était aussi avancé en Asie qu’en Europe. N’est-il pas remarquable aussi que certains mots désignant des moyens de défense spéciaux, machicouli, moucharabi [30], soient des mots arabes ? La herse était inconnue en Europe avant le XIIe siècle, et une variété de cet appareil se nommait herse sarrasine. N’en serait-il pas de l’architecture militaire comme de l’ogive, qui, née au Caire, en Égypte, vers le VIe siècle, a pénétré avec les Arabes en Sicile, où elle est prodiguée dans ce palais de La Cuba, près de Palerme [31] ? En Espagne, la Puerta del Sol de Tolède, monument évidemment arabe, est en ogive aiguë, et les miradors de la tour sont supportés par des mâchicoulis. Ce qui est vrai de l’architecture l’est également des autres arts et même des sciences, qui jusqu’à la fin du XVe siècle, date de l’expulsion des Maures d’Espagne, florissaient autant chez les musulmans que chez les chrétiens. C’est encore de l’Orient que les croisés ont rapporté ces manières distinguées, cette politesse exquise, qui caractérisent tous les Orientaux : en Europe, elles étaient jadis l’héritage exclusif de la noblesse, dont les rudes ancêtres s’étaient adoucis et civilisés au contact des Maures et des Sarrasins.

C’est par une belle journée de soleil qu’il faut venir contempler les remparts d’Aigues-Mortes. Alors les nuances des teintes dorées dont le temps les a colorés se montrent dans toutes leurs dégradations, depuis le bistre le plus foncé jusqu’au blond le plus clair. La tour de Constance surtout semble faite exprès pour charmer les yeux et exercer le pinceau du peintre et de l’aquarelliste. Près d’elle, les créneaux des remparts se détachent sur le ciel bleu, les tours saillantes projettent leurs ombres nettement tranchées sur les courtines. À travers les sombres portes, l’œil pénètre dans de longues rues bordées de maisons basses et blanchies à la chaux comme celles des villes d’Orient. L’esplanade des remparts, sablonneuse ou gazonnée, est déserte et solitaire comme celle d’une ancienne cité abandonnée. Le mouvement est concentré vers le port, où les Mayorquais déchargent leurs barques remplies d’oranges et de citrons. Non loin des remparts, l’eau blanche des marais salans scintille au soleil. Des amas de sel blanc les entourent, et au-delà les flots bleus de la Méditerranée se prolongent jusqu’à l’horizon. Souvent le mirage confond et brouille les lignes du paysage, la côte paraît soulevée, des arbres et des édifices éloignés semblent sortir d’une nappe liquide : des bateaux naviguant dans le golfe paraissent bizarrement déformés, doublés ou même renversés. Quelquefois une troupe de taureaux bruns ou de chevaux blancs à moitié sauvages, descendans des chevaux arabes ramenés par les croisés, traversent à la file un marais ou paissent dispersés çà et là les herbes salées de la lagune. Quiconque a vu l’Afrique ou l’Orient se croit transporté de nouveau dans ces lumineuses contrées. Ce delta rappelle celui de l’Égypte, cette végétation est celle des sables du Nil ou du Sahara. On s’étonne presque de ne pas voir des palmiers dépassant la ligne des créneaux, comme à Rhodes, ou groupés le long du canal, comme à Alexandrie. On ne serait pas surpris d’apercevoir une sentinelle turque se promener avec son long fusil sur les remparts. On ne se croit plus en France, on est en Orient : l’imagination l’emporte sur la réalité ; le cours des idées même est changé, on s’éprend des croisades, et l’homme raisonneur du XIXe siècle devient momentanément un croyant naïf du temps de saint Louis. Ces pierres séculaires ont éveillé tous ces souvenirs, parce qu’elles sont la traduction des idées, de l’art et des événemens qui les ont réunies.

Les remparts d’Aigues-Mortes devaient peu servir. À la mort de saint Louis, la ville entra dans une période de prospérité commerciale qui dura jusqu’à la fin du siècle. Grâce aux priviléges accordés par Louis IX, Philippe le Hardi et confirmés par leurs successeurs, elle était devenue le port le plus commerçant de la côte languedocienne. Les marchands de Montpellier eux-mêmes, qui entretenaient tant de relations avec l’Orient, étaient obligés de recevoir et d’expédier leurs marchandises par le port d’Aigues-Mortes, avec lequel ils communiquaient par un canal qui subsiste encore [32]. Cependant, à l’époque des pastoureaux et des routiers qui désolaient la France, les solides murailles d’Aigues-Mortes, comme celles d’Avignon, protégèrent les habitans et devinrent le refuge des gens de la campagne en arrêtant ces bandes de pillards. Vers le milieu du XIVe siècle, le commerce d’Aigues-Mortes commençait à languir. Le bras du Rhône qui coulait près de la ville ensablait le port, les étangs, et diminuait lui-même de profondeur en obstruant son propre lit de sable et de limon. Vers 1363, le roi Jean ordonna des réparations qui furent exécutées en partie et continuées sous Charles V et Charles VI ; mais on ne fit rien de définitif, et peu à peu les navires génois ou autres renoncèrent à un port dont l’entrée devenait de plus en plus précaire et difficile. Charles VI, le dernier protecteur d’Aigues-Mortes, étant tombé en enfance, la ville se dépeupla rapidement.

En 1399, il se passe à Aigues-Mortes un fait qui nous montre la bourgeoisie de cette époque moins effrayée des foudres ecclésiastiques qu’on ne l’affirme généralement. Le maréchal de Boucicaut assiégeait le pape Benoît XIII dans Avignon. Le cardinal Boniface, chargé d’une mission secrète, s’échappe de la ville à l’aide d’un déguisement. Il se réfugie à Aigues-Mortes et se tient caché pendant quelque temps dans le couvent des cordeliers. Au moment de s’embarquer, il est reconnu, et les habitans croient devoir le livrer au général français. Benoît XIII fulmine un interdit contre la ville d’Aigues-Mortes ; il resta sans effet. Trois ans après, quelques membres du conseil politique voulaient qu’on envoyât une députation auprès du pape pour le prier de révoquer son interdit ; mais Jacques Conseil, un des magistrats municipaux, émit l’avis « que l’on ne doit pas se plaindre quand on n’a pas été battu [33]. » Cette opinion prévalut, et la députation ne partit pas.

La démence de Charles VI avait livré la France aux discordes et aux guerres intestines. Les Bourguignons, commandés par le prince d’Orange, envahirent le Languedoc. Maître de Nîmes et de Montpellier, le prince se présente devant Aigues-Mortes, dont un gouverneur infidèle, Louis de Malepue, lui ouvre les portes. La plupart des habitans s’échappent furtivement et se réfugient à Beaucaire, occupé par les troupes du dauphin. Celui-ci entre à son tour en Languedoc et reprend le Pont-Saint-Esprit et Nîmes ; mais, rappelé dans le nord, il charge Charles de Bourbon, comte de Clermont, de faire le siége d’Aigues-Mortes : ce dernier obéit et amène quelques pièces de canon, dont l’usage était alors tout nouveau. Cependant la place résiste, l’artillerie bat vainement les solides murailles ; mais une nuit, vers la fin de janvier 1421, les habitans, las du joug étranger, conduits par le baron de Vauverde, se rendent silencieusement aux remparts, égorgent ceux qui gardaient les portes, et les ouvrent aux troupes du roi. La garnison bourguignonne est massacrée. Pour prévenir les effets de la putréfaction de tant de cadavres, on les entassa dans la tour située à l’angle sud-ouest de la ville, sous des monceaux de sel provenant des salines voisines ; de là le sobriquet de Bourguignon salé [34], que l’on applique souvent aux descendans des guerriers surpris à Aigues-Mortes, et la tour se nomme encore la tour des Bourguignons.

Un autre événement qui recommande Aigues-Mortes aux souvenirs de l’histoire, c’est l’entrevue qui eut lieu dans cette ville entre François Ier et Charles-Quint. Celui-ci, arrêté par des vents contraires à l’île Sainte-Marguerite, désigna lui-même Aigues-Mortes comme lieu du rendez-vous. Les deux souverains, en lutte depuis si longtemps, étaient désireux de s’entendre en dehors de la médiation du pape Paul III, qui leur avait fait signer à Nice une trêve de dix ans le 18 juin 1538, dans l’espoir de les réconcilier et de les lancer tous deux contre Henri VIII d’Angleterre. Le roi de France se rend à Vauvert et ordonne les préparatifs pour recevoir l’empereur : celui-ci arrive le 14 juillet avec cinquante-deux navires, dont vingt et un français qui lui faisaient escorte depuis Marseille. La flotte mouille dans la rade d’Aigues-Mortes, à la place même où celle de saint Louis était ancrée deux siècles auparavant. Le roi se rend à Aigues-Mortes entouré de sa famille et des grands personnages de l’état ; reçu à la porte par le châtelain et les échevins, il descend à la maison du sieur Franc de Conseil, l’un des consuls de la ville, et se rend immédiatement à bord du vaisseau qui portait Charles-Quint. « Mon frère, lui dit-il en l’abordant, me voici derechef votre prisonnier. » Le lendemain, Charles-Quint vint à terre pour rendre sa visite à François Ier et débarqua à la porte de la Marine, qui s’ouvre sur l’étang de la ville ; mais quel chemin suivit-il à travers les étangs ? Le Canal-Vieil n’était plus navigable depuis la fin du XIVe siècle. Pour débarquer à la porte de la Marine, il a dû arriver par l’étang de la ville en longeant la digue de la Peyrade après avoir traversé l’étang du Repausset, qui s’ouvre encore maintenant par un grau situé à l’est du Grau Louis et qu’on nomme Grau de la Croisette [35]. Depuis le comblement dû aux atterrissemens, ce grau était le seul qui pût donner issue à l’excédant des eaux du Repausset lorsque celui-ci débordait à la suite de pluies abondantes et continues. Il est voisin du village de pêcheurs et des bains de mer du Grau du Roi, situé à l’embouchure du grand canal creusé sous Louis XV et qui met le bassin d’Aigues-Mortes en communication directe avec la mer. Nous ne décrirons pas les fêtes dont Aigues-Mortes fut le théâtre pour célébrer la réconciliation apparente des deux souverains. Une grande cheminée dans le style de la renaissance qui se trouve dans une maison précédée d’arcades indique soit la salle des festins, soit le logement de Charles-Quint. Les ornemens, représentant des trophées et des têtes d’animaux, ne sont pas du meilleur goût, mais l’ensemble est imposant et porte le cachet de ce style exubérant, de cette ornementation exagérée qui caractérise les œuvres des artistes inférieurs de la renaissance.

François Ier n’adopta pas la réforme ; cependant celle-ci, triomphante dans le nord de l’Europe, gagnait les provinces méridionales. Genève était un centre d’active propagande. En 1560, plusieurs villes du Languedoc avaient ouvertement embrassé le calvinisme. Le chevalier Daisse, gouverneur d’Aigues-Mortes, ayant autorisé un ministre genevois, appelé Hélie Boisset, à prêcher dans sa maison, le comte de Villars, présidant les états à Beaucaire, mande le gouverneur et le fait emprisonner ; lui-même se rend à Aigues-Mortes, accompagné de gens d’armes et du grand-prévôt, et là sans autre forme de procès fait pendre le prédicateur et ceux qui l’avaient écouté ; puis il écrit au roi qu’avec l’aide de Dieu il avait fait depêcher les coupables, et qu’il allait s’acheminer vers les montagnes pour y combattre « grand nombre de cette canaille qui s’y était retirée [36]. »

À l’avénement de Charles IX, le calme renaît ; mais le massacre de Vassy ranime la guerre civile. Aigues-Mortes resta au pouvoir des catholiques et reçut la visite de Charles IX, de sa mère et du prince de Navarre, âgé de onze ans, plus tard roi de France sous le nom de Henri IV. Après la Saint-Barthélemy, les protestans, nullement découragés, reprennent Saint-Gilles le 12 janvier 1575, et un détachement de soldats huguenots déguisés en pêcheurs s’approche en plein jour d’une porte d’Aigues-Mortes, y applique des sacs de poudre, la fait sauter, pénètre dans la ville, et s’acharne contre les églises et les couvens. Les catholiques, réfugiés dans la tour de la Reine, se rendent deux jours après. Toute la côte depuis l’embouchure du Rhône jusqu’à Agde était au pouvoir des calvinistes, et Aigues-Mortes fut une des places de sûreté abandonnées aux protestans par le traité du 14 mai 1576. Lorsque Henri IV monta sur le trône, il confirma cette clause en y ajoutant la tour Carbonnière et le fort de Peccais, destiné à protéger les salines de même nom. Un gouverneur, M. de Bertichères, étant devenu suspect par ses intelligences avec les Espagnols, le roi lui-même provoqua un soulèvement des habitans, qui le chassèrent après une lutte de trois jours le 13 février 1598, et le 23 mars Henri IV leur écrivait une lettre pour les féliciter de leur courage. En récompense de leur fidélité, il ordonna des réparations au Grau de la Croisette et à un nouveau grau qui s’était ouvert naturellement en 1585, et que l’on appela Grau Henri ou Grau des Consuls, actuellement le Grau du Roi ; mais ses ordres ne furent jamais exécutés. En 1616, Gaspard de Coligny, petit-fils du grand Coligny, était gouverneur d’Aigues-Mortes pour le roi Louis XIII. Suspect à la cour et au duc de Montmorency, il se déclara pour les réformés, réunit un corps de 4 000 hommes et s’empara d’Aymargues. Il fallut bien alors lui laisser le gouvernement d’Aigues-Mortes. Le duc de Rohan, chef des calvinistes, occupa les salines de Peccais, dont le rendement était considérable. Louis XIII était alors en Languedoc avec 14 000 hommes qui firent le siége de Lunel et de Massilargues, y entrèrent et massacrèrent les protestans malgré les ordres de leurs chefs. La prise d’Aigues-Mortes fut plus facile : le petit-fils de Coligny se vendit avec la ville pour un bâton de maréchal et cinquante mille livres tournois. Louis XIII entra dans Aigues-Mortes et y mit une garnison catholique. Immédiatement après, il fit le siége de Montpellier, qui dura deux mois et se termina par un traité de paix signé le 19 octobre 1622. Depuis ce temps, Aigues-Mortes, souvent menacé, resta au pouvoir du roi.

Au commencement du règne de Louis XIV, Aigues-Mortes eut pour gouverneur le marquis de Wardes. Mêlé à toutes les intrigues amoureuses de son royal maître, dont il était le confident, amant heureux d’Olympe Mancini, comtesse de Soissons, l’une des nièces de Mazarin, pendant que le roi poursuivait sa sœur Marie, il osa aspirer aux faveurs de Madame, duchesse d’Orléans. Ces témérités ayant été devinées par la femme délaissée et révélées par elle à Louis XIV, l’audacieux favori fut envoyé comme gouverneur à Aigues-Mortes. À peine arrivé, il est arrêté, conduit à la citadelle de Montpellier et mis au secret ; il y resta dix-huit mois. Tombé malade vers le milieu de l’année 1665, il obtint l’autorisation de se rendre dans son gouvernement d’Aigues-Mortes. Le courtisan disgracié devint sérieux, se livra à l’étude et fit venir à Aigues-Mortes le savant Pierre-Sylvain Regis, élève de Descartes. Ayant marié sa fille au duc de Rohan, les noces se firent à Aigues-Mortes, et, comme toujours, les habitans de la ville payèrent les violons. Après dix-huit ans, l’exil de M. de Wardes fut levé ; Louis XIV le rappela en 1683, et lorsque l’ancien favori se présenta devant lui, son costume démodé provoquant le sourire des jeunes seigneurs de la cour, il dit au roi avec cet à-propos devenu si rare aujourd’hui : « Vous le voyez, sire, quand on est tombé dans la disgrâce de votre majesté, on n’est pas seulement malheureux, on devient ridicule. » De Wardes mourut en 1688, et Mme de Sévigné écrivait : « Il n’y a plus d’homme à la cour bâti sur ce modèle-là. » C’était Mme de Maintenon qui était la reine de la nouvelle cour, et le gouvernement d’Aigues-Mortes, dont le revenu était de 21 000 livres, fut accordé à son frère, le marquis d’Aubigny, « toujours panier percé, » suivant l’expression de Saint-Simon. D’Aubigny vint visiter son nouveau gouvernement, mais n’y résida jamais.

Louis XIV, devenu dévot, espérait racheter ses péchés de jeunesse et sauver son âme en ramenant les protestans à la vraie foi : il révoqua l’édit de Nantes en 1685. La tour de Constance devint alors une prison d’état où l’on enfermait ceux qui cherchaient à passer la frontière. L’abbé Tribolet [37], qui les visita en 1686, s’étonne de ne pas les trouver calmes et résignés. « Les uns, dit-il, ne pouvaient se passer de plaindre leurs femmes et leurs enfans, et ne voulaient rien écouter ou de Jésus-Christ ou de son église ; les autres formaient des plaintes stériles contre les intendans de la province. Quelques-uns à la vérité récitaient des psaumes, non pas pour pleurer leurs péchés et en obtenir miséricorde, mais pour déclamer des vengeances contre ceux qui les avaient réduits en cet état et pour prédire d’un ton prophétique la désolation future du royaume. Quelques-uns sont tombés tout à fait dans la démence. » Tous les prisonniers ne se bornaient pas à des lamentations. Un des chefs camisards, Abraham Mazel, enfermé dans la tour de Constance avec trente-trois prisonniers, parvint à enlever une énorme pierre de taille et à desceller la barre de fer qui rétrécissait l’ouverture. La nuit venue, il place ce barreau en travers de la meurtrière, y attache des couvertures tordues en forme de cordes, et se laisse glisser en dehors d’une hauteur de 23 mètres. Dix-sept de ses compagnons le suivent ; mais, le barreau étant tombé en dehors, les autres durent rester et expier la fuite de leurs compagnons. Ces rigueurs amenaient des représailles. Le camisard Abdias Maurel, dit Catinat, fit des incursions dans le voisinage d’Aigues-Mortes et mit le feu au couvent de Psalmodi, qui n’était plus habité par les moines, devenus chanoines à Aigues-Mortes. Quelque temps après, Abdias Maurel fut pris et brûlé vif. Le maréchal de Villars, comme plus tard Hoche dans la Vendée, apaisa la révolte par des moyens de douceur. Un calme relatif se rétablit, et sous le gouvernement du régent les protestans respirèrent ; mais après la mort de celui-ci le duc de Bourbon, devenu ministre, remit en vigueur, en les aggravant, les anciens édits contre les religionnaires. Malesherbes et Turgot protestèrent en vain. La persécution recommença, et des femmes dont les maris, les pères ou les frères avaient péri dans les supplices, furent entassées dans les deux immenses salles, glaciales en hiver, chaudes en été, de la tour de Constance. La lumière n’y pénètre que par des meurtrières percées dans des murs de 6 mètres d’épaisseur. Les Suisses, les Hollandais s’ingéniaient pour envoyer des secours à ces malheureuses. Vainement en 1749 Frédéric II intercéda pour Anne Soleyrol, prisonnière depuis seize ans ; tout fut inutile. Les victimes de l’intolérance gémissaient toujours dans cette prison. En 1763, Boissy d’Anglas, bien jeune alors, la visita.

« J’ai vu aussi cette tour de Constance, écrivait-il plus tard à ses enfans [38], qui ne peut que vous inspirer un double intérêt, puisque la bisaïeule de votre mère, y ayant été renfermée, étant grosse, comme accusée d’avoir été au prêche, y donna le jour à une fille de laquelle vous descendez. J’avoue que je n’ai rien vu de si propre à inspirer de longs souvenirs. Je n’avais pas encore sept ans. Ma mère m’avait amené chez un de nos parens, qui demeurait à une lieue d’Aigues-Mortes ; elle voulut aller voir les malheureuses victimes d’une religion qui était la nôtre, et elle m’y conduisit avec elle. Il y avait alors plus de vingt-cinq prisonnières. L’une d’elles, amenée dans la tour à l’âge de huit ans, s’y trouvait depuis trente-deux ans. Sa mère y était morte dans ses bras au bout de quelques années de captivité ; elle se nommait Mlle Durand. Elle était sœur d’un ministre du Vivarais arrêté vers 1730 et tué à coups de fusil par les soldats qui le conduisaient, sous le prétexte faux qu’il voulait s’échapper. »

Cet exemple d’enfans enfermés à la tour de Constance n’est pas le seul ; Marie Beraud le fut à l’âge de quatre ans, quoique privée de la vue, en 1723. Sa captivité dura quarante-quatre ans. Le jour de la délivrance approchait. Le prince de Beauvau avait été appelé au commandement du Languedoc. À peine arrivé à Montpellier, il voulut visiter la tour de Constance, C’était le 11 janvier 1767. Le chevalier de Boufflers, son aide-de-camp, l’accompagnait ; il nous a laissé le récit de cette visite, et je croirais faire tort au lecteur, si je le privais de cette page [39].

« Nous entrons dans Aigues-Mortes, et nous allons descendre de cheval au pied de la tour de Constance. Nous trouvons à l’entrée un concierge empressé qui, après nous avoir conduits par des escaliers obscurs et tortueux, nous ouvre à grand bruit une effroyable porte sur laquelle on croyait lire l’inscription du Dante. Les couleurs me manquent pour peindre l’horreur d’un spectacle auquel nos yeux étaient si peu habitués, tableau hideux et touchant à la fois, où le dégoût ajoutait encore à l’intérêt. Nous voyons une grande salle ronde privée d’air et de jour. Quatorze femmes [40] y languissaient dans la misère, l’infection et les larmes. Le commandant eut peine à contenir son émotion, et pour la première fois sans doute ces infortunées aperçurent la compassion sur un visage humain. Je les vois encore à cette apparition subite tomber toutes à la fois à ses pieds, les inonder de pleurs, essayer des paroles, ne trouver que des sanglots, puis, enhardies par nos consolations, raconter toutes ensemble leurs communes douleurs ! Hélas ! tout leur crime était d’avoir été élevées dans la même religion que Henri IV. La plus jeune de ces martyres était âgée de plus de quarante-cinq ans ; elle en avait huit lorsqu’on l’avait arrêtée [41] allant au prêche avec sa mère, et la punition durait encore ! — Vous êtes libres, leur dit d’une voix forte, mais altérée, celui à qui dans un pareil moment j’étais fier d’appartenir ; mais, comme la plupart d’entre elles étaient sans ressources, sans expérience, sans famille peut-être, et que ces pauvres captives, étonnées de la liberté comme des yeux opérés de la cataracte pouvaient l’être du jour, craignaient d’être exposées à un autre genre d’infortune, leur libérateur, ému d’une nouvelle compassion, fit sur-le-champ pourvoir à leurs besoins.

« Dirai-je le reste ? ajoute M. de Boufflers. M. de Beauvau avait obtenu comme une grâce singulière, avant de quitter Versailles, la permission de délivrer trois ou quatre de ces victimes. Il en délivra quatorze, c’est-à-dire toutes, crime énorme selon certaine jurisprudence, et voici le compte qu’il rendit au ministre. La justice et l’humanité parlaient également pour toutes ces infortunées. Je ne me suis pas permis de choisir entre elles, et après leur sortie de la tour je l’ai fait fermer dans l’espoir qu’elle ne s’ouvrirait plus pour une pareille cause. Le ministre, M. de La Vrillière, blâma cette conduite, qu’il traitait d’abus de confiance, et enjoignit à M. de Beauvau de réparer aussitôt le bien qu’il venait de faire, faute de quoi il ne lui répondait pas de la conservation de sa place. La réponse du commandant fut que le roi était le maître de lui ôter le commandement que sa majesté avait bien voulu lui donner, mais non de l’empêcher d’en remplir les devoirs suivant sa conscience et son humanité, et les choses en restèrent là. »

Les portes de la tour de Constance demeurèrent désormais fermées. C’était l’aurore de la révolution ; l’opinion publique réclamait la tolérance, et en 1787, sur un vœu formel émis par l’assemblée des notables, un édit proclama la liberté de conscience, et rendit aux chrétiens réformés les droits civils dont ils avaient été dépouillés.

Cependant le catholicisme était toujours prépondérant à Aigues-Mortes, car en 1674 il n’y avait que de 700 à 800 protestans sur 3 300 âmes. Pendant les persécutions, plusieurs familles avaient émigré, entre autres la famille Sestier, qui se réfugia à Genève. Un des descendans, le docteur Sestier, mort à Paris il y a quelques années, a laissé des ouvrages remarquables. Deux confréries, celle des pénitens gris, datant du XIIIe siècle, et celle des pénitens blancs, fondée en 1623, entretenaient la ferveur religieuse des habitans. C’est à Aigues-Mortes que débuta en 1725 un prédicateur depuis célèbre, véritable apôtre et orateur véhément et populaire, le père Bridaine. Arrivé la veille du mercredi des cendres, il convoque lui-même les habitans à l’église en parcourant la ville une sonnette à la main, et leur fait entendre ces accens indignés sur l’oppression des pauvres par les riches qui devaient plus tard terrifier les nobles et les grands qui l’écoutaient sous les voûtes de Saint-Sulpice. Bridaine, comme Voltaire, comme Rousseau, comme Diderot, comme Beaumarchais, était un des précurseurs de la révolution française.


IV. — les derniers temps et l’avenir d’aigues-mortes.

Revenons au port et aux graus d’Aigues-Mortes. Pendant tout le règne de Louis XIV, ils ne furent pas entretenus. L’étang de la ville se comblait, les débordemens du Vistre et du Vidourle dessalaient les étangs, et les rendaient impropres à la production du sel. Le petit Rhône dans ses crues inondait la plaine, et des amas de sel accumulés autour des salins de Peccais fondaient en quelques jours dans l’eau douce. Les fièvres intermittentes devenaient plus communes et plus graves, l’exportation du sel était de plus en plus difficile, et le rendement de l’impôt sur cette denrée diminuait sensiblement. Cette dernière considération toucha le gouvernement, et un arrêt du conseil, rendu sous le règne de Louis XV le 14 août 1725, ordonna l’ouverture du grau et la construction du canal que nous voyons aujourd’hui. Les travaux marchèrent lentement, furent repris et abandonnés tour à tour. Ce n’est qu’à la suite d’une épidémie terrible due aux émanations marécageuses qu’ils furent terminés en 1745 par les soins de M. Maréchal, directeur des fortifications de la province. La santé publique ne tarda pas à se rétablir, et de nombreux navires remontaient le canal pour s’amarrer dans le port. Sous le premier empire, en 1806, un impôt départemental fut voté sous l’influence d’un préfet qui a laissé dans le Gard les meilleurs souvenirs, M. d’Alphonse, pour améliorer le port d’Aigues-Mortes et ses communications avec la mer ; mais à peine les travaux étaient-ils commencés que l’empire lui-même s’écroulait, et tout fut ajourné. Malgré les souvenirs de saint Louis, la restauration ne fit rien pour Aigues-Mortes. Le gouvernement de Louis-Philippe n’imita pas cette indifférence. Le chenal conduisant à la mer fut rectifié, creusé à la profondeur uniforme de 3 mètres, et la largeur portée à 30 mètres. La canalisation du Vidourle fut achevée en 1833, et le quai du port, détruit par les inondations du Rhône en 1840 et 1841, reconstruit et agrandi en 1845.

Il ne suffisait pas d’améliorer les communications d’Aigues-Mortes avec la mer, il fallait lui ouvrir des débouchés vers l’intérieur. En 1660, le canal du midi, conçu et exécuté par Paul Riquet, joignait la Méditerranée à l’Océan, et se prolongeait à travers les étangs jusqu’à Lunel et Aigues-Mortes. Une communication directe avec le sud-est et le nord-est de la France n’existait pas. Dès l’année 1645, des projets furent élaborés, adoptés, puis abandonnés, et c’est seulement en 1777 que l’on commença le canal d’Aigues-Mortes à Beaucaire. Lorsque la révolution éclata, on avait dépensé 2 500 000 francs, et le canal dépassait Saint-Gilles. Rien ne se fit jusqu’à la fin du siècle ; mais en 1801 le premier consul conclut un traité avec une compagnie qui s’engageait à achever le canal en trois ans. Il en fallut dix, car c’est à la fin de 1811 seulement qu’on ouvrit la belle écluse destinée à recevoir les eaux du Rhône qui alimentent le canal. La longueur est de 50 kilomètres, avec 20 mètres de largeur et 2 mètres de profondeur. Plus tard, les marais situés entre Beaucaire et Saint-Gilles furent desséchés d’après les plans de MM. Bouvier et Surell, ingénieurs des ponts et chaussées. Pour ceux compris entre Saint-Gilles et Aigues-Mortes, l’opération était plus difficile. En effet, le niveau de ces marais n’étant qu’à 40 centimètres au-dessus de celui de la mer, ils étaient souvent envahis par elle, saturés de sel et par suite stérilisés. Il fallait donc les protéger contre l’envahissement des eaux de la mer et les dessaler par des irrigations continues d’eau fluviatile. Ce double but fut atteint par un projet de M. Paulin Talabot, ingénieur des ponts et chaussées, qui, présenté en 1832, fut exécuté par lui en 1835. Un canal appelé du Bourgidou, dérivé du Rhône, près de Silvarcal, communique sous les murs d’Aigues-Mortes avec celui de Beaucaire. M. Talabot fit construire au point de jonction des deux canaux une éclusée disposée de manière à arrêter les eaux de la mer lorsque celles-ci, poussées par les vents de sud-est, pénètrent par le Grau du Roi et remontent jusqu’à Aigues-Mortes. Par cette écluse, les marais étaient mis à l’abri des envahissemens de la mer, et les eaux douces empruntées aux canaux de Beaucaire et du Bourgidou furent amenées par un réseau de rigoles d’arrosement convenablement disposées. Le sol, complétement dessalé, était ensuite mis à sec et livré à la culture.

La population d’Aigues-Mortes a beaucoup varié. À l’époque de la construction des remparts, sous Philippe le Hardi, elle était de près de 10 000 âmes. Pendant les guerres civiles et religieuses, elle diminua progressivement, et sous l’influence des fièvres dues à l’exhalaison des marais elle était tombée en 1774 à 1 600 âmes. Depuis elle s’est accrue, et s’élève actuellement à 3 900 âmes. Jamais l’enceinte circonscrite par les remparts n’a été entièrement remplie : de nombreux jardins séparent les habitations et vers le sud-est un grand espace vide est occupé par les champs labourés. On voit que cette ville n’a pas accompli la destinée que ses fondateurs lui avaient assignée. Au lieu de jouer le rôle d’une place forte de premier ordre, elle n’a jamais été depuis les croisades qu’une ville située en dehors du rayon des opérations militaires et isolée dans les temps modernes du mouvement commercial par suite de l’absence d’une large communication avec la mer et de nombreuses artères se ramifiant dans l’intérieur de la France. Pour l’artiste et l’archéologue, elle aura toujours un immense intérêt, car, outre les admirables remparts, ils y verront encore le clocher de l’église du couvent des cordeliers fondé par saint Louis, la façade de l’église de Notre-Dame des Sablons, où le pieux monarque fit ses dévotions avant de partir pour ses deux croisades. Cette façade occupe maintenant le fond de l’église, car la façade actuelle porte la date de 1711. Dans l’église des pénitens gris, on s’arrête devant un immense retable en bois sculpté dû à Sabatier, artiste du siècle dernier, portant deux bas-reliefs également en bois, dont le style semble dénoter l’œuvre d’artistes allemands de la même époque. Ce retable encadre un beau tableau représentant une descente de croix et attribué à Mignard. Les pénitens blancs montrent au fond de leur église une grande composition religieuse, premier ouvrage de Sigalon, qui devait plus tard devenir célèbre par ses tableaux de la Courtisane, de Locuste essayant ses poisons, et par la copie du Jugement dernier de Michel-Ange ; mais ce qui frappe le plus les voyageurs, c’est la cheminée sculptée datant de la visite de Charles-Quint et située dans une maison précédée d’arcades où sont nés les deux Théaulon, le premier, peintre du siècle dernier, connu par son tableau de l’Heureux Ménage, — l’autre, auteur dramatique en vogue sous la restauration, et dont quelques pièces, entre autres le Père de la débutante, sont restées au répertoire. La grande place d’Aigues-Mortes est ornée d’une statue de saint Louis, œuvre de Pradier, élevée en 1845 aux frais de la ville pour perpétuer le souvenir de son fondateur.

L’exploitation du sel retiré des salines est la plus considérable, on peut même dire l’unique industrie d’Aigues-Mortes. Le transport est long et compliqué. Chargé d’abord sur de grandes barques, le sel parcourt 60 kilomètres de canal pour arriver à Cette, où il est transbordé sur des navires. Si le chenal qui met le port d’Aigues-Mortes en communication avec le Grau du Roi était approfondi à 8 mètres, les plus forts bâtimens pourraient prendre directement leur chargement, amarrés devant les salines riveraines, et le sel de Peccais dans le port de la ville, où il est amené par le canal du Bourgidou. Aujourd’hui des navires de 120 tonneaux peuvent seuls arriver jusqu’au bassin situé sous les remparts. Ils apportent des côtes de la Catalogne du poisson frais et salé, du liége en bouchons, des fruits, des légumes de toute sorte et surtout d’énormes quantités d’oranges provenant des Baléares. L’Italie envoie des pâtes, de l’huile d’olive, du riz, du maïs et des merrains pour la construction des futailles.

Le port d’Aigues-Mortes est destiné par sa position à devenir un port d’exportation pour la houille. Actuellement il est en communication par des voies ferrées avec les bassins houillers de la Grand-Combe, de Bességes et de tous ceux qui seront exploités plus tard dans les Cévennes. Nul autre port n’en est plus rapproché. Le prix de la houille étant surtout réglé par la longueur du parcours sur terre, ce prix serait considérablement abaissé, si ces houilles s’embarquaient à Aigu es-Mortes au lieu d’aller chercher la voie de mer à Cette ou à Marseille [42]. L’économie serait notable, mais, pour la réaliser, il faudrait que des navires d’un fort tirant d’eau pussent remonter le chenal maritime. Malheureusement, dans les hautes sphères gouvernementales où se décident les travaux publics d’un intérêt général, le port d’Aigues-Mortes est pour ainsi dire frappé d’interdit. La vieille légende du retrait de la mer se combinant avec les souvenirs de l’ensablement jadis trop réels des étangs et du port, enfin les effets désastreux de l’inondation du Rhône en 1840, ont laissé une impression défavorable dans l’esprit des directeurs de nos travaux publics ; leur attention s’est toujours portée exclusivement sur le port de Cette. On a oublié qu’Aigues-Mortes était désormais mis à l’abri des inondations du petit Rhône par les chaussées qui le bordent, que les autres branches sont éteintes depuis François Ier, et que les bassins du port communiquent avec la mer par un large chenal rectiligne de six kilomètres. On redoute l’ensablement de ce chenal au Grau du Roi ; mais les eaux du Vidourle canalisé, se jetant dans l’étang du Repausset, débouchent dans ce canal près de la mer, et entraînent les sables amenés par le flot qui pourraient l’obstruer. Il y a plus, les limons du Rhône, entraînés par le courant littoral, ne pénètrent pas dans la concavité du golfe d’Aigues-Mortes, comme nous l’avons fait voir ; ils vont directement se jeter sur la côte de Perols et de Palavas, près de Montpellier. M. Ch. Lentheric [43], ingénieur chargé des travaux maritimes d’Aigues-Mortes, s’est assuré, par des sondages répétés fréquemment de 1864 à 1869, que, jusqu’à 200 mètres en face de l’entrée du Grau du Roi, les profondeurs ne changent pas. Après les plus violentes tempêtes du sud-est, si le sable apporté diminue la profondeur de quelques décimètres, ce sable ne reste pas en place et est de nouveau entraîné au large. Ces limons, qui n’entrent pas dans le golfe d’Aigues-Mortes, vont obstruer les graus de Perols, de Palavas, et les passes du port de Cette, comme l’a constaté M. Salva, ingénieur de ce dernier port. Pour maintenir dans ces deux passes une profondeur de 5 à 6 mètres, de nombreuses dragues enlèvent annuellement plus de 100 000 mètres cubes de sable.

Les ports ne sont pas uniquement destinés à servir directement les intérêts du commerce ; ils le favorisent encore indirectement en offrant des points de refuge aux navires assaillis par le mauvais temps. Or sur toute la côte du Languedoc il n’y a qu’un seul port de refuge, celui de Cette. C’est le sud-est qui est le vent des tempêtes dans la Méditerranée. Soulevant les vagues depuis les côtes d’Italie et de Sicile, il pousse les navires vers celles de France. Ceux qui n’ont pas pu relâcher à Port-Vendres, abrité par le Cap-Creux, et qui manquent l’entrée difficile du port de Cette, sont affalés inévitablement sur la côte du Languedoc et forcés de s’échouer volontairement sur le sable du cordon littoral. Tous les hivers, on signale des sinistres de ce genre. Heureusement, grâce à la nature du terrain et à l’empressement des gardes-côtes et des habitans, tout se borne à un échouage suivi quelquefois de la perte du navire, mais dans lequel la vie des marins est rarement compromise. Pendant ces tempêtes, la mer est relativement calme dans le golfe d’Aigues-Mortes, protégé au sud-est par la pointe de l’Espiguette. Le phare du même nom et les deux lanternes qui signalent l’entrée du Grau du Roi éclairent le navigateur. Il suffirait donc que les deux musoirs fussent prolongés par des jetées de 200 mètres de longueur pour que les navires puissent se mettre à couvert et attendre que le vent soit calmé. On a si bien senti la nécessité d’un port de refuge qu’il a été question depuis longtemps d’en établir un à l’abri de l’îlot basaltique qui porte le fort de Brescou, près d’Agde, à l’embouchure de l’Hérault. Le golfe d’Aigues-Mortes rendrait les mêmes services sans nécessiter des dépenses et des travaux d’art aussi considérables. Un avant-port serait suffisant. Si ces projets s’exécutent un jour, la ville de saint Louis, édifiée pour des guerres, expression de la ferveur religieuse du moyen âge, deviendra le centre et l’instrument de ces échanges de produits qui lient les nations les unes aux autres en confondant leurs intérêts. Ces échanges peuvent seuls diminuer les chances de retour de ces luttes armées, résultat fatal des instincts inférieurs de l’humanité, la force brutale mise au service de la ruse et de la convoitise. La guerre nous révèle la nature bestiale de l’homme, la paix éveille et favorise le développement de toutes les nobles qualités acquises grâce à la perfectibilité indéfinie et aux progrès de la civilisation générale des peuples âryens.


Charles Martins.
  1. Voyez la feuille d’Arles, n° 234 de la carte de l’état-major, ou la Carte géologique du Gard, par M. Émilien Dumas (1850).
  2. Mémoire sur l’amélioration des embouchures du Rhône, 1847, p. 17.
  3. 17 millions pour le grand Rhône et 4 millions pour le petit.
  4. Aperçu historique sur les embouchures du Rhône, 1867.
  5. Voyez Desjardins, pl. XIII, fig. 1, 2 et 3.
  6. Voyez les Fosses Marianes et le canal de Saint-Louis, par J. Gilles, 1869.
  7. Nom dérivé, suivant M. Topin, du nom du premier fonctionnaire qui perçut le droit de péage établi dans cette tour à la fin du XVe siècle.
  8. Voyez la feuille de Montpellier de la carte de l’état-major.
  9. Mémoires de l’histoire de Languedoc, 1633.
  10. Histoire du Languedoc avec l’état des provinces voisines, 1648.
  11. « Civitas aquarum mortuarum quæ fuit ædificata tempore regis Sti Ludovici quia tune erat ibi maris portus ; distat nunc pelagus ab eadem civitate miliario et amplius tractuque temporis ampliori spatio distabit. » T. VI, col. 432. — Édition de 1739.
  12. Bulletin de la Société de géographie du 20 janvier 1831.
  13. Notes d’un voyage dans le midi de la France, p. 351.
  14. Histoire de saint Louis, t. II, p. 528.
  15. Leçons de géologie pratique, t. Ier, p. 384.
  16. Le Littoral d’Aigues-Mortes au treizième et au quatorzième siècle, Nîmes 1870.
  17. Tamarix gallica.
  18. Pancralium maritimum.
  19. D’après les observations du professeur Betocchi, la crue du Tibre a atteint 17 mètres 22 centimètres le 29 décembre 1870 à l’échelle hydrométrique de la Ripetta, à Rome.
  20. Sulle scoperte archeologiche della citta e provincia di Roma nelli anni 1871-1872, p. 88.
  21. Voyez la carte III de M. Desjardins et la Pianta della campagna romana pubblicata nell’anno 1862, da Luigi Piale.
  22. Tome VI, col. 471.
  23. Le Littoral d’Aigues-Mortes au treizième et au quatorzième siècle, p. 48.
  24. Gariel, Idée générale de la ville de Montpellier, 1665.
  25. De Villeneuve-Trans, Histoire de saint Louis, t. II, p. 125.
  26. Histoire de France, t. II, p. 547.
  27. Archéologie navale, t. II, mémoire 7.
  28. Voyez Viollet-Le-Duc, Dictionnaire d’architecture, t. Ier, p. 358, et t. VI, p. 122.
  29. Voyez G. Rey, Étude des monumens de l’architecture militaire des croisés en Syrie et dans l’île de Chypre, 1871.
  30. Viollet-Le-Duc, t. VI, p. 196.
  31. Giraud de Prangey, Essai sur l’architecture des Arabes en Espagne, en Sicile et en Barbarie, pl. 2 et 11.
  32. A. Germain, Histoire du commerce de Montpellier, t. Ier, p. 52.
  33. Registre des délibérations de la commune, délibération du 8 décembre 1403.
  34. Bourguignon salé,
    L’épée au côté,
    La barbe au mouton,
    Saute, Bourguignon !
  35. Voyez Ch. Lenthoric, le littoral d’Aigues-Mortes, avec une carte représentant le trajet de saint Louis et celui de Charles-Quint.
  36. Dom Vaissette, Histoire générais du Languedoc, t. V. — Preuves, p. 126.
  37. Lettres instructives et historiques sur la divinité de Jésus-Christ, sur la vérité de l’église catholique et sur ce qui s’est passé en Languedoc à la révocation de l’édit de Nantes, Dijon 1709.
  38. Boissy d’Anglas, Essai sur la vie, les écrits et les opinions de M. de Malesherbes, t. Ier, note 5.
  39. Éloge du maréchal prince de Beauvau, prononcé à l’Académie française en 1805.
  40. Onze étaient mortes depuis quatre ans, date de la visite de Boissy d’Anglas.
  41. C’était Marie Durand.
  42. Ch. Lentheric, le Port d’Aigues-Mortes et les houilles du Gard, Nîmes 1866.
  43. Mémoire sur les conditions nautiques du golfe et du mouillage d’Aigues-Mortes, 1872.