Ouvrir le menu principal

Une Civilisation retrouvée - les Hétéens, leur écriture et leur art

Une Civilisation retrouvée - les Hétéens, leur écriture et leur art
Revue des Deux Mondes3e période, tome 76 (p. 303-342).

I. A. H. Sayee, the Monuments of the Hittites (Transactions of the Society of biblical archœology, t. VII). — II. W. Wright, the Empire of the Hittites, with decipherment of Hittite inscriptions, by prof. A. H. Sayce, 1 vol. in-8°, 2e édition, 1886.


Il est telle planète très lointaine dont l’existence a été affirmée par la science contemporaine bien avant que le télescope l’eût signalée dans ces espaces célestes qu’il fouille sans relâche ; certaines irrégularités apparentes du système solaire ne s’expliquaient, le calcul l’avait prouvé, que par la présence, sur un point donné, d’un corps dont la masse attirât et déplaçât les astres voisins. La critique historique aurait pu, ce semble, découvrir par un raisonnement analogue le rôle que les Hétéens ont joué pendant sept ou huit siècles ; elle aurait pu en deviner l’importance, bien avant que les documens égyptiens et assyriens vinssent témoigner des luttes si longues et si acharnées que ce peuple a soutenues contre les conquérans thébains et ninivites.

En effet, tant que l’on ignorait l’existence de cette nation, il y avait dans l’histoire de l’Asie antérieure bien des phénomènes dont il était difficile de se rendre compte. Avec ce que nous savions, par les traditions recueillies dans la Bible, du morcellement et de la faiblesse des tribus qui occupaient la terre de Chanaan vers le temps de l’invasion hébraïque, on avait peine à comprendre que l’Egypte, au moment même du plus brillant essor de sa puissance militaire, eût si rarement atteint l’Euphrate et si péniblement gardé la Syrie, où la conquête était toujours à recommencer ; on aurait dû s’étonner que, plus tard, les formidables armées assyriennes eussent eu besoin de tant d’efforts et de campagnes pour atteindre la Méditerranée. La résistance que pouvait opposer le royaume de Damas, si mal défendu par la nature, ne paraissait pas justifier la nécessité d’expéditions si souvent renouvelées.

D’autre part, on trouve dans la Syrie septentrionale et dans toute la zone centrale de l’Asie-Mineure, jusqu’aux rivages de la mer d’Ionie, les monumens d’un art qui, tout en ayant certains rapports avec celui de la Mésopotamie, s’en distingue pourtant par des traits qui lui sont particuliers ; sur ces monumens sont gravés des textes où l’on reconnaît une écriture idéographique qui n’est ni celle de l’Egypte ni celle de la Chaldée. Ce système de signes semble avoir été en usage dans toute la région qui s’étend de la rive gauche et du cours moyen de l’Euphrate aux embouchures de l’Hermos et du Méandre ; il y a lieu de croire que l’emploi s’en est perpétué, à l’est et à l’ouest du Taurus, jusqu’au jour où l’alphabet phénicien l’a fait tomber en désuétude. Les faits étaient patens ; chaque exploration scientifique en apportait de nouveaux, qui s’accordaient avec ceux que l’on connaissait déjà ; comment n’a-t-on pas été conduit beaucoup plus tôt à proclamer qu’ils ne comportaient qu’une explication, un grand rôle joué dans l’Asie antérieure par un de ces peuples dont l’influence, fondée sur la supériorité de leur civilisation, s’étend au-delà de leurs frontières et sert la cause du progrès ?

L’histoire ancienne n’a pas en son Le Verrier. Il a fallu s’y reprendre à plusieurs fois pour arriver à dégager cette inconnue, comme disent les mathématiciens. Au lendemain d’un voyage en Asie-Mineure qui nous avait fait parcourir la région où ces monumens sont le mieux conservés, nous avons été le premier à poser la question. Il y a seize ans, nous dressions la liste des sculptures rupestres de l’Asie-Mineure ; nous en faisions ressortir les caractères communs, et nous en venions ainsi à définir les traits d’un art propre à la péninsule, d’un art dont aucun des ouvrages ne portait la moindre trace de l’action du génie grec [1]. Ces traits étaient, dès lors, déterminés avec assez de précision pour que l’archéologue dût reconnaître, dans ces monumens, l’œuvre d’artistes qui s’étaient formés à l’école de la Chaldée, non sans avoir eu aussi quelques rapports avec l’Egypte. Nous avons constaté ces ressemblances et indiqué cette filiation ; mais ce qui nous échappait, c’était l’intermédiaire par lequel les tribus établies sur le plateau cappadocien avaient été mises en relation avec les grands empires orientaux. Loin de dépasser le Taurus, les armées égyptiennes n’en ont jamais atteint les pentes méridionales. Quant à l’Assyrie, il vint un moment où elle fit sentir son ascendant jusqu’à Sardes ; les rois de Lydie se déclarèrent ses vassaux ; mais ce fut seulement au VIIe siècle que les Sargonides, maîtres de toute la vallée supérieure de l’Euphrate, se trouvèrent avoir ainsi tourné l’obstacle du Taurus. Alors sans doute ils dominaient toutes ces hautes plaines qu’embrassent les trois mers. Serait-ce vers ce temps que les types et les procédés de l’art ninivite auraient été répandus, par le commerce encore plus que par les armes, dans toute cette énorme presqu’île sur laquelle avait fini par s’étendre l’ombre de la puissance assyrienne ? On serait, au premier abord, tenté de le penser ; mais un plus mûr examen démontre l’invraisemblance de cette hypothèse. Les monumens qui nous préoccupent sont très nombreux ; ils se rencontrent dans des cantons très éloignés les uns des autres ; quoiqu’ils procèdent tous d’une même inspiration, on remarque entre eux des différences assez sensibles ; on a donc peine à croire qu’ils datent tous d’une même période qui n’a guère en que la durée de deux ou trois générations ; moins de cinquante ans après l’hommage rendu par Gygès à Assourbanipal, tous les sujets de l’Assyrie reprenaient leur indépendance et commençaient à menacer Ninive, dont les jours étaient comptés.

Voici qui est encore plus décisif. On a la preuve que l’alphabet inventé par la Phénicie avait pénétré jusque dans le cœur de la péninsule bien avant le règne d’Assourbanipal. Sur ces façades taillées dans le roc, que Leake a découvertes près des sources du Sangarios, on lit, écrits en lettres toutes pareilles aux plus anciennes lettres grecques, les noms des vieux princes phrygiens Gordios et Midas, accompagnés de leur titre royal ; et c’est vers le IXe ou le VIIIe siècle que le royaume de Phrygie avait atteint cette prospérité dont témoignent les souvenirs qu’il a laissés dans la tradition hellénique. Au VIIe siècle, le dernier de ses souverains succombait sous les coups des Scythes, et les Mermnades lydiens poussaient leurs conquêtes jusqu’à la rive gauche de l’Halys ; mais le peuple lydien, qui entretenait dès lors des relations constantes avec les Grecs de la côte, avait certainement, lui aussi, une écriture alphabétique. Or, parmi les monumens sur lesquels nous appelions l’attention, il en était que n’accompagnait aucune inscription ; sur d’autres on apercevait des signes que l’on avait d’abord pris pour des hiéroglyphes égyptiens ; en y regardant de plus près, on avait dû renoncer à en chercher l’explication sur les bords du Nil ; mais on avait dû y reconnaître les restes d’une écriture idéographique analogue à celle de l’Egypte, et l’on sentait que cette écriture avait dû cesser d’être employée dans cette région, lorsque s’y étaient répandus les alphabets dérivés de l’alphabet phénicien. Voulait-on hasarder une conjecture sur l’origine et sur l’âge de ces sculptures et des légendes qui y étaient jointes, on se trouvait donc reporté vers une époque beaucoup plus reculée que ce siècle d’Assourbanipal et de Gygès, qui déjà touche à ce que l’on peut appeler la période moderne de l’histoire ancienne ; et l’on en revenait toujours, sans même entrevoir la solution désirée, à se demander quel était ce peuple mystérieux qui, bien avant que fleurissent les dynasties phrygienne et lydienne, avait été sculpter son image sur les rocs de la péninsule, en vue de la Mer-Egée, et y graver l’expression de ses pensées, peut-être même son nom, ce nom qui se dérobait à toutes nos recherches. Depuis quelques années, une vive lumière a été projetée dans ces ténèbres, grâce à des découvertes qui se sont succédé rapidement et dont l’histoire même présente quelque intérêt [2].


I

En 1812, le célèbre voyageur Burckhardt, qui se préparait à visiter La Mecque sous le costume du pèlerin musulman, passa par la ville de Hamath, sur l’Oronte ; il y vit, dans l’un des bazars, une pierre couverte de figures et de signes divers, où il signala des hiéroglyphes, mais des hiéroglyphes différens de ceux de l’Egypte [3]. La relation de Burckhardt eut un très grand succès, et, cependant, parmi ses successeurs, aucun n’essaya de retrouver le monument ; en 1868, on lisait encore dans les meilleurs Guides « qu’il n’y avait pas d’antiquités à Hamath [4]. »

Ce fut seulement en 1870 que deux Américains, M. J. Augustus Johnson, alors consul-général des États-Unis à Damas, et un missionnaire protestant, M. S. Jessup, entendirent parler, à Hamath, non-seulement de la pierre qu’avait vue Burckhardt, mais encore de plusieurs autres inscriptions du même genre. Ils tentèrent d’en prendre des estampages ; mais la foule s’amassa, menaçante, autour des étrangers, qui durent décamper au plus vite. Le consul s’entendit avec un barbouilleur arabe qu’il appelle, peut-être un peu pompeusement, un peintre indigène ; celui-ci s’appliqua de son mieux à dessiner des fac-similés de tous ces textes, qu’il expédia à Damas, et en 1871, M. Johnson publiait la copie d’une de ces inscriptions, copie très imparfaite, mais qui n’en excita pas moins une vive curiosité [5].

Dès l’année suivante, la puissante société anglaise qui est connue sous le nom de Palestine Exploration Fund envoyait à Hamath un des hommes qui connaissaient le mieux ce pays et ses habitans, Drake, l’auteur du curieux livre intitulé : la Syrie inexplorée [6]. Drake réussit à photographier et à estamper le plus important de ces textes ; mais le bruit s’en répandit en ville, et, devant l’émeute qui grondait, il dut renoncer à en faire autant pour les autres pierres. Le capitaine Burton, alors consul d’Angleterre à Damas, fit une nouvelle tentative ; il réussit à voir tous les monumens et à en relever avec précision la place et les dimensions ; mais il fut obligé de s’en tenir à des calques faits par un chrétien de cette ville et, en les publiant dans la Syrie inexplorée, il avertissait que, par endroits, la fantaisie du copiste s’était donné libre carrière. Burton avait voulu acheter une des pierres ; on lui en avait demandé 2,000 francs. Il ne s’était pas décidé ; quelque temps après, à de nouvelles offres, les propriétaires répondaient en annonçant des prétentions encore plus exagérées. La spéculation s’en mêlait ; des brocanteurs levantins se portaient acquéreurs avec l’idée de revendre ensuite aux musées de l’Europe. On pouvait craindre que les convoitises ainsi éveillées et surexcitées ne fussent fatales à ces monumens que les siècles avaient épargnés. Ne venait-on pas de voir, à l’autre bout de la Syrie, les Arabes du pays de Moab briser, en se la disputant, la fameuse stèle de Mésa ? Peut-être encore quelques violens prendraient-ils le parti de marteler ces pierres maudites, de les réduire en poussière ; ne serait-ce pas le meilleur moyen de désappointer les Frenghis, ces infidèles que Dieu confonde I C’est ce qui est arrivé à Alep ; en 1872, Drake et Smith y avaient copié une belle inscription du même type, gravée sur une dalle de basalte ; l’année suivante, au moment où l’on s’occupait de tout disposer pour en obtenir un moulage, on apprit que la pierre n’existait plus ; elle avait été détruite par les musulmans.

Il y avait tout lieu de redouter, à Hamath, quelque accident de ce genre ; l’opinion y était très opposée à toute mesure qui aurait livré aux étrangers les pierres en question. Depuis qu’on les voyait si étudiées et si convoitées, on avait fini par les regarder comme des espèces de talismans ; peut-être les signes bizarres dont elles étaient couvertes indiquaient-ils où se trouvaient des trésors qu’il ne fallait pas abandonner à ces mécréans. Alors se présenta une occasion que sut mettre à profit M. Wright, l’auteur du livre dont nous avons inscrit le titre en tête de cette étude. La Sublime-Porte, en 1872, avait été saisie d’un de ces accès de zèle qui la prennent, parfois, aux changemens de saison ; elle voulait des réformes ; après avoir longtemps cherché, elle avait trouvé, dans son haut personnel, un honnête homme, Subhi-Pacha, et l’avait nommé vali ou gouverneur-général de la Syrie. Subhi s’était mis à l’œuvre avec conscience. Il ne se contentait pas de réparer les injustices dont les victimes réussissaient, non sans peine, à porter jusqu’à lui leurs doléances ; il résolut de parcourir sa province pour aller au-devant des plaintes et pour corriger sur place les abus. M. Wright, de la Société anglaise des missions, habitait alors Damas ; le pacha l’invita, ainsi que le consul-général, M. W. Kirby Green, à être d’une tournée dont Hamath serait la principale étape. L’invitation fut acceptée avec empressement. M. Wright avait son idée. Ce fut à Homs qu’il rejoignit la cavalcade du vali. Nous lui laissons la parole pour raconter son exploit.

« Le lendemain, nous partîmes pour Hamath avec une suite très nombreuse. De toutes parts étaient accourus, avec leurs sujets, des chefs de tribu qui avaient tenu à présenter leurs hommages au pacha. On voyait galoper à travers la plaine des fils de princes ruinés, dont beaucoup ne possédaient plus, pour toute fortune, qu’un cheval de sang, une veste richement brodée et de belles armes ; ils exécutaient des voltes hardies ; ils jetaient en l’air leurs lances et les rattrapaient au vol ; ils faisaient preuve d’une merveilleuse habileté dans le maniement de leurs montures. Les otages bédouins arrachés au désert, les ulémas en longues robes et aux blancs turbans, les derviches coiffés de leurs bonnets en pain de sucre formaient un cortège qui, sur dix de front, avait une longueur de plus d’un mille.

« Le 25 novembre 1872, nous arrivâmes à Hamath. Pendant la journée, le gouverneur nous avait consultés, M. Green et moi, sur ses projets pour l’amélioration du sort de ses administrés. Nous restâmes enfermés avec lui jusqu’à une heure avancée de la soirée, et, au cours de la conversation, je lui demandai de m’aidera prendre enfin des copies authentiques de toutes les inscriptions ; il me promit son concours le plus entier.

« Le lendemain, de très bon matin, M. Green et moi, nous courions la ville, à la recherche des textes. Les livres où était indiquée la place de chacune des pierres ne nous étaient pas encore arrivés à Damas ; nous n’avions donc pu profiter des renseignemens que nos prédécesseurs avaient recueillis ; aussi notre embarras fut-il grand ; tous ceux à qui nous nous adressions juraient avec l’accent le plus convaincu qu’il n’y avait point, à Hamath, une seule pierre qui répondit à la description que nous leur en donnions. Découvrir nous-mêmes les monumens, il n’y fallait pas songer, dans une ville de sept à huit mille maisons, toute en ruelles étroites et tortueuses. Nous n’avions qu’une chance, tomber sur quelqu’un qui n’aurait pas été prévenu, qui ne serait pas engagé dans cette conspiration du silence. Nous arrêtâmes donc tous les passans et nous eûmes la chance de poser la question à un certain Suliman-el-Kallâs ; une des inscriptions était justement engagée dans le mur de son habitation ; flairant un cadeau, il nous conduisit chez lui. Le secret était trahi, il fut ensuite aisé de trouver les trois autres pierres, dont l’une portes des caractères sur deux de ses faces, ce qui donne en tout, pour Hamath, cinq textes différens.

« Subhi-Pacha était d’origine grecque ; il avait cette curiosité, ce goût de la science qui caractérisent la race à laquelle il appartenait par le sang. C’était le Turc le plus instruit que j’aie jamais connu ; il avait formé une collection de monnaies et d’autres objets antiques dont la plus grande partie a depuis été vendue à Londres ; plusieurs voyageurs érudits avaient visité son cabinet ; il était en relations avec un certain nombre de savans de l’Europe. Je n’eus donc pas de peine à lui faire comprendre l’importance de ces monumens et le parti que l’histoire devait en tirer. Il se hâta d’envoyer un télégramme au sultan, par lequel il le priait d’accepter pour le musée impérial ottoman les inscriptions de Hamath. En attendant la réponse, il s’occupa de faire transporter au sérail, ou palais du gouverneur, tous les blocs que nous lui avions désignés ; là nous pourrions les estamper plus à notre aise que dans la rue. On était furieux, en ville, de la découverte que nous avions faite ; en traversant le bazar dans l’après-midi pour nous rendre aux bains avec le pacha, nous entendîmes sur notre passage plus d’un cri de colère que la crainte même n’étouffait qu’à demi, plus d’une apostrophe injurieuse et d’une menace murmurée entre les dents. On commençait à avoir vent des intentions du gouverneur ; des conciliabules se tenaient ; on disait tout haut que quand le pacha enverrait prendre les pierres, il n’en trouverait plus que les débris.

« Une catastrophe était imminente ; il fallait la prévenir. M. Green et moi, nous nous hâtâmes de nous rendre chez ceux des habitans de Hamath qui étaient détenteurs des inscriptions ; nous leur déclarâmes, sur la parole d’un consul anglais, que Subhi ne ressemblait pas aux autres pachas, qu’il paierait les pierres ce qu’elles valaient et plus qu’elles ne valaient, qu’il les paierait comptant. D’ailleurs, ajoutions-nous, quiconque toucherait maintenant aux inscriptions, devenues la propriété du souverain, s’exposerait aux châtimens les plus graves. C’est ainsi que nous faisions vibrer à la fois toutes les cordes ; peut-être la peur arrêterait-elle ceux que ne toucherait pas assez l’espoir de la récompense promise.

« Nous croyions avoir au moins gagné ainsi quelques heures ; pour plus de sûreté nous fîmes intervenir le gouverneur. Nous lui exposâmes la situation ; aussitôt il chargea le pacha militaire qui l’accompagnait de veiller sur les inscriptions ; celui-ci envoya quelques soldats monter la garde auprès de chacune des pierres ; mais si la foule s’était soulevée, ces quelques hommes auraient-ils tenu bon contre l’émeute, à laquelle ne manquerait pas de se joindre la force publique locale, les gardiens du bazar ? La nuit se passa pour nous dans l’inquiétude et sans sommeil ; mais avec quelle joie nous apprîmes, le matin, qu’elle avait été tranquille, qu’aucun attentat n’avait été commis ni même tenté !

« Il ne fallait pas laisser les mutins se rassurer et se concerter. Dès les premières heures du jour, le vali manda les propriétaires au palais ; il leur compta des sommes qui varièrent de 3 à 15 napoléons. Aussitôt après, commença l’opération de l’enlèvement et du transport des pierres ; elle fut effectuée par toute une armée, par des centaines d’hommes qui criaient en travaillant ; ce fut dans la ville, jusqu’au coucher du soleil, un bruit assourdissant. Deux des blocs étaient engagés dans la muraille d’une maison habitée ; un d’eux était si gros que, pour le déposer et le conduire jusqu’au sérail, il fallut cinquante hommes et quatre bœufs. Au moment où, du haut des minarets, les muezzins appelaient les fidèles à la prière du soir, la dernière pierre, à notre grande joie, arrivait au port.

« Le déplacement de ces mystérieuses reliques du passé fit à Hamath une sensation profonde. Si les chrétiens indigènes se sentaient un peu rassurés en voyant un consul et un missionnaire anglais, hôtes du pacha, l’accompagner aux bains et dans les mosquées, ce spectacle était odieux au fanatisme musulman ; à plus forte raison, s’indignait-on que des maisons fussent démolies, que la ville fût bouleversée pour satisfaire la vaine curiosité de ces ghiaours. Le ciel même semblait se mettre de la partie et condamner ces nouveautés. La nuit qui suivit le coup d’état de Subhi, il y eut une pluie d’étoiles filantes ; tous ces traits de feu qui sillonnaient l’espace, n’étaient-ce point des marques de la colère divine, des avertissemens adressés à la lâche cité qui s’était laissé dépouiller de ses pierres sacrées ? On citait de vieilles prophéties qui s’accordaient avec ces présages et en fixaient le sens. Les yeux attachés au firmament, on s’échauffait en commentant tous ces signes de la volonté d’en haut ; on invoquait, à grands cris, les noms de Mahomet et d’Allah. Le matin, une députation de personnages influons » de prétendus descendans du prophète et de hadjis coiffés de turbans verts et blancs, vint trouver le pacha pour lui signaler ces présages menaçans et pour réclamer la restitution des pierres.

« Le gouverneur fit asseoir sur les divans toute l’ambassade ; il commanda le café et les pipes ; puis, avec une patience que nous admirions, il écouta tous les orateurs, dont plusieurs parlèrent très longuement et très vivement. Quand le dernier des députés eut terminé, le vali, au milieu du silence général, continua pendant quelque temps à caresser sa barbe. Puis, du ton le plus sérieux, il demanda s’il y avait eu quelqu’un de blessé par cette chute d’étoiles. On répondit que non. « Ah ! s’écria Subi d’un air radieux, d’une voix joyeuse et si sonore qu’elle alla jusqu’aux oreilles des gardes placés derrière la porte, s’il en est ainsi, les présages étaient bons ! Ce qu’ils indiquaient, c’est qu’Allah approuve hautement ce qui s’est passé, qu’il vous sait gré de la preuve d’attachement que vous avez donnée à votre calife bien-aimé, le père des fidèles, en lui faisant cadeau de ces pierres si précieuses ! » Les graves personnages se levèrent, rassurés ou paraissant l’être. L’un après l’autre, les députés baisèrent la main du vali et se retirèrent.

« Nous avions notre lièvre ; il s’agissait de le cuire. Nous ne savions pas ce qu’il adviendrait des pierres. Plus d’un monument, qui, de Cypre ou d’ailleurs, est parti pour le musée de Constantinople, n’est jamais arrivé à destination ; il s’est égaré en chemin. De simples copies ne suffisaient pas ; on aurait toujours pu nous accuser d’avoir cru voir sur la pierre ce qui n’y était pas. Il n’y avait pas de photographe à Hamath et nous n’avions pas apporté d’appareil ; d’ailleurs, de toute manière, un moulage vaudrait encore mieux qu’un cliché. Je demandai du plâtre de Paris ; on n’en put trouver dans la ville, mais on finit par me parler de carrières de gypse, qui n’étaient pas très éloignées. Je fis partir pour l’endroit indiqué deux hommes de confiance.

« En attendant leur retour, je m’occupai à nettoyer les inscriptions. La mousse et la poussière des siècles avaient, par endroits, bouché les creux qui séparent les caractères en relief. Ailleurs, ces pierres ayant été remployées dans des constructions, du mortier avait été appliqué sur une partie de leur surface, et, avec le temps, il était devenu presque aussi dur que le basalte même. Il fallait tenir le champ toujours mouillé, puis tantôt gratter avec de petits morceaux de bois taillés en pointe, et tantôt frotter avec la brosse. Ce travail me prit deux jours entiers. J’achevais ma besogne quand mes hommes revinrent. Ils rapportaient de la pierre à plâtre, toute une charge de chameau ; il restait à la calciner et à la réduire en poudre ; nous n’eûmes pas de cesse que ces opérations ne fussent terminées. C’était en vain que le pacha, avec une obligeante insistance, nous proposait d’aller tirer la bécasse, chasser le sanglier ou attendre à l’affût la gazelle et l’outarde ; nous ne bougeâmes pas, M. Green et moi, avant d’avoir deux suites complètes d’excellens moulages en plâtre. Aussitôt que ceux-ci furent secs, nous les envoyâmes, par exprès, à Damas. De là, l’une des séries fut expédiée au gouvernement anglais, par le consul, pour être placée au Musée britannique ; à la demande de M. Tyrwhitt Drake, je fis cadeau de l’autre au Palestine Exploration Fund. Notre but était atteint ; quoi qu’il arrivât désormais, les savans de l’Europe avaient entre les mains des fac-similés qui valaient les originaux [7]. »

L’inscription du même genre, que l’on avait signalée à Alep, n’eut pas la même chance ; elle fut anéantie, comme nous l’avons raconté, en 1873. Au moins les médiocres copies que l’on en possédait suffisaient-elles à prouver que ce n’était pas seulement à Hamath qu’il fallait chercher les monumens de cette écriture [8]. Bientôt après, on les retrouvait plus à l’est, sur la frontière même de la Mésopotamie. En 1874 et 1875, M. Skene, consul de la Grande-Bretagne à Alep, visitait des ruines situées sur la rive droite de l’Euphrate, à six heures de marche en aval du village de Biredjik, qui figure sur les cartes. Ces ruines avaient été vues et décrites par Maundrell et Pococke ; plus récemment, d’autres voyageurs les avaient aperçues, mais on n’avait pas deviné ce que cachait le nom sous lequel les désignent les Arabes, celui de kalaat Djerablus, ou « forteresse de Djerablus. » Djerablus est, vraisemblablement, une corruption du grec Hiérapolis, la ville sainte, qui eut, à l’époque romaine, un des temples d’Astarté les plus célèbres et les plus fréquentés de la Syrie ; Lucien en a laissé une intéressante description dans son Traité de la déesse syrienne. Hiérapolis avait succédé à une ville plus ancienne ; c’est ce que prouvèrent à M. Skene des fragmens qu’on lui montra parmi les restes de la vieille citadelle, qui domine encore de plus de trente mètres le cours du fleuve. Il y avait là des dalles et des fûts de basalte où l’on apercevait, à côté de sculptures qui rappelaient celles de l’Assyrie, des inscriptions du même type que celles d’Hamath. M. Skene émit l’idée que ce devait être là le site de Gargamich, ville souvent mentionnée dans les textes égyptiens et assyriens comme une place forte de première importance, qui commandait le cours moyen de l’Euphrate, et son opinion fut partagée par George Smith. Dans son troisième et dernier voyage, quelques semaines avant l’accès de fièvre dont il mourut à Alep, Smith était allé à Djerablus, d’où il avait écrit en Angleterre pour signaler l’intérêt que présenteraient des fouilles faites sur cet emplacement. Les trustees du Musée s’empressèrent de solliciter un firman à Constantinople et firent les fonds. Smith n’était plus ; M. Skene avait quitté Alep. Ce fut son successeur, M. Henderson, qui conduisit les travaux, et, pendant le cours des années suivantes, un certain nombre de monumens sortirent des tranchées de Djerablus et parvinrent au Musée britannique, où je les ai vus en 1880 [9]. Quelques-uns, plus lourds ou moins intéressans, sont restés sur les lieux.

Au moment même où s’exécutaient ces fouilles de Djerablus, un autre voyageur anglais, M. Davis, appelait l’attention sur un bas-relief colossal, taillé dans le roc, dont il publiait un dessin, en 1876, dans les Transactions de la Société d’archéologie biblique. On y distinguait, à côté des deux personnages, du dieu et du roi ou du prêtre qui l’adore, des inscriptions où se retrouvaient plusieurs des signes que l’on connaissait par les pierres de Hamath, d’Alep et de Djerablus. Or, ce monument ne provenait plus, comme les précédens, de la Syrie septentrionale ; il avait été découvert en pleine Asie-Mineure, près du village d’Ibriz, dans l’ancienne Lycaonie, non loin du Kulek Boghaz, le défilé que les anciens appelaient les Portes Ciliciennes. Force était donc d’admettre que faire de cette écriture, si l’on peut ainsi parler, était bien plus étendue qu’on ne l’avait soupçonné tout d’abord ; de nouvelles observations vinrent forcer à l’agrandir encore. Avec la sculpture rupestre d’Ibriz, elle dépassait déjà le Taurus ; elle s’élargit bientôt et se prolongea, non-seulement sur tout le plateau central, mais même jusqu’à l’embouchure des fleuves qui se déversent dans la mer Egée. Pour s’en convaincre, on n’eut qu’à regarder de plus près, à la lumière des découvertes nouvelles, des monumens déjà connus, ceux de Boghaz-Keui et d’Euiuk, dans le district montagneux que les anciens appelaient la Ptérie, sur la rive droite de l’Halys, ceux du guerrier de Nymphi ou pseudo-Sésostris et de la prétendue Niobé, dans les environs de Smyrne. Partout là, auprès des étranges et massives figures ciselées sur la face du rocher, on releva des caractères qui appartenaient au système de notation idéographique dont les premiers échantillons avaient été recueillis à Hamath.

Ces signes n’avaient, d’ailleurs, pas été employés seulement dans les textes monumentaux, attachés au flanc de la montagne ou aux lourdes assises des palais et des temples ; ils se sont faits plus petits et plus cursifs, pour jouer leur rôle dans les transactions politiques et commerciales, gravés sur ces cachets en pierre dure dont les empreintes sont répandues un peu partout. C’est ainsi qu’on les a signalés sur quelques-uns de ces sceaux en argile cuite que M. Layard a tirés par centaines de la chambre des archives, dans le palais de Sennachérib, à Kouioundjik, sur l’emplacement d’un des quartiers de Ninive. D’autres sceaux de la même matière et où se voient les mêmes signes ont été récemment ramassés en Asie-Mineure [10] ; le musée du Louvre doit à la libéralité de M. Sorlin-Dorigny des cylindres d’une fabrique toute particulière, où se voient encore quelques-uns de ces mêmes idéogrammes, à côté de représentations dont le type et la facture rappellent la composition et le style des bas-reliefs auprès desquels figurent les inscriptions du type hamathéen [11].

Ces inscriptions, nous ne saurions en donner une idée à ceux qui n’ont pas jeté les yeux soit sur les monumens de Hamath et de Djerablus, aujourd’hui réunis au Musée britannique, soit sur les planches où tous ces textes ont été reproduits avec un soin minutieux par M. Harry Rylands, le secrétaire de la Société d’archéologie biblique. Après avoir paru d’abord dans le précieux recueil que publie cette société, ces planches ont ensuite été jointes à l’ouvrage de M. Wright, ouvrage qui se trouve offrir ainsi une sorte de Corpus des textes écrits au moyen de ces signes. Ceux-ci se distinguent à première vue des hiéroglyphes égyptiens ; un œil exercé ne s’y trompera pas. C’est une remarque qu’avaient déjà faite plusieurs égyptologues, à propos des quelques caractères qui se voient en avant de la tête du Guerrier de Nymphi, de cette (1) figure dans laquelle Hérodote croyait pouvoir reconnaître une image de son Sésostris. Sur la foi de l’historien grec, on avait voulu chercher là un cartouche de Ramsès ; mais Rosellini avait déclaré qu’Hérodote s’était trompé, que l’inscription n’était pas égyptienne ; M. Maspero était du même avis. Aujourd’hui que les monumens abondent, on a peine à comprendre qu’il y ait eu même un moment d’hésitation à ce sujet. Non-seulement parmi les hiéroglyphes hamathéens il y en a beaucoup qui ne se retrouvent pas en Egypte, mais encore, là où les mêmes objets sont représentés, l’aspect des images n’est pas le même ; elles ont ce que l’on peut appeler une autre physionomie. Une première différence, c’est que, sauf deux, toutes les inscriptions de la Syrie septentrionale et de l’Asie-Mineure sont gravées en relief, disposition qui ne se rencontre, en Egypte, que dans quelques textes des toutes premières dynasties. Ce qui est l’exception à Memphis est la règle à Gargamich, dans le bassin de l’Oronte et dans celui de l’Halys. Mais la diversité d’origine se marque surtout par le mode d’exécution, par le caractère du contour. Les hiéroglyphes égyptiens sont tracés d’une main plus fine et plus légère ; les autres ont toujours quelque chose d’un peu lourd et d’un peu rude ; on y sent l’œuvre d’une race moins familière avec les procédés du dessin. D’autre part, ceux-ci témoignent d’une moins longue pratique de l’écriture ; ils sont, si l’on peut ainsi parler, moins usés ; ils n’ont pas eu le temps de prendre, au cours des siècles, une forme aussi franchement conventionnelle ; la plupart d’entre eux ressemblent plus aux objets qu’ils figurent. Il en résulte que, malgré l’infériorité de l’art certaines de ces images ont une fidélité, un air de vie que ne présente aucune de celles dont se compose une inscription égyptienne ; voyez par exemple deux figures de lièvre, sur le flanc droit et sur la patte droite de ce lion de Marach, tout couvert d’écriture, dont notre musée ethnographique du Trocadéro possède le moulage [12] Ici le lièvre est en course, là il est au repos, assis sur son train de derrière ; mais, de part et d’autre, l’attitude est très bien saisie ; on dirait un dessin fait d’après nature. Même observation à propos des têtes de chèvre, de bélier, de bœuf et de cheval, à propos de ces bustes humains qui, le bras levé comme pour accompagner la parole, se trouvent presque toujours au commencement des inscriptions et semblent y remplir ainsi une fonction nettement déterminée. Dans toutes ces images on retrouve la trace d’une sorte de réalisme qui manque parfois d’adresse, mais qui reste toujours naïf et sincère. Ces inscriptions sont toujours réglées au moyen de lignes horizontales ; il n’y a d’exception que pour les textes qui ne comprennent que deux ou trois signes. Partout ailleurs, on rencontre ces barres, que sépare un intervalle d’environ dix centimètres ; elles ont la même saillie que les caractères. De ceux-ci les uns occupent toute la hauteur, et les autres, plus petits, la moitié du champ ; dans ce dernier cas, il y en a deux entre les lignes. Grâce à ces divisions, l’écriture, malgré les dimensions inégales des signes, est plus symétrique et d’une régularité plus monotone qu’en Egypte.

A peine avait-on commencé de transcrire ces textes et de les comparer entre eux que l’on dut se demander quel était le peuple auquel il convenait de les attribuer, et la question prenait plus d’intérêt à mesure qu’ils se multipliaient et que l’on en constatait la présence sur des points plus nombreux et que séparaient de plus larges espaces. Comme il arrive toujours en pareil cas, lorsque se pose un problème de ce genre, plusieurs de ceux qui en poursuivaient la solution l’ont entrevue au même moment [13] ; mais c’est surtout M. Sayce qui a eu le mérite de l’apercevoir clairement et de lui donner le degré de vraisemblance qui, dans cet ordre de recherches, équivaut presque à la certitude.

Fellow de Queen’s College à Oxford, suppléant de M. Max Muller dans la chaire que celui-ci a illustrée, M. Sayce est peut-être aujourd’hui le plus brillant et le plus en vue des érudits anglais, celui qui, avec la science la plus étendue et la plus variée, a l’intelligence la plus souple et la curiosité la plus passionnée. Un seul de ses ouvrages a été traduit en français, c’est celui que M. Bréal annonçait en ces termes : « Lors de la première apparition de ce livre, je fus charmé de trouver sous une forme élégante et facile tant d’aperçus nouveaux, une telle abondance de savoir, une manière de voir si indépendante et si originale. Ce qui donnait aux idées de M. Sayce un tour particulier, c’est qu’en abordant l’étude des langues aryennes, il y apportait un esprit déjà familiarisé avec d’autres types de langues. Grâce à cette préparation, il a échappé à certaines erreurs qui avaient cours alors et qui continuent encore de subsister dans certains ouvrages de linguistique. Il a soumis à une critique sagace certains principes qui étaient non pas toujours énoncés, mais implicitement admis et qui passaient de livre en livre [14]. »

L’indépendance et la hardiesse de l’esprit, c’est bien là, en effet, ce qui caractérise surtout M. Sayce. En toute question, il se lance, il s’engage avec une intrépidité qui ne craint jamais de se compromettre ; à ce titre, il rappelle, avec un fond plus solide d’études premières, un savant que nous avons perdu en 1881, M. de Saulcy. C’est un érudit d’avant-garde. Supposé que sa destinée l’eût jeté dans l’armée, c’eût été un incomparable général de cavalerie ; en campagne, il aurait poussé des pointes aventureuses sur le territoire ennemi ; nul n’aurait mieux conduit un de ces raids qui ont fait la réputation de Sherman en Amérique, dans la guerre de sécession. M. Sayce n’aime pas à s’attarder dans de longs travaux préparatoires ; il n’est pas homme à s’enfermer, pendant plusieurs années de suite, dans une étude unique ; trop de problèmes l’appellent et l’intéressent ; plus ils sont difficiles et plus ils l’attirent ; mais il veut aller vite ; d’un coup d’œil rapide, il reconnaît le terrain où il se propose d’opérer, et, bientôt après, il l’a déjà traversé en plusieurs sens, il en a atteint les limites. Prendre ainsi les places d’assaut, à la course, c’est risquer de n’être pas suivi par le gros de l’armée, de ne pas pouvoir garder toutes les positions que l’on a occupées ; il faut parfois battre en retraite. M. Sayce n’a pas toujours évité ces accidens ; mais son ardeur n’en a pas été diminuée. Il avait commencé par la philologie sémitique, par l’assyriologie, où il laissera sa trace ; en même temps que notre cher et regretté Stanislas Guyard, il s’occupait à percer le mystère de la langue encore inconnue que cachent les textes cunéiformes gravés sur les rochers de Van en Arménie ; déjà des résultats importans avaient été obtenus quand M. Sayce fut entraîné vers d’autres recherches. Il est d’une santé délicate, qu’avait encore ébranlée l’obstination au travail ; il n’ouvre donc son cours qu’au printemps ; il va passer les hivers au soleil soit dans le Midi de la France et en Italie, soit surtout en Egypte et en Syrie, en Asie-Mineure et en Grèce. Pour un curieux, est-il meilleur moyen de compléter son éducation en contrôlant, par la visite des lieux et de monumens, les idées que les livres lui ont suggérées ? M. Sayce profita de ses loisirs et de ses courses pour voir, tout autour du bassin oriental de la Méditerranée, ce qui restait des foyers principaux de la civilisation primitive ; il fut des premiers à étudier sur place les résultats de toutes ces fouilles qui, dans ces dernières années, ont tant ajouté au peu que nous savions de la période de transition qui relie l’âge grec ou classique aux âges lointains où se sont organisées et outillées les premières sociétés policées, celles qui ont eu pour capitales Memphis et Thèbes, Babylone et Ninive. Les découvertes de M. Lang et CesnoIa l’attirèrent à Cypre et celles des explorateurs anglais en Palestine et en Syrie ; M. Schliemann lui fit les honneurs d’Hssarlik et de tous ses chantiers de la Troade, de Mycènes et d’Orchomène ; il fut ainsi conduit à intervenir dans le débat qu’avait soulevé l’exhumation soudaine de toute cette Grèce antérieure à l’histoire et même à l’épopée.

Cependant, parmi toutes les questions sur lesquelles de récentes trouvailles appelaient l’attention de la science contemporaine, il en est une qui l’a tenté tout particulièrement et dont il a fait son domaine propre, c’est celle de l’origine et de l’interprétation des monumens de la Syrie septentrionale et de l’Asie-Mineure. Depuis six ou sept ans, par de nombreux mémoires dont nous n’avons cité que le plus important, il a, plus que personne, contribué à répandre et à accréditer l’hypothèse qui est aujourd’hui généralement admise, celle qui attribue l’invention de cette écriture et la création de ces types plastiques à ce peuple des Khiti, dont le nom revient si souvent dans le poème célèbre de Pentaour, ce fragment d’une Iliade thébaine où l’Homère égyptien chante les exploits d’un héros aussi brave et non moins invincible qu’Achille, de Ramsès, le fils chéri d’Ammon.


II

Ce sont les récits de bataille et les bulletins de victoire gravés sur les murs des temples de Thèbes et des palais de Ninive qui ont permis à notre curiosité de deviner quelle place avait tenue longtemps, dans le monde oriental, la nation belliqueuse dont nous allons résumer l’histoire, telle que permettent de la reconstituer les documens que nous traduisent les égyptologues et les assyriologues. Cependant, alors que les hiéroglyphes et les cunéiformes étaient encore lettre close, on pouvait déjà lire dans la Bible le nom de ce peuple ; il s’y trouvait sous les formes hitti, au singulier, hittim [15], au pluriel ; ailleurs on rencontre l’expression benê-het, « fils de Ilet. » Chez les Septante, on a les variantes grec. DE cette dernière a été tiré le terme hétéens ou hétiens, dont se servent nos versions de l’Ancien-Testament ; c’est celui que nous emploierons, de préférence au mot hittites, que les savans anglais ont emprunté à leur traduction de la Bible. Sans doute, c’est surtout à eux que ce peuple doit d’avoir inopinément reparu sur la scène de l’histoire ; mais ce n’est pas une raison pour que nous nous croyions obligé d’habiller à l’anglaise un ethnique qui, s’il veut passer dans la nomenclature française, doit se conformer aux habitudes de notre langue. Dans toutes ces transcriptions, il n’y a d’ailleurs que la terminaison qui diffère. Les élémens essentiels du nom, c’est, au commencement, une gutturale aspirée, à la fin, une dentale forte ; on les retrouve dans le nom de khiti, que les documens égyptiens donnent à ces mêmes tribus, dans celui de khati ou khatti, par lequel les désignent les textes assyriens. Ce sont toujours les mêmes consonnes ; quant aux voyelles, si elles paraissent varier, on sait qu’elles n’ont, dans toutes ces langues, qu’une importance secondaire ; la plupart d’entre elles n’étaient pas notées par l’écriture ; quelque doute plane toujours sur les valeurs que nous leur attribuons.

Si les Hétéens sont assez souvent mentionnés dans la Bible, ce n’est jamais que par voie d’allusion ; leur puissance était déjà sur son déclin quand les Hébreux sont entrés en Palestine. Sous leurs juges, puis sous leurs rois, ceux-ci n’ont pas en à lutter contre ces tribus, qui avaient leurs places fortes dans le nord de la Syrie, au-delà des limites les plus reculées que l’empire juif ait atteintes sous David et sous Salomon. Il est cependant facile de reconnaître une concordance frappante entre ces données et celles qui se dégagent de divers passages de la Bible. Quelques-uns de ceux-ci supposent le souvenir d’un temps où les Hétéens dominaient sur presque toute la Syrie. Ainsi, dans le fameux chapitre généalogique de la Genèse, le nom de Het est placé comme en vedette, avec celui de Sidon, en tête de la liste des fils de Chanaan [16]. Quand Abraham à Hébron choisit la grotte de Macpélah pour y faire sa sépulture et celle de sa famille, il y trouve des Hétéens ; c’est à cette race qu’appartient le propriétaire de la caverne achetée par le patriarche [17]. Dans un discours que l’Éternel adresse à Josué pour lui indiquer l’étendue du territoire qu’il va livrer aux descendans de Jacob, on trouve cette expression : « Tout le pays des Hétéens jusqu’à la grande mer vers le soleil couchant [18] ; » le narrateur semble avoir voulu désigner ainsi la contrée comprise entre le désert et l’Euphrate à l’Orient, et, à l’Occident, la Méditerranée. Ailleurs, dans le récit des espions qui] par l’ordre de Moïse, sont allés explorer la terre de Chanaan, les Hétéens sont nommés à côté des Jébuséens et des Amorrhéens, parmi les tribus qui habitent la montagne [19] ; ils figurent dans la liste des tribus chananéennes qui se liguent pour barrer le passage aux Israélites [20]. Il y a donc en certainement des tribus hétéennes dans les monts d’Ephraïm et de Juda, où elles touchaient ainsi aux frontières de l’Egypte. Ce qui dut commencer à les refouler vers le nord, ce fut la pression de la conquête égyptienne sous les grands pharaons thébains ; puis, lorsque les derniers Ramessides se furent renfermés dans la vallée du Nil, les Hébreux franchirent les gués du Jourdain, et, tantôt par les armes, tantôt par une lente et graduelle infiltration, ils s’établirent de plus en plus solidement entre ce fleuve et la côte que se partageaient les Philistins et les Phéniciens. Sous David et sous son successeur, ils étaient enfin devenus les maîtres incontestés de toute cette région ; ils avaient achevé de se subordonner ceux des groupes de l’ancienne population qu’ils ne s’étaient pas assimilés ; aussi la dernière mention de ces Hétéens méridionaux se rencontre-t-elle à propos des hommes de corvée que Salomon lève, en vue des travaux du temple, « sur tout le peuple qui était resté des Amorrhéens, des Hétéens, des Phéréziens, des Héviens et des Jébuséens, ne faisant point partie des enfans d’Israël, leurs descendans qui étaient restés après eux dans le pays et que les enfans d’Israël n’avaient pu dévouer par interdit [21]. »

Après ce moment, il n’est plus question, dans les annales hébraïques, d’Hétéens vivant en terre juive ; mais, en revanche, on commence à y entrevoir, par instans, sur la frontière septentrionale du nouveau royaume, des Hétéens indépendans, ceux de la vallée de l’Oronte. Ils sont trop loin de la Palestine, dont les sépare la masse de l’Hermon et de l’Antiliban, pour avoir à intervenir dans les guerres des souverains qui règnent à Jérusalem et à Samarie ; mais, au moment où l’empire juif atteint sa plus grande extension, ils entretiennent pourtant avec lui certaines relations de voisinage dont toute trace n’a pas disparu. Quelques-uns de ces princes hétéens paraissent avoir prêté hommage à David et avoir été comptés parmi ses vassaux [22]. Salomon met leurs filles dans son harem avec celles des chefs de Moab, d’Ammon et de l’Idumée, avec celles des nobles de Sidon [23]. Il vend les chevaux qu’il tire de l’Egypte « à tous les rois des Hétéens et aux rois d’Aram. » Enfin, dans le second livre des Rois, il est raconté que les Syriens, pendant qu’ils assiégeaient la ville de Samarie, sous le règne de Joram, fils d’Achab, s’enfuirent précipitamment, frappés de panique, « parce que le Seigneur fit entendre dans le camp des Syriens un bruit de chars et un bruit de chevaux, le bruit d’une grande armée, et ils se dirent l’un à l’autre : « Voilà que le roi d’Israël a pris à sa solde contre nous les rois des Hétéens et le roi d’Egypte, afin qu’ils marchent contre nous [24] ! »

Il semble résulter de ce récit que la force des armées hétéennes, comme celle des armées de l’Egypte, consistait surtout en chariots de guerre et en chevaux ; ceci est tout à fait d’accord avec ce que l’Egypte nous apprend de cette même nation. C’est, en effet, à l’Egypte plutôt qu’à la Judée qu’il convient de demander des renseignemens détaillés et précis sur les vrais Hétéens, sur ceux du nord, que les Juifs n’ont guère aperçus que comme des ombres lointaines, dont la silhouette apparaissait et se dessinait par momens sur le ciel, à l’extrême limite de leur horizon. Jusqu’au jour où ont été connus et traduits les documens égyptiens, les passages de la Bible que nous avons cités avaient fort embarrassé les commentateurs ; ceux-ci n’en avaient, en général, pas saisi le sens ; surtout ils n’en avaient pas mesuré toute la portée.

C’est avec la dix-huitième dynastie de Manéthon que l’on commence à rencontrer, dans les chroniques murales de l’Egypte, le nom des Khiti. Jusqu’au règne de Ramsès III, ils y reparaîtront sans cesse, d’abord mêlés aux autres tribus du Routen ou de la Syrie, puis, un peu plus tard, figurant au premier plan, comme le plus belliqueux et le plus puissant des peuples qui disputent aux Pharaons la possession de cette contrée. Ils sont parfois désignés sous ce titre : « le vil ennemi de Cadech. » C’est le nom d’une ville dont l’existence même était ignorée avant les travaux de Champollion. Des textes égyptiens et des images qui les accompagnent dans les tableaux de bataille, il résulte clairement que cette forteresse barrait le passage aux envahisseurs dans la haute vallée de l’Oronte, qu’elle était située au sud d’Hamath, et que les eaux du fleuve l’entouraient de manière à ce qu’elle formât une ile ou une presqu’île. Dans une grande composition d’un des pylônes du temple de Louqsor, qui date du temps de Ramsès II, le spectateur voit à sa gauche l’Oronte s’élargir en un lac considérable, qui enveloppe de plusieurs côtés les murs de la place. Le fleuve sort du lac au nord, vers la droite du tableau.

La ville de Cadech a disparu ; à l’époque classique, elle avait été remplacée par la célèbre Emèse, aujourd’hui Homs, qui n’est même pas au bord de l’Oronte ; mais le lac existe encore, et c’est sur ses bords qu’il faut chercher l’emplacement du vieux fort hétéen. Robinson, le célèbre voyageur américain, fut le premier à appeler l’attention sur ce vaste étang, qui se trouve à deux heures de Homs, étang qui parait avoir été créé au moyen d’une digue que la tradition locale attribue à Alexandre le Grand. Cette nappe d’eau, c’est celle qui est représentée sur les monumens de Ramsès II comme contiguë à la forteresse de Cadech. Le lac, par une persistance de la tradition populaire qui n’est pas rare en Orient, a conservé le nom de la ville dont il avait fait autrefois la principale défense ; il porte encore le nom de Cadès. On y voit au nord une île où s’élève un tell ou monticule ; celui-ci renferme très probablement dans ses flancs les restes des murs qu’ont tant de fois assaillis les soldats des pharaons. Lorsque Robinson raconta sa découverte, en 1856, dans ses Dernières Recherches bibliques, il fit cette réflexion : « On ignore pourquoi ce lac porte le nom de Cadès. » Nous le savons aujourd’hui. Robinson n’a d’ailleurs pas été dupe d’une illusion, de quelque mot mal prononcé ou mal entendu. Aboul-Féda avait mentionné ce lac, qu’il appelle Kédès et qu’il regarde aussi comme l’œuvre de l’industrie humaine [25].

Depuis Toutmès III, le premier conquérant égyptien dont l’itinéraire nous soit connu, les armées thébaines, quand elles attaquaient la Syrie, ont toujours suivi la même route, qui, par le pays des Philistins, les conduisait jusqu’à Megidi ou Mageddo, place forte sous laquelle se livrait la première bataille. Celle-ci gagnée, le pharaon ne rencontrait guère plus de résistance à briser que lorsque, continuant à monter vers le nord, il se présentait devant Cadech. C’était là qu’acceptaient ou qu’offraient le combat celles des tribus que les premières défaites n’avaient pas décidées à déserter la lutte ; pour arrêter le vainqueur, on comptait sur la force des remparts de Cadech et sur cette ceinture d’eau vive qui les entourait. Si l’armée de secours qui défendait la place était battue et la laissait tomber, les confédérés n’avaient plus qu’à se disperser, et le vainqueur, longeant l’Oronte, prenait Hamath, puis tournait à l’est, gagnait Kaloupou, aujourd’hui Alep, et Patina, depuis Batnæ. De là à Gargamich et à l’Euphrate, il n’y a qu’une courte et facile étape.

Après chacune de ces expéditions, les princes syriens, jusqu’à la mort de celui qui les avait domptés, payaient les tributs et fournissaient les continuons militaires auxquels ils avaient été taxés ; mais, à chaque changement de règne, la révolte éclatait et tout était à recommencer. Durant trois ou quatre siècles, la Syrie fut ainsi rattachée à l’Egypte, mais par un lien très lâche, qui menaçait toujours de se dénouer. Sous les Toutmès et les Ramsès comme sous Psammétique et Amasis, comme plus tard sous les Ptolémées, comme hier encore sous Méhémet-Ali et Ibrahim-Pacha, l’Egypte n’a jamais possédé la Syrie qu’à titre précaire ; l’Egypte est trop nettement séparée par la nature du reste du monde et, par suite, son peuple doit au milieu où il s’est développé des caractères trop particuliers pour qu’il puisse y avoir entre elle et aucune autre société voisine même un commencement d’assimilation et de fusion.

Toutmès Ier avait frayé la voie à ses prédécesseurs ; mais Toutmès III est le premier pharaon qui ait poussé jusqu’à Gargamich. L’inscription funéraire d’un de ses généraux donne quelques détails sur le siège de cette ville et sur les stratagèmes employés par la garnison pour en retarder la chute. Parmi les tributaires des trente-troisième et trente-neuvième année du règne, on voit figurer la grande terre de Khiti, qui a livré des esclaves, des pierres précieuses, des lingots d’or et d’argent, des chariots, du bétail. La Syrie reprit son indépendance sous les derniers rois de la dix-huitième dynastie. Le fondateur de la dix-neuvième, Ramsès Ier, y ramena les armées égyptiennes ; mais, sans doute pour s’assurer la possession de la partie méridionale de cette contrée, il parait avoir traité avec les Khiti sur un pied d’égalité, avoir conclu avec leur roi Sapalel une alliance offensive et défensive. Ces relations amicales ne durèrent pas ; dès le commencement de son règne, Seti est en guerre avec Sapalel. Les sculptures de la grande salle du temple d’Ammon, à Karnak, représentent les principaux épisodes de cette campagne ; on y voit fuir devant Seti victorieux les Khiti, montés pour la plupart, trois par trois, sur des chars de guerre ; le roi s’empare d’un grand nombre de prisonniers et recueille un riche butin. La légende qui accompagne le tableau porte ces mots : « Voici la race perverse des Khiti ; Sa Majesté en a fait un grand massacre. »

Malgré ces vanteries officielles, malgré les épithètes méprisantes que la chancellerie thébaine ne cesse de prodiguer aux Khiti, les temps étaient changés. Seti fut forcé de conclure avec le successeur de Sapalel, Môrousar, une alliance qui dura jusqu’à sa mort. Maître du Naharana, c’est-à-dire du pays des deux fleuves, du pays entre l’Oronte et l’Euphrate, les Khiti fermaient maintenant aux pharaons le chemin de la Mésopotamie ; la domination égyptienne, même sous les princes les plus heureux et les plus vaillans, ne s’étendait plus que jusqu’aux sources de l’Oronte, sur la Phénicie et sur la Palestine. C’est que la puissance des Khiti était alors à son apogée. Lorsqu’ils luttaient contre Toutmès, ils n’avaient pour alliés que des tribus syriennes ; lorsque, dans la quatrième année du règne de Ramsès II, la guerre s’est rallumée entre l’Egypte et les Khiti, ceux-ci se placent à la tête d’une grande confédération où l’on voit figurer, à côté des peuples syriens, des peuples qui appartiennent certainement à l’Asie-Mineure, ceux de Leka, les Lyciens, d’Akérit, les Cariens, de Masa, les Mysiens, de Padasa (Pédasos en Troade), d’Hiouna et de Dardana, où l’on reconnaît les noms fameux d’Ilion et de Dardanos [26]. Il y a là une différence qui a sa signification. Entre le règne de Toutmès et celui de Ramsès, les Khiti avaient dû, de manière ou d’autre, acquérir dans toute l’Asie-Mineure une prédominance marquée. On ne saurait dire d’ailleurs s’il faut voir, dans tous ces auxiliaires asiatiques, des sujets ou même des vassaux de Khitisar, le nouveau roi de Cadech. N’était-ce pas plutôt des alliés volontaires qui accouraient de loin, attirés par l’appât du butin et l’espoir d’aller piller l’Egypte ?

Les confédérés avaient 2,500 chars de guerre ; un d’entre eux, le prince de Khaloupou, aurait à lui seul mis 18,000 hommes en ligne. Les historiographes égyptiens ont peut-être forcé les chiffres ; il n’en reste pas moins vraisemblable que l’armée de la ligue était beaucoup plus nombreuse que celle de Ramsès ; mais celle-ci était plus homogène et mieux exercée. La bataille dura deux jours ; Ramsès avait d’abord été enveloppé ; il faillit être pris ; mais, le second soir, ses adversaires étaient en pleine déroute. Nul doute qu’il n’ait donné l’exemple et chargé dans la mêlée à la tête de sa garde ; on ne saurait cependant prendre à la lettre la merveilleuse prouesse que le poète de cour attribue à son roi quand il le montre « s’élançant dans les rangs des Khiti pervers, seul de sa personne, aucun autre n’étant avec lui, » puis environné par des milliers de chars, protégé par Ammon, qui détourne de lui les traits, et enfin chassant devant lui la foule effarée des vaincus.

Le lendemain, Khitisar demandait la paix ; mais ce ne fut qu’une courte trêve ; bientôt toute la Syrie se soulevait derrière le vainqueur, et la lutte continua, pendant quinze ans, jusqu’au moment où les rivaux, épuisés, se décidèrent à poser les armes. On a le texte authentique du traité ; par malheur, il est assez mutilé. Champollion l’a trouvé à Karnak, gravé sur une grande stèle. Il est daté de la vingt-cinquième année du règne. La convention stipule une paix éternelle ; égalité et réciprocité parfaite entre les deux peuples, alliance offensive et défensive, extradition des criminels et des transfuges, telles sont les conditions principales de cet acte international, que l’on peut considérer jusqu’à présent comme le plus ancien monument de la diplomatie [27].

Une alliance de famille vint bientôt resserrer ces liens d’amitié. Ramsès épousa la fille aînée du prince de Khiti, et, un peu plus tard, en l’an 33, invita son beau-père à visiter la vallée du Nil ; à l’occasion de ce voyage, on érigea à Thèbes une stèle où le prince syrien est représenté en compagnie de sa fille et de son gendre. Ce ne fut pas sans un étonnement mêlé de reconnaissance que l’Egypte vit ses ennemis les plus acharnés devenir ses alliés les plus fidèles, « et les peuples de Kîmit n’avoir plus qu’un seul cœur avec les princes de Khiti, ce qui n’était pas arrivé depuis le temps du dieu Râ. » Sous Ménephtah, l’entente se maintient ; mais bientôt ses successeurs, faibles souverains sans prestige, évacuèrent la Syrie ou du moins n’en gardèrent que les districts méridionaux.

L’Egypte était réduite à la défensive. Une confédération nouvelle s’était formée, où dominaient des tribus qui venaient du fond de l’Asie-Mineure ; il ne parait pas que, cette fois, les Khiti en fussent les chefs ; mais, de gré ou de force, ils avaient suivi le flot ; tous ces peuples se ruaient sur la riche proie qui leur semblait promise. Ce fut sur la frontière même, près de Peluse, que Ramsès III, le dernier des grands souverains de l’Egypte, attendit l’ennemi ; la civilisation et la discipline triomphèrent une fois encore de la barbarie ; les envahisseurs furent repoussés. Ramsès rentra vainqueur en Syrie ; mais, menacé, à l’ouest du Delta, par les Libyens, il n’alla pas chercher vengeance sous les murs de Cadech. Il lui suffit, ainsi qu’aux derniers Ramessides, de garder dans sa dépendance les Philistins et les Phéniciens. Dès lors l’Egypte, vieillie et fatiguée, cesse, pour plusieurs siècles, de s’intéresser aux événemens qui s’accomplissent derrière les monts de la Judée.

Il semblait que cette abdication de l’Egypte laissât le champ libre aux Khiti ; s’ils n’en profitèrent pas pour conquérir toute la Syrie, c’est que, juste vers le temps où l’Egypte se repliait sur elle-même, l’Assyrie grandissait et commençait à rêver de conquête. C’était de l’est désormais que viendrait le péril. Cadech n’était plus menacée ; c’était Gargamich qu’il faudrait défendre, Gargamich qui commandait le meilleur gué de l’Euphrate. Dès qu’ils tourneraient leurs regards vers l’Occident, les rois de Calach et de Ninive ne pouvaient manquer de convoiter une position qui présentait de tels avantages.

Dès la fin du XIIe siècle, Teglathphalasar Ier franchissait le fleuve et traversait la Syrie septentrionale ; il atteignait, auprès d’Arad, la Méditerranée. Avait-il occupé, avait-il tourné Gargamich ? On l’ignore ; toujours est-il que son petit-fils fut battu près de cette place par les Khiti. Près de deux siècles s’écoulèrent sans que ceux-ci fussent inquiétés de nouveau ; mais, vers 877, Assournazirpal envahit le Naharana. Les Khiti n’obéissaient plus alors, comme du temps des guerres contre l’Egypte, à un chef unique ; la sécurité rétablie avait favorisé le morcellement. Le péril commun ne suffit pas à resserrer des liens qui s’étaient trop relâchés. Le roi de Gargamich, Sangar, ouvrit les portes de sa forteresse ; la plupart des autres chefs l’imitèrent ; ceux qui tentèrent de résister furent écrasés. Ainsi découverte, la Phénicie tout entière se soumit au conquérant. Salmanasar III consolida le pouvoir que son père avait déjà exercé sur cette région. La seule résistance sérieuse qu’il y rencontra fut celle que lui opposa Benhadad, le roi de Damas, à la tête d’une coalition où figuraient les juifs de Samarie, des contingens arabes et des mercenaires égyptiens ; les dix mille fantassins de Hamath que mentionnent les récits assyriens devaient être des Khiti. La bataille eut lieu près de cette dernière ville ; Salmanasar fut vainqueur (854). Pourtant plus d’un siècle s’écoula encore avant que Damas fût pris et son peuple déporté en Mésopotamie.

Bien avant la chute de ce dernier boulevard de la Syrie, ce qui restait encore des Khiti avait perdu toute importance. Les prophètes juifs font allusion à l’abaissement de « Hamath la grande, » comme ils l’appellent. Pisiris, prince de Gargamich, est inscrit sur la liste des tributaires, sous Teglathphalasar II. Quand il y eut à Ninive un changement de dynastie, ce prince crut le moment favorable pour reconquérir son indépendance ; mais il avait compté sans le nouveau roi, Sargon, qui accouru aussitôt, entra dans la ville et la pilla, chargea Pisiris de chaînes et transporta ses sujets au-delà de l’Euphrate ; il les remplaça par des Assyriens (717). Le bruit de la [28] chute de Gargamich retentit jusqu’en Judée. Isaïe exalte les triomphes de l’Assyrien, « qui est la verge du Seigneur. N’en a-t-il, pas été, s’écrie-t-il, de Calno comme de Gargamich ? N’en a-t-il pas été de Hamath comme d’Arpad ? N’en a-t-il pas été de Samarie comme de Damas [29] ? »

Gargamich ne périt pourtant pas ; grâce aux avantages de sa situation, elle eut bientôt repris son antique opulence. Incorporée à un grand empire, elle devint plus que jamais l’entrepôt principal de tout le commerce entre les pays riverains de la Méditerranée et l’Asie au-delà de l’Euphrate ; sa mine, le maneh de Gargamich, était, dans toute l’Asie antérieure, l’étalon de poids le plus usité ; mais le peuple qui avait fondé cette ville et qui l’avait si longtemps occupée n’est plus pour rien dans cette prospérité. Pisiris est le dernier fils de la race de Het dont nous sachions le nom ; avec lui et les bannis qui le suivent sur les chemins de l’exil, les Hétéens disparaissent de l’histoire.


III

Le peuple énergique et vaillant dont s’achevèrent ainsi les destinées est-il l’inventeur du système de signes dont les monumens ont été retrouvés pour la première fois au cœur de son territoire, à Hamath ? On ne saurait le démontrer, mais il est difficile de ne pas le croire. Point de voie par laquelle on puisse avoir quelque chance de remonter au-delà de cette race qui, vers le XVIe ou le XVe siècle, forme déjà, dans le nord de la Syrie, une masse assez compacte et assez fortement constituée pour tenir en échec tout l’effort de la valeur et de la discipline égyptiennes. Pour réussir dans cette entreprise, pour réunir en un seul faisceau, contre les conquérans thébains, toutes les forces de l’Asie occidentale, cette nation devait avoir les ressources d’esprit que suppose une création comme celle qu’on lui a attribuée. Dans cette contrée, vers le temps où commence à blanchir la première aube de l’histoire, pourrait-on indiquer un autre peuple qui ait joué un rôle comparable à celui des maîtres de Cadech et de Gargamich ? Il y a donc, en faveur des Hétéens, présomption et possession d’état.

Nous savons d’ailleurs, par les documens égyptiens, que les Khiti faisaient usage de l’écriture ; comme les pharaons, leurs princes avaient des scribes royaux, une chancellerie qui les suivait en campagne. Parmi les personnes de distinction que les Khiti perdent dans la bataille de Cadech, avec l’écuyer de Khitisar et le chef de ses eunuques, il y a Khalepsar, « l’écrivain des livres, » comme on traduit le titre que lui donne la relation égyptienne ; c’était sans doute l’annaliste officiel chargé de transmettre à la postérité le récit des exploits de son souverain. Quinze ans plus tard, un successeur de Khalepsar rédige la minute du traité qui devait établir une paix durable entre Khitisar et Ramsès. Les clauses en avaient été discutées et arrêtées entre les représentans des deux souverains ; une ambassade hétéenne vient en Egypte le faire ratifier par Ramsès et elle lui en offre un exemplaire gravé sur une plaque d’argent ; dans la copie qui existe à Karnak, cette plaque est figurée sous la forme d’une stèle oblongue avec anneau à sa partie supérieure. Il n’est pas dit en termes exprès, mais il résulte clairement de tout le contexte que le projet de convention soumis à Ramsès par les envoyés du roi de Cadech était écrit dans la langue des Hétéens et avec leurs caractères. Voici qui indique bien que ce document, œuvre d’une main étrangère, offrait un aspect tout particulier, qui avait frappé les Egyptiens. A la suite des stipulations que nous avons résumées, il y avait, dans la rédaction égyptienne, une courte description des images qui ornaient l’instrument diplomatique expédié de Cadech ; toute cette partie de l’inscription a beaucoup souffert ; on y fit pourtant encore ces mots : « Au sommet de la tablette d’argent, il y a d’abord, d’un côté, une figure à la ressemblance de Soutekh, qui tient embrassée la figure du grand prince de Khiti. » Quel coup de partie ce serait de retrouver un jour en Egypte, dans ce sol qui conserve tout ce que n’a pas détruit la main violente et brutale de l’homme, la feuille même de métal où le burin du scribe hétéen avait gravé, au-dessous des images de son roi et de son dieu, les clauses de l’alliance projetée ! Les différences ne pourraient être que dans les protocoles, qu’il serait facile de distinguer et d’isoler ; quant aux dispositions du traité, elles seraient pareilles dans les deux documens et s’y suivraient dans le même ordre. On aurait ainsi une véritable inscription bilingue, où le texte égyptien jouerait le rôle que le texte grec joue sur la fameuse pierre de Rosette.

C’est peut-être trop demander, et cependant n’a-t-on pas recueilli en Assyrie, dans les fondations du palais de Sargon, des lames d’or et d’argent, aujourd’hui déposées au Louvre, sur lesquelles a été gravée, en caractères très fins, une longue formule de consécration [30] ? Si l’Egypte doit nous faire un jour cette surprise, la justice voudrait que M. Sayce pût en profiter ; il mériterait d’être le Champollion de la langue et de l’écriture hétéennes. Déjà il a fait les premiers pas dans le déchiffrement ; c’est grâce à une inscription bilingue ; mais celle-ci est trop courte pour permettre d’aller bien loin ; en voici la curieuse histoire. Il y a environ vingt ans, on offrit au Musée britannique une plaque d’argent dont la forme et la dimension étaient à peu près celles de la moitié de la peau d’une toute petite orange [31]. Sur la face concave, au centre, un guerrier debout, armé de la lance, et, des deux côtés de cette figure, des signes où il était difficile de ne pas voir ceux d’une écriture jusqu’alors inconnue. Le tout, image et signes, gravé à la pointe, était encadré par un anneau circulaire ; dans la bande qui séparait cet anneau du bord de la plaque, des caractères cunéiformes. L’étrangeté du monument le rendit suspect : on refusa d’acheter ; mais, atout hasard, M. Ready, l’habile directeur des ateliers de moulage et de réparation, prit une empreinte par la galvanoplastie.

Cette empreinte dormait oubliée dans un tiroir quand, il y a cinq ou six ans, M. Sayce vit ce monument mentionné dans un mémoire du docteur A.-D. Mordtmann ; celui-ci avait cru reconnaître dans les caractères cunéiformes du pourtour les élémens de l’alphabet des inscriptions de Van. Ce qui frappa M. Sayce, ce fut la description du personnage et des signes du compartiment central ; il y devina une figure qui ressemblait aux images sculptées sur les rochers de la Cappadoce et des signes appartenant à l’écriture dite hamathéenne, et sa joie fut grande quand il se fut procuré un dessin de la plaque qui confirmait ses conjectures ; mais où était l’original ? En existait-il des reproductions ? Une lettre, adressée à l’Academy, posait la question ; les réponses ne se firent pas attendre. Bientôt, un des conservateurs du Musée, M. Barclay Head, racontait comment l’objet avait failli y entrer et en envoyait une empreinte ; puis c’était M. François Lenormant, qui en expédiait une autre. Il l’avait prise lui-même à Constantinople, où, vers 1860, il avait vu la plaque dans le riche cabinet de M. Alexandre Iovanof, qui l’avait achetée à Smyrne. Depuis lors, cette collection a été dispersée et l’original a disparu ; mais les deux moulages, exactement pareils, peuvent le remplacer.

On s’est prévalu de cette disparition pour contester l’authenticité de l’objet ; mais le doute n’est vraiment pas justifié. En 1860, un faussaire, quelque ingénieux qu’on le suppose, n’aurait pas en l’idée de créer le type du guerrier qui occupe le centre de la bosse ; l’attention n’avait pas été appelée sur ce genre de figures, sur les détails de costume et de pose qui les caractérisent ; surtout il lui eût été impossible d’imaginer les signes qui entourent ce personnage. On avait déjà fabriqué de fausses inscriptions cunéiformes, mais personne ne soupçonnait l’existence des hiéroglyphes hétéens ; les textes de Hamath n’avaient pas encore été transcrits. M. Sayce pouvait donc se mettre à l’œuvre en toute confiance. L’inscription cunéiforme lui parut être du temps de Sargon. Quant à la traduction, elle ne présentait pas de difficulté :

TARKUDIMME, ROI DU PAYS D’ERMÉ,

voilà ce que les assyriologues se sont accordés à lire. Ce roi était inconnu jusqu’à présent ; mais son nom se retrouve, à peine altéré, dans celui de personnages importans de la Cilicie mentionnés par les écrivains grecs et romains. Tacite et Dion Cassius parlent d’un prince cilicien Tarcondimatos ; sur les monnaies et dans Plutarque, on trouve la forme Tarcondemos, qui ne se distingue de celle de notre texte que par la nasalisation de la seconde voyelle et par l’addition de la désinence du nominatif grec. Plus tard encore, on rencontre un Tarcodimatos évêque d’une ville cilicienne, Ægæ. Pour que ce nom se soit ainsi conservé dans une province devenue toute grecque, ne faut-il pas qu’il ait été consacré par une vieille tradition locale, comme celui qu’avaient porté les plus anciens souverains du pays ? On peut donc supposer que Tarkudimme a régné en Cilicie, et le nom que notre texte donne à son royaume ne répugne pas à cette hypothèse ; les géographes grecs appelaient Arima le Taurus cilicien.

Quand, à l’aide de l’inscription du rebord, on entreprend de déchiffrer celle du cercle intérieur, une première question se pose : les deux textes sont-ils la traduction exacte l’un de l’autre ? On ne pourrait le démontrer que si l’on connaissait déjà la valeur des hiéroglyphes hétéens ; cependant, à en juger par l’analogie d’autres inscriptions bilingues, cette correspondance des deux légendes est très vraisemblable. Ce qui confirme cette conjecture, c’est le nombre des caractères ; il y en a neuf dans l’inscription cunéiforme et six dans l’autre. Cette différence s’explique aisément : l’écriture hétéenne, moins avancée dans la voie du phonétisme que l’assyrienne, notait au moyen d’un caractère unique des groupes tels que tarku, dimme, l’e long, que l’écriture cunéiforme savait décomposer en leurs élémens. Quant aux mots roi et pays, ils sont de ceux qui, dans tous les systèmes analogues à celui que nous étudions ici, sont représentés au moyen d’un idéogramme.

Pourvu que l’on admette le postulat de l’identité du texte assyrien et du texte hittite, voilà donc six des caractères de ce dernier dont la valeur serait fixée. Nous ne saurions suivre M. Sayce dans [32] la série de remarques, de comparaisons et d’ingénieux raisonnemens par laquelle il arrive à indiquer, pour une trentaine d’autres signes, des valeurs qu’il considère comme plus ou moins probables [33]. On pourra trouver que telle ou telle de ces conjectures ne repose que sur un léger fondement ; cependant, si certaines des déterminations proposées restent encore très douteuses, on peut affirmer que M. Sayce n’a pas deviné au hasard, qu’il a une méthode. L’alphabet cypriote est venu, fort à propos, fournir un moyen de contrôle et permettre de faire la preuve de l’opération.

L’alphabet cypriote avait résisté longtemps à tous les efforts des érudits ; ils ne savaient comment interpréter ces signes étranges et compliqués qu’ils rencontraient à Cypre, et là seulement, sur les monnaies et dans maints textes gravés soit sur la pierre, soit sur le bronze, dédicaces ou contrats ; ils prétendaient y trouver une ancienne langue cypriote, un idiome asiatique. George Smith est parvenu le premier à établir, par l’étude des textes bilingues, que sous ces lettres il ne fallait pas chercher autre chose que le grec cypriote, qui se rattache au groupe des dialectes éoliens. Quant à l’alphabet, il s’est maintenu en usage dans l’île, à côté de l’alphabet grec ordinaire, au moins jusque sous les premiers Ptolémées. Il devait se composer d’environ soixante signes, dont cinq voyelles (α, ε, ι, ο, υ) et douze consonnes (χ, τ, Π, μ, ν, ρ, F, j, σ, ξ, ζ), la plupart de ces consonnes ayant cinq différentes formes, selon la voyelle inhérente (par exemple χα, xε, xι, xο, xυ) ; certaines lettres, comme le j, le ξ, le ζ, n’avaient peut-être pas la série complète des cinq signes. Les aspirations paraissent faire absolument défaut, ou du moins n’avoir pas été notées. On a peine à comprendre que les Grecs de Cypre, quand ils ont été mis en possession de l’alphabet phénicien, n’aient pas aussitôt renoncé à l’instrument fort incommode dont ils s’étaient servis jusqu’alors. On ne s’explique cette singularité que par l’esprit très conservateur qui régnait dans ce monde lointain et fermé de l’hellénisme cypriote ; à l’ombre des temples, entre les mains des prêtres, cet alphabet, le seul qu’eussent connu et pratiqué les ancêtres vénérés, était devenu une sorte d’alphabet hiératique qui semblait donner aux actes où on l’employait une plus religieuse solennité. Voisine de l’Egypte, Cypre était fière d’avoir, comme elle, ses hiéroglyphes [34].

On avait d’abord pensé que cet alphabet cypriote avait été tiré du syllabaire cunéiforme au moment où l’empire assyrien avait atteint sa plus grande extension, quand les rois de Cypre payaient tribut à Sargon ; mais, depuis lors, un examen plus attentif a rendu plus vraisemblable une autre conjecture. D’une part, on a trouvé des inscriptions en lettres dites cypriotes jusqu’en Troade, à Hissarlik, dans des couches de débris qui paraissent remonter à une très haute antiquité. D’autre part, certains des caractères de l’alphabet cypriote figurent dans divers alphabets provinciaux de l’Asie-Mineure, à côté de ceux de l’alphabet phénicien, qui ne suffisait pas, avec ses vingt-deux lettres, à représenter tous les sons de ces langues. On entrevoit donc un temps où les signes dont nous avons la série et la forme primitive dans les inscriptions hamathéennes ont été en usage dans toute la péninsule ; si ceux-ci ne se sont maintenus à l’état de système homogène et complet, que dans la seule île de Cypre, ils ont laissé ailleurs des traces sensibles de leur ancien empire, auquel a mis fin la rapide victoire de l’alphabet phénicien. Or ce dernier a commencé son tour du monde bien avant que Sargon et Assourbanipal, par leurs conquêtes, eussent fait sentir l’influence de la civilisation assyrienne jusque dans les îles et les presqu’îles que baigne la Méditerranée. Toute comparaison des écritures mise à part, il n’est donc pas vraisemblable que l’alphabet asiatique, comme l’appelle M. Sayce, ait attendu, pour se constituer, le moment où a eu lieu le contact entre l’Assyrie, pourvue du syllabaire cunéiforme, et les différens peuples de I’Asie-Mineure. L’écriture que ceux-ci avaient adaptée aux articulations de leurs divers idiomes est née beaucoup plus tôt, dans la Syrie septentrionale, ou peut-être en Cappadoce ; puis elle s’est répandue de proche en proche, non sans subir en route des modifications qui l’allégeaient et la rendaient plus commode. On ne saurait assigner de date certaine aux siècles qui ont vu s’accomplir cette diffusion et ce progrès ; ils sont placés en dehors des limites étroites de notre chronologie ; mais, ce qui n’est pas douteux, c’est qu’ils correspondent à la période de la prépondérance hétéenne, à cet âge reculé pendant le cours duquel les cris de guerre poussés sur les bords de l’Oronte allaient retentir jusque dans les vallées de l’Hermos et du Méandre.

L’alphabet cypriote n’est pas l’alphabet hétéen ; il n’en est qu’un dérivé ou, pour mieux dire, une réduction, un extrait. M. Sayce a compté, dans l’écriture hétéenne, environ cent vingt-cinq signes distincts ; l’alphabet cypriote en a au plus une soixantaine. Tous les caractères cypriotes représentent des syllabes, tandis que, parmi ceux des inscriptions d’Hamath, il y en a certainement bon nombre qui étaient des idéogrammes. Restes et témoins de la période toute primitive où l’écriture n’était que la peinture des objets, ces idéogrammes n’ont point passé dans les alphabets de formation secondaire ; on n’y a fait entrer que des signes phonétiques, et, ceux-ci, on les a pris, autant que faire se pouvait, avec les valeurs qui y étaient attachées dans l’écriture que l’on avait décidé de s’approprier. De tous les peuples qui ont alors accompli ce travail d’accommodation, le seul dont l’œuvre se soit conservée dans son entier, c’est ce curieux peuple des Grecs cypriotes. On connaît maintenant, à très peu de chose près, les valeurs phonétiques de tous les signes de cet alphabet ; or, il est à présumer que, dans la plupart des cas, ces valeurs répondent à celles qu’avaient déjà les caractères plus anciens dont chaque lettre cypriote n’est que l’abréviation. Au premier moment, il semble que l’on puisse espérer parvenir, par une série de comparaisons, à retrouver la valeur de beaucoup des caractères hétéens, de tous ceux du moins qui sont entrés dans l’alphabet cypriote. L’embarras, c’est que, le plus souvent, la forme dernière, la forme écourtée, est trop éloignée de la forme initiale, de la forme complète, pour que l’on remonte de l’une à l’autre avec quelque certitude ou même avec quelque vraisemblance. Il y a cependant des caractères cypriotes qui se prêtent au rapprochement et dont le prototype hétéen se laisse assez aisément découvrir. Ils sont, il est vrai, en assez petit nombre ; mais ils n’en ont pas moins donné lieu tout récemment à une remarque sur laquelle nous ne saurions trop appeler l’attention.

M. Sayce avait cru pouvoir assigner à huit caractères hétéens les valeurs i ou e, ka ou ku, te ou to, me ou mo, se, si, ti ou di, u. On lui suggéra l’idée de comparer ces signes, un à un, à ceux des signes cypriotes qui ont ces mêmes valeurs ; il s’empressa de faire l’épreuve où on le provoquait, et les résultats en dépassèrent son attente. Il s’est empressé de les résumer dans un tableau que nous avons sous les yeux [35]. Dans deux cas seulement il peut y avoir doute ; dans les six autres, on ne saurait nier le rapport qui est bien tel que l’hypothèse le donnait à prévoir. L’alphabet cypriote est à l’écriture des stèles de Hamath et des sculptures rupestres de l’Asie-Mineure ce que le hiératique et le démotique sont, en Egypte, à l’écriture monumentale des pylônes et des tombes.


IV

On a déjà compris comment et pourquoi, dans ces derniers temps, on s’est tant occupé de la question hittite, comme disent les Anglais ; mais, pour la traiter sous tous les aspects, il faudrait tout un livre. Celui de M. Wright n’est guère qu’un recueil de matériaux et, malgré le zèle de l’auteur, malgré la sûreté de ses informations, il y a plus d’une lacune à y signaler. Les caractères de l’art des Hétéens n’y sont pas déterminés avec précision, et cependant celui-ci n’a pu manquer de s’imposer à tous les peuples qui ont adopté les signes de l’écriture hétéenne, à ceux du moins qui les ont reçus de première main, qui les ont pris dans ces inscriptions de la Syrie du nord où abondent les figures d’hommes et d’animaux. Le scribe et le sculpteur ne se distinguent pas chez les Hétéens ; on n’a pu leur emprunter l’écriture sans subir en même temps, dans une certaine mesure, l’influence de leur plastique.

Cette définition, nous ne saurions en indiquer ici que les traits essentiels, et encore la tâche serait-elle plus facile en face des monumens. Un premier caractère de cet art, c’est qu’il n’a qu’une faible originalité. Les Hétéens étaient en rapport, par la vallée de l’Euphrate, avec la Chaldée, par celles de l’Oronte et du Nasana avec les Égyptiens. Dans l’effort qu’ils ont fait pour se civiliser, ils se sont nécessairement aidés des exemples et des ressources que leur offraient ces antiques sociétés. Leurs premiers essais plastiques ont dû s’inspirer de modèles tirés, soit de la Mésopotamie, soit de l’Egypte. Au cours d’une de ses campagnes, Ramsès trouva dans une ville des Khiti sa propre statue que ceux-ci avaient prise dans quelque place enlevée aux Égyptiens. Quand le roi Khitisar visita l’Egypte, la vue des splendeurs monumentales de Memphis et de Thèbes ne put manquer de faire une forte impression sur l’esprit du prince et de sa suite. Dans les monumens qui nous sont parvenus, les élémens de provenance égyptienne sont pourtant assez rares ; on ne saurait guère signaler que l’urœus au front d’un roi, ce symbole solaire qui est connu des archéologues sous le nom de globe ailé, puis surtout ces deux sphinx qui, en Cappadoce, à Euiuk, se dressaient des deux côtés du passage au seuil du palais.

L’imitation des types chaldéo-assyriens est bien plus marquée. Par ses rampes et par ses terrasses superposées, c’est aux édifices de la Mésopotamie que fait surtout songer un bâtiment ruiné dont le plan se fit encore sur le sol, à Boghaz-Keui. A Euiuk, le rapport est encore plus sensible. Il y a là les débris d’un palais construit sur un tertre artificiel : orientation, disposition, sculptures décoratives, tout y rappelle, en bien plus petit, les énormes palais assyriens que l’on a déterrés près de Ninive. Sur deux édicules figurés dans les bas-reliefs de Boghaz-Keui, on reconnaît, malgré les petites dimensions de l’image, deux taureaux mitres, vus de face, semblables à ceux qui flanquent les portes assyriennes, ce qui permet de croire que ces formes composites, vraies filles du génie chaldéen, jouaient aussi leur rôle dans la décoration des édifices élevés par les Hétéens et par les tribus dont il fit l’éducation. S’agit-il de la sculpture proprement dite, on arrive aux mêmes conclusions. Cet art de la Syrie et de l’Asie-Mineure, comme l’art assyrien, paraît n’avoir guère connu que le bas-relief ; il ne nous a pas laissé une seule statue. Ce qui nous permet de le juger, ce sont les scènes que son ciseau a tracées sur les rochers de la Ptérie et sur les dalles de basalte qui décorent le soubassement du palais d’Euiuk. On y voit des processions de dieux et de génies, de rois et de guerriers, tous thèmes chers au sculpteur ninivite. Types factices, tantôt nobles, tantôt grimaçans, où les membres de l’homme s’unissent en diverses façons à ceux de la bête, personnages debout sur des animaux ou des sommets de montagnes, combat symbolique du lion avec le taureau ou le bélier, ces motifs et d’autres encore appartiennent à la fois au répertoire des deux arts. Comme l’assyrien, l’artiste hétéen réussit mieux dans la représentation de l’animal que dans celle de l’homme ; certains de ces lions ne sont pas indignes de figurer auprès de ceux qu’a produits en ce genre la sculpture assyrienne ; il suffira de rappeler celui que j’ai découvert, encastré dans une fontaine turque, à Kalaba, petit village voisin d’Ancyre [36].

Malgré ces ressemblances, l’art de la Haute-Syrie et de l’Asie-Mineure a cependant sa physionomie propre. Ce qu’a été l’architecture entre l’Euphrate et l’Oronte, nous l’ignorons encore. On a bien retrouvé, à Djerablus et à Biredjik, de vastes salles et des remparts d’où ont été retirées des sculptures qu’accompagnent des hiéroglyphes hétéens ; mais ces ruines n’ont pas été explorées assez à fond pour qu’on puisse se prononcer sur la date des constructions ; ce qui en reste ne serait-il pas postérieur à Sargon ? Au contraire, il y a en Asie-Mineure des monumens dont l’origine ne prête pas aux mêmes doutes ; ils sont certainement l’œuvre de la civilisation primitive qui employait l’alphabet hétéen ou ses dérivés. Ce qui les caractérise surtout, c’est que les peuples qui les ont créés ne savaient pas encore se détacher et comme s’affranchir du relief terrestre. Presque pas d’édifices construits ; on ne citera guère que les palais de Boghaz-keui et d’Euiuk et quelques citadelles où des murs, en appareil polygonal, couronnent les pentes là où s’interrompt le précipice ; encore ces gros blocs ne sont-ils que le prolongement du roc avec lequel, d’en bas, l’œil est tenté de les confondre. D’un bout à l’autre de la péninsule, les premiers habitans ont taillé en mille manières leurs monts de calcaire, de marbre et de trachyte, comme s’ils eussent en affaire à une molle argile. Pas de voyageur qui ne témoigne de l’impression produite sur lui par ces grands travaux. Ici ces tribus ont taillé leurs tombes dans le roc friable et en ont richement décoré les façades ; là elles y ont creusé leurs demeures ; ailleurs elles l’ont façonné en acropoles où de profonds silos, des citernes et des puits pratiqués dans la pierre vive permettaient de tenir pendant de longs mois. A Pichmichkalési, les escaliers, les corps de garde, la crête du rempart, la porte principale, tout est ainsi découpé à même la montagne [37].

Les bas-reliefs ciselés sur ces mêmes rochers ont tous un air de famille ; partout, dans des monumens que séparent de très grandes distances, les mêmes attitudes et les mêmes proportions, les mêmes accessoires. Il y a, par exemple, un type qui se répète en Lydie, en Phrygie et en Cappadoce. C’est celui d’un personnage qui a le corps porté en avant, les jambes assez écartées, un des bras étendu, avec la main plus ou moins levée et l’autre bras replié devant la poitrine. Mêmes ressemblances dans le costume. La coiffure présente plusieurs variétés ; mais celle qui revient le plus souvent, c’est une tiare qui n’est ni l’égyptienne, ni l’assyrienne, ni la perse ; c’est un bonnet pointu, rejeté en arrière, qui rappelle le bonnet persan d’aujourd’hui ou kulah. On le voit sur la tête du roi Khitisar, dans un bas-relief égyptien ; il figure parmi les hiéroglyphes hétéens. La tunique courte n’est portée, dans les sculptures assyriennes et perses, que par les personnages secondaires ; dieux et génies, rois et seigneurs, y ont toujours des vêtemens amples et longs ; en Asie-Mineure, dans des monumens qui paraissent représenter un roi en costume de guerre, on a partout cette tunique collante, serrée aux hanches par une ceinture et terminée au-dessus du genou par une bande saillante. On remarquera aussi la chaussure, ces souliers à pointe élevée et recourbée en arrière qui rappellent ce que l’on nommait chez nous les souliers à la poulaine. Vous les voyez aux pieds du guerrier de Nymphi, près de Smyrne, et de celui dont l’image a été relevée par Texier à Iconium, en Lycaonie ; vous les retrouverez à Thèbes, dans ce vaste tableau du Ramesséum, qui retrace divers épisodes de la bataille gagnée par Ramsès sur les Khiti [38].

Dans le caractère des figures, même uniformité. Ce qui semble leur avoir été commun à toutes, c’est une exécution plutôt rapide et sommaire que très appuyée et très ressentie ; il ne semble pas que la musculature ait jamais été indiquée par d’aussi fermes accens que dans la sculpture assyrienne ; mais si le modelé est simplifié, ce n’est pas, comme en Egypte, par raffinement et parti-pris ; ici, c’est plutôt ignorance et timidité. Comme l’art assyrien, l’art hétéen ne voit le corps qu’en gros, sous le vêtement ; mais il en saisit assez bien la masse et les grandes lignes ; le mouvement général ne manque pas de justesse et de franchise. D’ailleurs point de scènes de chasse ou de combat. L’artiste ne paraît pas s’être jamais hasardé à l’imitation des attitudes violentes et tourmentées ; mais là où il multiplie les personnages, il les groupe bien ; il a le sentiment du rythme plastique. Parfois trapues, les proportions des figures sont toujours un peu lourdes ; ce sont à peu près celles qu’a adoptées la sculpture chaldéo-assyrienne.

Nous ne prétendons pas conclure de ces ressemblances que tous ces monumens soient contemporains les uns des autres ni qu’ils soient tous l’œuvre d’un même peuple. L’art dont nous avons essayé de définir les caractères a ses variétés et, si l’on peut ainsi parler, ses dialectes. Près d’un millier d’années se sont écoulées entre le temps où la puissance de la race hétéenne était à son comble et celui où l’influence du génie grec a commencé de se faire sentir dans l’intérieur de la péninsule. Pendant cette longue période, combien de tribus, combien de royaumes aujourd’hui plus ou moins oubliés ont pu reprendre à leur compte, en les diversifiant, les types qu’avait autrefois créés la féconde activité d’un peuple inventif et puissant !


V

Malgré les récentes découvertes, bien des obscurités subsistent. A quelle race appartenaient les Hétéens ? Est-ce à l’est ou à l’ouest du Taurus qu’a été constitué ce système d’écriture qui leur donne le droit de réclamer une place parmi les peuples civilisés, parmi les peuples civilisateurs ? Les maîtres de Gargamich et de Cadech ont-ils vraiment étendu leur domination jusqu’aux rivages de la mer Egée, comme tendraient à le faire croire les signes que l’on a relevés près de figures qui seraient alors des monumens de leurs conquêtes, ou bien figures et inscriptions témoigneraient-elles seulement de l’action que, par son prestige et par son commerce, le puissant empire d’au-delà de l’Halys exerçait même, à de grandes distances, sur des populations moins avancées ? Enfin cette civilisation syrienne et cappadocienne a-t-elle, par des intermédiaires, Lyciens et Cariens, Phrygiens et Lydiens, fourni à la Grèce quelques élémens que celle-ci ait pu s’approprier utilement, des mythes et des rites religieux, des formes d’art, des instrumens propres au développement et à l’expression de la pensée ?

Toutes ces questions ne comportent pas encore de réponses certaines ; nous ne pouvons qu’indiquer les solutions provisoires vers lesquelles inclineraient les érudits compétens. On s’accorde en général à penser que les Hétéens n’étaient pas ce que l’on est convenu d’appeler des Sémites ; on les rattacherait plutôt à tout un groupe de tribus que l’on a parfois nommées proto-arméniennes, groupe qui serait descendu, par les hautes vallées du Tigre, de l’Euphrate et de l’Halys dans la Syrie septentrionale et sur le plateau de l’Asie-Mineure. Une de ces tribus, celle qui portait le nom de Hittim, aurait suivi les deux versans du Taurus, se serait, au nord, établie fortement dans la Cappadoce, et, au sud, glissée entre les Araméens de Damas, les Hébreux de la Palestine et les Phéniciens de la côte ; repoussant devant elle les Amorrhéens, cette nation aryenne aurait ainsi pénétré, comme un coin, dans le monde sémitique. On a émis l’idée que, dans sa marche vers l’ouest et vers le sud, ce peuple aurait commencé par faire en Cappadoce une station plus ou moins prolongée, y aurait inventé son écriture et sculpté ses premiers bas-reliefs.

Les indices que l’on a allégués en faveur de cette hypothèse sont bien légers ; il est plus vraisemblable que le goût d’une certaine culture ne s’est éveillé chez ces immigrans que sur le sol de la Syrie, quand ils se sont trouvés en contact avec des états qui avaient déjà un art et un alphabet. Mais les deux fractions de cette race serraient toujours restées en étroite relation l’une avec l’autre ; celle qui occupait la Cappadoce aurait aussitôt profité des progrès réalisés en Syrie, et, quand, de l’autre côté du Taurus, ses frères étaient menacés par l’Egypte, elle lui aurait apporté le concours de ses propres forces et celui des tribus d’outre-Halys, qu’elle s’était dès lors attachées et subordonnées. Il y aurait en ainsi une confédération hétéenne plutôt qu’un empire hétéen. On a peine à croire que les rois de Gargamich, qui avaient fort à faire avec leurs voisins, aient jamais été à même de conduire leurs armées à travers l’Asie-Mineure, et cependant on est tenté de voir les souvenirs et les témoins d’une conquête hétéenne dans ces guerriers dont l’image, sculptée à l’entrée des défilés, semble attester qu’ils les ont forcés et franchis en vainqueurs. N’est-ce pas ainsi que les conquérans égyptiens et assyriens ont laissé leur effigie et leur nom ciselés en Syrie, sur les rochers de la gorge du Lycus ou Nahr-el-Kelb ? Tout s’explique si l’on suppose des expéditions entreprises par les Hétéens occidentaux, par ceux de la Cappadoce. Ceux-ci étaient maîtres des gués de l’Halys, comme leurs frères l’étaient en Syrie de ceux de l’Euphrate ; ils avaient donc toute facilité pour envahir ces vastes plaines où ils ne rencontraient devant eux que des peuplades à demi sauvages, incapables d’opposer une résistance sérieuse à des troupes devant lesquelles avaient parfois reculé les redoutables phalanges égyptiennes. Ce n’est pas de Gargamich que l’on a jamais pu gouverner l’Asie-Mineure, qui en est séparée par toute l’épaisseur de l’Amanus et du Taurus ; mais il ne répugne point d’admettre que, pendant deux ou trois siècles, la ville la plus importante de cette contrée, la seule même qui méritât ce nom, ait été colle dont la vaste et puissante enceinte couronne encore les hauteurs voisines du village de Boghaz-Keui. La Troie de M. Schliemann n’est, en comparaison, qu’une pauvre bourgade ; à Boghaz-Keui, devant ces murs massifs qui ont plusieurs kilomètres de développement, en face de ces grands bas-reliefs où figurent les dieux et les rois de la cité, ses prêtres et ses défenseurs, on devine une vraie capitale.

Plus tard, après le Xe siècle, les tribus qui avaient été longtemps en mouvement se sont attachées au sol ; la péninsule a reçu de nouveaux immigrons, les Phrygiens, venus de la Thrace. Ils se sont établis au centre du plateau, vers les sources du Sangarios ; ils ont fondé Ancyre et Pessinunte. Le royaume lydien s’est ensuite -constitué dans les vallées de l’Hermos et du Méandre ; Sardes est devenue une place de premier ordre. A la même époque, la côte se couvrait de colonies grecques ; on sait à quel haut degré de prospérité parvinrent, par exemple, Milet et Sinope. Dans cette Asie nouvelle, l’antique capitale du royaume cappadocien ne pouvait rester ce qu’elle avait été autrefois ; la décadence avait dû commencer pour elle bien avant que Crésus, vers 560, la prît et la détruisit. Elle ne parait pas s’être jamais relevée : elle disparut de l’histoire sans même y laisser son nom ; mais la civilisation qu’elle avait inaugurée et dont elle avait longtemps été le centre ne saurait avoir péri tout entière. Selon toute apparence, c’est à elle que remontent ces cultes panthéistiques de l’Asie-Mineure, qui ont un caractère si particulier, et dont la trace se retrouve jusqu’en terre grecque, à Ephèse, ces rites orgiastiques auxquels présidaient, comme à Comana, à Zéla, à Pessinunte, des prêtres-rois entourés d’eunuques et de milliers d’hiérodules des deux sexes. La Phrygie n’a peut-être fait qu’emprunter à la Cappadoce, où ces cultes et ces rites persistèrent jusqu’aux derniers jours de l’antiquité, les types d’Atys et de Cybèle, de la grande déesse mère, que l’on adorait sous divers noms, et dont l’Artémis d’Ephèse n’est qu’une des formes secondaires. Dans ces panathénées barbares qui se déroulent, en une longue frise, sur les parois du sanctuaire de Boghaz-Keui, on devine des croyances qui, par leur principe et par leurs manifestations, rentrent dans la catégorie des religions que l’on a coutume d’appeler phrygiennes. Les Hétéens avaient eu une puissante organisation militaire ; les peuples qui se sont instruits à leur école ont certainement imité leur armement et leur tactique ; ainsi, c’est de la Cappadoce qu’a dû se répandre dans toute la péninsule l’usage de ces chars de guerre qui jouent un rôle si important dans les batailles homériques. Pour se représenter les chars qu’Hector et Achille conduisaient dans la plaine de Troie, les archéologues vont chercher dans les bas-reliefs égyptiens l’image de ceux que les Khiti lançaient, sous les murs de Cadech, contre l’armée de Ramsès. Enfin, si l’art hétéen est toujours demeuré assez rude et assez pauvre, c’est pourtant lui qui, pendant près d’un millier d’années, a fourni les seuls types et les seuls motifs dont aient disposé les peuples établis dans l’intérieur de la Palestine ; ceux-ci ont dû, de proche en proche, les transmettre aux Grecs du littoral. Ainsi, l’ornementation grecque la plus ancienne aime à représenter des animaux combattant par paires ou marchant en longues files ; c’est ce que l’on voit, par exemple, dans les bas-reliefs du vieux temple dorique d’Assos, en Mysie, qui rappellent le combat du lion et du bélier, sculpté à Euiuk, ainsi que le lion passant de Kalaba. L’ordre ionique, comme son nom même en témoigne, a pris naissance dans les cités grecques de l’Asie-Mineure ; or on reconnaît, dans un édicule sculpté sur les rocs de Boghaz-Keui, la colonne cannelée et le chapiteau à double volute qui caractérisent cet ordre. Sans doute, l’un et l’autre de ces motifs ont pu être suggérés aux Grecs par des ivoires et des vases de métal phéniciens ; mais pourquoi ne seraient-ils pas arrivés jusqu’à eux aussi bien par la route de terre que par les chemins de la mer ? Enfin, si l’on peut hésiter ici entre les deux suppositions, il n’en est pas de même pour ce noble type des Amazones, dont la poésie et la statuaire classique ont tiré un si beau parti. Ces prêtresses belliqueuses, on a cru les apercevoir dans les bas-reliefs de Boghaz-Keui, où elles exécuteraient une danse militaire en l’honneur de la divinité ; en tout cas, la tradition les faisait venir des rives du Thermodon, c’est-à-dire d’une vallée cappadocienne.

Héritiers de toute l’œuvre utile de la civilisation primitive, les Grecs ont eu au moins une idée du rôle qu’avaient joué avant eux, sur la scène du monde, les principaux de ces peuples dont ils recueillaient la succession ; ils ont raconté à leur manière l’histoire des Égyptiens et des Chaldéens, mais ils paraissent avoir ignoré jusqu’au nom des Hétéens. C’est que, lorsque leur curiosité s’éveilla, la race hétéenne avait cessé de compter en Syrie et que la Cappadoce était masquée, pour les Ioniens, par tout un rideau de peuples interposés : Mysiens, Lydiens et Phrygiens, derrière lesquels se dérobaient, dans un obscur lointain, le bassin de l’Halys et les tribus qui l’habitaient. On a prétendu retrouver les Hétéens dans ces Kétéioi que le onzième livre de l’Odyssée mentionne parmi les défenseurs de Troie, mais il paraît certain que le poète entendait désigner par là une peuplade mysienne ; enfin partout, dans les transcriptions qu’en ont données des documens de provenance diverse, le nom du peuple qui nous occupe a pour lettre initiale la gutturale aspirée, tandis que dans le mot Kétéioi il n’y a pas trace d’aspiration.

En revanche, dans le sixième livre de l’Iliade, je crois trouver une allusion sinon aux Hétéens eux-mêmes, tout au moins à leur écriture. Il s’agit de ce fameux passage où le poète raconte comment Prœtos, roi d’Argos, voulant se défaire de Bellérophon,

« L’envoya en Lycie et lui donna des signes funestes,

« Ayant écrit sur une tablette pliée en deux beaucoup de traits meurtriers. »

En jetant les yeux sur la tablette, le roi de Lycie comprit le message que lui apportait Bellérophon et n’épargna rien pour satisfaire Prœtos. On a voulu quelquefois conclure de ce texte que l’écriture était connue et pratiquée du temps d’Homère ; mais, s’il en eût été ainsi, on trouverait dans les deux poèmes bien d’autres allusions à cette pratique ; la vie contemporaine ne se réfléchit-elle pas tout entière dans l’épopée comme en un clair et fidèle miroir ? Non, certes, le poète n’imaginait pas que l’on pût fixer sur une matière quelconque un de ces chants qu’il récitait dans la demeure des princes ioniens. Mais, d’autre part, dans les vers que nous avons traduits, il n’est évidemment pas question d’un signe convenu, d’une sorte de tessère sur le vu de laquelle le roi de Lycie aurait su tout d’abord ce qu’il avait à faire. Il est difficile d’admettre que Prœtos eût prévu le cas d’un homme qu’il enverrait à son beau-père pour que celui-ci le tuât. Dans cette hypothèse, pas n’eût été besoin ni d’une tablette fermée et scellée, ni de « beaucoup de traits meurtriers, » grec. Pour que le poète et ses auditeurs admissent que l’on pouvait donner ainsi par lettre une pareille commission, il fallait que, sans savoir écrire, ils eussent vu de l’écriture ; or, quelle est la seule écriture dont les monumens aient dû souvent frapper leurs regards, dans la contrée qu’ils habitaient et dont beaucoup n’étaient jamais sortis ? N’est-ce pas celle de ces anciens conquérans, qui avaient laissé leurs noms et ceux de leurs dieux gravés sur les rocs en assez d’endroits pour qu’aujourd’hui, après tant de siècles, nous retrouvions encore lisibles nombre de ces inscriptions ? Ces mêmes signes, les Ioniens ne les apercevaient-ils pas aussi sur maints objets que leur apportait le commerce qu’ils entretenaient avec les peuples des hautes terres, sur des cylindres en hématite qui servaient de cachet aux chefs des tribus de l’intérieur, sur ces sceaux en argile cuite apposés aux ballots de marchandises qu’apportaient les caravanes, sur des plaques de métal semblables à celle qui porte le nom de Tarkudimme, sur des vases comme celui que l’on a recueilli récemment à Babylone et qui est tout couvert de caractères hétéens [39] ? Depuis que l’on s’est appliqué, dans ces dernières années, à chercher ces objets en Asie-Mineure, on les y a ramassés en assez grand nombre, et ils devaient y être très communs au temps de ces aèdes dont l’œuvre poétique vint s’achever et se résumer dans l’Iliade et l’Odyssée. En examinant d’un œil curieux tous ces signes, ces figures d’hommes, d’animaux et de choses diverses, on comprenait que ces images avaient un sens pour qui possédait la clé de ce langage mystérieux, et c’est ainsi que le poète n’étonnait personne quand il mettait Prœtos en correspondance avec le roi de Lycie.

L’attention était donc appelée dès lors sur ce moyen de communication, sur cette représentation de la pensée par des signes conventionnels. Le moment n’était pas loin où, dans cette société intelligente et avide de progrès, on voudrait s’approprier l’usage d’un aussi précieux instrument. Où commença-t-on d’appliquer au grec les lettres de l’alphabet phénicien ? Nous n’arriverons probablement jamais à le savoir ; mais ce qui est certain, c’est qu’avant cette tentative il en avait été déjà fait une autre, celle dont témoignent les inscriptions en caractères cypriotes. L’alphabet syllabique de Cypre est plus ancien que l’alphabet dit cadméen, qui pousse bien plus loin l’analyse du son articulé, qui rend bien mieux toutes les nuances de la prononciation. Si l’alphabet cadméen était venu le premier, on s’y serait tenu toujours et partout, on n’aurait pas essayé d’un autre système. L’esprit de l’homme ne passe pas du simple au composé, d’une notation commode et presque parfaite à une notation très gauche, qui multiplie les lettres sans réussir à en avoir pour tous les sons distincts de l’idiome parlé. On ne peut donc guère contester aux Hétéens l’honneur singulier d’avoir été les inventeurs du système de signes d’où a été tiré le premier alphabet qui ait servi à mettre par écrit les mots de la langue d’Homère et d’Eschyle, d’Hérodote et de Thucydide, de Platon et d’Aristote ; ce seul titre leur méritait de ne pas tomber dans l’oubli profond auquel on essaie aujourd’hui d’arracher leur mémoire.


GEORGE PERROT.

  1. L’Art de l’Asie-Mineure, ses origines, son influence. (Mémoire lu à l’Académie des inscriptions le 4 avril 1873.)
  2. C’est d’après M. Wright, qui l’a racontée dans le premier chapitre de son livre, que nous résumons cette histoire.
  3. Burckhardt, Travels in Syria, p. 146.
  4. Handbook de Murray pour la Syrie, édition de 1868, t. II, p. 588.
  5. First quarterly Statement of the American Palestine exploration Society.
  6. Unexplored Syria, 2 vol. in-8°, Londres.
  7. Les originaux n’ont pas été perdus. Transportés à Constantinople, ils avaient été déposés d’abord dans la cour de l’arsenal de Sainte-Irène, au Vieux-Sérail. En 1875, par les soins de Subhi-pacha, devenu ministre de l’instruction publique, ils furent transférés, avec tout le reste de la collection, dans le charmant édifice connu sous le nom de Tchinili-Kiosk. Voir S. Reinach, Catalogue du musée impérial d’antiquités, 1883, p. 83. (Wright, planches I-IV.)
  8. Ces copies ont été reproduites dans les planches V, VI, VII de l’ouvrage de M. Wright.
  9. Ils sont figurés, à l’aide de la photographie, dans les planches VIII à XIII de Wright.
  10. Nous en avons publié toute une série dans la Revue archéologique, tome XIIV, p. 333, sous ce titre : Sceaux hittites en terre cuite appartenant à M. G. Schlumberger.
  11. Ces cachets, qui sont récemment entrés dans la collection nationale, seront décrits et figurés dans le tome IV de l’Histoire de l’art dans l’antiquité, par MM. Perrot et Chipiez.
  12. Wright, the Empire of the Hittites, pl. XXVI.
  13. Dès 1872, quand il envoyait en Angleterre les moulages des inscriptions de Hamath, H. Wright proposait d’attribuer ces textes aux Hétéens.
  14. A. H. Sayce, Principes de philologie comparée, traduits en français pour la première fois par Ernest Jovy, professeur au collège de Loudun, et précédés d’un avant-propos par Michel Bréal, in-12, 1884 ; Delagrave.
  15. On trouvera de longs extraits du poème de Pentaour dans les histoires anciennes de MM. Maspero et François Lenormant. Les Khiti sont ceux que d’autres égyptologues appellent Khetas et Khétaou ; pour la vocalisation du ce nom, nous avons suivi M. Maspero, et, en général, nous lui avons emprunté ses transcriptions des noms de peuples ou de villes cités dans cet article.
  16. Genèse, I, 15-16.
  17. Genèse, XXIII, 3-18 ; XXV, 9.
  18. Josué, I, 4.
  19. Nombres, XIII, 29-3°.
  20. Josué, IX, I ; XI, I. Dans les traditions qui ont trait au début de la période obscure et confuse qui précède l’établissement de la royauté, sous les premiers juges, les Hétéens sont encore mentionnés parmi les peuples chananéens au milieu desquels vivent les Israélites (Juges, III, 5).
  21. I Rois, IX, 20-21.
  22. C’est ce qui parait résulter d’un passage où le texte hébreu (II Samuel, XXIV, 5-7) donne, à propos du dénombrement ordonné par David, une leçon inintelligible. Il y est question de Joab et des envoyés chargea de cette mission. « Lorsqu’ils eurent passé le Jourdain, ils campèrent à Aroër, à droite de la ville, dans la vallée de Gad, puis à Jazer ; ils allèrent ensuite a Galaad et dans la terre des Tahtim Hodsi, etc. » Personne n’a pu dire ce qu’étaient ces Tahtim Hodsi. Certains manuscrits des Septante, comme l’a remarqué l’abbé Vigouroux, permettent de corriger, à coup sûr, un texte altéré ; on y lit, au sujet des commissaires : « grec : Et ils vinrent à Galaad et à la terre des Hétéens de Cadès. » Il y avait dans l’hébreu non Tahtim, mais Hahitim ; le thau et le se confondent souvent dans les manuscrits (Les Héthéens de la Bible, dons la Revue des questions historiques, t. XXXI, p. 58-120.)
  23. . I Rois, XI.
  24. II Rois, VII, 6.
  25. Cette description et les indications qui précédent sont empruntées au mémoire de l’abbé Vigouroux, qui analyse ou cite les témoignages des explorateurs de la Haute-Syrie.
  26. Tous ces noms ont été lus et ces identifications proposées par M. de Rougé. M. Maspero, dans la quatrième édition de son Histoire ancienne des peuples de l’Orient, 1886, déclare (p. 221, n° 1) qu’il ne voit aucune raison de rien changer aux lectures de son maître.
  27. On trouvera la traduction complète de ce traité, par de Rougé, à la suite de l’ouvrage d’Egger intitulé : Études historiques sur les traités publics chez les Grecs et les Romains, 1860, in 8°, p. 243-252.
  28. Amos, VI, 2.
  29. Isaïe, X, 19.
  30. Place, Ninive et l’Assyrie, t. II, p. 303-306, et t. III, pl. 77.
  31. Le diamètre de la plaque est de 0m, 45.
  32. Sayce, the Bilingual Hittite and cuneiform Inscription of Tarcondêmos (dans les Transactions of the Society of biblical archœology, t. VII, p. 294-308). M. Pinches propose une autre interprétation du dernier mot (dans Wright, the Empire, p. 220) ; mais la lecture du nom d’homme et du titre royal ne lui parait pas douteuse.
  33. Chapitre XI du livre de M. Wright.
  34. La méthode suivie pour le déchiffrement des inscriptions cypriotes et les résultats obtenus ont été exposés de la manière la plus claire, par M. Bréal, dans deux articles du Journal des savans (août et septembre 1877).
  35. Wright, the Empire of the Hittites, p. 178.
  36. Perrot et Guillaume, Exploration archéologique de la Galatie, t. II, pl. 32.
  37. Perrot et Guillaume, Exploration archéologique, t. II. pl. 32.
  38. Ce détail n’avait pas été remarqué par les différens voyageurs, Champollion, Rosellini, Lepsius, qui ont copié ce tableau ; il a été constaté par M. Sayce (Wright, the Empire, p. XXVI), et M. Maspero m’a confirmé l’exactitude de ce renseignement.
  39. Wright, the Empire, pl. XXV.