Ouvrir le menu principal

Une année en Rhénanie
Albert Malaurie

Revue des Deux Mondes tome 60, 1920


Une année en Rhénanie


1er septembre 1919.

J’ai pu gagner Mayence sans vraiment m’apercevoir que je traversais une frontière et pénétrais en terre ennemie. A Wissembourg, il y a bien des petits chasseurs qui passent dans le train pour examiner les sauf-conduits, mais ils font cela si galamment que nul n’y prête attention. A Winden, un gros douanier bavarois est entré dans mon compartiment, mais il a souri lorsque je me suis soulevé pour lui montrer ma valise, et, d’un geste, m’a fait comprendre que mon effort était inutile. A Mayence, c’est un Rhénan, qui, en excellent français, m’a indiqué mon chemin pour gagner l’office des renseignements. Là, en quelques instants, un commandant complaisant m’assure appartement et pension. Dans les rues, une foule joyeuse circule. Au cercle militaire, civils, femmes, enfants, s’attablent auprès des officiers. En la brasserie où l’on me mène, un Mayençais s’empresse de me faire place.

En quelle ville française, en ce temps-ci, un Français serait-il donc mieux accueilli ?


6 septembre 1919.

A la fin du dîner, une grande rumeur qui s’élève dans la rue nous pousse aux fenêtres. Des cuivres retentissent, ponctués par la grosse caisse ; là-bas, vers la Grosse Bleiche, des flammes vacillent. La retraite ! Nous courons dans la Schillerstrasse, cependant qu’aux fenêtres des têtes de toute part se penchent.

Dans la rue emplie d’ombre, voici toute la marmaille de Mayence, précédant les cavaliers porteurs de torches. En arrière, un grand tambour-major, auquel il ne manque que le plumet gigantesque pour évoquer quelque majestueux Raffet, jette et reprend avec aisance sa lourde canne à l’ébahissement du populaire. Puis, la nouba, dont les musiciens Sénégalais jouent la Marche lorraine sur leur flûte exotique. Une autre clique encore de fantassins lançant aux échos cette vieille marche de Turenne au son de laquelle autrefois la division de fer rentrait à Nancy. Une fanfare de cuirassiers saluant la ville de ses trompettes. Deux escouades de porteurs de torches. En vérité, on fait belle mesure aux Mayençais. Les plus belles retraites qui défilaient à Paris aux jours fiévreux de 1914 n’étaient pas si riches.

Puis une foule pressée, hommes, femmes, enfants se donnant le bras, où dominent les Français, mais où se reconnaissent bien des gars et surtout des filles du cru, tout cela marchant d’un pas allègre, au rythme de la musique.

Tout de même, ces cuivres jetant nos airs militaires de France dans les rues de Mayence, ces torches illuminant de leurs reflets nos poilus, cette foule excitée et joyeuse fredonnant la Madelon ou la Marseillaise, quelle vision directe de la Victoire !

A mes côtés, un ami, que j’ai retrouvé ici, ne peut se contenir. Tout joyeux, il me jette :

— Croyez-vous qu’on les a eus !


30 septembre.

Cette ville est charmante, — j’entends au moins la vieille ville, que ne déshonore pas la moderne architecture berlinoise.

M. André Hallays, que j’ai la bonne fortune d’y rencontrer, est tout heureux. Le voici dans une cité qu’il aime. Il va, découvrant les jolies choses, signalant les erreurs, maudissant les vandalismes, avec cette sûreté de goût que lui ont donnée trente années de flânerie intelligente et artiste. Sur la foi d’un tel guide, comment ne pas se laisser aller à son plaisir ?

Il y a des coins délicieux : cette place du Marché, que domine le vieux Dôme rose et or, — cette mystérieuse rue du Saint-Sépulcre, — l’Evêché et ses somptueux platanes, — ces maisons moyen-âgeuses de la rue des Augustins, — ce pignon de l’ancien gymnasium.

Et que d’œuvres qui semblent de « chez nous ! » Car c’est le goût français qui, depuis le moyen âge, a inspiré les artistes du cru. Telle statue, tel détail d’ornementation, rappelle brusquement un morceau d’une de nos cathédrales, d’un de nos châteaux. Ce masque pathétique du cloître de Saint-Etienne, n’est-ce pas celui du Salomon de Reims ? cette vierge gracieuse de l’Evêché, est-elle de Paris ou d’Amiens ? La Mise au Tombeau, dont le Dôme s’enorgueillit, n’est-ce pas une réplique de celle de Solesmes ? En voyant cette statuaire, -comment ne pas se souvenir qu’une critique récente donne à notre grand Claus Sluter des origines mayençaises ?

Certes, il est, surtout dans l’ornementation, bien des fautes de goût. Ce palais ducal, comme la décoration en est gauche et la sculpture soufflée ! Cette église Saint-Pierre, son rococo prête plus à rire qu’il n’invite à prier. Cette délicate église Saint-Etienne, d’abominables pointurlureurs l’ont honteusement souillée. Mais ces erreurs, ce sont encore des modèles français qu’elles accusent. Après tout, en ce vieux palais ducal, ce sont nos maîtres de la Renaissance qui furent maladroitement copiés ; en l’église Saint-Pierre, ce fut le style de Meissonier.

Il est d’ailleurs des détails pittoresques, des fantaisies plaisantes qui sont nettement du cru. Tels le fronton aux torsades ingénieuses de l’ancien gymnasium, — la fontaine du Marché, — et tous ces beaux balcons forgés si richement ouvragés. Ce sont morceaux un peu lourds, mais n’allant jamais jusqu’à l’extravagance qu’on rencontre dans les Allemagnes de la rive droite. On sent une race riche, aimant le décor, détestant la sécheresse et la raideur, cherchant l’élégance…

En vérité, ici tout n’est pas « boche. » Et dans ces rues irrégulières et riantes, un Français ne se sent pas dépaysé.


5 octobre.

Je loge, en attendant mes meubles, chez un de ces gros négociants en vin qui constituent le patriciat de Mayence. Israélite, et fort riche, il a un intérieur plus cossu qu’élégant, mais où tout est disposé pour le confort. Comme, par courtoisie, je demande à présenter mes hommages à la maîtresse de maison, je suis prié à prendre le thé. L’accueil est d’une amabilité presque excessive. Sans doute pour me faire honneur, tout le monde parle français, et la jeune fille du la maison me frappe même par la pureté de son accent.

Tout de suite, le père m’entreprend, et non sans vivacité, sur la guerre. — Ce n’est pas nous qui avons voulu la guerre. A Mayence, nous ne demandions qu’à vivre en paix. Ce sont les junkers de Berlin qui sont les seuls responsables de ce crime inepte. Me voici ruiné par lui. J’étais dans une belle situation en 1914 : je ne sais plus où j’en suis. Je ne sais même plus si je pourrai rester en ce logis : on prétend que je suis trop grandement logé, et l’on me retire le droit à certaines pièces de mon appartement.

Il m’apprend qu’il a séjourné plusieurs fois longuement à Paris. Quant à sa fille, elle a suivi toute une année les cours de la Sorbonne et du Collège de France. Avec fierté, elle me cite ses lectures. Ce sont des noms un peu mélangés, où Bergson voisine avec les Mémoires de Sarah Bernhardt.

— Je ne suis pas la seule, dit-elle en souriant devant ma surprise. Mes amies Selma X… et Bertha W… ont été vivre toute une année, l’une à Nancy, l’autre à Bordeaux. Toute jeune fille bien élevée tenait ici à acquérir une bonne culture française.

Mais elle a un gros soupir.

— Ah ! Paris ! Jamais nous ne pourrons y retourner. On ne voudrait plus nous y accepter !

Je l’assure que le Français sait distinguer le Rhénan du Prussien.

Mais le père, à son tour, hoche la tête, et prononce :

— Non, pour vous, nous sommes tous des Boches.

Certes, il n’a pas tout à fait raison, ce riche Mayençais, car nos soldats ne traitent guère les gens d’ici en ennemis. Pourtant, combien de Français connaissent le mot du général Mangin à ses officiers le jour de son arrivée à Mayence : « Messieurs, à partir d’aujourd’hui, il n’y a plus de Boches ici ? » Travaillons à réaliser ce mot.


15 octobre.

Nos deux lycées viennent d’ouvrir. Ils ouvrent un peu timidement, sans cérémonie, sans éclat, — sauf ce matin une messe du Saint-Esprit, où l’évêque de Mayence a tenu à se faire représenter par son vicaire-général.

Nous sommes installés, tout près du Rhin, en un vaste bâtiment, spacieux et clair. Ce n’était qu’une Real Schule : mais les Allemands ne regardaient pas à la dépense pour leurs locaux scolaires. Nous nous retrouvons là une majorité d’anciens combattants, qui avons gardé de la guerre le goût de l’action et des réalisations rapides. Surtout, nous nous sentons plus fortement unis qu’en France, tant par le sentiment de notre demi-exil que par la volonté de l’œuvre à accomplir. Pour cette tache française, qui nous appelle ici, l’Université, par une initiative intelligente et hardie, a tenu à accepter la collaboration de l’enseignement libre, et trois prêtres sont parmi nos collègues. Tout cela fait un lycée curieux, neuf, ardent, et très français.

Les débuts sont modestes. Les seuls élèves sont d’abord les fils ou les filles des Français de Mayence ou de Wiesbaden. Peu à peu, des nouveaux arrivent de villes rhénanes plus lointaines ou même de France. D’autres viendront, à coup sûr, quand ce lycée sera mieux connu : tant de familles comprennent maintenant le prix pour des jeunes gens d’un contact avec l’étranger !

Et pourquoi n’aurions-nous pas d’élèves rhénans ? En ce pays, où l’influence française s’est si longtemps fait sentir, et sous toutes ses formes, où toute personne cultivée parle couramment le français, où des jeunes filles lisent Bergson, et rêvent de Paris, comment se pourrait-il que des parents intelligents ne cherchassent pas à initier leurs enfants à notre langue et à notre méthode ? Après tout, nous ne faisons que continuer une tradition. A qui s’adressaient les rois et principautés des Allemagnes pour former l’esprit de leurs enfants, sinon à des professeurs français ? Ce que faisaient des princes même prussiens, pourquoi des bourgeois mayençais s’y refuseraient-ils ? Tout être cultivé sait bien que notre langue est maîtresse de politesse et de raison.

Jean Bon Saint-André le comprit, qui créa en 1805 le premier Lycée français de Mayence ; et les Mayençais répondirent à son appel. Les paroles qu’il prononça devant les autorités de la ville le jour de l’inauguration le 29 novembre 1805, semblent d’aujourd’hui, et nous pouvons les redire aux Rhénans : « Vous marchez sur des ruines, et l’éclat de votre prospérité passée n’est pas rétabli, mais compteriez-vous pour rien l’avantage d’être unis à une nation puissante et généreuse ?… Les sciences étaient cultivées par vous, elles le seront encore, et ces noms fameux, dont s’enorgueillit l’Allemagne, trouveront ici ce point intermédiaire qui leur manquait, pour former une chaîne continue entre le Nord et le Midi de l’Europe, et lier entre eux par une communication facile tous les membres de la République des Lettres. »

Ce Lycée tout neuf, qui s’entr’ouvre timidement, il se développera, parce qu’il porte en lui le germe de la pensée française.


11 novembre.

En ce jour, anniversaire de l’armistice, nous allons, avec quelques jeunes Français, au cimetière de Mayence. C’est un doux cimetière, tout herbu et feuillu, peuplé de souvenirs français : croix de bois des nôtres morts depuis l’occupation, pauvres fosses des combattants de la grande guerre décédés en captivité, cénotaphe des prisonniers de 1870, tombeau de Jean Bon Saint-André, — et surtout peut-être ce monument élevé par la ville de Mayence aux enfants du pays qui servirent dans la Grande Armée.

La tombe de Jean Bon Saint-André est près de l’entrée : c’est une pierre toute simple, mais non sans grandeur. Pieusement entretenue, elle a gardé toute fraîche l’inscription qui commémore la volonté du Préfet français d’être inhumé en terre mayençaise. Aux pieds est déposée une large palme sur laquelle on lit : « La Ville de Mayence à Jean Bon Saint-André. »

Au sommet du cimetière, se dresse le monument élevé par la Cité aux soldats mayençais de la Grande Armée. Quoique un peu lourd, et comme écrasé par l’énorme casque qui le domine, il est de pur style Empire, et l’ensemble est grandiose. Au bas s’étalent de grosses gerbes toutes fraîches, dont l’une apportée par le général commandant l’Armée du Rhin, une autre encore par le Bourgmestre et son Conseil. Sur les quatre faces du mausolée, se lisent les noms des braves gens qui ont servi fidèlement la France dans l’épopée et dans la défaite napoléonienne. J’en compte 202. Beaucoup sont devenus officiers, ou reçurent la Légion d’honneur. L’un d’eux n’est mort qu’en 1883. Voici Gottsleben, qui fut capitaine au 16e d’infanterie, Wurtz, un autre capitaine, Zuhlehnen, un sous-lieutenant décoré, Korn, brigadier au 2e régiment des Gardes d’honneur, Moyat, chasseur de 2e classe au 1er Régiment de la vieille garde, également décoré. Et ces listes, où je ne relève que quelques noms, et ce monument, on le retrouve à Coblentz, à Kreuznach, à Trêves, à Worms.

Comme on comprend devant ces pierres et ces noms obscurs qu’en tant de cœurs rhénans, malgré l’effort prussien, malgré l’orgueilleuse grondeur de l’Empire des Hohenzollern, — malgré le temps, — se soit maintenu le souvenir de Napoléon et de la gloire française !

Les jeunes gens qui m’accompagnent sont émus. Tant de Français en cette terre allemande ! Tant de fidélité dans le souvenir ! En ce champ sacré, ils perçoivent comme le présent que nous venons construire se noue indissolublement au passé.


15 novembre.

Les Comédiens Français jouent maintenant en Rhénanie presque en permanence. Voici Mlle Géniat et Brunot qui donnent Ruy Blas en toutes les villes occupées ; l’autre jour c’était de Max avec Britannicus, et Silvain avec Tartuffe ; on annonce prochainement Duflos et de Féraudy. Tour à tour, paraît-il, nos meilleurs acteurs viendront sur le Rhin représenter les chefs-d’œuvre du répertoire. L’Opéra enverra aussi, pour de grands concerts, ses plus fameux chanteurs qu’accompagneront les musiciens les plus consacrés.

Nulle méthode de pénétration ne peut être meilleure. L’autre soir, à Britannicus, j’avais à mes côtés une jeune Mayençaise, en blanche toilette : la passion avec laquelle elle suivait le débit et les jeux de scène, la frénésie avec laquelle, aux fins d’acte, elle applaudissait, quel merveilleux témoignage du sens universel qu’ont gardé nos classiques ! Si les pièces sont bien choisies, dans quelques mois, ce ne sera pas, comme à présent, une petite élite, mais toute la ville qui viendra à Racine.

Pour les concerts, comment douter qu’ils n’attirent cette race musicienne ? Déjà leurs théâtres, quand ils veulent les grandes recettes, affichent Carmen, Mignon ou Faust, fit leurs amateurs regrettent de ne point entendre Rameau, Berlioz ou nos modernes, et ils se plaignent que nos grands artistes ne viennent plus ici.


23 novembre.

Tout Mayence, aussi bien Français que Rhénans, s’est rendu hier à la séance de danse que donne, sous la direction du chef d’orchestre mayençais Albert Jerter, une artiste rhénane, Mlle Adrienne Hacker. La musique, connue toujours, est fort bonne, et le Kappelmeister sait mener son orchestre. La danseuse a du goût et de l’esprit. Elle a su prendre de son maître Jacques Dalcroze l’art des gestes et le sens des rythmes. Mais c’est bien son génie propre qui lui donne cette grâce et cette poésie. Elle mime la Danse des Ombres de Finck, puis la Danse des Elfes de Grieg, d’autres danses encore. Cela est éclatant, riant et jeune. Toute lourdeur germanique a disparu. En vérité, cette jeune fille si alerte n’a-t-elle pas du sang latin ?

Et quelle est, pour terminer, cette singulière pantomime, à laquelle elle se livre comme par jeu, les yeux rieurs et les lèvres malignes, sur le thème illustre de la Marche Militaire de Schubert ? Seigneur ! c’est le « pas de l’oie » des Prussiens, la sacro-sainte Paradmarsch qu’elle parodie en bouffonnant. L’ardeur et la gaieté qu’elle y met enlèvent le succès. Des Rhénans lui jettent des fleurs. Elle doit recommencer.

Ce peuple est-il donc si loin de nous, qui saisit ces deux traits de notre race, la grâce et l’ironie ?


1er décembre.

Voici enfin que le commerce français s’installe à Mayence. Mais comme il est venu tardivement ! Comme sa part est encore médiocre ! Je m’en étonne auprès d’un industriel du Nord, actif et ingénieux, qui, en attendant de pouvoir reprendre son entreprise en pays dévasté, est venu chercher fortune ici.

— Oui, me dit-il, nous avons perdu un temps précieux, parce que, jusqu’en ces dernières semaines, le commerce avec tout pays allemand était interdit, cependant que, depuis l’armistice, Anglais et Américains concluaient des marchés considérables. Mais rien n’est compromis. Depuis cet été, grâce aux autorités françaises des pays occupés, et sur la demande même des Rhénans, on nous laisse librement trafiquer avec la Rhénanie. Déjà, ont été négociés de gros achats de machines-outils, verreries, meubles, produits chimiques, et des ventes importantes de graisses, huiles, savons, vins, alcools. Cinq cents maisons françaises sont dès à présent fixées à Mayence ou Wiesbaden. N’en doutez pas : elles réussiront. Des deux côtés, les besoins sont trop intenses, les bonnes volontés trop concordantes.

Cet optimisme me réconforte. Mais il va falloir un vigoureux effort pour reconquérir le marché rhénan. Tout Français débarquant est navré de ne rencontrer en ces villes occupées par nos troupes aucun produit français, — sauf ceux que vend l’Intendance. Et il est encore plus surpris et déconcerté de ne rien trouver à acheter chez les fabricants rhénans. Partout, il se heurte à la même réponse : « Il fallait venir il y a huit mois. Les Anglais et les Américains sont passés. » De fait, ces conserves, ces tissus sont anglais. Ces couteaux de Solingen appartiennent désormais à une firme britannique. Ce grand fabricant de meubles n’a plus rien parce qu’il a vendu tous ses stocks à une maison de Londres. Cet autre, qui construit en séries chambres à coucher, salles à manger, a engagé sa fabrication pour deux ans à une autre maison anglaise. Il n’est pas jusqu’aux antiquaires du cru qui ne déclarent avoir vendu toutes leurs belles pièces à des Anglo-Saxons.

Mais c’est dans le livre qu’il m’a été le plus pénible de constater la carence de la France. Il y a en Rhénanie des livres anglais ; il y a des livres allemands ; mais il n’y a pas, ou si peu, de livres français, à moins que ce ne soient des livres édités par des Allemands.

C’est vainement que nous cherchons à doter tant notre lycée que notre colonie française d’une bibliothèque française. Les messageries Hachette n’ont aucun des volumes que nous réclamons. Les éditeurs parisiens à qui nous écrivons répondent que ce sont volumes épuisés ou en réimpression. Pendant ce temps, la librairie Wilckens, de Mayence, met en montre des éditions, — ma foi, fort convenables, — du nos auteurs classiques et modernes. Tout cela vient de Leipzig, malgré la crise des transports. Pour 9 marks, on peut ainsi se procurer des livres français imprimés en Allemagne, alors que nos éditeurs cherchent à vendre 20 marks ceux qu’ils publient, — quand encore ils les publient. — Il y a même certaines œuvres, Manon Lescaut, les Fleurs du Mal, Madame Bovary, qui sont éditées presque luxueusement pour 18 marks. Ce choix n’indiquerait-il pas d’ailleurs qu’on cherche à Leipzig à perpétuer la légende de la France frivole et névrosée ?

Serons-nous donc réduits, nous qui venons essayer de propager ici la culture française, à nous servir des Tauchnitz édition ? Si nos éditeurs, effrayés par le prix du papier et la hausse des salaires, veulent abandonner la lutte, n’y aura-t-il donc personne pour mener le combat ? L’Institut, le Gouvernement ne pourraient-ils entreprendre la défense du Livre français ? C’est une question d’argent. Mais la guerre l’a prouvé : on ne gagne pas la victoire en lésinant. Et, surtout en Rhénanie, le livre français doit être victorieux.


12 janvier 1920.

Les cloches ont sonné ce soir à toute volée dans les églises de Rhénanie pour saluer la première heure de l’état de paix. Enfin était proclamée cette ratification du traité de Versailles que le gouvernement allemand retardait toujours. Un nouveau régime commence dans les territoires occupés. Les autorités militaires sont dessaisies ; elles n’ont plus qu’à assurer le service d’occupation. Le seul pouvoir de contrôle que maintienne l’Entente est celui de la Haute Commission interalliée ; notre représentant, M. Tirard, n’aura plus, en principe, qu’à régler, de concert avec les Hauts commissaires anglais, américain et belge, les questions concernant la sécurité des troupes d’occupation : il est à prévoir, pour peu qu’il veuille préserver l’influence française, que son rôle ne sera pas toujours facile ; d’autant que la Haute Commission admet auprès d’elle, pour défendre les intérêts des Rhénans, un pur Prussien, von Stark, ancien préfet de police de Potsdam, et que la convention annexée au traité de paix maintient à leur poste en pays occupé tous les fonctionnaires prussiens ou prussianisés de 1914. Ce ne sont certes point gens à aider à l’œuvre d’entente franco-rhénane.

De grandes affiches blanches placardées dans toute la ville font connaître aux Rhénans le nouveau régime. Une série d’ordonnances suivent la proclamation : elles témoignent toutes d’un sentiment de bienveillance et d’équité bien rares chez des vainqueurs. Je me souviens des proclamations de ces administrateurs prussiens que nos Champenois et nos Lorrains durent subir après 1871, et que, quelques semaines avant la guerre, je relisais avec émotion aux Archives. Ah ! ceux-là parlaient un autre langage où l’amende, la prison, voire la mort, étaient à chaque ligne invoquées.

Les Mayençais se groupent devant les affiches. Ils les lisent lentement, méticuleusement, puis s’en vont sans dire un mot, chacun de leur côté. Au fond, pour la plupart, la question politique ne les intéresse pas beaucoup. Ce qui les préoccupe, c’est le ravitaillement. Dès ce soir, mon propriétaire est venu me demander s’il pourra continuer à acheter par mon entremise du pain, de la viande et du vin à la coopérative militaire. Mais, précisément, cette tolérance qu’avait recommandée le général Mangin et qui avait tant contribué à nous gagner des sympathies, ne va plus pouvoir être continuée. L’Intendance, jusqu’ici richement ravitaillée, ne reçoit pins que des envois médiocres. On a dû interdire rigoureusement toute cession de vivres aux Rhénans, et il est même question de retirer les cartes de ravitaillement à tous les civils des pays occupés.


15 janvier.

Comme pour inaugurer le régime de paix, quelques professeurs du lycée de Mayence, dont je suis, commencent une série de conférences au cercle Jeanne d’Arc sur « les Forces spirituelles de la France au XIXe siècle. » Notre dessein est de mieux faire connaître la France contemporaine à ces Rhénans qui l’ont aimée autrefois, et l’ignorent tant aujourd’hui. Déjà, un vaillant orateur, M. Burguet, est venu de Paris donner à des auditoires populaires, non sans succès, des causeries sur la race et la civilisation françaises. Pour nous, sur les conseils qui nous ont été donnés, nous cherchons à atteindre le public catholique, tant parce qu’il a été l’un des plus travaillés par la propagande gallophobe que parce qu’il est un de ceux dont l’influence est la plus indéniable en cette vieille rue des Prêtres.

Mes collègues Bleu, Constant, Houssay, Mouillet, tous agrégés de l’Université, doivent traiter du mouvement littéraire, philosophique, artistique, dans ses relations avec le sentiment religieux en France au XIXe siècle ; il m’appartient de définir quels ont été exactement les rapports de l’Eglise et de l’Etat français au siècle passé. Au total, nous voulons nous efforcer de montrer la force qu’a conservée le christianisme en France en une époque si profondément troublée par les conflits d’idées.

Certes, nous ne nous faisons d’illusion, ni sur la difficulté, ni sur la portée de notre œuvre. Il est évident que peu de Mayençais accepteront de venir auprès d’un public français, en une salle française, entendre un conférencier français, — encore que quelques semaines de séjour m’aient révélé le goût des gens d’ici pour notre langue et notre société. Mais ce sera déjà un beau succès de réunir côte à côte, en un effort commun de compréhension, des Français et des Rhénans, si peu soient-ils ; et c’est à nous qu’il appartient de renouer en pays rhénan la tradition classique qui faisait de notre langue le véhicule de toutes les idées. Au surplus, qu’importent difficultés et objections ! Répétons-nous la forte parole du Taciturne : « Il ne suffit pas d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. » L’essentiel est d’agir. Notre exemple en décidera d’autres. Et si l’on veut vraiment essayer d’arriver à une entente avec ce peuple, il faut bien aller à lui et lui parler, chacun avec sa langue, et son cœur.

Pour cette première conférence, nous n’avons pas à nous plaindre. Les Français sont venus en nombre, et on me montre une trentaine de Mayençais. « C’est une victoire, » nous dit un des Français les mieux au courant du monde rhénan. Acceptons-en l’augure. De fait, dès la fin de ma conférence, quelques-uns des Rhénans présents tiennent à venir nous remercier de notre effort, et à nous assurer de leur concours. En revanche, lorsque nous portons notre compte rendu aux journaux allemands du cru, ils refusent tous de l’insérer, sous des prétextes divers, avec beaucoup de politesse, mais d’une façon péremptoire. C’est que, depuis la guerre, toute cette presse prend ses directions à la W il lie lustrasse. N’importe : nos conférences seront traduites et publiées, et elles porteront un peu de vérité à ces âmes réveillées d’un long mensonge.


28 janvier.

J’ai fait connaissance avec une Lorraine établie en Rhénanie depuis nombre d’années ! Quoique Allemande officiellement par sa naissance et son mariage, Mme S… n’a jamais caché ses sentiments français, ce qui lui a valu pendant la guerre d’innombrables ennuis. Toutefois, la légitime considération dont elle jouit en la vieille cité qu’elle habite lui a évité la déportation. C’est une femme encore jeune, avec une certaine douceur triste. Est-il besoin d’ajouter qu’elle parle le français avec la pureté de Colette Baudoche, dont elle a même ce joli petit accent chantant que l’on entend auprès de la Moselle harmonieuse ?

— Monsieur, me dit-elle avec fierté, nous n’avons jamais cessé de parler français à la maison. Et le mieux est que nous avions prié les amis, tous Rhénans, que nous recevions, de ne parler que français à la maison.

Celle-là, comme on dit, n’y va pas par quatre chemins. Elle ne s’embarrasse pas des stipulations du traité de paix où des difficultés de la Haute Commission. — Comment vous montrer si timides en Rhénanie, s’écrie-t-elle ? Comment avoir accepté le Prussien von Stark pour représenter des Palatins, des Hessois, des Nassoviens et des Rhénans ? Comment permettre à des ministres prussiens de venir, au nez de vos autorités, prêcher la résistance aux fonctionnaires apeurés ?

Je ne sais bien entendu que répondre : timidement, j’objecte l’existence du Reich, notre situation d’occupants. Elle hausse les épaules.

— Le Reich n’est qu’un nom. J’étais ici aux heures sombres de la Révolution et de l’armistice : je vous affirme que nul alors n’y pensait et qu’il ne venait à personne l’idée que ces pays pussent retomber sous la botte du Prussien. On ne savait pas au juste comment l’Entente procéderait. Mais on croyait qu’à tout le moins, elle ferait de cette terre rhénane un pays indépendant, comme il le fut si longtemps aux siècles des Electeurs et des républiques, bourgeoises. On parlait déjà de la formation d’une nouvelle Belgique et je vous assure qu’il était des hommes d’affaires pour escompter l’essor économique de cette Rhénanie ressuscitée. Mais rien ne fut fait, et rien ne se fait. Et les plus riches d’espoir se découragent.

Je parle à Mme S. du Dr Dorten, qu’elle connaît. Elle m’en fait un grand éloge, mais me dit que, dans l’isolement où on l’a laissé, il est à craindre qu’il ne finisse par succomber.

— Les pangermanistes n’hésiteront pas à le tuer, comme ils l’ont tenté l’autre jour, comme ils l’ont fait pour Liebknecht, comme ils le feront pour tous ceux qu’ils craignent.

Dans le petit salon est entré un ami, — Une tête de Latin aux yeux vifs derrière le binocle, — Mme S… me le présente, et le nouveau venu, le professeur V… Rhénan de vieille souche, sourit :

— Je suis également professeur, dit-il doucement, et de littérature française.

Et il m’apprend qu’il a vécu deux ans à Nancy, un an à Paris. La plupart de ses vacances, il les passait en France, qu’il connaît toute. Que de Rhénans décidément ont séjourné en France !

Celui-là n’est pas aussi catégorique que Mme S. Il parle d’ailleurs douloureusement de « la misère de la pauvre Allemagne, » et il parait croire que la guerre est due à l’agression des Français et des Belges. Quel que soit son goût de la culture française, il n’aime guère notre occupation : « Vous nous avez accablés de soldats, » dit-il. Je vois bien que les attaques des journaux prussiens ont porté sur lui : il est convaincu que nos troupes accaparent en ce pays logements et vivres. Et puis, il a un de ses neveux encore prisonnier en France : et cela, il ne peut nous le pardonner.

— La guerre est finie : les Anglais ont libéré depuis dix mois leurs prisonniers. Vous gardez les vôtres. C’est inhumain.

Je puis au moins lui faire connaître qu’à la suite de la ratification du traité, son neveu, comme Rhénan, va lui être rendu incessamment. Sa figure en rougit de joie.

Au reste, si le professeur V… a quelque amertume contre ce qu’il croit la politique française, il déteste franchement Berlin, ses junkers et ses socialistes, et il préfère notre occupation à un retour des militaires prussiens ou à une irruption des spartakistes. C’est par lui que j’apprends l’existence de cette Union populaire rhénane fondée à Boppard, qui réclame l’autonomie des pays rhénans dans une Allemagne fédérale.

Au fond, cet homme-là souffre. Il souffre de sa situation amoindrie, de sa nourriture insuffisante, de ses incertitudes sur l’avenir. Mais ce n’est pas un ennemi.

Mme S. est fort amusante. Elle secoue vigoureusement son ami, qui ne sait pas se défendre. Elle lui reproche d’être un naïf, de croire sans discuter les fables de journaux pangermanistes, de n’avoir pas le courage de suivre les chefs énergiques comme Dorten, d’hésiter sans cesse et de gémir toujours. Le professeur V… finit par rire de bon cœur.

Qui ne devine l’action que des Français loyaux finiront par avoir sur de tels esprits ?


22 février.

Depuis que la ratification du traité de paix leur a rendu l’autorité en Rhénanie, les Prussiens petits et grands ne cessent de montrer leur mauvais vouloir à notre égard. Les premiers, au signal de quelque chef d’orchestre invisible, les journaux de Berlin, de Francfort, et même de Cologne ont repris le ton gallophobe insolent et agressif ; ils inventent chaque jour, d’ailleurs sans art, quelque nouvelle atrocité commise par nos soldats ; à les en croire, on trouverait presque quotidiennement dans les casernes des pays occupés, un, deux ou trois cadavres de femmes enfouies dans le fumier : pauvretés dont on rirait, si leur poison n’agissait peu à peu sur des esprits naïfs. De leur côté, les fonctionnaires, sur quelque ordre occulte, multiplient tracasseries et avanies. Voici les postiers qui raturent rageusement les indications françaises sur les lettres que nous recevons, et inscrivent cet avis impérieux : « Ecrivez en allemand. » Voici l’administration des chemins de fer qui change brusquement ses horaires, sans préavis, de façon à entraver les correspondances à Strasbourg et Metz entre les trains de Rhénanie et ceux de Paris. — Ce sont sans doute petites choses, mais qui gênent et irritent.

Enfin, le gouvernement du Reich lui-même vient d’ordonner que les droits de douanes, fortement relevés, seront payables en marks or ; il prétend même récupérer la différence entre le mark or et le mark papier sur tous les produits importés depuis l’armistice. En outre, il commence à élever toute une série de difficultés contre le transit entre la France et la Rhénanie. Il cherche à briser l’essor magnifique qu’en quelques semaines, ainsi que le prévoyait cet industriel du Nord, notre commerce a su prendre.

Toutes ces mesures ne relèvent d’ailleurs pas le crédit allemand. Voici le mark à 0 fr. 13 : l’an dernier, à pareille époque, il était à 0 fr. 50 ; en octobre, nous l’achetions à 0 fr. 33. Devant cette chute constante, il règne parmi les Rhénans une véritable panique : ils veulent se défaire à tout prix de leurs devises, même de leurs valeurs allemandes, pour les convertir en bijoux, en tapis, en objets d’art ; l’autre jour, chez Jang, le grand marchand de tapis d’Orient et de meubles précieux, nous voyions un couple qui achetait au hasard tout ce qu’il voyait. On parle de faillite prochaine du Reich.

Pour beaucoup la vie devient impossible. Un œuf se vend 2 marks 50. Un complet veston ordinaire 1 000 marks ; une paire de chaussures de fatigue 1 000 marks. Si les salaires ouvriers s’ajustent tant bien que mal à cette hausse de prix, atteignant pour certains 80 marks par jour, les traitements fixes, les pensions, les rentes, ne permettent plus à la bourgeoisie moyenne de subsister.

Certains hommes d’affaires des pays occupés ont demandé sans succès la fixation d’un taux spécial et invariable pour le mark en Rhénanie, d’autres, l’établissement de comptoirs d’échange, où le trafic pourrait se faire par troc. Leur échec les décourage, et ils s’imaginent que la France se désintéresse du sort des Rhénans. Non sans amertume, un gros négociant de Wiesbaden me disait : « C’est la France qui nous rive à la Prusse : elle veut nous faire périr avec elle. » Et l’arrogance des journaux et des fonctionnaires allemands fait croire à beaucoup que nous ne voulons ou ne pouvons rester sur le Rhin. N’annonçait-on pas l’autre jour au marché le départ des troupes françaises ?


16 mars.

Les Mayençais ont appris en même temps le coup d’Etat de Kapp à Berlin et l’arrivée dans leur ville du maréchal Foch. Ces deux nouvelles donnent à tous de la fébrilité ; certains parlent déjà d’une nouvelle mobilisation, et, comme je rentrais, mon propriétaire m’arrêta pour gémir : « Il parait que la guerre va recommencer ; n’étions-nous pas assez malheureux comme cela ? » La guerre ! C’est le grand effroi. Revoir les levées en masse, les tueries gigantesques, ces Rhénans pacifiques s’y refusent. On me citait le mot d’une jeune vendeuse de chez Tietz à un de nos soldats : « Nous ne nous battrons plus contre vous. » Et, pour la première fois peut-être, ce peuple sent que la présence de nos troupes est une garantie de paix pour lui ; à l’arrivée du Maréchal, je vois nombre d’Allemands se découvrir.

Le soir, comme nous étions invités à un thé chez le professeur V… il nous accueille tout ému : « L’Allemagne, s’écrie-t-il, la pauvre Allemagne est ruinée. C’est pire que la guerre de Trente Ans. » Et les larmes venaient aux yeux du vieil homme. Pour une fois, sa modération s’évanouit. « On ne peut rien faire avec les hobereaux ni avec la Prusse. » Et sa femme, qui s’intitule cependant une patriote allemande, ajoute ce mot étonnant : « Heureusement qu’à Mayence nous avons les troupes françaises. »

Le lendemain, une manifestation impressionnante s’est déroulée à travers les rues de la ville pour protester contre le coup d’État de Berlin. Plus de quinze mille hommes et femmes ont défilé, en un ordre parfait, syndicat par syndicat, société par société. Des bannières et des écriteaux portaient, des inscriptions suggestives : « Pendez Kapp ! A bas les hobereaux ! A bas la réaction ! » Sur une, j’ai même noté : « A bas le militarisme prussien ! » Tout ce monde marchait en silence et au pas. De temps en temps seulement, en passant devant la maison de quelque enrichi de guerre, — et Dieu sait si l’Allemagne en possède ! — quelques imprécations s’élevaient : « Schieber ! » Les figures étaient graves, résolues. On sentait vraiment que celle manifestation n’était pas une mascarade : une force s’affirmait, ainsi qu’une volonté.

D’autres cortèges semblables, me dit-on, se sont déroulés à Cologne, Trêves, Worms, Ludwigshafen.

Pour la première fois peut-être depuis que je suis ici, tous les Rhénans ont senti en la Prusse l’ennemie, en notre France la protectrice naturelle et nécessaire.


2 avril.

La Haute Commission vient de ratifier toute une série de décrets édictés à Berlin par le Reich, de décembre à mars, qui interdisent en fait tout trafic entre la France et la Rhénanie. Désormais, pour importer en territoire occupé ou pour exporter du Rhin vers la France, il faudra demander l’autorisation à Berlin. On devine l’accueil que les bureaux des ministères prussiens réserveront à nos négociants. Ce n’est pas tout. Ordre, également ratifié par la Haute Commission, est donné à tout Commerçant de Rhénanie, Français ou non, de liquider avant le 30 juin tous les stocks français qu’il possède en magasin, faute de quoi ceux-ci seront vendus d’office au profit du Trésor allemand. En lisant ces décrets rendus par un vaincu contre un vainqueur en pays occupé, on reste stupéfait !

C’est l’effondrement du commerce français en Rhénanie. Aussi l’émotion est-elle extrême dans tous les milieux d’affaires. Mon ami D… cet industriel flamand qui était arrivé ici plein de vaillance et de foi, vient, indigné, m’annoncer son départ.

— C’est la ruine pour moi, et pour tous ceux qui, sur la foi des traités, sur l’appel des autorités françaises, étaient venus s’établir en ce pays. En quelques mois, malgré les difficultés que, dès la ratification du traité de paix, la Prusse s’ingéniait à dresser contre nous, malgré cet abusif paiement des droits de douane en or, nous étions arrivés à des résultats inespérés. Je crois bien que, depuis l’automne 1919, nous avons vendu pour plus de deux milliards, et acheté pour plus d’un milliard. Les Rhénans étaient ravis : leur pays retrouvait sa prospérité et devenait le grand comptoir d’échange entre France et Allemagne. Et voilà tout cela brisé, pour la seule joie des Prussiens.

D… va à Paris essayer d’obtenir des interventions puissantes et énergiques. Souhaitons qu’il réussisse, car, si les Français sont indignés, les Rhénans ne sont pas moins mécontents. Voici leurs industries privées de matières premières, leur commerce arrêté. Ils en gémissent tous, mais un siècle de joug prussien les a tellement bien plies à la discipline passive qu’ils n’osent protester ni agir.

— Berlin veut notre ruine, reconnaît ce gros négociant en vins dont je fus l’hôte en automne. Je ne puis plus rien vendre désormais : j’avais des commandes en quantité pour des bordeaux ; il me faut les annuler. Et tous mes collègues sont comme moi.

Mais quand je lui demande ce qu’il va faire pour se défendre, il lève les bras au ciel.

— Et que puis-je, mon pauvre monsieur ? Nous devons obéir, nous autres.

Tout de même, un tel régime ne saurait durer. Il lèse trop d’intérêts. La Haute Commission, si elle a dû l’accepter, cherche dès maintenant à l’amender. Peut-être, au fond, est-ce d’ailleurs la plus grosse maladresse que les Prussiens aient encore commise en ce pays depuis la ratification. En menaçant dans leur négoce aussi bien Rhénans que Français, ils créent entre eux une nouvelle solidarité de défense antiprussienne. Et, en gênant le ravitaillement de tout le Reich, ils vont y déterminer une crise de chômage et de faim qui en accentuera la ruine. Ces décrets, fruits de la haine et de l’ignorance, n’apporteront en toute l’Allemagne que colère et misère.


20 avril.

En cette pension toute allemande du Taunus où nous sommes installés pendant l’avril, et que tiennent des religieuses de Cologne, nous pouvons suivre les fluctuations de l’état d’esprit rhénan pendant la période critique des événements de la Ruhr et de l’occupation de Francfort.

Nous sommes seuls Français. Tout le personnel, tous nos voisins sont Rhénans, un prêtre en convalescence, deux vieilles demoiselles luthériennes et dont l’une porte un titre nobiliaire, un jeune industriel de Hochst avec sa femme, une fraulein qui professe dans une pension de Wiesbaden. L’accueil est parfait, cordial chez les bonnes sœurs, poli chez tous. Nulle ombre d’hostilité : l’atmosphère des pensions de famille d’avant-guerre. Les religieuses, tout en se lamentant sur les difficultés du ravitaillement pour « les pauvres Allemands, » sont remplies de prévenances. Le curé nous raconte, en un français qu’il s’efforce à rendre correct, qu’en 1900, il a été à Paris et à Londres ; et ne cache pas qu’il souhaite d’y retourner.

C’est ce même curé qui m’apprit la décision du gouvernement français d’occuper Francfort : il ne s’en montrait pas ému : « Nous payons la folie de von Kapp, » reconnut-il. Toutefois, une des vieilles demoiselles ne put se tenir de dire à ma femme le soir même : « Vous êtes Française, madame, et je suis bonne Allemande. Il vaut mieux que nous ne nous parlions pas. »

Dès le lendemain, les physionomies changent. La religieuse qui nous sert nous avoue avec des airs épouvantés que les spartakistes tuent et brûlent tout sur la Ruhr, que Cologne est menacée, qu’il n’y aura plus l’hiver prochain charbon ni vivres en Allemagne. Le soir, e jeune industriel, rentrant de Hochst, annonce que la population de Francfort vient de se soulever contre les Français. Il dit cela d’ailleurs tranquillement, sans aucune passion. Je n’ai pas de peine, sur des informations précises, a le démentir, et il s’excuse de bonne grâce de s’être laissé tromper ; mais je vois bien que je n’ai convaincu personne On ne fait plus d’ailleurs devant nous allusion aux événements. Seule, la fraulein, en prenant congé, nous dit doucement : « Ce serait bien dommage si vous partiez d’ici. »

En fin de compte, à partir du jour où les journaux allemands, non sans des manchettes sensationnelles, publient la note anglaise, et annoncent que Lloyd George évite de traverser la France pour gagner San Remo, personne ne nous parle plus, à l’exception des religieuses et du curé. Ce dernier, à mon départ, m’avoue que c’est l’attitude de la Gazette populaire de Cologne, « un très respectable journal, » qui l’impressionne.

— Il est bien malheureux que la vraie paix ne règne pas encore parmi nous, soupire-t-il. Il n’est pas un de mes compatriotes qui ne le souhaite. Mais vos militaires ne le veulent pas. Ils envoient parmi nous des nègres ; ils font tirer sur les paisibles Francfortois. Il serait si facile cependant de s’entendre !

Ce peuple apparaît décidément d’une docilité extraordinaire. Il suffit de quelques articles fort mal faits de gazettes suspectes, sans compter l’action sournoise d’agents prussiens, pour le détourner de nous. L’évidence des mensonges de ces cinq ans de guerre, la leçon des avions de Nuremberg, ne leur ont rien appris. A ceux qui accusaient les Français d’être accessibles au « bourrage de crâne, » il n’est que de venir voir comme une courte campagne de presse agit sur l’opinion rhénane pour connaître des cerveaux crédules.

Il n’y a pas à se le dissimuler : l’œuvre d’éducation que tout Français a à entreprendre ici à l’égard du Rhénan est plus difficile qu’il n’apparaissait tout d’abord. Il y faudra bien du temps et de la patience.


10 mai.

Nous venons d’avoir, entre universitaires français et allemands, une discussion sur les origines de la guerre, qui, pour n’être pas un événement diplomatique, ne me parait pas moins offrir quelque intérêt.

Il y a quelques jours, j’avais entrepris le professeur V… (qui semble décidément de plus en plus hostile au prussianisme) sur les responsabilités de la guerre. Gêné par mes arguments, il me demanda de convier quelques-uns de ses collègues de Wiesbaden et de Francfort, mieux à même, grâce à leur documentation, de me répondre. Je m’empressai d’accepter, et obtins d’en amener autant de mon côté. Et c’est ainsi que nous nous sommes trouvés hier réunis pour la première controverse sur la guerre qui se soit sans doute encore déroulée entre professeurs des deux nations. Il y avait là, outre le professeur V… et une dame rhénane qui enseigne la littérature germanique, deux professeurs prussiens, un historien et un philosophe ; de mon côté, j’étais accompagné de mes collègues MM. Bleu et Houssay, agrégés des Lettres, heureux de s’affronter avec des représentants de la science germanique.

Nous nous heurtâmes auprès des deux professeurs prussiens aux plus étonnantes ignorances, à moins que ce ne fût à la plus entière des mauvaises fois. Comme je rappelais qu’en tout état de cause, la guerre avait été déclarée par Guillaume, ils sursautèrent tous deux avec une belle indignation : « C’est une erreur, s’écria l’historien. C’est Poincaré et Sazonoff qui ont déclaré la guerre ! » Et comme nous nous acharnions à rappeler textes et dates, il ajouta rageusement : « La preuve, elle est dans l’inique traité de Versailles. » Les témoignages allemands de Kautsky, Liebknecht, Forster, Lichnowsky, etc. ils les récusèrent âprement : « Un juif ! Un clérical ! Un traitre ! » Il n’y a d’Allemands pour eux que « les vrais Prussiens. »

Cette mauvaise foi faisait impression sur les deux Rhénans : le professeur V… reconnaissait l’autorité d’un Lichnowsky, d’un Forster ; sa collègue, tout au moins, refusait de les considérer comme des traîtres à l’Empire. Peu à peu, sous la pression de nos objections, devant la précision de nos citations, ils nous concédèrent tous deux des points de plus en plus nombreux, reconnurent notamment que la violation de la Belgique avait été « une sottise criminelle, » cependant que, gènes, les Prussiens se taisaient. Finalement, l’historien se dressa et, la voix coupante, affirma :

— Toutes ces discussions sont vaines. Si nous vous avons déclaré la guerre, c’est qu’il le fallait. Depuis Edouard VII, vous nous encercliez, et en 1915 ou 1916, l’armée russe eût atteint une puissance à laquelle nous n’eussions pu résister. Nous avons fait une guerre défensive préventive.

Et le philosophe conclut avec fermeté :

— L’Allemagne, pour assurer son existence, devait attaquer. Elle a bien fait. Pour gagner la guerre, elle devait la mener énergiquement. Elle a bien fait. Elle a eu le malheur d’être trahie par les ennemis de l’intérieur et de manquer d’hommes d’État. Mais elle n’a rien à regretter, et elle n’a pas été vaincue.

Mais les deux Rhénans, par leur silence, marquèrent leur improbation de ces paroles. Dans le vestibule, au départ, nous entendîmes que les deux Prussiens les reprenaient vertement de leur mollesse patriotique.

De pareilles discussions gagneraient, je crois, à être multipliées, et dans tous les milieux. Je sais bien qu’on va répétant qu’elles sont vaines, que, sur ces questions, les Allemands sont irréductibles, et qu’au surplus, c’est du passé. Je ne suis pas de cet avis. Ces mensonges, si nous ne les extirpons pas de l’âme germanique, finiraient par prendre consistance : à tout jamais, ils empoisonneraient l’Allemagne, et nos rapports avec elle. Au reste, qui donc soutiendrait que la vérité ne finit pas toujours par triompher ? En cette courte entrevue, ne s’est-elle pas imposée à ces esprits prévenus ? Certainement, nous avons en grande partie convaincu les Rhénans, et nous ne sommes pas sans avoir ébranlé les Prussiens. Ne nous lassons pas de dénoncer la mauvaise foi de Berlin, même passée.


16 mai.

L’église Saint-Pierre est pleine, où s’accumulent les Français qui ont tenu, le dimanche de la canonisation de Jeanne d’Arc, à rendre hommage à la sainte de leur patrie. Aucun ne manque, et, dans les stalles et le chœur, figurent toutes les autorités françaises de la ville. J’aperçois même dans la nef des familles mayençaises.

La messe se déroule, un peu théâtrale, comme le commande peut-être le décor d’opéra de Saint-Pierre. Sous les voûtes de l’église retentissent les ouvertures de Messidor et de Patrie qu’à coup sûr Bruneau, et Bizet ne s’attendaient pas à voir figurer en une cérémonie de canonisation. Mais personne ne s’étonne : ce dimanche est à la France, et pour la rappeler, toutes ses musiques sont belles…

L’après-midi, sur la demande du général Dégoutte, le grand honneur m’est réservé de rendre à Jeanne l’hommage des laïcs. En cette ville germanique, où tous les Français sentent le prix d’une consécration qui attire à notre pays les prières des catholiques allemands, qu’il m’est facile de faire vibrer des cœurs déjà tout enthousiastes ! Nous ne savons encore si le gouvernement proclamera officiellement la fête nationale de Jeanne d’Arc : mais pour nous Français de Mayence, je vous assure qu’en ce beau dimanche, c’est bien une fête nationale que nous avons célébrée. Puissent, l’an prochain, les Rhénans être associés à cette commémoration !


25 mai.

Ces journaux prussiens, — ou prussianisés, — sont magnifiques ! Leur mauvaise foi finit par être touchante, tant elle est obstinée. Tout le monde avait été frappé de l’impression profonde produite par la belle proclamation du général Degoutte sur l’évacuation de Francfort : « Les Français tiennent leur parole ! » Cela sonnait haut et clair. Le Boche, — il faut bien l’appeler par son nom, — est intervenu. Il a d’abord insinué, piano, piano, que les Français avaient dû quitter la ville devant la menace d’un soulèvement : ce fut l’affaire de ces Leipziger Neueste Nachrichten qu’on trouve toujours au chemin du mensonge. Puis, personne ne démentant, la grosse artillerie a donné ; et ce furent d’horrifiques histoires sur les méfaits des nègres : ici, le chœur fut conduit par le Berliner Tagblatt. Enfin, voici le grand assaut : la Frankfurter Zeitung, qui n’a plus rien du grand journal européen d’avant-guerre, invente un ultimatum des Anglais, qui exigeraient non pas seulement l’évacuation de Francfort, mais encore celle de toutes les têtes de pont du Rhin.

Tout cela est bête à en pleurer ; — et sent l’approche des élections. Mais, sur ces cerveaux mal habiles, l’effet de pareils mensonges est indéniable. Notre domestique hessoise ne nous a-t-elle pas dit que des nègres avaient coupé les mains de petits enfants à Francfort ? Et le professeur V… ne m’a-t-il pas demandé s’il était exact que notre Lycée dût être prochainement évacué ?

D’ailleurs, la presse n’est pas seule à agir. Toute une propagande se fait à l’heure actuelle contre nous. Ce sont les éditeurs de Leipzig et de Berlin qui remplissent les librairies de toutes les villes occupées de brochures pangermanistes et de récits sur les exploits des armes allemandes. Ce sont les Mémoires de Hindenburg qu’on annonce avec fracas. C’est le gouvernement qui donne lui-même : voici le Ministre berlinois du Reich David qui vient, en grand apparat, à Mayence affirmer que l’Empire connaît la misère des pays rhénans depuis l’armistice, mais compte bien que l’occupation ne durera pas quinze ans.

Aussi la population n’est-elle plus tout à fait la même à notre égard. Ce n’est pas la bonasserie aimable du début : chez beaucoup, c’est de la réserve, chez certains, de la défiance ; trop de fonctionnaires sont même insolents. On sent que tout ce monde est inquiet du lendemain, et craint de se compromettre avec les Français. Non qu’ils nous détestent : rien n’est changé à leur désir d’entente. Mais presse, fonctionnaires et ministres sont arrivés à leur faire croire que la France ne pourra pas rester sur le Rhin, et devra le céder au Prussien.

Peut-être aussi sommes-nous trop silencieux. Le mépris ne suffit pas pour se défendre contre le mensonge. Un seul journal, le petit Echo du Rhin, lutte vaillamment contre ce concertée calomnies et de sottises. Que peut-il, contre la coalition de feuilles et de gouvernements encore puissants et riches ? Il y a cependant en ce pays des bonnes volontés qu’on pourrait grouper pour constituer un organe allemand de défense rhénane. Les milliards d’Hugo Stinnes sont impressionnants : tout de même, il y en a d’autres.


30 mai.

Les Français reprennent l’offensive contre les Prussiens ! Depuis janvier, en vérité, ceux-ci, dans leurs lois comme dans leur presse, jouaient vraiment trop aux maîtres. Notre patience les trompait, et ils oubliaient qu’il y a quelque chose de changé aussi bien sur le Rhin que dans le monde depuis le 11 novembre 1918. C’est partout maintenant une reprise vigoureuse et joyeuse de l’effort français : administrateurs, commerçants, professeurs, artistes, tout le monde donne : il semble que, devant les provocations des feuilles pangermanistes, tous aient compris la nécessité d’une action énergique pour préserver l’influence de leur pays en Rhénanie.

Voici que, dans toutes les villes occupées, commerçants français et belges se sont groupés en unions de défense. Ils viennent de faire placarder sur les murs une belle affiche blanche, dont le texte énergique réclame l’annulation de toutes les mesures arbitraires prises depuis janvier par le Reich contre le commerce franco-belge. Justement et ingénieusement, ils soulignent combien les Rhénans se trouvent lésés par elles ; et, pour conclure, ils réclament, au cas d’un refus de Berlin, l’application de l’article 270 du traité de paix qui permet d’accorder à la Rhénanie un régime douanier spécial. Je n’entends qu’éloges de ce ferme langage, et j’ai vu nombre de négociants rhénans placer l’affiche à la porte de leur maison.

Mais voici qui est encore mieux. De grands négociants français ont récemment organisé, avec le concours de puissantes firmes rhénanes une Union des intérêts franco-rhénans. Ce sont tous hommes, entreprenants et sans faiblesse, dont la volonté est de rétablir entre le Rhin et la France ce grand courant d’affaires que le passé a connu et que les routes commandent.

Enfin, à Mayence, le Cercle français, constitué fort petitement cet hiver, devient une grande maison accueillante, installée en un hôtel luxueux, dont les soirées élégantes attirent déjà des Mayençais. En outre, ses dirigeants ont créé une coopérative qui va alimenter toute notre colonie : ils se flattent de résoudre ainsi la difficile question du ravitaillement des Français n’appartenant pas à l’armée d’occupation.

De leur côté, le Haut Commissaire et l’Université s’emploient à développer l’influence de l’esprit français. Le 13 mai, M. Tirard, en présence du général Dégoutte, du député Fribourg et des professeurs de la Faculté de droit de Strasbourg, a inauguré solennellement une Ecole de Droit et une Ecole supérieure de Commerce. D’autres Ecoles supérieures sont en projet, qui feront ainsi de Mayence un centre d’études françaises de premier ordre. Les jeunes gens que leur service militaire conduira en pays d’occupation pourront y achever leurs études, et, par leur commerce avec la population, faire connaître et aimer nos méthodes et notre esprit. Peut-être, plus tard, comme en notre lycée, les jeunes Rhénans voudront-ils suivre des cours qui les feront pénétrer au cœur de la culture française. Il était bon en tout cas qu’en cette vieille cité latine, le droit romain et le génie français reprissent leur place.

Notre théâtre et notre musique l’ont déjà prise, nos tournées d’artistes parisiens, malgré la contre-attaque de Berlin qui envoie ses vedettes les plus retentissantes dans toutes les villes occupées, attirent des Rhénans de plus en plus nombreux. Pour entendre de Féraudy dans l’Avare, ils étaient bien plusieurs centaines, tant à Mayence qu’à Wiesbaden. Mais c’est surtout Chevillard qui les a conquis : sa direction nerveuse, si elle les étonna d’abord, les enthousiasma finalement. Les musiciens de Wiesbaden, m’a-t-on dit, lui demandèrent de revenir diriger la Tétralogie, et chez ces mélomanes, ce n’est pas un mince éloge.

Oserai-je, après tout cela, parler de nos conférences au cercle Jeanne d’Arc ? Leur action s’ajoute à d’autres, et, si j’en crois de bons échos, elle ne fut pas si infime. N’est-ce pas un bon témoignage que ce compliment de clôture d’une personnalité catholique d’ici : « Vous nous avez appris beaucoup de choses, ne serait-ce que la liberté d’esprit de votre Université » ? Nous avons donné notre effort, et aucun effort n’est perdu. 8 juin.

Elles ont eu lieu, ces élections tant attendues au premier Reichstag de la République allemande. A Mayence, elles se sont déroulées dans le plus grand calme : je suis même étonné de l’indifférence de beaucoup de Mayençais ; parmi ceux que je connais, j’en sais qui se sont absentés, et l’on me dit que la plupart des femmes n’ont pas voté. Serait-ce que rien de Berlin ne peut les toucher ? Ou plutôt que la politique ne les intéresse pas ?

On connaît les premiers résultats. Socialistes majoritaires et démocrates subissent ici comme ailleurs un échec écrasant, la Droite et les Indépendants gagnent des milliers de voix. Mais au fond, les étiquettes ne signifient pas grand’chose.

La presse d’Hugo Stinnes crie victoire des succès du Christliche Volkspartei. Mais cette aile droite des Centristes ne s’est détachée du vieux Centre que pour fuir les directions trop prussiennes d’Erzberger, et même de Trimborn, que Berlin a reconquis. La plupart de ses élus sont résolument fédéralistes, et leur vrai chef parait ce docteur Heim qui mène en Bavière avec un succès croissant la lutte contre le prussianisme. Le Centre lui-même, malgré sa timidité, compte, parmi ses députés rhénans, nombre de membres de l’Union de Boppard, dont la charte essentielle est l’autonomie de la Rhénanie. Il n’est pas jusqu’aux socialistes indépendants qui ne professent le « les von Berlin. » Un de leurs chefs rhénans, Smeels, a fondé un groupe nettement séparatiste, le Rheinische republikanische Volkspartei, qui compterait 70 000 adhérents. A la veille des élections, ce Smeets faisait paraître l’article le plus violent qui ait encore été publié en terre allemande contre la Prusse : « Peuple allemand, tu as toujours été la vache à lait de la soldatesque prussienne. » Quant aux socialistes majoritaires et aux démocrates, leur défaite est si complète qu’ils ne sauraient plus guère avoir d’action en ce pays. Même parmi eux, d’ailleurs, combien acceptent ou réclament l’autonomie ! N’est-ce pas un des leurs, le Dr Ulrich, président du conseil de la Hesse, qui avait lancé l’an dernier la grande idée d’une République du Rhin moyen ? En vérité, il semble bien que tous les partis rhénans soient d’accord sur cette grave question de l’autonomie de toutes les terres rhénanes. Et cela est si vrai que leurs élus, me dit-on, vont réclamer, dès les premières séances du Reichstag, l’abolition du Sperrfrist qu’en juillet 1919, l’Assemblée de Weimar vota pour interdire toute discussion sur l’unité du Reich pendant cinq ans.

Ce Reichstag sans majorité, confus et chaotique, il sera curieux à suivre dans sa politique rhénane. Puisse-t-il enfin, inspiré par les leçons du passé, arracher et cette terre et toutes les Allemagnes à la Prusse despotique de Treitschke et de Bismarck !


27 juin.

Par ce beau dimanche d’été, toute une foule se presse sur le grand bateau blanc et or qui descend le Rhin. Sur les bancs de l’avant s’entasse une école de garçons et de fillettes avec leurs maîtres et leurs maîtresses. A la poupe, éclate en lettres gigantesques un nom, le Bismarck, et claque au vent un immense pavillon rouge, blanc, noir. Sur les bateaux voisins flamboie même le pavillon de la marine « impériale et royale » avec l’aigle méchant. Notre occupation débonnaire ne s’offense ni de ces noms ni de ces couleurs. Et quelle singulière République que celle-là qui cache son drapeau et ne connaît que les insignes d’un passé proscrit !

Puissant et rapide, le bateau descend. A chaque instant, sur le fleuve, nous croisons des trains de chalands, toujours parés du pavillon rouge, blanc, noir, et dotés de noms guerriers, ou bien encore de celui de Hugo Stinnes. Sur les deux voies qui bordent la rivière, des rames de wagons se suivent à faibles intervalles. Certes, le charbon ne manque pas en pays allemand, non plus que le trafic. Et quelle richesse alentour ! Vignobles déjà lourds de jeunes grappes, champs couverts d’avoines, de blés, ou de seigles, hôtels à 200 marks par jour, et restaurants à 60 marks le repas, tous bondés de clients… Francfort est-il donc si loin du Rhin que les rédacteurs de la Frankfurter Zeitung puissent encore parler de la misère des territoires d’occupation ?

Soudain, auprès de moi, un des instituteurs profère un commandement bref. Les enfants s’arrêtent de manger, et se dressent d’un seul mouvement. Leurs maîtres se découvrent. L’un d’eux pousse un Hoch ! qui ne trouve d’ailleurs point d’écho ; un autre fredonne le Deutschland über alles ! Emergeant au-dessus des vignes, écrasant tout le paysage de sa laideur massive, le monument de la Germania est apparu. Sur le pont du bateau, le reste des Rhénans regarde, mais ne dit mot : le geste du maître prussien n’a pas d’imitateur.


1er juillet.

Wiesbaden était avant la guerre la plus prussienne des villes rhénanes. Cette vieille cité du Nassau, conquise en 1866, se trouvait devenue la ville de luxe des Germains de l’Est. Encore aujourd’hui, il n’est pas de lieu où les fonctionnaires prussiens soient restés plus fortement imbus de l’esprit et des pratiques des Hohenzollern. Il n’est pas de lieu non plus où les immigrés de l’Est, riches rentiers, officiers ou fonctionnaires en retraite, soient venus en plus grand nombre s’établir auprès des Nassoviens. Depuis la Révolution, beaucoup sont encore accourus pour trouver confort en ces villas somptueuses et tranquillité sous la protection des soldats français : tel le général von Gallwitz qui demanda et obtint du Gouvernement français l’autorisation de s’établir à Wiesbaden, et tels bien d’autres hauts et puissants seigneurs de l’Armée et de la Finance.

Mais ce sont les Français qui donnent maintenant le ton à la riche cité. Aux troupes d’occupation se sont ajoutés des flots sans cesse renouvelés de voyageurs, d’hommes d’affaires, d’artistes. Les services de la Récupération attiraient des industriels, la Section économique des hommes d’affaires, les théâtres et les concerts des amateurs : dès l’été dernier, le général Mangin organisa une grande « saison » des œuvres de Wagner, et depuis on peut dire qu’elle n’a pas cessé. Et les Français ont apporté leur politesse et leur élégance : si bien que la cité nassovienne perd sa rude écorce prussienne, que peu à peu elle se parisianise.

En l’Hôtel de Nassau, palace parfaitement international, on n’entend, aux thés et aux dîners, parler que français. De jolies filles passent, vêtues de robes fraîches : ce sont, me dit-on, des mannequins parisiens qu’une maison envoie lancer ses créations. Des dames allemandes regardent et admirent. Aussi le grand couturier de Wiesbaden, Baccharach, qui fait la loi en Rhénanie, abandonne-t-il désormais les modèles viennois ou berlinois pour ceux de Paris.

Au grand théâtre, malgré le décor germanique, comme la salle a pris l’aspect parisien ! Certains soirs, en cet immense vaisseau peuplé de femmes élégantes et d’habits noirs (les uniformes sont ici moins nombreux qu’à Mayence,) parmi le bruissement des conversations françaises, on se serait cru à l’Opéra. J’emporte d’une représentation de la Tétralogie un souvenir particulièrement vif. Dans la loge impériale, un général français présidait ; à l’avant-scène se tenait notre haut commissaire ; à nos côtés, un jeune couple nous contait être venu spécialement de Paris pour entendre l’Anneau des Niebelungen. Des Français allaient féliciter chanteurs et musiciens, dont aucun ne cache la joyeuse fierté que leur laissent nos applaudissements.

Certes, il ne faut rien exagérer. Il reste, malgré ces élégances, bien des traits de germanisme, ne serait-ce que ces mangeailles de « delikatessen » qui se font aussi bien en la salle pendant le spectacle qu’au buffet durant l’entr’acte. Il demeure, chez beaucoup, malgré la politesse ambiante, une hostilité que les regards accusent. La plupart des jeunes hommes arborent ici la croix de fer, qui est à peu près dédaignée dans les autres villes rhénanes, et un orateur, le pasteur Philippi, a pu lancer fièrement devant un auditoire wiesbadenois cette apostrophe : « Nous sommes la garde à l’Ouest du peuple allemand, et nous le défendrons. » Comment s’en étonner, quand on sait le nombre d’anciens officiers de l’armée impériale qui vit ici ?

Mais qui ne voit la détente que crée cette atmosphère mondaine et souriante ? Déjà, me dit-on, il est des dames de Wiesbaden qui souhaitent d’être reçues dans les soirées françaises ; déjà, en un prochain concours hippique que les autorités françaises organisent, des courses rhénanes sont annoncées auprès du steeple français. Petites choses sans doute, mais qui ont leur prix, puisqu’elles inquiètent et irritent les Prussiens. Voici leurs gazettes qui annoncent que Wiesbaden, souillée par la honte noire, est terrorisée par les nègres de notre armée. Les maladroits ! Ils ne réussissent qu’à écarter de la cité de Nassau les Germains de l’Est, cependant que, cet été, des milliers de Français s’annoncent pour la grande saison thermale de Wiesbaden.

Viennent encore quelques années, quelques campagnes prussiennes, et la jolie ville du Taunus sera une de nos « villes d’eaux les plus parisiennes. » Le gouvernement du Reich s’imaginait, par ses interdictions d’importation, toujours en vigueur, chasser d’ici la France et ses produits. Mais il n’y a pas de frontière pour l’élégance et la politesse françaises. 8 juillet.

Grosse émotion cette semaine en toutes les villes rhénanes. Les ouvriers, en troupes compactes, sont venus piller les éventaires des marchés, et certaines boutiques de mercantis connus. En outre, une grève de protestation est annoncée contre l’impôt d’Empire sur les salaires.

Ce n’est là en somme qu’une de ces crises si fréquentes que la politique économique et fiscale du gouvernement berlinois détermine dans toute l’Allemagne. En particulier, les décrets de janvier et de mars, en interdisant les importations de France, ont tari le ravitaillement, et la demande dépassant l’offre, les prix ne peuvent cesser de monter, cependant que l’augmentation insensée des billets de la Reichsbank fait continuellement baisser la puissance d’achat du mark. Les vivres atteignent des prix fantastiques, et les masses populaires ne mangent plus à leur faim.

Mais ce serait bien mal connaître les Prussiens que de supposer qu’ils puissent reconnaître leurs erreurs. Tout au contraire, les journaux de Hugo Stinnes imputent le renchérissement de la vie à la présence de l’armée d’occupation. Ils prétendent même que l’impôt sur les salaires est nécessité par les frais d’entretien de ces troupes. Ils reprennent en même temps avec violence la campagne contre nos soldats nègres, bien que nos braves Sénégalais aient déjà quitté le Rhin. Bref, ils cherchent à détourner dans un sens nationaliste et pangermaniste toute l’agitation ouvrière.

Il est évident qu’une nouvelle offensive prussienne se dessine contre nous. Comme pour l’affirmer, on annonce encore une visite des ministres du Reich aux pays occupés. On veut à Berlin provoquer des mouvements populaires dans les villes rhénanes, sans doute pour agir sur la conférence de Spa. Peut-être même, si j’en crois ce qu’on dit à Mayence dans des milieux bien informés, assiste-t-on au commencement de l’exécution d’un vaste plan pour déclencher contre la France, d’accord avec les bolchévistes, quelque immense mouvement d’apparence ouvrière. Déjà des agents prussiens de l’Heimatdienst ont été saisis à Ludwigshafen par les Français comme ils provoquaient une grève, à Cologne par les Anglais comme ils organisaient un attentat contre un député rhénan autonomiste. Cet Heimatdienst, dont l’action occulte se trouve ainsi démasquée, n’est autre que le succédané du fameux office de presse de guerre (Kriegspressamt), dont l’activité fut si intense jusqu’à l’armistice. Son but officiel est de maintenir la fidélité au gouvernement du Reich. Son but véritable est de détruire l’œuvre de Versailles et de soulever les masses ouvrières, sous des prétextes économiques, contre la France. Sur l’un des agents arrêtés, notre sûreté aux armées a découvert d’ailleurs ces instructions suggestives :

« Il est particulièrement nécessaire d’exploiter dans un sens politique les grèves qui sont provoquées par l’irritation contre les autorités françaises, par le manque de charbon, par la famine… Il est nécessaire qu’une certaine tension soit maintenue entre la population et les autorités françaises, afin que ces dernières reculent devant les moyens extrêmes, qu’elles aient le sentiment net que la population n’entre pas dans leurs vues. Il est à recommander que la propagande soit dirigée sans dureté contre l’Angleterre ni contre l’Amérique. »

Ces troubles, s’ils se produisent, ramèneront la vague spartakiste à Berlin. Mais pour sauver le butin de la grasse Rheinland, le Prussien mettrait le feu au monde. Il n’épargnera mensonges, dépenses, ni violences afin d’éviter que les Rhénans ne disposent d’eux-mêmes et ne traitent les Français en amis. Pour déloyale qu’elle soit, cette action n’est pas maladroite. Les ouvriers, s’ils ont faim, écouteront tous les propos de colère. L’hiver leur sera sans doute dur : des usines, faute de matières premières, annoncent qu’elles chômeront, la récolte ne peut suffire à cette population dense, la fièvre aphteuse désole le bétail rhénan… Les prix hausseront encore.

Puissions-nous assurer à ces Rhénans les vivres que Berlin leur refuse ! Quand nous leur offririons toutes les richesses de notre commerce, tous les charmes de notre esprit, comment les arracherions-nous aux mauvais bergers de l’Est, s’ils n’ont pas de quoi manger ? Pour les Français des pays occupés autant que pour la population, un ravitaillement abondant, voilà bien, je crois, la première nécessité.


12 juillet.

Après bientôt un an de séjour, voici le retour en France. Cette fois, c’est une vraie frontière qui m’en sépare : il faut subir visites lentes et minutieuses à Neunkirchen, à Sarrebruck, à Forbach. Mais cette frontière que les prohibitions prussiennes ont dressée, si elle a pu gêner l’œuvre française en Rhénanie, ne l’a pas arrêtée. Nos écoles, maintenant installées, vont se multiplier en octobre ; notre commerce, un moment hésitant sous les coups de Berlin, reprend vigoureusement, nos artistes triomphent à Wiesbaden. Certes, ce ne sont encore là que faibles pousses, et le Prussien guette, qui compte les arracher Mais les racines sont profondes et vivaces, et, malgré les tempêtes d’Est, l’arbre français tiendra et s’étendra.

Et de ce peuple, qu’adviendra-t-il ? Réveillée par notre esprit, enrichie par notre négoce, la Rhénanie va-t-elle revivre ? Reverrons-nous les temps prospères et pacifiques des Electeurs et des Républiques bourgeoises ?

Fermement, je le crois.

Ce peuple, ce qui le maintient encore comme en torpeur, c’est l’emprise du fonctionnaire du Reich, c’est l’incertitude de son sort, c’est sa finance délabrée, c’est la faim. Qu’il puisse enfin retrouver le droit à disposer de lui-même, qu’il réussisse à abroger ces détestables édits d’interdiction d’importation et d’exportation, qu’il impose comme seuls fonctionnaires en son territoire des Rhénans, — et les forces qui le travaillent et auxquelles il n’ose encore céder l’emporteront. Il reprendra sa destinée historique le long du Rhin, et, comme autrefois, les grands courants de la civilisation et du commerce l’inclineront vers l’Occident.

Ce peuple placide et bonasse, il ne nous hait pas et nous ne le haïssons pas, quoique germanique ; il n’aime pas le Prussien, et nous non plus. Il se défiait de nous, — et s’en défie encore quelque peu, parce qu’on l’a nourri contre nous de préventions hostiles. Mais déjà, de nous voir si sociables, le voici qui, comme hésitant et encore tremblant aux voix de Berlin, nous tend la main. Les vieux souvenirs se réveillent, et il se rappelle les alliances nourricières d’autrefois.

Ces Rhénans, le gigantesque appareil de l’Armée et de l’État prussiens les écrasait. Maintenant que, malgré tous efforts, il git à terre, la Rhénanie, comme toutes les anciennes Allemagnes, ressuscitera.


ALBERT MALAURIE.