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Une ambassade en Angleterre au XVIe siècle : M. de Castillon à la cour d’Henri VIII

Une ambassade en Angleterre au XVIe siècle – M. de Castillon à la cour d’Henri VIII
De la Jonquière

Revue des Deux Mondes tome 98, 1890


Correspondance politique de M. de Castillan, publiée sous les auspices de la commission des archives diplomatiques par M. Jean Kaulek avec la collaboration de MM. Louis Farges et G. Lefèvre-Pontalis, 1 vol. in-8°. Paris, 1889 ; Alcan.


Lorsque les Anglais ont entrepris de donner au public la correspondance officielle de leurs ambassadeurs en commençant par les plus éloignés du temps présent [1], beaucoup d’entre nous ont pensé que notre diplomatie retirerait du bénéfice d’une publication analogue faite sur nos documens. Les explorateurs privilégiés de nos dépôts publics savaient quelles richesses ils contenaient. Les extraits déjà anciennement connus des lettres de François de Noailles, de Jean du Bellay, de d’Ossat et d’autres négociateurs du XVIe siècle nous avaient mis en goût pour les papiers d’état : aussi une faveur marquée a-t-elle accueilli l’annonce des publications de la commission des archives diplomatiques destinées à permettre de pénétrer dans la correspondance de nos anciens ambassadeurs. Ce n’est pas que pour certains la lecture des lettres originales dans le papier du temps n’ait une saveur, un charme tout particulier, d’où une vive jouissance ; mais non licet omnibus, et tous sans exception ont applaudi à la résolution prise et au plan adopté par les hommes intelligens qui composent la commission.

Comme nos voisins d’outre-Manche, ceux de par-delà les monts nous avaient précédés dans cette voie. Les Dispacci et les Relazioni de leurs ambassadeurs, source féconde de l’histoire, ont été ici même [2] louées comme elles le méritent ; en les lisant chacun appréciera quelle netteté, quelle précision, quelle pénétration de l’avenir distinguent la diplomatie vénitienne, combien est élégant et correct le langage des ambassadeurs de Florence. Ces documens jettent une vive clarté sur l’existence des nations au XVIe siècle. Ceux qui les ont écrits se sont montrés historiens, hommes d’affaires ; ils ont apporté dans leurs jugemens un sens droit, une pénétration indispensable au maniement d’intérêts d’un ordre aussi élevé ; ils ont été animés de ce grand amour du pays, condition première en pareille situation, peut-être un peu affaibli de nos jours. Ces mérites ne sont pas moindres dans la correspondance mise à jour par notre publication : les Castillon, les Odet de Selve, les Marilhac, les Pelissier, les François de Noailles ne le cèdent en rien aux diplomates leurs adversaires ; ils ont contribué à l’agrandissement de la France, qui leur doit un souvenir. En étudiant, aux sources, les négociations suivies entre François Ier et Henri VIII, cette figure originale de Castillon nous était apparue, et nous lui avions souhaité un éditeur qui la fît sortir de l’ombre. Après une longue éclipse, elle a cette bonne fortune d’être évoquée et de fixer l’attention. Sa correspondance, publiée ajuste titre, est intéressante à connaître. Il ne faut pas y chercher l’art que contiennent les dépêches de Machiavel au conseil de Florence, les qualités des relations des orateurs de Venise à la sérénissime république ou des dépêches de nos grands ambassadeurs ; mais dans un langage propre à son auteur, elle met en lumière la figure d’Henri VIII et fait mieux comprendre certains actes de ce roi si extraordinaire ; on y trouve des idées qui paraissent être de nos jours, mais dont notre siècle ne peut pas réclamer la priorité. Certains détails pourront paraître peu importans, mais rien n’est à négliger dans l’étude du XVIe siècle, époque des grands contrastes et des figures en relief ; étoile de soie et d’or tachée de sang, dit Voltaire.
I

M. de Castillon n’était pas un ambassadeur de robe longue, catégorie trop employée dans le XVIe siècle, au dire de Brantôme, qui préfère les ambassadeurs gens d’épée « qui troussent leurs paroles plus courtes » et sont aptes en outre à rendre des services dans les affaires de guerre. L’auteur de la Vie des grands capitaines approuve qu’on ait envoyé en ambassade à Rome M. de Villeparisis, « bonhomme d’espée prompt, hâtif et point endurant, et M. de Tournon, vaillant seigneur qui avec son épée s’en fit très bien accroire. » Mais à l’époque de la renaissance les hommes qui cultivaient les lettres semblaient être la plus haute expression de leur pays, et François Ier les récompensa justement. Il se faisait représenter auprès du pape Léon X par le professeur Guillaume Budé, l’homme le plus savant de son temps, — au concile de Trente par le magistrat Du Ferrier, qui, après avoir harangué dans l’assemblée des prélats, allait faire des leçons de droit dans la célèbre école de Padoue, — le plus souvent, enfin, auprès des souverains dont il recherchait l’alliance, par des cardinaux et par des évêques qui s’étaient fait remarquer dans l’étude des lettres. Le poète Lazare Baïf avait une ambassade ; Amyot, une mission auprès du concile.

Notre hiérarchie diplomatique, qui compte plusieurs degrés, n’existait pas ; les idées du temps ne l’admettaient pas. Les divers secrétaires d’ambassade, qui de nos jours vont se morfondre dans les petites cours, attendant un poste élevé auquel ils ne montent que rarement, n’avaient pas encore été établis par ce besoin de bureaucratie, plaie de notre siècle. Au XVIe, époque de vie active, d’initiative individuelle, on tenait en médiocre estime ceux qui étaient « tombés à ce passe-temps de branler les jambes sur les coffres de l’antichambre du roi. » Fallait-il aller négocier la rançon de François Ier, on envoyait le premier président au parlement de Paris, le maire de Bordeaux, l’archevêque d’Embrun ; fallait-il entretenir de bonnes relations avec le roi d’Angleterre, on lui dépêchait l’évêque de Bayonne, Du Bellay, qu’un ambassadeur anglais qualifiait quelques années plus tard « le plus subtil des membres du collège des cardinaux ; » une autre fois l’évêque de Tarbes, Gramont, « homme d’audace intellectuelle, » qui « a la réputation de ne pas craindre le scandale, » d’après un ambassadeur vénitien ; dans la circonstance présente, M. de Castillon. Ces envoyés avaient leur originalité propre ; on sentait l’homme sous la fonction.

Loys du Perreau, seigneur de Castillon, appartenait à la maison du roi ; il était fils d’un secrétaire d’état du roi François Ier, homme nouveau comme Briçonnet, Bochelet, Robertet, Duprat, Montholon et beaucoup d’autres qui, à cause de leurs talens et de leur mérite personnel, principe déterminant du souverain à cette époque, étaient élevés aux premières dignités et se sont continués par des descendans également illustrés au service du pays. Il avait déjà rempli des missions ; il avait été envoyé vers Lautrec, qui faisait l’expédition de Naples, et Dodieu, ambassadeur à Florence, écrivait au roi le 6 novembre 1528 : « Vous avez entendu par M. de Castillon comme les choses se sont passées par-deçà. » Une première fois, en 1533, il avait remplacé à Londres l’ambassadeur Jean de Dinteville auquel le roi accorda son congé « pour faire un tour chez lui et donner ordre à ses affaires ; » sa mission avait été de courte durée, et sur les comptes de 1534 on trouve que sa femme, Anne de Saint-Marsault, a touché pour lui sur son traitement, à raison de 20 livres par jour, 1,460 livres. Cette fois il allait dans une circonstance importante succéder à M. de Castelnau, évêque de Tarbes, après Gramont.

Au moment où Castillon arrivait en Angleterre, Henri VIII gouvernait par lui-même. Depuis quelques années déjà, sous l’influence d’Anne Boleyn, il avait disgracié Wolsey, ce ministre qui, devançant de cent ans Richelieu, avait au profit de son maître abaissé les plus hautes têtes de l’aristocratie, ce qui dans le drame de Shakspeare lui vaut cette apostrophe de Surrey : « Vice revêtu d’écarlate ! » Nous attendons encore le Shakspeare qui jugera notre grand cardinal. Mais la politique avait survécu au ministre, et si elle était absolue à l’intérieur, vis-à-vis de François Ier et de Charles-Quint elle consistait dans un jeu de bascule. Le roi d’Angleterre s’efforçait de maintenir la mésintelligence et le désaccord entre les deux souverains rivaux pour vendre son alliance à chacun successivement et, de la sorte, les dominer. Castillon, dans une de ses dépêches, caractérise ainsi cette politique : « Il veut chevaucher l’un et mener l’autre en main. » En 1529, il avait fait payer fort cher son alliance au vaincu de Pavie qui désirait ardemment la liberté de ses enfans détenus en otage à la suite du désastreux traité de Madrid ; mais en 1537 le roi de France refusait de passer sous les fourches caudines de celui qui l’appelait « son mieux aimé frère, bon compère et perpétuel allié. » La rivalité et les guerres continuelles de l’empereur et du roi très chrétien donnaient beau jeu à cette politique. Charles-Quint poursuivait avec une opiniâtreté implacable la réalisation de la monarchie universelle, qui, depuis le mariage de Marie de Bourgogne avec Maximilien d’Autriche, accompli par la faute de Louis XI, était une menace pour la France, et François, au milieu de ses légèretés, s’obstinait dans cette idée juste et vraiment française de ne pas laisser sans contrepoids la puissance d’un monarque qui pouvait dire que le soleil ne se couchait jamais sur ses terres ; il suscita des ennemis à son rival, ne lui fut jamais inférieur et posa les premières bases d’un système d’équilibre entre les puissances européennes. L’idée, reprise et appliquée par Henri IV, Richelieu, Louis XIV, avec l’énergie qui les caractérisait, fut la base du droit politique moderne de l’Europe jusqu’au jour où le cardinal de Bernis donna pour alliée à la France son ennemie de deux siècles.

La guerre avait éclaté pour la troisième fois entre le roi de France, qui voulait venger la mort de son agent Merveilles, et l’empereur, qui avait été l’instigateur de l’attentat, comme il le fut plus tard du meurtre [3] du cardinal Fra Georgio, gouverneur de Hongrie, car sa main atteignait partout où s’étendait son intérêt. Les hostilités duraient depuis plus d’une année et n’amenaient d’autre résultat que de fouler les peuples ; les deux rivaux consentirent à faire la paix. Cette fois encore, comme en 1529, comme plus tard à Vaucelles, comme dans tous les grands événemens du XVIe siècle, l’influence des femmes se montra et fut toute-puissante. Les négociateurs ne furent plus Louise de Savoie et Marguerite d’Autriche à qui on avait dû la paix des Dames, fort triste pour la France ; ils furent cette fois Marie d’Autriche, reine de Hongrie, sœur de Charles-Quint, et Éléonore, aussi sa sœur, mais reine de France. L’intervention de ces deux princesses amena le roi et l’empereur à consentir une trêve de six mois pour l’Artois et les Pays-Bas ; elle fut signée le 30 juillet 1537 à Bormy, près Thérouanne, par le sire de Lannoy, le seigneur de Leidekerke, et Mathieu Strick, stipulant pour l’empereur, Jean d’Albon, Guillaume Poyer et Guillaume Bertereau pour la France. Mais il fallait l’étendre aux autres pays où la guerre durait toujours. Le cardinal de Lorraine et le grand-maître de Montmorency s’abouchèrent aux cabanes de Fitou, près Leucate, entre Salces et Narbonne, avec François de Los Covos, commandeur de Léon, et Nicolas Perrenot, sieur de Granvelle, députés de l’empereur, et signèrent le 21 janvier 1538 une trêve de six mois, bientôt après prolongée de dix ans par l’influence du pape Paul III, qui, désireux du bien de la chrétienté, s’était, malgré son grand âge, rendu à Nice pour se rencontrer dans cette ville avec les deux souverains rivaux.

Cette paix, qui par l’intervention du pape allait donner du repos à deux puissans pays et qui se faisait sans Henri, le mécontentait. Il cherchait à l’empêcher et à maintenir le roi de France et l’empereur en défiance l’un contre l’autre, afin de vendre fort cher son alliance à chacun successivement. Il aurait au moins voulu être le médiateur entre les deux souverains pour tirer quelque avantage du traité et y figurer. L’empereur, dans des vues d’ambition, demandait un concile pour faire condamner l’hérésie de Luther pratiquée par les princes allemands alliés de la France, et le pape, après des hésitations et des retards, avait consenti à le rassembler. Henri était également contraire à ce projet et il avait de bonnes raisons pour cela ; mais la préoccupation qui dans son esprit dominait les autres et l’emportait cette fois sur les questions de la politique et de la religion, c’était celle de son mariage, sans que le cœur y eût cependant une part bien grande. Nous allons voir qu’il poursuivait cette pensée avec cette force de volonté particulière aux Tudor et qu’il apporta dans tous les actes de sa vie.

On connaît généralement l’histoire des six mariages d’Henri VIII ; on connaît moins les négociations matrimoniales qu’il a poursuivies sans succès. Comment dans une vie remplie par six mariages a-t-il eu le temps d’en manquer d’autres ? Le nombre en est moindre que pour sa fille Elisabeth, dont les hésitations conjugales ont trouvé d’éloquens narrateurs ; c’est cependant d’une négociation matrimoniale qui ne se réalisa pas qu’était occupé ce roi au moment où M. de Castillon arrivait en Angleterre.

Les circonstances étaient particulièrement délicates ; les deux rois, qui dans leur jeunesse se ressemblaient par certains côtés de leur caractère, l’amour du plaisir, le désir d’acquérir de la gloire, avaient vécu en bonne intelligence tant qu’ils avaient eu besoin l’un de l’autre. Leur amitié s’était refroidie à mesure que s’affaiblissait l’intérêt qui l’avait fait naître ; en outre, le ministre dirigeant, Thomas Cromwell, en même temps lord du sceau privé, était tout dévoué aux intérêts du roi d’Espagne. La situation était donc mauvaise pour Castillon, qui allait rencontrer des difficultés que n’avaient pas trouvées ses prédécesseurs ; il lui restait cependant un moyen d’action sur le roi, la suite dira comment il en usa. C’était sur une princesse française que Henri VIII avait porté son attention, et l’attrait qu’il ressentait pour elle était très grand. Tout flatteur que fût ce choix, la princesse objet de ses désirs ne pouvait ignorer qu’elle allait succéder à la vertueuse Catherine d’Aragon, répudiée après une union de dix-huit années, à Anne Boleyn, décapitée après trois ans de mariage, enfin à Jane Seymour, sacrifiée à la naissance de son fils par cette parole d’Henri : « Sauvons le fruit, on trouve toujours des femmes ; » que le roi qui la recherchait avait aboli le catholicisme, s’était proclamé le chef suprême d’une religion nouvelle et avait puni du dernier supplice le vertueux chancelier Thomas More, son ancien précepteur, le cardinal Fisher, malgré ses quatre-vingt-deux ans et un grand nombre d’autres de ses sujets restés attachés à la suprématie du pape.

Henri, âgé en ce moment d’environ quarante-six ans, était grand et gros ; le beau type de la race anglo-saxonne s’était épaissi. Son portrait, peint vers cette époque par Hans Holbein, donne l’idée d’un homme de haute stature chez lequel les appétits grossiers se sont développés ; sa belle tête césarienne s’était alourdie ; ses goûts qui allaient en augmentant avec l’âge avaient apporté dans sa santé des désordres que Castillon raconte en ces termes : « Ce roi a fait estouper une des fistules de ses jambes et depuis dix ou douze jours, les humeurs qui n’ont point de vidange, l’ont cuydé estouffer, tellement qu’il a été quelque temps sans parler, le visage tout noir et en grand danger. » Ce que Castillon appelle une fistule était un ulcère à la cuisse qui résista à tous les efforts de la médecine et occasionna la mort du roi quelques années plus tard. François Ier, qui le suivit de près, mourut aussi d’un ulcère, placé, d’après l’expression de l’ambassadeur italien, inter anum et nates. La science ne guérissait pas encore ces maux-là.

La princesse française, recherchée par Henri, était Marie de Lorraine, duchesse de Longueville, fille aînée des douze enfans de Claude de Guise et d’Antoinette de Bourbon. Elle avait été mariée, en 1534, à Louis d’Orléans, duc de Longueville, qui fut tué à la tête de sa compagnie comme presque tous les membres de cette race « sur laquelle Dunois jeta une telle semence de générosité qu’elle s’en est toujours ressentie, » dit Brantôme. Marie de Lorraine avait alors vingt-deux ans ; elle était d’une taille élevée ; elle avait le grand air qui distinguait les deux races dont elle était issue ; elle possédait aussi plusieurs des qualités éminentes de ces familles qui ont donné à la France tant d’hommes remarquables, mais qui, malheureusement, devinrent bientôt rivales et ennemies à ce point que Louis de Condé disait : « Si les Guise s’avisaient de se faire huguenots, le lendemain je me ferais catholique. » François Ier affectionnait cette princesse, quoiqu’il n’aimât pas, à cause de leur ambition, les princes de Lorraine qu’il jugeait capables de mettre « les enfans royaux en pourpoint et tous les sujets en chemise ; » il l’avait mariée au duc de Longueville et l’avait dotée. Après la mort de ce dernier, il chercha encore un mari pour cette princesse restée veuve dans tout l’éclat de la beauté et de la séduction, et il voulut la marier comme sa fille.

Henri VIII, veuf de sa troisième femme, était à la recherche d’une quatrième. S’il avait poursuivi de sa haine implacable Anne Bôleyn, qu’il fit décapiter par le bourreau de Calais, réputé le plus habile, s’il prit une autre femme le lendemain de son exécution, il eut des regrets pour Jane Seymour, qui lui avait donné un fils [4]. Il s’était enquis des princesses des cours de l’Europe en âge d’être mariées ; ayant entendu vanter la beauté et les grâces de Mme de Longueville, il résolut de l’épouser. Il fit faire une ouverture de mariage par le lord du sceau privé, son principal ministre et l’homme de sa politique. Malgré tout son désir de complaire à un allié utile, François Ier, ne pouvant consentir à sacrifier cette belle princesse au roi qui faisait si bon marché de la vie de ses femmes et de ses sujets, répondit par son ambassadeur qu’il serait très honoré si le roi d’Angleterre prenait une femme dans son royaume, qu’il n’y avait ni dame ni demoiselle qui ne fût à son commandement, excepté sa cousine de Longueville dont le mariage avait été arrêté et juré avec le roi d’Ecosse. Peut-être par ce motif la duchesse de Longueville était précisément la femme que voulait Henri, car le cœur des rois n’est pas pétri d’une matière différente de celle des autres hommes, et le refus du roi de France ne fit qu’exciter ce désir. Castillon lui ayant demandé, à la suite de la communication de la réponse de son maître, ce qui le portait à être plus affectionné à la duchesse de Longueville qu’à toute autre, il répondit que son ambassadeur Wolop lui en avait rapporté un bien au-dessus de tout ce qui se peut exprimer et qu’avec cela « il est grand et gros personnage et a besoin de grandes femmes ; quant à Mlle de Vendosme, il ne prendra pas le refus du roi d’Ecosse. » Marie de Bourbon avait été, en effet, fiancée à Jacques V, le 29 mai 1536 ; mais ce prince, étant allé la voir à Dieppe, ne la trouva pas à son gré et refusa de l’épouser.

Castillon avait compris le vif attrait qu’Henri ressentait pour la duchesse de Longueville et le parti qu’il pouvait tirer dans les négociations des désirs de ce prince pour le maintenir dans l’amitié du roi de France et en obtenir des secours contre l’empereur ; aussi écrivait-il : « Ce roi est si amoureux de Mme de Longueville qu’il ne se peut tenir d’y retourner. » En effet, Henri avait fait faire une nouvelle démarche. Le lord du sceau privé demande à Castillon si les choses sont si avancées qu’elles ne se puissent rompre ; il insiste et dit que, si on faisait tant pour le roi d’Angleterre que de lui accorder Mme de Longueville, il ferait pour la France plus du double que ne fera jamais le roi d’Ecosse. Il sait d’après les renseignemens recueillis en France auprès de personnes dignes de confiance que, si M. de Guise a promis et juré le mariage de Mme de Longueville, elle n’a jamais donné son consentement à être mariée spécialement au roi d’Ecosse, bien qu’elle soit prête en toute chose à obéir au roi, et qu’enfin les choses ne sont point si avancées qu’on ne puisse les défaire selon Dieu et le monde. Faisant alors intervenir la politique dans la question du mariage, le ministre anglais ajoute que son maître était décidé à renouveler l’alliance et l’ancienne amitié pour toujours, envers et contre tous, en s’expliquant par le menu sur les points douteux, et qu’il espérait bien ne pas rencontrer un refus uniquement pour complaire au roi d’Ecosse.

Castillon s’étonne que l’on n’ait pas une foi absolue dans la parole du roi son maître et répond que peut-être ceux auprès de qui on s’était enquis n’avaient pas été appelés pour témoins de la procuration que Mme de Longueville avait passée à son père, parce que, quand une fille passe procuration à son père, même dans une telle maison, peu de gens y sont appelés et « on n’en fait point les sains [5] sonner. » Quant à l’alliance qu’on offre de renouveler en vue de ce mariage, il lui semble « que cette queue n’est pas de ce veau ; » il voudrait que jamais on ne lui eût tenu tel propos, car mylord du sceau privé sait bien que cette alliance est autant à l’avantage du roi son maître que du roi de France et que les affaires de ce dernier ne sont pas pires qu’avec l’alliance du roi d’Angleterre.

Castillon tenait ce langage au ministre anglais comprenant les concessions que ferait Henri en vue d’un mariage pour lequel il se passionnait. Ce n’était pas seulement ce qu’avait dit Wolop [6] de Mme de Longueville qui rendait le roi amoureux ; son désir s’était encore accru par le récit du gentilhomme Méotis, qu’il avait envoyé secrètement vers elle. Castillon écrivait au roi : « Le rapport du gentilhomme Méotis a davantage mis le feu aux estoupes ; si vous voulez tant soit peu user de dilation, vous tirerez maintenant de lui tout ce que par autre moyen on ne pourrait jamais tirer. Il est bien pris et me semble, sire, que cette affaire vaut bien le penser. Si vous ne concluez point avec l’empereur, ce sont cinq cent mil escus de prêt ou de don qui pendent à son habit. Sire, vous m’en manderez votre bon plaisir et soit en peu ou en bon escient, j’aiderai à jouer la farce. » En même temps, il écrit à Bochetel, un des secrétaires du roi, à qui le surnom de Cuncta formidans avait été donné : « Si je parle un peu grassement, la matière le requiert1 et carême prenant approche. » Enfin, rendant compte au grand-maître du projet de mariage, il dit qu’une bonne comédie pourrait se jouer avec cela ; sinon il faut bien spécifier à M. de Winchester, l’ambassadeur d’Angleterre, que ce mariage était conclu et juré par M. de Guise ayant une procuration expresse de Mme de Longueville, afin qu’on n’y revienne plus, « car je crois ce roi vouldroit avoir donné partie de son royaulme et il l’eusse espousée. »

La liberté de langage de Castillon tenait à son époque ; elle tenait à la vie des camps qui établissait en présence des mêmes dangers une certaine familiarité dans les rapports ; elle tenait aux relations fréquentes du roi avec les principaux de ses hommes d’armes ; il les connaissait tous, il savait leurs affaires privées et intervenait au besoin. Son itinéraire le montre déployant une grande activité, visitant ses villes, ses places fortes et les principaux seigneurs, allant de château en château sans s’arrêter plus de quelques jours dans le même. Henri VIII en faisait autant de son côté ; tous les ans, pendant trois mois de la saison d’été, il inspectait ses ports et ses villes : c’est ce qu’il appelait « faire son progrès. » La royauté ne s’isolait pas alors dans un cérémonial infranchissable comme l’usage s’en établit au siècle suivant. Cette liberté de langage faisait dire à Dupuy-Montbrun que « quand il avait le cul sur la selle, il était l’égal du roi ; » elle permettait à Vassé d’écrire au duc d’Aumale : «… Par le corps de Dieu, vous avez l’une des plus belles et honnestes princesses que j’aye jamais vue, et ai peine que, des grâces et contentemens que Dieu vous donne en ce monde, il ne vous punisse quelque petit en l’aultre. » Castillon, ayant bien pénétré les senti-ens d’Henri pour Mme de Longueville, cherche à en tirer profit et à l’engager dans les intérêts du roi de France. Il lui expose que les députés de l’empereur faisaient tous leurs efforts pour obtenir le concile, mais que son maître ne l’accorderait qu’à la condition qu’aucune question de nature à contrarier le roi d’Angleterre n’y serait traitée ; que c’était là un point délicat qui pouvait empêcher la paix de se conclure, auquel cas il devrait venir en aide au roi de France pour lui permettre de continuer la guerre contre l’empereur. Henri répond qu’il serait fâché que le roi de France perde un si grand bien pour lui et qu’il devrait plutôt donner son consentement ; il ajoute qu’il voyait avec peine qu’on n’allât pas franchement à lui, que la paix ne se ferait pas et qu’on voulait en attribuer la rupture à la question du concile pour faire retomber sur lui l’odieux de la continuation de la guerre ; il veut plus de franchise, il voudrait enfin une alliance sincère et inviolable.

Castillon le supplie de lui dire ce qu’il veut qu’on fasse pour venir à cette sincérité : « Que je sache la réponse que vous aurez de Mme de Longueville, dit le roi, nous en parlerons plus amplement. — Vous changez de propos, et cependant la paix ou la guerre se conclut en Languedoc. — La paix n’est pas prête. — Il retourne après à ses moutons et ne peut oublier sa bergère. » Castillon lui demandant le résultat de la mission secrète du gentilhomme Méotis : « Pardieu ! le coquin a eu trop d’honneur d’avoir été en si honnête lieu. Il a appris que Mme de Longueville n’avait rien spécifié du roi d’Ecosse. Le roi mon frère n’aura point d’excuse de me la refuser pour la bailler à ce bélitre et saoul roi d’Ecosse. » Il ajoute de longs propos à ce sujet, disant qu’on ne peut lui refuser Mme de Longueville, que c’était le bruit du palais qu’il l’épouserait, ce qui est bon signe. Castillon, qui tous les jours appréciait les hommes et les choses de la cour du roi d’Angleterre, termine ainsi la dépêche dans laquelle il rend compte à son maître de cette conversation : « C’est un merveilleux homme et a de merveilleuses gens à l’entour de lui ; si, suis-je, sire, bien desplaisant que je ne puis trouver moyen de vous faire quelque bon service à l’endroit de ses angelots [7] qu’il tient si chers, mais c’est une vieille voulpe… [8], il aime plus l’or et l’argent que l’alliance de prince que je congnoisse ; je vous assure qu’il en fait munition et n’y a calices, châsses ni autres reliquaires qui ne s’en sente bien. »

Comme le montrent les dépêches qui précèdent, Henri poursuivait son idée d’épouser Mme de Longueville. Il envoya M. de Briant, un des serviteurs de son intimité, en ambassade vers le roi de France, sous l’apparence de négocier l’alliance des deux pays ; mais Castillon, qui connaissait le fond des choses, écrivait au grand-maître que, si Briant trouvait bon accueil auprès du roi, il lui parlerait de Mme de Longueville. « Si on ne lui veut point tenir le bec en l’eau et qu’on l’en veuille tout à fait refuser, qu’on fasse que M. d’Arbroath [9], ambassadeur du roi d’Ecosse, parle un peu des grosses dents audit Briant et à M. de Winchester, leur remontrant la grande injure que le roi d’Angleterre fait au roi d’Ecosse d’entreprendre sur sa femme, et que plustôt mettra-t-il son royaume en hasard que d’endurer un tel tort. » Castillon pensait que ce langage ferait changer les dispositions d’Henri qui ne voudrait pas acheter une femme au prix d’une guerre, et qu’il se résignerait à en prendre une autre, peut-être en France même.

Aux nouvelles démarches faites auprès de lui par l’ambassadeur Briant, le roi de France répond, comme il l’a déjà fait, que le mariage de sa cousine la duchesse de Longueville est conclu et arrêté avec le roi d’Ecosse et qu’il ne serait ni honnête ni raisonnable de le rompre, d’autant qu’il ne voudrait pas altérer l’amitié d’un ferme ami, tel que celui-là qu’il estime comme son propre fils ; François Ier avait de bonnes raisons pour parler ainsi. Se conformant aux vieilles traditions de fidélité de l’Ecosse pour l’alliance française, a l’exemple que lui avait donné son père tué pour elle à la bataille de Flodden, Jacques V, alors âgé de vingt-cinq ans, avait amené au roi très chrétien un secours lorsque Charles-Quint descendit en Provence et « muguetta en vain » la ville d’Arles ; Ce service lui avait valu la main de la princesse Madeleine, en place de Mlle de Vendôme, d’abord sa fiancée et qu’il n’avait pas consenti à épouser ; mais il était resté veuf après six mois d’union. Toujours fidèle à l’alliance de la France, il cherchait encore à contracter un mariage dans ce pays, et le roi, après sa fille, lui donnait sa cousine et la dotait, récompensant ainsi son allié et les Guise, qui venaient de repousser l’armée impériale devant Péronne. Déjà Henri avait été fort irrité du mariage de Jacques avec la princesse Madeleine, qui resserrait l’alliance de la France et de l’Ecosse, et il avait fort mal accueilli l’ambassadeur Lapommeraie envoyé pour lui apporter cette nouvelle. Ce second mariage allait l’irriter encore davantage parce que son neveu lui enlevait une princesse, objet de ses désirs, et que l’alliance de la France et de l’Ecosse allait être encore plus intime.

Pendant que Briant se rendait vers le roi de France qui visitait la Provence et le Dauphiné en se dirigeant vers le rendez-vous de Nice, que le gentilhomme Méotis était envoyé une seconde fois vers Mme de Longueville, Castillon voulut mettre à profit les dispositions dans lesquelles la négociation matrimoniale maintenait Henri VIII pour l’entretenir du concile ; mais le roi comme à son ordinaire était très hostile à ce projet et disposé à empêcher cette assemblée d’avoir un caractère général ; il menaçait de s’allier avec les ducs et les grands seigneurs d’Allemagne, avec la Suisse et le Portugal. Castillon lui fait observer que parmi tous ces gens il ne voit qu’une bourse, et que s’il faut agir ce sera à ses dépens, car on entend bien dire que « les Allemands prennent volontiers, mais d’en bailler on ne l’entend jamais. » Les seigneurs allemands passaient alors pour être pauvres et avares, ce qui tenait à ce que leur pays se trouvait en retard sur les nations plus occidentales qui par leur activité commerciale attiraient l’or du Nouveau-Monde ; aussi étaient-ils obligés de se mettre à la solde des souverains plus riches du continent. Ils allaient servir en France, en Italie, partout où on se battait et où on les payait ; ils vendaient leurs services au comptant, se mutinaient et se retiraient si le paiement de la solde était, en retard. M. d’Humières, lieutenant-général pour le roi en Piémont, eut gravement à se plaindre de l’indiscipline des troupes allemandes. La devise de nos alliés des cantons de la Suisse : « point d’argent, point de Suisses, » était aussi celle de ces mercenaires qui dans plusieurs occasions nous abandonnèrent à la veille de la bataille. François Ier, qui l’avait éprouvé, les remplaça par des compagnies françaises, moindres par le nombre, mais plus fortes par le sentiment qui les animait.

La réponse de Castillon, au sujet des alliés qu’en vue du concile voulait se donner Henri, parut lui causer une certaine irritation ; aussi, il rappelle à cet ambassadeur tout ce qu’il a fait pour le roi de France, l’aide qu’il lui a donnée pour faire sortir ses fils de prison, le désir qu’il a de se marier en France, quoiqu’il trouve à se marier ailleurs ; il dépeint les négociations pendantes entre François Ier et Charles-Quint, disant que le premier veut le duché de Milan, mais que le dernier n’est pas si fou que de se fier en ses promesses avant leur accomplissement, qu’ils ne peuvent pas s’entendre parce que quand l’un parle de la Savoie, l’autre parle de la Navarre et que ce sera toujours à recommencer. Après l’avoir laissé exhaler sa mauvaise humeur, Castillon lui répond que le plaisir qu’il fit au roi de France, il l’avait vendu bien cher, qu’il lui semblait qu’il voulait être de ceux « qu’on ne doit appeler ni amis ni ennemis. Le roi de France y va de bon pied, je vous prie que vous fassiez la pareille de votre costé. »

Les dispositions d’Henri, mauvaises pour la France, n’étaient pas meilleures pour l’empereur ; il n’aurait pas voulu voir « l’un ni l’autre plus grands qu’ils sont, » mais il n’était pas en mesure de faire la guerre, car il y avait beaucoup de mécontens « sans compter les Irelandes » alors en pleine révolte, et, comme aujourd’hui, une grande difficulté pour le gouvernement de l’Angleterre. D’ailleurs les chances que présentent les combats ne convenaient pas à son caractère absolu, et sa santé ne lui permettait pas d’y prendre une part active ; enfin ses richesses étaient bien inférieures à ce que croyait le vulgaire parce qu’elles étaient dissipées aussitôt qu’amassées. Ce défaut de ressources le mettait dans l’obligation de demander des subsides à son parlement qui, en matière d’impôts, n’avait pas la même complaisance que dans les questions religieuses et qui ne consentait, après de longues discussions, qu’une partie des subsides demandés. Le clergé opposait une résistance encore plus grande et ne voulut jamais accorder un don gratuit, bien différent du clergé français, qui payait toujours le don gratuit demandé ou plutôt imposé par le roi ; aussi un ambassadeur vénitien écrit dans ses relations : « en France, plus les peuples sont grevés et plus ils paient gaîment ; » ce caractère de la nation n’a pas changé. Ce qui aussi reste bien vrai, c’est cette réflexion d’un auteur de cette époque, qu’en France, une fois qu’un impôt était établi, on ne le retirait plus.

Castillon, quoique ayant trouvé à la cour de Londres une situation peu favorable à son maître, avait su se ménager les bonnes grâces d’Henri. Ce roi aimait à « deviser privément » avec lui ; il le faisait venir dans son palais, se promenait avec lui dans sa grande galerie, « le patelinait » et l’entretenait longuement, espérant l’amener vers ses intérêts. La conclusion de la paix qui était remise au pape le préoccupait, il aurait voulu être le médiateur entre le roi très chrétien et l’empereur. Puis il revenait à parler de Mme de Longueville, s’émerveillant qu’on la lui refusât pour la donner à son ennemi. Sur la réponse de Castillon qu’elle était déjà promise avant que la feue reine d’Angleterre fût morte, il fait observer qu’on pourrait bien répondre au roi d’Ecosse que, si la dame ne le veut, on ne peut pas la contraindre, « car mariages doivent être libres. » Il énumère ensuite ceux qu’on lui présente en beaucoup de lieux, en Portugal avec la fille du roi, en Italie avec la duchesse de Milan, nièce de l’empereur. Il dit qu’il avait cherché à entretenir la paix avec le roi de France plus qu’avec tout autre prince au monde, qu’il a voulu prendre femme en France, mais qu’on lui a toujours préféré le pape et le roi d’Ecosse. Castillon répond : « Pour le pape, la raison le veut ; et quant au roi d’Ecosse, Mme de Longueville lui était promise avant la mort de la feue reine, votre femme. C’est bien se mettre à la raison que de vouloir bailler pour une le choix de cent mille. — Oui, reprend le roi, mais celle-là est d’une si gente race qu’on n’en trouve pas toujours de telle. — Pour elle, repartit Castillon, il n’en faut plus parler, elle est despêchée ; mais si vous en estimez tant la race, elle a une sœur aussi belle qu’elle, d’aussi belle taille, sage et autant pour vous complaire et obéir en toutes choses que nulle autre que vous sauriez choisir ; prenez-la, elle est jeune fille, et vous aurez cet avantage que vous la dresserez à votre humeur et à votre mode. » Cette réponse produisit un bon effet sur Henri ; frappant l’ambassadeur sur l’épaule, « il lui donne congé de bon visage et lui faisant grande chère. »

Quoique habitué à voir tout céder à ses volontés, Henri dut renoncer, — et il en éprouva un sentiment de regret, — à épouser Mme de Longueville. Le refus qu’il éprouva le mécontenta ; il chercha, par ses ambassadeurs, à empêcher la conclusion de la paix, tandis que lui-même redoublait d’attentions envers Castillon pour mieux lui donner le change et parvenir à ses fins. Il s’entretenait avec lui, dans sa galerie, pendant de longues heures ; et, quoiqu’il n’aimât pas à donner, il lui envoyait des présens : tantôt un cerf, une autre fois un daim, puis de gros artichauts de ses jardins. Les présens étaient du reste dans les habitudes du temps ; on ne manquait jamais d’en faire un à l’ambassadeur qui prenait congé après avoir rempli sa mission. Les attentions du roi pour Castillon avaient déteint sur le premier ministre, qui était le chef du parti hispanique et montrait ses préférences. « Il tire à la cordelle de l’empereur ; mais son maître lui ayant chanté quelque chanson, il est devenu plus gracieux. » Castillon en profite pour lui demander quel aide, en cas de guerre, on accorderait à son maître, qui maintenant ne se trouverait plus contre l’empereur seul, mais contre l’empereur et le pape, et cela à cause du roi d’Angleterre. Mylord Privéséel [10], « qui met toujours amour devant les armes, » dit que le grand regret de son maître était de n’avoir pu épouser Mme de Longueville, mais que, si sa sœur, Mlle de Guise, était telle qu’on la lui avait dépeinte, et si le roi de France voulait la lui donner comme sa fille pour l’honorer davantage, il la prendrait avec un grand plaisir, et en remercîment il ferait parler à l’empereur du mariage de Monsieur d’Orléans avec Madame Marie, sa fille [11], auxquels on assurerait la restitution du duché de Milan. — Mais comment le roi votre maître témoignerait-il sa reconnaissance de cette alliance ? demande le ministre anglais. — Castillon répond : Pensez-vous que, si le roi votre maître faisait restituer le duché de Milan moyennant ce traité de mariage, il ferait plus pour le roi mon maître que pour lui ? il ferait restituer au fils du roi de France ce qui lui appartient, et ferait duchesse de Milan sa fille, qui maintenant n’a aucun droit sur ce duché ; il aurait marié sa fille à un fils de France sans qu’il lui en coûtât guère, et il serait, comme il l’a toujours désiré, médiateur de cette paix que le pape « brasse ; » il serait plus fortifié qu’avec 20,000 hommes de plus à sa solde. — Rendant compte à son maître de la proposition de mariage faite par l’intermédiaire de lord Privéséel, Castillon disait : « Ce roi me fait toujours la plus grande chère du monde, pensant peut-être que je ne m’aperçois point de ses dissimulations ; s’il vous plaisait autant en faire à ses ambassadeurs, vous leur rendriez un quiproquo. »

Quelques jours après, Castillon ayant fait connaître que le roi de France trouvait bonne l’ouverture faite du mariage de Monsieur d’Orléans, son second fils, et de Madame Marie, cette nouvelle avait été accueillie avec de grandes démonstrations de joie. Cependant Henri prit huit jours pour réfléchir, et au bout de ce temps il le manda, et, « traînassant son langage, » dit qu’il ne voudrait pas que « l’évêque de Rome » s’occupât de ce mariage. Il fit encore de grandes amitiés à Castillon, le menant visiter ses navires, le retenant à souper, lui faisant grand honneur et « bonne chère ; » mais tout cela ne séduit pas Castillon, qui apprend de plus en plus à ne pas se laisser tromper par les caresses du roi.

Ce projet de faire donner le duché de Milan au duc d’Orléans, à la place du duché de Bretagne sur lequel il pouvait prétendre des droits, émanait-il de la duchesse d’Étampes, alors toute-puissante, que en cabeça del consejo, d’après l’expression de l’ambassadeur espagnol, ou était-il une des nombreuses combinaisons mises en avant par Henri VIII pour entretenir la mésintelligence entre François et Charles-Quint ? Ce qui est certain, c’est que le duché de Milan était la pomme de discorde jetée entre les deux souverains, la question sur laquelle ils ne pouvaient s’entendre. Mais si l’héritage de Valentine Visconti fut l’occasion de malheurs et de défaites qu’une épigramme italienne du temps exprime ainsi : Vénérant Galli, rediere Capones, tout ne fut pas perdu pour la France ; elle puisa le goût des arts en Italie. Les tableaux, les statues, les marbres sculptés étaient fort recherchés ; le connétable de Montmorency faisait venir jusqu’à des cheminées pour Chantilly. La correspondance des ambassadeurs énumère une grande quantité d’objets d’art expédiés par les galères à nos grands seigneurs et à nos riches financiers.

Pendant que Henri VIII « patelinait » Castillon, les ambassadeurs Briant [12] et Winchester suivaient le roi de France, qui se rendait à Nice pour traiter de la paix avec l’empereur, par l’intermédiaire du pape, et eux aussi s’efforçaient de maintenir une situation destinée à affaiblir ces deux souverains. Ils mettaient en avant le mariage de Madame Marie d’Angleterre avec le second fils de François et offraient de poursuivre la restitution du duché de Milan pour le roi de France, à la condition que celui-ci repousserait le concile et ne ferait pas de traité avec l’empereur sans que Henri y figurât comme partie contractante. Ces manœuvres de Briant sont racontées dans la Correspondance [13] de l’ambassadeur de l’empereur qui résidait auprès du roi de France ; il le montre cherchant à jeter quelque désaccord entre le roi et l’empereur, parlant de la dette qui oblige la France envers Henri VIII, disant qu’une paix entre le roi et l’empereur ne durerait pas-six semaines, mettant en avant des mariages, demandant pour son maître que la reine de Navarre vint à Calais avec sept ou huit demoiselles du sang royal, Mlles de Lorraine, de Vendôme, de Nevers… Mais François Ier ne fut pas la dupe de cette manœuvre de la dernière heure. Quand il avait fait solliciter Henri de conclure un traité, il n’avait jamais pu obtenir ni réponse ni résolution, tant ce roi était « vacillant et indécis ; de penser que je veuille être continuellement en guerre avec l’empereur sans être aidé ni secouru de lui, et qu’en cela mon amitié lui soit profitable et la sienne me soit dommageable, c’est chose trop à mon désavantage, » écrivait-il à son ambassadeur, l’assurant, du reste, que, quelque traité qu’il fit, il ne manquerait pas d’observer la bonne amitié et la perpétuelle alliance existant entre lui et le roi d’Angleterre. Il ajoutait : « Si mon bon frère, en raison de l’affection qu’il a portée à Mme de Longueville, a volonté à ma cousine sa sœur, qui est une aussi belle, sage et vertueuse damoiselle qu’il en est point, et non moindre en toutes qualités d’honneur, de vertu et de beauté que ma dite cousine de Longueville, cette alliance servirait à la perpétuelle amitié des deux rois. »

Pendant que le roi d’Angleterre faisait par ses ambassadeurs des efforts pour empêcher la conclusion de la paix, il usait lui-même d’artifice auprès de Castillon et cherchait à le tromper en lui donnant de fausses nouvelles. M. Hoyet, envoyé de l’empereur, lui aurait apporté un projet de traité entre l’empereur, le roi d’Angleterre et celui de Portugal, s’il voulait accorder à ce dernier en mariage Madame Marie d’Angleterre sa fille. — Voilà quelque chose de certain de la part de l’empereur, tandis que tout est encore incertain du côté de la France, dit le lord du sceau privé ; puis il ajoute que l’alliance de ce dernier pays leur est plus avantageuse que celle d’Espagne, qu’il ne tient plus qu’à François Ier que la France et l’Angleterre ne fassent qu’un, et comme l’idée d’un mariage pour Henri est toujours poursuivie à la cour, il avoue qu’il a dépêché la veille le gentilhomme qui était déjà allé vers Mme de Longueville pour voir cette fois Mlle de Guise, car un Ecossais arrivant de France avait dit qu’il s’émerveillait que le roi d’Ecosse eût pris une veuve pour laisser une jeune fille, sa sœur, la plus belle créature qu’il vit jamais. Castillon, habitué à se défier des paroles d’Henri et de son ministre, rendait compte à son maître de la prétendue nouvelle apportée par M. Hoyet ; il terminait sa dépêche par ces mots : « Ce roy est assez étrange : depuis qu’il a vu que la paix se dressait, il eut été content de contribuer quelque bonne somme à vous ou à l’empereur pour l’empêcher, il craint qu’on lui laisse entre deux selles le cul à terre. » Mais François Ier et Charles-Quint ne se laissèrent pas prendre aux artifices du roi d’Angleterre, et par l’intermédiaire du pape Paul III, qui, animé du désir de faire cesser une guerre sans motifs, s’était, malgré son grand âge, rendu à Nice, lieu du rendezvous pris par les souverains, une trêve de dix ans fut conclue le 18 juin 1538. Outre cet intérêt général de rendre la paix au monde, Paul III poursuivait le double intérêt particulier du mariage d’Octavio Farnèse, son petit-fils, avec Marguerite d’Autriche, et celui de Victoria, sa petite-fille, avec M. de Vendôme ; il réussit dans le premier et échoua pour le second.

La reine Éléonore, qui avait aidé à la conclusion de cette paix entre son frère et son mari, vint, suivie de toute sa cour, faire une visite au saint-père. Dans le cortège, marchait Mme de Longueville avec sa litière « accoustrée de velours noir et sa suite en haquenée semblable. » Vingt-six cardinaux montés sur leurs mules et encappés se rendirent au-devant de la reine. L’entrevue fut accompagnée de belles fêtes ; on ne voyait, d’après un auteur contemporain, « que galères trotter, artillerie sonner, se accoler, festoyer, caresser l’un l’autre le Français, l’Espagnol, l’Italien ; l’on beuvait frais. » Que d’éloquence dans ces trois derniers mots pour qui s’est trouvé dans le Midi au mois de juin ! et comme on comprend qu’une grande récompense soit promise dans l’évangile à qui donne un verre d’eau !

Après le voyage de Nice, Mme de Longueville partit pour l’Ecosse ; elle épousa à Edimbourg Jacques V. Elle emmenait dans sa suite un page âgé d’environ treize ans, Ronsard, que son frère Charles de Lorraine lui avait donné. Dans une élégie à Remy Belleau, le poète a raconté ce voyage :

……….. après je fus mené
Suyvant le roi d’Ecosse, en Escossaise terre,
Où je fus trente moys et six en Angleterre.

C’était au XVIe siècle comme de nos jours le sort des princesses d’être le prix des combinaisons diplomatiques, sans aucun souci de leurs goûts ni de leurs désirs, mais seulement en vue des intérêts et des besoins des souverains. François Ier, pour obtenir la liberté de ses enfans, épouse la sœur de Charles-Quint, et Henri VIII la veuve de son frère, pour n’avoir pas à rendre sa dot. On disposait de ces princesses et on les fiançait dès l’âge le plus tendre. Louise de France, âgée d’un an, fut fiancée à Charles d’Autriche qui, après l’avoir été à plusieurs autres princesses, finit par épouser une infante de Portugal ; Marie, fille d’Henri VIII, âgée de quatre ans, fut fiancée au dauphin qui venait de naître ; Anne de Bretagne l’avait été à Maximilien d’Autriche ; Jeanne d’Albret, à onze ans, avait dû par ordre du roi, et malgré ses protestations, faire avec le duc de Clèves un simulacre de mariage, qui heureusement ne fut jamais consommé et permit à la princesse restée libre d’épouser, par suite de nouvelles combinaisons diplomatiques, Antoine de Bourbon, union d’où sortit Henri IV.

Marie de Lorraine récompensa la fidélité de Jacques Stuart et les services de son père et de son frère dans plusieurs combats contre les armées impériales. Elle dut se féliciter de la persistance de François Ier à la refuser au puissant roi d’Angleterre, lorsqu’elle vit Anne de Clèves répudiée après six mois d’union, Catherine Howard décapitée, Catherine Pair condamnée, et sauvée seulement grâce à la mort prématurée de ce roi chez lequel les vices croissaient avec l’âge.

Ce mariage dont Henri poursuivit pendant six mois la négociation n’avait pas été le premier qu’il eût désiré sans succès en France. Lorsqu’il avait voulu se séparer de Catherine d’Aragon, il avait fait demander par Wolsey la main de Madame Renée, fille de Louis XII et d’Anne de Bretagne, depuis duchesse de Ferrare ; mais comme elle avait par sa mère des droits au duché de Bretagne, François, convaincu que le roi d’Angleterre ne manquerait pas de les faire valoir tôt ou tard, refusa de lui accorder la main de cette princesse. Le nom de la veuve du duc d’Alençon avait aussi été prononcé ; mais, pour la Marguerite des Marguerites, pour la princesse « née d’une perle, » quel époux que ce roi voluptueux et sanguinaire ! La beauté d’Anne Boleyn tenta ses goûts, et la France conserva sa princesse si chère à tous.

François Ier, se rendant bien compte que les conditions du traité auquel on travaillait et qui allait être signé ne devaient pas satisfaire son bon frère, écrit à Castillon que tous les princes chrétiens en général étaient compris dans la trêve ; si le roi d’Angleterre trouvait étrange de n’avoir pas été spécialement dénommé et compris dans le traité, c’est que l’empereur voulait mettre avant lui le roi de Portugal et que, les députés ne pouvant s’entendre, on avait finalement fait « la compréhension générale ; » il donne de nouvelles assurances d’amitié et dit que rien ne lui sera plus agréable que de le voir prendre un parti en France.

Mais en ce temps où les moyens de communication n’étaient pas rapides, quoique les postes eussent été établies depuis près de quatre-vingts ans, au moment où François Ier écrivait ce qui précède, Henri ne croyait pas encore que l’entrevue de Nice pût amener un résultat, et Castillon rendait compte ainsi, le 19 juin, de cette manière de voir : « Maintenant que le roi est certain que la paix ne se fera pas, il montre des exigences plus grandes, il demande que le roi de France abandonne le pape. Sur l’observation que l’alliance entre les deux rois ne portait que sur les corps et les biens, mais que les âmes sont laissées entre les mains de notre seigneur, qu’il ne fallait pas toucher, à l’âme, mais s’occuper seulement des corps et des biens, il s’est écrié : « Eh bien ! puisque le roi mon frère en est là, qu’il n’envoie point d’argent au pape ; l’argent et l’âme n’ont rien à démêler ensemble ; qu’on fasse un patriarche en France ! » Comme le faisait remarquer Castillon, l’alliance entre les deux rois était simplement politique et en dehors de ce qui concernait les affaires religieuses ; mais Henri, qui avait établi sa suprématie religieuse, ne pouvait souffrir celle du pape et voulait la détruire pour le réduire à n’être que l’évêque de Rome.

Cependant la trêve était définitivement conclue et elle devait être bientôt connue du roi d’Angleterre. En apprenant cette nouvelle, il fait bonne contenance et cherche à donner le change à Castillon ; il se dit prêt à avoir une entrevue avec le roi de France dans une maison du littoral entre la Bretagne et Calais pour s’entretenir des intérêts des deux grands royaumes comme précédemment au camp du Drap d’or, comme à Calais et à Boulogne, où il s’était rendu, accompagné d’Anne Boleyn ; il aidera François à devenir le plus grand personnage qu’ait eu la chrétienté depuis cinq cents ans ; il n’y épargnera pas sa bourse, chose bien nouvelle, fait remarquer Castillon, qui le tenait pour l’homme « le plus avaricieux du monde. » Enfin, il est résolu de rester plus que jamais l’ami du roi quelles qu’aient été les instances de l’empereur : « C’est grand déplaisir, sire, lui répond Castillon, que vous ne vous êtes plustôt desclaré comme vous le faictes maintenant ; il semblera peut-être à beaucoup de gens que c’est quand le roy votre frère, qui a eu beaucoup d’affaires depuis deux ans, n’a plus besoin de votre alliance. » Ce retour vers le roi de France provenait de la mauvaise humeur ressentie par Henri de ce que l’empereur avait voulu mettre le roi de Portugal avant lui dans le traité ; son lord du sceau privé, complétant sa pensée en véritable courtisan, appela l’empereur du nom de Jehan Gippon que le peuple espagnol donnait à son grand-père Ferdinand le Catholique à cause de son manque de foi et de ses tromperies. Dans la circonstance actuelle, Henri se plaignait sans motif ; la paix qui venait d’être signée était un bienfait pour la chrétienté, et sa politique, qui tendait à l’empêcher, était mauvaise ; elle s’était conclue mal gré, lui, il en était irrité et jaloux, et il s’efforçait de continuer à semer la défiance entre les deux souverains.

Il n’abandonnait pas son projet de se marier et de prendre une femme en France. N’ayant pu épouser Mme de Longueville, il recherchait une autre princesse française. Castillon écrivait : « Si vous avez envie de traiter avec ce roi, pressez toujours les mariages, car il n’attend sinon qu’on lui en présente, et quant il faut les peintures ; il a esté averti que M. de Guise a encore une plus belle fille que la seconde, elle est en religion, mais elle n’est pas religieuse ; dites-en quelques mots à M. de Briant. » L’usage des portraits était alors très répandu chez les souverains et chez les grands personnages. M. de Briant n’avait pas manqué d’envoyer « le portrait au vif » de Mlle de Guise, qui, par sa beauté, ses vertus et ses qualités personnelles, par la maison dont elle était issue, semblait digne d’un bon et grand parti, et plusieurs autres ; mais ces portraits ne suffisaient pas à Henri : c’étaient les princesses elles-mêmes qu’il voulait voir. Il demande que, sous la conduite de la reine de Navarre, on veuille bien les envoyer à Calais, où il se rendra pour les voir. Cette proposition paraît étrange au roi de France ; il fait répondre qu’on ne peut envoyer ses cousines de Vendôme, de Lorraine et de Guise pour les lui montrer, qu’on n’en use pas ainsi en France, mais que le roi d’Angleterre peut envoyer un grave personnage pour les voir et lui dire comment elles sont. En même temps, le connétable, car le grand-maître avait obtenu cette haute dignité à l’occasion de la paix, écrit à Castillon : « Assurez le roi d’Angleterre que son beau-frère n’a rien à lui refuser, mais de lui mener par-delà comme il demande, damoiselles à choisir et les faire promener sur la monstre, ce ne sont point hacquenées à vendre, cela ne se peut faire. Il a à son choix madamoiselle de Vendosme et madamoiselle de Guise, qui sont de telle maison que l’on sait, et qui, avec leur beauté qu’il a vue par les portraicts et les rapports qu’on lui a faicts, ont tant de bonne norriture, vertus, mœurs et louables qualités qu’elles méritent, parti de mariage non moins bon que gros et avantageux, et si celles-là ne lui plaisent, il y en a un grand nombre d’autres qui sont aussi d’anciennes et honorables maisons, belles et bien norries. M. Briant lui en pourra envoyer les portraits au vif. »

Bochetel, uni des secrétaires d’état, écrivait aussi de son côté à Castillon : « Le roy s’est très bien mocqué des propos qui vous ont été tenus, disant qu’il semble qu’on veuille par-delà faire des femmes comme de leurs guilledins, qui est, en assembler une bonne quantité et les faire trotter pour prendre celui qui ira le plus aysé, et ne trouve pas bon qu’on mette madame sa fille au rang des aultres. » Castillon ayant rapporté ces réponses au roi d’Angleterre : : « Pardieu ! dit-il, je ne m’en fie à personne qu’à moi, c’est une chose qui touche de trop près ; je les veulx voir et hanter quelque temps avant que de m’y arrêter. — Ne voudriez-vous point, sire, dis-je en riant, les traiter comme : on dit que les chevaliers de la Table-Ronde traictoient du tems passé les dames en ce païs ? — Je crois que je lui fis honte, car tout à coup je le vis rire et rougir ; il changea de discours, et, après qu’il eut frotté son nez, il dit que puisque vous ne trouviez pas bon que les dames viennent à Calais, elles pourroient venir près de Calais, chez Mme de Vendosme, qui est la grand’mère ; M. de Guise s’y trouveroit comme pour traiter quelque affaire, et il y enverra pour les voir un personnage du même rang. Seroit-ce lui ? Je ne sais s’il vouldra suivre l’exemple du roi d’Écosse d’aller lui-même quérir sa femme, car il dit qu’il ne s’en fiera à personne. Il désire voir Mmes de Vendosme, de Lorraine et les deux de Guise ; on lui a fait un rapport de la plus jeune des deux ; à mon avis, il s’arrêtera à celle de Guise, il a grande opinion à cette maison et à leur norriture. »

Mais Henri dut se contenter des portraits. Castillon dit dans une dépêche : « J’ay remis les vues qu’il demandait pour son mariage, je pense qu’il se fût volontiers attaché à la religieuse, car quand je lui ai dit qu’elle était professe, il me dit : « Je connais donc bien que nous ne ferons rien. » En effet, aucun de ces mariages ne se réalisa. Louise de Guise paraissait réservée à devenir l’épouse du dauphin Henri au cas où serait annulé son mariage avec Catherine de Médicis restée jusque-là sans enfans ; mais François Ier prit la défense de sa belle-fille, et Louise de Guise épousa le prince d’Orange, et, en secondes noces, le prince de Croy. Renée, sa sœur, dans son couvent de Saint-Pierre de Reims, dont elle devint abbesse, chercha et trouva le calme, comme le montre la lettre qu’elle écrivait dix ans après au duc d’Aumale son frère : «… Vous suppliant, monsieur, avoyr agréable demy douseine de mouchouer de ma fasçon que je vous présente,.. je désireroys que le moyen feust à propos pour avoir l’honneur de vous voir comme j’ai eu le bonheur de la présence de M. le cardinal mon frère, de quoy j’ay esté fort joyeuse, aussi a esté ma sœur… » Le roi de France s’était montré peu empressé d’accorder une princesse de sa famille à ce roi que les passions absorbaient tous les jours davantage ; le roi de Portugal ne lui donna pas sa fille, et Christine de Milan répondit à l’ouverture qui lui fut faite d’un mariage avec Henri : « Dites au roi d’Angleterre que, si j’avais deux têtes, je pourrais en risquer une ; mais je n’ai que la mienne et j’y tiens. »

Dans un petit duché d’Allemagne vivait une princesse de Clèves dont on lui avait vanté la beauté. Il envoya Holbein pour faire son portrait, et, d’après cette image qui confirmait le récit de ses ambassadeurs, il s’empressa de la demander en mariage. Mais en la voyant il éprouva une grande désillusion, dit qu’on ne pouvait s’en rapporter à personne, que c’était une vraie carotte flamande, et il hésita à l’épouser. Cependant il s’y résigna ; mais, au bout de six mois, le capricieux monarque divorça.

Trente jours étaient à peine écoulés depuis la répudiation d’Anne que Henri VIII prenait pour femme Catherine Howard, qu’il fit décapiter après une union de moins de deux années. Entre cette cinquième femme et la sixième s’écoula un court intervalle pendant lequel mourut Jacques V ; Marie de Lorraine se trouva veuve pour la seconde fois. Henri n’avait pas perdu le souvenir du vif attrait que lui avait inspiré cette princesse, et il brigua de nouveau sa main. Mais la veuve de Jacques V refusa d’entrer, après cinq femmes, dans le lit conjugal du roi d’Angleterre, ce qui irrita ce souverain et le porta à prendre des mesures hostiles à l’Ecosse. La reine douairière eut à veiller aux intérêts de son royaume. Croyant les sauvegarder par l’alliance traditionnelle avec la France, subissant en outre l’influence des Guise, elle fit repousser le projet de mariage du fils d’Henri avec sa fille Marie, et l’envoya en France pour être élevée au château de Saint-Germain avec les enfans d’Henri II ; ce roi la maria, à l’âge de quinze ans, au dauphin, depuis le roi François II, un peu moins âgé qu’elle.

Marie de Lorraine fut un des brillans rejetons de la tige illustre d’où elle était sortie. Les Lorrains, disait-elle, affectent de ne pas oublier qu’ils ont le cœur grand, comme ceux du sang dont nous sommes venus. En parlant ainsi de ceux de sa race, elle ne fut inférieure à aucun. La sœur de François de Guise et du cardinal de Lorraine ne pouvait pas rester dans une place qui n’était pas la première ; elle eut le désir naturel d’exercer l’autorité au nom de sa fille en bas âge. Elle possédait l’esprit de justice, beaucoup de douceur et de prudence, ce grand art de séduction qui distinguait François de Guise ; sa douceur avait gagné les cœurs des Ecossais, et elle pouvait dire : « Je ne désire aucune chose qui soit en leur puissance qu’ils ne mettent peine de la faire. » On lui déféra la régence qu’elle désirait, et Brantôme dit qu’elle gouverna fort sagement le royaume d’Ecosse. Elle s’efforçait de le conserver à sa fille et travaillait à obtenir ce résultat avec toute l’énergie d’une mère dévorée du désir de transmettre son héritage à son enfant. Une grande joie lui avait été réservée : sa fille, douée de toutes les grâces du corps et de toutes les qualités de l’esprit, était devenue reine de France ; aussi Ronsard, grand admirateur des princes de Guise, lui écrivait :

Je suis en peine.
Duquel des deux plus d’honneurs tu auras,
Ou pour avoir une fille si belle
Ou pour avoir les frères que tu as. Le bonheur de cette princesse fut bientôt traversé. L’or de l’Angleterre avait détaché d’elle une partie de la noblesse écossaise, tandis que le peuple lui restait fidèle. Les nouvelles idées religieuses amenèrent la guerre avec l’Angleterre. Malgré les secours de la France, l’Ecosse succombait ; la reine douairière exposait sa triste situation à ses frères dans une lettre pleine de sentimens élevés : « Je vois bien que Notre-Seigneur n’est encore las à me faire connaître en quoi consistent les grandeurs de ce monde, où il n’y a point de fin aux troubles. Je le loue de tout ; car, par ce moyen, je le connais mieux que peut-être ne ferais-je en prospérité. »

Les troupes envoyées par la France, sous les ordres de M. d’Essé, ne purent empêcher l’armée anglaise de mettre le siège devant Leith ; la reine douairière fut forcée de se renfermer dans la citadelle d’Edimbourg. Elle succomba aux chagrins que lui causaient les événemens, le 10 juin 1560, à l’âge de quarante-cinq ans. Suivant son désir, son corps fut ramené en France et déposé dans le couvent de Saint-Pierre de Reims, où était abbesse sa sœur Renée, qui, elle aussi, avait été désirée par le roi d’Angleterre. Six mois après, Marie Stuart devenait veuve à dix-huit ans ; elle alla, avant de quitter le royaume de France, passer une partie de l’hiver dans l’asile où reposait sa mère.

C’est beaucoup s’attarder auprès de cette princesse, mais elle a tenu une grande place dans les projets matrimoniaux et dans les négociations d’Henri VIII ; son administration en Ecosse, sa vie de lutte dans l’adversité, montrent qu’elle aurait apporté de grandes qualités sur le trône qui lui était offert. Aurait-elle pu les déployer, aurait-elle empêché un peu de mal en présence du caractère despotique d’Henri Tudor ? N’aurait-elle pas ajouté un nouveau nom à la liste trop longue des victimes de ce roi, dont les passions étaient sans frein ? On ne peut le dire ; mais, ce qui est hors de doute, c’est qu’elle aurait partout montré la grandeur d’âme qui ne la quitta jamais.


II

Tandis que Castillon remplissait sa mission et négociait dans l’intérêt de son roi, suivant les instructions qu’il en avait reçues, il émettait aussi certaines idées qui lui étaient propres, et c’est là ce qui constitue son originalité. Suivant une expression du temps, « il faisait la guerre à l’œil, » c’est-à-dire qu’il agissait en liberté dans les intérêts de son maître. Il n’était pas de ceux qui ne savent qu’obéir aux instructions venues de loin, mais réellement se diriger suivant les circonstances inopinées qui surgissent. Montaigne blâme l’usage des rois de Perse « de tailleries morceaux si courts à leurs agens, qu’aux moindres choses ils eussent à recourir à leur ordonnance. » Castillon avait un champ plus libre, il interprétait la volonté du maître, et, dans aucune circonstance, il ne se trouva inférieur à Du Bellay, à Castelnau, à Marillac et aux autres ambassadeurs qui l’avaient précédé ou qui le suivirent à la cour d’Angleterre. Il avait été porté à favoriser le projet de mariage d’Henri avec Mme de Longueville, « cette affaire vaut bien le penser, » et peut-être cette alliance eût-elle été utile à l’intérêt politique de la France et à celui de la religion catholique. Lorsque cette union fut reconnue impossible, il en indiqua d’autres pour ne pas laisser éteindre l’espoir dans l’esprit de ce roi capricieux et pour « le plus dextrement et au moindre semblant possible l’induire à l’intention du roi très chrétien. »

C’est une idée d’un autre ordre et bien digne d’être remarquée qu’il émet actuellement : il propose un blocus commercial contre l’Angleterre. D’après sa dépêche chiffrée, si le saint-père portait un interdit dans les pays où on lui obéit pour empêcher d’une manière absolue de faire le commerce avec les Anglais, parce qu’ils sont schismatiques, aussitôt le peuple d’Angleterre mécontent contraindrait le roi de retourner à l’église, et ainsi ses mauvaises dispositions se trouveraient entravées. Il revient sur ce propos dans plusieurs dépêches et répète que, si tous les princes obéissant à l’église romaine s’unissaient pour empêcher tout trafic avec les Anglais, avant peu le roi d’Angleterre serait mis à la raison. Cette idée, que l’on retrouve sous plusieurs formes dans la correspondance de Castillon, est le premier germe du blocus continental, qui fut un des puissans moyens de guerre contre l’Angleterre au commencement de ce siècle. Dès le XVIe, un ambassadeur français avait compris qu’on pouvait ruiner l’Angleterre en l’enfermant chez elle et en paralysant son commerce, qui était déjà, à cette époque, sa force et sa richesse. Trois siècles plus tard, ce projet était mis à exécution, et la puissance anglaise ne put éviter d’être mortellement frappée qu’en faisant des efforts désespérés pour briser le cercle dans lequel on la resserrait. Ce qui a été bien près de réussir de nos jours avait les mêmes chances de succès au moment où écrivait Castillon, parce qu’alors, comme aujourd’hui, l’Angleterre ne pouvait pas se suffire, ni vivre isolée, mais était obligée de recourir au trafic avec les autres nations. « Sans l’étranger, l’Italie ne subsisterait, point ; tous les jours la vie du peuple romain est à la merci des Ilots et des tempêtes, » disait Tibère au sénat. Cette situation était celle de l’Angleterre et devait donner à penser à une époque de guerres continuelles. Déjà au XIVe siècle, un Vénitien, Marino Sanuto [14], proposait, dans les Secreta fidelium crucis, un blocus continental contre l’Egypte, comme moyen d’enlever Jérusalem aux infidèles.

Le système suivi depuis des siècles par nos souverains était d’assurer la subsistance des nationaux, l’intérêt des producteurs de blé ne venait qu’en second lieu. Lorsque la subsistance du pays était assurée, l’excédent de blé pouvait être exporté. Cette défense d’exportation qui était la règle était tempérée par des exceptions dont on trouve de nombreux exemples en faveur des peuples alliés. Ce fut la doctrine suivie sous saint Louis et dans l’ancienne France, ce qui s’expliquait par les difficultés des transports et par les guerres fréquentes. Le commerce des grains n’était pas alors en faveur par la crainte de l’accaparement, que le Digeste, et auparavant les Proverbes de Salomon avaient condamné. Luther, dans ses Propos de table, ne voit que l’accaparement dans le commerce des grains ; cependant dès le XVIIe siècle la liberté du commerce des grains est demandée dans plusieurs contrées de l’Europe. Chez nous, Boisguillebert fut le premier. Necker avait une répugnance particulière pour l’exportation des grains et une manie de réglementation de ce trafic. Turgot fut pour le régime de la liberté et fit prévaloir l’idée juste que la certitude d’une exportation, dans tous les cas, augmenterait la production, ce qui serait profitable aux nationaux et par suite aux finances de l’état. Cette théorie avait déjà été mise en avant par certains conseillers des rois ; en 1484, Bourré, ministre principal de Charles VIII, fait donner « permission à tous marchans du royaume, de pouvoir tirer des blés en tel nombre qu’ils voudront, les pays demeurant fournis de ce qu’il leur sera nécessaire, afin de faire valoir les finances du roi qui en vendront beaucoup mieux », et de faire cesser les abus commis par ceux qui, ayant obtenu le droit de traite des blés, le revendent à certains marchands. On retrouve cette même idée dans le chancelier Duprat et dans les rapports de nos anciens intendans, qui disaient dans un langage bien simple et très vrai : pour qu’on paie les impôts, il faut qu’on puisse vendre les récoltes. Les producteurs favorisés, d’après Turgot, demandent à l’être davantage en vue de l’intérêt général ; les vives controverses soulevées à ce sujet montrent les difficultés de résoudre le problème à la satisfaction des divers intérêts. Quant aux vins, qui n’étaient pas de nécessité aussi absolue à la subsistance, l’exportation en était facilitée, et à l’époque où Castillon négociait à Londres, les habitans de Bordeaux étaient très heureux que les Anglais vinssent les leur acheter, la vente s’étant ralentie du côté des Flandres, à cause d’une augmentation de douze à quinze livres par tonneau. Ce débouché, que les habitans de la Guyenne trouvaient en Angleterre pour leurs vins, les rendit pendant fort longtemps les fidèles alliés de ce pays, car les situations politiques sont le plus souvent amenées par des causes économiques et commerciales. Aussi, après la prise de Calais, des Anglais proposant de faire une entreprise sur un point de notre littoral, un ambassadeur anglais conseillait de la diriger sur Bordeaux où elle avait plus de chance de réussir qu’ailleurs. « A Bordeaux, ils ne sont pas du tout mauvais Anglais, » disait-il. Évidemment il s’abusait.

Les principes de l’économie politique n’étaient pas encore codifiés comme de nos jours ; mais la vérité était alors, comme elle l’est aujourd’hui, qu’aucune nation ne peut vivre séparée des autres. Si plusieurs s’étaient réunies contre l’Angleterre pour la priver de tout trafic et de tout commerce en fermant leurs ports comme le proposait Castillon, et comme au commencement de notre siècle tenta de l’exécuter Napoléon, cette puissance aurait été atteinte dans la source de sa richesse et frappée mortellement. Les Anglais sentaient si bien que les rapports commerciaux leur étaient indispensables, qu’ils entretinrent toujours des alliances avec les Flandres dont les tisserands achetaient leurs laines ; ils les soutinrent toujours dans leurs guerres contre la France.

Cette idée d’un blocus commercial contre l’Angleterre, mise en avant par Castillon dans plusieurs de ses dépêches, était hardie, mais d’une réalisation possible, quoiqu’elle n’ait pas eu un succès complet lorsque plus tard on a essayé de la mettre à exécution. Le projet contenu dans la dépêche qui va suivre était aventureux, chevaleresque, mais bien difficile à réaliser, quoiqu’il eût eu un plein succès à des époques reculées. Ce projet de Castillon n’était rien moins que l’invasion et la conquête de l’Angleterre ; la dépêche qui le développe mérite d’être résumée. — Les Anglais sont mécontens de leur roi, disait-il ; puisque Charles-Quint et François Ier sont alliés, ils devraient envahir l’Angleterre et en faire leur proie, cela serait plus aisé et moins coûteux que de prendre Calais. Il faudra livrer une bataille, mais elle sera moins dangereuse que jamais, car le peuple est mécontent. La chose est juste et l’occasion à propos. La renommée que se sont acquise ceux qui ont chassé les Anglais de France a été grande ; la gloire de les vaincre chez eux ne sera pas moindre. La lisière qui côtoie la Picardie, la Normandie et la Bretagne est garnie de beaux ports, c’est le pays de Galles et de Cornouailles, ennemis mortels du reste de l’Angleterre, parlant notre langue, le breton bretonnant ; cette partie convient à la France. L’autre côté de la Tamise côtoie la Flandre, la Hollande et la Zélande et convient à l’empereur. Donnez au roi d’Ecosse le Nord qui lui a appartenu ; chacun reviendra à l’obéissance du saint-père ; « ne laissez pas tourner le dos à cette belle occasion dont on dit que l’on la trouve après chauve par derrière. »

Les idées d’invasion et de partage d’un pays paraissaient simples et naturelles à cette époque de guerres continuelles où les souvenirs de Guillaume le Conquérant étaient entretenus par les romans de chevalerie. On n’était pas loin du temps où les Anglais possédaient encore une partie de la France ; les Turcs venant d’Asie s’avançaient à travers les plus belles provinces de l’Europe ; Charles-Quint avait deux fois envahi la France ; à plusieurs reprises, les flottes françaises avaient fait des descentes en Angleterre, et on prêtait à François Ier la pensée d’occuper un port ou une ville de ce littoral pour obliger les Anglais à lâcher prise à Calais. L’idée de reprendre Calais hantait les esprits ; le pied de l’étranger posé sur le sol de la patrie froissait tous les sentimens et lorsque vingt ans plus tard François de Guise jetait dans la mer les derniers Anglais, l’enthousiasme fut général. Les Anglais, de leur côté, avaient fréquemment ravagé nos belles provinces de Guyenne, de Normandie et d’Artois. Après Pavie, les ministres anglais avaient proposé que Henri montât sur le trône de France et que Charles reprît les provinces sur lesquelles il prétendait des droits, ce qui fut repoussé par l’empereur ; mais le démembrement de la France fit l’objet de plusieurs traités entre ces deux souverains. Castillon avait donc pu élaborer dans sa tête un projet de descente et de conquête, mais la réalisation en était devenue à peu près impossible parce que, depuis que la France possédait la Bretagne, les Anglais avaient créé une puissante marine, comprenant que cette vaste presqu’île dans la même main que la Normandie était pour eux un danger ; Henri pouvait encore accroître ses forces en réquisitionnant les navires de ses sujets, il avait aussi remis en usage les anciens statuts qui obligeaient chaque citoyen à posséder un arc et à aller s’exercer chaque semaine au tir public de la paroisse.

Au commencement de notre siècle, d’immenses préparatifs furent faits pour envahir l’Angleterre, et quoique dirigés, par le génie du plus grand homme de guerre, ils n’obtinrent, aucun résultat et servirent seulement à démontrer comme, au temps d’Henri que la conception était chimérique, parce qu’il n’était pas possible « d’être maître de la mer pendant six heures, » comme Napoléon le proclamait nécessaire. Le projet gigantesque de Castillon paraît avoir été élaboré avec l’ambassadeur d’Espagne, et comme il coïncide avec le moment où François Ier et Charles-Quint eurent une entrevue à Aigues-Mortes, on a été porté à penser qu’il avait obtenu l’approbation des deux souverains. Le roi très chrétien n’accueillit jamais cette proposition ; tout en ayant fait la paix avec son rival, il resta un allié fidèle pour l’Angleterre ; ce fut elle qui, la première, se détacha de la France quelques années plus tard et lui fit la guerre pour complaire à l’empereur. La paix de Crespy-en-Valois qui y mit fin, la plus honorable que la France ait conclue dans le XVIe siècle, fut l’œuvre de Du Bellay. Le traité de Nice, le mariage de Jacques Stuart et de Mme de Longueville avaient vivement mécontenté Henri, et s’il avait d’abord dissimulé sa mauvaise humeur avait fini par éclater. Son ambassadeur avait quitté la France brusquement, d’une façon qui avait paru étrange et sans attendre le présent d’usage au moment du départ. C’était par son ordre que cette conduite avait été tenue sous le prétexte d’un accueil froid fait par la cour de France. Il se plaignit à Castillon de ce que son alliance était dédaignée ; il dit : « Je veux plus qu’une accoustumée amitié, je veux être préféré, et aussi veux-je préférer. Je suis tout résolu de ne me marier en lieu que l’empereur ou le roi ne préfèrent mon amitié à celle qu’ils ont ensemble. — Et pensez-vous, quand vous marierez du costé de l’empereur, qu’il vous veuille préférer au roi, mon maître. Prenez son amitié sans regarder à ses particularités. C’est un grand prince et puissant comme vous savez, et qui peut beaucoup. — Je lui ai tenu, sire, ce propos, écrit Castillon, pour lui donner à connoître que, sans rechercher cinq pieds en un mouton, votre amitié lui est autant ou plus séante que la sienne à vous, et me semble que je lui devois mesler l’aigret parmi le doux, car il n’oublie jamais sa grandeur et se tait sur celle des autres. Il me répondit, branlant la teste : par dieu, j’ai de bons hommes et de bons fossés. » Ces mots : « Je veux être préféré » résument le caractère exclusif d’Henri et son attitude vis-à-vis des deux souverains rivaux ; il voulait être l’allié de l’un à condition que celui-ci serait l’ennemi de l’autre, mais il ne consentait pas à s’allier avec les deux et à voir la paix régner en Europe.

Les questions de la paix ou de la guerre, du concile, du mariage d’Henri n’étaient pas les seuls objets des négociations de Castillon ; d’autres moins importantes, mais encore d’un grand intérêt, tiennent leur place dans sa correspondance. A cette époque où l’imprimerie était à ses débuts, elle était déjà l’occasion de plaintes et de réclamations. L’ambassadeur du roi d’Angleterre avait fait imprimer des bibles à Paris par la raison que les impressions y étaient plus belles et le nombre des imprimeurs plus grand qu’ailleurs ; elles étaient l’œuvre de Robert Etienne, qui les avait fait payer 3,600 livres tournois, et elles étaient destinées à être distribuées gratuitement ; l’œuvre de la propagande des livres, aujourd’hui si active, n’avait pas tardé à naître et à se développer. Le gouvernement français arrêta l’expédition des bibles ; l’ambassadeur les réclama ; le lord du sceau privé intervint pour appuyer son agent. Castillon répondit, soutenu par le connétable, que ces bibles avaient été examinées par les docteurs de la faculté de théologie et reconnues contenir des choses falsifiées et controuvées, qu’elles ne pouvaient être délivrées, car on ne voulait pas permettre de laisser imprimer des erreurs en France afin de ne pas donner, par cette permission, autorité aux mauvaises doctrines. La réclamation fut renouvelée et la réponse maintenue avec fermeté, et avec d’autant plus de raison que, de son côté, Henri faisait imprimer une bible officielle et défendait l’importation, la vente et même la possession de tous livres religieux non autorisés.

Battu du côté de ses bibles, le ministre anglais demande que l’on ne tienne pas en France des propos diffamatoires contre le roi son maître, que l’on accuse d’hérésie et d’inhumanité. Cette prétention de la part du ministre du roi qui avait fait rendre le statut de sang était étrange : aussi Castillon répond qu’en France le peuple a plus de liberté de langage qu’en Angleterre et qu’il est malaisé de l’empêcher de parler, que le roi souffre qu’on parle de lui ; que le peuple anglais et le peuple français ne s’aimaient guère. Le ministre reconnaît qu’on parle plus librement en France qu’en Angleterre, son ambassadeur le lui a écrit ; mais il demande que le roi très chrétien, pour être agréable à son bon frère, veuille bien empêcher le plus possible ces propos qui mécontentent fort les Anglais. Cet ambassadeur, qui reconnaissait que l’on parle plus librement en France qu’en Angleterre, demandait des poursuites contre certains prédicateurs qui en chaire avaient attaqué le roi son maître ; il voulait faire punir tous les religieux du couvent des Cordeliers de Rouen parce qu’un prédicateur de cet ordre avait parlé contre Henri VIII. On lui répondait que deux cordeliers avaient été mis en prison au pain et à l’eau, mais que pour un frère on ne pouvait pas punir tout un couvent, qu’en chaire le prédicateur a la langue déliée et que ses frères n’en peuvent mais de ce qu’il dit. Il se plaignait aussi de paroles malsonnantes prononcées par l’évêque de Limoges, quoique celui-ci démontrât qu’on l’avait mal compris ; il accusait enfin le fameux prédicateur de Cornibus, mentionné dans Rabelais, d’avoir attaqué son maître ; il demandait à être confronté avec lui et à « l’ouyr barbe à barbe. »

Une punition au pain et à l’eau semblait bien légère pour une attaque au roi qui avait fait pendre un à un tous les religieux d’un couvent parce qu’ils ne fléchissaient pas dans leur foi, qui faisait pendre les catholiques et brûler les protestans ! Tel Caligula, faisant mourir ceux qui pleuraient sa sœur morte et ceux qui ne la pleuraient pas. Mais le connétable ne céda pas aux injonctions de l’ambassadeur étranger ; il chargea Castillon de répéter au ministre anglais la réponse qu’il avait faite à son agent : que les princes ne doivent pas avoir la tête rompue de menues disputes qui sont entre les nations, qu’il faut les entretenir de choses importantes pouvant consolider l’amitié et l’alliance ; que ce n’est pas dans les rues et carrefours qu’un ambassadeur doit aller chercher des nouvelles et que, si ceux de France faisaient un tel office, on ne prendrait pas la peine de lire leurs lettres. Castillon nous apprend que l’Angleterre dut se contenter de cette réponse ferme et digne. C’est la même fermeté qui inspirait les dépêches du connétable aux ambassadeurs pour soutenir les droits de la France ; celle qu’il adressa à l’évêque d’Auxerre pour une question de préséance à Rome semble avoir servi de modèle à celle que, dans une circonstance pareille, fit écrire Louis XIV.

Une des dépêches de Castillon nous conserve les vestiges d’un passé tout à fait effacé. Il annonce au connétable que Georges Douglas, l’un des gentilshommes du roi d’Angleterre, se disant diffamé par l’abbé d’Arbroath, ambassadeur du roi d’Ecosse, s’en allait en bien bon équipage demander au roi de France de lui accorder le combat contre quelque gentilhomme de la suite d’Arbroath qui maintiendrait ses paroles, et le roi d’Angleterre écrit de son côté à son bon frère pour obtenir protection en faveur de Georges Douglas, qui est un vrai et honnête gentilhomme. C’étaient les mœurs du temps : les souverains s’envoyaient des cartels, les seigneurs cherchaient des aventures et, quand ils ne pouvaient se battre, ils se livraient à des joutes desquelles un envoyé du grand-seigneur disait : « Si c’est tout de bon, ce n’est pas assez ; si ce n’est qu’un jeu, c’est trop. » Cependant peu à peu les rois, qui appréciaient ce que valait le sang de leurs sujets, réagirent contre ces mœurs et défendirent les duels ; le plus grand capitaine du XVIe siècle, François de Guise, frère de Marie de Lorraine, les punissait des peines sévères que renouvela Richelieu.
III

Les négociations à la cour d’Angleterre présentaient de grandes difficultés en raison du caractère mobile et insaisissable du souverain ; la phrase suivante d’une dépêche de Castillon servira après beaucoup d’autres à le faire apprécier : « Si le roi et l’empereur ont le passe-temps de le voir ainsi virolin virolant, je le vous dresserai aisément sans faire grand semblant. » Les ambassadeurs n’arrivant pas à leur but se déplaisaient dans cette cour et demandaient à être rappelés, aussi la liste est longue de ceux qui s’y succédèrent du temps du roi Henri. Du Bellay, qui avait précédé Castillon de quelques années à Londres, avait éprouvé ces difficultés. En présence de l’impossibilité d’arriver à ses fins et de négocier avec succès, il disait : si je puis le souhaiter sans offenser Dieu, je voudrais être où je serai d’ici à cent ans.

Le connétable, pour soutenir Castillon et l’encourager, lui écrivait : « Je sais que vous ferez ce que vous pourrez et non ce que vous voudrez. » Pour bien entrer dans les vues de cet homme d’état, l’ambassadeur était du reste très empressé à demander des instructions : « Pensez, s’il vous plaît, monseigneur, à toutes les choses que je vous ai écrites et m’en faites, je vous supplie, un pasté, je prendrai peine d’y mettre telle sauce qu’il vous plaira me commander ; » la sauce était quelquefois épicée et elle n’en flattait que mieux le goût d’Henri qui, malgré son caractère défiant et soupçonneux, se laissait aller parfois à une certaine confiance et lui parlait « privément. » Il avait été mécontent de la paix, il l’était encore de ne pas obtenir du roi de France et de l’empereur tout ce que son caractère absolu le portait à désirer pour satisfaire sa haine contre le pape qui, à la suite de la paix de Nice, avait lancé une bulle contre lui. Son caractère violent s’irrita de cette mesure ; il se vengeait en faisant arrêter les principaux personnages qui pratiquaient la religion catholique : le marquis d’Exeter, le plus proche parent de la couronne, lord Montagu dont la perte était décidée, la comtesse de Salisbury, mère du cardinal Pole et quantité de personnes éminentes de l’un et de l’autre sexe étaient mises dans la tour de Londres.

Il témoignait toutefois des attentions et des prévenances à l’ambassadeur, lui faisait des présens, lui envoyait de belles tapisseries et des meubles pour orner sa maison. Comme la ville de Londres était alors réputée la plus malsaine du monde, par suite des ravages qu’y occasionnait depuis plusieurs années la suette que l’on qualifiait du nom de peste, il lui donnait pour la saison chaude une maison à Chelsea sur les bords de la Tamise. C’était celle qui appartenait naguère encore à feu M. More, ce vertueux chancelier décapité pour cause de religion, et de laquelle Érasme a laissé la description. Mais cette cour, où l’on respirait une atmosphère de têtes coupées, de gens emprisonnés, de caresses et de patelinage, n’inspire qu’une médiocre confiance à Castillon. Dans ce lieu,

Il voit fort bien comme l’on entre
Et ne voit pas comme on en sort,

aussi il demande que sa mission finisse et qu’on le rappelle ; il écrit au connétable : « Si le roi entend le train que je tiens à ma négociation, je vous assure qu’il me fera un mauvais tour ; vous connaissez le personnage comme moi, et je ne couche pas encore si gros que mes instructions portent, car je mettrais tout en désespoir et romprais du tout la paille. » Il supplie qu’on l’autorise à rentrer en France. Voyant les nouvelles mesures prises contre la religion catholique, les abbayes confisquées, les couvens supprimés et dépouillés de leurs biens, les religieuses chassées de leurs asiles, il renouvelle ses instances : « Ce roi a perdu l’entendement ; j’ai affaire au plus dangereux et cruel homme qui soit au monde, je vous supplie derechef qu’il vous plaise me renvoyer quérir. Si vous me laissiez ici jusqu’à ce qu’il connaisse qu’il ne doit plus avoir d’espérance du côté du roi, il sera pour me faire un mauvais tour, combien que son ambassadeur me puisse servir d’otage, car il est en sa fureur et il n’y a raison ni entendement en lui. Je vous supplie qu’il vous plaise ne me mettre point en ce danger. »

Castillon avait présent à l’esprit le sort récent de l’écuyer Merveilles, ambassadeur du roi de France auprès du duc de Milan, qui fut pris, condamné et décapité on moins de trois jours sous le prétexte que sa situation n’était pas très régulière, mais par la véritable raison qu’il déplaisait à l’empereur, auquel le duc voulait plaire. Il n’y avait, dit Du Bellay, aucun homme de ceux qui avaient accoutumé d’aller en ambassade pour le roi « qui n’estimât lui en pendre autant à l’œil. » Aussi demandaient-ils qu’on fit des remontrances ; afin que le droit des gens ne fût pas violé et que les ambassadeurs fussent en sûreté. « Je ferai tomber trente mille têtes si l’on touche à la vôtre, disait François Ier à son ambassadeur. — Mais, sire, aucune n’ira aussi bien que la mienne sur mes épaules. » Et plein de cette vérité, Castillon voulait quitter l’Angleterre pour éviter une colère qui dégénérait en fureur et ne connaissait plus d’obstacle, car le despotisme du roi n’avait d’égal que l’abaissement de son parlement, dont les complaisances serviles augmentaient à mesure que se développait l’absolutisme du souverain. Du reste, il avait aidé de tous ses efforts pendant son séjour à Londres à la conclusion de la paix entre le roi très chrétien et l’empereur ; à la consolidation de l’alliance écossaise par le mariage de Jacques V et de Mme de Longueville ; à la réunion du concile décidée en principe. Suivant son désir, plusieurs fois exprimé, Castillon obtint d’être rappelé ; il quitta son ambassade pour occuper la maîtrise des eaux et forêts de Bretagne, dont il avait obtenu la survivance quelque temps avant la mort du titulaire, M. de Toyre. Les lettres de remerciaient au roi et au connétable lors de sa nomination prouvent qu’il avait vivement désiré cette charge, dans laquelle il trouva une existence plus modeste, mais plus calme que dans l’ambassade de Londres. Le désir qu’il témoigne comme ses prédécesseurs d’être remplacé dans ses fonctions ne vient pas seulement de ce que le succès était très difficile auprès d’Henri, l’insuffisance du traitement d’ambassadeur contribuait encore à lui faire rechercher une autre position. En Angleterre, il fallait à Castillon plus d’argent que de paroles, plus de bonne chère que d’artifices ; les complimens et les harangues ne suffisaient pas comme dans certains autres pays.

Au XVIe siècle, les ambassades étaient des postes de confiance auxquels s’attachaient de grands honneurs, mais elles étaient faiblement rétribuées et occasionnaient une dépense considérable ; elles donnaient la possibilité de se ruiner au service du roi. La durée de ces fonctions était en général fixée à trois années, et il était reconnu que, dans ce laps de temps, l’ambassadeur de Rome dépensait 20,000 livres de plus qu’il ne recevait. Castillon dit souvent dans ses dépêches qu’il manque d’argent et qu’il est obligé d’emprunter à de grands intérêts. « Je suis ici à la dépense jusqu’aux oreilles, l’argent de ma dernière année est dépensé et en plus 2,000 écus du mien. Il ne faut pas qu’on pense qu’on fait plus de cas d’un gros par-deçà que d’un grand blanc en France. C’est une coutume générale que les Anglais ne prêtent guère volontiers aux Français. Si vous ne me faites délivrer argent, vous me ruinerez et me ferez recevoir honte et au royaume. »

Les ambassades, et surtout celle de Londres étaient onéreuses ; ceux qui les remplissaient étaient obligés de chercher les moyens de subvenir à leurs dépenses. Marillac, successeur de Castillon, obtint une charge de conseiller au parlement de Paris laissée vacante par de Thou, qui lui-même en recevait une autre. Du Bellay se plaignait de la cherté excessive des vivres et demandait à aller dépenser ailleurs « ses 10 francs par jour, car ils vont ici en pain et en vin ; » il demande à être porté à 15 francs parce que de Bayonne, par le temps qui court, il est payé « en belles gambades, » et que, pour garder l’honneur de son maître, il est journellement obligé de perdre son argent avec les ducs et les grands seigneurs anglais. Le cardinal de Tournon, revenant de négocier à Rome, est obligé de solliciter du roi la permission de faire couper cent arpens de bois de son abbaye de Ferrières afin de subvenir à la dépense de ce voyage ; cette coupe faisant l’objet d’une difficulté entre la duchesse de Ferrare, qui avait la seigneurie de Montargis, et le cardinal, ce sage et fin diplomate lui écrit qu’il aimerait mieux la servir toute sa vie que d’être en différend avec elle pendant une heure. Outre qu’elles étaient coûteuses, ces missions avaient pour les évêques l’inconvénient de les éloigner de leur diocèse et de présenter des conditions matérielles difficiles. Mais les difficultés matérielles étaient surmontées chez ces hommes par un grand dévoûment au roi et au pays.

Ce fut vers la fin de février 1539 que Castillon quitta l’Angleterre, où il avait séjourné environ un an comme ambassadeur ; son départ fut précipité et inattendu, ce qui fit croire à une rupture avec la France et jeta l’alarme chez les Anglais. Henri profita habilement de la panique et ordonna de grands préparatifs de défense ; il fit élever le long de la mer des remparts qui furent armés de grosse et menue artillerie pour empêcher une descente sur la côte ; il prescrivit la levée de tous ses sujets, sans exception, âgés de plus de dix-sept ans ; des montres et revues eurent lieu dans toutes les villes ; on réorganisa les tirs à l’arc dans les paroisses, on équipa tous les navires de l’État et ceux des particuliers que l’on réquisitionna, enfin on établit des postes chargés d’observer tout ce qui venait du côté de la France. Ces terreurs se calmèrent au bout de quelque temps à l’arrivée d’un nouvel ambassadeur du roi très chrétien, qui fut Marillac. De nos jours, une pareille panique vraie ou feinte a donné lieu en Angleterre aux mêmes démonstrations et à des mesures semblables. Nos voisins d’outre-Manche savent bien que depuis Guillaume le Conquérant leur pays n’a rien à craindre d’une invasion et que le mot d’Henri : « J’ai de bons hommes et de bons fossés » est toujours vrai ; mais la terreur imaginaire servait à obtenir des subsides que le Parlement n’aurait pas accordés si l’opinion publique n’eût pas été surexcitée par un prétendu danger. Le canal qui sépare Douvres de Calais, « la bande d’argent, » suivant une expression qui leur est propre, resta pour eux « le fossé » protecteur d’Henri VIII, auquel on ne saurait toucher sans les alarmer, et dans une discussion récente à propos d’un pont destiné à le franchir, lord Melbourne disait : « Pourquoi ne pouvez-vous pas laisser le canal tranquille ! »

C’est au moment du départ de notre ambassadeur pour la France que s’arrête sa correspondance et que cessent les renseignemens sur son compte. On aurait aimé à le suivre dans la maîtrise des eaux et forêts de Bretagne qu’il avait fort désirée ; il y avait déjà fait son établissement ; une lettre du roi de 1532 lui donne congé de faire transporter en franchise complète cinquante-deux pipes de vin pour l’approvisionnement de sa maison de Bretagne. Mais si la dernière période de l’existence de Castillon est restée dans l’oubli, son souvenir sera conservé par son année d’ambassade, qui contient une esquisse « au vif » de cette figure d’Henri VIII, un des hommes les plus extraordinaires qui aient jamais existé et duquel Shakspeare a pu dire : « Ses vices étaient capables de faire pleurer les anges. » Castillon, tout en subissant le prestige de ce roi, remplit son devoir auprès de lui.

A une époque où la vie des hommes n’était pas encore chose sacrée, où même des ambassadeurs du roi de France étaient assassinés par les agens de l’empereur, Castillon fit respecter son maître avec courage. La diplomatie, cette manifestation pacifique de la force d’une nation vis-à-vis des étrangers, a toujours une grande séduction pour les hommes dévoués à leur pays ; cette qualité suprême n’a jamais manqué chez nous aux agens investis d’une telle mission ; ils ont compris l’honneur attache à une fonction dans laquelle ils représentaient leur pays ou leur souverain. Quand ces négociateurs s’appelaient François de Noailles, Jean du Bellay, Castillon, ils y apportaient des qualités de l’homme d’état, comme en témoigne leur correspondance. En la lisant on apprendra comment s’exerçait notre action lorsque la France ambitionnait justement de se compléter. Cette correspondance est la vraie source d’informations où doit être étudiée notre histoire diplomatique. Longtemps laissée en oubli pour la période du XVIe siècle, mieux connue maintenant, elle prendra sa place méritée dans la grande époque où s’ouvrent les temps modernes.


DE LA JONQUIERE.

  1. Calendars of State papers, publiés par le Record Office.
  2. Voir, dans la Revue du 1er septembre 1862, l’article de M. Geffroy.
  3. Lettre du cardinal de Tournon au maréchal de Brissac, de Venise. 15 janvier 1552 : «… le cardinal fra Georgio, gouverneur de Hongrie, a été tué si misérablement par les ministres de l’empereur et du roi des Romains, que c’est une chose fort scandaleuse, mais pas nouvelle, vu la possession en laquelle ils sont de faire de tels actes… » FF. vol. 20327. fol. 145.
  4. Edouard VI, voir son portrait, par Antonio de Moor.
  5. Les cloches.
  6. Gentilhomme de la chambre.
  7. Monnaie anglaise ; il y en avait quarante-huit à notre marc.
  8. Renard.
  9. David Beaton, depuis évêque de Mirepoix, cardinal.
  10. C’est ainsi que Castillon l’appelle toujours.
  11. De son mariage avec Catherine d’Aragon.
  12. Cousin germain d’Anne Boleyn.
  13. Archives K, 1484.
  14. Voyez, dans la Revue du 1er mai 1864, l’étude de Saint-Marc Girardin sur les Origines de la Question d’Orient.