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Alphonse Lemerre (2p. 152-189).
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XXIII


Et l’impression de cette soirée, Néel et le curé ne la laissèrent pas avec Calixte dans le château solitaire. Ils l’emportèrent l’un à son presbytère, l’autre à la tourelle de Néhou ; mais celui des deux qui devait la garder le plus longtemps, celui pour lequel elle allait devenir féconde, ce n’était pas Néel, ce fut le curé. Néel était si jeune et il aimait tant !

Le lendemain, quand il vit Calixte plus belle que jamais et plus touchante, avec ses yeux meurtris de la crise de la veille, mais rayonnants de joie à la lumière chaude du matin, parce qu’elle avait reçu une lettre de son père, il oublia tout. Il ne vit plus qu’elle et son bonheur, quand elle vint à lui, presque resplendissante, dans la grande allée du jardin où elle lisait cette lettre, et qu’elle la lui tendit toute grande ouverte, comme si elle avait voulu partager avec lui le meilleur de sa vie ! Il s’abîma, avec le souvenir de la veille et ses effrois de l’avenir, dans la sensation de Calixte heureuse, — comme on perd et comme on oublie les affres d’un cauchemar horrible dans la sensation d’un jour plein de soleil et les perceptions rassurantes de la réalité !

La lettre de Sombreval, datée du séminaire de Coutances, avait un accent d’ardeur religieuse qui fit passer comme un frisson à la racine des cheveux de Néel, car il savait que cette ardeur et cette profondeur d’accent n’étaient qu’un mensonge. Le converti semblait dominer le père dans la lettre de Sombreval. Ah ! que cet homme avait dû étreindre furieusement son cœur pour l’écrire, — pour s’y montrer, héroïque menteur, plus préoccupé du Dieu auquel il ne croyait pas, que de sa fille, — de sa fille qu’il adorait !

Mais ce mensonge était si grand aux yeux de Néel, mais Calixte, sa bien-aimée Calixte, en était si heureuse, que Néel dit enfin le mot brutal par lequel tous ceux qui se risquent finissent leurs luttes avec eux-mêmes : « Ma foi, tant pis ! » et qu’il accepta, dans l’égoïsme de la voir heureuse (même à ce prix !) l’imposture de Sombreval et tous les sacrilèges qui allaient s’ensuivre. Sombreval mandait dans sa lettre que l’autorité religieuse s’était montrée pour lui pleine de généreuse miséricorde et qu’il avait l’espoir de rentrer bientôt dans le saint Ministère. Cette espérance ravissait Calixte et donnait à sa beauté d’élue comme une réverbération des portes du Ciel.

Mais l’abbé Méautis, qui aimait, non pas, lui, une créature humaine, comme Néel, mais qui aimait Dieu, le Dieu que Sombreval allait outrager plus cruellement que jamais, ne perdit point, comme Néel, dans la contemplation du bonheur de Calixte, le souvenir des choses de la veille. Au contraire : ce souvenir s’enfonça un peu plus dans son âme, comme une brûlure s’enfonce dans les chairs… Peu d’esprits, si ce n’est ceux-là qui comprennent tout, comprendront bien ce caractère de l’abbé Méautis.

On ne comprend guère que les sentiments dont on est capable, et l’amour de Dieu est certainement le plus rare, parce qu’il est le plus élevé de tous les amours. Or, pour ce prêtre, ce prêtre toujours poète, quoiqu’il eût renoncé à ce que le monde appelle la poésie, comme si la poésie ne chantait pas en nous et dans nos silences les mieux gardés, jusqu’à la dernière palpitation de nos cœurs ! pour ce prêtre et pour ce mystique, il n’y avait en cause que Dieu dans le drame dont Calixte, Sombreval et Néel étaient les personnages.

Assurément il aimait d’une ferveur de charité divine sa fille spirituelle, cette martyre virginale pour laquelle il voyait dans le bleu du Paradis les Anges occupés à tresser des couronnes, immortellement vertes. Assurément il avait aussi pour Sombreval la pitié ardente, et qui voudrait tant être efficace, du prêtre de Celui qui a dit qu’il y aura plus de joie dans le ciel pour un pécheur repentant que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, mais ce n’étaient ni Calixte ni Sombreval qui étaient en premier dans son âme !

La Malgaigne, l’étrange Inspirée, avait mis le bout de son doigt sur la fibre sensible, sur cette note fondamentale de la conscience du prêtre, quand elle avait parlé de l’honneur de Dieu ! Néel, pour voir le bonheur de Calixte, pour en suivre seulement le reflet sur le front de la pauvre crucifiée de naissance et dont la vie avait été une autre croix, Néel sacrifiait Sombreval. Il l’eût laissé accomplir tous les crimes. Il le laissait se damner, à cœur joie, et qui sait ?… peut-être se fût-il damné lui-même pour la faire heureuse ; mais l’abbé Méautis voyait la gloire de Dieu, comme Néel le bonheur de Calixte.

Sans cette idée de la gloire de Dieu, le rôle cruel que l’abbé Méautis, cette âme de jeune fille pour la pitié et cette âme de Saint pour l’amour, finit par jouer dans cette histoire, serait vraiment inexplicable. Mais aux yeux d’une âme qui avait une telle puissance d’adoration et de foi, demandez-vous ce que devait être la profanation du corps et du sang de Jésus-Christ par un hypocrite qui mépriserait intérieurement la singerie de ses mains et de ses paroles et n’en viendrait pas moins tous les matins jouer son infâme comédie sur l’autel ?…

Certes, quand l’abbé Méautis avait lu dans l’histoire les plus célèbres et les plus abominables profanations, il avait été pénétré d’horreur vraie : mais qu’était-ce que le cheval du Barbare, mangeant son avoine sur l’autel de saint Pierre ? Qu’étaient les calices servant de verre aux soldats dans d’épouvantables orgies, et même les pains eucharistiques traînés dans la fange, en comparaison de cette hostie descendant, tous les jours, à point nommé, dans la poitrine d’un athée, devenu d’apostat un Tartuffe tranquille et monstrueux ?

L’outrage le plus sanglant fait à un père et qui recommencerait chaque jour ne donnerait pas une idée suffisante de cette volontaire et permanente injure faite à Dieu, le Père des pères. Eh bien ! cet inexprimable outrage, dont l’abbé Méautis avait repoussé la pensée quand la Malgaigne, cette créature aux avertissements mystérieux, la lui avait suggérée, il y croyait maintenant. Il y croyait ! Il n’avait plus besoin du docteur Marmion ni de personne pour faire lire Calixte dans l’âme de son père. Il y avait lu à la clarté de la formidable vision qu’elle lui avait pour ainsi dire répercutée. Imagination qui corporisait tout parce qu’il était poète et mystique, il n’aurait pas cru davantage à la croix saignante, quand il l’aurait vue, de ses yeux, saigner !

Il ne pouvait donc pas oublier, comme Néel, le rêve de Calixte en la voyant rentrer dans la vie, le bonheur, l’illusion sur son père. En la regardant, il ne pouvait pas s’enivrer. Seulement, tendre comme il était et s’expliquant tout par la bonté de Dieu, il disait que, si Calixte n’avait pas gardé la mémoire de la vision dont elle avait eu la conscience et le cabrement, sous ses yeux, c’est que Dieu voulait épargner la sainte enfant et lui donner à lui, son prêtre, l’occasion d’accomplir le devoir de la charité envers elle. « C’est à moi, se disait-il, d’empêcher le crime, à force de paternité, de ce père ; et pour cela, il n’est qu’un moyen, c’est de faire pénétrer tout doucement la fatale lumière dans les yeux de la fille aveugle, — puis, ses yeux dessillés, de la jeter entre son père et Dieu ! »

Seulement, comme elle pouvait mourir d’un coup à la première goutte de lumière, si prudemment qu’elle lui fût versée, il se mit à prier le divin Oculiste, qui opérait les aveugles pendant son passage sur la terre, de l’assister en ce besoin terrible, et le pria comme il savait prier. Croyant à la force absolue de la prière qui peut violer la toute-puissance divine, il se dévoua mentalement à cette œuvre d’avertissement et de salut…

Œuvre inouïe de difficulté, de précaution, de lenteur, de tendresse toujours alarmée, de tact à chaque instant épouvanté ! Pauvre grand cœur, pris entre ces deux pierres coupantes, — la collision de deux devoirs, — il crut pouvoir préserver la créature et empêcher l’outrage au Créateur ; concilier la charité qui épargne la souffrance et sauve la vie et le respect adorateur, qui ne saurait souffrir que Dieu soit si horriblement offensé ! C’était entreprendre là, — et il fallait l’entreprendre ! — une tâche ingrate, douloureuse, impossible, dans laquelle il serait obligé de s’interrompre et de se reprendre bien des fois, comme le chirurgien qui verrait le péril et qui resterait, son scalpel en l’air, n’osant l’abattre où il faut qu’il coupe sans pitié !…

Hélas ! en lisant les lettres de Sombreval qui venaient chaque jour donner à Calixte des joies nouvelles et à son sentiment pour son père des exaltations inconnues, l’abbé Méautis put mesurer de quelle hauteur il allait précipiter la jeune fille au premier mot qu’elle comprendrait, et il fallait que ce mot fût cruellement clair pour qu’elle pût le comprendre, dans l’immense illusion que son père, à chaque instant, grandissait en elle. Pour cette fille d’affliction, c’était le premier bonheur qui tombait sur son cœur consolé, la première respiration du soulagement, sous l’oppression de toute sa vie.

Ce bonheur tardif, créé par Sombreval, au prix de son âme, bonheur élevé par lui dans l’âme de son enfant comme un palais enchanté, comme un château de cartes magiques dont chacune était un mensonge et qu’il fallait, d’un seul mot, renverser, effrayait le prêtre compatissant, qui trouvait peut-être que Dieu devait bien ici-bas un peu de bonheur à Calixte pour tout ce qu’elle avait souffert.

Quand elle le lui révélait et le lui livrait, ce bonheur, avec cette confiance qui désarme parfois l’assassin, il ne se sentait pas le courage d’être la faux qui couperait, dans le cœur de cette habituée de l’infortune, la pauvre fleur poussée d’hier ! Il connut alors, l’abbé Méautis, les difficultés de son entreprise. Elles se traduisirent pour lui en transes et en angoisses. Ses hésitations, qui d’abord avaient été des douleurs, devinrent des remords. Le temps passa. Les jours s’accumulèrent, et Dieu cependant n’exauçait pas son prêtre. Il ne lui accordait pas le don du miracle qui ouvre les yeux à l’aveugle, sans qu’il meure de ce foudroyant Ephéta, et ce fut pour cet homme, qui comptait presque sur Dieu, un malheur affreux qu’il souffrit du reste, comme il souffrait tout, sans se révolter. Le prit-il pour un abandon ?… Ce fils désolé d’une mère folle, si malheureux déjà comme fils, devait souffrir aussi comme père, car, il l’avait dit à Sombreval : il était le père de Calixte par la grâce et par la vertu d’un sacrement, plus fort dans une âme comme la sienne que quelque sentiment humain que ce fût ! Le Dieu qui (dit-on) mesure le vent aux agneaux tondus envoie parfois aux écorchés la bise cruelle. Selon la mélancolique expression populaire, l’abbé Méautis en eut bientôt plus qu’il n’en pouvait porter. Sa santé s’altéra en ses luttes entre sa conscience et son cœur. Il maigrit, et changea comme s’il eût porté en lui le principe d’une maladie. L’ivoire de son teint, doucement ambré, passa au ton mat de la cire du cierge des morts. Ses yeux d’un bleu si pur se fanèrent. Ses cheveux d’Éliacin blanchirent sur les tempes, ces cheveux blonds qui, d’ordinaire, blanchissent si tard, et que l’âge ne ternit qu’en les brunissant ! Cet homme d’osier, pour la souplesse et la gracilité, allait-il se casser, séché par une flamme intérieure ? Quand il s’agissait de ses devoirs de prêtre, il était, malgré ce marasme dont ses traits fatigués portaient l’empreinte et qui affligeaient des yeux amis, aussi dispos, aussi allègre, aussi prompt et prêt à bien faire… Mais il n’avait plus cette sérénité qui touchait tant, quand on le voyait et qu’on pensait à ce qu’en rentrant chez lui le malheureux allait retrouver ! Le dimanche, la grand’messe lui donnait des forces. Le sentiment de l’auguste et immense fonction qu’il remplissait à l’autel lui redressait le front et illuminait son visage, mais les bonnes femmes qui venaient à l’église de Néhou, sur semaine, dans la longueur des après-midi, faire leur visite au Saint-Sacrement solitaire, l’y trouvaient, non plus comme autrefois, allant et venant, en surplis, d’un pied leste, dans cette fraîche et sonore maison du bon Dieu, aux portes éternellement ouvertes, et où les bruits vulgaires du dehors semblent se sanctifier par la manière dont ils expirent. Elles l’y voyaient morne, abattu, ne s’occupant plus des vases de fleurs de ses chapelles ; et quand il méditait dans la stalle, derrière son pupitre à l’entrée du chœur, sa méditation semblait plus noire qu’aucune qu’il eût jamais faite à cette place…

C’est qu’en effet, depuis qu’il était curé, jamais, non plus, charge d’âme ne lui avait paru si lourde à porter que celle qu’il se sentait sur la conscience, — cette charge de l’âme d’un aussi grand pécheur que Sombreval par-dessus laquelle Dieu avait encore mis, pour qu’elle pesât davantage, le poids de la vie d’une fille innocente ! Perdu dans des projets auxquels il renonçait au moment de les effectuer, et qui le laissaient impuissant devant ce bonheur fondé sur le mensonge et le sacrilège, et dont il n’avait pourtant pas le courage d’être le bourreau, il finit par avoir la pensée d’aller à Coutances se jeter aux pieds de Sombreval pour le détourner du dessein sataniquement magnanime que cet homme profond avait osé concevoir par amour pur de son enfant et qu’il était en train d’exécuter avec l’obstination d’un Lucifer ! Projet tout aussi vain que tous les autres !

Dans ces temps-là, les communications étaient difficiles. Coutances était trop loin par les grandes routes qui tournent comme de vastes spirales avant d’atteindre le point de leur destination, et la traverse, en ligne droite, était défoncée, fangeuse, et pour les pieds d’un homme et d’un cheval, pleine de trahisons. On y coulait, et, si on n’y périssait pas, on s’y attardait. Pour aller de Néhou à Coutances et pour en revenir, il fallait plusieurs jours. Or, pendant ces jours-là, qui remplacerait l’abbé Méautis à Néhou ? Les prêtres n’étaient pas nombreux à cette époque. Il n’avait pas de vicaire. Qui pendant son absence veillerait sur la paroisse, ferait le catéchisme aux enfants des écoles, assisterait les malades, donnerait le viatique aux mourants ? Prêtre enchaîné à son autel, c’était la première fois qu’il avait à se plaindre du peu de longueur de sa chaîne ! Aussi, dans l’impossibilité d’aller vers Sombreval, il lui écrivit.

Il lui écrivit des lettres d’autant plus éloquentes qu’il savait amèrement qu’elles n’avaient rien de ce qui fait la vraie éloquence, la voix, le geste, l’émotion, les larmes, l’âme, enfin, passant, de furie, à travers cet obstacle qu’on appelle le corps, comme le feu à travers un mur. Sombreval répondit très exactement à ces lettres, et l’abbé Méautis vit tourner la terre autour de lui en pensant que ces réponses de Sombreval, dans lesquelles il attestait Dieu de la sincérité de sa foi, n’étaient que des impostures de plus, ajoutées à cette pyramide d’impostures sous laquelle il s’engloutissait…

Alors, l’abbé Méautis ne supplia plus. Il accusa. Il s’était traîné aux genoux de Sombreval autant qu’on pouvait s’y traîner dans des lettres. Il se releva. Il devint terrible à la manière de Joad, lui, le doux prêtre. Il se mit à raconter à Sombreval toute la vision de Calixte, qui pour lui faisait certitude ; et il crut l’avoir terrassé ! Mais Sombreval ne se démentit pas. Il répondit avec l’humilité d’un pénitent qu’il avait bien mérité qu’on le crût un hypocrite et qu’on pensât de lui tout ce qu’il y aurait de plus horrible et de plus honteux. Il dit enfin qu’on avait le droit d’expliquer contre lui-même l’inexplicable…

Ah ! l’abbé Méautis crut alors à la Malgaigne et à ses prophéties ! C’était bien là l’impénitence finale, l’obduration d’un front damné. Contre cet endurcissement tout devait se briser. Il n’y avait pas de ressource. Nul moyen d’empêcher la consommation du crime tramé contre Dieu, si ce n’est de dire à Calixte la vérité qui devait la tuer après l’horrible torture d’un moment, ou la faire vivre quelque temps dans d’insupportables tortures pour l’achever, immanquablement, plus tard…

Or, devant cette nécessité, l’abbé Méautis recommença d’hésiter et d’attendre. Ce fut long, haletant, caché, ce combat pour se tuer le cœur ! On se l’arrache, mais il est des poitrines où je crois qu’il repousse ! Ce fut long comme la lutte de l’Ange et de Jacob. L’Ange devait vaincre, mais l’Homme était presque égal en force avec l’Ange, dans cette âme de prêtre, où l’humanité débordait !

Dieu, du reste, sous les yeux de qui eut lieu ce combat acharné et mystérieux, Dieu seul le vit distinctement ; mais Néel et Calixte le soupçonnèrent… Néel, qui avait assisté à la vision de Calixte, laquelle pour l’abbé avait été une révélation, et qui savait, — à n’en pouvoir douter, — combien cette révélation était vraie, entrevoyait l’état de l’âme du malheureux prêtre, et il s’en inquiétait d’autant plus que Calixte, tout exaltée qu’elle fût dans la joie que lui donnait son père, avait cependant remarqué le changement de l’abbé Méautis dans ses relations avec elle.

L’abbé, comme on le comprend bien, ne parlait jamais à Calixte de ce qui causait sa joie présente, à elle, et inondait sa vie et ses joues de pleurs aussi suaves que ceux qu’elle avait jusque-là versés étaient amers. Il ne lui tintait jamais un mot de son père ; et quand elle, sous l’impression des lettres qu’elle en recevait si souvent, lui parlait de cette grande foi revenue, de ce magnifique repentir, qui fait plus que de laver l’âme qui a péché, mais qui la glorifie, l’abbé restait dans un silence qu’elle ne pouvait croire incrédule, et qui était encore plus embarrassé que sévère.

Ailleurs qu’au Quesnay, l’abbé Méautis ne parlait jamais non plus de Sombreval, dont le nom était dans toutes les bouches, de ce Sombreval qui allait redevenir l’abbé Sombreval ! et que les prêtres des autres paroisses citaient dans leurs chaires comme un exemple de conversion inespérée et de repentance.

Depuis qu’il avait annoncé du haut de la sienne la grande nouvelle du départ pour Coutances du prêtre marié, devenu le maître au Quesnay, il n’avait plus dit une parole d’un événement sur lequel ses confrères ne tarissaient pas ; et Calixte, affligée de cette circonstance, mais humble pour elle et pour son père, ne lui demandait pas pourquoi… « N’avons-nous pas tout mérité ?… » disait-elle, s’associant, cette fille de lumière, au crime de son père, sentant bien qu’au fond du sang, que Dieu seul purifie, le crime du père passe toujours !

Ce silence incompréhensible de l’abbé Méautis était la feuille de houx dans les roses du bonheur de Calixte. Elle en sentait les pointes acérées, mais Néel, lui ! en tremblait. Il savait trop quelle vérité pouvait sortir de ce silence. Bourrée de ce secret terrible, comme une arme chargée jusqu’à la gueule, l’âme de ce prêtre un jour peut-être éclaterait !…

Néel tremblait quand l’abbé était au Quesnay, mais il tremblait bien davantage quand il voyait Calixte entrer dans le confessionnal, cette noire et terrifiante encoignure où le prêtre peut dire tout, à son tour, à qui lui a tout dit, et qu’il pensait (l’amoureux) que, caché sous son voile baissé, ce visage divin capable d’arrêter et d’attendrir la foudre, qu’il aurait charmée, n’arrêterait plus l’homme dans le prêtre, et qu’il frapperait dans les ténèbres, parce qu’il ne verrait pas le chef-d’œuvre qu’au grand jour il aurait respecté ! Il venait souvent conduire Calixte à l’église de Néhou et la reconduisait au Quesnay.

On les rencontrait par les chemins, se donnant le bras, comme un frère et une sœur. Et comme ils ne l’étaient pas, si de les voir tous les deux si jeunes et si beaux dans cette liberté et dans cette solitude faisait venir sur les lèvres du passant, qui se détournait, un mauvais rire, Calixte, à qui rien ne manquait en mérite, devant Dieu, était tellement déshonorée, que le mauvais rire n’était pas pour lui, mais pour elle.

Et il ne craignait pas seulement que l’abbé Méautis, ce Néel si peu fait pour la crainte ! Il craignait aussi la Malgaigne, cette vieille femme qu’il avait aimée, pour lui avoir annoncé qu’il mourrait comme Calixte et à cause de Calixte, et à qui, depuis cette prédiction, il parlait toujours quand il la rencontrait. Maintenant, il ne lui parlait plus. Il l’évitait quand il l’apercevait de loin sur les routes. Il se souvenait du soir où il l’avait trouvée, assise au perron du Quesnay, et où elle lui avait dit… ce qu’elle voulait qu’il dît à Calixte.

L’exaltation de la vieille sibylle, qui chaque jour s’exaltait davantage, portait sur les nerfs de Néel d’autant plus qu’il sentait qu’elle avait raison… Ce qu’il n’avait pas voulu dire à Calixte, elle pouvait le dire, elle ! si elle la rencontrait avec lui dans ces campagnes. C’était là un autre et incessant sujet d’inquiétude. Lorsqu’il passait avec Calixte le long des haies dépouillées par l’automne, — car l’automne était venu depuis le départ de Sombreval, — il regardait toujours par-dessus avec anxiété… et il n’arrivait jamais au tournant d’un sentier, à une brèche, sans avoir peur de voir, tout à coup, se dresser devant lui, comme un fantôme de jour, la taille droite de la grande fileuse !

En somme, il n’avait jamais été plus malheureux, le pauvre Néel ! L’espérance, conçue un moment, de voir Calixte renoncer à son vœu, était évanouie. Elle ne l’aimait pas plus qu’elle ne l’avait jamais aimé, quoiqu’elle n’eût plus au cœur le chagrin qu’y mettait son père ; et lui l’aimait toujours davantage et d’un amour qui semblait un contresens de sa nature ardente et emportée ! Hélas ! tous nos amours sont des contre-sens ! S’il entre, — a-t-on dit, — de l’absurdité dans le génie, il en entre encore bien plus dans l’amour. À juger Néel d’après ce qu’il était, il semblait, en effet, incroyable qu’il aimât une fille comme Calixte, mais c’est peut-être justement pour cela qu’il l’aimait.

Or, de ce qu’il aimait, sa nature n’était pas pour cela abolie, mais elle était domptée. Elle était domptée par cette fille de triomphante douceur, qui aurait fait accepter le désespoir à la colère… Elle l’avait lui-même rendu doux. Elle pouvait vivre, sans danger, de longues journées à côté de cet homme, qui mangeait de fureur le cristal d’un verre, quand on lui résistait, et dont le sang de lave, vierge de passion, jusqu’à elle, flambait sous l’haleine de flamme de ses dix-huit ans !

Quand ce jeune sang, soulevé dans ces veines, qu’elle aurait pu faire ouvrir, si ç’avait été son caprice, commençait de gronder en Néel de Néhou, elle n’avait qu’à le regarder de ses puissants yeux purs irrésistibles, pour qu’aussitôt il résorbât la furie de sa colère ou de son désir. C’était là encore une manière de lui donner sa vie, non plus une fois et comme le jour où il s’était brisé dans son chariot à ses pieds, mais sans cesse, à chaque minute, et cela lui semblait bien plus douloureux !

Pour subir un pareil empire, il faut le dévouement d’un premier amour, et pour n’en pas périr, les ressources qu’à dix-huit ans on porte en soi. Plus tard, ce serait impossible. Quand la passion a goûté une fois à ce qu’elle désire, c’est comme le tigre qui a mis sa langue au sang : il faut qu’il en boive ! Il faut qu’il en fasse couler des torrents, à travers son vaste gosier, allumé comme un four.

Heureusement pour Calixte, Néel était à ce moment unique de la jeunesse où l’amour, que la sensation n’a pas encore dégradé, a la grandeur des sentiments absolus et des héroïques obéissances. Il ne se plaignait même plus. Il se rappelait que par une de ces violences il avait cru tuer Calixte, et qu’il l’avait précipitée dans sa dernière crise. Pour cette raison il étouffait son cœur. Il étouffait ses sens dans des silences qui le dévoraient.

On voyait bien qu’il était dévoré… La passion inassouvie qui creuse l’œil comme la faim et y allume sa flamme avide commençait de dessécher son beau visage. Le feu couvait sous la peau amincie des pommettes. La douleur de n’être pas aimé qui nous fait nous haïr nous-mêmes, cette douleur dont la honte est le fond, attachait à ce front impérieux, taillé pour dominer la vie, le masque sombre qu’on n’arrache pas quand on le veut, et dans lequel elle cadenasse les têtes les plus fières. Néel perdait sa beauté.

Calixte, au contraire, Calixte, heureuse, devenait plus belle ! Sa pâleur qui eût fait mal à voir, si la radieuse pureté de ses traits n’avait fait oublier qu’ils manquaient de la couleur de la vie, se teignait maintenant des reflets timides de l’opale rose. Son front de crucifiée dilaté par la joie se gonflait sous le bandeau rouge qui l’encadrait comme une couronne d’épines ensanglantées. On sentait, à travers le bandeau, la voûte élargie de ce front qui avait pris l’ampleur qu’il faut à une pensée heureuse, et à sa manière de le porter, on aurait dit qu’elle s’élançait du sommet de quelque Calvaire et que, d’Ange résigné passée Archange triomphant, elle montait d’un degré de plus dans l’éther de la vie et dans les hiérarchies du ciel.

— Ah ! pensait Néel un soir, après une de ces contemplations muettes auxquelles il avait condamné son fougueux amour désespéré, que dirait son père, s’il pouvait, en ce moment, la voir ! Comme il adorerait son mensonge ! Le remède qu’il cherchait pour la guérir, ce grand chimiste, peut-être l’a-t-il trouvé, simplement en la rendant heureuse. La vie lui vient : c’est la vie qu’elle n’avait pas, et qu’elle a maintenant, qui la rend si belle !… Et jamais, ajoutait-il avec rage, un jour de cette vie ne sera pour moi ! »

Puis revenant aux idées qui pesaient toujours sur sa pensée et l’enveloppaient de ces crêpes funèbres qui, du reste, ne l’attristaient pas :

— Nous ne mourrons donc pas ensemble, comme elle l’a dit, la grande Malgaigne ! — pensait-il encore. C’est moi qui mourrai et qui mourrai seul !

Il s’était fait une poésie de mourir avec elle, et il regrettait cette poésie. C’était là le seul égoïsme qui fût resté à son amour. C’était la seule résistance de l’ancien Néel qu’elle n’avait pu vaincre, dans le nouveau qu’elle avait créé, cette fille qui recommençait, en l’approfondissant, l’histoire de Sargines et que le vieux Herpin, dans son langage de bouvier, appelait « une apprivoiseuse de taureaux sauvages ! »

… Or, le soir qu’il pensait ainsi, avec amertume, ils étaient allés se promener autour du Quesnay, un peu plus loin qu’à l’ordinaire, profitant de cette santé qui montait dans Calixte, comme la sève dans la fleur ; profitant aussi de ces derniers beaux jours d’automne qui versent également dans les cœurs l’ivresse et la mélancolie… Néel ne savait plus distinguer l’une de l’autre dans le sien, rempli de toutes les deux.

En ces derniers beaux jours, beaux comme tout ce que l’on va perdre, — la nature, qui convie à toutes les vendanges, présente aux lèvres altérées la grappe dorée, soit par le soleil, soit par le désir. Ce soir-là, il semblait qu’elle l’offrît à Néel… C’était un de ces jours marqués profondément du caractère de l’automne, où tout, dans les choses et dans les aspects, paraît mûr, gonflé, juteux, prêt à couler sous on ne sait quel pressoir invisible dont on sent le poids sur les cœurs. Les airs détiédis, mais non froids encore, étaient saturés de parfums, à travers lesquels dominait l’arôme acidulé et pénétrant des pommes gaulées, relevées, en tas coniques, sous les pommiers, et que les premières pluies avaient meurtries. Le ciel sans nuages, tout uni, était du gris le plus reposé et le plus tendre. On aurait dit une coupole immense faite d’une seule perle, à travers laquelle le jour tamisé fût tombé plus doux.

De la place où Néel et Calixte se trouvaient, on voyait la campagne s’étendre et fuir au loin, rouge de ses sarrasins coupés qui lui donnent cette belle nuance de laque carminée, en harmonie avec la feuille rousse de ses chênes, les branches pourpres de ses tilleuls défeuillés et les tons d’ocre hâve de ses ciels au soir, en cette saison qui est elle-même un soir, — le soir de l’année !

Des pièces de terre qu’ils embrassaient du regard et qui faisaient damier dans la perspective, montait vers eux, velouté par la distance, le bruit des flêts des batteurs de sarrasin, car c’était le temps des batteries… On en voyait les fumées bleues, à dix points divers, à l’horizon : spirales grêles qui s’élevaient de ces amas de tuyaux de sarrasin battu que l’on brûle sur place, à trois pas des nappes blanches étendues dans lesquelles on en a recueilli la fleur, elles se tordaient un moment, comme des âmes en peine, dans ce calme ciel gris ; puis, dispersées par la brise dans l’étendue, donnaient de la profondeur et de la rêverie au paysage.

Néel et Calixte étaient assis dans les landelles, sur des arbres coupés et équarris, comme on en rencontre souvent dans les campagnes. On les y laisse pour qu’ils durcissent à l’air du temps et qu’ils y noircissent à la pluie. Ce sont des bancs pour ceux qui passent ! Tout à coup un bruit de charrette, aux essieux sifflants, s’entendit, et le fils Herpin déboucha d’un de ces chemins qui aboutissaient aux landelles. Il conduisait une charrette basse attelée seulement de deux bœufs trapus, et il dut passer près des deux jeunes gens, puisqu’il avait à traverser cette petite lande qui de sa petitesse tirait son nom.

— Fier temps pour la chasse ! monsieur Néel, — dit-il en les saluant, — mais le goût n’y est plus, à ce qu’il paraît, pour le fils de votre père ! Sans ch’a queu massacre de perdrix et de bécassines vous auriez pu faire aujourd’hui ! Monsieur de Lieusaint, qui va toujours, maugré l’âge, ne se gourdit pas, lui, auprès des demoiselles, car il est en bas de la côte avec la sienne, et ils chassent depuis à matin que je les ai rencontrés avec ma querette ! Vère, elle chasse comme un homme, m’amzelle Bernardine ! C’est la deuxième fois que j’aurons veu dans le pays chasser une demoiselle, depuis feu la demoiselle de Gourbeville !

Et il donna un coup de fouet sur la croupe de ses bœufs et passa. Il s’enfonça dans un chemin creux, en descente, placé juste en face de celui d’où il sortait. Néel ne lui avait pas répondu, mais le fils de son père avait eu son petit coup de fouet comme les bœufs, et il avait rougi aux paroles de ce paysan qui, sous du respect, mettait du reproche et de l’ironie.

— C’est vrai, — dit-il, — je n’aime plus la chasse. Je ne souhaite plus la guerre. Je ne pense plus à tout ce qui fut l’amour de ma vie et mon rêve. Ah ! Calixte, l’amour de ma vie et mon rêve, vous savez ce qu’ils sont à présent !

Elle ne répondit pas, mais elle le regarda. Il y avait dans ses beaux yeux navrés l’inutile pitié des êtres qui se sentent aimés et qui ne peuvent rien contre ce malheur irréparable. Néel, qui devinait pourquoi elle ne répondait pas, retint en lui cette plainte que le mot du fils Herpin avait fait jaillir de son âme, — et peut-être aussi l’influence attendrissante de ce jour-là, les marcescibles beautés de cette nature d’automne, qui agonise, et qui semblait à bout de vie, comme il était à bout d’amour !

… Ils se taisaient, en proie à des sentiments qui ne pouvaient, chez l’un comme chez l’autre, exprimer que le désespoir… Tout à coup, monsieur de Lieusaint et sa fille apparurent à l’orée du chemin par lequel le fils Herpin était entré dans les landelles. Pour ne pas passer auprès d’eux, il eût fallu que monsieur de Lieusaint tournât le dos et rentrât dans le chemin d’où il sortait, mais, par fierté pour lui-même et surtout pour sa fille, il ne pouvait pas reculer devant ce jeune homme, qui rejetait la main de son enfant après l’avoir obtenue.

Il se trouvait par hasard dans ce coin de lande, tête à tête avec celle qu’il savait la rivale de sa fille, mais il se rappelait que cette rivale, — peut-être involontaire, — l’avait reçu au Quesnay : et d’ailleurs il avait avec les femmes la politesse, maintenant perdue, des gentilshommes d’autrefois.

Néel, de son côté, ne pouvait pas non plus sans faiblesse éviter l’ami de son père. Ç’aurait été avouer des torts qu’au fond de sa conscience il sentait bien qu’il n’avait pas. Position délicate pour lui, — pour monsieur de Lieusaint, — pour Bernardine, — pour Calixte elle-même, pour ces quatre personnes placées, comme elles l’étaient alors, les unes vis-à-vis des autres, dans cet angle de paysage et dans la vie ! Monsieur de Lieusaint, qui vit sa fille pâlir, lui prit le bras, l’appuya sur le sien :

— Remets-toi, lui dit-il, ma Bernardine. Sois courageuse ! Il n’y a pas moyen de les éviter.

Calixte, au même instant, disait à Néel : « C’est monsieur de Lieusaint et sa fille. Ils nous ont vus. C’est à vous d’aller au-devant d’eux. »

Il y alla. Il salua, non sans embarras, Bernardine et son père, qui l’accueillit avec sa familiarité accoutumée, mais qui ne lui prit pas la main. Il est vrai que cette main, couverte d’un gant de chamois, soutenait le poignet tremblant de sa fille dont le bras était passé sous le sien. De l’autre, il tenait horizontalement son fusil à deux coups, au niveau de son jarret, guêtré de cuir.

— C’est mademoiselle Sombreval avec qui vous vous promenez ? dit très naturellement monsieur de Lieusaint. Je me rappelle trop son hospitalité pendant que vous étiez blessé au Quesnay pour ne pas la saluer et lui demander de ses nouvelles. On dit qu’elle va mieux.

Et il s’avança vers Calixte, qui se leva et fit quelques pas vers leur groupe, — la seule d’entre tous qui fût calme comme l’Ange blanc de l’innocence, planant au-dessus des nuages de la vie, dans l’inaltérable outre-mer !

— Mademoiselle, — fit monsieur de Lieusaint en s’inclinant, — j’ai appris avec bonheur pour vous la grande résolution de monsieur votre père, dont il est tant parlé dans tout le pays… Je n’ai pas oublié non plus la grâce de votre hospitalité, — et ce vin de Tokay — ajouta-t-il gaiement — que vous nous avez versé à mon compère le vicomte Éphrem et à moi d’une main si charmante ! Eh bien ! mademoiselle, puisque je vous rencontre aujourd’hui, permettez qu’en souvenir de ce vin de Tokay qui valait mieux que tout ce que je puis vous offrir, je vous fasse hommage de notre chasse. Si vous ne retournez pas au Quesnay avec nous qui allons à Néhou, je viderai ma carnassière chez votre fermier Herpin en passant.

Calixte remercia avec cette noblesse qui tenait lieu de l’habitude du monde à cette jeune fille de la Solitude. Pendant qu’elle répondait à monsieur de Lieusaint, Néel regardait Bernardine qu’il n’avait pas vue depuis longtemps et qui, comme toujours, dévisageait Calixte, de ses yeux naïvement jaloux.

Ah ! ce n’était plus la rose et ambroisienne Bernardine ! Jean Bellet avait eu raison. Il semblait qu’elle eût les pâles couleurs. Son éclat de fraîcheur sans égale, dans ce pays où les femmes ont la fraîcheur de la fleur de leurs pommiers, s’était évanoui. Le visage, autrefois si bonnement souriant, était devenu cruellement sérieux.

Fille sans mère, élevée à la campagne par un père homme d’action dès sa jeunesse, cette grande et forte Bernardine, malgré sa fraîcheur de rose ouverte, avait toujours paru moins délicate et moins jeune fille que les autres jeunes filles des châteaux environnants, qui avaient grandi dans la robe de leurs mères, mais aujourd’hui un sentiment blessé la replaçait à leur niveau.

Dans l’ennui de ne pas avoir un fils à qui les apprendre, son père, ce vieux soldat de Lieusaint, lui avait enseigné ces exercices de corps inconnus aux femmes de ce temps-là, qui n’avait pas comme le nôtre de ces ridicules gymnases auxquels nous devrons prochainement la suppression totale de ces peureuses charmantes et de ces maladroites divines que la fierté de l’Amour protecteur regrettera toujours.

En développant la force du corps chez les jeunes filles, nos fausses éducations ne se doutent pas à quel point elles tuent la grâce, cette sœur de la force, et même la tendresse… C’est l’éternel meurtre d’Abel par Caïn qui se continue depuis le commencement du monde, dans tous les ordres de faits. Bernard de Lieusaint, qui n’avait pas cette âme de mère que les pères ont parfois, mais par exception, comme l’avait Sombreval, Bernard, qui n’était simplement que père, avait cherché l’illusion d’un fils dans la jeune fille qui parait sa solitude et animait son isolement.

De bonne heure, il avait fait monter à Bernardine les pouliches de ses herbages… Il l’avait emmenée à la chasse. Il lui avait mis un fusil, léger comme un jouet, dans ses mains rosées. Il lui avait appris à cligner un de ses beaux yeux bleus, pour lesquels il devait y avoir de bien plus délicieuses manières de se fermer, et à tirer, d’un doigt ferme, sur la languette, sans que le front, — son front d’enfant, — bougeât d’une ligne, si près qu’il fût de la détente, au coup de feu !… Les mères, jalouses de Bernardine, disaient : « Elle sera bien jolie mademoiselle de Lieusaint, mais elle est par trop garçonnière. »

La garçonnière n’avait pas duré longtemps et il n’y avait eu de vrai que la moitié de l’oracle. Quand Bernardine fut grande tout à fait, le sexe, qui était venu avec ses instincts mystérieux et ses pudeurs, la fit renoncer à ce que monsieur de Lieusaint, dans son ancien langage de guerre, appelait, en riant, ses expéditions.

Elle laissa son père aller seul au bois de la Plaise et de Limore, et il ne fallut rien de moins que l’abandon de Néel, et la jalousie qui nous mange mieux sur place et qui se mit à la dévorer dans ce manoir de Lieusaint où l’infidèle ne venait plus, — et une altération si profonde de tout son être qu’elle effraya les médecins, lesquels prescrivirent des promenades au grand air, pour qu’elle reprît le genre de vie auquel elle avait renoncé. Monsieur de Lieusaint l’exigea, et elle obéit à son père. Pourquoi lui eût-elle résisté ?… Tout lui était égal. Elle disait comme Valentine de Milan : « Rien ne m’est plus. Plus ne m’est rien. »

En la rencontrant après un éloignement si long, Néel vit bien qu’elle était malade du même mal que lui, mais, dans son égoïsme atroce, l’amour qui souffre n’a pas plus de pitié pour qui souffre comme lui que les pestiférés n’ont de pitié les uns pour les autres. Ils étaient tous les deux changés ; tous les deux portaient dans tout leur être la marque effrayante d’une passion désespérée, et peut-être pensèrent-ils avec un tressaillement de joie sombre, quand ils se revirent et qu’ils se regardèrent, que c’était tant mieux !

Pâle presque autant que naguère l’était Calixte, sur les joues de qui semblaient se transposer ses roses, à elle, Bernardine, les yeux caves, la bouche ardente, n’avait plus cette luxuriance de forme, qui affirmait si splendidement combien elle était femme, cette fille à laquelle on avait osé appliquer un jour l’idée de garçon. Son corsage n’était plus maintenant en contradiction avec son costume, avec cette bandoulière de soie tressée qui suspendait à son épaule son fusil jeté comme un carquois, et qui ne trouvait plus, en passant par-dessus, de sein à couper sur cette poitrine d’amazone. Ses hanches avaient perdu de leur ampleur. Elle pouvait marcher et marcher vite, si le cœur ne lui avait pas tant pesé. Sa robe, très courte, du droguet du pays, laissait voir ses jambes d’Antiope, lacées dans des brodequins de couleur poussière, qui les défendaient contre les piquets du jan et la feuille de houx des halliers.

Elle avait sur ses cheveux, relevés tout droit et lui carrant le front, une toque écossaise noire et violette, dont elle avait ôté la plume, — trop triomphante (disait-elle) pour un front aussi triste que le sien. « Sois veuve comme moi ! avait-elle ajouté, l’ôtant de sa toque, cette pauvre plume. — Tu as bien dansé sur ma tête. Tu n’y danseras plus ! » Appuyée sur le bras de son père, les deux mains renouées sur ce bras, elle aurait ressemblé à la fille d’un chef de Clan, si elle avait été heureuse… Mais, contradiction de plus avec l’expression malade de sa physionomie et la langueur de sa pose, ce costume de la Force armée paraissait davantage une dérision de son destin !

Calixte, qui l’avait vue si fraîche, magnifique gerbe de fleurs humaines, et qui la retrouvait comme un bouquet de roses qu’une roue de charrette aurait écrasé, se sentit dans le cœur la pitié que ne sentait pas Néel. Rien n’est plus triste que la mélancolie des êtres qui ont été créés pour la joie, l’intensité des sensations et tous les bonheurs de la force.

C’est tout simple, en effet, que la mélancolie chez les êtres délicats qui portent le poids de leur vie et même de leur pensée avec peine ! mais, chez les forts, de la tristesse ! Mais des lions avec des abattements d’antilopes, voilà qui est navrant et horrible comme un désordre dans la création.

Calixte, l’éprouva en regardant Bernardine. L’amour de Dieu apprend vite l’amour de la terre. Calixte avait vu, dès la première visite faite par monsieur de Lieusaint et sa fille à Néel, malade au Quesnay, que l’amour et la jalousie avaient planté leur épine dans le cœur de Bernardine, et vous vous souvenez si elle en avait été touchée ! Mais l’éloignement, la préoccupation de son père, l’espoir toujours trompé, mais toujours vivant, que Néel cesserait de l’aimer, elle ! avaient énervé et endormi cette pitié de Calixte pour mademoiselle de Lieusaint. Le temps avait coulé sans qu’elle eût beaucoup pensé à la fiancée que délaissait Néel.

Cette image de Bernardine s’était effacée… Mais, quand elle la revit tout à coup, au retour du chemin des Landelles, traînant de sa secrète blessure, comme une biche frappée en plein flanc ; quand elle aperçut sur ce beau visage, que Corrège aurait peint et dont il eût fait celui de l’Aurore, ces deux effroyables ornières que creusent les larmes, quand c’est à torrents qu’on en a versé, et qui sillonnaient des yeux à la bouche ces joues pâlies que le sentiment réprimé de la vue de sa rivale faisait trembler, Calixte sentit sa pitié la reprendre avec la force de la flamme que la cendre a couverte, et qui se réveille ! Elle se promit en ce moment qu’elle n’oublierait plus Bernardine. Elle se reprocha de l’avoir oubliée, de n’en avoir pas assez parlé à Néel… Elle jura de se dévouer au bonheur de la malheureuse. Elle se promit de lui faire épouser ce fiancé, qui la tuait en l’abandonnant…

« Moi, je suis morte pour lui. Je suis mariée à Dieu, — se disait-elle. Lui, il l’a déjà aimée. Il l’épousera et il l’aimera encore… » C’est là ce qu’elle pensait tout en marchant et en causant de choses indifférentes, de la route et du temps, avec ce père qui la croyait la rivale heureuse de sa fille ! qui pouvait la croire son ennemie !

Bernardine, la tête basse, l’œil aiguisé par une haineuse jalousie et fixé aux cailloux du chemin, se taisait, et Calixte n’osait parler à Bernardine, devenue si farouche. Que n’aurait-elle pas donné pour lui dire ce qu’elle pensait et ce qu’elle voulait faire pour elle ? Mais les situations sont souvent plus fortes que nos meilleurs sentiments. La situation était alors plus forte que l’âme de Calixte.

Victimes du hasard de cette rencontre, ils en ressentaient tous les quatre l’écrasant embarras… Ils marchaient, les uns auprès des autres, dans cette campagne tranquille, se disant, avec des voix troublées, des choses polies et vulgaires, coupées par de petits silences, désirant tous voir surgir le Quesnay et l’endroit de la route où ils devaient se séparer… À grand’peine contenaient-ils, sous cette écorce de la courtoisie et du monde, des sentiments qui se trahissaient jusque dans les attitudes qu’ils avaient, tout en marchant, coude à coude, ainsi réunis.

Monsieur de Lieusaint qui, dans toute autre circonstance, aurait offert son bras à Calixte, était resté sa fille au bras, précisément parce que Néel ne pouvait offrir le sien à Bernardine. D’un autre côté, devant le vieil ami de son père qui l’avait cru si longtemps le mari certain de son enfant et envers qui il se sentait l’embarras de ne plus vouloir de sa fille, Néel n’osait faire ce qu’il eût fait, s’ils avaient été seuls, Calixte et lui. Il n’osait donner le bras à Calixte qui allait, — isolée, — appuyée sur son ombrelle blanche, — inutile, — puisque le soleil de cette après-midi d’automne n’avait pas la force de traverser la nappe grise du ciel qu’à peine il tiédissait.

Elle, Calixte, avait gardé son voile baissé sur son visage, astre de paix, dont ils sentaient peut-être l’influence, ces cœurs blessés qui pouvaient se toucher trop fort dans quelque mot et qui se contenaient, et, sous ce voile baissé, elle cachait mieux sa compassion pour Bernardine, — pour cette malheureuse qu’à tout prix elle voulait sauver !

Dès le soir même, elle en parla à Néel. Néel avait laissé partir pour Néhou monsieur de Lieusaint et sa fille. Quand on était arrivé à la grille du Quesnay, Néel était allé chercher l’un des Herpin, qui vint prendre la carnassière du vieux chasseur, et il n’avait pas reparu. Monsieur de Lieusaint ne l’attendait pas. « Il nous rattrapera, dit-il légèrement en saluant Calixte. Nous irons doucement. »

Mais c’était de la fierté qui se couvrait par cette parole. Monsieur de Lieusaint savait bien que Néel ne reviendrait pas. Néel voulait passer au Quesnay l’importune soirée qui l’attendait à Néhou avec Bernardine ; mais au Quesnay, il trouva Bernardine encore. Il la trouva… sur les lèvres de Calixte… à la place même où avec l’amour qu’il avait pour Calixte il devait le plus la détester !

— La tuerez-vous donc, Néel, lui dit Calixte, pour prix de vous avoir aimé ? la tuerez-vous sans profit pour vous et pour une autre, pour le plaisir aveugle et cruel de tuer une jeune fille qui vous a choisi et que vous avez choisie, qui a mis, sur votre parole, sa vie et son cœur, qui est presque votre femme, cher Néel, car le consentement des pères, c’est le mariage devant Dieu !

Mais Néel n’écoutait pas. Il était arrivé, en entendant Calixte lui parler de Bernardine, à ce degré d’agacement, de passion contrariée, de parti froid, d’égoïsme féroce, qui rend insensible à tout, à la générosité, à la justice et même à la caresse de la voix aimée !

— Calixte, répondit-il après un moment de silence, ne me parlez pas de Bernardine. Je ne l’aime plus… C’est vous qui l’avez chassée de mon âme. Vous ne voulez pas que je la haïsse ? Ne me la faites pas détester.

— Écoutez, Néel, — dit Calixte, si je mourais, moi, et si en mourant je vous demandais de faire cela pour moi, vous le feriez, n’est-ce pas ?… Eh bien, mon ami, je suis morte. Dans quelques mois, au plus un an, le cloître m’aura prise comme une tombe…

— Non, interrompit violemment Néel, — vous morte, je mourrais ! Vous carmélite, c’est comme morte encore ! La Malgaigne l’a dit, — poursuivit-il exalté, — nous serons mariés dans la mort…

Elle se tut au ton qu’il avait pris. Elle en fut frappée. Un peu de rose en passa sur ses joues, quelque chose de moite dans ses yeux… Pour la première fois, elle sentait la résistance, la fermeture, l’endurcissement qui se levait contre elle dans cette âme dont elle était la souveraine, obéie jusque-là toujours ! Elle trouvait là un Néel qu’elle ne connaissait pas, un Néel sombre, contracté, colère, dont l’accent lui montrait que rien n’est fauve comme un homme qui défend son amour, même contre la femme aimée qui veut qu’on le lui sacrifie !… Et elle n’insista pas. Mais, ce jour-là, — ni plus tard, — car elle y revint, — Néel ne s’amollit sous le souffle qui était sa vie.

Quand elle lui parlait de Bernardine, quand elle lui faisait la moindre allusion aux douleurs de cette fille infortunée, Néel se révoltait à l’instant ! Ce n’étaient plus ni sa voix, ni son regard, ni son geste !

Il entrait alors contre Calixte, cette adoration de son âme, dans une fureur presque sauvage, et, ne voulant plus la rejeter dans les crises de son mal par le spectacle des furies qu’elle soulevait en lui, il s’ensauvait, comme un fou, dans les marais et dans les bois, y cherchant le vent des Ourals qui n’y était pas, pour éteindre le feu de sa tête de Slave incendiée !