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Un pari de milliardaires, et autres nouvelles/Un pari de milliardaires (v2)/Chapitre 14

Traduction par François de Gaïl.
Société du Mercure de France (p. 39-42).

— Mais, Henri, reprit mon ami, une simple parcelle de vos revenus quotidiens suffirait à…

— De mes revenus quotidiens ? Tenez, asseyons-nous en face de cette bouteille de vieux whisky et causons ; mais, au fond, peut-être avez-vous faim ? Asseyez-vous en tout cas.

— Je n’ai pas faim et me sens peu d’appétit ces jours-ci ; mais, je veux bien boire avec vous et même je vous assure que je vous tiendrai tête dignement.

— Entendu, je suis votre homme. Commençons, mais, pour nous mettre de bonne humeur, dévidez-moi votre histoire.

— Dévider mon histoire, quoi ? Encore une fois ?

— Comment, encore ? Que voulez-vous dire par là ?

— Je vous demande si vous voulez l’entendre encore une fois ?

— L’entendre encore une fois ; mais vous plaisantez. — Voyons, mon cher, ne vous servez pas de pareilles rasades ; vous n’en avez certes pas besoin.

— Décidément, Henri, vous m’inquiétez ! Vous n’avez pas l’air de vous douter que je vous ai raconté toute mon histoire en venant ici.

— Vous ?

— Oui, moi.

— Je veux bien être pendu si j’en ai compris un traître mot.

— Henri, voyons, tu deviens fou ! Je me demande ce qui te passe par la tête, depuis ta réception chez le ministre ?

Prompt comme l’éclair je lui répondis par cet aveu :

— Ce qui me passe par la tête ? la plus délicieuse jeune fille que j’aie jamais vue ; et, qui plus est, son cœur m’appartient.

En entendant cette révélation, il bondit sur moi, me prit les mains et les secoua à me rompre les os ; cette fois, il me pardonna de n’avoir pas écouté son histoire pendant que nous cheminions ensemble.

En brave ami résigné qu’il était, il s’assit et en recommença le récit ; voici en deux mots l’exposé de ses vicissitudes :

Il était venu en Angleterre pour lancer une affaire qu’il croyait excellente : il s’agissait de placer des actions et pour le compte des propriétaires de la mine connue sous le nom de Gould Curry Extension. Ces actions représentaient un capital d’un million de dollars ; tout ce qu’il obtiendrait en plus serait du boni pour lui et lui appartiendrait.

En se donnant un mal énorme, en jouant de tous les expédients honnêtes et malhonnêtes, il avait dépensé tout ce qu’il possédait sans pouvoir trouver un seul capitaliste décidé à accueillir ses propositions. Et pour comble de malheur il lui faudrait rendre compte de sa mission à la fin du mois. Il était bel et bien ruiné !

Tout d’un coup il se mit à sauter en l’air et me cria :

— Henri, vous pouvez me tirer de cette impasse ! Vous seul pouvez sauver ma situation. Le voulez-vous ? — Dites, répondez-moi vite ?