Un mot sur l’art moderne

Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 3
Alfred de Musset

Un mot sur l'art moderne


UN MOT
SUR
L’ART MODERNE


Il ne manque pas de gens aujourd’hui qui vous font la leçon ni plus ni moins que des maîtres d’école. On dit à la jeunesse : Faites ceci, faites cela. Je crois que rien n’est plus indifférent au public ; les sermons n’ont pour lui d’autre inconvénient que de l’endormir : mais il n’en est pas de même des jeunes artistes. Rien n’est plus à craindre pour eux que ces larges décoctions d’herbes malfaisantes qu’une maudite curiosité les pousse toujours à avaler en dépit de leur raison. Qu’arrive-t-il en effet ? ou qu’ils sont révoltés, ou qu’ils se laissent faire. S’ils sont révoltés, où trouveront-ils une tribune pour répondre à ce qu’on leur dit ? comment expliquer leur pensée ? car si peu qu’elle vaille, cette pensée d’un être obscur et libre, peut être aussi utile au monde que les oracles de ses dieux. Elle peut aller à quelqu’un, bien qu’elle ne vienne de personne. De quel droit ne peuvent-ils parler ? Et s’ils se laissent faire, que vont-ils devenir, sinon des gouttes d’eau dans l’Océan ?

Dans Don Carlos, Posa dit à Philippe II : « Je ne puis être serviteur des princes ; je ne puis distribuer à vos peuples ce bonheur que vous faites marquer à votre coin. » Quel est le jeune homme, ayant du talent ou non, mais ayant quelque énergie, qui ne se sente battre le cœur à ces paroles ? Sans doute, la liberté engendre la licence ; mais la licence vaut mieux que la servilité, que la domesticité littéraire. Ce mot ne m’appartient pas ; c’est un homme redoutable et franc dans ses critiques, qui l’a trouvé. Je m’en sers là, parce qu’il peint d’un trait.

Et, sous quel prétexte, s’il vous plaît, aujourd’hui que les arts sont plus que jamais une république, rêve-t-on les associations ? Sous prétexte que l’art se meurt ? Nouvelle bouffonnerie ! les uns disent que l’art existe, les autres qu’il n’existe pas. Je vous demande un peu ce que c’est qu’un être, une chose, une pensée, sur lesquels on peut élever un pareil doute ? Ce dont je doute, je le nie.

Il n’y a pas d’art, il n’y a que des hommes. Appelez-vous art, le métier de peintre, de poète ou de musicien, en tant qu’il consiste à frotter de la toile ou du papier ? Alors il y a un art tant qu’il y a des gens qui frottent du papier et de la toile. Mais si vous entendez par là ce qui préside au travail matériel, ce qui résulte de ce travail ; si en prononçant ce mot d’art, vous voulez donner un nom à cet être qui en a mille : inspiration, méditation, respect pour les règles, culte pour la beauté, rêverie et réalisation ; si vous baptisez ainsi une idée abstraite quelconque, dans ce cas-là, ce que vous appelez art, c’est l’homme.

Voilà un sculpteur qui lève sur sa planche sa main pleine d’argile. Où est l’art, je vous prie ? Est-ce un fil de la bonne vierge, qui traverse les airs ? Est-ce le lointain murmure des conseils d’une coterie, des doctrines d’un journal, des souvenirs de l’atelier ? L’art, c’est le sentiment ; et chacun sent à sa manière. Savez-vous où est l’art ? dans la tête de l’homme, dans son cœur, dans sa main, jusqu’au bout de ses ongles.

A moins que vous n’appeliez de ce nom l’esprit d’imitation, la règle seule, l’éternelle momie que la pédanterie embaume ; alors vous pouvez dire en effet que l’art meurt, ou qu’il se ranime. Et qu’on ne s’y trompe pas : dans tous les conseils à la jeunesse, il y a quelque sourde tentation de la faire imiter ; on lui parle d’indépendance, on lui ouvre un grand chemin, et tout doucement on y trace une petite ornière, la plus paternelle possible.

Il y a des gens qui ne font qu’en rire ; moi, j’avoue que cela m’assomme. Je me laisserai volontiers traiter par la critique de telle manière qu’il lui plaira ; mais je ne puis souffrir qu’on me bénisse.

Non-seulement les associations étaient possibles dans les temps religieux, mais elles étaient belles, naturelles, nécessaires. Autrefois le temple des arts était le temple de Dieu même. On n’y entendait que le chant sacré des orgues ; on n’y respirait que l’encens le plus pur ; on n’y voyait que l’image de la Vierge, ou la figure céleste du Sauveur, — et l’exaltation du génie ressemblait à une de ces belles messes italiennes qu’on voit encore à Rome, et qui sont, même aujourd’hui, le plus magnifique des spectacles. Au seuil de ce temple était assis un gardien sévère, le Goût ; il en fermait l’entrée aux profanes, et comme un esclave des temps antiques, il posait la couronne de fleurs sur le front des convives divins dont il avait lavé les pieds.

Une sainte terreur, un frisson religieux devaient alors s’emparer de l’artiste au moment du travail ; Dante devait trembler devant son propre enfer, et Raphaël devait sentir ses genoux fléchir lorsqu’il se mettait à l’ouvrage. Quel beau temps ! quel beau moment ! on ne se frappait pas le front, quand on voulait écrire ; on ne se creusait pas la tête pour inventer quelque chose de nouveau, d’individuel ; on ne remuait pas la lie de son cœur pour en faire sortir une écume livide ; ces tableaux, ces chapelles, ces églises, ces mélodies suaves et plaintives, c’étaient des prières que tout cela. Il n’y avait pas là de fiel humain, pas d’entrailles remuées. Les cantiques de Pergolèse coulaient comme les larmes de ces beaux martyrs mélancoliques, qui mouraient dans l’arène, en regardant le ciel.

S’il s’agissait d’une opinion privée, personne au monde ne regretterait plus que moi que de pareils leviers aient été brisés dans nos mains. Peut-être cependant n’est-ce pas un mal qu’ils le soient. Il était aussi difficile alors qu’aujourd’hui d’avoir un vrai génie ; il était beaucoup plus aisé d’acquérir un talent médiocre. Tous les centres possibles donnés à la pensée universelle, toutes les associations de l’esprit humain, n’ont servi et ne serviront de tout temps qu’au troupeau imbécille des imitateurs. Lorsque les règles manquent, lorsque la foi s’éteint, lorsque la langue d’un pays s’altère et se corrompt, c’est alors qu’un homme comme Goethe peut montrer ce qu’il vaut, et créer tout à la fois le moule, la matière et le modèle. Mais si la carrière est mesurée, le but marqué, l’ornière faite, les plus lourds chevaux de carrosse viennent s’y traîner à la suite des plus nobles coursiers.

Et puisqu’il faut, bon gré malgré, que la médiocrité s’en mêle ; puisque, pour un bon artiste ou deux que peut produire un genre, il faut qu’un nuage de poussière s’élève sous les pas du maître ; qu’importe au public, je le demande, qu’importe surtout à la postérité que toute cette fourmilière pitoyable cherche ses habits de fête pour obtenir l’entrée dans un palais, ou qu’elle se rue dans les carrefours avec les chiens errans ? Qu’importe au siècle de Racine, ce qu’ont fait Pradon et Scudéri ? Qu’importe au siècle de Lamartine, ce qu’a fait un tel ou un tel ? Le public s’imagine que les mauvais ouvrages le dégoûtent, — il se trompe ; tout cela lui est bien égal.

L’inconvénient du siècle de Voltaire, par exemple, c’est que tout le monde l’imitait, et que depuis Crébillon jusqu’à Dorat, la pâle contre-épreuve de son génie va s’affaiblissant à l’infini, de même que la lumière d’une lampe, lorsque deux glaces sont l’une en face de l’autre, va se répétant dans une multitude de miroirs qui se suivent jusqu’au dernier atome de sa clarté. L’inconvénient du siècle de Lamartine, du nôtre, c’est que personne ne l’imite ; que le culte une fois détruit, il n’y a personne qui ne se croie une vocation ; que là où tout est livré au hasard, tout le monde se prend pour le dieu du hasard ; et qu’on a vu des chanteurs ambulans venir coudoyer le poète jusque sur le trépied sans tache où il est debout depuis dix ans. Eh bien ! dis-je, que nous importe ? La terre est balayée aujourd’hui autour de Voltaire ; la foudre est tombée sur l’édifice qu’il sapait lui-même, et que sont devenues ses ombres ? N’est-il pas resté seul, parmi tant de ruines, en face de son éternel ennemi, Rousseau ? Il en sera ainsi un jour à venir, et le vent qui chasse la fumée ne s’arrêtera qu’avec le temps.

On pourrait répondre à cela que la médiocrité basse, se rendant justice à elle-même, et s’estimant tout juste assez pour plagier, est encore un moins triste spectacle que cent ou deux cents génies manqués qui se bâtissent cent ou deux cents tribunes dans tous les coins de la place publique, et de là haranguent le monde, en foi de quoi ils se plantent la couronne sur la tête, et s’endorment du sommeil éternel.

J’en demeure d’accord ; et si l’on se demande par quelle fatalité une telle rage nous prend aujourd’hui, voici ma raison.

Il y a deux sortes de littérature : l’une, en dehors de la vie, théâtrale, n’appartenant à aucun siècle ; l’autre tenant au siècle qui la produit, résultant des circonstances, quelquefois mourant avec elles, et quelquefois les immortalisant. Ne vous semble-t-il pas que le siècle de Périclès, celui d’Auguste, celui de Louis XIV, se passent de main en main une belle statue, froide et majestueuse, trouvée dans les ruines du Parthénon ? Momie indestructible, Racine et Alfieri l’ont embaumée de puissans aromates ; et Schiller lui-même, ce prêtre exalté d’un autre dieu, n’a pas voulu mourir sans avoir bu sur ses épaules de marbre, ce qui restait des baisers d’Euripide. Ne trouvez-vous pas, au contraire, que les hommes comme Juvénal, comme Shakespeare, comme Byron, tirent des entrailles de la terre où ils marchent, de la terre boueuse attachée à leurs sandales, une argile vivante et saignante, qu’ils pétrissent de leurs larges mains ? Ils promènent sur leurs contemporains leurs regards attristés, taillent un être à leur image, leur crient : Regardez-vous ! puis ensevelissent avec eux leur épouvantable effigie.

Or maintenant, laquelle de ces deux routes voyons-nous qu’on suive aujourd’hui ? Il est facile de répondre qu’on n’a pas tenté la dernière. Nos théâtres portent les costumes des temps passés ; nos romans en parlent parfois la langue ; nos tableaux ont suivi la mode, et nos musiciens eux-mêmes pourraient finir par s’y soumettre. Où voit-on un peintre, un poète, préoccupé de ce qui se passe, non pas à Venise ou à Cadix, mais à Paris, à droite et à gauche ? Que nous dit-on de nous dans les théâtres ? de nous dans les livres ? et j’allais dire, de nous dans le forum ? car Dieu sait de quoi parlent ceux qui ont la parole. Nous ne créons que des fantômes, ou si, pour nous distraire, nous regardons dans la rue, c’est pour y peindre un âne savant ou un artilleur de la garde nationale.

Reste donc la littérature théâtrale, je dirais presque la littérature immobile, celle qui ne s’inquiète ni des temps ni des lieux. Celle-là, nous l’avons tentée, et c’est ici que je m’arrête. Lorsqu’un siècle est mauvais, lorsqu’on vit dans un temps où il n’y a ni religion, ni morale, ni foi dans l’avenir, ni croyance au passé ; lorsqu’on écrit pour ce siècle, on peut braver toutes les règles, renverser toutes les statues ; on peut prendre pour dieu le mal et le malheur, on peut faire les brigands de Schiller, si l’on est Schiller par hasard, et répondre d’avance aux hommes qui vous jugeront un jour : « Mon siècle était ainsi, je l’ai peint comme je l’ai trouvé ». Mais quand il s’agit de distraire la multitude, lorsqu’en prenant la plume et en se frappant la tête, on se donne pour but d’amener à grands frais dans une salle de spectacle un public blasé et indifférent, et là, de lui faire supporter deux heures de gêne et d’attention, sans lui parler de lui, simplement avec vos caprices, avec les rêves de vos nuits sans sommeil ; quand on veut faire de l’art, à proprement parler, rien que de l’art, comme on dit aujourd’hui, oh ! alors il faut songer deux fois à ce que l’on va faire ; il faut songer surtout à cette belle statue antique qui est encore sur son piédestal. Il faut se dire que là où le motif qui vous guide la main, n’est pas visible à tous, actuel, irrécusable, la tête et le cœur répondent de la main ; il faut savoir, que dès qu’un homme, en vous écoutant, ne se dit pas : J’en écrirais autant à sa place, il est en droit de vous demander : Pourquoi écrivez-vous cela ? Que lui répondrez-vous, si votre fantaisie a des ailes de cire, qui fondent au premier rayon du soleil ?

Les règles sont tristes, je l’avoue ; et c’est parce qu’elles sont tristes que la littérature théâtrale est morte aujourd’hui ; c’est parce que nous n’avons plus Louis XIV et Versailles qu’on ne joue plus Athalie, c’est parce que César est mort que nous ne lisons plus Virgile ; c’est parce que notre siècle est l’antipode des grands siècles, que nous brisons leur pâle idole, et que nous la foulons aux pieds.

Mais que nous ayons voulu la remplacer, voilà la faute, rien n’est si vite fait que des ruines ; rien n’est si difficile que de bâtir. Du jour où le public, ce sultan orgueilleux, a répudié sa favorite, jetez le sérail à la mer ; à quoi servait de lui venir montrer des Étiopiennes difformes, et jusqu’à des monstres morts-nés pour exciter encore sa lubricité blasée ? Les combats de taureau mènent aux gladiateurs, et dans la voie de la corruption, il n’y a qu’un pas du vice au crime.

Il faut la beauté à la littérature, à la peinture, à tous les arts, dès qu’ils s’éloignent de la vie ; je veux dire de l’époque où ils vivent. Les portraits seuls ont le droit d’être laids.

Résignons-nous ; pourquoi la poésie est-elle morte en France ? parce que les poètes sont en dehors de tout. Athalie était certainement du temps de Racine une œuvre de pure imagination, très en dehors du siècle ; mais Athalie était une œuvre religieuse, et le siècle était religieux. On pourrait dire aussi en passant que c’est un des chefs-d’œuvre de l’esprit humain ; mais cela pourrait choquer quelques personnes.

S’il y a une religion, il y a un art céleste, au-dessus de l’art humain ; qu’il y ait alors des écoles, des associations ; que le souffle de toutes les poitrines fasse vibrer cette belle harpe éolienne, suspendue d’un pôle à l’autre. Que tous les yeux se fixent sur le même point, et que ce point soit le triangle mystérieux, symbole de la divinité. Mais dans un siècle où il n’y a que l’homme, qu’on ferme les écoles, que la solitude plante son dieu d’argile sur son foyer ; — l’indépendance, voilà le dieu d’aujourd’hui (je ne dis pas la liberté).

Il y a des gens qui vous disent que le siècle est préoccupé, qu’on ne lit plus rien, qu’on ne se soucie de rien. Napoléon était préoccupé, je pense, à la Bérésina ; il avait cependant son Ossian avec lui. Depuis quand la pensée ne peut-elle plus monter en croupe derrière l’action ? Depuis quand l’humanité ne va-t-elle plus au combat comme Tyrthée, son épée d’une main, et sa lyre de l’autre ? Puisque le monde d’aujourd’hui a un corps, il a une âme ; c’est au poète à la comprendre, au lieu de la nier. — C’est à lui de frapper sur les entrailles du colosse, comme Eblis sur celles du premier homme, en s’écriant comme l’archange tombé : Ceci est à moi, le reste est à Dieu.

Notre siècle apparemment n’est pas assez beau pour nous. Bon ou mauvais, je n’en sais rien ; mais, beau, à coup sûr.

N’apercevez-vous pas de l’orient à l’occident, ces deux déités gigantesques, couchées sur les ruines des temps passés ? L’une est immobile et silencieuse ; — d’une main, elle tient le tronçon d’une épée ; de l’autre elle presse sur sa poitrine sanglante les herbes salutaires qui ferment ses blessures. L’ange de l’espérance lui parle à l’oreille, et lui montre le ciel encore entr’ouvert ; le démon du désespoir creuse une tombe à ses pieds. Mais elle n’entend pas leurs paroles, et suspend son regard tranquille entre le ciel et la terre. Le fantôme du Christ est dans ses bras, il approche en vain de son sein ses lèvres décolorées, elle le laisse expirer sur sa mamelle stérile ; son visage est beau, mais d’une beauté inanimée ; de ses épaules musculeuses vient de glisser un manteau d’or et de pourpre qui tombe dans l’immensité. Comme le sphynx d’Œdipe, elle repousse du pied les ossemens des hommes qui ne l’ont pas comprise. — Son nom est la Raison.

L’autre est plus belle, mais plus triste. Tantôt elle se penche les yeux en pleurs sur un insecte qui se débat dans une goutte de rosée ; tantôt elle essuie ses paupières pour compter les grains de sable de la voie Lactée. Dans sa main gauche est un livre où épèle un enfant ; — dans sa droite, un levier dont l’extrémité repose sous l’axe du monde ; elle le soulève de temps en temps, et s’arrête en soupirant quand il est près de se briser. Alors elle s’incline sur la nuit éternelle ; un chant mélancolique flotte sur ses lèvres ; elle appuie sur son cœur la pointe d’une épée ; mais son épée ploie comme un roseau, et la nuit éternelle, ainsi qu’un miroir céleste, lui montre son image répétée partout dans l’infini. La pâleur de la mort est sur ses traits, et cependant elle ne peut mourir. Elle a reçu du serpent le fruit qui devait lui coûter la vie ; elle a bu à longs traits la ciguë ; elle est montée sur la croix du Golgotha, et cependant elle ne peut mourir. Elle a détourné la foudre ; elle a secoué dans la main de Lucifer la coupe de destruction, et elle en a recueilli chaque goutte sur la pointe d’un scalpel. Elle a empoisonné ses flèches dans le sang de Prométhée ; elle a soulevé comme Samson la colonne du temple éternel, pour s’anéantir avec lui en le brisant ; et cependant elle ne peut mourir. — L’Intelligence est son nom.


Alfred de Musset.