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Traduction par Théodore de Wyzewa.
(p. 82-104).


CHAPITRE VI


Il entra, vociférant de terribles jurons, et il me surprit en train de cacher son fils dans le buffet de la cuisine. Hareton éprouvait la même terreur devant l’affection sauvage ou la fureur folle de son père : et en effet dans l’un des cas, il courait chance d’être étouffé à mort sous ses embrassements, et dans l’autre, d’être jeté au feu ou lancé contre le mur ; aussi la pauvre créature restait-elle parfaitement tranquille partout où il me plaisait de la mettre.

— Enfin, je l’ai trouvé ! cria Hindley, me tirant en arrière par la peau du cou comme un chien. Par le ciel et l’enfer, vous avez juré entre vous d’assassiner cet enfant. Je sais, maintenant comment il se fait que je ne le vois jamais. Mais avec le secours de Satan, je vous ferai avaler le couteau à découper, Nelly ! Vous n’avez pas besoin de rire, car je viens justement de fourrer Kenneth, la tête la première, dans le marais de Blackhorse, et deux est la même chose qu’un seul, et j’ai besoin de tuer quelqu’un d’entre vous, je n’aurai pas de repos que je ne l’aie fait.

— Mais je n’aime pas le couteau à découper, M. Hindley, répondis-je, il a servi à couper des rouges. J’aimerais mieux être fusillée, si vous le voulez.

— Vous aimeriez mieux être damnée, et c’est ce que vous serez. Il n’y a pas de loi en Angleterre qui puisse empêcher un homme de tenir sa maison propre, et la mienne est abominable. Ouvrez votre bouche.

Il tenait le couteau dans sa main et poussait sa pointe entre mes dents, mais pour ma part, je n’étais jamais bien effrayée de ses folies. Je crachai et j’affirmai que le couteau avait un goût détestable, que je ne voudrais le prendre pour rien au monde.

— Oh, dit-il en me lâchant, je vois que ce hideux petit vilain n’est pas Hareton, je vous demande pardon, Nelly. Si c’était lui, il mériterait d’être écorché vif pour ne pas courir vers moi me souhaiter la bienvenue et pour hurler comme si j’étais un gobelin. Petit ours sans cœur, viens ici ! Je t’apprendrai à tromper un tendre père. Eh bien, ne croyez-vous pas que le garçon serait plus joli si on le tondait, si on lui coupait les oreilles ? Cela rend un chien plus farouche, donnez-moi des ciseaux, quelque chose de farouche, et de propre. Sans compter que c’est une affectation infernale, une vanité diabolique de tenir à nos oreilles ; nous sommes suffisamment des ânes sans elles. Silence, enfant, silence ! Eh quoi, c’est mon chéri ! Sèche tes yeux, voilà une joie, embrasse-moi. Eh, quoi, il ne veut pas ? Baise-moi, Hareton, baise-moi, damnation ! Par Dieu, et on voudrait que j’élève un tel monstre ! Aussi vrai que je suis vivant, je vais casser le cou de ce marmot.

Le pauvre Hareton piaillait et se débattait de toutes ses forces dans les bras de son père ; il redoubla ses cris lorsqu’il se vit emporté sur l’escalier.

Je me mis à crier qu’il allait effrayer l’enfant et lui donner des convulsions, et je courus à sa rescousse. Au moment où je m’approchais d’eux, Hindley s’appuyait sur la balustrade, penché en avant, écoutant un bruit au-dessous de lui ; il avait évidemment oublié ce qu’il tenait dans ses mains. « Qui est là ! » demanda-t-il, entendant quelqu’un s’approcher du pied de l’escalier. Moi aussi je me penchai en avant, car j’avais reconnu le pas de Heathcliff et je voulais lui faire signe de ne pas avancer, mais au moment même où je cessais de le regarder, Hareton fit tout à coup un saut, se délivra de la main insouciante qui le retenait, et tomba. À peine nous eûmes le temps d’éprouver un frisson d’horreur, que déjà nous vîmes que le petit malheureux était sain et sauf. Heathcliff arrivait au-dessous de l’escalier juste au moment critique ; mû par une impulsion instinctive, il arrêta l’enfant dans sa descente, et l’ayant mis à terre sur ses pieds, leva la tête pour découvrir l’auteur de l’accident. Un avare qui s’est débarrassé pour cinq shellings d’un billet de loterie et qui découvre le lendemain qu’il a perdu au marché cinq mille livres, ne peut pas faire une figure plus désolée que Heathcliff en apercevant au dessus de l’escalier M. Earnshaw. Plus clairement que ne l’auraient pu des paroles, le visage de Heathcliff exprimait une angoisse intense d’avoir lui-même laissé se perdre une occasion de vengeance. S’il avait fait nuit, je crois bien qu’il aurait essayé de réparer sa faute en écrasant la tête d’Hareton sur les degrés, mais nous avions été tous témoins de son salut, et déjà j’étais en bas avec ma précieuse charge pressée contre mon cœur. Hindley descendait plus lentement, désolé et ahuri.

— C’est votre faute, Ellen, me dit-il, vous auriez dû le garder loin de ma vue, vous auriez dû me le retirer des mains. Est-ce qu’il est blessé ?

— Blessé ? m’écriai-je furieuse ! s’il n’est pas tué, il en restera idiot pour la vie. Oh ! je m’étonne que sa mère ne se lève pas dans son tombeau pour voir de quelle façon vous en usez avec lui. Vous êtes pire qu’un païen ; traiter de cette façon votre chair et votre sang !

Il essaya de toucher l’enfant, qui, se trouvant maintenant avec moi, avait tout de suite fini d’écouler sa terreur en sanglots. Pourtant au premier doigt que son père mit sur lui, il se reprit à crier plus fort qu’auparavant et à se débattre comme s’il allait entrer en convulsions.

— Vous ne le toucherez pas, continuai-je. Il vous hait, tout le monde ici vous hait, c’est la vérité ; une heureuse famille que vous avez, et un bel état où vous êtes arrivé !

— J’arriverai encore à un plus beau, Nelly ! ricana cet homme égaré, qui avait recouvré sa dureté naturelle. À présent, emmenez loin d’ici vous-même et cet enfant. Et vous, Heathcliff, écoutez, éloignez-vous aussi, tout à fait hors de prise de mes mains et de mes oreilles. Je ne voudrais pas vous tuer ce soir, si ce n’est peut-être en mettant le feu à la maison ; mais cela dépendra de ma fantaisie.

En parlant ainsi, il prit une bouteille de brandy dans le dressoir et s’en remplit un verre.

— Non, ne le faites pas, suppliai-je, M. Hindley, prenez garde. Ayez pitié pour cet infortuné garçon, si vous n’avez aucun souci de vous-même.

— N’importe qui vaudra mieux pour lui que moi, répondit-il.

— Ayez pitié de votre âme, lui dis-je essayant de lui arracher le verre des mains.

— Non pas ! au contraire, j’aurai grand plaisir à l’envoyer à la perdition, histoire de punir son auteur, cria le blasphémateur. Voici pour sa parfaite damnation !

Il but l’eau-de-vie, et nous ordonna avec impatience de nous en aller, concluant cet ordre par une série d’horribles imprécations, si affreuses que c’est à peine si j’ose me les rappeler.

— C’est grand’pitié qu’il ne puisse pas se tuer lui-même à force de boire ! observa Heathcliff, murmurant à son tour des malédictions quand la porte fut fermée. Il fait bien tout ce qu’il peut dans ce but, mais sa constitution est plus forte. M. Kenneth dit qu’il parierait sur sa jument que ce monstre survivra à tout le monde de ce côté de Gimmerton, et ne s’en ira à la tombe que comme un pécheur couvert d’années ; à moins que quelque heureux hasard l’abatte, en dehors du cours des choses ordinaires.

J’allai dans la cuisine, et je m’assis pour faire dormir mon petit agneau. Je supposais que Heathcliff s’en était allé dans la grange ; mais j’appris plus tard qu’il s’était contenté d’aller à l’autre côté de la chambre, et que là il s’était abattu sur un banc, adossé au mur, loin du feu ; il y était resté sans rien dire.

J’étais occupée à bercer Hareton sur mes genoux en fredonnant une chanson lorsque Miss Cathy, qui m’avait entendue de sa chambre, passa la tête à la porte et murmura.

— Êtes-vous seule, Nelly ?

— Oui, miss, répondis-je.

Elle entra et s’approcha du foyer. Je la regardai, supposant, qu’elle allait me dire quelque chose. L’expression de sa figure semblait embarrassée et anxieuse. Ses lèvres étaient à demi-entr’ouvertes, comme si elle voulait parler, mais au lieu d’une phrase, c’est un soupir qui s’en échappa. Je n’avais, pas oublié sa conduite récente et je repris ma chanson.

— Où est Heathcliff ? dit-elle m’interrompant.

— À son ouvrage dans l’étable, lui répondis-je.

Heathcliff ne me contredit pas ; peut-être s’était-il assoupi.

De nouveau suivit un long silence pendant lequel je vis une larme ou deux descendre de la joue de Catherine et tomber sur le plancher. « Aurait-elle un regret de sa honteuse conduite ? me demandais-je. Voila qui serait nouveau ; mais elle fera comme elle voudra pour arriver à son sujet, je ne l’y aiderai pas. » — Mais non, elle ne s’inquiétait guère d’aucun sujet, sauf de ce qui la touchait elle-même.

— Oh, chère, fit-elle, je suis très malheureuse !

— Quelle pitié, vous êtes difficile à satisfaire ; tant d’amis et si peu de soucis, et vous ne pouvez pas vous tenir pour contente !

— Nelly, voulez-vous me garder un secret ? poursuivit-elle, s’agenouillant auprès de moi et levant sur moi ses yeux caressants, avec un de ces regards qui chassent la mauvaise humeur lors même qu’on a les meilleures raisons pour s’y laisser aller.

— Votre secret vaut-il la peine qu’on le garde ? demandai-je d’un ton moins maussade.

— Oui, et il me tourmente, et il faut que je m’en épanche. J’ai besoin de savoir ce que je dois faire. Edgar Linton m’a demandé aujourd’hui d’être sa femme, et je lui ai donné une réponse. Mais avant que je vous dise si cette réponse a été un consentement ou un refus, dites-moi, vous, ce qu’elle aurait dû être.

— En vérité, miss Catherine, comment puis-je le savoir ? répondis-je. Si je songe à la manifestation que vous avez faite en sa présence cet après-midi, je peux dire à coup sûr qu’il aurait été sage pour vous de le refuser ; car pour avoir demandé votre main après cette scène, il faut qu’il soit, ou désespérément stupide, ou bien le plus téméraire des fous.

— Si vous parlez de cette façon, je ne vous dirai rien de plus, répondit-elle aigrement en se relevant. J’ai accepté sa demande, Nelly. Bien vite, dites-moi si j’ai eu tort.

— Vous l’avez acceptée ! Alors à quoi bon discuter ce sujet ? Vous avez engagé votre parole et ne pouvez pas la retirer.

— Mais dites si j’ai eu raison de le faire ! dites, s’écria-t-elle d’un ton irrité en tordant ses mains et en fronçant ses sourcils.

— Il y a bien des choses à considérer avant de pouvoir répondre convenablement à cette question. D’abord et avant tout, aimez-vous M. Edgar ?

— Qui peut y remédier ? Naturellement, je l’aime, répondit-elle.

Alors je lui fis subir l’interrogatoire suivant :

— Pourquoi l’aimez-vous, miss Cathy ?

— Quelle folie ! je l’aime ; cela suffit.

— Nullement, dites pourquoi.

— Eh bien, parce qu’il est beau et qu’il est agréable d’être avec lui.

— Mauvais ! déclarai-je.

— Et parce qu’il est jeune et gai.

— Mauvais aussi.

— Et parce qu’il m’aime.

— Ceci est indifférent.

— Et puis il sera riche et j’aimerai à être la plus grande dame du voisinage et je serai fière d’avoir un tel mari.

— Voilà le pire de tout. Et maintenant dites comment vous l’aimez.

— Comme chacun aime. Vous êtes niaise, Nelly.

— Pas du tout, répondez.

— J’aime le sol sous ses pieds et l’air sur sa tête, et tout ce qu’il touche, et tout ce qu’il dit. J’aime tous ses regards et toutes ses actions, et lui tout entier. Voilà.

— Et pourquoi !

— Non, vous en faites une plaisanterie, c’est très méchant ! Ce n’est pas une plaisanterie pour moi, dit la jeune dame en se renfrognant et en se retournant vers le feu.

— Je suis loin de plaisanter, miss Catherine, répondis-je. Vous aimez M. Edgar parce qu’il est beau et jeune, et riche et qu’il vous aime. Ce dernier trait pourtant n’a pas d’importance, car il est probable que vous l’aimeriez sans cela, et que même avec cela vous ne l’aimeriez pas, s’il ne possédait pas les autres qualités.

— Oui, cela est sûr : j’aurais seulement pitié de lui, ou peut-être je le haïrais s’il était laid et grotesque.

— Mais il y a plusieurs autres jeunes gens beaux et riches dans le monde, il y en a de plus beaux et de plus riches que lui ; qu’est-ce qui vous empêcherait de les aimer ?

— S’il y en a, ils sont hors de mon chemin. Je n’en ai rencontré aucun comme Edgar.

— Vous pourrez en rencontrer ; et puis, Edgar ne sera pas toujours beau, ni jeune, et il peut ne pas toujours être riche.

— Il l’est maintenant, et je n’ai à faire qu’au présent, je voudrais que vous parliez d’une façon un peu raisonnable.

— Eh bien, ceci tranche la question ; si vous n’avez à faire qu’au présent, mariez-vous avec M. Linton.

— Je n’ai pas besoin de votre permission pour cela ; à coup sûr il faut que je me marie avec lui, mais vous ne m’avez pas encore dit si j’avais raison.

— Parfaitement raison, si on a raison de se marier seulement pour le présent. Et maintenant, dites-moi de quoi vous pouvez être malheureuse. Votre frère sera enchanté, la vieille dame et le vieux monsieur ne feront pas d’objections, je pense ; vous vous échapperez d’une maison incommode et en désordre pour aller dans une autre qui sera riche et respectable ; et vous aimez Edgar, et Edgar vous aime. Tout semble simple et facile : où donc est l’obstacle ?

— Ici ! et là ! répondit Cathy mettant une main sur son front et l’autre sur sa poitrine : dans l’endroit quel qu’il soit où demeure l’âme. Dans mon âme et dans mon cœur, je suis convaincue que j’ai tort.

— Voilà qui est bien étrange ; je ne vous comprends pas.

— C’est mon secret. Mais si vous voulez ne pas vous moquer de moi, je vous l’expliquerai. Je ne puis le faire distinctement, mais je vous donnerai un sentiment de ce que je sens.

Elle s’assit de nouveau près de moi, sa figure était devenue plus triste et plus grave, et ses mains jointes tremblaient.

— Nelly, est-ce qu’il vous arrive de rêver des rêves bizarres ? dit-elle tout à coup après quelques minutes de réflexion.

— Oui, de temps à autre, répondis-je.

— Et à moi aussi. J’ai rêvé dans ma vie des rêves qui depuis ne m’ont jamais quittée et ont changé mes idées ; ils se sont infiltrés en moi partout, comme le vin dans l’eau, et ils ont altéré la couleur de mon esprit. En voici un, je vais vous le dire ; mais prenez bien soin de ne sourire d’aucune de ses parties.

— Oh, ne me le dites pas, miss Cathy ! criai-je. Notre vie est déjà assez lugubre sans qu’il y ait encore besoin d’appeler des fantômes et des visions pour nous tourmenter. Allons, allons, soyez gaie et pareille à vous-même. Regardez le petit Hareton ! Il ne rêve de rien de terrible. Comme il sourit doucement dans son sommeil !

— Oui, et comme son père jure doucement dans sa solitude ! Vous vous le rappelez, n’est-ce pas, quand il était juste semblable à cette petite chose joufflue, à peu près aussi jeune et aussi innocent. Et pourtant Nelly, je veux vous obliger à m’écouter ; mon histoire n’est pas longue, et je ne me sens pas la force d’être gaie cette nuit.

— Je ne veux pas l’entendre, je ne veux pas l’entendre, répétai-je vivement.

J’étais alors superstitieuse au sujet des rêves, et je le suis encore, et puis Catherine avait dans son aspect quelque chose de sombre et d’anormal qui me fit craindre un récit où je verrais une prophétie, ou la prédiction d’une terrible catastrophe. Elle fut vexée, mais ne continua pas. Il me sembla qu’elle choisissait un autre sujet, et je l’entendis reprendre, quelques minutes après :

— Si j’étais au ciel, Nelly, je serais extrêmement misérable.

— Parce que vous n’êtes pas digne d’y aller, répondis-je ; tous les pécheurs seraient misérables dans le ciel.

— Mais ce n’est pas du tout pour cela. J’ai une fois rêvé que j’y étais.

— Je vous répète que je ne veux pas écouter vos rêves, miss Catherine ; je vais aller me coucher, l’interrompis-je de nouveau.

Elle rit et me retint, car j’avais fait un mouvement pour me lever.

— Ce n’est rien, me dit-elle, je voulais seulement vous dire que le ciel ne m’avait pas paru être ma maison, et que je me brisais le cœur à pleurer pour revenir sur la terre, et que les anges en ont été si irrités qu’ils m’ont chassée du ciel et jetée sur la bruyère, tout en haut d’ici, et que je me suis éveillée en tressaillant de joie. Ceci suffira pour vous expliquer mon secret. Ce n’est pas plus mon affaire d’épouser Edgar Linton que d’aller dans le ciel, et, si le méchant homme d’ici n’avait pas mis Heathcliff dans un état si bas, je n’y aurais jamais songé. Ce serait me dégrader que d’épouser Heathcliff maintenant, de sorte qu’il ne saura jamais combien je l’aime, et cela non pas parce qu’il est beau, Nelly, mais parce qu’il est plus moi que moi-même. De quelque substance que soient faites nos âmes, la sienne et la mienne sont pareilles, et celle de Linton est aussi différente de la nôtre qu’un rayon de lune d’un éclair ou la glace du feu.

Avant que ce discours ne fût fini, je m’étais aperçue de la présence d’Heathcliff. Le bruit d’un léger mouvement m’avait fait tourner la tête, et je l’avais vu se lever de son banc et sortir sans bruit. Il avait écouté jusqu’au moment où il avait entendu Catherine dire qu’il serait dégradant pour elle de se marier avec lui, et à ce moment il était parti sans en entendre davantage. Ma compagne, assise à terre, n’avait pu remarquer ni sa présence, ni son départ ; mais moi je fis un mouvement et lui imposai silence.

— Pourquoi cela ? demanda-t-elle, regardant nerveusement autour d’elle.

— Voici Joseph qui arrive, prenant occasion du bruit des roues sur la route, et Heathcliff va rentrer avec lui. Je me demande si, en ce moment même, il n’était pas à la porte ?

— Oh, il est impossible qu’il m’ait écoutée à la porte ! dit-elle : donnez-moi Hareton pendant que vous préparez le souper, et quand vous aurez fini, invitez-moi à souper avec vous. J’ai besoin de tricher avec ma conscience troublée et d’être convaincue que Heathcliff n’a aucune idée de ces choses. Il n’en a aucune, n’est-ce pas ? Il ne sait pas ce que c’est que d’être amoureux ?

— Je ne vois pas de raison pour qu’il ne le sache pas aussi bien que vous ; et si c’est vous qui êtes son choix, il sera la créature la plus malheureuse qui jamais soit née. Dès que vous deviendrez Madame Linton, il perdra amitié et amour et tout. Vous-êtes vous demandé comment vous supporteriez la séparation, et comment lui supporterait d’être tout à fait abandonné dans le monde ? Parce que, miss Catherine…

— Lui tout à fait abandonné ! Nous séparer ! s’écria-t-elle d’un accent indigné ; et qui donc pourra nous séparer, je vous prie ? Non pas : aussi longtemps que je vivrai, Ellen, aucune créature mortelle n’y parviendra. Tous les Linton à la face du globe pourront s’anéantir avant que je consente à abandonner Heathcliff. Oh ! ce n’est pas cela que j’entends, ce n’est pas cela que je veux dire ! Je ne voudrais pas être Madame Linton à ce prix. Il sera autant pour moi qu’il a toujours été. Edgar devra se défaire de son antipathie, et le tolérer tout au moins. Et c’est ce qu’il fera quand il saura mes véritables sentiments envers lui. Nelly, je le vois maintenant, vous me trouvez une misérable égoïste ; mais avez-vous jamais songé que si Heathcliff et moi nous mariions, nous serions des mendiants, tandis, que si je me marie avec Linton, je puis aider Heathcliff à s’élever et le mettre en dehors du pouvoir de mon frère ?

— Avec l’argent de votre mari, miss Catherine ; et vous ne trouverez pas votre mari aussi docile que vous le pensez, et bien que je puisse à peine en juger, je crois que ceci est le pire des motifs que vous m’avez donnés pour devenir la femme du jeune Linton.

— Ce n’est pas vrai, répondit-elle, c’est le meilleur ! Les autres étaient la satisfaction de mes caprices, et aussi pour Edgar, pour le satisfaire ; celui-ci au contraire est pour le bien d’une personne qui comprend en elle mes sentiments envers Edgar et envers moi-même. Je ne peux pas l’exprimer ; mais sûrement, vous et chacun vous avez l’idée qu’il y a ou qu’il doit y avoir en dehors de vous une existence qui est encore la vôtre. À quoi me servirait d’exister si j’étais toute entière contenue dans mon corps ? Mes grandes souffrances dans ce monde ont été les souffrances d’Heathcliff, et j’ai guetté et senti chacune d’elles depuis le commencement. Ma grande pensée dans ma vie, c’est lui seul. Si tout le reste périssait et si lui restait, je continuerais à exister ; et si tout le reste subsistait et que lui fût anéanti, le monde entier me deviendrait étranger ; il ne me semblerait pas en faire partie. Mon amour pour Linton est comme le feuillage dans les bois, je sens que le temps le changera seulement comme l’hiver change les arbres. Mon amour pour Heathcliff ressemble à ces éternels rochers d’en bas : il est une faible source de plaisirs sensibles, mais il est nécessaire. Nelly, je suis Heathcliff ! il est toujours, toujours, dans mon esprit ; non pas comme un plaisir pour moi-même, mais comme mon être propre ! Ainsi ne parlez plus de notre séparation ; elle est impraticable et…

Elle s’arrêta et cacha son visage dans les plis de ma jupe, mais je la repoussai vivement impatientée de sa folie.

— Si je puis tirer un sens de vos non-sens, miss, dis-je, c’est seulement pour me convaincre que vous êtes ignorante des devoirs que vous entreprenez en vous mariant, ou bien que vous êtes une jeune fille méchante et sans principes. Mais ne m’embarrassez plus de nouveaux secrets, je ne vous promettrai pas de les garder.

— Vous garderez celui-là ? demanda-t-elle d’un air inquiet.

— Non, je ne puis vous le promettre, répétai-je.

Elle était sur le point d’insister lorsque l’entrée de Joseph mit une fin à notre conversation. Catherine s’assit dans un coin, et se mit à bercer Hareton pendant que je faisais le souper. Quand le souper fut prêt, l’autre servante et moi commençâmes à nous quereller pour savoir qui se chargerait d’en porter une portion à M. Hindley ; et la querelle ne fut pas tranchée avant que le souper ne fût devenu à peu près froid. Nous convîmmes alors de lui demander d’abord s’il voulait avoir le souper, car nous craignions tout particulièrement d’arriver en sa présence quand il avait été seul quelque temps.

— Mais comment se fait-il qu’il ne soit pas revenu du champ à cette heure-ci ? Qu’est-ce qu’il peut faire, ce vilain paresseux ! demanda le vieux Joseph, cherchant des yeux Heathcliff.

— Je vais l’appeler, répondis-je, il est dans la grange, j’en suis sûre.

J’allai et je l’appelai, mais je n’eus pas de réponse. En revenant dans la cuisine, je murmurai tout bas à Catherine qu’il avait entendu une bonne partie de ce qu’elle avait dit, que j’en étais sûre ; et je lui racontai comment je l’avais vu quitter la cuisine juste au moment où elle se plaignait de la conduite de son frère envers lui. Épouvantée elle s’élança, jeta l’enfant sur le banc, et courut elle-même chercher son ami, sans prendre le loisir de se demander pourquoi elle était si émue, ou de que lle façon ses paroles avaient dû affecter Heathcliff. Elle resta absente si longtemps que Joseph proposa de ne plus attendre. Il conjectura ingénieusement que les deux jeunes gens restaient dehors pour éviter d’entendre ses interminables bénédictions. Il affirma qu’ils étaient « assez mauvais pour avoir toutes les vilaines manières ». Et il ajouta à leur intention ce soir là une prière spéciale à celles qu’il avait l’habitude de débiter pendant un quart d’heure avant les repas ; je crois même qu’il en aurait entamé une autre encore aux grâces, si sa jeune maitresse ne s’était précipitée vers lui, lui ordonnant de courir bien vite le long de la route, de découvrir Heathcliff, en quelque endroit qu’il fut allé, et de le faire aussitôt rentrer.

— J’ai besoin de lui parler, il le faut, avant que je remonte, dit-elle ; la porte est ouverte ; il doit être quelque part très loin, car il n’a pas répondu, bien que j’aie crié du haut du parc à moutons aussi fort que j’ai pu.

Joseph commença par faire des objections, mais la jeune fille paraissait d’humeur trop sérieuse pour souffrir la contradiction, si bien qu’à la fin, il mit son chapeau sur sa tête et s’en alla en grommelant. Pendant ce temps Catherine marchait de long en large dans la pièce, s’écriant :

— Où est-il ? Où peut-il être ? Qu’est-ce donc que je vous ai dit, Nelly ? je l’ai oublié ! A-t-il été vexé de ma mauvaise humeur cet après-midi ? Ma chère, dites-moi ce que j’ai dit pour le chagriner ? Je voudrais qu’il soit revenu. Je le voudrais vraiment !

— Que de bruit pour rien ! lui dis-je, tout en me sentant moi-même mal à l’aise. Quelle bagatelle pour vous mettre hors de vous ! Il n’y a vraiment pas de quoi s’alarmer beaucoup, si Heathcliff s’est offert une flânerie au clair de lune sur la lande, ou même s’il est allé se coucher dans le grenier à foin, se trouvant trop maussade pour causer avec nous. Je parierais qu’il est en train d’y dormir. Vous allez voir si je ne l’y déniche pas.

Je partis pour renouveler mes recherches, mais il n’en résulta que du désappointement, et les recherches de Joseph eurent le même effet.

— Ce gaillard va de mal en pis, observa-t-il en rentrant. Il a laissé la porte grande ouverte, et le poney de Miss est sorti, a démoli deux pièces de blé en marchant à travers, et s’en est allé tout droit dans le pré. Vous verrez, le maître va faire tous les diables demain, et il aura raison. Il est la patience même pour d’aussi insouciantes et méchantes créatures, la patience même ! Mais il ne sera pas toujours ainsi, vous le verrez bien vous tous ! Pour tout au monde vous devriez éviter de le mettre hors de lui.

— Avez-vous trouvé Heathcliff, vieil âne que vous êtes ? interrompit Catherine, l’avez-vous cherché, comme je vous l’ai ordonné ?

— J’aurais bien plutôt cherché le cheval, répondit-il, c’eût été plus sensé. Mais impossible de chercher ni un homme ni un cheval par une nuit comme celle-ci — noire comme une cheminée ! — et Heathcliff n’a pas fait un signe pour venir à mon coup de sifflet : possible qu’il soit moins dur d’oreille avec vous.

La soirée était vraiment très sombre pour un jour d’été ; les nuages semblaient annoncer le tonnerre, et je déclarai qu’il valait mieux que nous restions tous assis : la pluie qui approchait ne manquerait pas de le ramener à la maison sans autre embarras. Pourtant il n’y eut pas moyen de persuader à Catherine de se tranquilliser. Elle continuait à errer çà et là, de la porte de la maison à celle de la cuisine, dans un état d’agitation qui n’admettait pas de repos ; elle finit par s’installer en permanence d’un côté du mur près de la route ; là, indifférente à mes remontrances et au tonnerre qui devenait plus fort et aux larges gouttes qui commençaient à battre le sol autour d’elle, elle restait, appelant de temps à autre, puis écoutant, et puis pleurant de toutes ses forces. Ni Hareton ni aucun enfant n’aurait su avoir une crise de larmes aussi parfaite.

Vers minuit, tandis que nous étions encore sur pied, l’orage s’abattit en pleine furie sur la maison. Il y eut un vent violent, avec de forts coups de tonnerre, et soit par le vent soit par la foudre, un arbre fut fendu au coin du bâtiment : une énorme branche tomba sur le toit, renversa une partie de la cheminée de l’est, et projeta dans le foyer de la cuisine des éclats de pierre et de suie. Nous crûmes que la foudre même était tombée au milieu de nous ; Joseph se jeta à genoux, suppliant le Seigneur de se rappeler Noé et Loth, et, comme autrefois, d’épargner les bons en écrasant les impies. Moi-même j’eus un peu le sentiment que c’était un jugement du ciel à notre adresse. Le coupable, dans mon esprit, était M. Earnshaw ; et je me mis à secouer le loquet de sa tanière pour m’assurer s’il était encore en vie. Il me répondit assez bruyamment et d’une façon qui fit encore crier plus fort qu’auparavant par mon compagnon qu’il fallait faire une large distinction entre les saints tels que lui et les pécheurs tels que son maître. Mais la tempête se passa en vingt minutes, nous laissant tous intacts, à l’exception de Cathy, qui se trouva toute mouillée, dans son obstination à refuser de s’abriter et à rester debout sans bonnet et sans châle pour recevoir autant d’eau que possible sur ses cheveux et ses vêtements. Enfin elle rentra et s’étendit sur le banc, toute trempée tournant sa figure de l’autre côté, et la cachant entre ses mains.

— Eh bien, miss, criai-je, touchant son épaule ; vous avez donc juré de vous faire mourir ? Savez-vous quelle heure il est ? Minuit et demi. Venez, venez au lit. Rien ne servirait d’attendre plus longtemps ce stupide garçon ; bien sûr qu’il sera allé à Gimmerton et qu’il y est à présent. Il croit que nous ne l’aurons pas attendu si tard, ou du moins que M. Hindley reste seul debout ; et il aime mieux éviter de se voir ouvrir la porte par le maitre.

— Non, non, il n’est pas à Gimmerton ! dit Joseph. Je ne serais pas surpris d’apprendre qu’il est au fond d’une fondrière. Cette visitation céleste n’a pas été sans raison et je vous conseille de prendre garde, miss, ça pourra bien être votre tour la prochaine fois. Remercions Dieu pour toutes choses. Tout travaille ensemble au bien de ceux qui sont choisis. Vous savez ce que dit l’Écriture ! — Et il se mit à citer différents textes, nous renvoyant aux chapitres et aux versets où nous pourrions les trouver.

Après avoir vainement supplié l’obstinée jeune fille de se lever et de retirer ses effets tout mouillés, je me décidai à laisser Joseph prêcher et elle frissonner, et je m’en allai me coucher avec le petit Hareton qui dormit aussi solidement que si tout le monde dormait autour de lui. J’entendis Joseph continuer à lire un moment, puis monter lentement l’échelle, et alors je m’endormis.

Le lendemain, étant descendue un peu plus tard que d’ordinaire, je vis, aux rayons du soleil pénétrant à travers les fentes des volets, Miss Catherine encore assise auprès de la cheminée. La porte de la maison était entr’ouverte, la lumière entrait par ses fenêtres sans volets. Hindley était descendu et se tenait au foyer de la cuisine, hagard et somnolent.

— Qu’est-ce qui vous fait mal, Cathy ? était-il en train de dire au moment où j’entrais. Vous avez l’air aussi misérable qu’un petit chien noyé. Pourquoi êtes-vous si pâle et si abattue, enfant ?

— Je me suis mouillée, répondit-elle avec répugnance, et j’ai froid, voilà tout.

— Oh, c’est sa faute à elle-même ! m’écriai-je, en voyant que le maître était ce matin-là assez sobre. Elle est restée exposée à toute l’averse d’hier soir, et elle s’est tenue assise ici toute la nuit, il m’a été impossible de la déterminer à monter.

M. Earnshaw nous regardait avec surprise. Toute la nuit ? répétait-il. Qu’est-ce qui a pu la tenir debout ? Ce n’est pas la peur de la foudre, à coup sûr, car il y a des heures que l’orage est passé.

Personne de nous n’avait envie de mentionner l’absence de Heathcliff, aussi longtemps qu’il serait possible de la cacher ; de sorte que je répondis que je ne savais pas pourquoi elle s’était mis dans la tête de ne pas se coucher, et elle-même ne dit rien. La matinée était fraîche : j’ouvris la fenêtre et la chambre s’emplit des douces odeurs du jardin ; mais Catherine me cria d’un air fâché :

— Ellen, fermez la fenêtre, je me meurs de froid.

Et ses dents claquaient, tandis qu’elle se pelotonnait encore aux cendres à peu près éteintes.

— Elle est malade, dit Hindley, lui prenant le poignet. Je suppose que c’est la raison pourquoi elle n’a pas voulu se coucher. Que le diable l’emporte, je n’ai pas besoin d’être ennuyé par une nouvelle maladie ici. Qu’est-ce qui vous a fait vous exposer à la pluie ?

— C’est de courir après les garçons, comme toujours, croassa Joseph, profitant de notre hésitation pour mettre en jeu sa mauvaise langue. Si j’étais de vous, maitre, je leur fermerais la porte au nez à eux tous, simples et gentils comme ils sont. Jamais vous ne pouvez sortir sans que ce chat de Linton n’arrive ramper par ici ; et Miss Nelly, voilà encore une aimable fille ! Elle reste assise à vous attendre dans la cuisine ; et quand vous entrez par une porte, elle sort par l’autre ; et alors notre grande dame s’en va se faire faire la cour de son côté. Voilà une conduite exemplaire de rôder dans les champs après minuit, avec ce vilain diable de gipsy de Heathcliff ! Ils croient que je suis aveugle, mais je ne le suis pas, non, rien de la sorte ! J’ai vu le jeune Linton venir et repartir et je vous ai vue, vous (il s’adressait maintenant à moi) vous, bonne à rien, méchante sorcière, accourir dans la maison dès que vous avez entendu le pas du cheval du maître résonner sur la route.

— Silence, écouteur aux portes ! cria Catherine ; pas de ces insolences devant moi ! C’est par hasard qu’Edgar Linton est venu ici hier, Hindley ; et c’est moi qui lui ai dit de s’en aller, parce que je savais que vous n’aimeriez pas qu’il vous vît dans l’état où vous étiez.

— Vous mentez, Catherine, cela est sûr, répondit son frère, et vous êtes une niaise damnée. Mais laissons de côté Linton pour le moment ; et dites-moi si vous n’étiez pas avec Heathcliff la nuit dernière. Allons, dites la vérité ; ne craignez pas de lui nuire, car bien que je le haïsse autant que jamais, il m’a rendu service en sauvant mon fils et cela attendrit assez ma conscience pour m’empêcher de lui casser le cou. Pour prévenir cet événement, je vais l’envoyer à son travail ce matin même, et après qu’il sera parti, je vous conseille à tous de prendre garde : je n’en aurai que plus d’humeur pour vous.

— Je n’ai pas vu Heathcliff la nuit dernière, répondit Catherine, commençant à sangloter amèrement ; et si vous le chassez je partirai avec lui. Mais peut-être n’en aurez vous jamais l’occasion, peut-être est-il déjà parti.

Là-dessus elle éclata, sous un accès de douleur qu’elle ne put retenir, et le reste de ses paroles fut à peine articulé.

Hindley versa sur elle un torrent d’injures méprisantes, et lui ordonna de s’en aller aussitôt dans sa chambre, si elle ne voulait pas avoir des raisons sé rieuses de pleurer. Je la contraignis à obéir ; et jamais je n’oublierai la scène qu’elle fit lorsque nous arrivâmes dans sa chambre : elle m’épouvanta. Je crus qu’elle devenait folle et je priai Joseph de courir chercher le médecin. Ils se trouva que c’était le commencement du délire ; M. Kenneth, dès qu’il la vit, la déclara dangereusement malade d’une fièvre. Il la soigna, et me dit de la nourrir seulement de petit lait et de tisane, et de prendre garde qu’elle ne se jette pas la tête la première par la fenêtre ou par l’escalier ; après quoi, il s’en alla, car il avait fort à faire dans la paroisse, où les cottages étaient ordinairement séparés l’un de l’autre de deux ou trois milles. Bien que je ne puisse pas dire que j’aie été une garde-malade bien douce, et bien que Joseph et notre maitre ne valussent guère mieux, ef bien que notre malade elle-même fût aussi fatigante et entêtée qu’un malade peut l’être, elle finit pourtant par aller mieux résister. La vieille Madame Linton nous fit plusieurs visites, et c’est elle, à dire vrai, qui fit marcher les choses comme il fallait, grondant et dirigeant chacun de nous ; puis, lorsque Catherine fut convalescente, elle insista pour l’emmener à Thrushcross Grange, et nous lui fûmes tous reconnaissants de cette délivrance. Mais la pauvre dame eut à se repentir de sa bonté, car elle et son mari prirent tous deux la fièvre et moururent à peu de jours l’un de l’autre.

Notre jeune dame nous revint, plus insolente et plus passionnée et plus hautaine que jamais. Heathcliff n’avait plus donné signe de vie depuis le soir de l’orage ; et un jour qu’elle m’avait agacée plus que de coutume, j’eus le malheur de lui dire, ce qu’elle savait d’ailleurs être vrai, que c’était elle qui avait été cause de son départ. Depuis ce moment, pendant plusieurs mois, elle cessa d’avoir avec moi toute communication autre que celles que l’on a avec des domestiques. Joseph fut traité de la même façon ; il voulait continuer à parler à sa guise et à la prêcher comme quand elle était une petite fille ; et elle, elle s’estimait à présent une femme, et notre maîtresse, et elle pensait que sa récente maladie lui donnait le droit d’être encore traitée avec plus d’égards. Le médecin avait dit qu’il ne fallait pas la contrarier, il fallait donc la laisser faire ; et ce n’était pas moins qu’un meurtre, à ses yeux, de prétendre à lui résister et à la contredire. Elle se tenait à l’écart de M. Earnshaw et de ses compagnons. Conseillé par Kenneth, et terrifié par la perspective des accès qui accompagnaient souvent ses colères, son frère lui accordait tout ce qu’il lui plaisait de demander, et évitait généralement de gêner son humeur. Il était plutôt trop indulgent pour ses caprices ; non par affection, mais par vanité : car il désirait ardemment la voir apporter de l’honneur à la famille par une alliance avec les Linton ; et pourvu seulement qu’elle le laissât tranquille, il lui permettait de marcher sur nous comme sur des esclaves. Edgar Linton, comme bien d’autres ont été avant lui et seront après lui, était infatué de lui-même ; il s’imaginait être l’homme le plus heureux du monde, le jour où il la conduisit à la chapelle de Gimmerton, trois ans après la mort de son père.

Tout à fait contre mon désir, je dus me décider à quitter Wuthering Heights et à l’accompagner ici. Le petit Hareton avait à peu près cinq ans et je venais précisément de commencer à lui apprendre ses lettres. Notre séparation fut triste, mais les larmes de Catherine eurent plus de pouvoir que les nôtres. Quand elle vit que je refusais de partir et que ses prières ne me touchaient pas, elle alla se lamenter auprès de son mari et de son frère. Le premier m’offrit des gages abondants, le second m’ordonna de faire mes paquets, disant qu’il n’avait plus besoin de femme dans sa maison, maintenant qu’il n’y avait plus de maîtresse, et que, en ce qui touchait Hareton, le curé l’entreprendrait de temps à autre. Et ainsi je n’avais pas à choisir, il me fallait faire comme on voulait. Je dis au maître qu’il se débarrassait de tout ce qu’il y avait de convenable dans sa maison seulement pour courir un peu plus vite à sa ruine, j’embrassai Hareton, je lui dis adieu, et depuis ce temps il a toujours été un étranger pour moi ; et c’est très bizarre à penser, mais je n’ai pas de doute qu’il a aujourd’hui tout oublié d’Ellen Dean, et qu’il ne sait plus qu’il a été un moment plus que le monde entier pour elle, et elle pour lui.

… À ce point de son récit, ma ménagère jeta par hasard un coup d’œil sur la pendule de la cheminée et fut ébahie en s’apercevant qu’il était une heure et demie. Elle ne voulut pas entendre parler de rester une seconde de plus, et en vérité moi-même je me sentais assez disposé à ajourner la suite de sa narration. Et maintenant qu’elle est allée se reposer et que j’ai encore médité une heure ou deux, je vais trouver le courage d’aller me coucher, moi aussi, en dépit de la lourdeur douloureuse de ma tête et de mes membres.