Un Nouveau Livre sur la Révolution française

UN
NOUVEAU LIVRE
SUR LA REVOLUTION FRANCAISE

M. Albert Sorel a entrepris d’écrire sous ce titre : l’Europe et la Révolution française, une histoire en quatre volumes de la politique extérieure de la révolution jusqu’en 1795. Le premier de ces volumes, qui vient de paraître, est une vaste et remarquable introduction, où l’auteur s’est appliqué à mettre en lumière la situation des divers états de l’Europe au XVIIIe siècle, leurs mœurs politiques, les procédés de leur diplomatie, les idées qui travaillaient les esprits, les traditions comme les intérêts dont s’inspiraient les gouvernemens et les rapports qu’ils entretenaient avec la France en 1789[1]. Dès son entrée en matière, l’historien a prouvé qu’il était à la hauteur de sa tâche. On ne saurait trop louer la richesse de ses renseignemens, l’étendue de ses recherches et de ses lectures. Peut-être même en abuse-t-il ; s’il fallait lui faire un reproche, nous nous plaindrions qu’il n’ait pas su toujours se circonscrire, se borner, ni éviter la confusion que produit quelquefois l’abondance. Si riche qu’on soit, on se trouve bien d’administrer sa fortune avec une vigilante économie.

Nous ne lui ferons point de chicanes. Si sa méthode n’est pas toujours assez sévère, il a une qualité qui rachète amplement ce défaut véniel. Voyant les choses de haut, il a su parler de la révolution en philosophe. Il y a un sage dans cet érudit. Il est disposé à juger des affaires d’ici-bas avec le flegme et la sereine tranquillité d’une raison normande, très avisée, très attentive, qui n’est dupe de rien, qui discute ses goûts, raisonne ses dégoûts et se tient en garde contre toutes les sortes d’exagération. Certaines choses dont se scandalisent les idéalistes détrompés lui semblent fort naturelles et faire partie du train de ce monde. Il estime que, si les idolâtries sont ridicules, il y a toujours un fond d’injustice dans les colères. Il a aussi l’avantage de connaître l’Europe autant que la France ; sa pensée a beaucoup voyagé, il est au fait des jugemens que les autres nations peuvent porter sur nous. Chaud patriote, plein de respect pour le passé de notre pays et croyant fermement à son avenir, il tient à apprécier notre histoire comme pourrait le faire un étranger de bonne foi, judicieux et bienveillant. Il faut vivre dans la maison pour connaître les secrets du ménage ; il est bon pourtant d’en sortir quelquefois et d’écouter un peu ce qui se dit chez les voisins.

Aujourd’hui encore, après un siècle écoulé, peu de Français sont capables de parler de la révolution sans colère ou sans idolâtrie. Plus d’un estime avec Ronald et Joseph de Maistre « qu’elle fut le mal élevé à sa plus haute puissance, la pure impureté, qu’elle eut un caractère satanique. » D’autres, au contraire, jacobins impénitens, s’obstinent à croire que la France n’existait pas avant 1789, que les tribuns de 92, par une sorte d’illumination divine, ont tout inventé, la raison, la patrie, le bonheur, la vertu, le soleil et le printemps, que leur parole fut le verbe incarné, la viande céleste de la communion, le vin nouveau dont la céleste Jérusalem est transportée. Ce qui est commun aux partisans fanatiques et aux ennemis déraisonnables de la révolution, c’est qu’ils l’envisagent comme un événement surnaturel, qui a rompu brusquement le cours de l’histoire et des destinées humaines. M. Sorel en juge tout autrement. Il ne croit pas aux miracles ni qu’il y ait des effets sans cause ou des plantes sans racines. Il est convaincu que le présent est le fils du passé, que les générations sont solidaires les unes des autres, que nos folies et nos sagesses ont de lointaines origines, que les peuples comme les individus ne peuvent se soustraire à la loi fatale des hérédités et des mystérieuses transmissions.

L’objet qu’il se propose en écrivant son livre est de montrer dans la révolution française, qui apparaît aux uns comme la subversion, aux autres comme la régénération du vieux monde européen, la suite naturelle et nécessaire de l’histoire de l’Europe, et de faire voir qu’elle n’a point porté de conséquence, même la plus singulière, qui ne découle de cette histoire et ne s’explique par les précédens de l’ancien régime. « S’il se fut trouvé alors sur le trône un prince de la taille et de l’humeur du grand Frédéric, a dit Tocqueville, je ne doute point qu’il n’eût accompli dans la société et dans le gouvernement plusieurs des plus grands changemens que la révolution y a faits, non-seulement sans perdre sa couronne, mais encore en augmentant son pouvoir. » — Le grand roi ne s’est pas rencontré, la révolution a pris sa place. Mais M. Sorel se fait fort de démontrer qu’à travers cette grande crise la nation française n’a changé ni de tempérament ni de caractère, qu’elle s’est appliquée presque à son insu à concilier avec ses traditions séculaires les nouveautés qui la séduisaient, qu’il est dans son génie de se révolter pour conquérir l’impossible et de s’apaiser dès que le raisonnable lui parait certain ; qu’à la fin du siècle dernier, elle a poursuivi avec véhémence des résultats très modérés ; que, faute de réforme royale, elle renversa la royauté ; que, la royauté renversée, elle subsista telle qu’on l’avait faite, conservant les règles de conduite et les habitudes d’esprit qu’elle tenait de ses rois. « L’omnipotence de l’état avait conduit aux abus qui ruinaient le gouvernement ; mais, par cela même que l’état absorbait la patrie, la nation sentit qu’en se dissolvant elle s’anéantissait elle-même, et elle se rassembla. La passion de l’unité, constamment développée par l’ancien régime, la sauva de ses propres excès… La révolution se faisait pour assurer aux Français la libre jouissance de la terre de France ; l’invasion étrangère se faisait pour détruire la révolution, démembrer la France et assujettir les Français. Ils identifièrent tout naturellement l’amour de la France avec l’amour de la révolution, comme ils l’avaient identifié avec l’amour du roi. Le vieux patriotisme se réveilla dans les cœurs aussi simple, aussi vivant, aussi fort et efficace qu’aux temps de la guerre des Anglais et des grands désastres de la fin de Louis XIV. »

Si la révolution française n’a pas été un événement miraculeux, il faut reconnaître qu’elle eut un caractère tout particulier, qui s’explique par ses origines. Elle avait été préparée par des philosophes à la fois sceptiques et candides, lesquels, remettant tout en question, se croyaient de force à tout reconstruire et joignaient au doute l’enthousiasme, au mépris de ce qui était le rêve d’autre chose et la joie des grandes espérances. Comme l’a si bien montré M. Taine, elle ne fut que la mise en pratique d’une doctrine qui combattait, au nom de la raison abstraite, tous les préjugés héréditaires, sans s’inquiéter si les sociétés peuvent vivre sans préjugés, et qui, « fermant les yeux sur l’homme réel, tirait de son magasin de notions courantes la notion de l’homme en général et bâtissait là-dessus dans les espaces[2]. » Si haut qu’on remonte dans l’histoire, on n’y aperçoit guère de révolutions qui ressemblent à la nôtre. On voit se révolter des peuples conquis dont le conquérant a poussé la patience à bout ; on en voit d’autres qui, inquiétés dans leurs franchises ou molestés dans leurs croyances, aspirent à recouvrer un bonheur perdu dont ils n’avaient peut-être jamais joui. Le regret a ses illusions comme l’espérance. Que voulaient les Belges et les Hollandais quand ils se révoltèrent en 1787 ? Les uns et les autres défendaient leurs libertés nationales contre des princes qui affectaient le pouvoir absolu. En ce qui concerne les troubles qui agitèrent la petite république genevoise durant tout le cours du XVIIIe siècle, M. Sorel a eu tort d’avancer que c’était la révolution française qui se préparait et se répétait, pour ainsi dire, en raccourci sur ce petit théâtre. Sans doute, M. de Vergennes avait raison d’y attacher quelque importance : « J’étudie les querelles de Genève, disait-il ; car il est à craindre que leurs écrits, après avoir alimenté chez eux la discorde, ne portent au dehors le fanatisme dont ils sont remplis et que leurs voisins ne passent de la curiosité à l’imitation. » — Plus tard, un Genevois put écrire : — « Ce fut de nos murs que partit le premier grain de la tempête, et les matières combustibles, dont de prétendus régénérateurs avaient rempli la France, semblèrent s’allumer à nos étoupes[3]. » Il est certain aussi que plusieurs des révolutionnaires genevois, chassés de leur pays en 1782 par le coup d’état militaire des Français, des Sardes et des Suisses, se firent, comme le remarque M. Sorel, courtiers de révolution cosmopolite, enseignant aux disciples des philosophes la pratique des séditions, des clubs et des prises d’armes. Mais il parait croire que la guerre civile qui se termina par une médiation armée avait mis aux mains une oligarchie régnante et une population de natifs, qui prétendait gouverner à son tour. Les deux adversaires en présence étaient un patriciat remplissant toutes les charges, ayant seul ses entrées dans le sénat et dans le conseil des Deux-Cents, lesquels se recrutaient l’un l’autre, et une bourgeoisie, souveraine en principe, mais dont le droit se réduisait à approuver ou à rejeter les propositions que voulaient bien lui faire ses gouvernans. Quant aux natifs ou descendans d’étrangers domiciliés, ils ne réclamaient que l’égalité civile ; ils désiraient qu’on les autorisât à faire le commerce, à exercer toutes les professions, à siéger dans les jurandes. Pour obtenir le redressement de leurs griefs, ils se donnaient au plus offrant, et on les vit, selon les circonstances, s’allier aux bourgeois ou aux patriciens.

Le bourgeoisie genevoise avait l’humeur fière et hargneuse et ne répugnait point aux moyens violens. Dans le fond, ses prétentions étaient fort modérées. Elle croyait savoir que, par de sournois empiétemens, ses maîtres avaient porté atteinte à ses antiques prérogatives. Comme les Hollandais et les Belges, elle protestait contre les usurpations et demandait des garanties. Quelqu’un a dit qu’il ne faut pas se piquer de mettre de l’esprit dans les affaires, qu’elles n’en ont point du tout. Il est dangereux aussi d’y vouloir mettre de la métaphysique, et ces Genevois du XVIIIe siècle étaient un peuple doctrinaire et raisonneur. Enfermés dans une ville murée, où les sévérités de la discipline calviniste avaient survécu au dieu de Calvin et où la religion défendait de rire, ils n’avaient pas d’autre divertissement que de se réunir dans leurs cercles, qui se changèrent bien vite en conventicules politiques. Ils y discutaient à perte de vue les affaires de l’état ; mais ils étaient peu portés à l’utopie ; les yeux tournés vers le passé, ils ne réclamaient que leur dû.

Leur grand compatriote Rousseau, dont ils savaient par cœur les écrits, ne leur avait donné, après tout, que de sages conseils. Tout en leur prêchant la méfiance, il les engageait à se tenir à leur place, à ne point se prendre pour des Romains ou des Spartiates, à laisser là ces grands noms qui ne leur allaient point, à se considérer comme des marchands, des artisans, toujours occupés de leur travail, de leur trafic ; de leur gain, et pour qui la liberté même n’est qu’un moyen d’acquérir sans obstacle et de posséder en. sûreté. N’avait-il pas déclaré, dans son Contrat social, qu’il n’a jamais existé et n’existera jamais de véritable démocratie, qu’il est contre l’ordre naturel que le grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné, que c’est le gouvernement des dieux, lequel ne convient point aux hommes, et que la meilleure des institutions humaines est l’aristocratie élective ? — « Tout balancé, écrivait-il aussi dans ses Lettres de la Montagne, j’ai donné la préférence au gouvernement de mon pays ; mais je n’ai point donné d’exclusion aux autres gouvernemens. Au contraire, j’ai montré que chacun avait sa raison, qui pouvait le rendre préférable à tout autre, selon les hommes, les temps et les lieux, » — C’est méconnaître Rousseau que de ne voir en lui que le plus romanesque des grands esprits, sans faire la part de son vigoureux bon sens, qui s’est souvent insurgé contre ses propres chimères.

Une constitution fondée sur des principes abstraits, sur des axiomes de géométrie, la prétention de légiférer pour l’humanité, pour l’univers, la raison pure proclamée souveraine du monde et dont on se fait une idole après avoir détrôné les autres, la parfaite logique considérée comme le secret du parfait bonheur, la recherche désespérée du gouvernement absolument raisonnable, qui doit faire à la fois les délices des âmes simples et la joie des esprits forts, voilà ce qui ne s’était vu nulle part avant 1789. Que serait devenue la France si elle s’était abandonnée tout entière à la poursuite de cette justice égalitaire qui est la plus trompeuse des justices et qui attente à la véritable égalité ? On ne reconnait plus d’autre maître que la volonté générale, qui est-souvent la plus particulière des volontés ; ce qui subsiste encore du régime féodal inspire tant d’horreur que, pour en finir d’un coup avec le passé et avec toutes les distinctions sociales, on rêve de créer un état sans institutions, une société sans classes, une France amorphe qui ne sera qu’une poussière d’hommes.

Comme l’a remarqué si justement M. Sorel, ce fut l’invasion étrangère qui sauva la révolution. Elle arracha à leur utopie ces cosmopolites, ces logiciens en délire ; elle réveilla en eux les sentimens naturels, ces instincts, ces préjugés transmis sans lesquels il n’y a pas de peuples. Comme les enfans dont on bat la mère, ils ressentirent un amour furieux pour cette France qu’on outrageait et qu’on voulait leur prendre, pour cette France que leurs rois avaient faite province après province, motte après motte. La passion pour une idée se joignant à l’enthousiasme patriotique et ces deux flammes se surchauffant l’une l’autre, les cœurs s’embrasèrent et on put croire que la température de l’âme humaine avait brusquement changé.

Ces cosmopolites redeviennent de vrais Français. Leurs actions, leur langage, la sagesse qui se mêle à leurs emportemens, leurs vertus, leurs erreurs, leurs vices, leur façon de raisonner et de déraisonner, tout témoigne de l’éducation qu’ils ont reçue ; ils sont tels que les siècles les ont façonnés. La France était le pays où s’était réalisée dans sa plénitude l’idée de la souveraineté politique s’incarnant dans un homme. Cette volonté générale qu’on met à la place des rois, on lui confère l’omnipotence, on lui permet tous les orgueils et tous les caprices, et des rebelles qui s’étaient juré de ne plus obéir à personne étonnent le monde par des prodiges de soumission. Sacrifiant tout à la loi suprême du salut public, on les voit aussi employer à l’égard de ceux qu’ils soupçonnent de tramer des complots contre la nouvelle France quelques-uns des procédés d’inquisition ou de répression dont usait le roi très chrétien contre l’hérésie et les hérétiques. Par une inspiration plus heureuse, ces novateurs qui se flattaient de légiférer pour l’univers feront un code civil où le droit romain se trouvera concilié par d’habiles tempéramens avec l’esprit des coutumes nationales, et ce code, élaboré dans des comités où les fous sont en nombre, sera un chef-d’œuvre de bon sens ; moyennant quelques corrections, quelques amendemens, n s’accommodera si bien à notre caractère et à nos mœurs et nous deviendra si cher que personne n’osera plus y toucher.

Nos révolutionnaires ne croyaient qu’aux idées abstraites ; ils finirent pourtant par s’apercevoir que les abstractions sont des ombres, des fantômes, que la seule manière de les faire vivre était de leur infuser en abondance du vieux sang français. Étrange chose qu’un peuple qui semble avoir pris en horreur son passé et que son passé ressaisit malgré lui, qui aspire à en finir avec son histoire et qui se sent son prisonnier, qui veut rompre avec ses traditions et à qui ses traditions s’imposent, qui aspire à tout changer jusqu’au calendrier et qui sans le savoir mêle les redites aux nouveautés et chante une nouvelle chanson sur l’air que lui ont appris ses ancêtres qu’il renie ! Que Richelieu, que Louis XIV lui-même reviennent au monde, ils ne tarderont pas à découvrir que la farouche assemblée qui a fait tomber la tête de Louis Capet n’est pas Bans avoir avec eux quelque ressemblance de famille, qu’elle sait s’approprier leurs gestes, leur visage, leurs sourcils, leur impérieuse grandeur, qu’elle s’écrie comme eux et du même ton : « L’état, c’est moi. »

M. Sorel a esquissé à grands traits, dans son premier volume, les lignes principales de la démonstration qu’il se promet de nous fournir en racontant les événemens. Dans quelques pages saisissantes, qui font autant d’honneur au talent de l’écrivain qu’à la clairvoyance dupenseur.il a résumé les traditions de la vieille France et prouvé qu’en matière de politique extérieure, la révolution française a eu les mêmes règles de conduite, que dans la plupart de ses entreprises elle consulta les précédens, qu’elle entendit fonder sa grandeur sur les exemples bons ou fâcheux que lui avaient donnés des rois. Il nous rappelle que la politique des Capétiens eut pour objet tout à la fois de former une nation homogène, un état cohérent et d’assurer à la France ses vraies frontières, telles que semblait les indiquer l’histoire ou la légende. On les appellera plus tard les frontières naturelles, mais en ce temps on se souciait peu de la nature et beaucoup de Charlemagne, dont l’impérissable souvenir, comme un ferment mystérieux, faisait travailler la tête de nos rois, après quoi ils revenaient à leur bon sens et contenaient leurs désirs dans la borne toujours étroite du réel et du possible.

Enfermée par l’océan, par la Méditerranée, par les Alpes, la France ne pouvait s’étendre que vers l’est et vers le nord, dans les Flandres et dans les pays qui formaient les royaumes de Bourgogne et de Lorraine. On ne sera content que le jour où, d’annexion en annexion, on aura atteint les bords du Rhin et rassemblé en corps de nation tous les peuples de l’ancienne Gaule. Cette pensée qu’on se transmet de père en fils acquiert par degrés la rigueur tenace d’un calcul héréditaire, aussi fixe, aussi immuable que celui de l’abeille qui nait avec le ferme vouloir de construire des alvéoles hexagones où elle déposera son miel et son couvain. « Nos rois et leurs conseillers laissent aux poètes les grands rêves et les exploits légendaires de Charlemagne. Ils s’en tiennent à la partie de l’héritage qui se trouve sous leurs prises, et dès qu’ils se sentent ’es mains libres, ils les étendent de ce côté. Le roi a réuni les soldats, les légistes ont compulsé les textes : le procès diplomatique et l’exécution militaire peuvent commencer. »

Mais les rois de France ne sont pas tous des sages et, pour notre malheur, le roman s’est fait plus d’une fois sa part dans notre histoire. On voit paraître, par intervalles, des souverains qui sacrifient à leur vanité, à leur ambition déréglée les vrais intérêts du royaume. Ils méprisent les guerres de frontières, « les guerres communes, » qui sont pourtant les véritables « guerres du roi. » Ils cherchent leur gloire et leur plaisir dans les aventures merveilleuses, dans les expéditions épiques, dans les conquêtes d’empires, dans ce qu’on appelait « les guerres de magnificence, » lesquelles finissent toujours par des mécomptes ou des désastres. Charles VIII se laissera tenter par la légende et suivra en Italie l’ombre de Charlemagne. En vain Crèvecœur, gouverneur de Picardie, lui représente « que la sûreté et le repos du royaume dépendent de la possession des Pays-Bas. » Il ne voit plus l’est ni le nord, il part pour la conquête de Naples et de Constantinople. Plus tard, Louis XIV, après avoir pris deux fois la Franche-Comté et consacré ses forces à ces guerres communes qu’aimait Vauban, voudra, lui aussi, avoir sa guerre de magnificence, celle de la succession d’Espagne, et peu s’en faut qu’il ne compromette pour longtemps l’ouvre de Richelieu.

Les étoiles qui président aux destinées de la France n’ont pas voulu que ses maîtres fussent toujours raisonnables ; c’eût été trop de bonheur. Quelques-uns ont possédé, dans une mesure presque surhumaine, le génie des affaires ; d’autres avaient le goût du merveilleux, du romanesque, ils se sont lancés à corps perdu dans des entreprises chimériques et ruineuses : le romanesque coûte toujours très cher. Leurs équipées et leurs tristes expériences servaient de leçons ; après s’être égaré sur de fausses pistes, on revenait aux vraies traditions, aux combinaisons lentement mûries, à la politique de modération et de sagesse, la seule qui nous ait réussi. On se rappelait que, quoi qu’on fasse, le bon sens doit être de tout, que la France ne doit pas chercher à s’agrandir au midi, que les Alpes et les Pyrénées s’y opposent, que son seul intérêt permanent était de se créer au nord-est une frontière solide et invulnérable, qu’au surplus il faut acheter son bonheur par de longues patiences, qu’il convient de ne prendre que ce qui est bon à garder et de n’entreprendre que ce qu’on est capable d’achever, qu’il est plus sage de se contenter de ce qu’on a que d’acquérir à des conditions onéreuses, qu’il y a de sots marchés où l’on joue un rôle de dupe, que personne n’est assez fort pour faire des conquêtes en grand sans avoir des compagnons de fortune, qui réclament leur part dans la curée, que ces associés sont des ambitieux dont on se fait des rivaux, que mieux vaut rester ce qu’on est que d’agrandir ses voisins et de se diminuer de tout ce qu’on leur donne.

C’était la politique modérée qui prévalait à la veille de la révolution. M. de Vergennes avait refusé de lier partie avec l’empereur Joseph, qui, pour décider la France à lui laisser prendre la Bavière, offrait, par voie d’insinuation, de se dessaisir en notre faveur d’un morceau des Pays-Bas. M. de Vergennes repoussa bien loin cette proposition ; il demeura fidèle au système des traités de Westphalie, qui fondait la suprématie de la France sur la clientèle des états moyens. « Ne valait-il pas mieux demeurer la monarchie la plus puissante au milieu d’une Europe morcelée, que de partager dans une rivalité continuelle avec des égaux le gouvernement d’une Europe réduite à quelques grandes souverainetés ? » Cette politique, la seule qui s’accordât avec les principes de la révolution, fut celle des hommes de 89, de Mirabeau, de Talleyrand. Mais l’Europe provoque la France, et la France relève le gant. « La victoire réveille dans les âmes tous les instincts anciens de gloire, de croisade, ce goût de l’extraordinaire, ce fond de roman de chevalerie et de chanson de geste que porte en soi tout Français. » D’ailleurs la révolution est un dogme, une religion, et toutes les religions croiraient se manquer à elles-mêmes si elles n’imposaient leur dieu aux hommages de tout l’univers ; elles ont le génie de la propagande, du prosélytisme, ce que Voltaire appelait une fureur d’amener les autres à boire de son vin.

Les républicains français, combinant leurs principes abstraits avec les traditions d’une monarchie conquérante, se proposent tout à la fois de faire le bonheur des peuples, qu’ils initient aux saints mystères, et de travailler à la grandeur de leur pays en lui donnant ses frontières naturelles. Les provinces qu’ils s’occupent tout d’abord de rendre heureuses en s’en emparant, et qu’on verra se prêter de bon cœur à leurs nouvelles destinées, sont précisément celles dont les rois, depuis des siècles, préparaient méthodiquement l’annexion. « Lorsqu’en 1795 la paix devint possible, les constitutionnels de 1789 avaient depuis longtemps disparu de la scène, et rien ne subsistait plus de leur esprit. Les hommes qui gouvernent alors sont ces formidables légistes, armés et bardés de fer, descendans directs des chevaliers ès-lois de Philippe le Bel, émules excessifs de Richelieu, continuateurs démesurés de Louvois. C’est dans les recueils des Droits du roy qu’ils cherchent les commentaires des droits de la nation, et c’est ainsi qu’à la politique de paix et de modération succède la politique de conquête. » Cependant on déclare bien haut que les peuples seront consultas ; on entend qu’ils se donnent volontairement. Mais bientôt ces victorieux oublient leurs principes. Ce n’est plus l’enthousiasme d’une doctrine qui leur tourne la tête, ils ont connu l’ivresse de l’épée, la plus dangereuse de toutes. Le dol, la violence, tout leur est bon. Ils mettent au service de la révolution les pratiques de la vieille diplomatie ; ils concluent avec les monarchies de l’Europe des pactes iniques, jusqu’à ce qu’enfin l’homme qui devient leur maître, et qui les continue tout en les désavouant, précipite la France dans des aventures qui dépassent en magnificence tout ce que le monde avait pu voir et font pâlir la renommée de Charlemagne. Ce n’est plus de l’histoire, c’est de l’épopée. Les imaginations s’exaltent, le bon sens gémit et proteste, et bientôt la France, perdant l’une après l’autre toutes ses conquêtes, doit Be renfermer tristement dans ses vieilles frontières, où il lui semble que ses souvenirs et sa gloire étouffent. Plût au ciel qu’elle les eût gardées ! Ceux qui s’imaginent que la politique révolutionnaire, comme une aventurière qui dérange un heureux ménage, a porté le trouble dans une Europe régulièrement constituée, société d’états et d’assurance mutuelle où toutes les monarchies se sentaient solidairement responsables, où régnaient l’ordre, le respect des traités et des bienséances, une inviolable fidélité à la foi jurée, se trompent comme à plaisir, ou tout au moins ils confondent les temps. Ce n’est qu’après la chute de Napoléon et pour justifier le renversement de l’usurpateur que les souverains s’avisèrent de poser la légitimité en principe. La révolution avait eu des doctrines et des dogmes, ils voulurent en avoir à leur tour ; ils poussèrent même la condescendance jusqu’à reconnaître aux nations des intérêts et des droits qu’ils accordaient tant bien que mal avec les prérogatives de l’autel et du trône. Ils se sont bien vite lassés de cette comédie, ils sont rentrés dans leur vrai naturel, ils ont prouvé que les rois les plus légitimes n’ont d’autre règle de conduite que la raison d’état. Des événemens tout récens en font foi.

Pour se convaincre que la soi-disant « république chrétienne » était une maison fort suspecte, où se passaient des choses qui n’arrivent d’ordinaire que dans les bois ou dans les cavernes, il suffit de se remettre en mémoire la guerre de succession d’Autriche, l’invasion de la Silésie, toute l’histoire du XVIIIe siècle, ou de lire le lumineux résumé qu’en donne M. Sorel. Le droit des gens n’existait que dans les livres, dans les traités de Pufendorf, de Grotius et de Burlamaqui ; on y cherchait l’idée de la justice, a dit un philosophe, comme on se procure le portrait d’une personne illustre qu’on ne peut voir. On avait mis à la place de la politique, selon le mot d’Alberoni, « le caprice de quelques individus qui, sans rime ni raison, coupaient et rognaient des états et des royaumes, comme s’ils étaient des fromages de Hollande. » L’incertitude des successions et des titres les plus avérés, le cynisme des chicanes et l’effronterie des marchandages, les ingérences que rien ne justifie, les détrônemens, les régicides, les démembremens, voilà les exemples qu’avait donnés l’Europe à la révolution.

C’est en ce temps que fleurit dans tout l’éclat de sa sinistre beauté le fameux « système copartageant, » qui, comme l’a dit M. Sorel, passe dans l’usage des chancelleries, en attendant qu’il ait son article dans les répertoires de diplomatie, avec ses maximes, ses définitions, sa casuistique, sa jurisprudence, sa procédure, ses formules et même son argot, il est entendu que le partage du bien d’autrui devient un acte de haute et religieuse justice pourvu que les associés touchent des parts rigoureusement égales, pourvu que les lots soient calculés non-seulement d’après la quotité de la population, mais d’après son espèce et sa qualité. Il faut aussi que des nantissemens d’hypothèque réelle garantissent l’exécution du marché ; on stipule des trocs pour compenser les différences de valeur, des surrogats pour bonifier le désavantage du troc. Toutes ces règles furent scrupuleusement appliquées dans le partage de la Pologne, et on comprend que la grande Catherine, qui tenait beaucoup aux formes, s’écriât avec indignation en 1794 : « Ces brigands de Français ne veulent point d’amis ni d’alliés, il leur faut des complices et des victimes. » Toutefois, ces brigands avaient leur excuse, ils ne faisaient que réclamer des compensations.

La spoliation insolente du faible par le fort n’a compromis que passagèrement le bon renom de ceux qui ont consommé le cynique partage de la Pologne. M. de Vergennes avait raison de dire « qu’avec le temps, la haine des moyens qui ont accru une monarchie se dissipe et que la puissance reste. » On avait été indulgent pour les princes, on ne le fut, point pour la révolution ; on leur avait tout passé, on ne lui passa rien. C’est qu’ils faisaient leur métier, et qu’elle avait démenti ses principes, qui étaient fort conciliables, comme le remarque M. Sorel, avec la politique de Henri IV et de Richelieu, mais qui ne l’étaient pas avec celle de Louis XIV et de Louvois. Elle parlait au nom de l’éternelle justice, elle annonçait aux peuples un nouvel évangile, et tout à coup la loi de grâce et d’amour s’était transformée en loi de servitude, la pacifique houlette du bon berger qui promettait à ses brebis les plus verts pâturages s’était changée en verge, et cette verge était de fer.

Les peuples souffrent quelquefois qu’on les foule, ils n’admettent pas qu’on les trompe. Ce qui se passa dans leur cœur, Goethe l’a exprimé mieux que personne dans l’admirable poème d’Hermann et Dorothée, qu’il composa en 1796. Il y met en scène le chef d’un village allemand, qui, hommes, femmes, enfans, s’est enfui tout entier devant un retour offensif de l’invasion française. Ce patriarche raconte tristement les enthousiasmes de la première heure et les déceptions qui ont suivi, toutes les nations de l’Europe surprises par l’aurore d’un jour nouveau, les regards qu’elles attachaient « sur la capitale du monde, qui l’avait été si longtemps et qui méritait plus que jamais ce saint nom, » la fièvre qu’allumaient dans leur âme de magiques paroles que la terre n’avait pas encore entendues. « Bientôt les Français arrivèrent ; ils apportaient l’amitié et la délivrance, ils plantaient partout avec joie des arbres de liberté, promettant qu’on ferait sa part à chacun et que chacun se gouvernerait à sa guise, et on dansait des rondes autour des nouveaux étendards. Ils gagnaient le cœur des hommes par la fierté de leur entreprise et celui des femmes par leur gaîté contagieuse. La joie qui régnait était celle que ressent le fiancé le jour qu’il enlace son bras autour de la taille de celle qu’il aime, en attendant l’heure de la sainte union. Mais bientôt le ciel se troubla, les frères se changèrent en maîtres ; ceux qui les commandaient ne songeaient plus qu’à jouir et à piller, et comme les grands les petits jouissaient et pillaient. Alors la colère et le chagrin s’emparèrent des cœurs les plus doux. Chacun jura de venger son injure et la honte de ses espérances trahies. » Ceux qui ont partagé la Pologne ont gardé leurs conquêtes et ils en ont fait d’autres depuis ; la révolution a perdu les siennes. Il faut considérer aussi que par les expropriations qu’elle exerça, par les doctrines qu’elle prêchait et qui se retournèrent contre nous, elle poussa des populations divisées à s’unir en corps de nation, que par suite elle changea la balance entre nous et nos voisins et nous priva pour jamais de cette clientèle de petits états souverains qui faisaient notre sûreté et notre force. En revanche, consommant sur un point l’œuvre de la royauté, elle sut donner à notre pays une puissance de cohésion, un sentiment et une conscience de lui-même que sans elle il n’eût peut-être jamais acquise. Est-ce une compensation suffisante ? Il y a là de quoi raisonner longtemps. Ce qui est certain, c’est que la France, obligée désormais de compter avec d’inquiétans voisinages, ne peut plus se permettre aucune aventure, aucun roman. La guerre de magnificence que nous fîmes au Mexique nous a coûté l’Alsace et la Lorraine.

Pour en revenir à M. Sorel, la critique lui reprochera sans doute d’avoir tiré quelquefois de ses prémisses des conséquences un peu forcées, d’avoir expliqué par l’influence des traditions certains faits qui s’expliquent assez par la nécessité des situations et des circonstances. Rien ne change plus les hommes que l’exercice du pouvoir, et il admet sans doute comme nous que les conventionnels n’ont pas eu besoin d’étudier longuement nos annales pour se convaincre que ce n’est pas la métaphysique qui gouverne le monde et pour en conclure qu’ayant à traiter avec l’Europe, ils devaient lui parler le langage des affaires. On pourrait lui reprocher encore d’avoir attribué en propre au caractère français des tendances qui sont de tous les temps et de tous les lieux, parce qu’elles sont inhérentes à la nature humaine, toujours encline à abuser de tout. Il serait le premier à convenir qu’il n’y a pas en Europe un seul gouvernement qui n’ait sacrifié à l’esprit de chimère, qui n’ait compromis une fois ou l’autre son avenir par des ambitions magnifiques et déréglées. Mais quelques réserves qu’on fasse, sa thèse n’en subsiste pas moins dans ce qu’elle a d’essentiel, et cela suffit pour assurer une valeur durable à son livre, aussi solide qu’original et bien digne de figurer parmi les meilleurs qu’on ait écrits pour dégager de la confusion des faits une philosophie de la révolution française. N’étant ni son détracteur ni l’un de ses fanatiques, il ne peut se flatter d’obtenir les suffrages d’aucun parti ; mais ce n’est pas pour les partis qu’écrivent les philosophes et les vrais historiens.


G. VALBERT.

  1. L’Europe et la Révolution française, par Albert Sorel : les Mœurs et les Traditions, 1 vol. in-8°. Paris, 1885 ; Plon.
  2. Les Origines de la France contemporaine, par H. Taine, t. I, p. 279.
  3. Isaac Cornuaud, Mémoires inédits.