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Un Historien moderne de la Grèce - Ernest Curtius

Revue des Deux Mondes tome 58, 1883
Jules Girard

L’histoire grecque d’Ernest Curtius


Ernest Curtius, Histoire grecque, traduite de l’allemand sous la direction de A. Bouché-Leclercq, 5 vol. Paris, 1880-1883 ; Ernest Leroux.


Un savant d’une grande valeur, capable à la fois d’analyser et de conclure, qui, ainsi que le prouve un ouvrage considérable sur la divination dans l’antiquité, unit à la patience de l’érudit le mouvement et la force de la pensée, donne au public une traduction de l’Histoire grecque de M. Ernest Curtius. Comment se défendre tout d’abord d’un regret ? Pourquoi M. Bouché-Leclercq s’est-il borné au rôle de traducteur ? A quoi bon cette réunion de rares facultés si elle ne sert pas à la production d’une œuvre originale qui fasse honneur à l’auteur et à son pays ? Et il s’agit précisément du plus beau sujet que puissent lui offrir les études qui l’occupent. Il est vrai qu’il ajoute quelque chose au travail de l’historien allemand : quelques complémens ou corrections aux notes, des sommaires et une distribution plus commode pour la lecture, deux appendices d’un caractère technique qu’on retrouvera sans doute dans un atlas fort utile qui nous est promis pour une date prochaine, et d’abord une introduction où est apprécié l’ouvrage traduit. Mais cette introduction est courte, et il est évident que M. Bouché-Leclercq a réduit volontairement sa tâche à celle d’un interprète intelligent et attentif, qui contrôle en traduisant et rectifie ou complète discrètement à l’occasion.

Est-ce donc que l’Histoire grecque de M. Curtius soit une œuvre tellement supérieure de tous points, qu’elle doive décourager les nouveaux efforts et clore définitivement la série des grands travaux d’ensemble ? C’est ce que semble penser son traducteur, et nous ne ferons aucune difficulté de reconnaître qu’elle se distingue par des mérites de premier ordre et que la lecture en est très attachante. M. Curtius est un érudit fort au courant de tout ce qui fait l’érudition, mais qui ne s’est pas borné à l’examen des textes et des inscriptions : c’est un voyageur ; il a vu ; il a recueilli par les yeux les impressions des lieux et de la nature, qui ne donnent pas la matière de la science, mais aident à se représenter les faits, à saisir l’esprit des peuples, à découvrir le sens de l’histoire. La philologie, l’archéologie, les institutions politiques, civiles et religieuses, le mouvement des lettres et des arts, en un mot toutes les branches de l’histoire et tout ce qui s’y rattache, ont été de sa part l’objet d’études approfondies ; mais il n’étale pas son savoir ; comme M. Th. Mommsen, il n’en produit que les résultats, et, mérite de plus en plus rare, il les réunit dans un ensemble qu’anime l’imagination et que soutient la netteté expressive du style. Il faut avouer que ce mouvement d’esprit, ce besoin de généraliser, ce sens de la vie et ces qualités d’écrivain ont de quoi séduire des lecteurs français. Que l’on compare à l’utile et volumineux répertoire de M. Grote le livre personnel, vivant, artistement composé de M. Curtis, et l’on sentira encore mieux la supériorité de ce dernier dans cette tâche si importante d’historien de la Grèce.

C’est la Grèce, en effet, dont la connaissance a le plus de prix pour la science de l’antiquité et pour le profit à tirer de cette science. Assurément l’utilité et l’intérêt de l’histoire romaine sont au-dessus de toute contestation, surtout pour nous, qui sommes Latins bien plus que Grecs. Rome nous tient par une foule d’attaches et nous enveloppe encore de son génie. Nos origines, notre langue, notre littérature, notre administration, nos lois établissent entre elle et nous des contacts directs et journaliers. Je ne parle pas de la grandeur de son rôle ni du puissant attrait de ces vastes drames où se jouaient les destinées du monde. Il n’est donc pas surprenant que cet immense et intéressant sujet ait enfin trouvé de nos jours, pour le traiter en France, l’historien patient et passionné qui en a fait l’occupation de sa vie savante et l’honneur de sa retraite. Mais, bien que la Grèce nous touche de moins près, nous lui devons aussi beaucoup, et c’est à elle que remontent, comme à leur première source, des bienfaits que Rome n’a fait que nous transmettre. La Grèce n’a ni l’unité ni la grandeur de Rome, les élémens dramatiques de l’histoire y ont moins de puissance et de profondeur, et elle n’a pas marqué le monde de cette forte empreinte qui dure encore dans les formes de la vie moderne, et cependant l’histoire grecque dépasse l’histoire romaine, comme le génie grec dépasse le génie latin.

C’est que les principes mêmes de la civilisation sont en Grèce. Quelques-uns de ses élémens y ont même atteint leur perfection. Il suffit de prononcer les mot arts, lettres, philosophie, pour que cette vérité éclate à tous les yeux. Ce n’est pas tout. Beaucoup des questions qui intéressent l’organisation et la vie des sociétés modernes y sont nées et y ont reçu leurs premières solutions. Malgré la petitesse du pays, son extrême division et l’activité intellectuelle de la race y ont multiplié les aspects des problèmes. Les diverses constitutions, les rapports sociaux, les systèmes administratifs, la politique intérieure et étrangère, le droit, les finances, l’industrie et le commerce fournissent de nombreux sujets d’étude où il arrive parfois que la supériorité du génie grec permet de saisir en même temps l’origine et le terme de la science. L’humanité s’étudie donc elle-même en étudiant la Grèce ; elle y trouve sa propre histoire et ses lois. Telle est la portée générale et telle est la grandeur propre de l’histoire grecque.

L’ouvrage qui répondra le mieux à l’importance d’un pareil sujet sera sans doute celui qui, sans en atténuer la vive originalité, sans enlever aux détails et aux faits leur précision ni leur intérêt, fera le mieux ressortir ce caractère général. M. Curtius ne paraît pas bien éloigné (d’adopter cette vue pour son propre compte. Du moins peut-on dire qu’une grande partie de son travail est une étude de l’hellénisme, c’est-à-dire du génie grec, de ses éléments constitutifs, de sa mission naturelle et de l’accomplissement de cette mission. C’est ce qui ressort des considérations qu’il insère dans la trame de son récit à mesure qu’il y est amené par la suite des faits. C’est ce qui se reconnaît dès le début de son livre, dans la manière dont il traite la première question qui s’offre à son examen, celle des origines de la population grecque. Il n’en est pas où se montre mieux en même temps la nature particulière de son esprit.


I

Comment la Grèce s’est-elle, peuplée ? et, par une conséquence immédiate, quelles ont été la nature et la marche de sa première civilisation ? Voilà comment M. Curtius pose le problème. Pour bien comprendre la nouveauté et la valeur de la solution qu’il donne, il est bon de se reporter d’abord à ce que venait de faire M. Grote, au moment où elle se produisait pour la première fois dans la dissertation intitulée les Ioniens avant la migration ionienne. M. Gtote, à l’exemple des Grecs anciens, s’était enfoncé dès le début dans la mythologie, en se bornant à remplacer leur demi-foi traditionnelle par un scepticisme commode, qui reconnaissait bien la réalité de certains faits sous l’enveloppe des légendes, mais renonçait à les dépouiller de ces voiles ou à en reconstituer la suite. Varron distinguait dans l’histoire trois âges : l’âge inconnu, l’âge mythique et l’âge historique. M. Grote réunit les deux premiers en un seul, qu’il sépare du troisième par un abîme. Tout le passé mythique, c’est l’inconnu ; il n’existe pas pour l’histoire. Cette période indéfinie à laquelle il appartient doit donc être retranchée de l’œuvre de l’historien, et celle-ci ne commence qu’au VIIIe siècle avec l’ère des olympiades. Ici seulement, sur le seuil de la réalité, il y a lieu de s’occuper de la géographie physique, des influences de climat, des rapports avec les autres pays et les autres peuples. M. Curtis procède tout autrement. Bien loin de renoncer à scruter ces questions de commencement et d’origine, il y cherche la base naturelle de son ouvrage, le principe et les racines profondes du développement hellénique. Se débarrassant des légendes, il s’attache aux élémens qui sont manifestement réels. Puis, par le mouvement propre de sa pensée et de son imagination, il refait cette histoire perdue et conçoit un système.

Tel est donc le double caractère de cet esprit si distingué : d’un côté, un besoin tout moderne d’analyse scientifique et une force de déduction qui, s’appuyant sur la réalité matérielle, dégage l’inconnu de la confusion et de l’obscurité ; de l’autre, un besoin plus impérieux encore de saisir la vie et de la reconstituer hardiment, par hypothèse, dans son active et dramatique unité. Les élémens réels qu’examine et interroge d’abord M. Curtis sont la géographie physique et la langue ; la géographie surtout. C’est elle qui lui révèle les origines de la population primitive et l’initie au mystère de la civilisation naissante.

On avait remarqué depuis longtemps la configuration particulière des côtes de la Grèce. Les rivages de ce petit pays sont tellement découpés par des golfes, des anses et des sinuosités, qu’ils atteignent un très vaste développement et semblent l’avoir prédestiné à la vie maritime. On avait aussi remarqué comment les îles de l’Archipel l’unissent à l’Asie-Mineure ; ce sont comme des ponts naturels qui ont dû faciliter les communications entre les deux contrées. M. Curtis s’attache à ces observations et les complète. Il remarque à son tour deux choses. C’est d’abord que, dans la Grèce, ce sont les côtes orientales qui sont le plus découpées ou le mieux faites pour la navigation, et qu’en même temps elles sont favorisées par le climat le plus doux et le plus sain, surtout depuis le sud de la Thessalie. C’est ensuite qu’en Asie-Mineure, la partie des rivages située en face de la Grèce en reproduit la disposition. Elle reçoit de même dans ses nombreux replis la mer, qui vient comme d’elle-même chercher pour le commerce les produits de cette bande de terre fertile que la nature a ménagée à la base des montagnes dont la suite se prolonge depuis le Taurus jusqu’à la Propontide et au Pont-Euxin. En réalité, toutes ces côtes de l’Asie-Mineure et de la Grèce orientale forment un même pays, pays privilégié dont la mer Egée ne sépare pas les deux parties : elles les réunit, au contraire, sous sa commune et douce influence ; elle produit ce qu’on peut appeler la nature hellénique, et elle est elle-même le centre du vrai monde grec.

Pour qui se rend bien compte de ces conditions physiques, il devient plus facile de se représenter comment la Grèce a reçu ses habitans. On le savait déjà d’une manière générale. Les tribus aryennes, qui ont formé la majeure partie de sa population, s’y sont introduites, soit par le nord, après avoir traversé les petits détroits de l’Hellespont et du Bosphore, soit par les diverses routes de la mer Egée. Mais on était loin d’accorder toute son importance à ce second mode d’immigration. Ce n’est pas assez de saisir dans les essais des chronologistes anciens quelques voyages de colons qui mettent les deux rivages en rapport, et particulièrement la grande migration ionienne, qui, vers le XIesiècle, nous disent-ils, part de l’Attique pour coloniser la partie du littoral asiatique où s’élèvent les puissantes et riches cités de Smyrne, d’Éphèse et de Milet. Il faut se figurer les deux régions en communication constante, et cette mer, qui est comme un lac grec, sillonnée à tout instant dans les deux sens, depuis une antiquité très reculée, par de nombreux navires qui trouvent dans ses îles des abris multipliés. Il faut aller plus loin encore ; il faut renverser la tradition et, antérieurement à la colonisation ionienne de la côte asiatique, reconnaître l’existence nécessaire d’une autre colonisation ionienne, celle de la Grèce par l’Asie-Mineure. Ce sont les Ioniens asiatiques, établis en face de l’Attique, sur le littoral et dans les îles voisines, qui ont colonisé Athènes, leur métropole, suivant l’opinion qui régnera plus tard.

L’histoire ne sait rien de cette antique colonisation ; mais comment la révoquer en doute ? Des cultes marqués de l’empreinte ionienne, établis dans les îles bien avant qu’Athènes eût pris quelque importance, l’immense extension de la langue ionienne [1], qui partout, pendant des siècles, domine la production infinie de l’épopée, et s’imposera même aux premiers écrivains doriens comme l’unique instrument de la prose, prouvent qu’en Asie exista une Ionie primitive, foyer puissant d’activité qui rayonna en Orient et en Egypte comme en Occident. Sous les noms de Javan chez les Hébreux, de Iouna ou Jaouna chez les Perses, de Ouinin chez les Égyptiens, l’Ionien marquera place dans le monde ancien dès un âge très antérieur à l’histoire grecque proprement dite. En Grèce, sa force de diffusion se fit sentir, non par une grande migration qui ait pu laisser sa trace dans le souvenir des peuples, mais par une série de déplacemens successifs. Comme il convenait à des navigateurs, les Ioniens abordèrent par petits groupes, et ces groupes. se confondirent avec la population du pays qui les accueillait, mais la transformèrent en y introduisant leur esprit mobile et actif. C’est ainsi qu’ils se mêlaient en Attique au fonds primitif formé par les. Pélasges. C’est ainsi que, de bonne heure, ils apportèrent en Grèce un des deux grands facteurs de l’hellénisme, et même le principal.

L’autre, on le sait, c’est l’élément dorien. L’importance de celui-là n’était pas à prouver. Depuis longtemps, surtout depuis les travaux d’Ottfried Müller, le maître de M. Curtius, on était habitué à regarder le Dorien comme le type le plus sincère et le plus pur de l’Hellène. Parmi les tribus qui étaient descendues des montagnes du nord, les tribus doriennes étaient celles qui en avaient le plus brillamment montré, par la conquête, la noblesse et l’énergie. A partir de leur grande invasion, le pays n’a plus été habité par des Pélasges plus ou moins mélangés, mais par des Hellènes ; c’est d’eux que date la Grèce. Cependant, en réalité, laquelle des deux races répond le mieux par son caractère aux conditions et aux destinées naturelles d’une contrée si remarquablement maritime ? N’est-ce pas plutôt l’Ionien, navigateur, actif, aventureux, tenant toujours en éveilles facultés les plus vives et les plus brillantes de sa souple nature Qu’est-ce que le génie grec, sinon le mouvement et l’éclat dans la vie et dans la pensée ? La poésie, les arts, l’éloquence, la philosophie, l’instinct de liberté qui les inspire et leur donne l’élan : voilà par où la Grèce s’est révélée. Il manque, il est vrai, à cette définition un trait essentiel : le caractère grec est le résultat du. sentiment de l’harmonie pour le moins autant que de l’inspiration. Mais le Dorien, avec son goût pour la stabilité et pour la règle, n’a pas plus contribué à développer ce sentiment que l’ionien par sa délicatesse et sa vive sensibilité. En tout cas, le mouvement de la civilisation, de l’industrie et du commerce, de toutes les applications de l’intelligence, est venu de celui-ci. Et si de là on passe dans le domaine politique, on reconnaîtra que cet ensemble particulier de qualités et de défauts, de succès et de revers qui appartient en propre, à l’histoire grecque et paraît surtout dans les crises principales, semble en rapport plus étroit avec l’esprit ionien. Il faut donc rendre aux Ioniens leur place dans la constitution de la Grèce et dans la suite de ses destinées. Il faut dès l’origine admettre l’existence d’un dualisme qui se perpétue pendant toute son histoire, et même constater que l’élément ionien- est l’élément prépondérant.

Voilà, dans son esprit sinon à la lettre, et sous une forme très simplifiée qui supprime une infinité de nuances de vues profondes ou ingénieuses, ce qu’on peut appeler le système ionien de M. Curtius. Peut-être irait-on trop loin et s’exposerait-on aux critiques des érudits, si l’on affirmait que toutes les parties de ce système si bien agencé sont établies sur des bases solides, et que toutes les assertions de l’auteur au sujet de ces temps préhistoriques s’imposent à notre conviction. Mais j’avouerai que, pour ma part, je me sens moins effrayé par sa hardiesse dans le maniement de l’hypothèse, que séduit par les efforts de ce penseur d’imagination pour introduire l’histoire dans cette matière indécise et obscure, et par son habileté à la rendre intéressante.

Voyez, par exemple, ce que devient par le travail de son esprit le grand événement des temps héroïques, la guerre de Troie. Ce n’est pas lui qui le réduirait à n’être qu’une simple forme de ce drame solaire qu’une école de mythologues poursuit et retrouve dans tous les grands sujets de l’épopée primitive. Ce genre de naturalisme ne l’arrête pas ; à ses yeux, la guerre de Troie est un fait historique. Ce n’est pas que l’enlèvement d’Hélène et les effets de sa fatale beauté soient pour lui des articles de foi. La grande expédition qui, d’après Homère, partit d’Aulis pour la Troade est à la fois un des premiers épisodes et une image résumée de la colonisation éolo-achéenne. C’est un de ces mouvemens de reflux qui se produisirent quand les grandes migrations, dont le point de dépaut était, le plateau phrygien, pénétrèrent par le nord comme un flot et modifièrent profondément la population de la Grèce. Alors, à plusieurs reprises, la noble race des Achéens fut emportée par son esprit ; aventureux vers la côte nord-ouest de l’Asie-Mineure. Dans les longues luttes qu’elle y soutint pour la ; conquête des villes fortifiées ; et du pays, elle s’excitait, en chantant les exploits transfiguré » des Atrides et des autres chefs ; d’antiques expéditions, et ainsi s’est formé par un mélange du présent et du passé, de la réalité et de la fiction, ce qui fut la matière de l’Iliade. Ce travail poétique était d’autant plus naturel que les nouveau-venus retrouvaient en Troade d’autres Achéens, descendans des vainqueurs de Troie et fondateurs de la nouvelle Ilion, l’Ilion éolienne. D’ailleurs la population dominante, les Dardaniens, branche des Phrygiens, était du même sang que la race achéenne ; et si des élémens sémites et barbares s’y étaient introduits, elle conservait cependant avec elle une certaine-communauté de mœurs, de religion et de langage, que n’avaient pu détruire quelques influences orientales. Cette communauté était favorable au rapprochement des légendes épiques chez les deux peuples en guerre ; et voilà pourquoi ils ont entre eux tant de ressemblance dans les peintures de l’Iliade.

Dans ce vague et ces confusions qu’amenait inévitablement le mouvement de l’épopée naissante, deux faits se détachent avec netteté : la réalité d’un empire troyen, et la destruction de Troie par une armée achéenne victorieuse. L’existence de cet empire et les efforts des assiègeans s’expliquent par l’admirable et forte position de l’antique Ilion à la naissance de la plaine du Scamandre. Mais ici je tiens à citer M. Curtius, afin de faire voir par un exemple comme les discussions deviennent attrayantes sous la plume d’un géographe et d’un voyageur tels que lui :

« Les sources de l’Ida forment, en se réunissant, des cours d’eau, dont deux se jettent dans la Propontide, et un autre, le Scamandre, dans la mer Egée. Emprisonné d’abord dans les montagnes, ce fleuve s’échappe par une gorge resserrée et débouche dans une plaine qui, bornée de trois côtés par des pentes douces, reste ouverte à l’ouest du côté de la mer. Cette plaine réunissait tout ce qui peut assurer la prospérité d’un pays ; en effet, indépendamment des trésors de la mer et de la proximité d’une grande voie maritime, elle possédait un sol arrosé et de vastes prairies, où Erichthonios, le génie de la fertilité, faisait paître ses trois mille cavales ; les collines de ceinture produisaient de l’huile et du vin.

« A l’angle intérieur de cette plaine se dresse un roc abrupt, qui semble vouloir barrer le chemin au fleuve, au point où il jaillit de la gorge. Entouré à l’est par un long repli du Scamandre, il s’incline à l’ouest en pente douce. De ce côté, le sol laisse échapper de nombreux filets d’eau, qui donnent naissance à deux ruisseaux remarquables pour la constance de leur volume et de leur température en toute saison. Ces deux ruisseaux sont le signe naturel et immuable auquel on reconnaît cette protubérance pour la citadelle d’Ilion. Ce sont les mêmes auxquelles les Troyennes, sortant par la porte Scæa, venaient puiser de l’eau et laver des vêtemens ; et aujourd’hui encore, ce sont les anciens bassins qui recueillent les eaux pour qu’on puisse en tirer plus commodément parti.

« Là où jaillissaient les sources, là était le siège de la dynastie. Au-dessus, sur le plan incliné, s’étendait Troie ; au-dessus encore s’élevaient à pic les remparts de Pergame. De ce sommet, haut de 472 pieds, le regard plonge d’un côté dans la vallée du Scamandre, où les Dardaniens avaient mené la vie de pâtres ; de l’autre, il embrasse toute la plaine qui s’étend du côté de la mer, sillonnée par ses deux artères, le Scamandre et le Simoïs. A droite, on voit l’Hellespont précipiter ses vagues impétueuses dans la mer Egée, que l’on suit à gauche jusqu’à Ténédos. En face, on voit se dresser, par-dessus les crêtes onduleuses de Lemnos, la fière cime de Samothrace, le poste d’observation de Poséidon, qui « du sommet le plus élevé de la Samos de Thrace, couverte de forêts, découvrait l’Ida tout entier, et la ville de Priam, et les vaisseaux des Achéens. » Nulle souveraineté dans l’ancien monde n’eut un piédestal plus grandiose que ce fort troyen, dressé dans l’angle de la plaine, entouré de rochers à pic, blotti en quelque sorte dans une cachette sûre, et pourtant surveillant et dominant les alentours. Il avait derrière lui les pâturages de la montagne ; plus bas, des pentes riches en eaux vives ; à ses pieds, une plaine fertile et, devant lui, le vaste Archipel, le grand chemin des peuples, qui enfonçait alors plus profondément qu’aujourd’hui dans la plaine ses baies et ses mouillages. »

Me sera-t-il permis d’ajouter que cette page brillante, qui parle si bien à l’esprit et à l’imagination, exprime exactement ce que j’éprouvais moi-même en visitant, il y a plus de trente ans, la scène de l’Iliade, et que mes impressions sont restées si nettes, que malgré la valeur des fouilles de M. Schliemann, je n’ai jamais pu me décider à le suivre dans ses conclusions, ni à enlever au village actuel de Bounarbachi l’honneur de nous désigner l’emplacement de l’antique Pergame ?

Qu’en somme toute cette explication de la guerre de Troie, si ingénieusement combinée, avec une science dont on ne peut donner ici qu’une idée très imparfaite, ne satisfasse pas encore de tout point ; qu’elle puisse paraître tour à tour trop nette et trop indécise ; que l’on ne comprenne pas bien, par exemple, comment l’auteur, après avoir détruit la croyance traditionnelle à la réunion des chefs achéens sous le commandement d’Agamemnon et à une entreprise unique tentée par leur effort commun, se retrouve d’accord avec Thucydide pour reconnaître l’importance de l’expédition à laquelle est restée attaché le nom des Atrides : il n’y a pas là de quoi surprendre, car il n’était pas possible de porter partout la lumière ; et ce n’est pas une raison pour blâmer ces tentatives de l’esprit historique dans le domaine de la légende. M. Curtius a bien fait de ne pas se borner à l’examen de l’histoire positive. Peut-être même, en traitant ces questions d’origine, aurait-il dû s’occuper de la mythologie encore plus qu’il n’a voulu le faire.

La mythologie n’est pas tout entière renfermée dans l’histoire religieuse et dans l’histoire littéraire. Elle a sa place dans l’histoire grecque en général, comme facteur et comme signe de l’hellénisme, dont elle développe et représente l’esprit de liberté dans les matières religieuses. Les anciennes légendes mythologiques sont tout ensemble des œuvres de foi, de raisonnement et d’imagination ; Il n’est pas indifférent, pour Inintelligence de la Grèce de reconnaître les élémens si divers dont elles se sont formées. Comment à un fonds d’idées communes aux races aryennes et issues d’un naturalisme particulier se sont ajoutés des élémens sémitiques, dont M. Curtius, n’est d’ailleurs nullement enclin à diminuer la part ; comment chaque tribu, chaque famille est venue avec un apport plus ou moins riche, suivant le climat et la nature des pays où elle avait vécu, pendant les stations du voyage, suivant ses mœurs, son degré de civilisation, l’état de sa langue ; quel travail d’assimilation et de fusion s’est accompli en Grèce et comment s’est produite cette unité relative qui paraît dans les poèmes d’Homère et d’Hésiode, ces bibles des Grecs : ces questions n’intéressent pas seulement le mythologue et le savant curieux d’érudition religieuse ; l’historien n’a pas le droit de les négliger, parce qu’elles lui font mieux connaître le caractère et le tour d’esprit des populations helléniques, et parce qu’elles l’introduisent plus avant dans leur vie politique comme dans leur vie morale.

Si l’érudit dégage de ce genre d’études des faits et des lois d’un grand intérêt pour la science dé l’esprit humain, l’historien y trouve aussi beaucoup à apprendre sur l’organisation intérieure des peuples grecs et sur leurs relations entre eux. Quel complément M. Curtius n’y trouverait-il pas à ses importantes recherches sur les origines de l’oracle de Delphes ! La mythologie, sanctionnée par le culte, est le point de départ du droit religieux, auquel est soumis le patriotisme, elle domine les rapports des. métropoles avec leurs colonies, elle intervient dans le droit des gens, et son action se prolonge indéfiniment. Voyez comme les légendes sur les Héraclides et sur le siège de Thèbes par les sept chefs, aident complaisamment Athènes à se composer pour toujours une attitude de générosité politique ! Voyez comme les mythes y servent de soutien à l’autorité de l’aréopage ! Voyez, au déclin de la liberté, quel secours la mythologie prête encore, par son empire sur les mœurs, à l’ambition vaniteuse d’Alexandre, fils d’Amman, ou à la flatterie de ceux qui font de Démétrius Poliorcète un fils de Poséidon et d’Aphrodite ! La flatterie et l’ambition ne prennent ce tour que parce qu’elle a façonné l’esprit grec comme dans un moule dont il garde toujours l’empreinte.


II

M. Curtis découvre L’histoire dans ; les ombres du passé le plus inconnu : on conçoit avec quelle force il est prêt à la saisir la où elle existe de l’aveu de tous, Et par l’histoire il faut entendre non seulement la réalité des faits matériels constatée par les témoignages, mais la relation des causes et des effets, mais le jeu complexe de la vie, les sentimens et des passions, l’action de l’intelligence. Ici naturellement se retrouvent ce besoin de netteté et ce don de pénétration profonde et précise qui le distinguent. Il se pourrait même que cette dernière qualité parût quelquefois poussée jusqu’à l’excès et qu’on lui reprochât d’y voir trop clair. Donnons-en un seul exemple. Hérodote raconte que l’auteur de la grande révolution démocratique qui transforma la constitution athénienne, l’Alcméonide Clisthène, dans sa lutte contre Isagoras, obéit de lui-même à l’injonction du roi de Sparte, Cléomène, patron de son rival, et qu’il sortit d’Athènes. Hérodote, notre unique autorité sur ces faits, n’ajoute rien. Il vient de dire seulement que Cléomène, d’après le conseil d’Isagoras, avait fait sommer par un héraut les Athéniens d’expulser les Alcméonides et les autres citoyens qu’atteignait la souillure du meurtre de Cylon. Que conclure de là ? Sans doute que cette pensée religieuse avait à ce moment dans Athènes assez de force pour paralyser chez Clisthène et ses partisans tout effort de résistance à des adversaires aussi puissans que les Spartiates ; et, en l’absence de renseignemens explicites, il paraîtrait prudent de s’en tenir à cette interprétation. Elle ne suffit pas à M. Curtius. Pour lui, Clisthène ne cède pas seulement parce qu’il se sent le plus faible, mais par un calcul de prévoyante et habile politique. « Il voulait que la conspiration traîtreusement ourdie par Isagoras et Cléomène allât jusqu’au bout, afin de rentrer alors comme le sauveur de la liberté. » Et M. Curtis le félicite « d’avoir bien deviné le jeu de ses adversaires. » Et ce qui m’est pas le moins surprenant, c’est que ce politique prudent et avisé avait « un tempérament de feu. » Mais l’expérience qu’il avait gagnée au milieu de l’agitation des partis et dans sa vie errante, sa connaissance du monde, sa science précoce des combinaisons et des plans politiques avaient bien assoupli l’ardente ambition de ce petit-fils du tyran de Sicyone, son homonyme, et si heureusement développé ses dons naturels, son coup d’œil, sa décision, sa hardiesse et son énergie, qu’en définitive il sut préparer et conquérir le succès. Voilà ce qu’était ce Clisthène, que l’antiquité a négligé de nous dépeindre ; voilà les divers élémens de cette nature complexe et les secrets replis de cette intelligente pensée. Un proverbe grec disait que certaines gens savent tout, même comment se fit le mariage, de Jupiter et de Junon. On serait assez tenté de l’appliquer ici.

Évidemment M. Curtis porte un intérêt particulier, à Clisthène, ce continuateur de Solon, qui occupe dans le développement de la démocratie athénienne une place importante entre le premier fondateur et Périclès, entre le sage législateur et le grand politique. Ce sentiment en lui-même n’a rien que de bon. Il ne faut pas, dans l’appréciation des causes, trop restreindre la personnalité des hommes remarquables ; et, pour ma part, j’applaudis bien volontiers à l’esprit d’une critique qui craint de diminuer les grands hommes. Mais j’y applaudis surtout quand elle s’appuie sur les faits et qu’elle n’est que l’interprétation légitime des documens. C’est ce qui fait la valeur d’un jugement sur Démosthène, qui termine l’ouvrage, et sur lequel je m’arrêterai pour finir. Ce sont des pages caractéristiques ; elles forment presque une conclusion et achèvent de mettre en lumière quelques-unes des principales idées de l’auteur.

Le caractère de Démosthène a été attaqué dès l’antiquité. La violence des haines soulevées contre lui avait laissé des traces, qui, recueillies, au moins depuis Plutarque, par les collecteurs d’anecdotes, sont restées attachées à son souvenir. Sa probité dans son rôle d’avocat et même dans son rôle politique, principalement au sujet de l’affaire d’Harpale, est encore discutée aujourd’hui. Reconnaissons à son honneur que les historiens qui embrassent toute la suite des faits (ce n’est pas le cas d’un de ses adversaires, M. Droysen, qui ne commence qu’au règne d’Alexandre) et qui se placent, pour le juger, au point de vue général des intérêts athéniens, lui sont favorables. Très sensible chez M. Grote, cette disposition est encore plus nettement marquée chez M. Curtius.

Démosthène, pour lui, c’est le dernier, peut-être même le plus grand dans la glorieuse série des hommes, qui, depuis l’établissement de la constitution de Solon, ont eu, aux momens décisifs, le sens de la mission d’Athènes, Miltiade, Thémistocle, Aristide, Cimon, Périclès. Il se rattache plus directement à Thémistocle et surtout à Périclès. Cette pensée qui fait consister la valeur d’un homme d’état athénien dans l’intelligence des destinées naturelles de son pays paraît avoir sa première origine dans une des vues principales de Thucydide, que M. Curtius avouerait certainement pour son maître. Non que l’historien ancien l’exprime sous la forme d’une proposition abstraite, mais elle ressort de la place qu’il attribue à Thémistocle et à ses idées dans la courte et substantielle introduction de son ouvrage, en même temps que des profondes analyses qui remplissent les discours prêtés par lui à Périclès. M. Curtius la met dans tout son jour par un parallèle qu’il établit entre Périclès et Démosthène. Il affirme que ces deux grands citoyens se rejoignent par-dessus la période de vide et d’immobilité qui suit la guerre du Péloponnèse, qu’avec le second recommence l’histoire interrompue de la république athénienne, et, pour expliquer et apprécier la ressemblance de leur politique, il compare leurs aptitudes et leurs caractères.

Ils ont, en effet, plus d’un trait commun. D’abord, la cause première de leur ascendant sur leurs concitoyens, c’est chez tous deux la supériorité intellectuelle et morale. Pleins d’enthousiasme pour les grands devoirs patriotiques, la netteté de leur esprit leur donne en même temps un admirable bon sens. De là les qualités de leur éloquence, pleine, pénétrante, sûre d’elle-même. Les deux orateurs ne parlent que parce que leur dessein est fermement arrêté, parce qu’ils sont en complète possession du sujet, de leurs idées et de leur langage ; tant ils ont le respect du public et d’eux-mêmes ! Au fond, bien qu’ils s’appuient sur la foule contre les riches, ce sont des natures aristocratiques. La foule en a le sentiment ; elle les aime peu ; et, de leur côté, ils dédaignent la popularité, même lorsque, étant passés de l’opposition au pouvoir, il semble que ce soutien leur serait indispensable pour appuyer une autorité précaire. Pendant cette sorte de principat de quinze ans, où Périclès dirige les affaires, et pendant la période de huit années entre la paix de Philocrate et la bataille de Chéronée, où l’influence de Démosthène est prépondérante, tous deux suivent à peu près la même politique étrangère ; visant à faire d’Athènes le chef-lieu de la Grèce, ils acceptent résolument la nécessité d’une guerre sagement préparée pendant la paix et ne s’arrêtent pas, pour la faire, devant de vains scrupules de droit international qui ne seraient que préjudiciables aux intérêts athéniens.

Il faut lire dans M. Curtius le détail précis et ingénieux de ce parallèle. Bien que peut-être on n’y trouve pas toujours au degré qu’on serait en droit d’attendre la netteté supérieure et les brillantes qualités de l’éminent historien, c’est l’œuvre généreuse et le plus souvent juste d’un esprit élevé. Quelques traits seulement prêtent au doute ou à la contradiction. Ainsi M. Curtius, à propos de Périclès, indéfiniment continué dans les fonctions de stratège, admire comme le plus beau résultat et le privilège de la démocratie la faculté d’appeler à tout moment au gouvernail le citoyen le plus capable, et il cite les mots de Thucydide : « gouvernement du premier citoyen. » Assurément Thucydide n’aurait pas souscrit à ce commentaire. Sa phrase signifie très clairement que, pendant ce gouvernement du premier citoyen, la démocratie n’existait que de nom. Rien n’était plus imprévu ni plus contraire à l’esprit de la constitution que cette perpétuité dans des fonctions annuelles, et l’on avouera qu’il est assez singulier de faire honneur à la démocratie athénienne d’une exception qui avait pour effet de la supprimer. En réalité, Périclès, par son habileté et par l’ascendant d’une nature supérieure, réussit à dominer cette démocratie jalouse. Et encore, au moment le plus critique, à celui où elle avait le plus besoin de sa direction, comme elle sut lui faire sentir les atteintes de sa malignité ! Et aussitôt qu’il fut mort, comme elle se dédommagea en se précipitant dans le désordre politique et moral et en abandonnant les plus graves intérêts à la faiblesse et aux passions des flatteurs qui se disputaient la faveur du peuple !

M. Curtius attribue en commun à Périclès et à Démosthène le mérite d’une politique à la fois hellénique et athénienne. C’est un éloge qu’il justifie très bien pour Démosthène ; mais pour Périclès il se contente d’affirmer, et c’est précisément là qu’une démonstration serait le plus nécessaire. En quoi Périclès prouve-t-il son patriotisme hellénique, quand il assure la domination d’Athènes sur les alliés, emploie le trésor commun à la décoration de l’Acropole et engage la guerre du Péloponèse, si désastreuse pour tous les Grecs ? Cela ne se comprend pas de soi-même. Est-ce parce qu’Athènes, suivant l’expression d’un Athénien [2], est la Grèce de la Grèce, qu’elle en résume en elle-même le génie et les aspirations naturelles et que, par conséquent, ce qui profite à sa puissance et à son éclat avance du même coup la Grèce vers la réalisation de l’idéal hellénique ? Telle est peut-être la pensée de l’auteur ; en tout cas, il ferait bien de s’expliquer et de faire effort pour dissiper notre incertitude ou pour nous convaincre.

Il y a enfin un mot qu’il a le tort d’appliquer aux deux hommes qu’il compare, et qui d’ailleurs ne me paraît pas complètement répondre à son propre sentiment. Aussi m’abtiendrais-je d’en parler, si je n’y trouvais l’occasion d’insister sur une de ces différences qui ne sont pas moins intéressantes à relever ni moins instructives que les rapports. Il n’est pas nécessaire de dire que la critique de M. Curtius leur a fait aussi une large part. Je veux parler du mot âpre, qu’aucun témoignage ancien n’autorise pour Périclès, — pas plus pour son éloquence que pour son caractère. — Non, chez Périclès il n’y avait pas d’âpreté ; il y avait dans sa parole une autorité singulière, quand il grondait le peuple et le forçait d’accepter des vérités pénibles ; il y avait dans son caractère et dans toute sa personne une majesté, une sérénité olympienne : c’est l’expression de ses contemporains. Il réalisait pleinement, et pour la dernière fois, le type le plus élevé de l’Athénien, « capable d’agir et de parler, » comme dit Thucydide, c’est-à-dire de commander les armées et de s’occuper de toute l’administration aussi bien que de paraître à la tribune. C’est Démosthène, simple orateur, qui est âpre et le reste toujours, même aux années de sa puissance. Toute sa vie, depuis son enfance, n’est qu’une lutte ; lutte contre ses tuteurs et ceux qui le dépouillent de son patrimoine, lutte contre ses imperfections corporelles, lutte contre ses adversaires politiques, lutte contre les difficultés matérielles qui gênent l’exécution de ses plans, contre les abus, contre les défauts des Athéniens. Au temps de Périclès, les finances étaient prospères, l’empire d’Athènes, à partir de la guerre de Samos, étendu et bien établi, la flotte bien équipée, et, quoique la décadence morale eût commencé, les citoyens montaient eux-mêmes les vaisseaux et s’enrôlaient dans l’armée. Les choses ont bien changé au temps de Périclès. La ville, au dire de Démade, « n’est plus la jeune guerrière de Marathon ; c’est une petite vieille qui hume sa tisane en pantoufles. » Démosthène entreprend une régénération. Réveiller dans les âmes le sentiment du devoir et celui de l’honneur, rendre à la guerre l’argent que le peuple se laisse donner pour ses plaisirs, réorganiser les finances et la marine, ramener les citoyens dans les rangs de l’armée, rassembler autour d’Athènes les Grecs divisés et former une ligue contre l’ennemi commun, dont il suit et combat les progrès depuis l’origine, voilà ce qu’ose tenter et paraît sur le point d’accomplir, sans autre arme que son intelligence et sa parole, cet homme disgracié de la nature, dépourvu de tout moyen de séduction, sans famille qui le soutienne, sans amis fidèlement attachés à sa personne, sans popularité. Regardez les images que la statuaire antique nous a laissées de Périclès et de Démosthène. Les bustes du premier, que l’on regarde généralement comme des reproductions du portrait contemporain fait par Crésilas, pourraient être pris pour des types de la beauté grecque, régulière, rayonnante, harmonieuse. L’un au moins, celui du Vatican, fait penser à un dieu : c’est bien le Périclès olympien, nom sous lequel l’œuvre de l’artiste était désignée dans l’antiquité. Quoi de plus humain et de plus personnel, au contraire, que la statue de Démosthène ? Ces formes pauvres et sans élégance, cette physionomie ferme et austère, cette bouche de bègue qui témoigne de l’infirmité native, ces yeux enfoncés sous des sourcils contractés et qu’on sent capables de lancer l’éclair, disent bien la ténacité de sa volonté, sa sensibilité irritable, la puissance de sa passion à la fois violente et concentrée. Le sort des armes lui fut contraire et il échoua. Mais telle était l’estime qu’il avait conquise de force, qu’Athènes alors ne le renia pas ; elle consacra par sa fidélité le beau triomphe qu’il avait enfin remporté sur tant d’obstacles et ’ennemis, et ces quelques années de gloire brillante qui éclairent sa vie entre les pénibles épreuves de ses débuts et les dernières amertumes d’une carrière terminée par la mort que l’on sait.

Bien qu’il y ait quelque chose d’indécis et d’équivoque dans la forme d’une discussion que M. Curtis institue sur la justesse des vues politiques de Démosthène en prenant pour point de départ ce qu’il appelle son idéalisme [3], ce qui ressort très clairement de cette discussion comme du reste, c’est que l’orateur athénien n’a pas de plus fervent admirateur. Et cette admiration, très vivement exprimée en maints passages, n’est peut-être pas moins prouvée par la pensée très particulière qui semble avoir déterminé les limites de l’ouvrage. Pourquoi l’auteur s’arrête-t-il après la bataille de Chéronée ? Pourquoi adopte-t-il comme terme de son travail une date qui peut avoir sa valeur dans la division des périodes littéraires, mais qui paraît arbitraire quand il s’agit de l’histoire politique d’Athènes ? Treize ans après Chéronée, il y a encore la guerre Lamiaque, qui débute par des succès importans, et c’est seulement lorsque les Grecs confédérés ont été vaincus à Cranon, lorsque Athènes a livré ses orateurs, et dans le nombre Démosthène, lorsqu’elle a chassé de ses murs la majorité de ses citoyens et reçu une garnison macédonienne, que son rôle est définitivement terminé et qu’elle est asservie. Pourquoi donc s’arrêter avant ces faits décisifs ?

M. Curtis a sans doute pour cela plus d’une raison. D’abord, dans l’intervalle de Chéronée et de Cranon se place tout le règne d’Alexandre, grand sujet qui, aux yeux de l’auteur, n’appartient plus à l’histoire du pur hellénisme. Il dépasse l’horizon naturel de la Grèce : avec Alexandre commence pour la Grèce, comme pour l’Asie et pour l’Egypte, un nouvel état de choses. Fallait-il, sans entrer dans ce sujet, aller chercher au-delà ce réveil incomplet de quelques mois qui a lancé Athènes dans la guerre Lamiaque ? Et puis cette guerre, où Démosthène n’a qu’un rôle secondaire, n’est qu’un épilogue. Le vrai drame, celui qui unit la grandeur des faits et la grandeur morale, celui que soutient un admirable protagoniste, Démosthène, ce drame-là est joué ; Chéronée en est la catastrophe, laquelle atteint du même coup brusque et fatal Démosthène à l’apogée de sa gloire et Athènes dans le plein accomplissement de sa destinée, comme centre et foyer de l’hellénisme. Voilà comment M. Curtis est amené à s’arrêter, quand son héros de prédilection passe au second plan en même temps qu’Athènes quitte la scène pour n’y plus reparaître qu’un instant et très amoindrie. A ce moment, c’est la fin de l’hellénisme, tel que l’entend l’auteur, c’est-à-dire d’une action très particulière que ce petit peuple des Grecs a seul exercée dans le monde, par l’expansion originale de certaines forces intellectuelles et morales, dans des conditions déterminées par la nature du pays. Ce qu’il y a de plus hellénique en Grèce, c’est Athènes, la reine de la mer Egée, qui concentre en elle comme la substance de l’ionisme, et l’hellénisme cesse quand cesse le rôle actif d’Athènes.

Tel est, si je ne m’abuse, le sens de cette conclusion. Il rattache la fin au commencement dans un ouvrage qui se tient, malgré le nombre et la diversité des élémens, où les lignes principales sont nettement marquées, et qui est pour une bonne partie, par une sorte de réaction contre la pensée dominante des Doriens d’Ottfried Müller, un monument élevé à l’esprit démocratique des Ioniens. Tous les lecteurs français ne constateront pas sans quelque surprise ce genre de sympathie et cette franchise de libéralisme chez un maître du prince royal de Prusse, dont le mérite supérieur est hautement reconnu par la faveur de son souverain. Il n’en est pas moins le plus athénien de tous les historiens de la Grèce.

On n’a pas prétendu ici apprécier toute son histoire ; il faudrait des connaissances toutes spéciales pour le suivre dans les nombreuses questions qu’il traite avec une rare compétence. On a voulu surtout essayer de faire comprendre l’originalité de l’œuvre et de l’esprit qui en a conçu et agencé, l’ensemble et le détail avec une ingénieuse hardiesse. Ce n’est pas un mauvais exemple à nous mettre sous les yeux dans l’état actuel de nos études historiques. La meilleure manière de l’imiter serait de faire autrement. L’originalité en histoire a pour effet naturel de provoquer la contradiction. Il est donc possible de ne pas penser comme M. Curtis. Il est possible aussi, surtout grâce au nombre croissant des découvertes épigraphiques, d’être plus complet sur certains points, comme le prouvent les mémoires sortis de notre École française d’Athènes, et il est possible, en même temps, de s’élever comme lui à des conceptions générales. C’est même un effort d’une facilité relative dans l’histoire grecque, où les questions, si nombreuses et si multiples qu’elles soient, semblent s’agrandir et se généraliser d’elles-mêmes. C’est ce qui permet d’espérer encore que, nous aussi, nous aurons quelque jour un bon historien de la Grèce.


JULES GIRARD.


  1. Cet argument, négligé par M. Curtius, est évidemment dans le sens de sa pensée.
  2. Thucydide, s’il est l’auteur de l’épitaphe d’Euripide qui lui est attribuée.
  3. M. Curtis est de ceux qui croient dans une certaine mesure à l’influence de Platon sur Démosthène. Cette idée, quelle qu’en soit la valeur, le poursuit sans doute ici, en lui faisant attribuer au second la conception d’un idéal trop élevé en politique. Si je ne me trompe, elle le trouble plus qu’elle ne l’aide.