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Un Historien de la Révolution française - M. Taine

Un Historien de la Révolution française - M. Taine
Revue des Deux Mondes3e période, tome 71 (p. 386-425).

On ne saurait, sans imprudence, vouloir dès aujourd’hui porter un jugement décisif sur le grand ouvrage où M. Taine aura mis bientôt douze ou quinze ans de sa laborieuse existence. En effet, nous ne connaissons pas la conclusion de ces Origines de la France contemporaine, et nous l’oserions d’autant moins présumer, que peut-être M. Taine lui-même ignore-t-il encore ce qu’elle sera. Quand il faisait paraître son Ancien Régime, il ne se doutait pas qu’il dût être un jour si sévère à la révolution, puisque enfin, dans le dernier volume de sa Révolution, s’il n’a pas fait précisément l’apologie de l’ancien régime, il ne s’en faut de guère. Mais qui répondra bien, puisque sa Révolution a finalement déçu tant de lecteurs de son Ancien Régime, que son Empire ne prépare pas quelque déception du même genre à la plupart de ceux qui lui savent jusqu’ici tant de gré d’avoir écrit cette Révolution ? — Ce n’est pas une logique ordinaire que celle de M. Taine, et, plus hardie que conséquente, elle s’est toujours réservé jusqu’au bout le secret de ses conclusions.

En attendant de le connaître, et à quelque résultat que doive aboutir M. Taine, les trois volumes qu’il nous a donnés sur la Révolution n’en forment pas moins, et à eux seuls, un tout. Sous la condition donc de n’y rien chercher d’ultérieur, si je puis ainsi dire, à la révolution même, il est sans doute permis de les étudier. C’est ce que je me propose de faire, en examinant pour cela, successivement, la méthode de M. Taine, ce qu’il nous apprend de nouveau sur la révolution, et enfin ce qui manque à sa conception totale de ce grand événement.


I

Quand je dis que j’examinerai la méthode de M. Taine, je veux bien dire sa méthode, et non pas son système, que l’on a trop souvent confondu avec elle. M. Taine a un système, ou une philosophie, dont il a cherché tour à tour la démonstration dans l’histoire de la littérature, dans l’histoire de l’art, et peut-être encore aujourd’hui dans l’histoire de la révolution. Mais il a aussi une méthode, une manière à lui de procéder dans l’enquête et dans la preuve, dans la recherche et dans la démonstration ; et cette méthode n’est pas si bien liée, si cohérente ou si intime à cette philosophie qu’on ne l’en puisse aisément, et même avantageusement détacher. Supposé que l’homme soit ou ne soit pas libre, capable ou non de résister aux « grandes pressions environnantes, » maître de ses actes et de ses pensées ou dupe des circonstances et victime de la fatalité, on ne voit pas du moins que la question importe à celle de savoir où est le vrai texte de Shakspeare ; quelle est la part de Jules Romain dans les fresques de la Farnésine ; et ce que valent enfin, pour l’histoire de la révolution, les Mémoires de Malouet ou les Correspondances de Mallet du Pan. Dans une histoire de la révolution, comme aussi bien dans toute autre histoire, la première question de méthode est de savoir ce qu’y vaut la critique des textes, et, quelque philosophie que l’historien puisse professer d’ailleurs, c’est toujours la même question. Que valent les textes de M. Taine, et que vaut, dans sa Révolution, la critique des textes ?

Rendons justice tout d’abord à l’étendue, la rigueur et la minutieuse précision de l’enquête. A l’exception de Tocqueville, et, dans ces dernières années, de Mortimer-Ternaux et de M. de Sybel, c’était a priori, si je puis ainsi dire, que la plupart de nos historiens avaient écrit l’histoire de la révolution. En fait de documens, les plus scrupuleux s’étaient d’ailleurs contentés de ce que le hasard avait placé sous leur main : Louis Blanc, par exemple, étant à Londres, de la collection des Papiers de Puisaye, et Quinet, des Mémoires du conventionnel Baudot. L’enquête n’étant pas faite, il fallait donc la faire, si l’on voulait une fois sortir de la légende. C’a été le premier souci de M. Taine ; c’est l’explication de la sage lenteur avec laquelle il avance, et c’est le mérite éminent de sa Révolution. En quelques mots, et sans plus attendre, indiquons-en ici les résultats les plus généraux. Grâce à l’étendue de l’enquête, la province, à peu près pour la première fois, et par conséquent la France, toute la France, est entrée dans une histoire qui n’avait guère été jusqu’alors que celle de nos assemblées révolutionnaires et de la populace parisienne. Grâce à la minutie de l’enquête, pour la première fois, sous le patriote idéal et abstrait de nos histoires classiques, nous avons pu discerner, selon la formule chère à M. Taine, « l’homme vivant, agissant, avec sa voix et sa physionomie, avec ses gestes et ses habits, distinct et complet, comme celui que nous venions de quitter dans la rue ; » — je dirais volontiers, et avec plus de vérité peut-être : comme un personnage des romans de Stendhal, de Balzac ou de Flaubert, qui sont trois maîtres dont M. Taine a subi fortement l’influence. Et grâce à la rigueur enfin de cette enquête, pour la première fois, M. Taine a saisi et montré le lien qui rattache les sanglantes horreurs de 1793 aux belles espérances de 1789, comme la suite à son commencement, la conséquence à son principe, et l’effet à sa cause prochaine. Là d’abord et surtout est l’originalité, la durable nouveauté du livre de M. Taine, ce qui distingue sa Révolution de toutes les autres histoires de la révolution. Nombre de documens, que la ‘paresse des uns avait négligé de consulter, ou que l’esprit de parti des autres avait jugé bon d’ignorer, y sont mis en lumière pour la première fois, et comme à la disposition de ceux-là même qui voudront au besoin s’en servir pour les retourner contre M. Taine.

Est-ce à dire que l’enquête ait toujours été conduite avec toute la prudence et toute l’impartialité que nous eussions voulues ? Les notes sont nombreuses dans ces trois volumes, plus nombreuses que ne le demanderaient la plupart des lecteurs, et surtout les exigences de la composition historique ; mais sont-elles toujours aussi probantes, c’est-à-dire, toujours puisées à des sources aussi sûres, et aussi pures, que le croit M. Taine ? Et je ne veux point parler ici de quelques « autorités » que M. Taine eût mieux fait de ne pas invoquer ou de ne consulter qu’avec plus de réserve : Casanova, Georges Duval, Montjoie, Soulavie, Beugnot même, et surtout ce Mallet du Pan, dont il abuse. Mais je pose la question comme il l’a posée lui-même, ou plutôt comme il l’a décidée sans l’avoir assez discutée : sur le degré de confiance que nous devons accorder en histoire, d’une manière générale, aux témoins oculaires ou soi-disant tels.

Comment d’abord M. Taine ne s’est-il pas aperçu que la légende révolutionnaire qu’il combat, et dont nous plaçons avec lui l’origine entre 1825 et 1830, s’y est formée, non pas « après la retraite ou la mort des témoins oculaires, » ainsi qu’il le dit quelque part, mais, au contraire, sur la foi de ces témoins eux-mêmes ? C’est uniquement d’après eux, les survivans du drame révolutionnaire, comtes d’empire ou pairs de la restauration, que les Mignet et les Thiers ont composé leurs histoires, en y donnant comme eux la nécessité du salut public pour excuse aux crimes de la révolution. Et si ceux mêmes qui veulent retenir au moins l’esprit de ces livres fameux, n’en sauraient cependant accepter ou défendre l’exactitude, c’est parce que les auteurs en ont trop fidèlement suivi d’avance le conseil de M. Taine, qui est d’en croire les témoins oculaires. Leurs histoires seraient plus dignes de confiance s’ils en avaient moins mis dans la parole des témoins oculaires. Ai-je donc besoin d’insister et d’entreprendre ici la longue énumération des causes de toute sorte qui doivent inviter l’historien à se délier des témoins oculaires ? Mais je me contenterai d’une observation bien banale : c’est que les témoins oculaires ont eux-mêmes été mêlés à ce qu’ils racontent, ou ils ne l’ont pas été. S’ils ne l’ont pas été, les dessous des choses leur échappent, si perspicaces qu’ils puissent être, la réalité même du fait, et la substance de l’événement. Mais, dans le cas contraire, et en admettant qu’ils aient compris le drame dont ils prenaient leur part, où ils jouaient un rôle, il leur importe trop à tous que l’événement dont ils témoignent se soit passé d’une certaine manière, et non d’une certaine autre. Qui en croira Pétion sur la journée du 20 juin ? Rœderer sur celle du 10 août ? Robespierre sur le 31 mai ? Tallien sur le 9 thermidor ? Et, s’ils écrivent leurs Mémoires dans l’âge où la mémoire commence à nous manquer, les en croirons-nous davantage ? Mais si nous n’en croyons pas les vainqueurs, quelles raisons aurons-nous d’en croire les vaincus ? La parole en est dure à dire, et cependant je ne puis l’éviter : c’est d’abord et surtout des vaincus que M. Taine, dans sa Révolution, ne s’est pas assez défié.

Si ces documens, suspects ou douteux, forment la chaîne de son récit, d’autres en sont la trame, « dépositions judiciaires, dépêches confidentielles, rapports secrets, correspondances des intendans ou des commandans militaires, » documens précieux, assurément, mais qui n’ont pas pourtant toute la valeur que leur attribue M. Taine, et dont, en conséquence, il ne s’est pas non plus assez défié. En temps de crise, en effet, et particulièrement dans l’histoire de la révolution, ce que représentent ces correspondances et ces dépositions, c’est avant tout, et au fond, la protestation des anciens pouvoirs contre le pouvoir nouveau qui les tue. Ni le commandant militaire qui sent sa troupe lui échapper des mains, Bezenval, par exemple, ou Bouillé ; ni le fonctionnaire qui voit la foule se soulever contre le gouvernement dont il est la créature, ne sont évidemment de bons garans ou de sûrs témoins des sentimens qui animent leurs soldats ou leurs administrés, et encore moins des juges impartiaux. Eux comme les autres, ils ont trop d’intérêt que toute la violence soit de l’autre côté, et la loi, le droit, et l’équité du leur. Je crains que M. Taine l’ait souvent oublié, mais ce qu’il a encore plus souvent oublié, c’est la nature toute spéciale, et en tout temps, de cette sorte de documens. Si, voulant aujourd’hui tracer un tableau de la situation morale de la France contemporaine, je l’allais composer uniquement d’extraits choisis de la correspondance de nos parquets de province, ou encore des archives de la préfecture de police, sous quel régime, ou, pour mieux dire, dans quelle caverne vivrions-nous donc ? Mais, procureurs de la république ou juges d’instruction, ce n’est point pour mettre l’honnêteté dans son lustre qu’il existe des magistrats ; et les agens de la sûreté ont une autre mission que de signaler dans leurs rapports les grands exemples de vertu. Cependant, M. Taine a l’air de ne pas le savoir. Dans ces « rapports secrets » et dans ces « dépêches confidentielles » — dont on pourrait presque dire, en raison de leur origine, que le contenu nous est donné d’avance, — il ne puise pas seulement sans scrupule, mais avec sécurité. Ce ne lui sont pas des moyens d’information, ce lui sont des moyens de contrôle. Et du moment que ceux qui les ont rédigés ne visaient pas à « l’éloquence » ou à « l’effet littéraire, » il décide qu’on trouvera chez eux toute la vérité ; comme si « l’éloquence » ou la « littérature » étaient seules capables d’altérer la sincérité du témoignage des hommes. Bizarre dédain, pour le dire en passant, de la « littérature » ou de « l’éloquence » sous la plume d’un écrivain qu’elles ont seules fait tout ce qu’il est !

Quel usage cependant M. Taine a-t-il fait de ses textes ? C’est la seconde question de méthode que soulève sa Révolution : si l’historien n’a pas succombé sous le poids de ses documens, et s’il a constamment dominé sa matière. Je n’oserais en répondre. Avec tout ce qu’il y faudrait signaler de lacunes, ou à cause de ces lacunes peut-être, et du parti-pris dont elles procédaient, l’Ancien Régime était un beau livre, le plus beau qu’ait écrit M. Taine, et sans excepter son Histoire de la littérature anglaise. L’ordonnance en était simple, les détails n’en effaçaient pas les grandes lignes, et, de page en page, d’un mouvement facile et sûr, on y suivait le progrès de l’histoire et le dessein de l’historien. Je n’en puis dire autant de sa Révolution ; et si je ne serais pas embarrassé d’y citer de belles pages ou des chapitres entiers qui nous assurent assez que le talent de M. Taine n’a rien perdu de son ancienne vigueur, je me déclare incapable de décider pourquoi tel chapitre ou telle page y figurent dans le premier volume plutôt que dans le second, plutôt que dans le troisième, ou réciproquement. Mais j’y vois trop bien, au contraire, ces deux marques certaines d’une composition imparfaite : répétitions et contradictions.

Considérez, par exemple, le premier livre du premier volume, celui que M. Taine a intitulé : l’Anarchie spontanée. Manifestement hésitant sur le point de savoir s’il écrit lui-même une « Histoire » ou une « Philosophie » de la révolution, M. Taine s’efforce d’y faire marcher du même pas le récit des événemens et la réduction des effets à leurs causes. Mais les événemens, vus dans ce détail, ont entre eux trop de ressemblance, et les causes qu’y assigne l’historien ont entre elles trop d’analogie. Il en résulte une accumulation de textes, une abondance de citations qui rompent la continuité du récit en lassant la patience du lecteur, et d’autant qu’en vain essaie-t-on de l’y voir, on n’y peut discerner aucune gradation des effets ou aucun progrès de la démonstration. Si, cependant, vous cherchez à quoi tend tout ce formidable appareil, il s’agit d’établir que, « si mauvais que soit un gouvernement, il y a quelque chose de pire, qui est la suppression du gouvernement. » Nous en croyons volontiers M. Taine, et nous lui en voulons de nous l’avoir si longuement démontré. Prenons un autre exemple. C’est dans le troisième volume de sa Révolution que M. Taine nous trace le Programme jacobin, en lui donnant une consistance et surtout une précision qu’il n’a certainement jamais eue. Je prie maintenant le lecteur de vouloir bien se reporter au deuxième volume pour y relire le chapitre que M. Taine a intitulé : Physiologie du jacobin. Est-ce la conclusion du second que nous avons cousue aux prémisses du premier ou la conclusion du premier aux prémisses du second ? Mais c’était cependant toujours le même chapitre. Je crains que la raison n’en soit pas difficile à dire. Si M. Taine, comme nous l’allons voir, avait écrit son premier volume sans bien savoir comment conclurait le second ; au contraire, il a pris ses notes en même temps pour le second et pour le troisième ; ou encore, et plus exactement, ayant commencé d’amasser des matériaux pour un second volume, il en a tant trouvé qu’il n’a pu les y faire tenir, et il a écrit le troisième pour les utiliser.

Après les répétitions, je serais trop long si je voulais insister sur les contradictions, mais il faut bien dire quelques mots de celles qui trahissent une erreur de méthode où un vice décomposition. Ne paraîtra-t-il pas évident, par exemple, que si M. Taine, avant d’écrire son Ancien Régime, eût eu quelque idée plus précise du gouvernement révolutionnaire, il nous eût peint sans doute l’ancien régime sous les mêmes traits, mais il eût modéré la furie de sa brosse ? Car, après nous en avoir donné le tableau que l’on sait, nous ne sommes pas médiocrement étonnés d’apprendre, dans son quatrième volume, que si les choses allaient mal sous l’ancien régime, c’était bien pis sous la Convention ; qu’au prix de quelques réparations on eût rendu facilement habitable l’incommode et ruineux édifice dont M. Taine lui-même avait si bien montré le vice intérieur ; et qu’enfin, « sauf deux ou trois mille frelons dorés qui picoraient le miel public à Versailles, » les cinq ou six cent mille privilégiés de France, grands et petits, continuant de rendre les services inhérens à leurs privilèges, en étaient, par conséquent, les possesseurs naturels, légitimes et incommutables. Des deux tableaux, quel est le bon ? et qui devons-nous croire, l’historien de l’Ancien Régime, ou celui du Gouvernement révolutionnaire ? La même question se pose entre l’historien du Gouvernement révolutionnaire et celui de la Conquête Jacobine. Lesquels sont les vrais Girondins ? Sont-ce les « énergumènes » et les « cuistres ; » les « bavards outrecuidans » et les « niais emphatiques » de la Conquête jacobine ? ou si ce sont, au contraire, les hommes dont on vante dans le Gouvernement révolutionnaire, la « culture » et la « politesse, » pour finir par saluer en eux « l’élite et la force » ou « la sève et la fleur » du parti républicain ? Évidemment, encore ici, quand il maltraitait si fort les Girondins, M. Taine ne connaissait pas assez ses Montagnards ; quand il voyait dans Roland l’incarnation du « cuistre, » il n’avait pas assez pratiqué Robespierre ; et quand il prenait Vergniaud pour un « énergumène, » il lui manquait d’avoir étudié d’assez près Legendre ou Tallien. Mais nous, quelle confiance les contradictions ou les oscillations de M. Taine nous donneront-elles dans sa méthode ? Nous continuerons d’admirer le puissant écrivain et, si ce n’est déjà fait, nous commencerons à nous défier de l’historien.

C’est ici que se pose la troisième question : dans quel esprit M. Taine a-t-il mené cette vaste enquête, et que penserons-nous de son impartialité ? « J’ai écrit comme si j’avais eu pour sujet les révolutions de Florence ou d’Athènes, » nous disait-il naguère dans une de ses Préfaces ; et c’est une preuve de plus, après tant d’autres, que nous nous trompons merveilleusement sur nous-mêmes. Le fait est que M. Taine a écrit comme si la révolution française avait déchaîné dans l’univers la sottise et le crime pour la première fois. Il est donc sincère, il est donc désintéressé, — ceux-là seuls ont pu affecter d’en douter qui travestissent l’histoire au profit de leurs mesquines ambitions politiques, — il n’est pas équitable, et il n’est pas impartial. Même si sa partialité n’était pas une conséquence de l’abus qu’il a fait de certains documens, elle en serait encore une de la qualité de son vocabulaire et du ton de son invective. Voilà longtemps, en effet, qu’il ne s’était vu dans un livre d’histoire pareil débordement de gros mots. Et quand M. Taine persiste à croire qu’il écrit « pour les amateurs de zoologie morale ou les naturalistes de l’esprit, » il oublie qu’en histoire naturelle on n’injurie plus les sujets qu’on anatomise.

Je le sais bien : la nature du talent de M. Taine explique, et ne justifie pas, mais atténue du moins l’excès de sa partialité. Le talent de M. Taine est à la fois ingénu et violent ; l’ingénuité en fait le fond, la violence en est la qualité maîtresse : M. Taine a donc des impressions très intenses, et sa manière de les rendre en exagère encore l’intensité. Quelque sujet qu’il traite, M. Taine le découvre, et, l’ayant découvert, il prétend l’épuiser. On lui a dit ou il a lu que Sieyès, par exemple, était un grand homme ; il y veut voir, il y regarde ; et, trouvant que le grand homme est moins grand qu’il ne l’avait cru, il ne se contente pas de l’insinuer, ou de le dire en propres termes ; il en fait un niais solennel. Est-ce pour cela peut-être que M. Taine se défie tant, — chez les autres au moins, — de la recherche de l’effet littéraire ? Car il ne saurait, quant à lui, sans cesser d’être lui, s’y prendre d’autre sorte, mais, à cette recherche, il sait bien ou il sent ce qu’il a sacrifié. Ce sera donc, si l’on veut, l’explication ou l’atténuation de sa partialité, mais la partialité n’en demeure pas moins réelle ; ou plutôt, l’explication nous apprend ce qu’il faut appeler en histoire du nom fâcheux de partialité. C’est être partial que d’enfler la voix pour se mieux faire entendre ; et, de peur de n’être pas compris, c’est être partial que de mettre imbécile où médiocre pouvait suffire ; énergumène où c’était assez que d’exalté ; bête féroce, tigre et chacal, sanglier dans sa bauge et porc dans son bourbier, où criminel enfin disait tout ce qu’il y avait à dire. Mais c’est l’être bien plus encore, dans un sujet comme l’histoire de la révolution, que de ne pas compter avec l’opinion de ceux qui nous ont précédés, et l’opinion moyenne qui s’est lentement dégagée de leurs contrariétés ou de leurs contradictions mêmes. Si les hommes, en effet, tous ensemble contre un seul d’entre eux, peuvent bien se tromper sur la nature des espaces interstellaires ou sur le rôle des microbes dans les fermentations, ils se trompent aussi, sans doute, mais ils se trompent moins sur leurs intérêts permanens, et la manière dont les a servis une grande révolution. Bien loin donc que ce soit faire un pas dans la voie de la justice et dans la connaissance de la vérité vraie que de passer outre à cette opinion moyenne pour s’en aller reprendre l’histoire jusque dans ses fondemens, comme si personne avant nous n’y avait rien vu, rien compris ; au contraire, en même temps qu’à la singularité, c’est courir à l’erreur et manquer inévitablement à l’impartialité. C’est ce que M. Taine a fait dans sa Révolution, et c’est pourquoi, comme nous le verrons, il y manque tant d’autres choses. Son livre est de « bonne foi, » mais d’autant plus partial, qu’assuré de sa « bonne foi, » M. Taine est lui-même partial avec moins de scrupules ; et c’est surtout un livre incomplet.

Éclairés sur la méthode et sur les procédés de l’historien, nous pouvons maintenant essayer de mettre en lumière ce qu’il n’a pas laissé d’apporter de très neuf à l’histoire de la révolution. Quoi que nous ayons pu dire de sa partialité, de ses contradictions et de ses répétitions, c’est M. Taine qui parle, un des maîtres de la pensée contemporaine ; — et qui parle pour dire surtout ce que l’on n’avait pas dit avant lui. Tout de même, quoi que nous ayons dit de ses documens, de l’exclusif et abusif emploi qu’il en a fait, ce sont des documens ; — et que les historiens de la révolution française avaient assurément trop négligé de consulter. Les historiens de la révolution, à l’égard des documens dont se sert M. Taine, et dont ils ne pouvaient pas tout à fait ne pas soupçonner l’existence, en ont usé comme en use M. Taine à l’égard de leurs opinions, qu’il connaît, puisqu’il les combat, mais en affectant de ne les pas connaître. Nous nous préoccuperons surtout, en examinant ici les idées de M. Taine sur la révolution, de mesurer pour ainsi dire l’écart qui les sépare de l’opinion moyenne ; et, quand cet écart nous paraîtra très grand, avant de nous ranger à celle de M. Taine, nous discuterons les raisons de l’opinion moyenne, puisqu’il a cru, pour lui, pouvoir s’en dispenser.


II

Tout le monde sait que les historiens de la révolution française, d’une manière générale, en ont plutôt traité comme d’une révolution politique, au sens étroit du mot, que comme d’une révolution sociale. Si même l’on disait que la plupart d’entre eux semblent avoir eu pour objet principal d’établir non-seulement une distinction, mais une opposition formelle entre les principes de la révolution et les aspirations du socialisme démocratique, on exagérerait à peine, et, si l’on se trompait, ce ne serait après tout que pour avoir voulu trop abonder dans leur sens. C’est en effet là le secret de ce qu’ils ont tous ou presque tous tenté d’efforts pour rompre l’enchaînement logique et diviser la solidarité morale de l’histoire de la révolution. Jusqu’au triomphe donc du parti montagnard, selon les uns, jusqu’à l’avènement du régime de la terreur, selon les autres, et enfin, selon les plus avancés, jusqu’à la conspiration de Gracchus Babeuf ; — ou bien encore : tant que la révolution est demeurée aux mains des Sieyès et des Mirabeau, selon les premiers ; aux mains des Roland ou des Danton, selon les seconds ; et enfin, selon les troisièmes, aux mains des Saint-Just et des Robespierre ; — on en peut bien, et même, par pudeur, on en doit déplorer les excès, mais non pas discuter, et encore moins attaquer ou condamner les principes. A un moment donné de l’histoire de la révolution, un homme ou un parti ont seuls fait tout le mal, et par conséquent doivent seuls en répondre, mais non pas la révolution. Lisez Thiers et Mignet, lisez Lamartine et Michelet, lisez Louis Blanc et Quinet : aux yeux de ceux qui voudraient qu’elle n’eût pas dépassé le monarchisme du vertueux Bailly ou le républicanisme de l’intègre Roland, Danton et Camille Desmoulins ne sont point les fils légitimes de la révolution, comme pour ceux qui souhaiteraient qu’elle eût arrêté sa course au terme marqué par Camille Desmoulins et Danton, Robespierre et Saint-Just en sont les plus cruels ennemis. Une légende s’est ainsi formée, — dont je n’ai point d’ailleurs à décrire ici les transformations successives ou à examiner de plus près les différentes versions, — mais dont voici le trait essentiel et la conclusion dernière : la révolution n’est pas responsable des crimes de ses enfans perdus ; nous avons le droit d’y choisir, ou, comme on dit vulgairement, d’en prendre et d’en laisser, au gré de nos opinions ; et ce que l’on croit enfin pouvoir signaler de condamnable en elle, ou ne l’est pas, en bonne justice, ou ne l’est, si l’on y veut absolument condamner quelque chose, que comme déviation de son principe même.

C’est contre cette légende que s’est d’abord et particulièrement acharné M. Taine, et je ne crains pas de dire qu’au regard de l’impartiale histoire, il l’a mise en morceaux. Si les mots, en effet, ont un sens précis, la terreur a daté dans l’histoire de la révolution du jour où la toute-puissance a passé aux mains de la multitude, et ce jour, c’est le lendemain même, — ou de combien s’en faut-il ? — de la réunion des états-généraux. On peut discuter le jugement que M. Taine a porté sur l’Assemblée Constituante et son œuvre, on peut même soutenir contre lui, de quelque superbe mépris qu’il en ait accablé l’un après l’autre tous les membres, que rarement ou jamais assemblée si nombreuse ne réunit autant de lumières et de talens ; mais il faut bien convenir avec lui que jamais non plus assemblée ne délibéra de plus graves intérêts plus tumultuairement, ni surtout avec moins de liberté réelle, sous une plus humiliante pression et plus docilement subie. On nous les représente comme un sénat de rois, investis de la confiance de vingt-cinq millions d’hommes, disposant souverainement de la destinée d’un grand peuple, et ne rencontrant enfin de limites à leur pouvoir comme ne donnant de bornes à ses effets que dans le sentiment d’incorruptible justice dont ils sont animés. La réalité nous les montre sous un autre aspect et dans une autre attitude. Les députés du côté droit sont obligés de venir en armes aux séances ; quand ils essuient les grossières injures des tribunes, c’est eux que le président de la majorité s’empresse de rappeler à l’ordre ; et, s’ils ont mal voté, la foule qui les attend au dehors les assaille à coups de pierres, les poursuit à coups de bâton, brise et force au besoin jusqu’aux portes de leur demeure. Cependant la majorité, moitié peur et moitié fanatisme, légifère au gré des galeries ; c’est la multitude qui donne ou qui ôte la parole, qui fait avancer à l’ordre « sa petite mère Mirabeau, » après avoir fait taire Cazalès ou Maury ; et quelle que soit la nature des délibérations, comme aussi quelle que soit l’opinion intime des députés, il n’en sort finalement jamais que ce que le peuple a décidé par avance qu’il en sortirait. « C’est sous les batteries de la capitale que se fuit la Constitution ; » le mot est de Camille Desmoulins, l’enfant terrible de la révolution, ainsi que l’appelle justement M. Taine. Le pouvoir, tombé des mains du prince, n’est point passé, comme on l’enseigne, aux mains de l’assemblée, mais à celles de la multitude et de ses représentans naturels : journalistes, clubistes, orateurs de carrefour ou encore leurs femmes, plus violentes qu’eux-mêmes. Et la révolution, commencée au nom de ce que les principes ont de plus abstrait et de plus idéal, s’opère par le moyen de ce que la force a de plus grossier, de plus brutal et de plus tyrannique.

Les historiens, en général, ont-ils connu ces faits ou tant d’autres semblables ? Il est du moins certain qu’ils les ont passés sous silence, et que, s’il en est quelques-uns dont ils n’aient pas pu affecter l’ignorance, ils ont tout fait pour les pallier et en dissimuler la vraie nature. Ce n’est donc pas un médiocre service qu’aura rendu M. Taine en les remettant en lumière, et l’on peut dire que les historiens de l’avenir, s’ils les veulent contester, seront du moins obligés d’en parler longuement ; — ce qui, de tout temps, mais surtout de nos jours, est la seule manière dont l’esprit de parti se résigne à convenir d’une vérité qui lui déplaît. J’en dirais autant de ces violences de toute sorte, jacqueries véritables, plus atroces que les anciennes de tout ce que l’on se flattait que la douceur des mœurs avait fait de progrès depuis quatre ou cinq siècles, et qui, dans la France entière, donnent, dès les derniers mois de 1788, le signal de la révolution, si déjà les juges les plus malveillans de l’œuvre de M. Taine n’avaient été réduits à reconnaître, en même temps que l’authenticité, la généralité du fait ; et puis, si je ne croyais infiniment plus utile ici d’insister sur le principe et l’âme cachée de ces violences mêmes.

Les contemporains ne s’y trompaient point. « La révolution s’annonce, écrivait-on dès avant la réunion des états-généraux, comme une espèce de guerre déclarée aux propriétaires et à la propriété. » C’était bien ainsi que l’entendaient les journalistes et les brochuriers. « Puisque la bête est dans le piège, qu’on l’assomme,.. écrivait encore Camille Desmoulins on 1789,.. jamais plus riche proie n’aura été offerte aux vainqueurs. Quarante mille palais, hôtels et châteaux, les deux cinquièmes des biens de la France seront le prix de la valeur. » — Dois-je avouer en passant que j’aimerais assez que l’on ne consacrât point par des plaques de marbre la maison « où a demeuré » l’échappé de collège qui trahissait dans ces mémorables paroles toute la cupidité de son envieuse nature, et que l’on ne donnât point son portrait en « bons points » aux enfans de nos écoles primaires ? — Si c’était un appel, on sait qu’il y fut répondu. Et, en effet, comme Sieyès dans une autre brochure, Camille Desmoulins avait trouvé là l’une des formules de la révolution. L’Assemblée Constituante au surplus n’était-elle pas obligée de le reconnaître elle-même quand, dès le 3 août, elle avouait « que nulle propriété, quelle qu’en fût l’espèce » n’avait été respectée ou épargnée, dans ce premier déchaînement de la convoitise populaire ? Cependant, cette convoitise, bien loin de rien faire pour la modérer ou la réprimer, la Constituante l’encouragea plutôt ; et les assemblées qui suivirent, non contentes de l’encourager, la réveillèrent quand parfois elle parut s’endormir. C’est ce que déclarent assez nettement la mise en vente des biens du clergé, plus nettement encore les décrets de spoliation qui frappèrent successivement les biens des émigrés, et c’est ici ce qu’il faut bien comprendre si l’on veut comprendre la révolution.

Ni dans l’un ni dans l’autre cas, en effet, il ne s’agissait, comme on l’a dit, de « consolider » la révolution, en lui donnant pour complices, et conséquemment pour défenseurs, les acquéreurs advenir des biens nationaux ; mais il s’agissait proprement de la « faire, » et cette expropriation de toute une classe de l’ancienne France au profit de la France nouvelle était en réalité la révolution tout entière. « Quels que soient les grands noms dont la révolution se décore, liberté, égalité, fraternité, dit excellemment M. Taine, elle est par essence une translation de propriété ; » et il ajoute avec raison : « En cela consiste son support intime, sa force permanente, son moteur premier, et son sens historique. » Sous les déguisemens dont l’esprit de parti, la légende, — et aussi ce qu’un pareil aveu ne laisse pas d’avoir d’humiliant pour toute une aristocratie bourgeoise issue de la révolution, — l’ont tour à tour affublée, M. Taine a reconnu le sens historique de la révolution, et déterminé, si je puis ainsi dire, la nature vraie de l’événement dont les apparences politiques ne sont en quelque façon que le décor ou le mensonge. « La révolution est manquée, » écrivait Gouverneur Morris au mois de janvier 1790 ; mais il se trompait étrangement, et elle ne faisait que de commencer. Car, si quelques têtes politiques de la Constituante avaient bien pu rêver de liberté comme à l’anglaise, de division des pouvoirs et de monarchie parlementaire, les masses, à qui rien n’est peut-être plus indifférent au monde que la forme du gouvernement, ne rêvaient, elles, que d’égalité, ou mieux encore de nivellement. Or le nivellement, en tout temps et partout, en France aussi bien qu’en Chine, et dans l’Inde comme à Rome, n’a jamais été ni ne peut être autrement conçu par les masses que sous l’espèce d’une répartition nouvelle de la richesse, c’est-à-dire de la propriété. La loi agraire est le but et le principe agissant de toutes les révolutions sociales.

De cette idée M. Taine a-t-il tiré tout ce qu’elle enferme de conséquences ? La question est de celles que l’on discutera plus utilement plus tard, quand on connaîtra les conclusions définitives de l’œuvre. Ce que du moins on aurait dès à présent voulu, c’est que l’historien nous expliquât un peu plus amplement les causes formatrices et les origines prochaines de ce caractère que nous regardons avec lui comme le caractère essentiel de la révolution. Car de n’y voir qu’une rupture « de la poche au fiel, » comme il dit quelque part, et le déchaînement des plus basses passions, cela peut bien suffire aux maladroits imitateurs de M. Taine, qui sont déjà légion, mais non pas à M. Taine, je pense, et encore moins à l’histoire. Les hommes sont toujours les hommes, nous le savons, et même nous croyons qu’ils le seront toujours. Si cependant la révolution française a vraiment affecté des caractères particuliers, il y faut des raisons particulières comme eux, et j’en vois au moins deux ou trois ici que je ne conçois guère que M. Taine ne nous ait pas données.

Pendant tout le XVIIIe siècle, sur la foi de quelques publicistes, les privilégiés avaient cru, ou, dans l’exercice de leurs droits, s’étaient conduits comme s’ils croyaient que leurs privilèges tiraient leur origine et leur titre non pas d’aucune obligation de faire et d’aucun service public ou rendu ou à rendre, mais d’une conquête analogue à celle de l’Angleterre par ses envahisseurs Normands, de l’empire grec par les Turcs, ou du Mexique par les hardis et avides compagnons de Cortez. Ils se représentaient donc la nation française comme composée de deux races, la victorieuse et la vaincue, la noble et la servile, la supérieure et l’inférieure. Au sommet, quelques milliers de privilégiés, représentation légitime ou descendance ininterrompue des anciens conquérons du sol ; au-dessous d’eux la foule obscure ; et rien de commun entre ces ; deux peuples que la reconnaissance dont le second demeurait tenu envers le premier pour ne l’avoir pas jadis entièrement extirpé de la terre même des Gaules. Eparse un peu partout dans les écrits du fameux comte de Boulainvilliers, c’est la thèse que Saint-Simon soutient dans ses Mémoires, et je ne la crois pas étrangère à certaines utopies politiques de l’auteur du Télémaque et des Tables de Chaulnes. Que l’on eût, d’autre part, essayé de la faire passer du domaine de la théorie dans celui de la réalité, c’est ce que prouve assez la manière dont les paroles que voici la réfutent : « Pourquoi le tiers ne renverrait-il pas dans les forêts de la Franconie toutes ces familles qui se vantent d’être issues de la race des conquérans ? .. En vérité, si l’on tient à vouloir distinguer naissance et naissance, ne pourrait-on pas révéler à nos pauvres concitoyens que celle que l’on tire des Gaulois et des Romains vaut autant que celle qui viendrait des Sicambres ? Oui, dira-t-on, mais la conquête a dérangé tous les rapports, et la noblesse a passé du côté des conquérans ! Eh bien ! il faut la faire repasser de l’autre côté, le tiers deviendra noble en devenant conquérant à son tour. » Et qui tient ce langage ? en quel temps ? à quelle occasion ? Est-ce un obscur érudit, dans quelque mémoire académique ou dans quelque dissertation de province, pour éclaircir un point de la loi des Ripuaires ? Non pas ; mais c’est Sieyès, dans sa fameuse brochure : Qu’est-ce que le tiers-état ? et, par conséquent, à la veille même de la révolution. Il n’est pas superflu d’ajouter que, bien des années plus tard, le libéral M. de Montlosier lui-même n’hésitait pas à reprendre la thèse de Saint-Simon et de Boulainvilliers ; et, contre tel hobereau, dont les ancêtres, comme ceux de M. Jourdain, avaient peut-être vendu du drap à la porte Saint-Innocent, mais qui n’en revendiquait pas moins, au nom de la conquête franque, ses privilèges d’ancien régime, il fallait qu’Augustin Thierry, relevant l’attaque, reprît et commentât encore les fières paroles de Sieyès.

Qu’est-ce à dire ? et quelles conséquences veux-je tirer de Là ? Celle-ci, tout d’abord, que, si M. Taine a raison de voir au fond de la révolution « l’expropriation de toute une classe au nom de la conquête, » cette classe ne laisse pas d’être elle-même responsable en quelque mesure de la manière dont s’opéra l’expropriation. Quelle transaction équitable, mais surtout pacifique, pouvait-il bien y avoir entre une majorité de « vaincus » et une minorité de « vainqueurs, » qui s’étaient mis d’eux-mêmes, pour être vraiment vaincus, dans l’absolue nécessité d’être conquis à leur tour ? Quand on ne reconnaît de droit que celui du plus fort, ne s’enlève-t-on pas le droit de protester contre l’emploi de la force ? Ayant proclamé la guerre, n’est-il pas juste, et selon la nature, qu’on en souffre les lois ? et si, dans ce désordre, il est humain de plaindre les quelques victimes plus pures que tout parti qui tombe entraîne toujours avec soi dans sa ruine, traiterons-nous pour cela les vainqueurs en brigands ? C’est pourtant ce que M. Taine, quoique déterministe, fataliste, et naturaliste, a fait constamment dans sa Révolution, comme s’il ignorait, en vérité, que les révolutions, selon le mot célèbre, ne se font point à l’eau de rose, et que c’est même pour cette raison qu’on ne saurait trop éviter d’y pousser. « Supposez une bête de somme, nous dit-il quelque part, à qui tout d’un coup une lueur de raison montrerait l’espèce des chevaux en face de l’espèce des hommes, et imaginez, si vous pouvez, les pensées nouvelles qui lui viendraient à l’endroit des postillons et conducteurs qui la brident et qui la fouettent. » Mais, si la comparaison est permise, qu’aurait à faire l’espèce des postillons qu’à succomber du moins mal qu’il lui serait possible ? et si l’on repousse la comparaison, c’est-à-dire, si l’espèce des postillons n’en fait qu’une avec celle des chevaux, qui tranchera le débat, sinon encore et toujours la force ?

Un plus récent auteur, M. Aimé Chérest, dans un livre un peu pénible à lire, mais d’ailleurs très remarquable [1], a très bien fait ressortir une autre cause encore qui explique ce caractère social et en quelque sorte agraire de la révolution française. On s’en va répétant, d’une manière générale, qu’à la veille de la révolution, les privilégiés de toute origine étaient disposés à faire de tous leurs privilèges le plus complet et le plus généreux abandon. Quand ce que nous venons de dire ne suffirait pas à faire au moins soupçonner le contraire, le livre de M. Chérest le prouverait surabondamment. Qui ne connaît l’édit fameux de 1781 sur l’état des officiers ? celui qui, s’il eût été en vigueur sous Louis XV, eût empêché Chevert d’être lieutenant général et, sous Louis XIV, Fabert ou Catinat de devenir maréchaux de France ? Même esprit dans l’église : au XVIIIe siècle, ni Bossuet, le fils du conseiller de Dijon, ni Massillon, le fils du notaire d’Hyères, ni Fléchier, le fils du modeste épicier de Pernes, n’eussent pu devenir évêques. Et les Cahiers enfin nous sont garans que jusque dans ce que l’on appelait « la moyenne » et « la grande » robe, l’accès, si facile autrefois à tous, n’en appartenait plus qu’aux seules familles dites parlementaires. Mais en ce qui touche particulièrement la propriété du sol, bien loin que les privilégiés eussent manifesté l’intention d’abdiquer un seul de leurs privilèges, on les voit dans toute la France, à la veille de la révolution, qui les revendiquent avec une âpreté nouvelle. Ils vérifient leurs titres, ils renouvellent leurs terriers, ils exhument des créances « auxquelles leurs prédécesseurs avaient eu la sagesse de renoncer, » ils en imaginent de nouvelles ; et, comme si ce qui survit du régime féodal n’était pas de soi assez odieux, ils semblent chercher les moyens de le rendre si lourd qu’aucune patience d’homme n’en puisse plus supporter le poids. Je renvoie pour les preuves au livre de M. Chérest ; mais croirons-nous que ce ne soit pas là une plus naturelle et plus juste explication de l’acharnement du paysan contre les terriers seigneuriaux que celle que M. Taine en trouve dans leur instinct de brutes exaspérées par la souffrance ou allumées par la convoitise ? Mais « ces brutes » savent très bien ce qu’elles font quand elles lacèrent ou qu’elles brûlent ces parchemins fraîchement renouvelés qui contiennent les titres de leur servitude ; et la colère qui les transporte est celle que depuis dix ans on s’est fait comme un jeu maladroit ou cruel d’exciter, d’attiser et de provoquer à l’explosion finale.

Car, en réalité, je ne sais si quelques grands seigneurs, hommes de cour, élevés pour ainsi dire au-dessus de leur caste par la grandeur de leur fortune, ou l’illustration de leur race, ou leur valeur personnelle, eussent fait volontiers abandon de quelques-uns de leurs privilèges. Mais ce que l’histoire des années qui précédèrent immédiatement la révolution et ce que les vœux des Cahiers nous apprennent, c’est qu’en tout cas ils ne formaient dans la noblesse qu’une très petite minorité, pour ne pas dire autant d’exceptions individuelles qu’il y en a de noms que l’on cite. Tous les autres, en effet, prétendent bien ne rien céder de leurs privilèges ou de leurs « droits ; » demandent formellement « qu’il soit stipulé que l’ordre de la noblesse ne pourra cesser d’exister en la même manière qu’il a toujours existé ; » et, en fait de « réformes, » n’en veulent consentir qu’une seule : l’égalité devant l’impôt. Encore entendent-ils que cette concession leur vaudra non-seulement quittance, mais confirmation de toutes les autres inégalités qu’ils représentent, et, en particulier, de toutes celles qui peuvent rappeler et perpétuer dans la France du xvin6 siècle le souvenir du régime féodal. Beaucoup moins généreux qu’on ne l’a cru sur tant d’autres points, ils sont intraitables sur le maintien du régime féodal. Or, et malheureusement pour eux, c’est le régime féodal avant tout et par-dessus tout qu’il s’agit d’abolir. Toute révolution qui n’eût pas aboli le régime féodal eût manqué son vrai but, n’eût été qu’une émeute, qu’une insurrection, ne serait pas la révolution. C’est ce qui explique à la fois le caractère de ces jacqueries que l’on dirait que M. Taine se complaît à décrire, et l’impuissance de la Constituante ou de la Convention à les réprimer : en effet, ces Jacques opèrent au nom du principe même de la révolution, et la révolution n’eût pu les désavouer qu’en se reniant elle-même.

Il y a là, d’ailleurs, bien des questions que l’on attendait que M. Taine examinât de plus près. Par exemple, dans la France de 1789, était-il possible de toucher au régime féodal sans ébranler dans sa structure la société tout entière ? et, si les privilégiés avaient cessé de rendre les services dont ils étaient jadis étroitement tenus, pouvait-on les dépouiller de leurs anciens privilèges sans les dépouiller en même temps de leur condition ou plutôt de leur être social ? M. Taine le croit, ou du moins il paraît le croire ; il ne le prouve pas. En effet, il faudrait pour cela qu’il eût étudié plus à fond, mieux défini, mieux caractérisé la nature du régime féodal. Je sais bien que rien n’est moins facile, ni surtout plus compliqué, mais enfin, pourquoi, dans le temps de sa splendeur même, le régime féodal n’a-t-il jamais pu réussir à se faire accepter des peuples ? Si, comme tous les autres régimes, comme le despotisme et la théocratie, à son heure, il a rendu des services, d’où vient que l’on ait constamment refusé de les lui compter ? Qu’a-t-il en lui, dans son essence, qui répugne si fort, à quels instincts si profonds de la nature humaine ? C’est ce que M. Taine eût dû nous dire. On peut encore lui demander où et quand, chez quel peuple et en quel temps, les révolutions agraires, celles dont on peut dire « que le support intime » et le « sens historique » est d’être une « translation de la propriété » d’une classe à une autre, se sont opérées pacifiquement, sans convulsions douloureuses et déchiremens assez violens pour compromettre l’œuvre même de la civilisation ? Est-ce à Home ? est-ce à la Chine ? Il cite l’exemple de l’Angleterre et celui de la Russie, mais, sans compter qu’en Russie comme en Angleterre, le pouvoir a pris l’initiative d’une réforme qu’il repoussait en France, il existe toujours une aristocratie territoriale en Angleterre, il n’en a jamais existé en Russie, et ce que la révolution française visait surtout dans le régime féodal, c’était l’aristocratie. D’autres nous ont donné la psychologie des révolutions politiques, et d’autres la psychologie des révolutions religieuses ; il appartenait à M. Taine de nous donner la psychologie des révolutions sociales. S’il l’eût voulu, qui l’eût pu mieux que lui ? puisque personne mieux que lui n’a démêlé ce caractère de la révolution française, d’être avant tout, — et surtout avant d’être une révolution politique, — une révolution sociale, ni personne mieux montré comment sur la question sociale, et non pas sur aucune question de l’ordre politique, s’est opérée dès le début cette séparation de la France en deux camps, ou plutôt en deux Frances : l’ancienne et la nouvelle.


III

Ce que M. Taine n’a ni moins clairement vu, ni moins clairement montré, dans son second volume : la Conquête jacobine, c’est comment, par quels moyens, et pourquoi le pouvoir a passé de l’une à l’autre de ces deux Frances. Des trois volumes de la Révolution, peut-être n’est-ce pas celui-ci qui contient le plus de morceaux d’éclat, ni les plus brillans, mais peut-être est-ce le plus solide, et celui dont la portée s’étend le plus loin au-delà de son contenu même. Je veux dire qu’il semble bien qu’en nous retraçant l’histoire de la conquête jacobine, M. Taine ait en même temps formulé quelques-unes des lois qui gouvernent, et, selon toute apparence, gouverneront longtemps encore le développement de nos démocraties modernes.

Si nous en voulions croire les historiens de la révolution, il n’y aurait rien eu que de fortuit et de contingent dans les circonstances qui portèrent au pouvoir le parti jacobin. Supposé que les girondins, par exemple, n’eussent pas commis cette imprudence ou ce crime de déchaîner sur l’Europe une guerre que l’on estime qu’ils lui pouvaient épargner, la plupart enseignent donc que le terrorisme en perdait non-seulement ce qu’ils lui trouvent d’excuses dans la nécessité du salut public, mais encore jusqu’à sa raison d’être. Et la légende (car c’en est une) est si solidement établie, que M. Taine, qui l’attaque, ne peut toutefois s’empêcher d’en retenir quelque chose, précisément quand il renouvelle contre les girondins ce même banal et injuste reproche. Mais, et sans considérer s’il dépendait d’aucune puissance humaine de prévenir, de retarder ou d’amortir seulement ce choc de la révolution et de l’ancienne Europe, il faut dire, pour être vrai, que la révolution devait nécessairement aboutir à s’incarner dans les jacobins comme étant la plus ressemblante, la plus complète, et la plus inévitable expression d’elle-même.

On entend bien ici que, pas plus que M. Taine, entre tous ceux qu’enveloppe cette appellation commune, nous ne croyons devoir distinguer les girondins d’avec les montagnards ou les thermidoriens. Du jour de leurs débuts à la législative, en 1701, jusqu’à celui de leur chute, au 31 mai 1793, on ne saurait en effet citer une loi de violence ou de meurtre dont les girondins n’aient été les complices, quand encore ils n’en ont pas été les premiers instigateurs. Est-il besoin d’en apporter les preuves ? Les girondins ont fait le 10 août, et, s’ils n’ont pas mis la main aux massacres de septembre, ils ont fait presque pis en y osant publiquement applaudir comme à une manifestation de la juste vengeance du peuple. C’est eux qui ont provoqué la mise en jugement de Louis XVI ; — les chefs à la tribune : Brissot, Pétion, Barbaroux ; les comparses dans la presse : Louvet, Carra, Gorsas, — et tous ou presque tous, dans ce procès inique, ils ont voté la mort, et contre le sursis. Pas un, d’ailleurs, n’a élevé la voix contre l’institution du tribunal révolutionnaire ; et comment l’eussent-ils pu, s’ils avaient eux-mêmes désigné pour le supplice toutes ces catégories de « suspects » et « d’otages » où la révolution allait recruter ses victimes ? C’est un mot de Brissot que la « délation est le palladium de la liberté ; » c’en est un d’Isnard, « que contre l’ennemi de la république il ne faut pas de preuves ; » et, pour achever de les montrer tels qu’ils furent, comment Vergniaud, s’il eût pu parler, eût-il essayé de sauver sa tête, sinon, — nous le savons par ses notes, parvenues jusqu’à nous — en revendiquant pour lui l’initiative des plus odieuses résolutions dont on fasse peser habituellement le crime sur le seul parti montagnard ?

J’ai cru longtemps, sur la foi de leurs apologistes, qu’entre girondins et montagnards il devait y avoir une division de principes, mais, en y regardant de plus près, je conviens aujourd’hui qu’entre les uns et les autres il n’y a effectivement que des nuances d’application et des distinctions de personnes. Et c’est beaucoup sans doute, s’il s’agit de porter sur les hommes un jugement définitif, un’ de ces jugemens où l’histoire compense volontiers l’excès du fanatisme par la sincérité des convictions, trop volontiers peut-être ; mais ce n’est rien ou moins que rien, quand il est question de mesurer la portée des doctrines ou d’apprécier, comme c’est ici le cas, la valeur morale et la nature propre des faits. Les girondins sont donc des jacobins au même titre que les montagnards. Ni leur idéal de gouvernement, ni leurs moyens de politique, ni leur conception de l’objet et du but de la révolution n’ont différé sensiblement de la conception, ou des moyens, ou de l’idéal du parti montagnard. Et tous ensemble, montagnards et girondins, comme un peu plus tard terroristes et thermidoriens, — qui ne sont d’ailleurs, eux aussi, que les mêmes hommes sous des noms et en des temps différens, — c’est de la même manière, par les mêmes manœuvres, et grâce enfin à la complicité des mêmes circonstances qu’ils ont conquis la France. Si nous sommes encore capables de profiter de ce que l’on appelait jadis les « leçons de l’histoire, » M. Taine ne nous aura rien appris de plus instructif : comment, sous le régime apparent des majorités, et plus tyranniquement peut-être que sous celui d’un homme ou même d’une classe, c’est, en réalité, la minorité qui gouverne.

En effet, quel que soit, à un jour et dans des circonstances données, le souffle d’enthousiasme qui soulève, au-dessus de ses préoccupations et d’elle-même, une population de vingt-quatre millions d’âmes ; le poids des intérêts matériels, dont elle ne peut jamais, et quand elle le voudrait, se décharger longtemps, l’a ramenée bientôt au ras de terre. Il faut vivre, vivre soi-même, assez souvent en faire vivre d’autres ; et si l’homme ne vit pas uniquement de pain, encore bien moins saurait-il vivre uniquement de politique. On prend aujourd’hui la Bastille, mais il faut dès demain retourner au comptoir ou à la boutique ; et, de piller les châteaux, cela ne dispense pas de récolter son foin ou de battre son blé. Puisqu’une révolution ne saurait exempter l’homme de la nécessité de manger et de boire, il suffit donc qu’elle dure pour désintéresser fatalement d’elle-même une moitié de ceux qui l’ont faite. A cette première masse d’indifférens, de jour en jour plus épaisse, ajoutez en second lieu tous ceux qui, dans une ancienne civilisation, préfèrent aux querelles des clubs ou aux agitations de la place publique les plaisirs que la politique menace de leur enlever. Ils sont nombreux, plus nombreux qu’on ne le croit, et par leur nombre seul, d’un exemple aisément contagieux. Que girondins et montagnards s’accordent donc entre eux ou se proscrivent, ils ne s’en soucient guère, pourvu que les promenades, les restaurans, les cafés, les théâtres leur restent. « Qu’on leur laisse leurs anciens plaisirs, écrit un agent de police, — à la date mémorable du 1er juin 1793, entre la séance du 31 mai, par conséquent, et celle du 2 juin ; — qu’on leur laisse leurs anciens plaisirs, on ne saura pas même qu’ils existent, et la plus grande question qu’ils pourront agiter dans les jours où ils raisonnent sera celle-ci : S’amuse-t-on autant sous le gouvernement républicain que sous l’ancien régime ? » Enfin, si quelques autres, moins occupés de leurs plaisirs, ou moins esclaves du labeur quotidien, ont voulu d’abord se mêler des affaires publiques, ils ont fait l’expérience du danger qu’il y avait à s’en mêler autrement que pour soutenir, aider, et servir la faction. Depuis trois ans tantôt que les partis se détruisent l’un l’autre sans que pour cela, d’ailleurs, la révolution interrompe ou seulement ralentisse son cours, ils ont pu se convaincre de l’inutilité de la résistance et de la vanité de l’effort. Si les lois mêmes, comme disaient les anciens, sont impuissantes à se faire écouter parmi le tumulte des armes, comment le bon sens, la modération, la raison se feraient-elles entendre dans cette mêlée des instincts et des appétits déchaînés ?

Ainsi se trouvent éliminés du gouvernement de ses propres affaires la moitié, les deux tiers, les trois quarts, en un mot la presque totalité d’un grand peuple. Dans les assemblées primaires qui nomment la Convention, sur sept millions d’électeurs il en manque six millions trois cent mille ; et huit cent mille jacobins deviennent les maîtres de la France. Dès lors, il ne leur reste plus qu’à s’affermir dans leur conquête. Et, comme en raison même des causes qui, de l’enthousiasme des premiers jours, ont fait passer la masse à l’inertie de l’indifférence, ils ne peuvent se recruter que parmi les déclassés ou parmi les fanatiques, tous les moyens leur sont bons, même les pires, surtout les pires.

Tout d’abord, par l’intimidation, et au besoin par la violence, ils s’épurent eux-mêmes, c’est-à-dire qu’ils achèvent de décourager ceux des leurs, s’il s’en trouvait quelques-uns encore, qui tenteraient de plaider la cause de la justice ou de l’humanité. « Le peuple souverain ne peut admettre au nombre de ses membres que des citoyens purs et sur lesquels on ne puisse jeter aucun soupçon. » En conséquence de quoi, l’accusation de fédéralisme coûte leur tête aux girondins, et Danton est guillotiné pour avoir un jour encouru le soupçon de modérantisme. Puis ils remplissent les places, toutes les places, depuis celle de membre du comité de salut public ou de sûreté générale jusqu’à celle de tambour de la garde nationale ou de grenier des justices de paix, toutes les fonctions, tous les emplois, civils et militaires, judiciaires et administratifs. De quelle manière, c’est ce que l’on peut voir en considérant de quels hommes ils font leurs généraux d’armée : Rossignol ou Ronsin ; et de quels hommes leurs ministres : Pache, ministre de la guerre, qui s’honore de descendre dîner avec et chez son concierge, ou Buchot, ministre des affaires étrangères, qui sollicitera de son propre successeur, à défaut d’un emploi de commis, une place de garçon de bureau. En même temps, la société mère, sur toute la surface du territoire français, de Dunkerque à Rayonne, et de Besançon à Bordeaux, étend, prolonge, resserre le réseau de ses ramifications. C’est par centaines, dans chaque département, que l’on compte les clubs qui reçoivent des jacobins de Paris le mot d’ordre et l’impulsion. Ils se chargent de dépister ce qu’il se dissimule encore d’aristocrates honteux sous allure de sans-culottisme ; ce sont eux qui surveillent les nouveaux fonctionnaires, certifient leur civisme, dénoncent leur tiédeur ; et, s’il arrive parfois qu’ils ne soient pas ou qu’ils craignent de n’être pas les plus forts, ce sont eux qui se font envoyer de Paris un « représentant en mission, » Collot d’Herbois, Tallien, Carrier, Fouché, Lebon, Moignet, Fréron. Grâce à ces procédés, qu’ils se soient emparés du pouvoir, pour quiconque y voudra réfléchir, ce ne sera pas l’étonnant, mais plutôt et au contraire, l’ayant une fois conquis, ce sera qu’ils l’aient perdu si vite. Car non-seulement ils agissaient dans le sens de la révolution, dont chacune de leurs violences consolidait l’un des principes, mais on peut dire qu’ils introduisaient la révolution elle-même dans les mœurs publiques de la France, ou mieux encore, si l’on veut nous passer l’expression, qu’ils l’inoculaient aux veines du Français moderne. En faut-il, au surplus, une preuve évidente ? Essayez donc d’obtenir de l’un de nos démocrates actuels, s’il est sincère et conséquent avec son dogme, une condamnation formelle de Danton ou de Robespierre !

Ce n’est pas le lieu d’insister et d’examiner à ce propos ce que M. Taine, sinon sans le savoir, du moins sans l’avoir ce qui s’appelle voulu, nous a révélé là de rapports entre l’ancien jacobinisme et la démocratie moderne. Mais, où nous voudrions appuyer avec lui, c’est seulement sur une dernière cause qui, comme elle fait présentement la force du parti démocratique, a fait dans l’histoire de la révolution l’ascendant du parti jacobin. On s’imagine avoir beaucoup fait contre les jacobins, — et peut-être est-ce une illusion dont M. Taine lui-même ne se défend pas assez, — quand on a donné d’éclatans témoignages de leur pauvreté d’intelligence ou de leur étroitesse d’esprit. On oublie seulement que ces témoignages ne prouveraient quelque chose que si l’empire de ce monde appartenait à l’intelligence ; et quoi que l’on puisse dire, si ce n’est pas à la volonté seule, c’est à la volonté d’abord et surtout qu’il est départi. Le parti jacobin, seul entre tous les partis de la révolution, a su ce qu’il voulait, et encore mieux ce qu’il ne voulait pas. Grande force ! de toutes les forces qui gouvernent la politique, la plus grande et la plus efficace, d’autant plus efficace qu’elle vaut par elle-même, et que bien loin d’être gênée dans son action par le manque de culture ou la médiocrité naturelle de l’intelligence, elle en est au contraire aidée. Ce fut le cas des jacobins, et parmi les jacobins-des plus redoutables d’entre eux, le cas de Robespierre, par exemple, et celui de Saint-Just. Plus intelligens, ni Saint-Just ni Robespierre n’eussent été ce qu’ils furent, ni ne représenteraient dans l’histoire de la révolution ce qu’ils y représentent.

Disons-le clairement : on ne sait pas assez ce que peut en politique, — et aussi ailleurs, — l’étroitesse d’esprit. N’être capable en effet que d’une ou deux idées, incapable surtout de comprendre ou de soupçonner ce que peuvent contenir de vérité les idées contradictoires ; ne pas admettre, non pas même un instant, que personne, autrement qu’à mauvaise, traîtreuse et punissable intention, puisse ne pas penser comme nous ; ne concevoir enfin de vertu chez les individus, de patriotisme dans les classes, d’avenir pour les nations qu’autant qu’ils se conforment, toutes et tous, à l’inflexible définition que nous avons cru devoir nous faire du progrès, du patriotisme et de la vertu ; peut-être n’y a-t-il pas au monde un plus puissant mobile d’action, mais certainement on n’en trouverait pas un qui favorisât davantage, et surtout dans les temps de troubles, la fortune d’un homme politique. Le pouvoir et l’autorité sont à ceux qui n’hésitent pas, et ceux qui n’hésitent jamais, ce sont ceux qui ne comprennent pas. Ayant cette étroitesse d’esprit, de par la nature même du recrutement du parti, les jacobins devaient avoir et eurent effectivement cette puissance.

Les idées philosophiques de M. Taine, sa doctrine déterministe, l’ont-elles empêché de faire assez ressortir cette souveraine influence du « vouloir » dans notre histoire de la révolution ? Je ne sais ; mais s’il a négligé de remonter au principe, il a supérieurement démontré les conséquences. Aucune considération de légalité, de justice, ou d’humanité marne n’est capable d’arrêter ou seulement de faire hésiter le parti jacobin ; et la rapidité de ses décisions lui assure nécessairement la victoire sur tous ceux que de telles considérations peuvent encore arrêter, ou qui, si même ils ne s’y arrêtent pas, ont cependant besoin d’un peu de temps pour triompher de ce qu’elles soulèvent en eux de scrupules ou d’hésitations. Voilà le secret de son ascendant. L’un après l’autre, et l’un par-dessus l’autre, c’est vraiment de leurs qualités que ses adversaires tombent victimes ; ceux-ci sont trop sensibles, et ceux-là sont trop intelligens ; de cette vaste destruction à laquelle d’ailleurs ils concourent il y en a qui voudraient cependant réserver et sauver quelque chose, comme il y en a qui comprennent qu’avant de reconstruire de la base au sommet l’édifice social, il faudrait s’assurer d’un abri provisoire. Mais le parti jacobin, fondé sur son dogme, va toujours en avant, ne regarde jamais en arrière, et vers la réalisation prochaine de ce dogme tendant toutes ses forces avec toutes ses espérances, il a touché de si près son but, que pour s’en écarter d’autant, après un siècle passé bientôt, il ne faudrait pas moins qu’une révolution presque aussi violente elle-même que celle dont il est l’incarnation dans l’histoire.

Quel était donc ce dogme et quel était ce but ? C’est à cette question que répond le troisième volume de la Révolution de M. Taine, celui qu’il a intitulé : le Gouvernement révolutionnaire. S’il contient bien des répétitions, il faut avouer qu’il contient d’autre part quelques-unes des parties tout à fait supérieures de l’œuvre. On nous permettra toutefois, avant de nous retrouver d’accord avec lui sur ces parties mêmes, et en raison de leur importance, d’essayer de préciser d’abord ce qu’il nous semble au moins difficile d’en accepter.
IV

Selon M. Taine, qui n’a fait là que reprendre, en le renforçant, un argument cher à Joseph de Maistre et à son école, l’une des grandes erreurs de la révolution, l’erreur capitale peut-être, serait d’avoir prétendu légiférer pour « un homme abstrait, » pure entité métaphysique, « formé par le retranchement de toutes les différences qui séparent un homme d’un autre, un Français d’un Papou, un Anglais d’un Breton contemporain de César. » Sur les conséquences de cette première erreur, innombrables, énormes, infinies, l’historien ne tarit pas ; à vingt reprises et en cent manières différentes, quand on croit les avoir épuisées, il y revient encore, toujours plus âpre et plus éloquent ; et il a raison, puisque si le reproche est fondé, nous ne saurions disculper, en effet, la Convention ni la Constituante elle-même, la Constituante surtout, de l’avoir encouru. Mais de savoir s’il est fondé, c’est une première question ; et si M. Taine a sa façon de la trancher, il y en a d’autres. Je n’ignore ni ne méconnais aucun des argumens qu’il peut faire valoir à l’appui de la sienne. Oui ; nous connaissons, pour les avoir rencontrés, pour les coudoyer tous les jours, des Français, des Anglais, des Allemands, organismes complexes, produits actuels d’une lente élaboration de l’histoire, nous ne connaissons point « l’homme, » l’homme naturel de Jean-Jacques et de Diderot, l’homme abstrait de nos déclarations des droits, et, s’il a jamais existé, ce n’est que dans l’imagination de nos philosophes du XVIIIe siècle. Oui encore ; les diverses races d’hommes qui se sont partagé le monde ne diffèrent pas plus entre elles par les linéamens du visage ou la couleur de la peau que par leurs aptitudes originelles d’esprit ; et si les peuples sont quelque chose de plus qu’une expression géographique, l’histoire, entre deux nations jadis issues d’une même origine, s’est chargée de mettre la diversité que n’avait point instituée la nature. Un philosophe dirait que c’est en s’opposant que les nations se posent ; qu’elles ne prennent conscience de ce qui les constitue qu’en la prenant en même temps ou d’abord de ce qui les différencie ; et que ce Français, cet Anglais, cet Allemand ne se connaissent eux-mêmes qu’autant qu’ils savent chacun se distinguer l’un de l’autre. Et oui, enfin ; s’il est un homme, un Français du xvm8 siècle est un Français d’abord, et ensuite un Français du XVIIIe siècle, en qui le passé de sa race a comme imprimé des traces si particulières, qu’entre un Anglais et lui, quoique l’Anglais aussi soit un homme, à peine peut-on dire, selon le mot fameux, qu’il y ait plus de ressemblance qu’entre le Chien, constellation céleste, et le chien, animal aboyant. Tout cela est vrai, on l’a dit, on le redira, on fera bien de le redire, parce que cela est utile à dire, étant bon à savoir, mais, cependant, et quand on l’a dit, que pense-t-on avoir prouvé ?

Si ces différences, d’abord, sont si profondes, comment et pourquoi donc M. Taine, quand il essaie de préciser le reproche, n’en veut-il de rien tant à nos assemblées révolutionnaires que de n’avoir pas constamment imité les exemples politiques de l’Angleterre ou de l’Amérique ? Il ne va pas jusqu’à dire, il est vrai, que les hommes de 1789 eussent dû confier aux mains d’Edmond Burke ou de William Pitt l’avenir de la révolution française, mais il insinue de toutes les manières que si quelques conseils les eussent pu guider dans la vraie voie, c’était ceux de Jefferson et de Gouverneur Morris, ou d’André Dumont et de Mallet du Pan. Je ne voudrais pas insister ; mais il faudrait cependant s’entendre, et l’alternative est inévitable. Ou les exemples de l’Angleterre n’étaient pas bons, étaient même dangereux et funestes à suivre pour des Français du XVIIIe siècle, et M. Taine doit louer la Constituante de ne les avoir pas suivis ; ou ils l’étaient, et en ce cas, il convient lui-même que les constitutions politiques n’ont rien d’aussi particulier qu’il voulait bien le dire, d’aussi spécial, et d’aussi national aux peuples qu’elles régissent. C’est ce que j’ose croire. Quoi qu’en dise M. Taine, et quoi qu’en ait dit Joseph de Maistre, on ne peut légiférer, on n’a jamais légiféré que pour cet homme abstrait dont ils se raillent. La raison n’en est-elle pas claire ? Il n’y aurait pas de corps de nations dans l’histoire, si jamais les hommes avaient autrement conçu la nature des gouvernemens ; et le jour où triompherait cet excès d’individualisme, il n’existerait plus dans le monde que des poussières de peuples. M. Taine reprochait tout à l’heure à nos assemblées de n’être pas tombées dans l’erreur qu’il commet perpétuellement lui-même ; on peut dire qu’il tombe maintenant dans l’erreur qu’il a tant reprochée au philosophe leur inspirateur. A une grande nation de vingt-cinq millions d’hommes le rêveur de Genève proposait d’appliquer les lois et les usages de sa petite république, et son contradicteur nous propose de légiférer pour trente-six millions d’âmes comme à peine le pourrait-on faire pour la république du Val d’Andorre ou la principauté de Monaco.

Car enfin, où commencera, selon M. Taine, où finira cet homme « concret, » ce Français, cet Allemand, cet Anglais que le législateur doit avoir uniquement en vue ? Chacun de nous vivra-t-il sous son statut personnel ? et ne pourra-t-il être obligé par aucune autre loi que celle que l’on aura faite à son usage particulier ? La France est grande, l’Allemagne aussi. Si des lois qui conviendraient, par exemple, aux Italiens, ne conviennent pas aux Provençaux, ou si celles encore qui seraient bonnes pour les Bas-Bretons ne le sont pas pour les Anglais, les lois que l’on fera pour les Bas-Bretons conviendront-elles aux Provençaux ? Qui des deux en effet diffère-le plus de l’autre ? L’habitant de Marseille d’avec celui de Gênes ? Le natif de Saint-Malo d’avec celui de Southampton ? Ou le Marseillais et le Malouin entre eux ? Les philosophes du XVIIIe siècle, et les Constituais leurs disciples ont peut-être abusé de ce qu’il y a de ressemblances entre les hommes, sous quelque latitude et à quelque moment de l’histoire qu’ils soient nés ; mais, à notre tour, n’exagérons pas ce qu’il peut y avoir de différences entre des hommes qui, malgré tout, comme Anglais et Français, sont de la même race, ont vécu de la même civilisation, et ne se distinguent pas plus de peuple à peuple que de province à province, ou de comté à comté. Pour différens qu’ils soient, la différence ne les empêche pas d’être capables des mêmes lois ou des mêmes institutions. Car le point par lequel ils se ressemblent le plus, c’est encore leur façon de concevoir la vie, les raisons de vivre, les moyens de s’en assurer l’usage et la possession, qui est précisément ce que les lois sont chargées de fixer. A qui M. Taine fera-t-il croire que si l’on proclamait aujourd’hui l’habeas corpus à Pékin ou à Constantinople, la plupart des Turcs ou des Chinois s’en plaignissent comme d’une fâcheuse atteinte à leurs traditions nationales ? Et je suis persuadé que sous toutes les latitudes, à l’heure même qu’il est, bien des peuples, — les Irlandais par exemple, — s’accommoderaient assez des principes de 1789. En seraient-ils plus heureux ? C’est une autre question. Mais cela suffit pour prouver qu’en légiférant pour leur homme « abstrait, » ni la Constituante, ni la Convention n’ont commis une si grossière erreur. Il y a de l’homme, dans tous les hommes ; et le reste, en se superposant à cette humanité, ne l’anéantit pas. Nous le croyons avec tous les hommes, nous le croyons avec les « philosophes, » nous le croyons avec nos assemblées révolutionnaires, et nous le croyons enfin avec M. Taine lui-même, qui ne limite jamais aux seuls Français du xviu0 siècle la portée des « lois psychologiques » dont il cherche la preuve dans l’histoire de la révolution française.

C’est d’une autre manière que l’on s’est trompé, beaucoup plus grave, que M. Taine a très clairement vue, dont il a suivi toutes les conséquences, mais que je ne m’explique pas qu’il ait voulu lier à la conception de cet homme abstrait des philosophes, car elle n’en dépend ni de près ni de loin, et pas plus en logique qu’en fait. L’erreur est d’avoir cru, selon la formule des encyclopédistes, et posé en principe, que cet homme universel était né naturellement bon ; par suite, selon les utopistes de la Constituante, qu’il suffisait de le rendre à sa condition primitive pour le rendre au bonheur en même temps qu’à la vertu ; et par suite enfin, selon les jacobins sincères, — il y en a eu, — que tous les moyens étaient bons, quels qu’ils fussent, qui tendaient à ce but suprême. L’homme est bon, naturellement et foncièrement bon, et pour le restituer à son heureuse nature, il suffit d’écarter ou de briser, s’ils résistent, les obstacles qui jusqu’ici l’ont empêché de se développer. Courbé sous le joug séculaire des préjugés, de la superstition et de la tyrannie, « déformé par un régime immémorial de contrainte et de fraude, » corrompu par l’infâme artifice des magistrats, des prêtres et des rois, délivrons-le donc de leurs mains criminelles, et nous Talions voir aussitôt se retrouver lui-même, prendre « les mœurs douces, énergiques, sensibles » qui sont naturellement les siennes, et retourner enfin à l’âge d’or des poètes en retournant à ses origines. Tel est bien le sens de la philosophie de Diderot et de Jean-Jacques, du Supplément au voyage de Bougainville et du Discours sur les origines de l’inégalité ; tel est le sens de ces déclarations des droits qui forment, comme l’on sait, le préambule obligatoire de toutes nos constitutions révolutionnaires ; tel est aussi celui de ces déclamations contre le vice et la perversité dont la tribune de la Convention a particulièrement et si souvent retenti. Ce principe lui seul nous rend compte à la fois de la grandeur des espérances, de la philanthropie des paroles, et de l’atrocité des actes. Il nous explique aussi la nature des résultats. Si nous ne partageons pas en effet toutes les doctrines de M. Taine, et si nous ne croyons pas avec lui que l’objet unique du gouvernement soit de maintenir l’ordre par la force dans un troupeau de « gorilles lubriques et féroces ; » nous accordons cependant qu’il est de l’essence de la loi d’être restrictive, et qu’ainsi la loi n’est pas loi quand elle prend son point de départ dans la funeste idée de la bonté native de l’homme. Or, à l’exception, bien entendu, de celles qui sont dirigées contre les adversaires ou contradicteurs effectifs et agissans de la révolution, c’est là le caractère de toutes les lois de la révolution : elles supposent la bonté de l’homme et l’invitent à la vertu par le pire développement de ses pires appétits. Mais en quoi cette idée résulte-t-elle de la conception philosophique d’un homme universel ? Si nous retranchons, comme dit M. Taine, toutes les différences qui séparent un Papou d’un Français, quelle nécessité logique nous oblige de ne retrancher que les vices ? L’universalité des crimes est-elle moins évidente que celle des vertus ? Qui a dit qu’un Anglais moderne et qu’un Breton contemporain de César ne se ressembleraient uniquement que dans la bonté ? Et quelles raisons enfin nous interdisent de concevoir cet homme universel aussi naturellement et foncièrement mauvais qu’il a plu à quelques-uns de se le forger bon, vertueux, et raisonnable ?

N’est-ce pas ainsi d’ailleurs, en France même, et quoi que M. Taine en dise, que l’ont conçu nos philosophes et nos politiques du XVIIe siècle ? Qui croit alors à la bonté native de l’homme ? Est-ce La Rochefoucauld ? dont les Maximes font entrer le vice dans la composition de tout ce que les hommes ont appelé du nom de vertu ? Est-ce Pascal ? dont les Pensées n’assignent d’origine à la justice même que la coutume établie et consacrée par la force ? Est-ce Bossuet ? qui dans son Traité de la concupiscence a si fortement dit qu’aussitôt que la raison commençait à poindre, tous les vices en même temps se déclaraient, et que quand son exercice commençait à devenir plus parfait, c’était alors que commencent aussi les plus grands dérèglemens de la sensualité ? Mais si ce n’est ni Bossuet, ni Pascal, ni La Rochefoucauld, si ce n’est pas davantage l’auteur du Léviathan ou celui du Traité théologico-politique, aucun de ceux qui, dans l’Europe du XVIIe siècle, ont exercé tour à tour ou simultanément le gouvernement des esprits, pas plus Hobbes que Pascal, et pas plus Spinoza que Bossuet, — comment M. Taine peut-il bien imputer à leur philosophie, sous le nom de « raison oratoire et classique, » une part de responsabilité dans la formation des doctrines qui, comme celle de Diderot et de Jean-Jacques, en sont la contradiction même ? Comment ? Je le sais bien ; parce qu’il a fait une fois son siège, voilà plus de vingt ans, et que ni dans son Ancien régime ni dans sa Révolution, il n’a voulu le refaire. Ce serait donc à nous d’y procéder ; mais, comme nous l’avons dit, nous voulons nous en tenir à sa seule Révolution, et des deux erreurs de doctrine qu’il reproche à nos assemblées révolutionnaires, il nous suffît d’avoir montré que la première n’en est pas une, et que la seconde, ni en bonne logique, ni surtout dans la réalité de l’histoire, ne dépend de la première.

Sous cette double restriction, nous ne saurions trop louer maintenant, entre plusieurs autres, les deux chapitres de ce troisième volume où M. Taine a reconstitué le Programme jacobin. Ce qu’il a surtout admirablement fait voir, c’est ce que ce programme avait de plus rétrograde encore que d’abstrait ou d’impraticable. Sans doute, on avait bien des fois avant lui remarqué cette espèce d’obsession de l’antique, ces ressouvenirs et ces imitations de Rome et de la Grèce, qui d’ailleurs s’étalent assez publiquement dans les discours, les actes, les institutions de la révolution. Mais, où l’on n’avait vu que de pédantesques réminiscences, l’ornement, pour ainsi dire, et le décor classique de la révolution, M. Taine a montré qu’il y avait bien autre chose, et au fond l’intention plus ou moins délibérée, mais réelle, de ramener la France aux institutions politiques de Rome et de Lacédémone. Les jacobins ont réussi pour avoir incarné l’esprit de la révolution ; et la révolution a échoué pour avoir voulu imposer à une société moderne les formes étroites qui ne pouvaient convenir qu’aux petites communautés antiques. Il convient d’insister ici sur cette idée, qui est originale, qui est juste, qui est féconde.

Dans un livre curieux, qu’il faut lire en même temps que celui de M. Taine, un économiste distingué, M. G. de Molinari, ne craignait pas, tout récemment, de s’expliquer en ces termes : « En supposant que la révolution française eût fait le tour du monde, le résultat eût été une rétrogression universelle, et peut-être, malgré les progrès de l’industrie, une immobilisation chinoise, sinon un retour à la barbarie. » C’était assurément beaucoup dire, et, en admettant que l’expression de l’écrivain ne dépassât point sa pensée, nous avons quelque peine à l’en croire. Il est plus près de la vérité quand il croit pouvoir avancer, d’une part, que « la révolution a diminué la somme des libertés dont jouissaient les Français en même temps qu’elle a doublé le poids du gouvernement de la France, » et, d’autre part, quand il en voit la cause dans ce fait que le jacobinisme u s’est proposé d’adapter à une nation moderne, au début de l’évolution de la grande industrie, les institutions des petites communautés du premier âge de l’humanité. » C’est ici l’influence trop oubliée du Discours sur l’origine de l’inégalité sur les principes de la révolution française. M. Taine est remonté moins haut, et s’est contenté de nous montrer en action les conséquences du Contrat social, dont les deux principales sont : la confusion du bien public avec l’aliénation totale du citoyen à la communauté ; et cette autre confusion, moins grave en apparence, mais non pas moins détestable au fond, du devoir civique avec la vertu même, c’est-à-dire de la politique avec la morale » Qui ne reconnaît là l’idéal même des cités antiques et des civilisations commençantes ?

Lisez maintenant les discours de Robespierre et de Saint-Just sur le Gouvernement révolutionnaire ou sur le Rapport des idées morales et religieuses avec les principes républicains. Cette absorption ou, mieux encore, cet anéantissement de l’individu dans l’état, et cette unification de tous à l’image d’un type défini, voilà bien, eux aussi, leur idéal social, et voilà bien, par la menacé, par la spoliation, par la guillotine, ce qu’ils travaillent à réaliser. « Nous ferons plutôt un cimetière de la France, disent-ils, que de ne pas la régénérer à notre manière, » et ils sont sincères, et à peine se sentent-ils odieux ou criminels. En effet, à leurs yeux, sans parler du reste, l’individu n’a droit à l’existence même que du fait d’une tolérance consentie par la communauté tout entière ; et c’est l’état seul qui donne au citoyen la permission de vivre, permission précaire et toujours révocable, au nom de l’intérêt et du salut publics. Ainsi l’entendait-on à Rome, ainsi l’entendait-on à Sparte. « Non-seulement en Grèce et à Rome, mais en Egypte, en Chine, dans l’Inde, en Perse, en Judée, au Mexique, au Pérou, dans toutes les civilisations de première pousse, le principe des sociétés humaines est celui des sociétés animales ; l’individu appartient à sa communauté, comme l’abeille à sa ruche, comme la fourmi à sa fourmilière ; il n’est qu’un organe dans l’organisme… Sous diverses formes, et avec des applications diverses, c’est le socialisme autoritaire qui prévaut. » Enivrés de leur dogme, les jacobins, par un prodigieux effort d’abstraction, supprimaient du passé de l’humanité vingt-cinq ou trente siècles d’histoire, et, remontant le cours des âges, ils prétendaient rétablir dans le monde une conception de l’état que l’état lui-même, dans son propre intérêt et dans celui de la civilisation générale, avait compris depuis si longtemps qu’il fallait abandonner.

Comme toutefois ce que cette conception a en soi de rétrograde ne saurait uniquement résulter de ce que les jacobins la renouvelaient des Romains et des Grecs ; et comme d’ailleurs le progrès n’est pas si continu dans l’histoire de l’humanité qu’il ne puisse y avoir avantage, parfois, à remettre en honneur de vieilles institutions, M. Taine a cru devoir établir son jugement par raison démonstrative. C’est ce qu’il a fait dans un remarquable chapitre de philosophie politique dont nous oserions dire que peut-être est-il le plus vigoureusement pensé de sa Révolution. Entre autres qualités, ce n’en est pas la moindre, ni surtout la moins originale, que de ne s’appuyer à aucun principe, religieux, métaphysique ou moral, qui dépasse la sphère de la pure expérience historique. Rien ici qui se présente ou qu’on nous veuille faire accepter comme conséquence d’une foi religieuse ou d’une conviction philosophique, aucun postulat qu’il nous faille accorder, aucun a priori dont on nous demande enfin défaire crédit à l’historien ; mais l’histoire, l’histoire seule, rien que l’histoire, et, en face d’elle, l’homme moderne, tel que chacun de nous n’a qu’à s’interroger pour le retrouver et le reconnaître en soi.

Depuis que les états modernes se sont élevés sur les ruines et les débris des cités antiques, deux mots nouveaux, et deux idées nouvelles, dont il est douteux que le Romain ou le Grec aient eu le vague pressentiment, se sont introduits dans le monde : les mots et les idées de conscience et d’honneur. « La première de ces idées est d’origine chrétienne ; la seconde, d’origine féodale, et les deux, ajoutées bout à bout, mesurent la distance énorme qui sépare une âme antique d’une âme moderne. » Rien ne peut nous priver des droits que la conscience nous confère, comme rien ne peut nous exempter des devoirs que l’honneur nous impose ; et, dans ces droits d’abord, dans ces devoirs ensuite, la toute-puissance théorique de l’état rencontre des barrières qu’il ne peut franchir sans manquer à sa mission, qui est précisément de nous assurer à chacun la liberté de faire valoir nos droits et la facilité d’accomplir nos devoirs. L’empire de la loi finit où celui de la conscience commence, — le mot est de Napoléon, qui ne l’a pas toujours mis en pratique, — et l’honneur nous fait un devoir de ne pas permettre qu’on empiète sur notre conscience. Je voudrais pouvoir ici reproduire, sans en retrancher un seul mot, les belles et fortes pages où M. Taine a marqué les origines et mesuré la portée de ces deux idées maîtresses de la morale moderne. Quelque opinion particulière, hérétique ou orthodoxe, que l’on puisse professer sur le christianisme, quoi que l’on pense intérieurement de son dogme et du gouvernement de l’église, quel que soit enfin le sort ou le rôle que l’on croie que lui réserve l’avenir, dix-huit siècles de christianisme ont implanté profondément dans l’homme cette idée qu’il n’y a pas de droit contre le droit que nous avons de conformer nos actes aux commandemens de notre conscience. Et pareillement, quelque théorie que l’on enseigne sur le régime féodal, son établissement par la violence et son maintien par la force, quelque contentement, d’ailleurs, que nous puissions ressentir à nous voir délivrés de son poids, ou si résolus enfin que nous soyons à tout subir plutôt que de le voir renaître, il n’est pas moins certain qu’il a ancré dans le cœur de l’homme cette autre idée, que nous nous devons quelque chose à nous-mêmes qu’aucun pouvoir humain ne peut nous empêcher de nous rendre.

Honneur et conscience, maintenant, sont-ce là, pour parler le langage du positivisme, deux « acquisitions » dont le monde moderne ait le droit de se féliciter ? En supposant que peut-être un sentiment excessif de l’honneur ou une idée exagérée des droits de la conscience puissent engendrer des effets fâcheux, que sont-ils à côté de ce que la conscience et l’honneur nous inspirent de généreux et de noble ? Et, s’il en est ainsi, tout système politique n’est-il pas rétrograde, qui se proposera, je ne dis pas d’abolir eu nous le sentiment de l’honneur et d’y étouffer la voix de la conscience, mais d’en inquiéter ou d’en effaroucher seulement les ombrageuses délicatesses et les légitimes susceptibilités ? Porter atteinte aux droits de la conscience ou exiger de l’homme moderne quelque chose qui soit contre l’honneur, n’est-ce pas l’obliger à retourner en arrière ? Et, dans l’un comme dans l’autre cas, n’est-ce pas avoir compromis ce qu’il y a de plus difficile à réaliser et à consolider dans l’histoire : le progrès moral de l’humanité ? C’est ce qu’auraient fait les jacobins s’ils avaient triomphé définitivement. Déjà, dans la fureur de leur propagande antireligieuse, les philosophes n’avaient pas senti qu’en allant attaquer le christianisme jusque dans son principe, ils s’attaquaient à la conscience même, et compromettaient avec elle tout ce qu’elle avait introduit de respectable dans le monde. Et les jacobins, dans l’ardeur de leurs haines féodales, extirpant du corps social, si je puis ainsi dire, l’organe même avec l’abcès, n’ont pas compris qu’ils risquaient de détruire cet antique sentiment de l’honneur. — A moins peut-être, dira-t-on, qu’ils ne l’aient si bien compris que ce serait là leur véritable crime ? — Ils n’étaient pas assez intelligens.


V

Entre beaucoup d’autres points, nous avons essayé d’indiquer dans la Révolution de M. Taine les deux ou trois plus importans, ceux autour desquels il sera facile de grouper tous les autres, ceux qui marquent surtout, dans ces trois gros volumes, la suite, la liaison, l’enchaînement logique des idées, et ceux enfin qui déterminent la conception totale que M. Taine se fait de la révolution. Entre les deux premiers la liaison est continue, parfaite, impossible à briser : la Révolution, étant sociale et presque agraire dans son fonds et dans son origine, devait nécessairement aboutir à s’incarner dans les jacobins. Mais peut-être était-il moins nécessaire que le programme jacobin fût ce qu’il est dans l’histoire : impraticable, rétrograde et surtout tyrannique ; et la liaison de ces deux points n’est pas aussi parfaite que celle des premiers. Sans nous engager dans cette discussion, dont aussi bien l’intérêt n’apparaîtra que plus tard, quand M. Taine aura terminé son œuvre, et prenant telle quelle sa conception de la révolution, il ne nous reste plus qu’à dire ce qu’il y manque.

Passons outre à quelques lacunes, ou du moins, en les signalant, n’en exagérons pas l’importance. Par exemple, on reproche à M. Taine, sinon d’avoir précisément brouillé les dates dans son livre, du moins de ne pas s’être assez sévèrement astreint à toute la rigueur de la chronologie. Et il est certain que qui voudra connaître le jugement de M. Taine sur une journée fameuse ou une scène capitale de la révolution, sera forcé de faire, à travers ces trois gros volumes, une recherche dont l’effort ne sera pas toujours suivi de succès. On lui reproche encore d’avoir outre mesure développé certaines parties de son sujet, tandis qu’au contraire il en écourtait, pour ne pas dire qu’il en étranglait trop arbitrairement quelques autres. C’est ainsi, notamment, qu’en regard de ce que les assemblées révolutionnaires ont sans doute commis d’erreurs, de fautes politiques et de crimes, M. Taine a négligé de rappeler ce que, d’autre part, elles ont réalisé de réformes utiles, rendu de grands services, ou accompli d’œuvres qui durent encore. Est-il bien sûr, pour ne parler que d’elle, d’avoir porté sur la Constituante un jugement équitable ? Et, si comme il en convient lui-même quelque part, elle n’a pas laissé de « semer de bons germes, » l’impartialité n’exigeait-elle pas qu’il en fit une plus exacte, plus ample et plus reconnaissante énumération ?

Comme on avait trouvé que dans son premier volume l’historien passait trop rapidement sur la Constituante, on s’est communément accordé pour penser que, dans le troisième, il avait trop lestement expédié le gouvernement du Directoire. Mais peut-être ici se trompe-t-on. Bien qu’en effet le Directoire n’ait pas rempli moins de cinq années de l’histoire de la révolution, il s’en faut de beaucoup que son importance réelle se proportionne à sa durée. C’est de 1789 à 1795, de la convocation des états généraux à la séparation de la Convention, que la révolution s’est faite, entièrement faite ; et de 1795 à 1800, c’est-à-dire de la séparation de la Convention à l’avènement du Consulat, rien au dedans ne s’est produit qui veuille être examiné de si près. La conspiration de Gracchus Babeuf elle-même, ou le coup d’état du 18 fructidor, n’eussent offert à M. Taine l’occasion de rien dire qu’il n’eût dit à l’occasion de coups d’état plus fameux ou de conspirations plus vastes et plus heureuses. Le Directoire, dans l’histoire intérieure de la révolution française, n’a joué d’autre rôle, si je puis ainsi dire, que celui de trait d’union entre la Convention expirante et le Consulat naissant, son légitime héritier. Tout au plus peut-on dire qu’insignifiant au point de vue de l’histoire intérieure de la révolution, le Directoire n’a pas moins son importance dans l’histoire générale. Le traité de Bâle, effectivement, et le traité de Campo-Formio sont des dates, ou, comme on disait jadis, des époques dans l’histoire de l’Europe ; et quelque jour il se pourrait que l’expédition d’Egypte en dût marquer une dans l’histoire du monde. J’espère bien que, dans le dernier volume de ses Origines, M. Taine s’expliquera sur l’expédition d’Egypte comme sur la campagne d’Italie, quand ce ne serait que pour y chercher quelques traits de la psychologie de l’homme extraordinaire dont elles sont les coups d’essai dans l’histoire ; mais, en attendant, il ne nous a point assez parlé des guerres de la révolution. Précisons seulement la nature et la vraie portée de l’omission, sur lesquelles il semble que l’on se soit généralement mépris.

Si nous nous bornions, en effet, à constater que M. Taine a peu parlé des guerres de la révolution, il pourrait nous répondre qu’il le sait bien, qu’il l’a fait avec intention, qu’il n’a prétendu écrire que « l’histoire des pouvoirs publics, » laissant « l’histoire de la guerre » à d’autres, comme il leur a laissé « l’histoire des finances. » Et pourquoi n’ajouterait-il pas que l’une des légendes qu’il essaie de combattre étant celle qui veut que le terrorisme ait sauvé la France, il lui suffisait de montrer que, bien loin d’avoir apporté ce que l’on croit de force aux armées de la frontière, les représentans en mission n’y ont généralement agi que comme un ferment de désordre et d’indiscipline ? Or c’est ce qu’il a fait dans un chapitre particulier de son quatrième volume. Le dirai-je en passant ? La démonstration serait moins éloquente que j’aimerais encore y croire. Car enfin, cette légende soi-disant héroïque n’a-t-elle pas quelque chose de trop humiliant pour l’honneur national ? Faudra-t-il que nos pères à tous n’aient eu de courage et de patriotisme que sous la menace de la guillotine ? Ou, si l’on aime mieux cette autre manière de dire la même chose, faudra-t-il que la bravoure dont ils donnèrent tant de preuves n’ait été en eux qu’un effet de la peur ? et leur jetterons-nous longtemps encore cette injure pour l’unique satisfaction de diviniser les Saint-Just ou les Jean-Bon Saint-André ? Plût aux dieux seulement et à la fortune de la France, qu’en ce temps-là, comme du nôtre, des hommes dans toute la force de la jeunesse ou dans toute la vigueur de l’âge eussent pris le fusil sur l’épaule au lieu de jouer dans la salle du Manège ou dans nos grandes villes de province leur tragi-comédie sanglante ! Mais ils se réservaient d’ordinaire à de plus paisibles et de plus nobles emplois : ceux d’administrateurs des droits réunis, par exemple, ou de sous-préfets de l’empire, et, le cas échéant, d’espion de police, comme Barère.

En revanche, ce que l’on peut justement reprocher à M. Taine, c’est de n’avoir pas tenu compte, — lui qui par cette seule influence du « milieu » nous a jadis expliqué tant de choses, — du « milieu » moral que la guerre étrangère a constitué aux hommes de la révolution. Or, le Manifeste de Brunswick ne justifie certes pas le 10 août, mais peut-être, et en partie au moins l’excuse-t-il ; de même qu’assurément la prise de Longwy ne légitime pas les massacres de septembre, mais enfin peut servir à les expliquer. Pareillement, nous accordons à M. Taine que la terreur fut la cause ou l’une des causes de l’émigration ; mais peut-il méconnaître à son tour que l’émigration soit la cause ou l’une des causes aussi de ce que j’appellerai la systématisation légale de la terreur ? On dirait vraiment à le lire, que l’Europe est demeurée spectatrice impassible ou indifférente du drame révolutionnaire, et que les hommes de la révolution, uniquement occupés de leur idéal politique, en ont mené l’expérience à loisir : Cependant, quelque opinion que l’on se fasse de l’attitude des puissances en présence de la révolution française, et quand bien même on croirait, avec certains historiens, que l’Europe, jusqu’aux environs de 1795, distraite par d’autres soins, n’aurait donné qu’une attention médiocre aux affaires de France, il n’en serait pas moins vrai que, dès le début de la guerre, c’est-à-dire dès les premiers mois de 1792, la révolution s’est sentie menacée dans son principe et la France dans son existence même.

Là-dessus, ce grand homme de province, le Genevois Mallet du Pan, — que nous dispenserions si volontiers de s’être mêlé de nos affaires, — et bien d’autres depuis, ont pu se moquer plus ou moins agréablement des déclamations contre Pitt et Cobourg dont retentissait la tribune de la Convention. Mais, en vérité, M. Taine lui-même estime-t-il que Pitt et Cobourg fussent des partisans si déclarés ou des amis si chauds de la France et de la révolution ? Leur main, celle de leurs agens, était-elle donc absente, et innocente, des intrigues dont nos orateurs les accusaient si véhémentement ? Et les jacobins enfin étaient-ils si ridicules quand ils voyaient une « conspiration » dans cette coalition de l’Europe entière contre eux et contre nous ? La nature même de leurs déclamations eût dû avertir ici leur historien. Disons-le comme nous le pensons, c’est-à-dire tout naïvement ; tout jacobins qu’ils étaient, ils ne voyaient pas si mal quand ils accusaient la coalition de la dépréciation même de leurs assignats, puisque enfin ses ministres en faisaient fabriquer de faux. Et s’ils se trompaient, quand ils donnaient à leurs accusations la forme et le corps étrange qu’ils leur donnaient, ils ne se trompaient sans doute pas quand ils voyaient un rapport étroit entre leurs maux intérieurs et les nécessités de la guerre étrangère. Ajoutons maintenant que lorsqu’on lutte pour l’existence, et quand il s’agit littéralement d’être ou de ne pas être, la lutte ne saurait avoir les mêmes caractères que lorsqu’elle s’engage pour l’acquisition d’une province ou quand elle se poursuit au nom de l’hégémonie politique. Lorsqu’un peuple, — par sa faute, celle de ses gouvernails ou le hasard des circonstances, il n’importe, — se voit une fois comme isolé du reste du monde, et, par toutes ses frontières, refoulé sur lui-même, il n’est pas étonnant, il est même assez humain qu’il se porte aux dernières extrémités de la colère ou qu’il retourne sa rage et son désespoir contre soi. Et, pour en revenir aux formules de M. Taine, quand la pression du « milieu extérieur » est énorme, comment se pourrait-il qu’elle n’agit pas sur le « milieu intérieur, » avec une force énorme ?

Au moins si, dans l’analyse qu’il a faite de ce « milieu intérieur, » M. Taine n’avait oublié que ce seul élément ! Mais je crains qu’il n’en ait oublié bien d’autres encore, et dont l’importance me parait considérable. On a dit quelquefois de l’auteur des Origines de la France contemporaine, et on l’avait déjà dit de l’auteur de l’Histoire de la littérature anglaise, qu’il semblait né parmi nous pour y renouveler les doctrines de Hobbes sur la férocité naturelle de l’homme ; et, en effet, dans sa théorie du gendarme, telle qu’il l’a si souvent exposée, comme dans l’ensemble au surplus de ses croyances politiques, il y a certainement quelque chose de cela. Mais il y a cependant quelque chose d’autre et de plus. Tandis qu’Hobbes ne croit qu’à la férocité naturelle de l’homme et qu’il redoute surtout l’usage que notre intelligence nous permet d’en faire pour nuire, cette férocité n’est en nous, selon M. Taine, que le signe et la survivance de notre animalité primitive. Nous sommes naturellement des brutes, et nous aurons beau faire, nous serons toujours des brutes. Ce n’est pas tout. Car, si nous n’étions que des brutes, les choses pourraient s’arranger, comme on voit qu’elles s’arrangent dans les sociétés animales ; mais nous sommes encore des fous. Bien loin que le bon sens, le sens commun, ainsi qu’on l’a cru longtemps, soit la chose du monde la plus répandue parmi les hommes, c’en est la plus rare au contraire, et il y a plus d’hommes de génie, qui sont des monstres en leur genre, qu’il n’y a d’esprits droits et sensés. Le motif d’ailleurs en est facile à dire, et l’on se tromperait fort de ne voir là qu’une boutade. En effet, l’exercice de notre raison dépend uniquement du bon ou du mauvais état de notre machine, laquelle est formée de tant de pièces, toutes si délicates, et soutenant entre elles des rapports si compliqués, que c’est miracle que parfois elle fonctionne comme la physiologie nous enseigne qu’elle devrait faire. Non-seulement donc nous sommes des fous, mais nous ne délirons pas tous ni constamment de la même folie, et pour en changer le cours ou la nature, il suffit ordinairement d’une digestion laborieuse ou d’un rhume de cerveau. Dans ces conditions, si c’est une étrange illusion à l’homme que de se croire libre, quelle illusion bien plus étrange encore que de se croire raisonnable ! Et comment veut-on que M. Taine, qui est un philosophe, ne professe pas le plus amer mépris pour cette « raison » qui fut effectivement la déesse, ou plutôt l’idole de la révolution, comme elle l’avait été du XVIIIe siècle ? Nous n’avons pas à discuter ici la question philosophique, d’abord parce qu’il y faudrait trop de place, et puis, parce que la solution, dans l’espèce, nous en est parfaitement indifférente. Il en est en effet de la raison comme de la liberté. Soyons raisonnables, ne le soyons pas, il n’importe, si nous croyons l’être ; mais du moment que nous croyons l’être, la raison a sa part, sa part considérable, et sa part légitime dans le gouvernement des affaires de ce monde. La science enseigne aussi que la couleur, le rouge ou le bleu, n’est pas dans les choses, mais dans notre œil, et nous n’y faisons pas difficulté. Si cependant, au lieu d’être dans notre œil, la couleur était effectivement dans les choses, en quoi l’art de peindre en serait-il changé ? Tout de même, sommes-nous libres ? c’est une question ; et sommes-nous raisonnables ? c’en est une autre. Mais toute société parmi les hommes n’en continue pas moins de reposer sur l’hypothèse de la raison et de la liberté comme sur son unique fondement. Pas de loi qui n’implique, dans l’entière étendue que donne au mot le langage courant, la liberté de l’agent dont elle règle les actes, et pas de discipline qui ne réclame l’assentiment de celui qu’elle prétend gouverner. Quel est le contrat dont la liberté ne soit présupposée l’essence, à ce point que, dans toutes les législations, le manque des conditions extérieures de la liberté chez l’une des parties suffit à vicier le contrat ? Mais quelle est la pénalité qui ne se fonde sur la reconnaissance ou l’aveu de la faute par la raison de celui qu’elle frappe, à tel point qu’où manquent les apparences de la raison, la faute est censée manquer ? Illusion ou vérité, chimère ou réalité, quoi qu’en puissent penser les métaphysiciens, la raison est donc un élément du gouvernement des choses humaines, et il faut la compter comme telle. C’est justement ce que M. Taine ne saurait pardonner à nos révolutionnaires. Ils ont cru que la raison devait avoir part au gouvernement des peuples et ils ont prétendu faire entrer, jusque dans les lois positives, le plus qu’ils pourraient d’idéal rationnel. Mais, pour les motifs que nous venons de dire, et indépendamment de toute philosophie, le droit incontestable qu’ils avaient de l’essayer et de le croire, voilà l’un des élémens que M. Taine a omis dans son analyse de l’esprit révolutionnaire.

Et qu’a-t-il fait encore de cet « honneur » et de cette « conscience n que lui-même tout à l’heure, et à bon droit, nous vantait si haut ? Veut-il nous faire croire qu’honneur et conscience, dix ans durant, aient passé tout entiers du côté des ennemis de la révolution ? qu’ils se soient incarnés uniquement dans la personne d’un M. de Rivarol, par exemple, ou d’un comte d’Entraigues ? et qu’au contraire, dans l’âme d’un Lafayette ou d’un Bailly, d’un Lanjuinais ou d’un Vergniaud même, j’oserai dire jusque dans celle enfin d’un Saint-Just ou d’un Robespierre, il n’en soit rien demeuré ? Ces « droits de l’homme, » que la Constituante voulut inscrire au frontispice de la constitution de la France, la proclamation n’en aurait-elle procédé que d’un esprit d’envie, de haine et de discorde ? et aucun souci des droits de la « conscience, » aucun sentiment de « l’honneur, » aucune noblesse ou générosité d’âme enfin, ne s’y seraient-ils mêlés ? Ou bien encore, dans cette propagande armée qu’elle allait bientôt entreprendre, la révolution n’était-elle animée que d’une fureur sectaire ? et quelque réelle préoccupation de la dignité de l’homme, ou quelque louable indignation des maux qu’engendre la servilité ne s’y alliaient-ils pas ? Que l’on se soit trompé, que l’on ait abusé des plus beaux noms qui soient parmi les hommes, qu’on les ait fait servir à des œuvres de sang, nous le croyons, nous le redisons avec M. Taine. En sont-ils moins beaux cependant ? en sont-ils moins vrais ? ou ne sont-ils qu’un déguisement trompeur de ce qu’il y aurait de plus vil et de plus bas dans la nature humaine ? et de tant d’hommes qui les ont crus, quand on a retranché les « coquins, » ne reste-t-il que les « niais ? » C’est l’opinion de M. Taine. Il est permis d’en avoir une autre. On ne prendrait pas ainsi la multitude par l’appât de la liberté si M. Taine avait raison. Et quand On admettrait qu’il eût raison au fond, il aurait encore tort dans la forme, pour n’avoir compté nulle part dans son analyse, avec ce que ces mots exercent et exerceront toujours sur les esprits des hommes, de naturel, de victorieux, d’irrésistible prestige.

Parcelles plus subtiles, mais non pas moins réelles de l’esprit révolutionnaire, ce sont ces élémens que j’ai cherchés, sans les y trouver, dans l’ouvrage de M. Taine. Ai-je mal cherché peut-être ? Mais à tout le moins y sont-ils si bien dissimulés que je n’ai su les y apercevoir, et, craignant que le lecteur ne les y aperçoive pas davantage, c’est comme si je disais qu’il ne manque rien tant à cette philosophie de la révolution qu’une analyse complète et vraiment impartiale des causes qui ont opéré la révolution. L’historien en a mis quelques-unes en lumière, les plus profondes en un certain sens, et c’est ce qui fait la valeur de son livre ; il en a trop laissé dans l’ombre, de trop considérables, et sans avoir assez prouvé qu’il eût le droit de les y laisser. Regrettable lacune, sans doute, regrettable déjà s’il ne s’agissait que de l’histoire de la révolution, plus regrettable encore s’il est question, comme ici, de démêler et de signaler dans l’histoire de la révolution quelques-unes des origines de la France contemporaine. Faut-il d’ailleurs le dire ? Cette analyse elle-même serait plus complète que cependant il y manquerait quelque chose encore ; et M. Taine y aurait tout mis qu’il n’y aurait pas moins omis ce qui fait dans l’histoire le caractère unique de la révolution.

« Un cahier de remarques, c’est lui-même qui l’a dit, jadis, et bien dit, n’est pas une psychologie ; » et dans toute combinaison il y a quelque chose de moins et de plus à la fois que la somme des propriétés des élémens qui la constituent, et, en tout cas, quelque chose d’autre. Or c’est ce que M. Taine a surtout oublié dans cette philosophie de la révolution, aussi bien dans les portraits qu’ils nous a peints des hommes que dans les tableaux qu’il nous a tracés des événemens, mais nulle part davantage que dans la conception totale qu’il s’est formée de l’événement. Dans les portraits fameux déjà qu’il nous a faits des hommes de la révolution, de Danton, par exemple, ou de Robespierre, il a tout mis et rien n’y manque, sauf un trait, mais le principal ou même celui qui nous importe seul, celui qui nous expliquerait pourquoi, dans l’histoire de la révolution, il ne s’est rencontré qu’un seul Danton et qu’un seul Robespierre. De même, dans la mémorable description qu’il nous a donnée de la prise de la Bastille, — caricature de l’événement comme d’autres récits en sont la transfiguration, — il a tout dit et même ce qu’il était inutile d’en dire, à l’exception de ce qui fit déjà pour les contemporains et qui fait dans l’histoire le sens et l’importance mystique de ce premier triomphe de la révolution. Et de même, enfin, dans sa conception totale de la révolution, il a vu bien des choses, nous l’avons dit et nous le redisons volontiers, que personne avant lui n’avait vues si clairement et si profondément, mais il n’a pas vu ce que tant d’autres pourtant ont si bien compris et si bien rendu, ce que je ne craindrai pas d’appeler, d’après Michelet et Carlyle, ou d’après le sage Tocqueville, le caractère apocalyptique de la révolution. Non-seulement Révolution, a dit quelque part M. Taine, en jouant sur les mots, mais Dissolution ; et nous dirons à notre tour, en prenant la même liberté, non-seulement Révolution, mais vraiment Révélation.

On peut regretter assurément qu’elle ait affecté ce caractère, mais on ne peut pas dire qu’elle ne l’ait pas eu, comme on peut bien croire qu’elle eût été mieux avisée de s’en tenir à quelques réformes urgentes, mais on ne peut pas faire qu’elle s’y soit tenue. Dépassant, dès son origine, les calculs de ceux qui l’avaient préparée, les bornes du siècle où elle venait de naître, et les frontières du pays qu’elle allait si profondément remuer, la révolution française a procédé dans son cours à la façon des révolutions religieuses, ou plutôt « elle est devenue elle-même une sorte de religion nouvelle, religion imparfaite, il est vrai, sans Dieu, sans culte et sans autre vie, mais qui, néanmoins, comme l’islamisme, a inondé toute la terre de ses soldats, de ses apôtres et de ses martyrs. » C’est Tocqueville qui parle ainsi, que l’on ne soupçonnera peut-être ni d’avoir manqué de perspicacité, ni d’avoir secrètement penché vers la démagogie. Et je ne saurais mieux faire, pour avoir achevé de montrer ce qui manque au livre de M. Taine, que de continuer et achever la comparaison. M. Taine a traité l’histoire de la révolution comme si, traitant celle de la réforme, il n’eût voulu voir d’autres causes à cette autre révolution que la cupidité de quelques principicules allemands ou la brutale impatience d’Henri VIII, roi d’Angleterre, à répudier Catherine d’Aragon. Mais c’est à lui que je l’oserai demander : une telle histoire de la réforme, penserait-il qu’elle fût complète ? qu’elle fût équitable ? qu’elle fût philosophique ?

Nous avons librement discuté le livre de M. Taine, d’autant plus librement que nous professons une admiration plus vive pour le grand talent de l’écrivain, un respect plus profond pour la sincérité, j’ai dit pour l’ingénuité de l’historien et du philosophe. Que les idées neuves et hardies se pressent dans ces trois volumes, nous nous sommes efforcés de le montrer ; mais peut-être n’avons-nous pas assez dit combien les belles pages y abondent. Il y en a sans doute quelques-unes d’étranges, et, avec les gros mots, un étalage inutile d’érudition historique nous gâte parfois les plus belles. Croit-on, d’ailleurs, nous avoir expliqué Danton pour l’avoir comparé à Mandrin ou Cartouche ? et si je ne connais pas Saint-Just, me le fait-on mieux connaître en le comparant au calife Hakem ? Où prend-on le calife Hakem ? et suis-je, en conscience, obligé d’avoir des renseignemens si précis sur Mandrin ? Je n’aime pas beaucoup non plus ces comparaisons ingénieuses, mais hasardeuses, que M. Taine emprunte à la mécanique, à la physiologie, à l’histoire naturelle et qui me font toujours craindre, si par hasard elles étaient inexactes, pour les lois psychologiques, intellectuelles ou morales que M. Taine croit avoir démontrées à leur aide. Mais quand à ces observations j’en pourrais ajouter cent autres, il ne serait pas moins vrai que, si M. Taine a quelquefois mieux composé, jamais du moins il n’a fait preuve de plus d’aisance dans la force ou de plus de justesse dans l’éclat que dans ces trois volumes. C’est ce qui les distingue dès à présent de nos autres histoires de la révolution, sans même en excepter les plus justement renommées ; c’est ce qui les soutiendra dans l’avenir contre les histoires plus vraies, qu’il viendra bien un temps d’écrire ; et c’est en terminant ce qu’il eût été bien injuste de ne pas dire plus clairement que nous ne l’avions dit.


FERDINAND BRUNETIERE.

  1. La Chute de l’Ancien régime, par M. Aimé Chérest, 2 vol. in-8°. Paris, 1884 ; Hachette.