Un Épisode de l’histoire religieuse du XVIIe siècle/03

Un Épisode
de
l’histoire religieuse
du XVIIe siècle




III[1]
LA COMPAGNIE DU SAINT-SACREMENT
ET LES PROTESTANS




Pour juger la conduite de la Compagnie du Saint-Sacrement à l’égard des réformés, il ne serait sans doute pas déplacé de rappeler au préalable que la situation dans l’État de ces « hérétiques » qu’ils poursuivirent était toute différente de celle des « juifs, mahométans, adamites, anabaptistes [2] » et autres « ennemis du nom chrétien, » proscrits perpétuels. La « tolérance » de la religion protestante, ordonnée par le Roi, organisée par les lois, admise implicitement, et parfois même explicitement, par le clergé de France, était en somme obligatoire pour des consciences catholiques, et cette obligation limitait leur droit de propagande. Mais si, négligeant la légalité, nous considérons ici seulement la réalité ; si, comme il faut toujours essayer de le faire avant de juger, nous avons égard aux circonstances, nous n’en trouvons vraiment aucune, je ne dis pas qui justifie, mais qui excuse l’acharnement de la Compagnie contre les protestans.
I. — État et dispositions du protestantisme français de 1629 à 1636.

Car, d’abord, pouvait-on croire sérieusement, après 1629, que le protestantisme, dépouillé de toute force politique, méritât les craintes, encourût les griefs que peut invoquer parfois un zèle intransigeant pour continuer, malgré les pouvoirs publics, contre un adversaire ménagé à tort, une lutte trop tôt interrompue ? Pouvait-on sérieusement estimer que les églises calvinistes, au moment où la Compagnie du Saint-Sacrement commença de les harceler, fussent encore, en France, pour l’Église catholique l’ennemi formidable qu’autrefois, — peut-être, — elles avaient été ; peut-être, car je ne voudrais point affirmer, que même en sa nouveauté séduisante, même dans son âge « d’assaut et d’irruption, » la Réforme ait mordu beaucoup sur l’âme française ?

Il est très sûr que l’Édit de Nantes, puis la prise de la Rochelle, puis la guerre terminée en 1629 par la paix d’Alais et l’édit de Nîmes, avaient marqué pour le protestantisme français les étapes d’un affaiblissement progressif. Sa dissolution en tant que parti politique avait été accompagnée, — et c’était fatal, — d’une décadence en tant qu’association religieuse[3]. Comme il arrive toujours, « à une période de surexcitation succédait un affaissement moral. » Henri IV avait déjà pu triompher avec quelque ironie de ce résultat de sa politique[4]. Sous Louis XIII, après les défaites réitérées des Grands, les défections recommencèrent, et, ce semble, assez nombreuses, parmi la noblesse réformée[5]. Pendant la guerre de 1627, bien des apostasies montrèrent que, comme l’écrivait un gentilhomme protestant[6], agent secret de Richelieu, « le métier de huguenot ne valait plus rien » pour les gens avisés. D’autre part, depuis 1611 jusqu’en 1634, une série presque ininterrompue de missions, Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/109 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/110 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/111 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/112 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/113 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/114 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/115 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/116 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/117 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/118 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/119 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/120 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/121 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/122 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/123 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/124 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/125 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/126 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/127 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/128 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/129 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/130 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/131 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/132 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/133 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/134 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/135 Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/136 grande importance, — de direction ou de suggestion tout au moins, — dans la persécution renouvelée vers 1640, reprise par à-coups de plus en plus fréquens de 1640 à 1661, suivie et grandissante jusqu’en 1685, c’est encore, je crois, l’ensemble de faits de l’histoire religieuse de la France de 1620 à 1640 que nous avons groupés dans le précédent article et dans celui-ci. Faits bien connus pour la plupart, mais dont le rapprochement est instructif.

Car il s’en dégage que, comme nous l’avons vu précédemment, la contre-réformation catholique n’était pas, tant s’en faut, réalisée, au moment où la Compagnie du Saint-Sacrement commença d’exister, et que c’est, apparemment, l’instigation active des Dévots qui la fit mettre décidément en train. Et il s’en dégage aussi, comme nous venons de le voir aujourd’hui, que, malgré des contradictions inévitables et des hésitations très intelligibles, il n’y avait point en France, dans le milieu du règne de Louis XIII, un « mouvement », ni concerté, ni spontané, contre les protestans. Au contraire, de la bonne volonté, — ou, si l’on veut, de l’absence de mauvaise volonté ; — de la collaboration inconsciente, ou de l’inaction indifférente, des classes dirigeantes, du gouvernement et même du clergé, un état de paix durable pouvait, et devait logiquement, résulter. Qu’il faille parler, alors, de tolérance vraie, — de cette tolérance qui est la franche et fraternelle reconnaissance de ce que Bayle appelait plus tard les « droits de la conscience errante, » — non sans doute, cela est bien entendu. Mais, à défaut de ce sentiment supérieur, par suite de motifs divers et concourans, — motifs d’idées, de sentimens, d’intérêts matériels surtout, — il y avait, à l’ombre de Richelieu, comme un éloignement général de l’intolérance passée, comme une tendance plus ou moins sentie, plus ou moins sincère, plus ou moins résignée, à l’apaisement religieux ; il y avait ce qu’Arnauld appelle assez joliment, et avec tristesse, un « état de négligence et de froideur, » cependant « favorable en soi à la félicité publique. »

Or, malgré cette réunion heureuse de conditions propres à l’établissement d’une paix religieuse durable, cette paix ne s’établit pas. Au contraire, — et cela, sans causes tangibles, ni dans les affaires intérieures, ni dans les affaires extérieures ; sans prétextes fournis par les réformés, dont le gouvernement, à plusieurs reprises, certifie et loue « la bonne conduite, » — le Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/138 Par son fait, par l’infusion qu’elle eut l’art d’opérer peu à peu, patiemment, au gouvernement et au clergé, de son « irréconciliable fanatisme, » c’est elle qui a accompli, selon toute apparence, une besogne que, jusqu’ici, on avait cru pouvoir parfois attribuer à la Compagnie de Jésus ; c’est elle qui semble avoir assuré la perpétuité ininterrompue de la lutte religieuse, de façon qu’il n’y eût pas prescription en France contre l’hérétique, et que l’habitude de le combattre ne se perdît point. Ce qu’il est permis, dès à présent, de voir dans la Compagnie du Saint-Sacrement, c’est l’adversaire acharné de cet esprit de tolérance, qui commençait à percer, qui, semble-t-il, voulait vivre et pouvait croître, mais qu’il était alors bien aisé d’étouffer. Car, pour que la tolérance naisse et surtout pour qu’elle s’implante, en triomphant des objections d’un bon sens grossier et des répugnances que la brutalité instinctive des individus et des associations humaines lui oppose, il faut, soit dans le gouvernement, soit dans la nation, la rencontre et la collaboration prolongée de plus d’une idée, de plus d’un sentiment, de plus d’un intérêt. Ces rencontres, ces collaborations, l’historien sait qu’elles sont fortuites, rares et éphémères ; plus rares même, peut-être, que les éveils, dans les corps sociaux, des sentimens de pitié pour les souffrans et pour les pauvres. — Et c’est pourquoi il a le droit d’estimer que le mal fait par la Compagnie du Saint-Sacrement, en ressuscitant et fomentant la guerre religieuse, ne compense que trop le bien qu’elle a fait ou fait faire d’autre part, dans le domaine de l’assistance publique.

Cette intolérance, du reste, la Compagnie du Saint-Sacrement ne l’exerça pas seulement contre les réformés. Les jansénistes s’en ressentirent ; — et sa lutte contre eux, que nous aurons l’occasion d’étudier en racontant la fin de l’étrange et redoutable Compagnie, — jette un jour assez curieux sur les diversités de l’âme et de l’idée catholique au xviie siècle.

Alfred Rébelliau.
  1. Voyez la Revue du 1er juillet et du 1er août.
  2. Tous les textes officiels du temps font une distinction expresse entre ces sectes de mécréans ou d’« innovateurs « et la « religion » tolérée par les édits laquelle est ainsi nommée à la suite de la religion catholique.
  3. Beaucoup d’historiens l’ont constatée : citons seulement Ranke et Lièvre, Histoire des Protestans du Poitou.
  4. Lettre de 1605 au pape Paul V dans Lacombe, Henri IV, et sa politique, p. 34.
  5. « Pour la noblesse, depuis quinze ans, dit un pamphlet de 1621 (Manifeste anglais aux Réformés de France), il y en a plus de 10 000 qui ont quitté votre créance. »
  6. Bulletin historique de la Société du protestantisme français, t. XXX, p. 256. Cf. Bazin, Louis XIII, 2e édit., t. II, p. 85 ; Fagniez, Le Père Joseph et Richelieu, t. I, p. 428-429 ; N. Weiss, article France protestante, dans l’Encyclopédie Lichtenberger, p. 172.