Trop menu le Fil casse, scènes de la vie russe

TROP MENU LE FIL CASSE
SCENES DE LA VIE RUSSE


PERSONNAGES.


ANNA VASSILEVNA LIBANOF, quarante ans.
VERA NICOLAEVNA, sa fille, dix-neuf ans.
VARVARA IVANOVNA MOROZOF, parente de Mme Libanof, quarante-cinq ans.
Mlle BIENAIMÉ, gouvernante de Vera Nicolaevna.
VLADIMIR PETROVITCH STANITZINE, un voisin, vingt-huit ans.
EUGÈNE ANDRÉITCH GORSKI, autre voisin, vingt-six ans.
IVAN PAVLITCH MOUKHINE, troisième voisin, trente ans.
Le capitaine TCHOUKHANOF, cinquante ans.
UN MAITRE D’HOTEL.
UN DOMESTIQUE.

(La scène se passe chez Mme Libanof. — Le théâtre représente la grande salle d’une riche habitation ; trois portes s’ouvrent, au fond sur la salle à manger, à droite sur le salon, à gauche sur le jardin. — Les murs sont ornés de portraits. — Sur le devant, une table couverte de journaux, un piano et quelques fauteuils. — Au second plan, un petit billard. — Dans un coin, une grande horloge murale.

GORSKI, entrant

Il n’y a personne. Tant mieux… Quelle heure est-il ?… Neuf heures et demie. C’est aujourd’hui le jour décisif… Oui,… oui. (Il s’approche de la table et prend un journal.) Voyons les nouvelles… (Moukhine sort de la salle à manger. Gorski se retourne vivement.) Tiens… Moukhine ! Par quel hasard ? quand es-tu arrivé ?

MOUKHINE.

Cette nuit, mais j’ai quitté la ville à six heures. Mon postillon s’est égaré…

GORSKI.

Tu connais donc Mme de Libanof ?

MOUKHINE.

Je viens ici pour la première fois. C’est au bal du gouverneur qu’on m’a présenté à Mme de Libanof, comme tu rappelles ; j’ai dansé avec sa fille, et cela m’a valu l’honneur d’une invitation. (Regardant autour de lui.) La résidence est belle !

GORSKI.

Je le crois bien ! la première maison de la province ! Il fait bon vivre ici… C’est un agréable mélange que cette existence campagnarde à la russe et cette vie de château à la française… Tu en jugeras. La maîtresse de la maison est veuve et riche. Sa fille…

MOUKHINE, l’interrompant.

Sa fille est charmante ?…

GORSKI.

Ah !… (Après un court silence.) Ouï.

MOUKHINE.

Comment se nomme-t-elle ?

GORSKI.

Vera Nicolaevna… Sa dot est magnifique.

MOUKHINE.

Bah ! cela m’est égal. Je ne suis pas un épouseur.

GORSKI.

Tu n’es pas un épouseur, mais tu as la mine d’un prétendu.

MOUKHINE.

Serais-tu jaloux par hasard ?

GORSKI.

Encore ! Causons donc en attendant que ces dames descendent pour déjeuner.

MOUKHINE.

Dis-moi d’abord quelle sorte de maison est celle-ci,… quelles gens l’habitent…

GORSKI.

Ma défunte mère a détesté Mme Libanof pendant vingt ans au moins… Il y a donc longtemps que nous nous connaissons. Mme de Libanof, née Solotopine (tel est le nom inscrit sur ses cartes de visite), est une brave femme qui jouit de la vie et en laisse jouir les autres. Le général Monplaisir s’arrête chez elle en passant. Si son mari n’était pas mort jeune, elle eût fait son chemin. Elle est un peu sentimentale, un peu enfant gâté ; elle accueille son monde sans trop de réserve, sans trop de prévenance… Il faut lui savoir gré de ne pas parler du nez et de ne pas faire trop de médisances. Elle tient sa maison en bon ordre, et régit elle-même ses biens. C’est une tête politique. Une de ses parentes, Mme Morozof, Varvara Ivanovna, vit auprès d’elle. C’est une femme assez bien élevée, veuve aussi, mais pauvre. Elle est méchante, et elle déteste sa bienfaitrice ; mais cela importe peu. Il y a encore une gouvernante française qui fait partie de l’établissement, sert le thé, soupire après Paris, aime le petit mot pour rire, et roule mélancoliquement ses petits yeux… à l’adresse des arpenteurs et des architectes, qui lui font la cour. Comme elle ne joue pas aux cartes, et que le boston n’est agréable qu’à trois, on s’est affublé en son honneur d’un capitaine en retraite, un certain Tchoukhanof, qu’on tient à demi-ration. Il a de grandes moustaches et un air de matamore, ce qui ne l’empêche pas de n’être au fond qu’un très humble courtisan. Toutes ces personnes sont de la maison et n’en sortent pas ; mais Mme de Libanof a beaucoup d’autres relations… Il me serait impossible de me les rappeler toutes… Parmi les visiteurs les plus assidus, il faut compter le docteur Gutmann. C’est un joli garçon, à favoris soyeux, qui n’entend pas grand’chose à la médecine, mais qui baise avec attendrissement les mains d’Anna Vassilevna… Cela plaît assez à la veuve, qui a de jolies mains, un peu trop potelées, mais blanches. et les doigts retroussés du bout…

MOUKHINE, avec impatience.

Mais tu ne dis rien de la fille ?

GORSKI.

Patience donc ! Que te dirai-je de Vera Nicolaevna ? Je ne sais vraiment rien d’elle. Qui peut se vanter de connaître une jeune fille de dix-huit ans ? Elle fermente encore comme un vin nouveau, mais elle fera sans doute une femme charmante. Elle est fine et spirituelle, elle a du caractère, un cœur tendre, et ne demande qu’à vivre. Elle se mariera bientôt.

MOUKHINE.

Avec qui ?

GORSKI.

Je n’en sais rien,… mais elle ne restera pas longtemps fille.

MOUKHINE.

Cela s’entend. Un riche parti…

GORSKI.

Oh ! ce n’est pas parce qu’elle est riche !

MOUKHINE.

Et pourquoi donc ?

GORSKI.

Parce qu’elle a compris que la vie de la femme ne commence que le jour de ses noces, et qu’elle veut vivre. Écoute… Mais quelle heure est-il ?

MOUKHINE.

Il est dix heures.

GORSKI.

Dix heures,… j’ai encore le temps. Écoute bien. Nous sommes en guerre ouverte, Vera Nicolaevna et moi. Sais-tu ce qui m’a fait accourir ici ventre à terre hier matin ?

MOUKHINE.

Comment veux-tu que je le sache ?

GORSKI.

Un jeune homme de ta connaissance a l’intention de demander aujourd’hui sa main.

MOUKHINE.

Et qui donc ?

GORSKI.

Vladimir Petrovitch Stanitzine, ex-lieutenant de la garde, un de mes bons amis. Imagine-toi que c’est moi-même qui l’ai introduit ici. Ce n’est pas tout : je l’ai précisément introduit pour qu’il épouse Vera Nicolaevna. Ces un homme d’un esprit médiocre, bon, modeste, paresseux, sédentaire. Elle ne peut trouver un meilleur mari, et elle le sait bien. Je suis un ancien ami de la famille, et ne veux que son bien.

MOUKHINE.

Tu es donc accouru ici au galop pour être témoin du bonheur de ton protégé ?

GORSKI.

Tout au contraire… Je suis venu pour mettre obstacle à ce mariage.

MOUKHINE.

Je ne te comprends pas.

GORSKI.

Il me semble pourtant que la chose est claire.

MOUKHINE.

Veux-tu donc l’épouser toi-même ?

GORSKI.

Non pas, mais je ne veux point qu’elle en épouse un autre.

MOUKHINE.

Tu es amoureux d’elle ?

GORSKI.

Je ne le pense pas.

MOUKHINE.

Eh bien ! tu l’as demandée en mariage ?…

GORSKI.

Pas du tout. Je n’ai nullement l’intention de l’épouser. Écoute, je vais te parler à cœur ouvert. Je suis certain, entends-tu, que, si je faisais ma demande, je serais préféré par Vera Nicolaevna à notre ami Stanitzine, Quant à la mère, elle nous tient, Stanitzine et moi, pour deux partis également sortables… Vera croit que je suis amoureux d’elle, mais elle sait que je crains le mariage plus que le feu… Elle veut triompher de cette crainte… Voilà pourquoi elle attend… Elle n’attendra pas longtemps. Ce n’est pas qu’elle ait peur de perdre Stanitzine : ce pauvre jeune homme brûle et fond comme de la cire ; mais, à vrai dire, elle commence à lire dans mon jeu, et son intention est de me pousser à une explication décisive. J’ai le pressentiment que cette situation se dénouera aujourd’hui même. Le serpent me glissera entre les doigts, ou il m’étouffera. Ce qui m’est insupportable, c’est que Stanitzine est amoureux au point de n’être plus capable ni de jalousie, ni d’emportement. On le voit errer çà et là, les yeux chargés de langueur, la bouche béante : il est affreusement ridicule ! Cependant les sarcasmes ne me serviraient plus à rien… Il faut me montrer tendre. Je me suis déjà mis à l’œuvre hier, et n’en reviens pas du peu d’efforts que cela m’a coûté. Je cesse de me comprendre moi-même.

MOUKHINE.
Comment t’y es-tu pris ?
GORSKI.

Je ne sais si Vera Nicolaevna pressent la proposition de son adorateur ; ce qui est certain, c’est qu’hier soir elle m’observait tout particulièrement. Tu ne peux t’imaginer combien il est difficile, même à un homme expérimenté, d’affronter le regard scrutateur de ces yeux jeunes, mais intelligens, surtout lorsqu’ils clignotent un peu. Elle a été sans doute frappée aussi de ma nouvelle attitude vis-à-vis d’elle. Je passe pour un homme moqueur et froid et j’en suis bien aise… On vit très bien avec cette réputation… Mais hier j’ai dû paraître tendre et préoccupé. À quoi bon mentir ? J’ai ressenti en effet quelque agitation, et mon cœur ne demandait qu’à s’attendrir. Tu me connais, mon cher, tu sais que je garde le libre exercice de toutes mes facultés d’observation, même dans les crises les plus solennelles de la vie… Et Vera m’offrait hier un curieux sujet d’observation ; elle cédait à l’entraînement de la curiosité, si ce n’est à celui de l’amour. Elle avait peur, elle ne se fiait pas à elle-même et ne se comprenait pas… Tout cela se reflétait gracieusement sur son frais visage ; je ne l’ai pas quittée de la journée, et je sentis le soir que je commençais à perdre tout empire sur moi-même… O Moukhine, Moukhine ! quelle chose dangereuse que de voir trop longtemps de fermes épaules, de respirer une fraîche haleine !… Le soir, nous nous sommes promenés dans le jardin. Le temps était magnifique ; aucun souffle n’agitait l’air. Mlle Bienaimé, sa gouvernante, est venue sur le balcon ; elle portait une bougie dont la flamme n’a pas vacillé. Vera et moi, nous nous sommes longtemps promenés tous deux devant la maison, sur le sable moelleux de l’allée qui longe l’étang. Les étoiles scintillaient doucement au ciel et sur l’eau… Mlle Bienaimé, indulgente, mais attentive, nous suivait des yeux du haut de son balcon… Je propose à Vera Nicolaevna d’entrer dans la barque ; elle y consent, je rame, et nous allons ainsi jusqu’au milieu de l’étang. — Où allez-vous donc ? s’écrie la Française. — Nulle part, répondis-je tout haut. Nulle part, répétai-je tout bas, nous sommes trop bien ici. Vera Nicolaevna baissa les yeux, sourit et se mit à effleurer la surface de l’eau du bout de son ombrelle. Un doux et pensif sourire s’épanouissait sur ses joues virginales ; elle voulut parler et ne fit que soupirer, mais si joyeusement ! tout comme soupirent les enfans ! Eh bien ! que te dirai-je de plus ? Prudence, projets, sang-froid, j’ai tout envoyé au diable, j’ai été heureux, j’ai été stupide. Dieu me pardonne ! j’ai déclamé des vers… Oui, je te le jure !… Tu n’en crois rien, et c’est vrai pourtant… J’ai déclamé des vers,… et encore ma voix tremblait-elle… Pendant le souper, j’ai été assis à côté de Vera… Oui,… tout cela est fort beau… Mes affaires sont excellentes, et si je voulais me marier !… Mais voici le malheur, on ne la trompe pas, elle ! Je ne sais qui a dit que les femmes s’entendaient admirablement à faire des armes. Personne certes ne fera tomber le fleuret des mains à Vera Nicolaevna. Nous le verrons aujourd’hui du reste… Et toi, Ivan Pavlitch, à quoi penses-tu ?

MOUKHINE.
Je pense que si tu n’es pas amoureux de Vera Nicolaevna, tu es un grand original ou un égoïste insupportable.
GORSKI.

C’est possible ! Mais l’on vient… Aux armes !… Je compte sur ta discrétion ?…

MOUKHINE.

Oh ! naturellement.

GORSKI.

Voici Mlle Bienaimé, toujours la première… forcément ; le thé l’attend. (Mademoiselle Bienaimé entre. Moukhine se lève et la salue. Gorski s’approche d’elle.) Mademoiselle, j’ai l’honneur de vous saluer. Toujours fraîche comme une rose !

MADEMOISELLE BIENAIMÉ, minaudant.

Et vous toujours galant. Venez, j’ai quelque chose à vous dire. (Tous les deux entrent dans la salle à manger.)

MOUKHINE, seul.

L’étrange garçon que ce Gorski ! Qui donc le priait de me prendre pour confident ? (se promenant de long en large.) Ma foi, j’avais bien besoin de venir ici ! SI je pouvais… (Entre Vera Nicolaevna. Elle est en robe blanche et tient une rose à la main. Moukhine se retourne et salue avec embarras. Vera s’arrête indécise.) Vous,… vous ne me reconnaissez pas,… je…

VERA.

Ah ! monsieur,… monsieur Moukhine. Je ne m’attendais pas vraiment… Et quand êtes-vous arrivé ?

MOUKHINE.

Cette nuit… Imaginez-vous que mon postillon…

VERA.

Ma mère sera très heureuse. J’espère que vous nous restez… (Elle regarde autour d’elle.)

MOUKHINE.

Peut-être cherchez-vous Gorski ?… Il vient de sortir.

VERA.

Qui vous fait croire que je cherche M. Gorski ?

MOUKHINE.

Je… je pensais…

VERA.

Vous vous connaissez ?

MOUKHINE.

Depuis longtemps. Nous avons servi ensemble.

VERA, se dirigeant vers la fenêtre.

Quelle ravissante matinée !

MOUKHINE.

Vous venez déjà du jardin ?

VERA.

Oui, je me suis levée de bonne heure.

MOUKHINE.

Cette rose ?… Permettez-moi une question… Pour qui l’avez-vous cueillie ?

VERA.
Pour qui ? Pour moi-même.
MOUKHINE.

Ah !

GORSKI, sortant de la salle à manger.

Veux-tu du thé, Moukhine ? (Apercevant Vera.) Bonjour, Vera Nicolaevna.

VERA.

Bonjour.

MOUKHINE.

Le thé est servi ? Eh bien ! je vais déjeuner. (Il se dirige vers la salle à manger.)

GORSKI.

Vera Nicolaevna, donnez-moi donc votre main… (Elle lui tend la main en silence.) Qu’avez-vous ?

VERA.

Dites-moi, Eugène Andréitch, votre ami Moukhine est-il bête ?

GORSKI.

Je n’en sais rien… Il passe pour un homme intelligent… Mais quelle question !…

VERA.

Êtes-vous très lié avec lui ?

GORSKI.

Je le connais… Qu’est-ce qu’il peut donc ?… Est-il ?…

VERA, vivement.

Rien,… rien,… je ne sais…

GORSKI, montrant la rose.

Je vois que vous êtes déjà sortie ce matin.

VERA.

Oui… M. Moukhine m’a déjà demandé pour qui j’avais cueilli cette rose.

GORSKI.

Et que lui avez-vous répondu ?

VERA.

Que c’était pour moi-même.

GORSKI.

Et l’avez-vous réellement cueillie pour vous-même ?

VERA.

Non, pour vous. Vous voyez que je suis franche.

GORSKI.

Donnez-la-moi alors.

VERA.

Je n’ose plus vous la donner à présent. Me voilà forcée de la mettre à ma ceinture ou de l’offrir à Mlle Bienaimé. C’est votre faute. Pourquoi n’êtes-vous pas descendu le premier ?

GORSKI.

C’est insupportable, Moukhine…

VERA.
Gorski, vous jouez au plus fin avec moi. Je vous le prouverai plus tard… Maintenant allons déjeuner.
GORSKI, la retenant.

Écoutez, Vera Nicolaevna, vous me connaissez. Je suis méfiant ; j’ai l’air moqueur et dégagé, mais de fait je suis simplement timide.

VERA.

Vous…

GORSKI.

Moi. De plus, tout ce qui m’arrive est si nouveau pour moi… Vous dites que je joue au plus fin… Ayez un peu d’indulgence… (Vera le regarde.) Je vous assure qu’il ne m’est jamais arrivé de parler à une femme comme je vous parle. C’est pour cela qu’il m’est difficile… Eh bien ! oui, je suis habitué à dissimuler… Mais ne me regardez pas ainsi… Je vous jure que je mérite d’être encouragé.

VERA.

Gorski ! il est facile de me tromper… J’ai été élevée à la campagne, j’ai vu peu de monde… Il est facile de me tromper, mais à quoi bon ? Vous n’en retirerez pas une bien grande gloire… Quant à vous jouer de moi,… non, je ne puis le croire…

GORSKI.

Me jouer de vous !… Regardez-vous donc vous-même… Mais ces yeux voient tout, (Vera se détourne lentement.) Et savez-vous que lorsque vous êtes là, je ne puis,… non, je ne puis décidément m’empêcher de dire tout ce que je pense… Dans votre doux sourire, dans votre calme regard, dans votre silence même, il y a quelque chose de si impérieux…

VERA, l’interrompant.

Et vous ne voulez pas vous livrer ? Vous voulez toujours ruser ?

GORSKI.

Non ;… mais écoutez. À parler franchement, qui donc se livre tout à fait ? Serait-ce vous par exemple ? Dites-moi sincèrement si vous attendez quelqu’un aujourd’hui.

VERA, tranquillement.

Oui. Il est probable que nous verrons M. Stanitzine.

GORSKI.

Vous êtes une femme terrible. Vous avez le don de ne rien laisser voir tout en ne paraissant rien cacher… La franchise est la meilleure des diplomaties, sans doute parce qu’elle ne fait pas tort à l’autre.

VERA.

Ainsi donc vous saviez aussi qu’il devait venir ?

GORSKI, légèrement troublé.

Je le savais.

VERA, se penchant sur sa rose.

Et votre monsieur Moukhine le savait aussi ?

GORSKI.

Pour quelle raison me parlez-vous toujours de Moukhine ?…

VERA.

Assez. Voyons, ne vous fâchez pas… Si vous le voulez, nous irons au jardin après le déjeuner… Nous causerons… de choses graves… (Elle jette sa rose sur la table et entre dans la salle à manger.)

GORSKI, seul. Il prend la rose, et reste quelques instans immobile.

Eugène Andréitch, mon ami, je dois vous dire franchement qu’à mon avis vous n’êtes pas de force à lutter contre ce démon. Vous vous jetez de côté et d’autre, elle ne remue pas seulement le petit doigt, et vous vous découvrez complètement. Du reste, qu’est-ce que cela fait ? Ou je serai vainqueur, ou je perdrai la partie. Dans ce cas, il n’y aura pas de honte à épouser une femme comme celle-ci ! C’est effrayant sans doute ;… mais d’un autre côté à quoi bon conserver ma liberté ? Doucement, Eugène Andréitch, doucement, ne vous livrez pas trop vite… (considérant la rose.) Que signifies-tu, pauvre fleur ?… Ah ! Mme Libanof avec son amie !… (Il cache avec soin la rose. — Entre madame Libanof, accompagnée de Varvara Ivanovna.) Boujour, mesdames, comment avez-vous dormi ?

MADAME LIBANOF, lui donnant le bout de ses doigts.

Bonjour, Eugène… J’ai un peu mal à la tête aujourd’hui.

VARVARA IVANOVNA.

Vous vous couchez trop tard, Anna Vassilevna.

MADAME LIBANOF

C’est possible… Et où est Vera ? L’avez-vous vue ?

GORSKI.

Elle prend le thé dans la salle à manger avec Mlle Bienaimé et Moukhine.

MADAME LIBANOF

Ah ! oui, M. Moukhine ; on dit qu’il est arrivé cette nuit. Le connaissez-vous ? (Elle s’assied.)

GORSKI.

Je le connais depuis longtemps. N’allez-vous pas prendre une tasse de thé ?

MADAME LIBANOF

Non, le thé m’agite, Gutmann me le défend ; mais je ne vous retiens pas,… allez, allez, Varvara Ivanovna. (Varvara Ivanovna sort.) Et vous, Gorski, vous restez ?… Quelle délicieuse matinée !… Avez-vous vu le capitaine ?

GORSKI.

Non. Il doit être, selon son habitude, à se promener au jardin,… pour chercher des champignons.

MADAME LIBANOF

Imaginez-vous quelle partie il m’a gagnée hier ?… Mais asseyez-vous donc… Pourquoi restez-vous debout ? (Gorski s’assied.) J’avais le plus beau jeu, mes combinaisons étaient parfaites ; mais Varvara Ivanovna a tout gâté. Elle joue à tort et à travers, avec un guignon inconcevable. Ce scélérat, lui, a du bonheur, et, les maladresses de Varvara Ivanovna l’aidant, je me suis trouvée dans une fort mauvaise passe. Que voulez-vous ? Il a gagné, c’est tout simple ; mais à propos, il faut que j’envoie en ville. (Elle sonne.)

GORSKI.
Pour quoi faire ?
UN MAÎTRE D’HÔTEL.

Madame a sonné ?

MADAME LIBANOF

Envoie Gabriel en ville pour qu’il achète de la craie[1]… Tu sais, des morceaux de craie comme je les aime.

LE MAÎTRE D’HÔTEL.

Oui, madame.

MADAME LIBANOF

Dis-lui d’en prendre suffisamment et de choisir les plus gros morceaux… Où en est la fenaison ?

LE MAÎTRE D’HÔTEL.

Madame, on fauche encore.

MADAME LIBANOF

C’est bien. Où est Élie Élitch ?

LE MAÎTRE D’HÔTEL.

Madame, il se promène au jardin.

MADAME LIBANOF

Au jardin !… Appelle-le.

LE MAÎTRE D’HÔTEL.

Oui, madame.

MADAME LIBANOF

C’est bien, retire-toi.

LE MAÎTRE D’HÔTEL.

Oui, madame, (Il sort. )

MADAME LIBANOF

Que ferons-nous aujourd’hui, Eugène ? Vous savez que je m’en rapporte complètement à vous. Pensez à quelque chose de gai… Je suis en train aujourd’hui. Dites, est-ce un homme agréable que ce M. Moukhine ?

GORSKI.

Il est fort bien.

MADAME LIBANOF

Il n’est pas gênant ?

GORSKI.

Oh ! nullement.

MADAME LIBANOF

Joue-t-il au boston ?

GORSKI.

Certainement.

MADAME LIBANOF

Ah ! mais c’est très bien… Eugène, donnez-moi un tabouret sous les pieds. (Gorski apporte un tabouret) Merci… Voici le capitaine !

TCHOUKHANOF. (Il entre par la jardin ; sa casquette est pleine de champignons.)
Bonjour, ma chère dame… Votre main, je vous prie.
MADAME LIBANOF, lui tendant langoureusement la main.

Bonjour, scélérat !

TCHOUKHANOF.

Eugène Andréitch, mes plus humbles… (Gorski salue. Tchoukhanof le regarde en secouant la tête.) Dieu ! la belle prestance ! Pourquoi ne pas vous faire militaire, hein ?… Et vous, ma chère dame, comment vous sentez-vous ?… J’ai récolté pour vous des champignons.

MADAME LIBANOF

Pourquoi ne pas emporter un panier, capitaine ? Comment peut-on mettre des champignons dans une casquette ?

TCHOUKHANOF.

J’obéirai, chère dame, j’obéirai. Pour nous autres vieux soldats, cela n’a pas d’importance ; mais pour vous, certainement… J’obéirai. Je vais tout de suite les mettre sur une assiette. Et votre petite fauvette, Vera Nicolaevna, est-elle déjà éveillée ?

MADAME LIBANOF, à Gorski, sans répondre au capitaine.

Ce monsieur Moukhine est-il riche ?

GORSKI.

Il a deux cents âmes.

MADAME LIBANOF, avec indifférence.

Ah !… Ils sont bien longtemps à déjeuner !

TCHOUKHANOF.

M’ordonnez-vous d’aller les prendre d’assaut ? Dites une parole, je triompherai en un clin d’œil… Ce n’est pas une forteresse pareille qui nous résistera,… surtout si nous avons affaire à un colonel comme Eugène Andréitch.

GORSKI.

Colonel ! A propos de quoi, Élie Élitch ? De grâce !

TCHOUKHANOF.

Le rang n’est pour rien, je parle de la prestance,… de la prestance.

MADAME LIBANOF

Mais allez donc !… Allez voir s’ils ont fini de déjeuner !

TCHOUKHANOF.

J’obéis, ma chère dame, (Il fait quelques pas pour sortir.) Ah ! mais les voici. (Vera, Moukhine, mademoiselle Bienaimé et Varvaro Ivanovna viennent de la salle à manger.) Mes respects…

VERA, en passant.

Bonjour, (courant à sa mère.) Bonjour, maman.

MADAME LIBANOF, la baisant au front.

Bonjour, petite… monsieur Moukhine, soyez le bienvenu… Je suis enchantée que vous ne nous ayez pas oubliées.

MOUKHINE.

C’est bien de la bonté, madame… Je ne mérite pas un tel honneur.

MADAME LIBANOF

Vous n’avez pas encore vu notre jardin ? Il est grand. Beaucoup de fleurs ; j’aime tant les fleurs ! Du reste, chez nous chacun est libre de faire ce qui lui plaît. Liberté entière.

MOUKHINE.

C’est charmant !

MADAME LIBANOF

C’est mon principe… Je ne puis souffrir l’égoïsme. C’est chose assommante pour les autres et fatigante pour soi-même. Demandez-leur à tous, (Varvara Ivanovna sourit d’un air mielleux.) Mais pourquoi n’allez-vous pas vous promener ?

GORSKI.

Oui, allons au jardin.

VERA, vivement.

Non, non ; à cette heure, il fait trop chaud.

MADAME LIBANOF

Comme vous voudrez. (A Moukhine.) Nous avons un billard… Du reste, vous le savez, liberté entière… Quant à nous, capitaine, nous allons nous mettre aux cartes… C’est un peu tôt ; mais puisque Vera dit qu’on ne peut pas se promener…

TCHOUKHANOF, qui n’a pas du tout envie de jouer.

Volontiers, volontiers, chère dame… Pourquoi trop tôt ? Il faut que vous preniez votre revanche.

MADAME LIBANOF

Certainement,… certainement… (A Moukhine.) On dit,… monsieur Moukhine,… que vous aimez le boston… Ne voudriez-vous pas ?… Mlle Bienaimé ne sait pas jouer, et voilà longtemps que. je n’ai fait une partie à quatre.

MOUKHINE.

Je… certainement,… avec plaisir…

MADAME LIBANOF

Vous êtes fort aimable ; mais pas de cérémonie, je vous prie.

MOUKHINE.

Nullement, madame,… je suis ravi…

MADAME LIBANOF

Eh bien ! allons… Nous ferons notre partie au salon ;… la table est déjà préparée… Monsieur Moukhine, donnez-moi votre bras… (Elle se lève.) Et vous, Gorski, organisez quelque chose pour la journée, entendez-vous ? Vera vous aidera… (Elle se dirige vers le salon. )

TCHOUKHANOF, s’approchant de Varvara Ivanovna.

Permettez-moi de me mettre à vos ordres…

VARVARA IVANOVNA, avec dépit, en acceptant son bras.

Encore vous ! (Mademoiselle Bienaimé s’assied à gauche et prend sa broderie d’un air affairé. Vera se met ou piano. Gorski s’approche d’elle doucement.)

GORSKI, après un moment de silence.

Que jouez-vous donc là, Vera Nicolaevna ?

VERA, sans le regarder.
Une sonate de Clementi.
GORSKI.

Dieu ! quelle vieillerie !

VERA.

Oui, c’est très vieux et très ennuyeux.

GORSKI.

Pourquoi donc alors l’avoir choisie ? Et quelle fantaisie de vous mettre au piano ?… Auriez-vous oublié que vous m’aviez promis d’aller au jardin avec moi ?

VERA.

Je fais précisément de la musique pour ne pas aller me promener avec vous.

GORSKI.

Et pourquoi cette rigueur soudaine ? Par quel caprice ?…

MADEMOISELLE BIEN AIMÉ.

Ce n’est pas joli ce que vous jouez là, Vera…

VERA, haut.

Je le crois bien, (A Gorski.) Écoutez, Gorski, je n’ai ni l’habitude ni le goût de la coquetterie et des caprices, je suis trop fière pour cela. Vous savez parfaitement que je ne fais pas la capricieuse en cet instant ;… mais je vous en veux…

GORSKI.

Pourquoi cela ?

VERA.

Vous m’avez offensée.

GORSKI.

Je vous ai offensée, moi !

VERA déchiffrant toujours sa sonate.

Vous auriez pu du moins mieux choisir votre confident. À peine suis-je entrée dans la salle à manger que ce monsieur,… monsieur… Comment s’appelle-t-il donc ? M. Moukhine vient me dire que ma rose était probablement arrivée à sa destination… Puis, voyant que je ne répondais pas à ses amabilités, il s’est mis tout à coup à faire votre éloge, mais d’une façon si maladroite… Pourquoi les amis sont-ils donc si maladroits dans les louanges qu’ils se donnent l’un à l’autre ? Il a pris en général des airs si mystérieux, a mis tant de discrétion dans son silence, m’a regardée avec tant de respect et de compassion… Je ne puis le souffrir.

GORSKI.

Que concluez-vous de tout cela ?

VERA.

J’en conclus que M. Moukhine… a l’honneur de recevoir vos confidences. (Elle se met à jouer très fort.)

GORSKI.

D’où vous est venue cette idée ?… Et que puis-je lui avoir dit ?

VERA.

Le sais-je ?… Que vous m’avez fait la cour, que vous vous êtes moqué de moi, que vous êtes en train de me tourner la tête, que je vous amuse. (Mademoiselle Bienaimé est prise d’un accès de toux sèche.) Qu’avez-vous, bonne amie ? Pourquoi toussez-vous ?

MADEMOISELLE BIENAIMÉ

Rien, rien… Je ne sais…’Cette sonate doit être bien difficile.

VERA, à demi-voix.

Comme elle m’ennuie !… (A Gorski.) Pourquoi ne dites-vous rien ?

GORSKI.

Je me demande si je suis coupable envers vous. Je le confesse, je suis coupable certainement : ma langue est mon ennemie ; mais écoutez, Vera Nicolaevna… Vous souvenez-vous de ce poème de Lermontof que je vous lisais hier ? vous souvenez-vous de ce passage où le poète décrit une folle lutte entre l’amour et la haine ?… (Vera lève doucement les yeux.) Oh ! mais je ne pourrai plus continuer, si vous me regardez ainsi…

VERA haussant les épaules.

Finissez donc…

GORSKI.

Écoutez… Je vous avoue franchement que je redoute, que j’ai peur de m’assujettir à ce charme involontaire que je ne puis cependant nier… Je m’efforce de m’y soustraire par tous les moyens, par des discours, par des moqueries, par des récits… Je bavarde comme une vieille fille…

VERA.

Et pourquoi ? Qui nous empêche de rester bons amis ?… Vos rapports ne peuvent-ils être simples et naturels ?

GORSKI.

Simples et naturels… C’est facile à dire… (Avec fermeté.) Eh bien ! oui ; je suis coupable envers vous, et j’implore votre pardon. J’ai dissimulé et je dissimule encore… Mais je puis vous assurer, Vera Nicolaevna, que, quels que soient mes rêves et mes projets en votre absence, ces intentions se dissipent comme de la fumée à la moindre de vos paroles, et je sens, — vous allez rire, — je sens que je suis sous votre charme…

VERA, cessant peu à peu de jouer.

Vous m’avez dit la même chose hier au soir…

GORSKI.

C’est qu’hier je ressentais la même chose. Je renonce décidément à ruser avec vous.

VERA.

Ah ! vous voyez bien que j’avais raison !

GORSKI.

Je m’en rapporte complètement à vous. Vous devez savoir enfin que je ne vous ai pas trompée, lorsque je vous ai dit…

VERA, l’interrompant.

Que je vous plaisais… Il ne manquait plus que cela !

GORSKI, avec dépit.
Vous êtes aujourd’hui aussi méfiante qu’un usurier de soixante-dix ans.
VERA.

Voulez-vous que je vous joue votre mazurka favorite ?

GORSKI.

Ne me tourmentez pas, Vera… Je vous jure.

VERA, gaiement.

Eh bien ! donnez-moi la main. Je vous pardonne, (A mademoiselle Bienaimé.) Nous faisons la paix, bonne amie !

MADEMOISELLE BIENAIMÉ, avec une feinte surprise.

Ah ! est-ce que vous vous étiez querellés ?

VERA.

Oui, un peu ! (A Gorski.) Eh bien ! voulez-vous que je vous joue votre mazurka ?

GORSKI.

Non. Cette mazurka est trop mélancolique… Il s’en échappe comme une douloureuse aspiration vers les régions lointaines, et je vous assure que je me trouve bien ici. Jouez-moi quelque chose de gai, de lumineux, de vif, qui se reflète et reluise au soleil comme un poisson dans l’eau… (Vera se met à jouer une valse brillante.) Mon Dieu, que vous êtes charmante ! Vous ressemblez vous-même à un joli petit poisson dans un ruisseau limpide.

VERA, après un moment de silence.

Dites-moi, Gorski, pourquoi donc M. Stanitzine n’achève-t-il jamais ses pensées ?

GORSKI.

Probablement parce qu’il en a trop.

VERA.

Que vous êtes méchant ! Il n’est pas sot. C’est un homme excellent. Je l’aime beaucoup.

GORSKI.

C’est un homme admirable et solide !

VERA.

Oui ;… mais pourquoi a-t-il toujours l’air si gêné dans ses habits ?… Vous ne répondez pas ?… A quoi pensez-vous ?

GORSKI.

Je rêvais,… je me figurais une petite chambre, non pas dans nos pays glacés, mais quelque part au midi, dans une belle contrée lointaine.

VERA.

Vous disiez tout à l’heure que vous ne vouliez pas aller au loin…

GORSKI.

Je ne veux pas y aller seul… Nul être humain autour de nous, les mots d’une langue étrangère résonnent de temps à autre dans la rue, la fenêtre grande ouverte laisse pénétrer une brise fraîche qui vient de la mer… Les rideaux blancs s’enflent comme une voile,… la porte donne sur un jardin, et à l’entrée, sous l’ombre transparente du lierre…

VERA, avec émotion..
Ah ! mais vous êtes poète !…
GORSKI.

Que Dieu m’en préserve ! Je ne fais que me souvenir.

VERA.

Vous vous souvenez ?

GORSKI.

De la nature,… oui ; le reste,… tout le reste,… vous ne m’avez pas laissé achever,… n’est qu’un rêve.

VERA.

Les rêves ne s’accomplissent pas… dans le monde de la réalité.

GORSKI.

Qui vous l’a dit ? Est-ce Mlle Bienaimé ? Laissez, pour l’amour de Dieu, toutes ces sentences de la sagesse mondaine aux vieilles filles de quarante-cinq ans et aux adolescens lymphatiques. La réalité !… Mais où est l’imagination la plus ardente, la plus créatrice, qui puisse égaler la réalité !… Il y a tel coquillage des mers qui est cent mille fois plus fantastique que tous les contes d’Hoffmann ! Quelle est la production du génie poétique que l’on puisse comparer… à ce chêne que voilà dans votre jardin ?

VERA.

Je suis disposée à vous croire, Gorski !

GORSKI.

Croyez-moi, le bonheur le plus infini qui prenne naissance dans l’imagination capricieuse de l’homme oisif ne peut se comparer à cette béatitude qui lui est réellement accessible,… s’il conserve seulement la santé, si le sort ne lui tient pas rigueur, si ses biens ne sont pas vendus à l’encan, et si enfin il sait bien lui-même ce qu’il veut.

VERA.

Rien que cela !

GORSKI.

Mais nous,… mais moi, je suis jeune, mes biens ne sont pas engagés…

VERA.

Mais vous ne savez pas ce que vous voulez !…

GORSKI, gravement.

Je le sais.

VERA, le regardant.

Eh bien ! si vous le savez, dites-le.

GORSKI.

Volontiers, je veux que vous… (Un domestique annonce M. Vladimir Petrovitch Stanitxine.)

VERA, se levant vivement.

Je ne puis le voir en ce moment… Gorski, il me semble que je vous ai enfin compris… Recevez-le à ma place,… à ma place, entendez-vous,… puisque tout est décidé… (Elle entre dans le salon.)

MADEMOISELLE BIENAIMÉ.
Eh bien ! elle s’en va ? Quelle petite folle ! (Elle se lève et rentre également dans le salon.)
GORSKI, seul.

Où donc en suis-je ? Suis-je marié ?… « Il me semble que je vous ai enfin compris… » Voilà où elle veut en venir… « Puisque tout est décidé ! » Mais dans ce moment je ne puis la souffrir ! Ah ! fanfaron que je suis ! je me suis tant vanté devant Moukhine, et voilà qu’à cette heure… A quelle élucubration poétique me suis-je donc livré ! Il ne manquait plus que la phrase sacramentelle : « Parlez à maman !… » Fi !… Quelle sotte position ! Il faut pourtant en sortir d’une façon quelconque. Stanitzine arrive fort à propos. O destinée ! destinée ! dis-moi, de grâce, si tu te moques de moi, ou si tu viens à mon secours ? (Entre Stanitzine. Il est élégamment vêtu. De la main droite il tient son chapeau, de la gauche un sac de papier. Son visage est agité. à la vue de Gorski, il s’arrête tout court et rougit subitement. Gorski s’élance à sa rencontre et lui tend les bras.) Bonjour, Vladimir Petrovitch, que je suis content de vous voir !…

STANITZINE.

Et moi… aussi… Comment cela va-t-il ?… Y a-t-il longtemps que vous êtes ici ?

GORSKI.

Depuis hier, Vladimir Petrovitch.

STANITZINE.

Tout le monde va bien ?

GORSKI.

Tout le monde, sans exception, Vladimir Petrovitch, à partir d’Anna Vassilevna jusqu’au petit chien que vous avez donné à Vera Nicolaevna… Et vous-même, comment allez-vous ?

STANITZINE.

Moi… Dieu merci… Où est-elle ?

GORSKI.

Au salon… on y joue un boston.

STANITZINE.

De si bonne heure… Et vous ?

GORSKI.

Je suis ici, comme vous le voyez. Qu’apportez-vous là ? Une offrande sans doute ?

STANITZINE.

Oui. Vera Nicolaevna demandait l’autre jour… J’ai fait venir ces bonbons de Moscou.

GORSKI.

De Moscou ?

STANITZINE.

Oui, ils y sont meilleurs ; mais où est Vera Nicolaevna ? (Il pose son chapeau et ses bonbons sur une table.)

GORSKI.

Il me semble qu’elle est au salon… Elle regarde jouer au boston.

STANITZINE, jetant un regard furtif dans le salon.
Quel est ce nouveau visage ?
GORSKI.

Ne le reconnaissez-vous pas ? C’est Moukhine.

STANITZINE.

Ah ! oui…

GORSKI.

N’entrez-vous pas au salon ? Vous paraissez agité, Vladimir Petrovitch ?

STANITZINE.

Non, ce n’est rien ;… la route, vous savez, la poussière,… ma tête aussi… (Un éclat de rire général s’élève au salon… Tout le monde crie : Quatre remises ! quatre remises ! la voix de Vera : Je vous félicite, monsieur Moukhine !)

GORSKI.

Pourquoi donc n’entrez-vous pas ?…

STANITZINE.

À parler franchement, Gorski,… je voudrais dire quelques mots à Vera Nicolaevna.

GORSKI.

En tête à tête ?

STANITZINE, avec hésitation.

Oui, deux mots seulement. J’aurais voulu… maintenant… dans le courant de la journée… Vous savez vous-même… (Il se dirige timidement vers la porte, lorsque tout à coup retentit la vois d’Anna Vassilevna disant : C’est vous, Vladimir ? Bonjour ! Entrez donc ! — Il sort.)

GORSKI, seul.

Je suis mécontent de moi. L’ennui et l’irritation me gagnent. Mon Dieu ! que se passe-t-il donc en moi ? Pourquoi ai-je ressenti tout à coup une joie si amère ? Pourquoi, pareil à un écolier, suis-je disposé à taquiner tous ceux qui m’entourent, et moi-même avec les autres ? Si je ne suis pas amoureux, qu’est-ce que cela veut dire ? Me marier ? Non, quoi qu’on en dise, je ne me marierai point, surtout pas de cette façon, comme sous la menace du couteau ! Je ne me laisserai pas mettre au pied du mur. Soit. Ne puis-je alors faire le sacrifice de ma vanité ? Eh bien ! elle triomphera. — Que Dieu la bénisse ! (Il s’approche du billard et fait rouler les billes.) Peut-être cela vaudrait-il mieux pour moi qu’elle épousât… Mais non, c’est absurde !… Je ne pourrais plus la voir alors, pas plus que je ne vois mes oreilles… (Il continue à faire rouler les billes.) Consultons le sort… Si je carambole !… Fi donc ! quel enfantillage, mon Dieu ! (Il jette la queue, s’approche de la table et prend un livre.) Qu’est-ce que cela ? Un roman russe !… Ah ! voyons ce que dit le roman russe, (Il ouvre le livre au hasard, et lit :) « Le croirait-on ? Cinq années à peine se sont écoulées depuis le mariage, et voilà déjà la vive et ravissante Marie transformée en une Marie Bogdanovna replète et tracassière. Que sont devenues ces aspirations, ces rêveries ?… » O messieurs les auteurs, c’est là ce dont vous vous affligez !… Est-il étonnant que l’homme vieillisse, s’alourdisse et s’abêtisse ? Mais voici ce qui est plus accablant : « Les aspirations et les rêveries restent les mêmes, les yeux ne perdent pas leur éclat, les joues conservent encore leur frais duvet, et le mari ne sait déjà plus où donner de la tête. » Eh quoi ! un honnête homme ne se sent-il pas pris de la fièvre même avant le mariage ?… Les voici, ils viennent… Eh bien ! cédons-leur la place, (Il entre dans le jardin. Au moment ou Gorski sort précipitamment, Vera et Stanitzine entrent par le salon.)

VERA, à Stanitzine.

Qu’est ceci ? On dirait que Gorski s’enfuit au jardin.

STANITZINE.

Oui, mademoiselle… Je… je confesse… lui avoir dit que je… désirais vous parler seul… Deux mots seulement.

VERA.

Ah ! vous lui avez dit… Qu’a-t-il répondu ?

STANITZINE.

Lui ? Rien, mademoiselle.

VERA.

Mais que de précautions !… Vous m’effrayez !… Je n’ai déjà pas trop bien compris votre lettre d’hier.

STANITZINE.

Voici, Vera Nicolaevna… Pardonnez à ma hardiesse, je vous en supplie… Je sais… que je ne suis pas digne. (Vera s’approche lentement de la fenêtre. Il la suit.) Voici ce dont il s’agit… Je… je me suis décidé à demander votre main… Je sais fort bien, mon Dieu, que je ne suis pas digne de vous… De ma part, c’est certainement… Mais vous me connaissez depuis longtemps… Si mon, dévouement aveugle,… l’accomplissement du moindre de vos désirs,… si tout cela… Pardonnez à ma témérité, je vous en prie… Je ressens… (Il reste muet. Vera lui tend silencieusement la main.) Serait-il possible ?… Serait-il possible ?… Vraiment pourrais-je espérer ?

VERA.

Vous ne m’avez pas comprise, Vladimir Petrovitch.

STANITZINE.

En ce cas,… assurément… Pardonnez-moi… Mais permettez-moi de vous adresser une prière, Vera Nicolaevna :… ne me privez pas du bonheur de vous voir quelquefois… Je vous assure que je n’en abuserai pas… Si même un autre,… un élu de votre choix !… Je vous assure que je serai toujours heureux de ce qui vous rendra heureuse. Je me reconnais indigne certainement… Vous avez sans doute raison.

VERA.

Donnez-moi le temps de réfléchir, Vladimir Petrovitch.

STANITZINE.

Comment ?

VERA.

Oui, laissez-moi un instant… Je vous reverrai,… nous en causerons.

STANITZINE.

Quelle que soit votre décision, vous savez que je m’y soumettrai sans murmure. (Il s’incline et rentre au salon.)

VERA, appelant à la porte du jardin..

Gorski ! Gorski !

GORSKI.
Vous m’avez appelé ?
VERA.

Saviez-vous que Stanitzine voulait me parler à moi seule ?

GORSKI.

Oui, il me l’a dit.

VERA.

Et saviez-vous pourquoi ?

GORSKI.

Avec certitude, non.

VERA.

Il me demande en mariage.

GORSKI.

Que lui avez-vous répondu ?

VERA.

Moi, rien.

GORSKI.

Vous n’avez pas refusé ?

VERA.

Je l’ai prié d’attendre.

GORSKI.

Quelle est votre intention ?

VERA.

Comment, Gorski ? Qu’avez-vous donc ? Pourquoi me regardez-vous si froidement ? Pourquoi cet air distrait ? Quel sourire erre donc sur vos lèvres ? Vous savez que je compte sur vous pour me donner un conseil, que je vous tends la main…

GORSKI.

Je vous demande pardon, Vera Nicolaevna… Il me prend parfois je ne sais quels accès… Je me suis promené au soleil sans chapeau… Ne riez pas… Mon trouble peut réellement venir de là… Ainsi donc Stanitzine vous demande en mariage, et vous me demandez un conseil !… Et moi je vous demanderai quelle est votre opinion sur la vie de famille en général.

VERA.

Gorski, je ne vous comprends pas. Il y a un quart d’heure à peine, ici, à cette place (lui montrant le piano), vous en souvenez-vous ? est-ce ainsi que vous m’avez parlé ? est-ce ainsi que vous m’avez quittée ? Qu’avez-vous donc ? Vous moquez-vous de moi ? Vous aurais-je donné ce droit par hasard ?

GORSKI, avec amertume.

Je vous assure que je ne songe pas à me moquer.

VERA.

Comment s’expliquer ce changement soudain ? Pourquoi ne puis-je vous comprendre ? Dites-le, dites-le vous-même, n’ai-je pas toujours eu vis-à-vis de vous la franchise d’une sœur ?

GORSKI.

Vera Nicolaevna ! Je…

VERA.

Ou bien serait-il possible,… voyez ce que vous me forcez à dire,… serait-il possible que Stanitzine vous inspirât… Comment dire ? De la jalousie peut-être ?

GORSKI.

Et pourquoi pas ?

VERA.

Oh !… Vous savez fort bien… Mais au fait sais-je ce que vous pensez de moi ?… ce que vous ressentez véritablement vous-même ?…

GORSKI.

Vera Nicolaevna, il vaudrait mieux vraiment nous séparer pour quelque temps…

VERA.

Que voulez-vous dire ?

GORSKI.

Nos rapports sont si étranges… Nous sommes destinés à ne pas nous comprendre, à nous tourmenter l’un l’autre…

VERA.

À ne pas nous comprendre !… A qui la faute ? Ne vous ai-je pas toujours regardé en face ? Ai-je montré du goût pour les querelles ? N’ai-je pas toujours dit ma pensée ? Ai-je été méfiante ? Gorski, s’il faut nous quitter, séparons-nous du moins en bons amis.

GORSKI.

Et une fois séparés, vous ne songerez plus à moi ?

VERA.

Gorski, vous semblez désirer que je… Vous voulez un aveu vraiment ! Je n’ai l’habitude ni de mentir, ni d’exagérer. Eh bien ! je suis attirée vers vous malgré vos singularités ; mais… voilà tout. Ce sentiment affectueux peut se développer ; il peut aussi en rester là : cela dépend de vous… Voilà ce qui se passe en moi… Mais vous, vous, dites enfin ce que vous voulez, ce que vous pensez !…

GORSKI.

Écoutez-moi, Vera Nicolaevna. Dieu vous a heureusement douée. Dès votre enfance, vous avez vécu et respiré librement… La vérité est à votre âme ce que la lumière est aux yeux et l’air aux poumons… Vous regardez hardiment autour de vous, vous marchez hardiment en avant, quoique vous ne connaissiez pas la vie, car la vie n’a et n’aura pas d’obstacles pour vous ; mais, pour l’amour de Dieu, n’exigez pas cette même hardiesse d’un homme assombri et embarrassé comme moi, d’un homme bien coupable envers lui-même, qui a péché et qui pèche sans cesse… Ne m’arrachez pas cette dernière et décisive parole que je ne prononce pas hautement en face de vous peut-être, parce que je me suis dit mille fois cette parole à moi-même… Je vous le répète : soyez indulgente pour moi, ou repoussez-moi complètement… Attendez encore un peu…

VERA.

Gorski ! dois-je vous croire ? Dites-le-moi, — j’aurai foi en vous, — dois-je vous croire enfin ?

GORSKI, avec un mouvement involontaire.
Dieu le sait !
VERA, après un instant de silence.

Réfléchissez et donnez-moi une autre réponse.

GORSKI.

Je réponds toujours mieux lorsque je ne réfléchis pas.

VERA.

Vous êtes aussi capricieux qu’une petite fille.

GORSKI.

Et vous êtes terriblement clairvoyante… Mais vous m’excuserez… Il me semble avoir dit : Attendez. Cette malheureuse expression s’est échappée de mes lèvres.

VERA, avec une rougeur subite.

Ah ! Vraiment ? Merci de votre franchise. (Gorski veut répondre, mais la porte du salon s’ouvre, et tous entrent, excepté mademoiselle Bienaimé. Anna Vassilovna parait joyeuse : elle donne le bras à Moukhine.)

MADAME LIBANOF

Le croiriez-vous, Eugène ? nous avons entièrement ruiné M. Moukhine… Oui, vraiment. Mais quel joueur passionné !

GORSKI.

Ah ! je ne le savais pas si épris du jeu.

MADAME LIBANOF, s’asseyant.

On pourrait se promener à présent.

MOUKHINE, avec un dépit contenu en s’approchant de la fenêtre.

Pas trop. Il commence à pleuvoir.

VARVARA IVANOVNA.

Le baromètre a beaucoup baissé aujourd’hui… (Elle s’assied un peu en arrière de madame Libanof.]

MADAME LIBANOF

Réellement ! Comme c’est contrariant ! Eh bien ! il faut organiser quelque chose… Eugène et vous, Vladimir, c’est votre affaire.

TCHOUKHANOF.

Quelqu’un veut-il se mesurer avec moi au billard ? (Personne ne répond.) Ou bien quelqu’un voudrait-il prendre un petit verre d’eau-de-vie ? (Nouveau silence.) S’il en est ainsi, j’irai seul et je boirai à la santé de toute l’honorable société. (Il sort.)

MADAME LIBANOF

Que faites-vous donc, messieurs ? Allons, Gorski, imaginez quelque chose.

GORSKI.

Dois-je vous lire l’introduction de l’histoire naturelle de M. de Buffon ?

MADAME LIBANOF

Quelle plaisanterie !

GORSKI.

Résignons-nous alors aux petits jeux innocens.

MADAME LIBANOF
Comme vous voudrez… Du reste ce n’est pas ma cause que je plaide. Mon intendant doit m’attendre au bureau… Y est-il déjà, Varvara Ivanovna ?
VARVARA IVANOVNA.

Probablement. Il doit y être.

MADAME LIBANOF

Allez donc voir, cher cœur, (Varvara Ivanovna sort.) Vera, mon enfant, viens un peu auprès de moi… Pourquoi es-tu si pâle aujourd’hui ? Te portes-tu bien ?

VERA.

Oui, maman.

MADAME LIBANOF

Tant mieux alors, (A stanitzine.) Ah ! Vladimir, n’oubliez pas de me rappeler… J’ai une commission à vous donner pour la ville, (A Vera.) Il est si complaisant !

VERA.

Il est mieux que cela, maman, il est bon. (Stanitzine sourit d’un air de triomphe.)

VARVARA IVANOVNA, entrant.

Anna Vassilevna, Fédote est arrivé.

MADAME LIBANOF, se levant.

Très bien. Et le staroste[2] y est-il ?

VARVARA IVANOVNA.

Le staroste y est aussi.

MADAME LIBANOF

Eh bien ! adieu, mes enfans… Eugène, je vous les confie… Amusez-vous… Voilà Mlle Bienaimé qui vient à votre secours. Venez, Varvara Ivanovna. (Elles sortent. Il s’établit un assez long silence.)

MADEMOISELLE BIENAIMÉ, d’une voix sèche.

Eh bien ! que ferons-nous ?

MOUKHINE.

Oui, qu’allons-nous faire ?

STANITZINE.

Voilà la question.

GORSKI.

Hamlet a dit cela avant toi, Vladimir Petrovitch… (s’animant tout à coup.) Voyons d’ailleurs, voyons… Regardez comme il pleut… Que faisons-nous donc à rester ainsi les bras croisés ?

STANITZINE.

Je suis prêt… Et vous, Vera Nicolaevna ?

VERA, qui est restée presque immobile pendant tout ce temps.

Moi aussi,… je suis prête.

STANITZINE.

Voilà qui est bien.

GORSKI.

Voici ce que je vous propose : asseyons-nous autour de la table…

MADEMOISELLE BIENAIMÉ.
Oh ! ce sera charmant !
GORSKI.

N’est-ce pas ? Nous allons écrire tous nos noms sur des morceaux de papier, et celui que le sort désignera le premier nous dira quelque conte invraisemblable et fantastique qu’il tirera de sa propre vie, de celle des autres, de ce qu’il voudra enfin… Liberté entière, comme dit Anna Vassilevna.

MOUKHINE.

Mais encore quelle sorte de conte ?

GORSKI.

Tout ce qu’il vous plaira… Cela vous convient-il, Vera Nicolaevna ?

VERA.

Pourquoi pas ? (Tout le monde s’assied. Gorski écrit les noms sur de petits morceaux de papier qu’il plie.)

MOUKHINE, à Vera.

Vous êtes pensive aujourd’hui, Vera Nicolaevna.

VERA.

Comment savez-vous que je ne suis pas toujours ainsi ? Vous me voyez pour la première fois.

MOUKHINE, souriant.

Oh ! non ; comment serait-il possible que vous fussiez toujours ainsi ?

VERA, avec un léger dépit.

Vraiment ? (A Stanitzine.) Vos bonbons sont excellens, Vladimir.

STANITZINE.

Je suis bien heureux !… Je me mets à vos ordres.

GORSKI, remuant les billets.

C’est prêt. Maintenant qui tirera… Mademoiselle Bienaimé, voulez-vous ?

MADEMOISELLE BIENAIMÉ.

Mais très volontiers. (Elle prend un billet avec affectation et lit.) M. Stanitzine.

GORSKI, à Stanitzine.

Eh bien ! racontez-nous quelque chose, Vladimir Petrovitch.

STANITZINE.

Mais que voulez-vous que je vous raconte ?

GORSKI.

Ce qu’il vous plaira. Vous pouvez dire tout ce qui vous viendra en tête.

STANITZINE.

Mais s’il ne me vient rien en tête ?

GORSKI.

Ah ! c’est désagréable, assurément.

VERA.

Je suis de l’avis de Stanitzine… Comment peut-on, là, subitement ?…

MOUKHINE, virement.

Je pense comme vous.

STANITZINE.
Voyons, donnez-nous l’exemple, Eugène Andréitch ; commencez vous-même,
VERA.

Oui, commencez.

MOUKHINE.

Commence, commence.

MADEMOISELLE BIENAIMÉ.

Oui, commencez, monsieur Gorski.

GORSKI.

Vous le voulez absolument !… Volontiers… Je commence. (Il tousse.) Hum ! . hum !…

MADEMOISELLE BIENAIMÉ.

Hé ! hé ! nous allons rire.

GORSKI.

Ne riez pas d’avance !… Or donc écoutez. Un certain baron…

MOUKHINE, interrompant..

Avait une fantaisie[3].

GORSKI.

Non, avait une fille.

MOUKHINE.

Bon, c’est à peu près la même chose.

GORSKI.

Dieu ! que tu es spirituel aujourd’hui ! Or donc un certain baron avait une fille unique : elle était très jolie, son père l’aimait beaucoup, elle aimait beaucoup son père, tout était pour le mieux. — Mais un beau jour la jeune baronne se persuada soudain qu’au fond la vie était chose fort déplaisante. La voilà qui commence à s’ennuyer, elle pleure et se met au lit… La camériste court aussitôt prévenir le père. Le père arrive, regarde, hoche la tête ; il se retire à pas mesurés, sonne son secrétaire et lui dicte trois lettres pour trois jeunes seigneurs d’ancienne souche et de tournure agréable. Le lendemain, nos trois jeunes seigneurs viennent s’incliner à tour de rôle devant le baron. La jeune baronne se reprend à sourire comme auparavant, — plus gracieusement encore qu’auparavant, — et examine avec attention les trois prétendus, car le baron était un diplomate, et les jeunes gens étaient des prétendus.

MOUKHINE.

Comme tu entres dans les détails !

GORSKI.

Quel mal y vois-tu, mon cher ami ?

MADEMOISELLE BIENAIMÉ.

Mais oui, laissez-le faire.

VERA, regardant attentivement Gorski.

Continuez.

GORSKI.

La jeune baronne a donc trois prétendans. Lequel choisir ? C’est le cœur qui répond le mieux à cette question… Mais quand le cœur balance ?… La jeune baronne était spirituelle et fine… Elle résolut de mettre les trois prétendans à l’épreuve… Un jour qu’elle était restée seule avec l’un d’eux, un blondin, elle se tourne subitement vers lui et lui pose cette question : « Que seriez-vous disposé à faire, dites-moi, pour me prouver votre amour ? » Le blondin, homme d’un naturel très froid, mais d’autant plus porté à l’exagération, lui répond avec feu : « Ordonnez, et vous me trouverez prêt à me précipiter de la plus haute tour du monde ! » La jeune baronne sourit d’un air affable. Le lendemain, elle adresse la même question au second de ses adorateurs (celui-ci était brun), et lui communique d’avance la réponse du blondin. Le brun réplique par les mêmes paroles exactement, et y met, s’il est possible, encore plus d’ardeur que le premier. La jeune baronne s’adresse alors au troisième, un châtain clair. Le châtain clair se tait un instant par bienséance, déclare qu’il consentira de grand cœur à tenter autre chose, mais refuse positivement de se précipiter du haut de la tour, par la raison toute simple que, s’il se fend la tête, il lui sera difficile d’offrir son cœur et sa main à qui de droit. Cette réponse du châtain clair excita le courroux de la jeune baronne ; mais comme elle le préférait… peut-être aux deux autres, elle essaya de le faire changer d’avis : « Promettez du moins, dit-elle, je n’exigerai pas l’épreuve… » Mais en homme consciencieux il ne voulut rien promettre…

VERA.

Vous n’êtes pas en train aujourd’hui, monsieur Gorski !

MADEMOISELLE BIENAIMÉ.

Non, il n’est pas en veine, c’est vrai. Mauvais, mauvais !

STANITZINE.

Un autre conte, un autre !

GORSKI, avec quelque dépit..

Je ne suis pas en verve aujourd’hui,… on ne l’est pas toujours… (à Vera)j Vous-même, par exemple, vous n’êtes pas aujourd’hui ce que vous étiez hier !

VERA.

Que voulez-vous dire ? (Elle se lève, les autres en font autant.)

GORSKI, s’adressant à Stanitzine.

Vous ne pouvez vous imaginer quelle charmante soirée nous avons passée hier… C’est dommage que vous n’y fussiez pas, Vladimir Petrovitch… Voilà Mlle Bienaimé qui peut me servir de témoin… Nous avons passé, Vera Nicolaevna et moi, plus d’une heure sur l’étang… Vera Nicolaevna était tellement enchantée de la soirée, elle en jouissait si complètement… On aurait dit qu’elle allait s’envoler dans les cieux… Ses yeux se remplissaient de larmes… Je n’oublierai jamais cette soirée, Vladimir Petrovitch !

STANITZINE, avec découragement.

Je vous crois.

VERA.

Gorski ne dit pas tout, messieurs. Il oublie d’ajouter qu’il m’a récité des vers, et quels vers ! doux et mélancoliques, débités d’une voix si étrange,… d’une voix de malade et avec de tels soupirs !… Vous m’avez d’autant plus étonnée hier, Gorski, qu’on sait que vous aimez beaucoup mieux rire que… soupirer ou rêver.

GORSKI.

Oh ! j’en conviens. Et de fait, désignez-moi quelque chose qui ne prête pas à rire. L’amitié, la vie de famille, l’amour ? Tout cela n’est bon que pour le délassement d’un instant, ensuite sauve qui peut !

VERA, lentement.

On voit bien que vous exprimez vos propres convictions… Mais pourquoi vous échauffer ? Personne ne doute que vous n’ayez toujours pensé ainsi.

GORSKI, avec un rire forcé.

Vraiment ? Vous étiez d’un autre avis hier.

VERA.

Qu’en savez-vous ? Gorski, permettez-moi de vous donner un conseil d’ami… Ne tombez jamais dans la sentimentalité,… cela ne vous sied pas du tout… Vous avez tant d’esprit… que vous pouvez vous passer d’autre chose… Mais il me semble que la pluie a cessé… Voyez le beau soleil ! Venez au jardin… Stanitzine, donnez-moi votre bras.

STANITZINE, s’élançant.

Volontiers, Vera Nicolaevna, volontiers !

MADEMOISELLE BIENAIMÉ.

Monsieur Moukhine, voulez-vous me donner votre bras ?

MOUKHINE.

Avec plaisir, mademoiselle… (A Gorski.) Adieu, châtain clair !

GORSKI, seul, s’approche de la fenêtre.

Comme elle court !… elle ne se retourne pas une seule fois… Et Stanitzine donc, Stanitzine ! il trébuche de plaisir. (Haussant les épaules.) Le pauvre homme, il ne comprend pas sa situation… Est-il réellement si fort à plaindre ? Je crois que je suis allé trop loin. Ce démon ne m’a pas quitté des yeux tout le temps de mon récit… Allons ! c’est fini, Eugène Andréitch, mon cher ami. (se promenant de long en large.) Oui, c’en est fait… je me suis enferré… Occasion ! infortune des sots et providence des gens d’esprit, viens à mon secours ! (Il regarde autour de lui.) Qui est là ? Tchoukhanof. Serait-ce lui, l’occasion ?…

TCHOUKHANOF, sortent prudemment de la salle à manger.

Ah ! mon cher monsieur Eugène, que je suis heureux de vous trouver seul !

GORSKI.

Qu’y a-t-il pour votre service ?

TCHOUKHANOF, à demi-voix.

Voici l’affaire, Eugène Andréitch… Anna Vassilevna (que Dieu lui accorde de longs jours !) a daigné me promettre du bois pour bâtir ma petite maison ; mais elle a oublié de passer l’ordre à son compte… Et pas d’ordre, pas de bois…

GORSKI.
Pourquoi ne le lui rappelez-vous pas ?
TCHOUKHANOF.

Mon bon monsieur, je crains de l’ennuyer… Mon bon monsieur, soyez gentil… Forcez-moi de prier Dieu pour vous ma vie entière… Glissez-lui cela entre deux phrases… (clignant des yeux.) Vous savez si bien comment vous y prendre… Ne pourriez-vous lui dire indirectement ?… (Il cligne des yeux d’un air encore plus significatif.) N’êtes-vous pas d’ailleurs à peu près le maître ici ?… Hé, hé !

GORSKI.

Vraiment ?… Volontiers, ce sera avec plaisir…

TCHOUKHANOF.

Mon bon monsieur, j’emporterai ma reconnaissance au tombeau… (Haut et reprenant ses anciennes allures.) Et si vous avez jamais besoin d’un service, faites-moi seulement un signe…

GORSKI.

C’est bien ; soyez tranquille.

TCHOUKHANOF.

J’obéis, votre excellence. Le vieux Tchoukhanof est satisfait et reconnaissant. Tour à gauche, marche ! (Il sort.)

GORSKI.

Eh bien ! il me semble que voilà « une occasion » qui ne mène pas à grand’chose… STANITZINE, entrant tout essoufflé. Où est Anna Vassilevna ?

GORSKI.

Qui demandez-vous ?

STANITZINE, s’arrêtent subitement.

Gorski !… Ah ! si vous saviez ?…

GORSKI.

Que vous est-il arrivé ?

STANITZINE, lui saisissant la main.

Gorski,… je ne devrais pas vous le dire ;… mais je ne puis… La joie m’étouffe… Je sais que vous m’avez toujours témoigné de l’intérêt… Qui aurait pu s’imaginer ?

GORSKI.

Mais qu’est-ce donc enfin ?

STANITZINE.

J’ai demandé la main de Vera Nicolaevna, et elle…

GORSKI.

Qu’a-t-elle fait ?

STANITZINE.

Figurez-vous, Gorski, qu’elle accepte… Tout à l’heure, au jardin,… elle m’a permis de m’adresser à Anna Vassilevna… Gorski, je suis heureux comme un enfant… Quelle étonnante jeune fille !

GORSKI, s’efforçant de cacher son émotion.
Et vous allez maintenant trouver Anna Vassilevna ?
STANITZINE.

Oui, je sais qu’elle ne me repoussera pas… Gorski ! je suis heureux… Je voudrais embrasser l’univers… Permettez du moins que je vous embrasse. (Embrassant Gorski.) Ah ! que je suis heureux ! (il sort en courant.)

GORSKI, après un silence prolonge.

Bravissimo ! (Il s’incline du côté OU est sorti Stanitzine.) J’ai l’honneur de vous féliciter… (Il marche par la chambre avec dépit.) J’avoue que je ne m’attendais pas à cela. Voyez quelle perfidie ! Il faut pourtant que je m’en aille au plus vite… ou bien, non, je reste… Ah ! que le cœur me bat d’une façon désagréable… C’est affreux. Eh bien ! quoi, je suis vaincu. (Il s’approche de la fenêtre et regarde dans le jardin.) Les voici qui viennent… Sachons du moins mourir avec grâce… (il met son chapeau comme s’il se disposait à sortir, et se trouve en face de Moukhine, Vera et mademoiselle Bienaimé, a laquelle Vera donne le bras.) Ah ! vous rentrez déjà, et moi qui allais vous rejoindre… (Vera ne lève pas les yeux. )

MADEMOISELLE BIENAIMÉ.

Il fait encore trop mouillé.

MOUKHINE.

Pourquoi n’es-tu pas venu tout de suite avec nous ?

GORSKI.

Tchoukhanof m’a retenu. Vous paraissez avoir couru beaucoup, Vera Nicolaevna ?

VERA.

Oui,… j’ai Chaud. (Mademoiselle Bienaimé et Moukhine s’approchent du billard et se mettent à jouer.)

GORSKI, à demi-voix.

Je sais tout, Vera Nicolaevna… Je ne m’attendais pas à cela.

VERA.

Vous savez ;… mais cela ne me surprend pas. Ce qu’il a sur le cœur, lui, il l’a aussi sur les lèvres.

GORSKI, d’un ton de reproche.

Lui. .. Vous vous repentirez.

VERA.

Non.

GORSKI.

Vous avez agi sous l’influence du dépit.

VERA.

C’est possible ; mais j’ai agi sagement, et ne m’en repentirai pas… Vous-même, vous m’avez appliqué les vers de votre Lermontof ; vous m’avez dit qu’une fois que le hasard aurait disposé de ma vie, j’irais sans repentir et sans regret là où il me conduirait… Du reste, Gorski, vous savez que je n’aurais pas été heureuse avec vous.

GORSKI.

C’est flatteur.

VERA.
Je dis ce que je pense. Il m’aime, mais vous…
GORSKI.

Mais moi ?…

VERA.

Vous n’êtes pas capable d’aimer. Vous avez le cœur trop froid, l’imagination trop ardente. Je vous parle comme à un ami, comme s’il s’agissait de choses depuis longtemps passées.

GORSKI, d’une voix sourde..

Je vous ai blessée.

VERA.

Vous ne m’avez pas assez aimée pour avoir le droit de me blesser… Tout cela d’ailleurs appartient au passé… Quittons-nous en amis,… donnez-moi votre main.

GORSKI.

Je vous admire, Vera Nicolaevna ! Vous êtes transparente comme du verre, jeune comme un enfant de douze ans et résolue comme Frédéric le Grand. Vous donner la main… Ne sentez-vous pas quelle amertume je dois avoir dans le cœur ?…

VERA.

Votre amour-propre est blessé… Ce n’est rien, cela passera.

GORSKI.

Oh ! vous êtes philosophe !

VERA.

Écoutez… Il est probable que nous parlons de ceci pour la dernière fois… Vous êtes un homme d’esprit, mais vous vous êtes grossièrement mépris à mon égard. Croyez-le, je n’ai pas songé à vous mettre au pied du mur, comme dit votre ami Moukhine ; je n’ai pas voulu vous soumettre à une épreuve : j’ai cherché le vrai et le simple ; je ne vous ai pas demandé de vous précipiter du haut d’une tour.

MOUKHINE, haut.

J’ai gagné.

MADEMOISELLE BIENAIMÉ.

Eh bien ! la revanche.

VERA.

Il n’y a pas d’amertume en moi, croyez-le.

GORSKI.

Je vous en félicite. La grandeur d’âme sied aux vainqueurs.

VERA.

Donnez-moi votre main… voici la mienne.

GORSKI.

Excusez-moi : votre main ne vous appartient plus, (Vera se détourne et s’approche du billard.) Tout d’ailleurs est pour le mieux en ce monde.

VERA.

Certainement… Qui a gagné ?

MOUKHINE.
Jusqu’à présent c’est toujours moi.
VERA.

Oh ! vous êtes un grand homme !

GORSKI, frappant sur l’épaule de Moukhine.

Et le premier de mes amis, n’est-ce pas, Ivan Pavlitch ? Ah ! à propos, Vera Nicolaevna, voulez-vous avoir la bonté de venir ici ?… (Il va sur le devant de la scène.)

VERA, le suivant.

Qu’avez-vous à me dire ?

GORSKI, montrant à Vera la rose qu’il a conservée.

Eh bien ! qu’en dites-vous ? (Il rit. Vera rougit et baisse les yeux.) C’est drôle, n’est-ce pas ? Regardez, c’est à peine si elle a eu le temps de se faner… (S’inclinant.) Permettez que je la rende à qui de droit…

VERA.

Si. vous aviez le moindre égard pour moi, vous ne me l’auriez pas rendue en ce moment.

GORSKI, retirant sa main.

Dans ce cas, permettez qu’elle me reste, cette pauvre fleur… Mais la sentimentalité ne me sied guère,… n’est-ce pas ?… Non certainement… Vivent donc l’ironie, la gaieté et la malice !… Me voilà de nouveau dans mon assiette.

VERA.

Tant mieux !

GORSKI.

Regardez-moi. (Vera lève les yeux sur lui. Gorski continue, non sans émotion.) Adieu… Tout est pour le mieux, n’est-ce pas ?

MOUKHINE, riant.

J’ai gagné encore une fois.

VERA.

Tout est pour le mieux, Gorski !

GORSKI.

Peut-être,… peut-être… Mais voici la porte du salon qui s’ouvre… Toute la famille arrive Solennellement. (Anna Vassilevna sort du salon au bras de Stanitzinc. Varvara Ivanovna les suit. Vera court au-devant de sa mère et l’embrasse.)

MADAME LIBANOF, d’une voix larmoyante.

Pourvu que tu sois heureuse, mon enfant. (Les yeux de Stanitzine s’écarquillent ; il est prêt à pleurer.)

GORSKI, à part.

Quel touchant tableau ! Et quand je pense que j’aurais pu être à la place de cet imbécile !… Non, décidément, je ne suis pas fait pour la vie de famille… (Haut.) Eh bien ! Anna Vassilevna, avez-vous enfin terminé vos sages dispositions administratives, vos comptes, vos liquidations ?

MADAME LIBANOF
J’ai fini, Eugène, j’ai fini… Que voulez-vous ?
GORSKI.

Je propose de faire atteler la voiture et d’emmener toute la société au bois.

MADAME LIBANOF, d’un air attendri.

Avec plaisir. Varvara Ivanovna, mon cœur, donnez des ordres.

VARVARA IVANOVNA.

À l’instant. (Elle sort.)

GORSKI.

Je suis gai comme un pinson aujourd’hui. (A part.) Tous ces événemens me font monter le sang à la tête. Je suis comme un homme ivre… Mon Dieu ! qu’elle est charmante ! (Haut.) Apprêtez-vous, partons, partons, (A part, regardant stanitzine, qui s’approche gauchement de Vera.) Sois tranquille, l’ami, je m’occuperai de tes affaires pendant la promenade, je te ferai apparaître dans tout ton éclat. Que j’ai le ton léger !… fi !… Et que d’amertume !… Qu’est-ce que cela fait ? (Haut.) Mesdames, allons à pied, la voiture nous suivra.

MADAME LIBANOF

Allons ! allons !

MOUKHINE.

Qu’as-tu donc, Gorski ? on te dirait possédé du démon !

GORSKI.

Du démon, c’est vrai… Anna Vassilevna, donnez-moi votre bras… Je reste toujours votre maître des cérémonies, n’est-ce pas ?

MADAME LIBANOF

Oui, oui, Eugène, certainement.

GORSKI.

C’est fort bien ! Vera Nicolaevna, veuillez prendre le bras de Stanitzine… Mademoiselle Bienaimé, prenez mon ami M. Moukhine… Et le capitaine, où est le capitaine ?

TCHOUKHANOF, sortant de l’antichambre.

Qui est-ce qui m’appelle ? Toujours à mon poste.

GORSKI.

Capitaine, donnez votre bras à Varvara Ivanovna, la voilà qui vient juste à propos. (Varvara Ivanoma entre.) à la grâce de Dieu ! marche ! La voiture nous rejoindra. Vera Nicolaevna, vous ouvrez la procession ; Anna Vassilevna et moi, nous formerons l’arrière-garde.

MADAME LIBANOF, bas à Gorski.

Ah ! mon cher, si vous saviez combien je suis heureuse aujourd’hui ?

MOUKHINE, à l’oreille de Gorski, en s’arrêtant sur place avec mademoiselle Bienaimé.

Bien, mon ami, bien. Tu ne perds pas courage ; mais reconnais avec moi que — trop menu le fil casse.



I. TOURGUENEF.

  1. En Russie, on emploie de petits morceaux de craie pour marquer les gains.
  2. Le doyen des paysans, espèce de régisseur.
  3. Allusion à un proverbe russe : « Chaque baron a sa fantaisie. »