Trois femmes/Première partie

Pierre Philippe Wolf (Ip. 1-175).


Pour qui écrire désormais ? disoit l’Abbé de la Tour. Pour moi, dit la jeune Baronne de Berghen. On ne pense, on ne rêve que politique, continua l’Abbé. J’ai la politique en horreur, répliqua la Baronne, et les maux que la guerre fait à mon pays, me donnent un extrême besoin de distraction. J’aurois donc la plus grande reconnoissance pour l’Écrivain qui occuperoit agréablement ma sensibilité et mes pensées, ne fût-ce qu’un jour ou deux. Mon Dieu ! Madame, reprit l’Abbé après un moment de silence, si je pouvois… ? Vous pourriez, interrompit la Baronne. Mais non, je ne pourrois pas, dit l’Abbé ; mon stile vous paroîtroit si fade au prix de celui de tous les Écrivains du jour ! Regarde-t-on marcher un homme qui marche tout simplement, quand on est accoutumé à ne voir que tours de force, que sauts périlleux ? Oui, dit la Baronne, on regarderoit encore marcher quiconque marcheroit avec passablement de grâce et de rapidité vers un but intéressant. J’essayerai, dit l’Abbé. Les conversations que nous eûmes ces jours passés sur Kant[1], sur sa doctrine du devoir, m’ont rappellé trois Femmes que j’ai vues. Où ? demanda la Baronne. Dans votre pays même, en Allemagne, dit l’Abbé. — Des Allemandes ? — Non, des Françoises. Je me suis convaincu auprès d’elles qu’il suffit, pour n’être pas une personne dépravée, immorale, et totalement méprisable ou odieuse, d’avoir une idée quelconque du devoir, et quelque soin de remplir ce qu’on appelle son devoir. N’importe, que cette idée soit confuse ou débrouillée, qu’elle naisse d’une source ou d’une autre, qu’elle se porte sur tel ou tel objet, qu’on s’y soumette plus ou moins imparfaitement ; j’oserai vivre avec tout homme ou toute femme qui aura une idée quelconque du devoir.

Vous oserez vivre avec tout le monde, dit un sectateur de Kant ; car c’est une idée universelle et pour ainsi dire innée.

Cela vous plaît à dire, s’écria un théologien : la manifestation seule de la volonté divine peut nous la donner.

Quel besoin si absolu avons-nous de cette manifestation, dit un homme qui n’étoit pas théologien, quand la connoissance de nos intérêts particuliers et de ceux de la société, qui sont les nôtres aussi, suffit pour nous imposer des devoirs et nous donner d’abord la volonté, puis l’habitude et le besoin de les remplir ?

Tout cela n’est que calcul et prudence, dit l’homme qui avoit parlé le premier, et je ne vois rien dans la prospérité de la société, ni dans la mienne propre, qui me fasse un devoir de mes devoirs.

Les promesses et les menaces qui regardent l’éternité, sont bien autrement imposantes, dit le théologien.

Il est vrai, reprit le Kantiste, et cependant je ne trouve pas en elles de quoi constituer le devoir. L’idée du devoir me paroît simple, ne se composant que d’elle-même ; on ne peut pas l’analyser.

Elle émane de Dieu, dit un jeune homme qu’à son air on auroit pris pour l’élève de Fenelon, ou plutôt notre cœur la puise dans un amour pur et désintéressé de l’Être suprême.

Si elle échappe à l’analyse, dit un homme qui n’avoit pas encore parlé, ne seroit-ce pas parce que loin d’être simple, elle est au contraire trop complexe, et se compose d’idées qui par leur action et leur réaction les unes sur les autres, se subtilisent vraiment à l’infini ? Songez que depuis notre naissance nous sommes dans le monde tout-à-la-fois spectacle et spectateurs, jugés et juges, mêlant sans-cesse l’idée de ce qu’il nous convient que soient et fassent nos semblables, avec celle de ce qui leur convient que nous soyons et fassions ; de manière qu’il se crée en nous une conscience dont il nous est impossible de reconnoître les élémens. Dans notre enfance un maître nous punit de lui avoir enlevé sa plume et de lui avoir nié le larcin ; en même tems qu’il nous punit, il nous menace pour notre vie entière, des mépris et de la haine de tout l’univers, si nous volons et mentons. Voilà aussi-tôt des notions et des appréhensions, qui se lient entr’elles dans le rapport de causes et d’effets. Telle action ne se présente plus à notre imagination que comme punissable et haïssable, tandis que telle autre se montre comme avantageuse et glorieuse. On n’a point de peine à nous persuader que Dieu juge nos actions comme nous les jugeons nous-mêmes, et c’est une autorité, une sanction de plus pour des loix que tout nous prescrit. Enfin, l’idée du devoir devient tellement forte et puissante, que si elle perdoit l’une ou l’autre de ses bases, elle n’en subsisteroit pas moins ; on peut la braver, mais non la détruire ; elle se soumet non seulement nos actions, mais nos intentions, nos dispositions et jusqu’à nos plus secrettes et fugitives pensées. L’on rougit, étant seul, d’une velléité que personne ne soupçonnera jamais ; et je sens que je pourrois mourir de remords d’un crime que j’aurois tenté, mais que j’aurois été empêché de commettre.

C’est le courroux du ciel ! dit le théologien.

C’est l’autorité simple, éternelle, indestructible du devoir ! dit le Kantiste.

Mais, dit l’homme de la société, un sauvage n’éprouvera rien de semblable. Qu’en savez-vous ? dit l’Abbé. Allez écrire, lui dit la Baronne[2].



----

TROIS FEMMES.


----


Émilie avoit seize ans et demi quand elle émigra avec son père et sa mère, gens de mérite, d’honneur, de naissance, et qui avoient été assez riches pour espérer de marier très bien leur fille. Elle étoit fille unique, elle avoit de la beauté et de l’esprit, on lui avoit prodigué toute espèce d’instruction, et cependant elle n’avoit qu’un amour-propre et des prétentions supportables : elle parloit avec assez de simplicité ; elle avoit quelques égards pour des étrangers qui l’accueilloient.

Son père et sa mère espéroient, ainsi que tant d’autres, une contrerévolution prochaine, uniquement parce qu’ils la désiroient, et cet espoir les avoit empêché de vendre, lorsqu’il en étoit encore tems, un château en province et un hôtel qu’ils avoient à Paris. Sans prévoyance d’abord, bientôt sans argent, le chagrin triompha de leur raison, altéra leur santé, et les conduisit au tombeau presqu’en même tems. — Vivez pour moi, s’écrioit la malheureuse Émilie, en considérant l’étendue de la perte dont elle étoit menacée : ranimez votre courage, rappellez votre vie que je vois s’échapper. C’est ma femme, c’est ma fille dont l’infortune me donne la mort, disoit son père affoibli. Je ne puis survivre à mon époux, ni supporter la misère de mon enfant, disoit sa mourante mère. Émilie les pleura amèrement, et au milieu d’un pays étranger, elle se crut sans amis et sans ressource.

Dès qu’elle fut un peu calmée, une jeune Alsacienne restée seule d’un nombreux domestique et qui servoit Émilie avec autant d’adresse que d’attachement, lui dit : Vous croyez n’avoir plus rien quand vous n’avez que votre Josephine ; mais vous vous trompez, Mademoiselle, et Josephine le prouvera. C’est demain qu’il nous falloit payer notre logement, et peut-être ne l’auriez-vous pu sans vous gêner ; mais la chose est faite. Quel meilleur parti pouvois-je tirer de mes épargnes ! Et ne croyez pas que j’aye donné tout ce que je possédois. Il me reste de quoi payer pendant six mois, au moins, une habitation plus petite, mais plus gaie, que je suis d’avis que nous prenions à la campagne : voici le printems, et la ville où nous sommes, outre qu’elle vous rappellera longtems de fort tristes souvenirs, me paroît un assez lugubre séjour.

Émilie regarda Josephine avec quelque surprise, pleura, et supprimant les objections et les réflexions que sa fierté lui suggéroit, supprimant jusqu’aux remercîmens qu’elle sentoît bien ne pouvoir être proportionnés à un dévouement si généreux, elle lui dit : Pardon Josephine, si je n’ai ni déviné, ni étudié ton excellent cœur. Nous demeurerons où tu voudras. Je m’en remets à ton discernement et à ton zèle.

Josephine fière et reconnoissante de voir ses bienfaits agréés, baisa la main de sa Maîtresse, puis la quitta pour s’occuper de leurs nouveaux arrangemens. En peu de jours quelques meubles qu’on avoit, furent vendus, d’autres transportés, et les deux jeunes personnes se trouvèrent bientôt établies dans la plus jolie maison du plus joli village de la Westphalie.

Les propriétaires en occupoîent la moitié ; ils étoient vieux, et cédèrent un jardin qu’ils ne pouvoient plus cultiver, pour une petite redevance payable en choux et en pommes de terre. Josephine cultivoit toutes sortes de légumes, nourrissoit une chèvre, filoit du chanvre et du lin. Émilie arrosoit quelques rosiers, caressoit la chèvre, brodoit de la mousseline et du linon, dont Josephine étoit parée le Dimanche et les jours de fête. On vivoit simplement et sainement. Josephine étoit respectueuse et gaie, Émilie douce et sérieuse. Quelquefois elles parloient, plus souvent elles chantoient ensemble. Josephine avoit une fort belle voix que guidoit celle d’Émilie. Toutes deux regrettoient une excellente harpe dont Émilie jouoit fort bien, et qui s’étoit brisée dans le voyage précipité qu’on lui avoit fait faire lorsqu’on se sauvoit de France.

Un soir, comme les deux jeunes personnes alloient s’asseoir sous un vieux treillage que couvroit le lierre et le chèvre-feuille, elles y trouvèrent une belle harpe toute neuve.

Joséphine eut plus de joie, Émilie plus de surprise : Comment se peut-il… ! dit Émilie. Jouez, jouez, s’écria Joséphine, en tirant la harpe de son étui : de grâce, jouez et chantez. Émilie prend la harpe et la parcourt de ses doigts agiles, puis joue et chante. Les oiseaux se taisent, les antiques maîtres de la maison se traînent au jardin et derrière une haie d’épine fleurie et de sombre houx se laisse voir leur jeune fils : mais son maître, le fils unique du Seigneur du village, se cache mieux ou se tient plus éloigné ; il n’est vu de personne.

Qu’est ce donc que cette harpe ? dit Émilie à sa compagne, quand elles furent rentrées. Est-ce une galanterie, et de qui peut-elle venir ? Je soupçonne quelque chose, mais je ne sais rien, dit Josephine. Tu soupçonnes ! reprit Émilie : que soupçonnes-tu ? — Vous avez bien vu, Mademoiselle, que Henri m’aide tous les jours à puiser de l’eau, à porter du bois, à traire la chèvre… — J’ai vu un jeune homme que tu m’as dit être le fils de la maison. — Eh bien, c’est Henri ; c’est celui de qui je vous parle : il est la complaisance même ; cela attire la confiance. Je lui ai dit qu’autrefois vous jouiez de la harpe comme un ange ; mais que votre harpe étoit gâtée. — Mais Josephine, ce n’est sûrement pas Henri qui a pu se procurer celle que nous avons trouvée au jardin… et que voici, dit Josephine, en montrant la harpe posée dans un coin de la chambre. — Quoi, tu l’as apportée, Joséphine ! Une harpe qui ne m’appartient pas ! — Vouliez-vous que nous la laissassions à l’humidité de la nuit et qu’elle se gâtât comme l’autre ? J’ai fait signe à Henri de l’apporter, et je viens de la prendre de ses mains. Mais c’est accepter, dit Émilie, le don d’un inconnu. Supposons que ce soit à moi qu’il se fasse, je l’accepte de grand cœur, dit Joséphine. Henri savoit que je regrettois le plaisir de vous entendre jouer ; il l’aura dit au fils du Seigneur du village, dont il est le domestique ; et celui-ci, ému de pitié pour une jeune fille éloignée de tous ses parents, et obligée par son attachement pour ses maîtres à vivre dans une terre étrangère… Ici quelques larmes coupèrent la voix à Joséphine, et des larmes plus abondantes coulèrent sur les joues de sa Maîtresse… La harpe est sûrement à toi, dit-elle ; on te l’a envoyée du château : nous la garderons, et tous les jours je jouerai quelqu’un de tes airs favoris. En même tems elle accorde, prélude, et chante en s’accompagnant la romance que Joséphine aimoit le mieux.

La nuit suivante, Émilie rêvant à l’aventure de la harpe et ne pouvant s’endormir, entendit ouvrir fort doucement la porte d’une chambre voisine de la sienne, puis parler fort bas : bientôt elle n’entendit plus rien. Que faire ? Ce n’étoient pas des voleurs. Ses camarades de couvent, ses petits cousins, ses grandes cousines ne l’avoient pas laissée dans une telle ignorance qu’elle ne soupçonnât la vérité. Falloit-il appeller ? Falloit-il surprendre Henri et Josephine ? Émilie ne put s’y résoudre, et pensant qu’elle ne pourroit s’empêcher désormais de mépriser le seul objet d’attachement qui lui restât, sa compagne, son amie, sa bienfaitrice, elle passa le reste de la nuit à pleurer.

Le jour venu, Josephine vint reprendre ses occupations auprès de sa Maîtresse qui dormoit alors, mais d’un sommeil agité : elle parloit même en dormant, et nommoit Josephine. Celle-ci très-inquiète, se mit à genoux devant son lit. Émilie se réveilla. L’attitude où elle vit la coupable se mêlant à ses rêves et au souvenir de ce qu’elle avoit entendu, donna lieu à des paroles moitié de reproche, moitié d’indulgence, qui non entendues d’abord, amenèrent enfin une explication et une conversation fort longue. Pensez-vous donc que je pusse tout faire, Mademoiselle ? dit Josephine. Henri trait la chèvre dont nous avons le lait ; il puise l’eau et scie le bois pendant que je cultive votre salade ; et avec quoi achèterions-nous le café que vous prenez à votre déjeuner, si ce n’étoit avec le fil que je vends après l’avoir filé ? Ô Dieu ! que me fais- tu envisager ! s’écria douloureusement Émilie. Quoi ! tu payes de ton honneur, de ta vertu, les jouissances que tu me procures ! Ah ! ne me donnes que du pain à manger, et de l’eau à boire. Vends mon linge et mes habits et qu’Henri cesse d’avoir des droits sur une reconnoissance dont il abuse.

Oh ! Mademoiselle, dit Josephine, c’est aussi prendre un peu trop à la lettre ce que je dis. Il se pourroit que j’eusse déja fait quelque chose pour Henri avant qu’il ait rien fait pour moi, et je ne sais pas bien exactement lequel de nous deux a eu le premier droit à la reconnoissance de l’autre. — Quand est-ce qu’il a commencé à te rendre les petits services dont tu parles ? dit Émilie. Trois ou quatre jours après notre arrivée ici, répondit naïvement Josephine. — Et déjà alors il te devoit de la reconnoissance ! — Un peu de reconnoissance, dit Josephine. — À peine tu l’avois vu ! — Henri est fort joli, Mademoiselle ; cela est bientôt vu. Émilie soupira et regarda Josephine avec des yeux où se peignoit plus de pitié que de dédain. Si tout cela vous paroît si grave, reprit Josephine, oserois-je vous demander pourquoi vous ne m’avez pas défendu de recevoir Henri, et ne vous êtes-vous pas opposée à tous les petits services qu’il nous rendoit ? — Je n’y prenois pas garde, Josephine. — Et cependant vous n’aviez rien de mieux à faire, Mademoiselle. Si Josephine vous eut été aussi chère que vous l’êtes à Josephine, vous auriez pris soin de ce que vous appellez son honneur, comme elle en prenoit de tout ce qui vous concerne. — Pouvois-je prévoir, ma chère Josephine… ? — Oui, sans doute. À quoi sont bonnes toutes vos lectures, si elles ne vous apprennent pas à prévoir les choses mieux que nous, qui n’y pensons que quand elles sont faites. J’oserois presque dire, qu’une belle éducation est bien mauvaise, si elle ferme les yeux sur ce qui se passe tous les jours dans le monde. Mais ce ne devroit pas être cela. J’ai quelquefois ouvert vos livres ; j’y ai vu des Rois, des Bergers, des Bergères, des Colonels, des Marquis, des Princesses. Cela revient toujours au même : les hommes s’introduisent auprès des femmes, et par-ci par-là se battent pour elles, tandis qu’elles se haïssent pour eux : en prose, en vers, il n’est presque question que de cela. J’avoue que j’ai été une imbécile, dit Émilie. — Et cette nuit, Mademoiselle… pardon si je vous la rappelle, et il m’en coûte : voyez, je suis sûrement toute rouge : cette nuit, que ne veniez-vous à moi, ou que n’appelliez-vous ? J’avois commencé par gronder Henri : jamais encore il n’avoit osé venir la nuit dans ma chambre ; la harpe et la musique l’avoient comme ensorcelé, et de peur de vous réveiller, j’ai pris patience : mais si vous aviez donné le moindre signe que vous ne dormiez pas, Henri se seroit sauvé. — Je l’aurois dû, Josephine, et j’y ai pensé ; mais la crainte de me compromettre… la décence.… Oui, j’entends, dit Josephine, la décence, peut-être un peu de fierté, ont laissé la vertu et l’honneur sans secours ! Assurément je vous pardonne, Mademoiselle ; mais avouez que personne ne fait tout ce qu’il doit. Vous n’avez pu vous résoudre à chasser Henri, et certes ni moi non plus… Mais vous voila levée et votre déjeûner est prêt. Vite, je cours à l’Église : c’est aujourd’hui la fête de St. Sigismond, patron du village ; après la messe je resterai au Sermon. Mais tu n’entends presque pas l’allemand, dit Émilie. N’importe, répondit Josephine ; toujours est-il à-propos de rester au Sermon, et j’ai mille fois entendu dire, que les maux de la France ont commencé, quand on ne s’y est plus soucié de Sermons ni de Messes, de Fêtes ni de Dimanches. Ah ! Mademoiselle, c’est une terrible chose que d’oublier entièrement son Dieu et son salut. Si les Rois de la terre avoient su ce qu’ils faisoient, ils auroient mieux servi le Dieu du Ciel : ils nous ont donné l’exemple de ne respecter rien… Mais j’entends la cloche. Adieu Mademoiselle.

Quand Josephine fut revenue de l’Église, Émilie lui dit : Je n’ai cessé de penser à toi. Ni moi à vous, dit Josephine. J’ai vu le Seigneur et la Dame du village, leur fils et leurs domestiques : cela avoit l’air un peu antique, un peu grotesque. Dame ! on voit que cela n’arrive pas de Paris. Mais n’importe : le jeune homme a très-bonne mine, et il se formeroit aisément avec nous. J’ai pensé bien sérieusement, reprit Émilie, à toi et à la scène de cette nuit. Quoi ! cela n’est pas oublié encore ? dit Josephine, en se mettant en devoir de coëffer sa Maîtresse. — Non, Josephine, cela n’est pas oublié ; et comme je ne veux plus mériter le reproche, hélas ! trop juste, que tu m’as fait, je t’exhorte à considérer… — Tenez vous un peu plus droite, Mademoiselle, ou je risque de vous coëffer tout de travers. — Josephine, pour ne pas t’ennuyer d’un long sermon, je te dirai seulement… — Vraiment, Mademoiselle, vous faites bien de m’épargner un long sermon. C’est assez d’un dans une matinée, et l’ennui que je sors d’avoir, me doit mériter le Ciel. N’entendre presque pas un mot, se tenir comme une souche et n’oser pas dormir, parce qu’on est regardé de tout le monde… — Josephine, veux-tu me promettre de ne plus recevoir Henri ? — Ah ! Mademoiselle, je vous promets bien que vous ne serez plus réveillée par cet indiscret. — Ce n’est pas de cela qu’il s’agit, Josephine. Peu importe mon sommeil, mais… — Je vous entends, Mademoiselle. Eh bien, nous verrons. Promettre est bien positif. Je ne veux pas me mettre à vous mentir, à vous tromper, à vous manquer de parole. — Mais si ta promesse te retenoit, Josephine ? — Il y a eu un an à Pâques, Mademoiselle, que je fis une pareille promesse de bien bon cœur à Dieu, c’est-à-dire à mon confesseur : cela n’a tenu que six semaines. — Quoi, Josephine ! Henri n’est donc pas le premier… ? — Eh non, Mademoiselle ! — Qui est-ce qui a séduit ta jeunesse ? — À quoi bon vous le dire, Mademoiselle ? cela vous fera peut-être quelque peine, et vous trouverez que je vous manque de respect de parler si naturellement de votre famille. — Non Josephine ; dites. — C’est Mr. votre Oncle, le grand-Vicaire. — Est-il possible, Josephine ? — Rien n’est plus vrai, Mademoiselle ; à telles enseignes que voilà une croix qu’il m’a donnée : voilà aussi une bague ; et vous connoissez mes Heures avec leurs crochets d’argent, il me les a données aussi : tenez, les voilà ; elles ont été imprimées à * *, et le nom de M. l’Évêque s’y trouve tout de son long. — Mais il y a eu un an à Pâques que vous étiez bien éloignée de mon Oncle le Grand-Vicaire : il avoit émigré déjà, et il étoit en Espagne. — Cela est vrai, Mademoiselle ; mais étois-je éloignée aussi du frère de Madame votre Mère, Mr. le Marquis de * * *. — Ah, mon Dieu ! Josephine ! — Pour celui-là il ne m’a rien donné qu’un vieux d’or, qu’il avoit peut-être pris à Mme. la Marquise. Il n’y avoit pas bien du mal à cela, car Mme. la Marquise toujours occupée de sa toilette ou de ses vapeurs, ne faisoit œuvre de ses mains. Ma pauvre Tante ! dit Émilie, en soupirant. Oui, dit Josephine, elle fut bien triste après la mort tragique du Chevalier de ***. Je lui en vis recevoir la nouvelle. Un ami lui rapporta ses lettres et son portrait. Ah, Jésus ! dans quel état je la vis les quatre ou cinq premiers jours ! L’ami du Chevalier commençoit à la distraire quand il fallut se quitter. Il avoit une compagnie dans l’armée de Mirabeau. Sans doute ils se seront revus à Manheim, où son mari l’a menée.

La toilette d’Émilie s’acheva sans qu’elle rouvrit la bouche. Elle n’en avoit que trop entendu, et n’eut garde de provoquer de nouvelles confidences ; Je comprends, se disoit-elle, pourquoi mon pere et ma mere ne m’ont pas ordonné de me rapprocher de mes parens, et ne m’ont pas recommandée à eux. Je te laisse à la Providence, m’a dit ma mère : prie Dieu, mon enfant ; réfléchis, conserve tes bonnes habitudes ; je n’ai point d’autre mentor à te donner que toi-même.

Vous êtes bien rêveuse, Mademoiselle, dit Josephine. Vous aurois-je offensée ? Bien loin de là, dit Émilie ; en jettant sur elle un regard plein de douceur. Je t’aime, je te plains, je t’excuse ; je me sens obligée de réparer envers toi les crimes de mes parens. Mais, Josephine, cette sorte de désordre où l’on t’a plongée va devenir tous les jours plus fâcheux, plus honteux, moins pardonnable, et je crains… Point du tout, interrompit Josephine ; ma liaison avec Henri, qui n’est ni un prêtre, ni un homme marié, est déjà beaucoup plus innocente que les autres, et si je continue à me conduire de mieux en mieux je pourrois bien finir par être une Sainte ; c’est ce que j’ai toujours ambitionné, car j’ai un grand respect pour les Saints et les Saintes, et je ne puis souffrir une Religion où l’on ne les honore pas : c’est pour cela que j’ai éconduit un assez riche marchand Luthérien de la Gueldre Prussienne, qui vouloit m’épouser. — Mais, Josephine, comment accordes-tu ta dévotion avec un péché auquel tu refuses de renoncer ? — Oh ! Mademoiselle, cela peut fort bien aller ensemble. Je dis tous les jours à Dieu dans l’Oraison Dominicale : Pardonnez nous nos péchés : je le dis en françois après l’avoir dit en latin. Or cela suppose visiblement que Dieu doit avoir quelque chose à pardonner ; et comme je ne suis ni gourmande, ni menteuse, ni voleuse, ni médisante, je dis à Dieu, pour ainsi dire, pardonnez-moi Henri, ou Pierre, ou Jaques. Dieu ne s’y méprend pas et ne manque pas de me les pardonner, car sa clémence est infinie. Amen ! dit Émilie ; je n’ai plus rien à répondre à un docteur tel que toi.

Vous voilà jolie comme un Ange, dit Josephine, en approchant un miroir : un peu de pâleur que vous avez, ne vous sied même point mal. Je voudrois bien que les gens du château vous vissent aujourd’hui : vous êtes la moitié mieux coiffée que lorsque le Junker vous rencontra dans le chemin, et s’éprit si bien de vous qu’il dit que c’est pour la vie. Allons, Mademoiselle, un petit air de harpe pour nous ragaillardir. Émilie joua d’abord pour sa compagne, puis pour elle-même. Elle s’attendrit en jouant. Sa tante et ses oncles lui revinrent à l’esprit, et elle finit par pleurer son père et sa mère comme aux jours de leur mort.

Émilie étoit seule lorsqu’elle se livroit ainsi à sa douleur. Au moment où elle vit revenir Josephine, elle essuya des larmes dont il lui eut été difficile et pénible de lui expliquer les différentes causes. Je pense comme toi, lui dit-elle, d’une voix assez ferme et avec un visage assez serein, que la harpe ne peut venir que du château ; et d’après ce que tu m’as dit de l’intérêt que le jeune homme prétend prendre à moi, je ne puis décemment la garder ; cependant il m’en coûteroit de la rendre. Ne pourrois-tu savoir ce qu’elle a coûté ? Il me reste quelqu’argent, que ton travail assidu me rend inutile ; j’ai quelques bijoux dont je puis me défaire. Informe-toi, Josephine, et payons la harpe. — Je ne sais, Mademoiselle, si votre dignité exige que vous fassiez ce chagrin à qui a voulu vous faire plaisir. Il se peut qu’oui. Je ne m’entends pas trop à ces choses-là, mais quelqu’un à qui je donnois une rose, voulant me donner un écu, je le refusai, et n’ai jamais pardonné à ce quelqu’un. Vous pourriez faire une chose qui, selon moi, seroit plus honnête. — Quoi donc, Josephine ? — Le dernier fichu que vous avez brodé pour moi est fort joli ; je ne l’ai jamais mis, non plus que le tablier qui se doit porter avec le fichu. Les voilà encore dans un carton comme ils sont sortis de vos mains ; envoyez-les avec une belle lettre à la mere du Junker. — Ils t’appartiennent, Josephine. — Vous les remplacerez, Mademoiselle. — La valeur est si loin d’être égale. — Bon, la valeur ! Qu’importe la valeur ? Cela est-il beau de compter si juste ? Je vous ai vu mille fois, dans le temps de votre prospérité, donner beaucoup pour recevoir peu. Croyez-vous être la seule qui ait ce droit là, et le plaisir d’être généreuse doit-il n’appartenir qu’à vous ? Tenez, voilà le fichu et le tablier bien proprement arrangés ; vous écrirez la lettre pendant que je m’habillerai, puis en trois sauts je serai chez Mme. la Baronne d’Aldor.

Émilie persuadée ou entraînée, consentit à tout ce que vouloit Josephine. Elle y trouvoit cela de bon, que le jeune homme verroit qu’elle ne recevroit pas des hommages rendus avec mistère, et qu’elle étoit d’humeur à éventer le secret de son amour pour elle, supposé que réellement il en eût. Ou ses galanteries seront avouées de ses parens, ou il ne m’en fera plus, dit-elle ; et elle écrivit la lettre que voici :

« J’ai trouvé hier, Madame, sur un banc du jardin où j’ai coutume de me promener, une très-belle harpe. Elle ne peut venir que d’une maison qui est l’ornement de la contrée, comme ses Maîtres en sont l’amour. Monsieur votre fils aime, dit-on, les talens ; il aura su, ou soupçonné, que je les aimois aussi, et je ne doute pas que par un don vraiment digne de lui et de ses nobles parens, il n’ait voulu m’aider à charmer mes chagrins et ma solitude. Un bon cœur lui en a suggéré l’idée ; le discernement et le goût ont présidé à son exécution : je ne puis donc m’en offenser ; mais je ne puis pas non plus dissimuler le don, ni taire ma reconnoissance. Permettez, Madame, que ce soit à vous que je la témoigne, et daignez agréer ce que la fortune me permet encore de vous offrir, le fruit d’une industrie, hélas ! trop médiocre. Croyez, Madame, que je n’ai jamais regretté aussi vivement que dans cet instant, sa médiocrité ; et recevez l’hommage de mon respect très-humble. »

Le billet cacheté, Josephine, toute glorieuse, part. C’étoit pour la première fois qu’elle alloit au château. Elle étoit fraîche, allerte, bien mise, jolie. Henri fort étonné, vint à sa rencontre, et tous les domestiques qui jouoient aux quilles dans la cour, resterent la bouche ouverte en la voyant passer. Elle ne voulut rien dire de sa mission, pas même à Henri, et alla droit à la Dame, qui étoit à la porte du château avec son mari, son fils et un émigré françois, abbé. (C’étoit moi qui, déja connu dans cette maison, arrivois à l’instant de Munster.) Elle fit une jolie révérence, remit la lettre et le paquet, puis s’en retourna aussi lestement qu’elle étoit venue.

La surprise de Mme. la Baronne d’Altendorf fut extrême, ainsi que celle du Baron son Époux, et surtout celle de la Comtesse Sophie, jeune parente qui s’étoit destinée au jeune Baron. Quant à celui-ci, le trouble étoit peint sur son visage et se composoit de mille sentimens, les uns doux, les autres fâcheux. Voilà mon secret découvert, se disoit-il, et Dieu sait si mes parens ne trouveront pas fort mauvais que j’aie fait venir pour une jeune Françoise la plus belle harpe qu’il y eût à Francfort. Peut-être trouveront-ils encore plus mauvais que j’aime cette jeune Françoise, et cependant je l’aimerai toujours ; voilà qui est bien décidé ; car je vois par sa lettre qu’elle a autant de délicatesse et d’esprit que de beauté. Que je suis heureux d’avoir fait sur le seul rapport de mes yeux, un choix que ma raison approuve ! J’ai été séduit par les mêmes choses qui séduisent tant d’autres hommes : mais cette séduction loin de me conduire au vice et au repentir, me conduit au bonheur d’aimer la personne du monde qui mérite le mieux d’être aimée.

Pendant que le jeune homme, un peu à l’écart, faisoit ces reflexions, sa mere regardoit avec une admiration mêlée d’humeur, le fichu et le tablier. Il ne se laissera pas marier tout simplement, pensoit-elle, comme ses peres et grands-peres. Il va nous donner de la tablature. Pourquoi s’aviser d’avoir un goût de son propre crû ! Ceci me tirera du repos dans lequel je végète doucement, depuis que j’ai perdu l’aimable sœur du grand Frédéric ; repos qui est la seule félicité à laquelle il faille prétendre en Westphalie et dans la société de M. le Baron d’Altendorf.

Cette sœur du grand Frédéric étoit, comme on le dévine aisément, la Marckgrave de Bareith, dont Mme. d’Altendorf avoit été la fille d’honneur ou plutôt l’élève. Elle se souvenoit d’avoir vu, étant enfant encore, Voltaire et d’autres beaux esprits à cette Cour où l’on parloit françois plus qu’allemand ; et elle y avoit pris, avec la connoissance de cette langue, celle des auteurs qui firent briller le plus sa précision lumineuse et son élégante clarté.

Théobald ! Théobald ! dit Mme. d’Altondorf, en regardant son fils qui étoit, absorbé dans sa rêverie. Elle n’en dit pas davantage, de peur de lui attirer une pondérante algarade de la part du vieux Baron.

C’est précisément cette algarade que désiroit la Comtesse Sophie ; mais elle avoit beau regarder le vieux Baron, il ne disoit rien du tout. Persuadé qu’un Seigneur de château, un père de famille, un gentilhomme à 64 quartiers, ne doit parler que pour être écouté, ordonner que pour être obéi, et n’ayant pas des idées bien promptes ni bien nettes sur la plupart des objets, le Baron d’Altendorf est dans l’habitude de garder un silence fort grave et assez imposant, à moins que sa femme ou quelqu’autre ne lui suggère une pensée ; alors il étend, il appuye et prononce des arrêts contre lesquels il ne faut pas s’aviser de faire la moindre réclamation. Tout le soin de sa femme est de détourner ou diriger cette massue : quelquefois elle a l’adresse de l’alléger un peu.

L’envieuse petite Comtesse rompit enfin le silence que chacun gardoit. Une si belle harpe toute neuve a dû coûter bien cher, dit-elle. Voudriez-vous que Théobald l’eut envoyée vieille ou laide ? dit séchement la Baronne. Il auroit eu grand tort, dit le Baron. Quand un Baron d’Altendorf fait un présent, n’importe ce qu’il coûte, il faut qu’il soit beau. Je désavouerois mon fils, s’il pouvoit y avoir quelque chose de mesquin et d’ignoble dans ses procédés. Il y eut hier vingt-cinq ans tout juste que je fis un présent, que j’appellerai préliminaire, à Mlle. de Schönfeld, aujourd’hui Baronne d’Altendorf. J’y étois autorisé, à la vérité, par ses parens et les miens. Cette alliance convenoit aux deux maisons, et avoit été desirée sur-tout par le Grand-pere de mon Épouse, par ses Oncles, par sa respectable Mere… Vous m’envoyâtes une fort belle montre, interrompit la Baronne ; je l’ai encore, et ce n’est pas le seul présent de prix que vous m’ayez fait.

Voilà qui est fort bien, dis-je à mon tour, en m’adressant au vieux Baron ; ces souvenirs sont agréables, et ce qui se passe aujourd’hui ne l’est pas moins. Ne trouveriez-vous pas bon que nous allassions, votre fils et moi, chez ma compatriote ; pour lui dire que sa lettre et son travail ont été reçus de Madame avec bonté, et que si elle veut venir faire un tour dans votre parc, elle pourra vous y rendre ses devoirs. Oui, sans doute, allez ; cela est très-bien pensé, dit le Baron. Théobald ivre de joie, mais se contenant de son mieux, n’eut l’air de me suivre que par obéissance. Quand il fut hors de la vue de ses parens, il me sauta au cou et m’embrassa ; puis appercevant Henri, il lui ordonna de préparer dans le plus bel endroit du parc une collation la plus élégante qu’il seroit possible.

En un instant nous fûmes chez Émilie. Josephine, quoiqu’elle fut aussi surprise que charmée de notre visite, nous reçut comme si elle nous eut attendus ; et après nous avoir fait entrer dans une chambre fort propre, elle alla avertir sa maîtresse qui étoit au jardin. Elle venoit nous recevoir ; nous allâmes à sa rencontre. Je lui addressai le premier quelques mots ; mais bientôt Théobald prit la parole, et cela avec plus de grace et d’assurance que je n’en aurois attendu d’un jeune Westphalien. Vraiment toute la personne d’Émilie étoit faite pour exalter l’homme le plus froid et donner de la vivacité au plus flegmatique ; mais elle auroit pu tout aussi bien intimider un homme plus hardi que ne le paroissoit Théobald ; je fus donc agréablement surpris de l’aisance avec laquelle se félicitant du bonheur de la voir, il la pria de faire partager son contentement à son pere et à sa mere qui l’attendoient avec impatience. Quel doux spectacle que cette naissante aurore de l’amour, embellissant les deux plus jolies figures du monde !

Émilie plutôt brune que blonde, blanche cependant, un peu pâle ce jour-là, d’une stature au dessus de la médiocre, étoit pleine de grace et de séduction. Si je n’avois su à-peu-près qui elle est, me dit Théobald, pendant qu’Émilie s’éloignoit de nous pour prendre ses gands et son éventail, je lui aurois dit :

O (quam te memorem) virgo. Namque haud tibi vultus
Mortalis, nec vox hominem sonat.

Et en effet Émilie avoit un son de voix charmant… Mais Théobald ne mérite-t-il pas que je fasse aussi son portrait ? Plus grand qu’Émilie, sa taille n’est ni moins légère, ni moins élégante ; ses yeux d’un bleu foncé sont doux et brillans ; son nez est aquilin, et les plus beaux cheveux blonds ornent sa tête ovale. Qui voudroit peindre le fils de Vénus et d’Anchise, ou l’héritier du trône d’Itaque, ne pourroit mieux faire que prendre pour modèle le jeune Théobald. Mais si Théobald est le plus aimable des hommes, Émilie, ce jour-là, paroit moins une femme qu’une Divinité.

Bientôt nous quittons avec elle son temple modeste. Josephine sur le seuil de la porte, nous suit des yeux d’un air d’espoir ou plutôt de triomphe, et nous montre du doigt à ses vieux hôtes, assis vis-à-vis de leur demeure, sur le tronc d’un arbre que leur fils a coupé dans le bois voisin. C’est leur siège aujourd’hui ; dans quelques mois ce sera leur ressource contre l’hiver glacial.

On se souvient que ce jour-là étoit un jour de fête : le tems étoit fort beau, de sorte que tous les habitans du village oisifs, curieux, contens, nous le virent traverser. Ce n’étoient que révérences profondes, saluts jusqu’à terre, accompagnés du niais, mais cependant aimable sourire de la badauderie bienveillante. Unser Junker sieht recht schmuk aus, disoient les uns : Das fremde Fräulein ist auch gar lieb, disoient les autres. J’avois aussi ma part de cette cordiale effusion.

Un peu en-deçà de l’entrée du parc nous rencontrâmes Henri, qui nous dit dans quel endroit nous trouverions la collation et la compagnie. Je pense qu’il alloit chercher Josephine, pour qu’elle eut part à la fête ; car Émilie, après avoir passé une heure environ avec nous et voulant s’en retourner, vit sa suivante parmi les domestiques du château. Elle l’appella, prit son bras et ne nous permit pas de la reconduire chez elle.

Comment la trouve M. le Baron ? dit la petite Comtesse, dès que nous eumes repris le chemin du château. Pour moi, je vous avoue… M. le Baron, interrompit Mme. d’Altendorf, ne peut trouver cette jeune étrangere que comme elle est, belle, jolie et aimable. Sans doute, dit M. d’Altendorf. Qu’on soit Françoise ou Allemande, on est ce qu’on est. La beauté est toujours la beauté, et à Dieu ne plaise que je refuse, par un préjugé trop excessif pour mon pays, de trouver par-tout la beauté fort belle : il est permis, louable même, d’avoir un peu de partialité ; mais trop est trop.

Je suis entièrement de l’avis du Baron, reprit Mme. d’Altendorf. Un peu de partialité me plaît : elle est bonne, elle est nécessaire pour se trouver bien au milieu des gens avec lesquels on est appellé à vivre, et ne pas donner à tout ce qui vient du dehors une préférence outrageante pour son pays. Cette partialité est un correctif au goût que nous avons tous, du plus au moins, pour les objets nouveaux : elle nous conserve une certaine dignité nationale. Quand je vois de jeunes Allemands se mouler sur la nation Françoise, dédaigner leur propre langue, leurs propres usages, contrefaire un accent qu’ils ne saisiront jamais bien, et s’affliger tout de bon de cette impuissance, j’avoue que je rougis pour eux. Vous avez bien raison, Madame, dit Théobald, et je me flatte que vous n’aurez jamais à rougir pour moi d’une pareille sottise. Je vous suis fort obligé de m’avoir fait apprendre de bonne heure le françois, comme l’anglois et l’italien ; mais je ne me piquerai jamais de le parler comme un François, ni comme je parle l’allemand : je crois même qu’on n’auroit besoin d’aucune partialité pour se garantir d’un travers aussi ridicule. Pour moi, je suir fier de ma nation, dit le Baron ; et qui me prendoit pour petit-maître François, m’affligeroit sensiblement.

J’eus bien de la peine à m’empêcher de rire. Il me semble, dis-je, qu’on ne peut pas trop être, soit fier, soit humilié d’une chose qui nous est imposée si absolument, que d’être né ici ou là. Vous avez raison, dit M. d’Altendorf ; on est né où l’on est né : la chose n’a pas dépendu de nous. Cependant le Corps germanique, l’antique Germanie… mérite notre respect, acheva la Baronne. Tâchons de lui faire honneur, dit Théobald.

L’on étoit à la porte du château : Théobald alla rêver seul à son Émilie. Je proposai une partie de trictrac au Baron. Mme. d’Altendorf prit un livre. La jeune Comtesse appella sa femme de chambre et retourna avec elle dans le parc, où elle promena son amer chagrin jusqu’à la nuit.

Le lendemain les Dames allerent faire visite à Émilie, et la ramenerent avec elles au château. Le surlendemain Émilie y dîna, et trois ou quatre jours se passerent sans que personne eut l’air de penser aux feux qui s’allumoient, aux chaines (bien pesantes peut-être) qui se forgeoient. Il n’est de jours vraiment heureux que ceux où l’imprévoyance est totale. Le plaisir même n’est pas si doux à prévoir qu’il ne soit plus doux encore de ne prévoir rien. L’hymen étonneroit l’amour si on le lui présentoit aux jours de son enfance : il se suffit et ne veut que lui-même : le moment présent est tout pour lui. Si je pouvois consentir à recommencer une pénible carrière, ce ne seroit que pour revivre quelques jours semblables à ceux que passèrent alors Émilie et Théobald.

Peu à peu les caractères en se développant, laissèrent appercevoir des contrariétés. Lesquelles ? direz-vous. – Oh, lesquelles ! cela seroit bien long à détailler, et vous pouvez mieux l’imaginer que je ne puis le dire. Théobald, en un mot, étoit homme et Allemand ; Émilie, femme et Françoise. L’attachement mieux senti amena l’exigence, car chacun des deux sentant qu’il alloit dépendre de l’autre, voulut que l’autre aussi fut dépendant, et chercha à faire les meilleures conditions qu’il pourroit, avec son maître.

Un jour qu’on parloit de vues riantes et agréables, Théobald dit n’avoir rien tant admiré que la Seine et ses rives, telles qu’il les avoit vues du pont-neuf, un certain soir, au coucher du soleil. Quoi ! s’écria Émilie, vous avez été à Paris ! Pourquoi donc ne le disiez-vous pas ? — Rien de moins intéressant que ce voyage, répondit froidement Théobald. Nous le fimes en courant ; j’avois quatorze ans tout au plus, et je ne restai pas trois semaines à Paris. Mais, dit Émilie, c’est assez pour savoir que Paris est au-dessus de tout ; et je suis bien sûre que si la tranquillité y ramenoit l’ordre et les plaisirs décens, vous voudriez y passer votre vie. Point du tout, dit Théobald. — Se pourroit-il, dit Émilie, que les horreurs commises par quelques hommes égarés, frénétiques, vous fissent méconnoître un peuple fonciérement si doux, si aimable, si généreux ? Je parle le moins que je puis, dit Théobald, de cette longue suite d’horreurs qui dégradent l’humanité encore plus qu’elles ne déshonorent vos compatriotes. Peut-être en eut-on fait autant ailleurs dans des circonstances semblables ; mais ces chansons tant chantées, ces fêtes, cette marque faite au cou de votre Roi dans presque toutes les effigies que j’ai vues de lui après sa mort… Vous croyez d’après cela… interrompit vivement Émilie. Je crois, reprit Théobald, que les François sont plus gaiement barbares, ou plus barbarement gais que les autres nations, et sans que je les en haïsse davantage, cela me les rend plus antipathiques. Dans les exceptions mêmes que mon cœur seroit forcé de faire, si j’apperçevois une forte teinte de l’humeur nationale… Que feriez-vous, Monsieur, dit Émilie ? Mademoiselle, dit Théobald, je serois désolé. Émilie ne se découragea pas, et après quelques momens de silence, elle dit d’un ton à demi-ironique : Malgré les défauts si choquans de ma nation, j’oserai penser que tout homme qui pourra vivre à Paris y vivra. Je serai l’homme bisarre, dit sur le même ton le jeune Baron, qui fera exception à cette règle universelle, et je déclare que j’aimerois mieux ne sortir jamais d’Altendorf, y employer toute ma vie à servir de tuteur, d’arbître, de consolateur à ses habitans, que de la passer sans utilité pour personne dans cette capitale fameuse, séjour brillant des graces, du goût, et de tous les plaisirs.

Le son de voix de Théobald s’étoit altéré à mesure qu’il parloit, et décéloit un grand trouble. Il prit avec précipitation un volume de l’Émile qu’il trouva sous sa main, et sortit du salon et du château.

La petite Comtesse triomphoit. Quel moment pour se promener ! dit-elle : on suffoque. Il faut avoir bien envie de sortir d’ici pour aller courir les champs à quatre heures après-midi, le premier de Juillet. — J’ai la même envie que Monsieur votre cousin, dit Émilie outrée ; et je prie M. l’Abbé de vouloir bien affronter la zone torride et me ramener chez moi.

Peut-être Émilie espèroit-elle rencontrer Théobald, mais elle ne vit que son livre qu’il avoit laissé ouvert sur un banc : elle le prit, et le retournant, elle lut : « Sophie, vous êtes l’arbitre de mon sort, vous le savez bien. Vous pouvez me faire mourir de douleur, mais n’espérez pas me faire oublier les droits de l’humanité ; ils me sont plus sacrés que les vôtres ; je n’y renoncerai jamais pour vous. » Elle remit le livre comme elle l’avoit trouvé, et nous continuâmes à marcher sans rien dire ; mais je lisois dans ses mouvemens, dans sa démarche lente d’abord, puis précipitée : Seroit-il vrai ? Ces mots me conviendroient-ils ? Vous êtes l’arbitre de mon sort ! Mais ne vouloir jamais sortir d’ici, et prendre contre moi des précautions, des résolutions si fortes, si décisives ! En France les femmes régnent, dit-on. Quelle différence ! Ah, bon Dieu ! quelle différence !

En revenant au chateau, je trouvai Théobald qui alloit et venoit comme un homme préoccupé. Je l’abordai, et nous nous promenâmes quelque tems sans qu’il sortit de sa rêverie.

Le tems se couvroit. Il avoit fait fort chaud. Bientôt le tonnerre gronda, et mille éclairs percerent les nues. Ne pourrions-nous aller voir si elle a peur, me dit Théobald ? je crains de lui avoir fait de la peine ; et sans attendre ma réponse, s’appuyant sur mon bras, il me fit prendre avec lui le chemin de la demeure d’Émilie.

Nous approchions quand un bruit de voiture et des cris confus nous firent courir au grand chemin, dont nous nous étions éloignés. Que n’avions-nous pu arriver un moment plus tôt ! Des chevaux effrayés par l’orage avoient jeté leur conducteur à terre, et portant la berline qu’ils trainoient contre une borne, ils la versèrent rudement à nos yeux. Engagés dans les traits et dans les rênes, ils se débattoient avec force, et le désastre alloit devenir horrible si nous n’eussions réussi à les arrêter et à relever le postillon blessé et sanglant qu’ils fouloient sous leurs pieds. Des paysans étant accourus, l’emportèrent, pendant que Théobald et moi, aidés par un domestique aussi adroit que vigoureux, nous retirions du carosse une femme évanouie. Où la porter ? Le château étoit bien éloigné. Je demandai au domestique, qu’à son accent je jugeai être de Paris, si sa Maitresse étoit Françoise ? Je ne le sais pas, me répondit-il. — Mais parle-t-elle françois ? — Oh oui, Monsieur. Eh bien, dis-je à Théobald, supposons-la Françoise, et confions-la aux soins de ses deux jeunes compatriotes. Théobald y consentit, et nous voilà au logis d’Émilie.

Aux coups redoublés dont nous frappâmes la porte, Josephine sortit d’une cave où elle s’étoit enfermée. Sa grande frayeur fit bientôt place à une plus grande compassion. Ah ! mon bon Jèsus ! s’écria-t-elle, pauvre jeune Dame ! Est-elle morte ? Nous l’assurâmes que non, et que ses artères battoient. Eh bien ! portons-la sur mon lit, dit Josephine, et donnons-lui toutes sortes de secours.

Ces secours donnés avec tant de zèle, ne tarderent pas à produire un bon effet. La Dame ouvrit les yeux, et montrant sa surprise, elle s’efforça d’exprimer sa reconnoissance. Elle parloit français avec un accent légèrement étranger, qui ne me donna aucune lumière sur le pays où elle étoit née, mais tout en elle dénotoit la meilleure éducation.

Cependant Émilie ne paroissoit pas. Où est donc votre Maitresse, dis-je à Josephine ? Je l’ai laissée, bien malgré moi au jardin, me répondit-elle. Quand on est rêveuse à ce point, on n’entend pas Dieu tonner. En effet, nous trouvâmes Émilie à demi-couchée sur le banc de la harpe, et quand nous lui demandâmes si elle n’avoit point eu de frayeur ? Frayeur ! de quoi ? nous dit-elle. Alors nous lui racontâmes l’orage et l’accident qu’il avoit causé.

La Dame est-elle Françoise ? me dit Émilie en s’acheminant avec nous vers le logis. Nous ne le savons pas, lui dis je. Si elle n’est pas Françoise je l’en féliciterai, dit Émilie.

Dès qu’elle fut auprès de l’étrangère, elle lui donna avec une grâce touchante les assurances du plus vif intérêt, et ces assurances furent reçues de la même manière qu’elles étoient données. Une contusion à la tête, une autre au bras, qui bien que plus considérable n’avoit rien d’allarmant, ce fut là tout le mal que l’étrangère se trouva avoir, après qu’une saignée eut entièrement dissipé l’effet de sa frayeur. Elle demanda des nouvelles du fidèle Lacroix, et Lacroix dans ce moment arrivoit avec une pesante cassette. Elle demanda ensuite ce qu’étoit devenu le postillon ; on l’assura qu’il étoit soigné. À présent, dit-elle, la peur de causer ici bien de l’embarras, est mon unique peine. Émilie la rassura avec bonté, et moi, pensant qu’elle avoit grand besoin de repos, j’engageai Théobald à prendre congé des deux Dames. En sortant, il prit la main d’Émilie. Émilie retira et rendit sa main. Il la baisa. Des larmes coulerent des yeux d’Émilie. Pourquoi, lui dit Théobald, m’avoir mis dans la cruelle alternative de vous offenser, ou de désavouer mes principes et ma patrie ? Ce n’est pas l’accident seul de la Dame étrangère qui m’a amené auprès de vous : j’y venois, l’Abbé vous le dira, j’y venois déplorer le malheur que j’avois eu de vous déplaire. Émilie, regardez-moi comme un homme qui vous sacrifieroit tout, hors des devoirs sacrés.

On imagine ce qui se passa les jours suivans : nos visites, les empressemens de chacun, la reconnoissance de la Dame, et sa guérison, hâtée par tout ce que les soins les plus aimables ont de doux et de précieux.

Après cinq ou six jours, elle se trouva en état d’aller voir le pauvre postillon, dout elle paya généreusement l’hôte, la garde et le chirurgien. J’étois avec elle. En revenant, elle voulut entrer dans une petite maison attenante à celle qu’habitoit Émilie. D’un coup-d’œil elle vit comment on la pourroit rendre commode et agréable. Les murailles sont solides, dit elle, le toit est neuf : voilà une cloison qu’il faudra ôter ; là pourra se placer une cheminée. Elle demanda au propriétaire ce qu’il demanderoit de sa maison, et avant d’en sortir elle l’avoit achetée. Nous allâmes trouver aussi-tôt le charpentier et le maçon ; on convint avec eux de l’ouvrage et du prix. Jamais je n’avois vu de femme plus entendue, ni plus expéditive.

Josephine, pendant notre absence, se trouvant seule avec Émilie pour la première fois depuis un assez long tems, lui parla avec beaucoup de détail et de liberté de Mme. de Vaucourt : (c’est ainsi que Lacroix appellait sa Maitresse.) Elle loua ses yeux, ses dents, son pied : trouva sa peau trop brune, ses cheveux trop rudes, son parler trop peu distinct : quant à sa taille, elle ne savoit qu’en dire. Mme. de Vaucourt est fort petite et fort maigre ; mais il y a une agilité et une facilité dans tous ses mouvemens, qui ne permettent pas de lui souhaiter un autre espèce de grace, ni plus d’éclat, ni une plus haute stature. Josephine assura qu’elle étoit créole, ou que sa mère l’avoit été. Émilie jugea seulement qu’elle étoit fort aimable et pleine d’esprit comme de vivacité. Puis, parlant du desir qu’elle avoit de la garder quelque tems à Altendorf, elle dit qu’elle la croyoit en tout point de fort bonne compagnie et fort honnête, c’est-à-dire fort sage, parce qu’elle ne lui avoit pas entendu dire un seul mot qui sortit des bornes d’une décence scrupuleuse. Il se peut bien, dit Josephine, qu’elle soit une vertu ; mais ce n’est pas cette réserve qui me le persuaderoit. Il est des sottises, Mademoiselle, dont moins on en fait, plus on y pense ; cela vous trotte toujours dans l’esprit, et il y paroît plus ou moins au dehors ; au lieu que si l’on n’est pas si sage… Allez-vous dire qu’on en sera plus décente ? dit Émilie en riant. J’en serois tentée, dit Josephine. Avez-vous vu un air de Sainte pareil à celui de Madame votre Tante ? et Dieu sait cependant que sans compter le chèr Chevalier… C’est assez, interrompit Émilie ; je te dispense de tes preuves ; mais dis-moi si tu ne t’es point trop fatiguée tout ces tems-ci ? Bien souvent tu as veillé la moitié de la nuit, et le jour ton ouvrage ne s’en faisoit pas avec moins d’exactitude. Je te voyois par-tout : j’ai admiré ton activité et ta vigilance ; mais j’ai craint pour ta santé. — Bon ! Mademoiselle ; quand cela est nécessaire et que ce ne sont pas les fantaisies des maîtres qui harcelent leurs gens, ils ne sentent que du plaisir dans la fatigue. Tenez, ce que vous venez de me dire me feroit oublier mille veilles et toutes sortes de travaux ; mais je n’ai point été aussi surchargée de peine que vous le croyez. Il est bien vrai que Henri m’a un peu moins aidée qu’il ne faisoit, mais M. Lacroix sait tout, fait de tout ; il est cuisinier, tapissier, jardinier ; que n’est il pas ! Soyez heureuse, Mademoiselle, et Josephine sera trop contente, si toutefois… Josephine soupira. Nous revenions et nous les rejoignîmes.

Mme. de Vaucourt dit à Émilie, que n’ayant pu se résoudre ni à la quitter, ni a lui être long-tems à charge, elle venoit de s’arranger pour devenir sa voisine. Si vous m’aimez un peu, dit-elle, vous me permettrez, quand j’habiterai ma nouvelle demeure, de faire faire une porte de communication entre votre chambre et la mienne. En même-tems elle l’embrassa avec un mouvement si tendre, qu’Émilie en fut sensiblement touchée. Je n’ai encore remercié personne ici, dit Mme. de Vaucourt en serrant à la fois ma main et celle de Josephine. Je ne sais point remercier, mais je sais sentir et aimer. Providence divine, c’est à toi que je rendrai grace ! Qui l’auroit cru que la foudre, en me tuant presque, me feroit trouver un pareil asile, tant de bonté, de mérite et d’agremens réunis ! Théobald arrivoit et Mme. de Vaucourt ramenant sur lui les yeux qu’elle avoit élevés au ciel : Puisse, dit-elle, le spectacle de votre bonheur embellir la vie que vous et votre ami m’avez conservée ! Émue, épuisée, elle pâlit, et se laissant tomber sur le lit d’Émilie, elle nous pria de lui laisser quelques instans de repos et de solitude.

Le lendemin, sur une invitation de Mme. d’Altendorf, elle vint au château avec Émilie. Toutes deux y revinrent les jours suivans, et le vieux Baron lui-même trouvoit longues les journées où on ne les voyoit pas.

Lacroix envoyé successivement à Osnabruk, à Munster, à Hannovre, rapporta ce qu’il falloit pour meubler la maison que l’on réparoit à force. Tout y fut arrangé à l’allemande. Émilie le remarqua ; et comme Mme. de Vaucourt avoit été témoin de quelques petits différends entr’elle et Théobald sur les habitudes nationales, elle lui demanda si elle vouloit se faire un mérite à ses dépens ? Non, dit Mme. de Vaucourt ; mais je veux vous donner un bon exemple. Gardons-nous de vouloir établir ici la France, et de traiter des gens qui nous souffrent, comme s’ils étoient étrangers chez eux, et que ce fut nous qui les tolérassions. Quoi ! dit Émilie, quand je suis exilée du plus beau pays du monde, il ne me sera pas permis de m’entourer, pour ainsi dire, de ses moeurs, des usages que le goût y avoit consacrés ! Non, dit Mme. de Vaucourt, non, cela ne vous est pas permis ; et en même tems elle défendoit à Lacroix de mettre dans les choses qu’il arrangeoit, quoique ce fut qui rappellât Paris et la France.

Au bout d’une quinzaine de jours sa demeure fut prête à la recevoir. Émilie trouva qu’on s’étoit trop pressé. Si vous êtes sincère, lui dit Mme. de Vaucourt, vous ne me séparerez pas de vous. Nous vivrons en commun. Je recevrai des services de Josephine, et Lacroix sera à vos ordres autant qu’aux miens. Mais il est juste qu’avant de vous décider, vous puissiez connoître un peu plus celle que vous avez si généreusement accueillie. Demain matin je viendrai vous dire de mon histoire ce que j’en puis dire ; après cela vous jugerez s’il vous convient d’associer votre vie à la mienne. Une pareille circonspection tiendroit de la défiance, lui répondit Émilie, et j’en suis incapable à votre égard. D’ailleurs, si vous pouviez exciter chez moi un sentiment si fâcheux, devrois-je être rassurée par le compte que vous me rendriez vous-même de vous ? Quittez, puisque vous l’avez voulu, cette demeure que vous m’avez rendue plus chère en la partageant avec moi ; mais revoyons-nous demain et tous les jours et à toute heure. Vous êtes riche, à ce que je vois, et je suis pauvre ; mais comme vous ne me paroissez ni fastueuse ni sensuelle, nous n’en pourrons pas moins vivre ensemble, et je consens à ne pas compter trop juste avec une amie. Vous me charmez, s’écria Mme. de Vaucourt. Que je suis heureuse ! que vous me rendez heureuse ! Et elle la quitta en pleurant d’attendrissement et de joie.

La nuit fut longue pour la curiosité d’Émilie ; car tout en s’interdisant la moindre question, elle avoit senti l’envie d’en faire de beaucoup d’espèces, et souvent elle avoit craint de blesser, sans le vouloir, une personne du sort et de l’histoire de laquelle elle ne savoit point du tout le fort ni le foible.

À peine étoit-elle levée qu’elle vit venir à elle Mme. de Vaucourt. — Déjeûnons, dit-elle, après cela je parlerai. Le déjeûné fut porté au jardin, où bientôt elles resterent absolument seules.

Je cache mon nom, dit l’étrangère, sous celui de Vaucourt : appellez-moi désormais Constance, qui est véritablement mon nom de baptême. Je suis née en France, mais je n’y ai pas toujours vécu : mon séjour dans un pays fort chaud, n’a pas peu contribué à me rendre aussi noire que vous me voyez. Je ne vous dirai point de quel pays étoit mon père ni mon mari ; car j’ai été mariée et je suis veuve ; mais je vous avouerai qu’une très-grande fortune qu’ils avoient et qu’ils m’ont laissée, leur a été reprochée comme ayant été mal acquise. Ils ont su la mettre à l’abri de toute atteinte : cependant les soupçons qu’il y a eu contr’eux et les persécutions qui en ont été la suite, m’exposeroient, si j’étois connue, à plus d’un genre de désagrément. Un seul ami, homme aussi estimable qu’il est estimé, témoin de mes peines, confident de mes craintes, m’a aidée à me soustraire aux persécuteurs de ma famille. Je possède, sous des noms différens, des terres en Amérique et aux Isles ; de l’argent en Angleterre et en Hollande ; des maisons à Paris, à Lisbonne, à St. Petersbourg ; et j’ai une part à plusieurs branches du commerce qui se fait aux grandes Indes. Depuis un an je parcours la Pologne et l’Allemagne, cherchant un endroit où je puisse vivre ignorée et néanmoins sans ennui. J’ai trouvé plus que je ne cherchois : je reste. Je suis heureuse.

Après un assez long silence, Émilie lui dit : Permettez-moi de vous demander quelles idées vous vous êtes formées touchant cette fortune qui a excité de si grands soupçons ? Je ne sais, dit Constance. Je penche à croire qu’elle ne fut jamais devenue si considérable, si ceux qui l’ont acquise eussent été extrêmement scrupuleux ; mais je suis persuadée que la jalousie les a peints bien plus coupables qu’ils n’étoient, et qu’on a blâmé en eux ce que mille autres ont fait sans en être blâmés, uniquement parce qu’ils ont eu autant de bonheur que d’adresse. Et n’avez-vous jamais eu la pensée d’approfondir cette affaire, dit Émilie, et de restituer ce qui avoit été illégitimement possédé ? Comment le restituer ? dit Constance. Si l’on a trop gagné avec les particuliers, les lésés sont éparpillés sur toute la surface du globe. Si l’on a volé le Public, pourquoi restituerois-je ? Je suppose que ce fût la France, sous l’ancien ou le nouveau régime, qu’on eût volé, devois-je l’année dernière donner mon bien à Robespierre, ou cette année à ceux qui ont détruit et qui se disputent son pouvoir ? Je suppose que ce fut l’Angleterre, payerai-je mon écot pour soutenir une guerre qui, dirigée contre le pays que j’aime, le pays où je suis née, désole, dévaste l’Europe entière ? Donnerai-je au ministère de Madrid de quoi orner la châsse et payer le voyage de quelque relique ? À l’Impératrice de Russie, de quoi enrichir un peu plus ses favoris ? Au Pape, de quoi payer plus chèr de mauvais soldats et de bons chanteurs ? Non ; selon les loix, ma fortune est bien à moi, car les actes les plus formels me l’ont donnée. Selon l’équité, elle n’est pas moins à moi : personne n’en feroit, je l’ose dire, un meilleur usage. Je vis sans profusion, et cela par principe encore plus que par prudence. Je donne par-tout où je vais, je fais donner par-tout où j’ai du bien, mais les François sur-tout dans quelque rang qu’ils soient nés, de quelque opinion qu’ils soient les victimes, excitent dans mon cœur le plus vif intérêt, et supposé que mes parens leur aient pris quelque chose, j’ai soin de leur en payer continuellement la rente. Je vous étonne, continua Mme. de Vaucourt, et peu s’en faut que je ne vous éloigne de moi ; mais cela passera, et je ne suis pas plus sûre de votre discrétion que de votre estime ! — Oh pour ma discrétion… J’y compte, interrompit Constance ; mais votre estime m’est dûe, et je l’aurai. Votre éducation vous a donné des idées spéculatives extrêmement délicates sur quantité d’objets, que vous envisageriez un peu différemment si vous aviez plus vu le monde. Il y a des gens dont l’intérêt seul fait la morale, et que l’intérêt éclaire ou aveugle tant qu’il veut ; mais ce n’est ni à vous ni à moi que cela arriveroit. Cependant, permettez-moi de vous dire que l’on pourroit vous chicaner sur bien des choses que vous trouvez toutes simples, et cela parce qu’elles vous conviennent, et que vos principes s’y sont pliés peu à peu. Que voulez-vous dire ? s’écria Émilie. Ne voyez-vous pas, dit Constance, qu’au château vous séduisez Théobald, inquiétez sa mère et désolez sa cousine. Il n’y a que le vieux Baron qui, faute de rien voir, ne craigne rien et ne prévoye pas qu’il lui faudra recevoir pour bru une jeune ètrangère expatriée. Eh mon Dieu non ! dit Émilie en pâlissant, cela n’arrivera point. Cela arrivera, dit Constance. Vous me supposez sans délicatesse, dit Émilie : comment pouvez-vous me montrer quelqu’estime et vous confier à moi si vous croyez… Je crois tout simplement que vous aimez Théobald, dit Mme. de Vaucourt, et que Théobald vous adore. Je ne vois rien là d’étonnant ni de criminel ; et loin de vous exhorter à rompre l’union commencée de deux cœurs faits l’un pour l’autre, je vous conjure de donner le vôtre plus franchement, plus entièrement ; de ne conserver ni réserve, ni coquetterie, ni intérêt particulier. Thèobald mérite bien qu’on ne marchande pas avec lui, qu’on cesse d’être Françoise, puisqu’il est Allemand, comme aussi d’être fière quand il est passionné. Mais taisons-nous, le voici qui vient avec son ami. Rassérénez votre charmant visage, et essuyez des pleurs qu’on me voudroit trop de mal d’avoir fait couler.

L’effort étoit trop grand pour Émilie, et voulant s’empêcher de pleurer, elle pleura encore plus. C’est moi, c’est ma faute, s’écria Mme. de Vaucourt. Des confidences que j’ai faites à Émilie ont amené cette bourasque ; mais Dieu m’est témoin que je l’aime, et que c’est parce que je l’aime que je l’ai fait pleurer. Nous venions prier les Dames de se rendre au château, où il étoit arrivé du monde.

On ne put engager Émilie à y aller diner. J’irai, dit Constance ; je veux la débarrasser de moi pendant quelques heures, et j’espère que ce soir nous l’aurons avec nous plus calme et plus aimable que vous ne l’avez encore vue.

En un instant la toilette de Mme. de Vaucourt fut faite ; nous l’emmenàmes. Théobald étoit extrêmement inquiet et troublé.

Ce que Constance venoit de faire éprouver à Émilie, ressembloit si fort à ce que Josephine lui avoit fait éprouver il y avoit environ trois mois, qu’elle se trouva dans la même souffrance, et que ses réflexions furent à-peu-près les mêmes. L’une avoit des amans auxquels elle ne vouloit pas renoncer, l’autre possédoit un bien mal acquis qu’elle ne vouloit pas rendre. L’une et l’autre lui étoient chères, l’une et l’autre lui étoient utiles, l’une et l’autre avoient mêlé le blâme aux aveux, le reproche à la justification. Aux yeux de l’une ni de l’autre elle n’étoit parfaitement innocente, elle qui s’étoit crue en droit de juger, de censurer, de montrer presque du mépris. À la vérité Mme. de Vaucourt ne la jugeoit pas sévérement sur le point essentiel de sa conduite, celui auquel il auroit été le plus fâcheux de devoir changer quelque chose ; mais falloit-il s’en fier absolument à un pareil casuiste, et étoit-il bien vrai qu’une fille sans fortune et sans patrie dût lier a elle l’héritier d’un nom et d’un bien considérables ?

Son diner lui fut apporté par Lacroix sans qu’elle eût encore changé de place. Elle y toucha à peine. Josephine vint la presser de rentrer dans la maison pour faire sa toilette, pendant laquelle ni l’une ni l’autre n’ouvrit la bouche. Tout-a-coup en se retournant elle voit Josephine fort pâle, et les yeux fort gonflés. Elle lui demande ce qu’elle a. Il est douloureux, dit Josephine, qu’ayant à vous parler sur un sujet assez triste pour moi, je vous voye si triste vous même que je me sente obligée de me taire. Parlez, parlez, s’écria Émilie : je ne mérite pas tant de ménagemens. — Pourquoi donc, Mademoiselle, pourquoi ne les mériteriez-vous pas, et que signifie ce discours ? Vous méritez tout au monde de la part de Josephine. — Eh bien, Josephine, que je mérite ou non d’être ménagée, je ne veux pas l’être : pensons à vous et non toujours à moi. Parlez : qu’avez-vous à m’apprendre ? quel bien puis-je vous faire, ou quel mal puis-je éloigner de vous ? Josephine fondit en larmes. Votre ame s’ouvre, dit-elle, aux intérêts, aux fautes, aux foiblesses des autres : oh combien vous en devenez plus aimable ! mais je crains que ce ne soit aux dépens de votre repos. Laissez-moi vous épargner, pendant quelques jours encore, le chagrin de mes peines : peut-être les pourrai-je finir sans vous les faire partager ; sinon, je vous promets de tout dire et d’implorer votre secours : en attendant je jouirai de la compassion que vous m’avez montrée. Tout ce que je pourrai je le ferai, dit Émilie en embrassant Josephine ; et elles pleurerent ensemble comme si elles eussent été mutuellement instruites de leur secrette peine.

Vers cinq heures, Mme. de Vaucourt venant chercher Émilie, la trouva jouant de la harpe. C’étoit sa ressource que cette harpe. dans ses momens les plus mélancoliques. Toute la compagnie du château vint à leur rencontre, et Émilie pâle, pensive, abattue, inspira à Théobald plus d’amour que jamais. Depuis ce jour, nulle querelle entr’eux. Émilie étoit douce et presque soumise Théobald étoit aussi complaisant qu’empressé, et cette époque de leur amour, moins magiquement agréable que la première, le fut infiniment plus que la seconde.

Emilie n’oublioit pas ce que lui avoit dit la triste Josephine : elle la regardoit souvent d’un air qui disoit : Josephine, ne te conviendroit-il pas de me parler ? Tu le peux ; je t’écouterai ; je suis prête à tout faire pour toi. Josephine entendoit bien ce langage, et secouant légèrement la tête avec le sourire de la reconnoissance à la bouche et les pleurs dans les yeux, elle se détournoit et s’en alloit.

Un jour plus malheureuse que de coutume, au lieu de ce geste négatif, elle fait signe qu’elle parlera ; mais elle n’en a pas la force, et elle se laisse tomber sur une chaise qui se trouve derrière elle. Des sanglots étouffent sa voix, et il semble qu’elle soit prête à suffoquer, quand Émilie coupant son lacet voit le cordon s’échapper comme un ressort subitement détendu, et son corset s’ouvrir du bas jusqu’au haut avec violence. Alors la voix lui revient ; elle parle, pleure, crie. Constance l’entend, accourt ; et les deux Dames s’empressent delà secourir. Qu’est-ce ? dit Émilie : qu’est-ce donc que vous avez, ma chère Josephine ? Eh mon Dieu ! ne le voyez-vous pas ? dit Joséphine. Est-ce à force d’indifférence ou à force de décence que vous ne voyez rien ? Puis portant la main d’Émilie sur elle : à présent, dites, ignorez-vous encore ce que c’est ? Mon Dieu ! cette harpe, cette fête de St. Sigismond, ou plutôt le jour et la nuit qui la précéderent, que ne puis-je les ôter de ma vie ! Que veut-elle dire ? dit Mme. de Vaucourt. On vint la nuit dans ma chambre, dit Josephine ; un jeune homme c’étoit ce même Henri que vous voyez venir si rarement, lentement, pesamment ici, se glissa auprès de moi comme un serpent. Quelqu’un l’entendit et ne vint pas le chasser. Au reste, qu’importe ! ce qui ne seroit pas arrivé cette fois-là, seroit sans doute arrivé une autre fois. Dieu me garde d’accuser quelqu’un que j’aime plus que tous les Henri, je dirois, et plus que moi-même, si je pensois qu’on voulut le croire, comme cela est. Émilie qui avoit toujours sa main sur le sein de Josephine, le pressa avec tendresse et ses larmes tombant sur le visage de cette malheureuse fille, se mêloient à celles qu’elle répandoit. C’est donc de ce tems que vous datez votre grossesse, dit Mme. de Vaucourt. Oui, dit Josephine. J’ai dit mon état à Henri lorsque la chose a été trop sûre, ne doutant pas qu’il ne consentit tout de suite à m’épouser ; mais cet ingrat, ce méchant homme a prétendu… que sais-je ! N’a-t-il pas dit entr’autres que je m’étois trop coëffée de M. Lacroix. Oh le beau propos à tenir quand on a fait plus de chemin en quelques jours que M. Lacroix en je ne sais combien de semaines, et qu’il en est arrivé une telle honte, un tel malheur qu’il faut que je meure s’ils ne sont pas réparés. Oh, Mademoiselle ! je n’ai pu le convaincre de mon honnêteté, je n’ai pu l’obliger à m’épouser ; mais vous lui parlerez, vous le persuaderez : il le faut absolument. Oû irois-je, loin de vous ? Quand je pourrois me résoudre à vous quitter, oû irois-je ? Pourrois-je rentrer dans ma patrie, dont vos parens m’ont fait sortir ? Il faut que je reste ici, et c’est bien assez d’y vivre étrangère, je ne pourrois y vivre déshonorée. Émilie gardoit le silence. Peut-être, dit Mme. de Vaucourt, qu’avec un peu d’argent je persuaderai ce jeune homme. Non, Madame, dit Josephine, l’argent ne le tenteroit pas ; il ne manque de rien auprès de son Maitre, et d’ailleurs je ne pourrois souffrir qu’il se vendit à vous ; je ne pourrois souffrir de vivre avec lui si on l’avoit acheté. Il faut qu’il m’épouse par amitié ou du moins par pitié. C’est ma Maitresse qui doit parler pour moi ; c’est elle qui connoit le bon cœur de Josephine, et qui doit inspirer de la compassion à Henri pour Josephine. Oh ! dit Émilie, s’il ne s’agissoit que du bon cœur, que de bien n’aurois-je pas à dire de toi ? mais après tout ce que tu m’as dit, comment nier… — Oh, Mademoiselle ! il ne s’agit pas de ce que vous pensez. Henri n’en demande pas tant. Aurois-je tenté de lui en faire beaucoup accroire là-dessus ? Mais M. Lacroix le tarabuste : je ne puis le lui ôter de la tête. Se trompe-t-il tout-à-fait sur Lacroix, dit Émilie ? Moi même je l’avoue, j’ai cru que tu étois fort bien avec lui. — Eh qu’importe, Mademoiselle ! puis-je épouser M. Lacroix avec cet enfant dont Henri est le pere ? Il n’est question ici que d’une seule chose, c’est d’ôter tout soupçon à Henri pour qu’il m’épouse le plutôt possible, et avant que tout le village ne me montre au doigt. — Mais, ma chère Josephine, trahirai-le la vérité, moi qui n’ai jamais affirmé que ce dont j’étois ou me croyois assurée ? abandonnerai-je en un instant des principes et des habitudes sur lesquelles je fonde tout ce que je puis avoir d’estime pour moi-même… Ici Josephine repousse la main d’Émilie, et la regardant d’un œil sec et fixe, elle se leve, s’avance jusqu’à la porte et se retournant : C’est fort bien, Mademoiselle, abandonnez et trahissez Josephine plutôt que des mots, de grands mots, la vérité, vos principes, vos habitudes, et quand je serai morte, estimez-vous encore si vous pouvez… En même tems elle sort ; Émilie court après elle, la saisit par le corps, la serre, l’embrasse, la ramène. — Josephine, répondez-moi comme vous répondriez à Dieu : Si Henri vous épouse, lui serez-vous fidelle ? Je le jure, dit Josephine : j’ai refusé dans un autre tems de vous faire une promesse que je savois ne pouvoir pas tenir ; celle-ci je la fais, parce que je veux la tenir, je la tiendrai. Eh bien, dit Emilie, je vais envoyer chercher Henri par son vieux père : restez auprès de Madame je reviendrai avec Henri. — Un moment, dit Mme. de Vaucourt ; il ne faut pas qu’elle reste seule, j’ai un mot à dire chez moi ; je reviens à l’instant ; alors vous irez.

Pendant que Mme. de Vaucourt les laissa seules, Josephine et Émilie s’abandonnerent à un attendrissement qui avoit ses charmes. Qu’allois-tu faire tout à l’heure, dit Émilie, quand tu as voulu sortir ? — Prendre un fusil que Henri avoit chargé pour tuer des oiseaux, et m’en tuer. — Quoi, Joséphine !… — Rien n’est plus vrai, Mademoiselle. Mécontente de Henri et de vous, sans espoir d’aucun bonheur pour mon enfant, pouvois-je mieux faire que de cesser de vivre, et de prévenir que mon enfant ne vécût ? — Mais, Josephine, ta dévotion ne se révoltoit-elle pas contre une pareille pensée ? — Ma dévotion, Mademoiselle, ne s’est jamais beaucoup occupée de ces sortes de choses. J’ai bien oui dire qu’il n’étoit pas permis de se tuer, mais j’ai cru que c’étoit un conte. On envoye tant d’hommes à la guerre, uniquement pour tuer et être tués, sans que cela soit reproché aux Princes, aux Généraux, aux recruteurs : ne seroit-il pas singulier qu’on eût des droits sur toutes les vies hors sur la sienne ? Sans oser condamner le malheureux qui s’ôte la vie, dit Émilie avec gravité, j’estime bien plus celui qui la supporte ; il montre plus de respect et de soumission pour son Créateur. Oh, bien ! dit Josephine, je ne me tuerai pas ; je ne voudrois pas contrarier vos idées. Rendez-moi un peu de bonheur, et je ne me tuerai pas. Déja cette conversation me fait quelque bien, mais j’étois au désespoir quand je vous voyois toute occupée de vous et d’un certain mérite que vous voulez avoir, et avec lequel vous laisseriez tranquillement souffrir tout-le monde. — Tranquillement ! Ah, Josephine ! tu me fais tort. Je suis jeune, Josephine : en perdant mes parens j’ai vu qu’il ne me restoit d’autre patrimoine que l’éducation qu’ils m’avoient donnée : elle étoit stricte et ne m’avoit pas permis de croire qu’on pût dévier en rien du devoir. Être sage, être vraie, ne posséder que ce qui est bien à soi, voilà ce qu’on m’a recommandé depuis que je suis au monde. Est-il bien étonnant que j’aie quelque peine à prendre sur tous ces objets des idées plus relâchées ? Cependant je cède, Josephine ; mes répugnances cèdent les unes après les autres à l’amitié, à la reconnoissance. Cette condescendance m’ôtera peut-être peu-à-peu toute l’estime que j’avois pour moi : n’importe ; il ne doit pas être question de moi quand il s’agit d’empêcher le malheur des autres, et de vous sur-tout, Josephine, qui êtes la personne du monde à qui je dois le plus.

Elles en étoient là quand Mme. de Vaucourt revint. Émilie se leva et sortit, et après avoir parlé au pere de Henri, elle alla respirer un instant le grand air. Ses esprits étonnés avoient besoin de se remettre et de se préparer au rôle qu’elle avoit à jouer ; rôle bien étrange pour elle.

Bientôt on la rappella. Le pere de Henri n’étoit pas allé jusqu’au château ; il avoit rencontré son fils qui apportoit un billet d’invitation pour les deux Dames. Suivez-moi, dit Émilie à Henri. Henri la suit. Émilie ouvre la porte de sa chambre et lui montre Josephine, qui fatiguée de tout ce qu’elle venoit de dire, d’entendre, d’éprouver, n’avoit presque ni voix ni mouvement. Vous voyez l’état où elle est, dit Émilie ; vous voyez sa pâleur, vous voyez ses yeux et combien ils ont pleuré. Est-il croyable que vous ne veuillez pas réparer son malheur et donner un pere et un appui a votre enfant ? — Oh ! je ne nie pas qu’il ne soit mon enfant, Mademoiselle : mais… — C’est assez, Henri, pour qu’il ne faille pas l’abandonner, non plus que sa mere que vous avez aimée et qui vous a aimé, et son malheur n’est venu que de là. — Il y a aimer et aimer, Mademoiselle. Si le malheur n’étoit pas venu de m’avoir aimé, il auroit pu venir d’en aimer un autre. Cet aimer-là n’est pas rare, et je n’en puis faire beaucoup de cas. C’est vous, Mademoiselle, qu’elle aime véritablement : elle a toujours mis ses soins à vous servir, à vous plaire. Quant à me contenter moi, cela alloit comme il pouvoit. Si elle m’eut aimé tout de bon, auroit-elle eu tant de prévenances pour Mr. Lacroix ? Je lui ai dit plusieurs fois, Josephine laissez là votre François ; je ne m’accommode pas de ses manières avec vous. Quand je puise l’eau, et scie le bois, et trais la chèvre pour vous, cela doit vous suffire. S’il fait des pralines et des pâtés, qu’il les fasse sans vous ; et vous, faites le reste de l’ouvrage sans lui. Cela n’a servi de rien. Elle n’a tenu compte de ce que je disois, jusqu’à ce que, ma foi ! elle se soit vue chargée d’un fardeau qu’elle ne peut mettre sur les épaules de Mr. Lacroix, quelque complaisance qu’il lui ait montrée et qu’il lui montre encore ; laquelle complaisance continue à être très-agréable à Josephine. Vous m’étonnez beaucoup, dit Mme. de Vaucourt. Josephine n’aura pu empêcher Lacroix de lui rendre quelques services, dit Émilie ; mais qu’est-ce que cela prouve ? Rien au monde dont vous deviez vous offenser ; et je suis bien sûre qu’une fois qu’elle vous aura pour mari et pour protecteur, elle ne pensera à aucun, autre homme : ses sermens et sa reconnoissance vous l’attacheront pour jamais. Elle vous aimera non-seulement comme elle vous a aimé quand elle voyoit en vous un beau jeune homme fort amoureux, elle vous aimera comme elle m’a aimée, moi : elle partagera ses soins entre vous, son enfant et moi. Ma portion sera encore assez bonne, car elle a le cœur excellent et tant d’adresse et d’activité ! Allons, Mr. Henri, ne refusez pas de vous laisser rendre heureux par ma Josephine. — Heureux, Mademoiselle ! Et si je suis jaloux, serai-je heureux ? Et si Mr. L a croix… Comment dirai-je cela honnêtement ? Serai-je heureux ? Josephine vous sera fidele, c’est moi qui vous en réponds, dit Émilie. Je ne sais, dit Constance, pourquoi Lacroix. vous inquiète si fort : Lacroix se marie. Est-il vrai ? dit Henri. Très vrai, dit Mme. de Vaucourt, à telles enseignes que j’ai promis de payer les frais de la nôce. Josephine, qui vit alors pourquoi Mme. de Vaucourt étoit sortie, sourit un peu. Et avec qui, s’il vous plaît, dit Henri, Mr. Lacroix se marie-t-il ? Je n’ai pas retenu le nom de la future épouse, dit Mme. de Vaucourt. Je ne sais si c’est une petite fille que je vois venir ici quelquefois apportant le gibier que tue son pere, ou bien la fille du ferblantier : ce pourroit même n’être ni l’une ni l’autre ; les noms de vos familles allemandes se confondent dans ma mémoire. Ne parlez de rien, Mr. Henri, jusqu’à tantôt ; je ne voudrois compromettre personne ; mais dans une heure, au plus tard, je vous dirai positivement le nom de la fille. En attendant soyez sûr que Lacroix se marie au premier jour et c’est, je crois, tout ce qui vous importe. Certainement, dit Émilie ; et vous ne pouvez plus vous refuser à ce que Josephine et moi vous demandons. Mademoiselle, dit Henri, il y a des choses qu’on ne fait pas par complaisance. Ne les fait-on pas non plus par honneur, par pitié, Monsieur Henri ? dit Émilie en haussant la voix. Mais, Monsieur Henri, c’est assez vous presser ; vous êtes le maître. Grand Dieu ! s’écria Josephine. Vous êtes le maître, répéta Émilie, en imposant silence à Josephine du geste et du regard ; je ne puis vous forcer à ce mariage ; mais je veux délivrer cette pauvre fille du supplice de voir un homme cruel qui l’abandonne après l’avoir déshonorée. Si vous ne promettez pas à l’instant de l’épouser, sortez de chez moi, et allez dire à vos maîtres que je ne puis aller au château, parce que je fais les préparatifs de mon départ. Après-demain, Monsieur Henri, On ne verra plus à Altendorf ni Émilie ni Josephine. Josephine prit la main de sa Maîtresse et l’inonda de ses larmes. Mme. de Vaucourt pleuroit. Nous gagnerons notre vie et celle de ton enfant, dit Émilie : tu ne saurois regretter un homme si dur, si inhumain. Vous et mon maître vous ne vous verriez donc plus ! dit Henri, d’une voix qui décéloit son attendrissement. Non, cela ne se doit pas ; celle à qui vous voudriez faire un si grand sacrifice doit mériter beaucoup, et il faut bien que je fasse aussi quelque chose. Mon maître, elle, vous, voilà trois personnes dont j’aurois le malheur à me reprocher ! C’est trop. Tiens, dit-il, en s’approchant lentement de Josephine, tiens, voilà ma main. Si M. Lacroix se marie, peut-être te contoit-il son amour pour Mathilde ou pour Thérèse, au lieu de t’en conter comme je l’ai cru. Ma main d’ailleurs est donnée ; il ne faut plus regarder en arrière. Josephine hors d’état de répondre, serra la main d’Henri, baisa celle de sa Maîtresse, et courut dans sa chambre pour y pleurer et remercier Dieu en liberté.

Mme. de Vaucourt pria Henri de passer avec elle chez son pere et sa mere, à qui elle apprit le mariage qui venoit de se conclure. Comme elle crut voir qu’ils étoient plus surpris que réjouis, elle, répandit sur la table quelques poignées de ce métal qui éblouit tant d’yeux : tenez, dit-elle, voilà la dot de Josephine, prenez-la et n’en parlez point. En même-tems elle les-quitta et courut trouver Lacroix, qui venoit d’être déterminé par un argument tout pareil à épouser soit Mathilde, soit Thérèse ; soit telle autre jeune fille qu’il voudroit choisir. Avec les talens, la figure et l’argent qu’il avoit, il auroit pu èpouser tout le village.

Êtes-vous décidé ? dit Mme. de Vaucourt. Oui, dit Lacroix ; je suis allé chez notre plus proche voisine ; c’étoit autant de pas d’épargnés ; et puisqu’il me faut épouser une Allemande, autant vaut l’une que l’autre. Je pense même que cette petite Mathilde sera plus susceptible que bien d’autres de prendre une certaine tournure. — Et avez-vous parlé au pere, à la mere, à la fille ? — Oui, Madame : tout cela étoit ensemble. Je leur ai baragouiné quelques mots d’allemand : Man. Fro, hérat. Le pere et la mere ont crié Herr Gott ! ja ! ja ! La fille a souri et rougi : c’est une chose faite. — C’est fort bien, Lacroix ; je ferai ce que j’ai promis et au-delà. Où en est Hans de ses blessures ? — Madame, sa jambe et son bras sont parfaitement guéris, et il n’a plus qu’un bandeau sur l’œil droit, et un grand emplâtre sur la joue gauche. — C’est fort bien, Lacroix : allez lui dire que je le prends à mon service, et qu’il vienne dès ce soir coucher ici. — J’irai, Madame. — Quant à vous, Lacroix, vous pourrez être logé chez votre beau-pere après votre mariage. Le jour vous serez chez moi, et il ne tiendra qu’à vous d’y mener votre femme ; mais allez chercher Hans. — J’irai, Madame : il ne fera pas d’ombrage, j’espère, à M. Henri. — Ni à vous, Lacroix. — Oh moi, Madame, cela est différent ! Nous autres François nous ne sommes pas si susceptibles. Supposé que Mme. Lacroix préférât Hans à son mari, comme cela pourroit arriver, par la raison de la sympathie nationale qui me parloit pour Josephine, c’est son affaire, et je ne ferai que plaindre son mauvais goût. — Vous êtes homme d’esprit, M. Lacroix, et de plus très-honnête homme. Je m’attens de votre part à la conduite la plus raisonnable. — Madame est bien bonne ; si j’osois, je dirois que c’est elle qui a bien de l’esprit : elle connoit ses gens : c’est tout autre chose que ces Dames allemandes ; elles n’auroient pas imaginé en vingt ans ce que Madame a arrangé en un quart d’heure. Mme. de Vaucourt sourit, revint rendre compte à Josephine du mariage de Lacroix, et engagea Émilie à se rendre à l’invitation de M. d’Altendorf.

Elles rencontrerent Théobald qui étoit fort en peine de ne point voir revenir Henri. Constance lui raconta ce qui s’étoit passé ; pour Émilie, elle en étoit si étourdie qu’elle ne pouvoit parler. Théobald fatiguoit Mme. de Vaucourt de ses questions. Il se faisoit répéter tout ce qui s’étoit dit, et vouloit être informé de chaque mot avec l’accent et le geste. Croyez-vous, disoit-il, qu’Émilie eût pu se résoudre à quitter Altendorf ? Oh non ! répondoit Mme. de Vancourt. Au reste, peut-être ; je ne sais. Elle prévoyoit apparemment l’effet que produiroit cette fleur de rhétorique. L’esprit d’Émilie se forme, se perfectionne extrêmement. Puisse, disoit Théobald, son cœur ne pas se gâter ! Mme. de Vaucourt l’assura qu’il n’y avoit rien à craindre de ce côté-là, et qu’elle avoit trop bien placé ses affections pour n’être pas toujours la plus estimable personne du monde, en même tems qu’elle en devenoit la plus aimable. L’innocence est une fort belle chose, ajouta-t-elle : mais ce n’est pourtant qu’une vertu négative, elle n’offre aucune ressource pour les occasions difficiles ; elle n’amuse ni ne console, elle ne donne ni conseil ni secours.

Les jours suivans on s’occupa à faire les préparatifs des deux mariages. Josephine s’en mêloit peu : elle ne quittoit sa Maitresse que pour aller auprès de ses futurs parens, dont elle gagna le cœur par mille prévenances. Avec sa Maîtresse, ses empressemens étoient plus vifs et plus tendres qu’ils n’avoient jamais été. Croyez, lui disoit-elle souvent, que je sens jusqu’au fond de l’ame ce que vous avez fait pour moi. Un jour elle lui dit : Il ne faut pas penser, Mademoiselle, que je ne respecte pas ces vertus dont j’ai mal parlé dans un moment de désespoir : si vous vous estimez par elles, moi aussi, et je suis bien aise que vous les ayez. Chacun a une vertu à sa manière : la mienne est de tout faire pour vous. Je me suis vouée à vous. Je ferois un faux serment pour vous épargner le moindre mal, comme je mourrois pour vous conserver la vie. Il m’a semblé, quand vos parens sont morts, que Dieu me disoit : Elle n’a plus que toi ; prens-en soin, et fais tout pour elle. Mais j’aime votre candeur, et même sans trop savoir à quoi elle étoit bonne, je me suis surprise à la trouver fort belle. Aller tout droit son chemin dans ses actions et dans ses paroles sans s’embarrasser de ce qui en peut arriver, a je ne sais quoi que je respecte, et je crois que c’est la vertu des gens de qualité. Toutefois ils ne doivent pas la pousser trop loin. S’il leur plait, de ne rien craindre pour eux, à la bonne heure, c’est du courage ; mais s’ils ne se mettent en peine de rien pour les autres, c’est dureté. Mon intention est de vous imiter à un certain point ; d’abord pour vous plaire davantage et être plus digne de vivre avec vous, puis aussi parce que je trouve que c’est mieux, sur-tout dans l’état où je vais entrer. Je suis bien résolue à ne point dissimuler avec mon mari, et pour cela à ne rien faire qu’il faille dissimuler. Si je reçois un billet, je le rendrai sans le lire ; si l’on me donne un ruban, je le rendrai sans le déplier ; et s’il s’agissoit de quelque discours galant, je repousserois vigoureusement le cajoleur ; car recevoir, lire, écouter ces choses-là, puis le dire à un mari, c’est très-imprudent pour soi et très-desagréable pour lui ; et quand on les tait, quand on dissimule, le mari et la femme, ou les amans, ou les amis, n’importe ce qu’on est, se deviennent comme des étrangers et n’ont bientôt plus rien à se dire. Au reste, Mademoiselle, j’aurai beau faire, notre union ne battra jamais que d’une aîle ; mais j’ai voulu vous dire mes bonnes intentions et que votre exemple n’est pas perdu pour moi. — Émilie la loua et tâcha de lui donner de l’espoir.

Le jour de la célébration des deux mariages étant venu, Mme. de Vaucourt fit préparer un grand repas qu’on lui permit de donner dans la cour du château. Tous les parens de Henri, tous ceux de Mathilde y étoient. Lacroix en fit les honneurs avec assurance et politesse ; Josephine s’y montra obligeante et modeste. Pendant le brouhaha du diner, des santés, des bouteilles, on avoit préparé vis-à-vis du château un feu d’artifice. La table et les convives cachoient ceux qui y travailloient, de sorte que la nuit venue, ce fut une grande surprise pour toute la compagnie rassemblée au château, de voir brûler quantité de soleils, de gerbes, de girandoles, et quantité de fusées s’élancer dans les airs. Au bout d’un quart-d’heure, il ne resta de ce brillant tintamare qu’un portique illuminé, décoré du chiffre de Mr. et de Mme. d’Altendorf, et deux rangées de lampions qui bordant l’avenue et traversant le grand chemin, s’étendoient jusqu’aux habitations des deux épouses. Les parens, les époux, tous les villageois accourus pour voir le feu d’artifice, prirent le chemin qui leur étoit tracé. Lacroix resta au village, Henri revint, disant que depuis l’âge de dix ans il n’avoit pas découché de l’antichambre de son Maitre. (Henri ne se rappelloit pas la veille de St. Sigismond.)

Émilie et Constance souperent au château. Mme. d’Altendorf et son fils dirent à cette dernière les choses les plus obligeantes sur la fête et le bon goût qui y avoit présidé. Ce mot de bon goût amena une petite discussion sur le goût que Théobald prétendoit n’être point du tout tappanage de ses compatriotes. La Comtesse Sophie de Stoizheim se récria, ainsi fit le vieux Baron d’Altendorf. On voulut me prendre pour juge ; je m’en défendis, alléguant la partialité dont on pouvoit me soupçonner, et dont peut-être, en effet, je n’avois pu entièrement me garantir. On insista. Alors je dis que le goût ne paroissoit être né à Athènes, d’où il avoit été porté à Rome lors de la conquête de la Grèce. Qu’oublié, presque par-tout, pendant un tems assez long, il s’étoit remontré chez les Maures qui en avoient fait part à l’Espagne, ensuite à l’Italie, et que les deux Médicis l’avoient apporté en France. Qu’en Italie il s’étoit attaché aux Peintres, aux Musiciens, aux Architectes ; au lieu qu’en France il avoit tourné au profit de l’esprit, des ouvrages d’esprit, et avoit rendu la vie privée plus agréable et l’individu plus aimable. Laissons-là quelques exceptions, continuai-je en m’adressant aux deux Françoises, et avouons que nous manquons de goût et sommes mesquins dans les ouvrages de l’art qui ont le public pour objet, dans ceux qui demandent unité, grandeur, dignité. Mais ce n’est pas là que notre mauvais goût m’a le plus choqué. Notre prétendue gaité du carnaval étoit digne des tems barbares ; nos masques faisoient pitié et horreur. Après tout, quel peuple n’a pas son carnaval et ses orgies hideuses, sans compter des spectacles aussi cruels que dégoûtans ? En Angleterre, les combats de coqs, les combats de chiens, les combats d’hommes presque brutes, dont la tête s’est durcie par les coups et pour les coups ; en Espagne, les Auto-da-fé et les combats de taureaux ; à Berne, la procession de Pâques… Si l’Europe est tout-à-l’heure replongée dans la barbarie, comme on a lieu de le craindre, ce malheur lui arrivera avant que sa civilisation ait été nulle part complette et entière. Vous avez évité de parler de l’Allemagne, me dit Mme. d’Altendorf. Croyez, Madame, lui dis-je, que ce n’est pas chez vous qu’on peut penser que l’esprit, le goût, la générosité, que rien enfin de ce qui est agréable et beau, manque aux Allemands ni à l’Allemane. Chacun me remercia par un coup-d’œil ou un sourire ; et comme il étoit tard, Émilie et Constance se retirerent sous la garde de Hans le balafré.

L’on se tromperoit si l’on croyait que Théobald oubliât un seul instant son amour, qu’il perdit de vue un seul instant l’espoir, le dessein, de s’unir à ce qu’il aimoit : mais quand il étoit parfaitement content d’Émilie, il étoit si heureux qu’il n’osoit pour ainsi dire toucher à son bonheur, et quand il n’étoit pas si content, il avoit une autre espèce de crainte. Théobald aimoit avec la plus vive et la plus délicate passion. Dans les commencemens, il avoit tantôt redouté beaucoup, tantôt espéré tout, du cœur de sa maîtresse, sans s’être refroidi pour elle un seul instant, et depuis quelque tems, avec autant d’amour que jamais il avoit eu plus de sécurité. Actuellement ce n’étoit plus cela : la conduite d’Émilie dans l’aventure de Josephine, lui présentoit ensemble des motifs d’admiration et des motifs d’une défiance qu’il combattoit et qu’il nourrissoit en même tems. N’avoit-elle point trop pressé Henri, sachant quelle fille étoit Josephine ? Mme. de Vaucourt, en imaginant tout-à-coup de marier Lacroix, avoit épargné à Émilie des mensonges directs et positifs ; mais Émilie néanmoins avoit concouru à tromper Henri, et elle seroit allée plus loin s’il l’eut fallu, car elle étoit résolue de réussir à tout prix. Et cette fleur de rhétorique, comme l’avoit appellée Mme. de Vaucourt, quelle dangereuse présence d’esprit ne supposoit-elle pas ! Mais si véritablement elle étoit décidée à quitter Altendorf, si à cet égard sa déclaration avoit été sincère, il ne falloit plus se croire aimé, et c’étoit à Henri qu’il devoit le bonheur de voir encore Émilie ? Oh, Émilie ! disoit-il quelquefois en se promenant seul dans des lieux sauvages et solitaires, quand tu te montrois si attentive à ce que disoit Théobald, quand tes regards suivoient ses moindres mouvemens, n’étoit-ce de ta part que feinte, adresse, artifice ? Ne voulois-tu qu’enlacer un malheureux dans tes filets ? Tu ne m’as point dit que tu m’aimois, mais tu ne m’en a pas moins trompé. Peut-être que ton cœur, que je croyois sincère et pur, comme le mien, est faux et perfide.

Le pauvre Théobald étoit si inquiet, avoit l’air si tourmenté, qu’Emilie s’imagina que ses parens le pressoient d’épouser sa cousine, et elle disoit à Constance qu’il faudroit peut-être faire pour lui ce qu’elle auroit fait pour Josephine, et s’éloigner d’Altendorf. Dieu sait ce qu’il m’en coûteroit ! disoit-elle en soupirant ; mais si mon éloignement rendoit moins pénible à Théobald le sacrifice que sans doute on exige, il ne me seroit pas permis d’hésiter. Bon ! disoit Mme. de Vaucourt. Supposé que Théobald fut capable de se laisser donner pour femme cette petite envieuse, il faudroit vous remontrer tous les jours à eux, jusqu’à-ce que la tête eût tourné à l’un de regret et à l’autre de jalousie : mais j’attens tout autre chose de sa part.

Attentif autant que personne au noir souci de Théobald, je crus en deviner la cause, et plusieurs fois, en présence d’Émilie, je fis tomber la conversation sur des sujets analogues aux pensées qui le tourmentoient ; mais Émilie n’en saisissoit jamais l’occasion, n’imaginant point qu’elle eut à se justifier ni à rassurer son amant. Enfin, je dis à Théobald : vous voyez qu’elle n’est pas aussi fine ni aussi adroite que peut-être vous le craignez. Que voulez-vous dire ? me dit-il en rougissant, car jamais il n’avoit laissé échapper la moindre plainte ni le moindre soupçon contre sa maîtresse. Je lui détaillai alors ses propres idées, et je le conjurai de mettre Émilie sur la voie pour qu’elle s’expliquât nettement.

C’est ce que fit Théobald et avec succes. Émilie raconta naïvement ses premières notions de vertu, puis les modifications qu’elle s’étoit vu forcée d’y faire. Honnêteté, franchise, sensibilité, délicatesse, tout ce qu’on désire de trouver au cœur d’une femme, se voyoit dans le cœur dont elle nous développoit les replis. Théobald, sans la blâmer, sans même lui laisser appercevoir qu’il l’eût accusée, se montroit l’admirateur d’une vertu plus sévère, plus infléxible. Monsieur votre fils, dit Constance à Mme. d’Altendorf, est-il lui-même ce qu’il veut que soient les autres ? Si cela est, je ne dis pas que je l’en aime mieux ; mais au moins pourrai-je lui pardonner son exigeante rigueur. Comment vous répondre ? dit Mme. d’Altendorf. En supposant que mon fils ne courbe jamais la règle, mais que dans certains momens il la méconnoisse, la brise, la jette loin de lui, est-il ou n’est-il pas, ce qu’il veut que l’on soit ? Quand la passion, aveugle, égare, dit Théobald en baissant les yeux, qu’est ce que l’on est ? On cesse d’être soi-même. Quoi ! Monsieur, dit Constance, vos passions vous maîtrisent à ce point ! cela est bien redoutable. Théobald, d’accusateur devenu accusé, se sentit plus doux comme plus modeste, et fut reconnoissant à l’excès du silence qu’Émilie voulut bien garder.

Ayant fait en sorte de l’éloigner un peu des autres Dames, il lui dit avec embarras : On me pardonnera du moins d’être exigeant sur ce qui me regarde… Aimerois-je comme je fais, si je pouvais être facile à contenter sur tous les sentimens de l’objet de ma passion ?… Vous avez dit à Henri que vous quitteriez Altendorf s’il n’épousoit pas Josephine. Le pensiez-vous ? L’aviez-vous résolu ? L’auriez-vous fait ? Quand je commençai à le dire, répondit Émilie, je ne voulois qu’essayer un nouveau moyen de toucher Henri ; mais en parlant je m’exaltai de bonne foi, et lorsque je dis à Josephine : nous gagnerons notre vie et celle de ton enfant, j’étais résolue, je quittois Altendorf. Vous quittiez Altendorf ! dit tristement Théobald. Je n’ai rien, Monsieur, reprit Émilie, je suis pauvre et expatriée, je n’ai point d’autres sacrifices à faire que ceux de mes goûts et de mon plaisir. Laissez-moi quelque générosité de cœur, de conduite ; je n’en puis avoir d’autre. Le sacrifice que j’aurois fait à Josephine, je le ferois à Mme. de Vaucourt, je le ferois à vous, s’il le falloit. À moi ! s’écria Théobald. C’est moi, au contraire, que vous sacrifieriez. Vous êtes libérale de moi, de moi seul. Ces jours derniers, dit Émilie, je pensois, en vous voyant inquiet et triste, qu’il pouvoit vous être agréable, ou plutôt qu’il pouvoit vous convenir que je m’éloignasse. Vous vous trompiez, Mademoiselle, s’écria Théobald, vous vous trompiez. Ah ! tant mieux, dit Émilie. Je la vis, je lui entendis prononcer ces paroles : Quels yeux ! quel accent ! quel doux son de voix ! Théobald étoit hors de lui. Émilie s’en alla sans qu’il la suivit. Il ne voyoit rien, il déliroit, il nous regardoit tous avec des yeux absens, égarés. Sa mere lui dit : je vous ferai le plaisir d’avouer que je m’attache beaucoup à elle.

Aussi-tôt qu’il fut en état de m’entendre, je le conjurai de se modérer, d’attendre une occasion favorable pour proposer à son pere cette bru qui ne pouvoir pas lui convenir beaucoup, mais que cependant il accepteroit. Encore un peu de sagesse et de contrainte, lui dis-je, et j’ose vous promettre que vous serez heureux ; mais un emportement tel que ceux dont parle Madame votre mere, gâteroit tout, et plongeroit dans la douleur non seulement vous, mais Émilie. Oui, Émilie aussi, s’écria Théobald. Son sort est lié au mien irrévocablement : vous en êtes bien sûr, n’est-il pas vrai ? vous en êtes bien sûr ? Oui, lui dis-je, oui. Il fallut le répéter cent fois. À la fin il me promit d’être raisonnable.

On entroit dans le mois d’Octobre : Mme. de Vaucourt plus sensible au froid qu’une autre, à cause du long séjour qu’elle avoit fait dans les pays méridionaux, se sentit assez incommodée de la fraîcheur de l’air un jour qu’elle avoit diné au château, et retourna chez elle avec moi, mais sans permettre qu’Émilie l’accompagnât. On avoit apporté en son absence un paquet qui contenoit deux ouvrages nouveaux. Nous gardâmes l’un pour le lire ensemble au coin de son feu ; elle envoya l’autre à Émilie. C’étoit une nouveauté charmante, c’étoit l’Adèle de Senanges de Madame de Flaho, que tout le monde a lue, que tout le monde a admirée, si ce n’est pourtant le vieux Baron d’Altendorf. Émilie en lut haut le premier volume, sans s’appercevoir de l’ennui du Baron. Théobald alloit commencer le second, quand son père las de bailler, se retira dans sa chambre, où sa femme le suivit par complaisance et à regret. Restoit Émilie, Théobald et la jeune Comtesse.

On en étoit à cette fête où, sans le savoir, Adèle légère, étourdie, innocemment coquette, désoloit le pauvre Sydenham. Théobald trépignoit, se fâchoit, juroit presque, et finit par jetter le livre dans le feu. Adroite et prompte, Émilie le dérobe aux flammes qui le menaçoient. Quelle extravagance ! dit la Comtesse : ce que vous lisez n’est-il pas extrêmement joli ? Joli ! s’écria Théobald ; joli ! c’est effroyable, c’est désolant. Mais, donnez ; voyons ce que cela deviendra, et si l’amant… donnez, il vaut mieux lire ; cela me calmera peut-être. Il lut jusqu’à la fin sans dire un seul mot et resta frappé de la dernière ligne : je ne puis vivre heureux sans elle ni avec elle.

Pendant que la Comtesse adressoit quelques réflexions à Émilie, tant sur l’ouvrage que sur l’étrange humeur de son cousin, celui-ci va trouver la femme de chambre de sa mère, qui avoit été sa nourrice et sa bonne, et la prie instamment d’attirer la jeune Comtesse hors de la chambre, pour qu’il put être quelques instans seul avec Émilie, Mme. Hotz enchantée de rendre un service à son jeune maitre, le promet. Il rentre. Quelle n’est pas son impatience ! Mme. Hotz paroit enfin, et dit à Mademoiselle de Stolzheim qu’une caisse d’étoffes d’automne et d’hiver venoit d’arriver de Francfort pour elle et pour Mme. d’Altendorf, et qu’il falloit venir voir et choisir. Demain, de jour, nous verrons mieux, dit la soupçonneuse Sophie. Mme. Hotz insiste, disant qu’il seroit mieux de renvoyer tout de suite ce qu’on ne voudroit pas garder. Vous avez raison, dit la Comtesse après avoir réfléchi un moment, montons chez ma cousine : mais elle n’y monta point, comme nous le verrons bientôt, et Mme. Hotz qui avoit fait porter la caisse dans la chambre de Mme. d’Altendorf, fut appellée avec impatience pour présider à l’ouverture et au déballement.

Je ne puis pas vivre heureux sans vous, dit Théobald dès qu’il se vit seul avec Émilie ; mais avec vous je serai le plus fortuné des hommes, pourvu que vous vous trouviez heureuse de vivre avec moi. Émilie rougit et ne répondit point. — Avez vous senti, Émilie, quelque penchant pour moi dès la première fois que vous m’avez vu ? Oui, répondit Émilie. — Nos anciennes petites querelles n’ont-elles pas altéré ce penchant ? Non, répondit Émilie. — Ai-je le jour occupé vos pensées ? ai je été la nuit l’objet de vos songes ? Émilie sourit, et dit qu’elle n’étoit pas sujette à rêver. — Oh, Emilie ! vous n’avez pas été comme moi dans de continuelles agitations. Tantôt je me flattois d’être aimé, tantôt je craignois de ne pas l’être. Pour vous, votre ame est calme et paisible. Je n’ai jamais eu de doutes sur vos sentimens, dit Émilie. — Oh, Émilie ! que vous aviez bien raison ! Je vous aime avec une tendresse, avec une passion dont vous ne pouvez concevoir l’idée. M’aimez-vous la moitié autant que je vous aime ? Suffirai-je à votre cœur comme vous suffisez au mien, et le souvenir de votre patrie et des charmes, qu’elle a eus pour vous, n’empoisonnera-t-il pas votre existence ? Mon vrai pays, depuis quelque tems, c’est Altendorf, dit Émilie en jettant le regard le plus doux sur Théobald. Et moi, dit Théobald, je sens depuis quelque tems que mon pays sera partout où vous serez. Si vous avez des parens que vous veuillez revoir, je vous menerai auprès d’eux, et supposé que le service de ma patrie pût me conduire dans la vôtre, j’irois plus volontiers qu’ailleurs, parce que les premiers goûts de votre jeunesse s’y trouveroient mieux satisfaits. Je suis exigeant, chère Émilie ; mais je ne demande pas plus de vous que je ne suis disposé à faire pour vous. Me préserve le ciel d’admettre aucune inégalité dans l’union dont j’attends tout mon bonheur ! Si je veux être tout, je veux aussi faire tout, je veux appartenir tout entier à celle que mon cœur a choisie, à mon amie, ma maîtresse, ma femme ! oui, vous l’êtes ! je n’en aurai jamais d’autre ! En même tems Théobald s’élance vers Émilie, et il la serroit dans ses bras, quand une porte, se fermant avec bruit, en fit ouvrir une autre qui auparavant étoit mal fermée : celle-ci étoit entre l’anti chambre et le sallon ; celle que l’on fermoit donnoit de l’anti-chambre dans le vestibule. Théobald y courut et ne vit personne : Émilie fort émue le conjura de la reconduire chez elle à l’instant. Pendant que Henri allumoit un flambeau, Théobald fit de vains efforts pour rassurer sa tremblante maîtresse. C’est à présent que je cesse d’être tranquille, dit Émilie. J’éprouve à mon tour le trouble que vous vous plaigniez d’éprouver seul, et dont vous sembliez fâché de me croire incapable. Vous voir exposé à des reproches, à des chagrins, et penser que nous sommes peut-être à la veille d’une séparation éternelle, me tourmente à un point inexprimable. Rien ne peut plus nous séparer, dit Theobald : j’atteste le ciel que je ne me laisserai pas séparer de vous. Je n’ai eu d’inquiétude que sur votre cœur ; ce moment me persuade qu’il est tel que je le desirois : pardonnez ; mais malgré ce que je vous vois souffrir ; c’est le plus beau moment de ma vie. Ils sortirent du château ; Henri portoit le flambeau devant eux ; et comme ils passoient auprès des fenêtres de là chambre où nous étions, nous les vîmes, Mme. de Vaucourt et moi, s’acheminer vers le logis d’Émilie. On eut dit deux époux conduits par l’hymen à la couche nuptiale. L’air radieux de Théobald, la contenance timide d’Émilie, sa tête penchée, et ses yeux baissés, rendoient la ressemblance frappante et le tableau charmant : Mais l’heure pressoit ; il fallut séparer ceux qu’on auroit voulu joindre à jamais. Je pris la place d’Émilie et retournai au château avec Théobald.

On nous attendoit. Nous nous mettions à table quand Mlle. de Stolzheim entra dans la salle à manger. Après s’être plainte d’une indisposition légère, mais qui la forçoit à se retirer, elle demanda qu’on voulût lui donner une voiture pour aller le lendemain voir sa mere à Osnabruk. On lui offrit des chevaux avec la voiture ; mais elle en avoit déjà fait demander à la poste. Son air, quoiqu’elle nous assurât qu’elle reviendroit bientôt, me parut sinistre. Le lendemain avant jour j’entendis les fouets claquer, les cors sonner : la Comtesse étoit partie.

Théobald, selon l’étiquette, auroit dû être debout avant elle, et l’escorter à cheval une lieue ou deux ; mais il ne s’étoit pas seulement réveillé : jamais son sommeil n’avoit été si profond, jamais ses rêves n’avoient été si agréables, et il étoit onze heures quand il vint prier sa mere de lui faire donner du chocolat. Du chocolat à onze heures ! quelle fantaisie, mon fils ! dit Mme. d’Altendorf. Oh ! ma mere, dit Théobald, c’étoit hier une espèce de fête, et c’en est encore une aujourd’hui. Je ne suis point comme à mon ordinaire, et il faut me complaire et me gâter un peu, pour que de toute façon, par ma mere comme par une autre, je sois le plus heureux de tous les hommes. Vous ne m’en paroissez pas le plus sensé, dit Mme. d’Altendorf. La matinée se passa dans l’abandon, le plus gai et le plus aimable. Le diner fut comme la matinée : Théobald s’étoit donné la permission de ne point s’habiller ; il avoit son frac du matin, et ses cheveux étoient en désordre. Seroit-ce par hasard l’absence de ma noble cousine qui me mettroit dans cette humeur ? dit-il à sa mère. À peine avoit-il prononcé ces mots et porté à son pere la santé de toutes ses parentes à tous les degrés possibles, que voilà les mêmes fouets, les mêmes cor& que le matin, faisant un bruit enragé : la même voiture vole, arrive, s’arrête, et il en sort la Comtesse mere et la Comtesse fille de Stolzheim. Quelle apparition ! s’écrie Théobald en courant gaîment au-devant d’elles. Je ne puis pas dire, Mesdames, que je vous désirasse : il faut oser s’attendre un peu à certaines félicités pour songer à les désirer ; mais vous me surprenez vraiment beaucoup. Vous avez, Mesdames, des mines bien graves ; changez-les de grace en un gracieux sourire, pour vous mettre à l’unisson de l’humeur qui règne ici. Le désordre de ma toilette vous choque peut-être ; mais apprenez que c’est l’indolence du bonheur qui m’a fait rester comme vous me voyez. À tout cela. point de réponse. La Comtesse mere entrant dans la chambre où nous étions, ne salue que Mr. et Mme. d’Altendorf, et les prie de passer avec elle dans une autre chambre. Théobald m’oblige à me remettre à table avec lui, boit, rit, chante, se leve ensuite et se met à jouer du clavessin. La petite Comtesse absolument délaissée, m’auroit fait pitié si la noire malice en pouvoit faire.

Pendant ce tems-là, Mme. de Stolzheim racontoit au Baron et à sa femme tout ce que Théobald avoit dit la veille à Émilie ; car la Comtesse Sophie se tenant auprès d’une porte qu’elle avoit laissé entr’ouverte tout exprès n’en avoit pas perdu un mot. En montant avec Mme. Hotz, elle avoit prétexté, je ne sais quoi, qu’il falloit qu’elle prit dans le sallon, et celle-ci étant appellée par sa maîtresse, comme je l’ai déja dit, n’avoit pu faire autre chose que de la laisser descendre. Quand elle sut qu’elle n’étoit point rentrée au sallon, elle eut les plus grandes craintes ; mais pensant que le mal étoit fait et qu’il étoit irréparable, elle ne jugea pas à propos d’affliger sans utilité son cher Théobald.

Après le récit très-circonstancié des protestations et promesses que Théobald avoit faites, sans se rappeller le moins du monde ses parens ni l’autorité paternelle, Mme. de Stolzheim parla de l’engagement résolu, et selon elle, contracté, avec la Comtesse sa fille, et s’étendit beaucoup, tant sur l’horreur d’un pareil manque de parole, que sur la perte des brillantes espérances que l’alliance projettée donnoit à Théobald. M. le Baron, grand-maître à telle Cour ; M. le Comte, grand-veneur à telle autre ; M. le Chancelier, M. le Général, M. l’Évêque, M. le Coadjuteur, qui tous ètoient ses proches parens, seroient furieux et nuiroient autant qu’ils auroient pu servir.

Cela ne sera pas, dit M. d’Altendorf : planter là votre fille, méconnoître mon autorité, fâcher tant de personnages respectables et vindicatifs ! non, cela ne doit pas être. Suivez-moi : pendant que j’ai mon indignation toute fraîche dans la mémoire, je parlerai à mon fils comme il faut. Mme. d’Altendorf voulut en vain retarder et modérer le coup de massue, son mari lui disoit : ma cousine a parlé et très-bien parlé ; je m’en tiens à ce qu’elle a dit, et je ne veux pas que vous dérangiez mes idées. Suivez-moi, vous dis-je : il faut que mon fils Théobald épouse la Comtesse Sophie de Stolzheim.

On vint à nous : ainsi la lourde buse et le cruel épervier tombent sur la mesange ou sur le pinçon.

Théobald fut d’abord terrassé de la menaçante gravité de son pere, de la tristesse de sa mere, et de l’air furibond de celle qui prétendoit l’appeller son gendre. Elle se hâta de prendre la parole. Monsieur, vos parens savent tout, dit elle ; le Baron votre pere est de mon avis sur tous les points, et plus indigné encore que moi de l’horreur de votre procédé. Je veux bien l’oublier dans ce moment, et je vous demande avec douceur si vous êtes disposé à réparer vos torts et à épouser tout de suite ma fille ? Non, Madame, répondit Théobald. Comment non ! s’écria son pere. De grâce, laissez-moi parler, dit la Comtesse ; j’y mettrai plus d’indulgence que vous, et certainement je ne dirai que ce que vous avez pensé vous même. Voulez-vous, Monsieur, prendre aujourd’hui l’engagement formel d’épouser ma fille, puis vous éloigner d’Altendorf, pour y revenir quand vous aurez oublié votre aventurière ? Non, dit Théobald. Moi prendre le moindre engagement avec celle qui m’a joué un tour aussi noir ! Vous seriez flatté de ce qu’elle a fait pour ne pas vous perdre, dit Mme. de Stolzheim, si une ridicule et honteuse passion ne vous empêchoit de l’apprécier ; mais vous en jugerez mieux quand vous serez revenu à vous-même, et il n’y a pour cela qu’un moyen ; c’est de vous éloigner de la maudite sirène qui vous ôte la raison. Je lui ordonne de s’en éloigner, dit Mr. d’Altendorf. — Vous pourrez voyager agréablement et vous montrer avec éclat aux Cours de Brunswick, de Berlin, de St. Pétersbourg, continua la Comtesse. Sans doute, dit M. d’Altendorf. — Par-tout vous serez protégé par mes parens ou par ceux de ma fille. Cela sera extrêmement agréable et flatteur, dit M. d’Altendorf. — Vos parens vous donneront tout l’argent nécessaire. Un crédit indéfini, dit M. d’Altendorf.

Depuis quelques momens Théobald n’écoutoit plus et nonchalamment assis, caressoit son chien dans un coin de la chambre. Sa mere s’approche de lui et lui demande s’il consent à s’absenter pendant quelque tems et à faire un voyage ? Théobald se leve, fait quelques pas et se rapprochant de sa mere : oui, dit-il, j’y consens, ma bonne, ma tendre, mon aimable mere ; oui, j’y consens, quoiqu’il m’en coûte infiniment de vous quitter. Souvenez-vous que vous m’avez dit : je m’attache beaucoup à elle. Pardonnez et aimez-moi. Il ne faut pas qu’il revoye sa Circé, dit Mme. de Stolzheim. Non, sans doute, dit le Baron ; il faut qu’il parte ce soir même, et que jusques-là il ne sorte pas du château. Ni son Henri non plus, dit Mme. de Stolzheim. Quels nobles détails ! dit Théobald avec un sourire dédaigneux, et passant devant les deux Comtesses, il alla baiser la main de son pere, il embrassa tendrement sa mere, puis vint me dire adieu, en me priant de ne pas le suivre. Nous l’entendîmes donner des ordres pour que sa chaise fut prête avec quatre chevaux de poste pour dix heures du soir. On ne le vit plus, sa porte fut fermée. Henri ne sortit même pas de son appartement, et Mme. Hotz qui lui porta en pleurant les lettres de change que lui envoyoit son pere, nous dit l’avoir vu immobile dans un fauteuil, tandis que Henri préparoit coffres, porte-manteaux, cassette ; sans oublier quatre pistolets qu’il venoit de charger. Un moment après, on rapporta à Mme. de Stolzheim quelques lettres de recommandation, qu’elle avoit jugé à propos de joindre aux lettres de crédit.

Je ne savois que penser de tout ce que je voyois. Comment expliquer le départ et toute la conduite de Théobald ? qu’étoit devenu son amour ? Avoit-il dit un seul mot en faveur de son amour ou de sa maîtresse ? Pour me conformer à ce qu’il avoit paru désirer de moi, je ne quittai pas un instant Mme. d’Altendorf ; mais je n’avois dans l’esprit qu’Émilie et l’affreuse surprise qu’elle auroit le lendemain.

Elle tenoit compagnie à Mme. de Vaucourt, qui un peu incommodée du froid, n’étoit pas sortie de son lit ce jour-là. Toutes deux expliquant mieux que Théobald ne l’avoit fait les derniers évènemens de la veille, s’entretenoient avec inquiétude des suites qu’on en pouvoit craindre. N’avoir rien appris de nous de toute la journée étoit un motif d’inquiétude de plus.

À dix heures et demie, Émilie entend frapper doucement à sa porte. Elle court ouvrir elle-même, et ce n’est pas sans effroi qu’elle voit Henri venir chez elle, à une heure si indue. Josephine l’avoit suivie. Est-il arrivé quelque chose de fâcheux à votre Maître ? dit Émilie d’un ton ému. — Oui et non, Mademoiselle ; mais il n’est pas question de cela : quelqu’un qui a un très-grand intérêt à vous parler, vous attend sur le grand chemin au bout de votre rue. — Qui, Henri ? — Un malheureux, à qui vous seriez au désespoir d’avoir refusé cette consolation. — Ne peut-il venir ici ? — Non, Mademoiselle : il fuit, il est proscrit et ne pourroit se montrer sans le danger le plus grand. — Votre maître est-il là ? — Oui, Mademoiselle : venez vite, venez sans crainte. Moi qui me suis marié pour que vous ne vous séparassiez pas de mon Maître, moi qui sais qu’il pardonneroit à peine au ciel le mal qui vous arriveroit, vous exposerois-je, oserois-je vous exposer au plus petit danger ? Votre hésitation est un outrage, et si je l’ose dire, une folie. Avancez, il n’y a pas un moment à perdre ; avancez pendant que je fermerai la porte. Josephine vouloit suivre sa Maitresse ; mais Henri se tournant promptement, lui mit l’une de ses mains sur la bouche et de l’autre lui donna un sac d’argent. Ne dis mot et ne remue pas, lui dit-il, ou tu t’en repentiras le reste de tes jours. En même tems il pousse Josephine dans la maison, en ferme la porte, et vient retrouver Émilie qu’il soutient et presse dans sa marche tellement, qu’elle arrive en un instant où son amant l’attendoit.

Voyant son effroi, Theobald craint sa résistance, et lui dit en lui prenant la main : n’appeliez pas, ne criez pas, chere Émilie, on viendroit à nous et toutes les circonstances donnant à mon action l’apparence d’un rapt, vous ne pourriez vous-même me sauver d’une mort ignominieuse. On vouloit me séparer de vous ; mais ce qu’on a imaginé pour cela, va hâter notre union. Venez avec moi. Ma foi vous est donnée. Je réitère ici mes sermens devant Dieu et devant la nature qui m’écoute en silence. Venez ; vous n’avez que ce moyen d’être à l’homme que vous avez dit aimer, et qui vous adore. En même tems Henri et Théobald, de concert, soulevent Émilie et la placent dans la chaise. La route de Brême, dit doucement Henri au postillon.

Oui, doucement en effet, mais non si doucement que Josephine ne l’entende. Il y a une autre porte à la maison d’Émilie que celle qui donne dans la rue ; Josephine ne l’ignore pas. Elle est sortie par cette porte, et traversant trois jardins, franchissant divers obstacles comme elle l’eut fait au tems où sa taille étoit svelte et sa démarche légère, elle est arrivée aussi-tôt qu’Émilie tout auprès de la chaise de poste. n’étant séparée du grand chemin que par une haie, mais bien cachée, tant par la haie que par la nuit.

Les voyageurs partis, Josephine revint en pleurant, et raconta mot pour mot à Mme. de Vaucourt ce qu’avoit dit Henri, ce qu’avoit dit Théobald, et le silence et le départ d’Émilie.

Sans perdre son tems à s’étonner, Mme. de Vaucourt sort de son lit, s’habille, fait lever Hans, va réveiller Lacroix, et regardant sa montre : je vous donne, dit-elle, à chacun dix louis, si dans trois quarts-d’heures je suis en carrosse : puis elle m’écrit ce qu’elle peut écrire, et charge Josephine de me dire le reste. « Si les parens pardonnent et consentent tout de suite » me disoitelle, « il n’est point arrivé de mal ; on croira que c’est un voyage concerté avec eux, que je suis partie avec les amans. Émilie ne sera point vue sans moi sur la route. Déterminez les parens. Engagez Mme. d’Altendorf à nous suivre ; partez tous deux. Josephine viendra avec vous : elle sait de quel côté ils sont allés, elle me l’a dit, c’est ce qui me rend sûre de les rejoindre : elle vous le dira dès qu’elle vous verra embarqués, et nous apportant des paroles de pardon et de paix. Qu’on songe qu’il est question de sauver à Émilie et à Théobald, c’est-à-dire, à ce que l’on peut connoître de plus beau, de meilleur, de plus aimable ; qu’il s’agit, dis-je, de leur sauver blâme, honte, chagrin, et de leur assurer la plus douce félicité qui existe. Si l’on hésite et qu’on tarde un seul jour, le public a jugé, la tache est faite, et sera ineffaçable. Je les engagerai à s’arrêter au premier gîte honnête. C’est là que je vous attens avec Mme. d’Altendorf, la bonne Hotz et Josephine. Un peu de faste seroit très-à propos et nous ôteroit tout air d’aventure. Si vous ne venez pas, vous n’entendrez plus parler d’Émilie ni de Théobald. Je les envoye ou les emmène au bout du monde, et il ne me restera plus qu’à ôter Josephine d’Altendorf le désert et le dégradé. »

Il frappoit minuit. Mme. de Vaucourt saute dans sa berline, Lacroix sur le siège, Hans sur l’un des quatre chevaux, et les voilà qui suivent les pas de Théobald et d’Émilie.

On alla d’abord fort grand train, mais on se ralentit quand on entendit rouler devant soi une chaise de poste. Peu-à-peu on l’atteignit, et si Mme. de Vaucourt l’eut voulu, elle se seroit fait entendre d’Émilie, mais la crainte de lui faire peur enchainoit sa vivacité.

Théobald plus ennuyé qu’effrayé de cette voiture qui touchoit presque la sienne, car si l’on eût été à sa poursuite, on se seroit pressé de le joindre tout-à-fait ; ennuyé, dis-je, de se voir accompagné de la sorte, Théobald fait ranger et arrêter sa chaise sur l’un des côtés du chemin, croyant que la berline passeroit. Point du tout, elle s’arrête, Qui êtes-vous ? crie Théobald surpris, et il avoit la main sur un de ses pistolets. Constance et Constance seule, dit Mme de Vaucourt. Émilie s’élance ; elle est déja dans les bras de son amie. Que voulez-vous ? que prétendez-vous ? dit Théobald. Suivre votre sort, dit Constance, et le rendre aussi doux qu’il me sera possible. Venez avec moi, nous suivrons ensemble la route que vous aviez prise.

Ils ne s’arrêterent qu’à Hoya, qui n’est déja plus dans la Westphalie. Là ? les deux Dames très-fatiguées, se jetterent sur un lit assez propre. Constance s’y endormit profondément, et Émilie elle-même auroit dormi, malgré la prodigieuse agitation que son aventure lui, avoit causée, si Josephine eut pu lui sortir de l’esprit. Constance avoit eu beau lui expliquer ses raisons, Émilie auroit voulu qu’elle eût emmené Josephine.

Celle-ci n’étoit pas moins occupée de sa Maîtresse : nous l’avons quittée à minuit ; l’idée de se coucher ne lui étoit pas seulement venue. Je ne m’étois pas couché non plus, et à cinq heures et demie du matin je la vis entrer dans ma chambre tenant la lettre de Mme de Vaucourt. Je lus. Ma surprise ne fut pas plus grande que ma joie. De tout ce que j’avois craint, Émilie abandonnée étoit ce qui me touchoit le plus.

Je fis éveiller aussitôt Mme d’Altendorf, et la fis prier de venir chez son mari où j’étois déja. Tout dépendoit, selon moi, de la première impression, et cette première impression fut heureuse. Le vieux Baron prit cette fois toutes les idées de Mme de Vaucourt qu’il aimoit beaucoup, et fut tenté de rire de tout ce qu’elle avoit fait et imaginé. Comme elle va, cette femme ! dit-il : le Diable n’est pas plus inventif. Allons, elle a raison, il faut finir cela vite et honorablement. Émilie est plus belle et meilleure, si j’ose le dire, que la Comtesse Sophie de Stolzheim. Si quelqu’un nous blâme, ce quelqu’un aura tort, car ce n’est pas notre faute. Allons, un peu de faste ; Mme de Vaucourt veut un peu de faste. Quatre de mes chevaux ont assez bonne mine, on ne prendra pas garde aux autres. Johan, Conrad, Ulrich mettront leurs habits de livrée ; George le chasseur mettra son habit le plus neuf. Allons, cela aura fort bon air. Mme la Baronne d’Altendorf, mon épouse, a meilleur air qu’aucune Dame à vingt lieues à la ronde ; Théobald est beau, la mariée est belle, et quand vous reviendrez, ce sera un fort beau cortège ; mais ne manquez pas de ramener Mme de Vaucourt, car sans elle je m’ennuierois cet hiver ; et à cause d’elle je voudrois que le voyage fût le plus court possible.

Mme d’Altendorf, aux premiers mots qu’avoit dit son mari, s’étoit alle préparer au départ. Le Baron se leva pour voir l’effet que feroit l’équipage ; et quand nous fumes prêts à partir, il courut au bas de l’avenue pour nous voir passer. Je ne sais comment il se fit que le moins malin des hommes, une fois qu’il fut en train de gaité, imagina comme une chose fort plaisante, l’étonnement qu’auraient à leur réveil les deux Comtesses. Il fut grand, en effet ; mais ne parlons plus d’elles.

Quand nous fumes à l’endroit où Émilie s’étoit laissé enlever, Josephine monta dans le carrosse : allons-nous certainement, dit-elle, non les chagriner, mais leur faire plaisir ? Oui, certainement, oui je vous le jure, dimes-nous en même-tems Mme d’Altendorf et moi. La route de Brême, cria alors Josephine au cocher ; et nous primes la route de Brême, et le soir nous arrivames à Hoya.

Tout ce qu’on nous dit, tout ce que nous répondîmes, seroit trop long à raconter. La joie de Théobald en voyant sa mere, ne se peut comparer qu’à celle qu’elle eut en le revoyant. Henri reçut d’abord assez froidement son épouse ; mais chacun lui avoit tant d’obligation, sa Maitresse auparavant inquiète et triste, eut tant de joie quand Josephine lui fut rendue, qu’il fallut que le sentiment de Henri se mît d’accord avec le sentiment général.

On repartit de Hoya le lendemain. On alla jusqu’à Hambourg, où l’on acheta des habits et des dentelles. Émilie refusa obstinément les bijoux qu’on lui offrait, si ce n’est un fort beau rubis, sur lequel Mme. de Vaucourt avoit fait graver un C et un E entrelacés. Je pense que ce sera jusqu’à la mort le cachet d’Émilie ; et Théobald qui aime la reconnoissance et respecte l’amitié, n’en sera pas jaloux.

Au bout de quinze jours ils revinrent. Tout le village alla au-devant d’eux. Quinze jours après leur retour ils furent mariés. Une des aîles du château étoit restée à demi bâtie. Constance demanda et obtint de pouvoir l’achever, la meubler, l’habiter. J’aurois pu rester ; Mme. d’Altendorf le désiroit : Théobald et Émilie me presserent de passer au moins l’hiver avec eux ; mais je trouvai peu sûr, pour mon repos, de passer un hiver entier auprès de Constance.



----

  1. Philosophe Allemand, que l’on dit être un homme profond. Il est encore plus ad- miré qu’il n’est entendu, de ceux qui lisent ses ouvrages.
  2. Beaucoup de gens trouvent mauvais a dit à l’auteur des trois femmes un homme de sens et d’esprit, beaucoup de gens trouvent mauvais que vous présentiez, sous toutes sortes de formes le : que sai-je ! de Montagne. C'est la seule critique raisonnable qui me soit parvenue.