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Toine (recueil)/Édition Conard, 1910/Le Père Mongilet

ToineLouis Conard11 (p. 135-146).

LE PÈRE MONGILET


Dans le bureau, le père Mongilet passait pour un type. C’était un vieil employé bon enfant qui n’était sorti de Paris qu’une fois en sa vie.

Nous étions alors aux derniers jours de juillet, et chacun de nous, chaque dimanche, allait se rouler sur l’herbe ou se tremper dans l’eau dans les campagnes environnantes. Asnières, Argenteuil, Chatou, Bougival, Maisons, Poissy, avaient leurs habitués et leurs fanatiques. On discutait, avec passion les. mérites et les avantages de tous ces endroits célèbres et délicieux pour les employés de Paris.

Le père Mongilet déclarait :

— Tas de moutons de Panurge ! Elle est jolie, votre campagne !

Nous lui demandions :

— Eh bien, et vous, Mongilet, vous ne vous promenez jamais ?

— Pardon. Moi, je me promène en omnibus. Quand j’ai bien déjeuné, sans me presser, chez le marchand de vins qui est en bas, je fais mon itinéraire avec un plan de Paris et l’indicateur des lignes et des correspondances. Et puis je grimpe sur mon impériale, j’ouvre mon ombrelle, et fouette cocher. Oh ! j’en vois, des choses, et plus que vous, allez ! Je change de quartier. C’est comme si je faisais un voyage à travers le monde, tant le peuple est différent d’une rue à une autre. Je connais mon Paris mieux que personne. Et puis il n’y a rien de plus amusant que les entresols. Ce qu’on voit de choses là-dedans, d’un coup d’œil, c’est inimaginable. On devine des scènes de ménage rien qu’en apercevant la gueule d’un homme qui crie ; on rigole en passant devant les coiffeurs qui lâchent le nez du monsieur tout blanc de savon pour regarder dans la rue. On fait de l’œil aux modistes, de l’œil à l’œil, histoire de rire car on n’a pas le temps de descendre. Ah ! ce qu’on en voit de choses !

C’est du théâtre, ça, du bon, du vrai, le théâtre de la nature, vu au trot de deux chevaux. Cristi, je ne donnerais pas mes promenades en omnibus pour vos bêtes de promenades dans les bois.

On lui demandait :

— Goûtez-y, Mongilet, venez une fois à la campagne, pour essayer.

Il répondait :

— J’y ai été, une fois, il y a vingt ans, et on ne m’y reprendra plus.

— Contez-nous ça, Mongilet.

— Tant que vous voudrez. Voici la chose : Vous avez connu Boivin, l’ancien commis-rédacteur que nous appelions Boileau ?

— Oui, parfaitement.

— C’était mon camarade de bureau. Ce gredin-là avait une maison à Colombes et il m’invitait toujours à venir passer un dimanche chez lui. Il me disait :

— Viens donc, Maculotte (il m’appelait Maculotte par plaisanterie). Tu verras la jolie promenade que nous ferons.

— Moi, je me laissai prendre comme une bête, et je partis, un matin, par le train de huit heures. J’arrive dans une espèce de ville, une ville de campagne où on ne voit rien, et je finis par trouver au bout d’un couloir, entre deux murs, une vieille porte de bois, avec une sonnette de fer.

Je sonnai. J’attendis longtemps, et puis on m’ouvrit. Qu’est-ce qui m’ouvrit ? Je ne le sus pas du premier coup d’œil : une femme ou une guenon ? C’était vieux, c’était laid, enveloppé de vieux linges, ça semblait sale et c’était méchant. Ça avait des plumes de volaille dans les cheveux et l’air de vouloir me dévorer.

Elle demanda :

— Qu’est-ce que vous désirez ?

— M. Boivin.

— Qu’est-ce que vous lui voulez, à M. Boivin ?

Je me sentais mal à mon aise devant l’interrogatoire de cette furie. Je balbutiai :

— Mais… il m’attend.

Elle reprit :

— Ah ! c’est vous qui venez pour le déjeuner ?

Je bégayai un « oui » tremblant.

Alors, se tournant vers la maison, elle s’écria d’une voix rageuse :

— Boivin, voilà ton homme !

C’était la femme de mon ami. Le petit père Boivin parut aussitôt sur le seuil d’une sorte de baraque en plâtre, couverte en zinc et qui ressemblait à une chaufferette. Il avait un pantalon de coutil blanc plein de taches et un panama crasseux.

Après avoir serré mes mains, il m’emmena dans ce qu’il appelait son jardin ; c’était, au bout d’un nouveau corridor, formé par des murs énormes, un petit carré de terre grand comme un mouchoir de poche, et entouré de maisons si hautes que le soleil pénétrait là seulement pendant deux ou trois heures par jour. Des pensées, des œillets, des ravenelles, quelques rosiers, agonisaient au fond de ce puits sans air et chauffé comme un four par la réverbération des toits.

— Je n’ai pas d’arbres, disait Boivin, mais les murs des voisins m’en tiennent lieu. J’ai de l’ombre comme dans un bois.

Puis il me prit par un bouton de ma veste et me dit à voix basse :

— Tu vas me rendre un service. Tu as vu la bourgeoise. Elle n’est pas commode, hein ? Aujourd’hui, comme je t’ai invité, elle m’a donné des effets propres ; mais si je les tache, tout est perdu ; j’ai compté sur toi pour arroser mes plantes.

J’y consentis. J’ôtai mon vêtement. Je retroussai mes manches, et je me mis à fatiguer à tour de bras une espèce de pompe qui sifflait, soufflait, râlait comme un poitrinaire pour lâcher un filet d’eau pareil à l’écoulement d’une fontaine Wallace. Il fallut dix minutes pour remplir un arrosoir. J’étais en nage. Boivin me guidait.

— Ici, — à cette plante ; — encore un peu. —Assez ; — à cette autre.

L’arrosoir, percé, coulait, et mes pieds recevaient plus d’eau que les fleurs. Le bas de mon pantalon, trempé, s’imprégnait de boue. Et, vingt fois de suite, je recommençai, je retrempai mes pieds, je ressuai en faisant geindre le volant de la pompe. Et quand je voulais m’arrêter, exténué, le père Boivin, suppliant, me tirait par le bras :

— Encore un arrosoir — un seul — et c’est fini.

Pour me remercier, il me fit don d’une rose, d’une grande rose ; mais à peine eut-elle touché ma boutonnière, qu’elle s’effeuilla complètement, me laissant, comme décoration, une petite poire verdâtre, dure comme de la pierre. Je fus étonné, mais je ne dis rien.

La voix éloignée de Mme Boivin se fit entendre :

— Viendrez-vous, à la fin ? Quand on vous dit que c’est prêt !

Nous allâmes vers la chaufferette.

Si le jardin se trouvait à l’ombre, la maison, par contre, se trouvait en plein soleil, et la seconde étuve du Hammam est moins chaude que la salle à manger de mon camarade.

Trois assiettes, flanquées de fourchettes en étain mal lavées, se collaient sur une table de bois jaune. Au milieu, un vase en terre contenait du bœuf bouilli, réchauffé avec des pommes de terre. On se mit à manger.

Une grande carafe pleine d’eau, légèrement teintée de rouge, me tirait l’œil. Boivin, confus, dit à sa femme :

— Dis donc, ma bonne, pour l’occasion, ne vas-tu pas donner un peu de vin pur ?

Elle le dévisagea furieusement.

— Pour que vous vous grisiez tous les deux, n’est-ce pas, et que vous restiez à gueuler chez moi toute la journée ? Merci de l’occasion !

Il se tut. Après le ragoût, elle apporta un autre plat de pommes de terre accommodées avec du lard. Quand ce nouveau mets fut achevé, toujours en silence, elle déclara :

— C’est tout. Filez maintenant.

Boivin la contemplait, stupéfait.

— Mais le pigeon… le pigeon que tu plumais ce matin ?

Elle posa ses mains sur ses hanches :

— Vous n’en avez pas assez, peut-être. Parce que tu amènes des gens, ce n’est pas une raison pour dévorer tout ce qu’il y a dans la maison. Qu’est-ce que je mangerai, moi, ce soir ?

Nous nous levâmes. Boivin me coula dans l’oreille :

— Attends-moi une minute, et nous filons.

Puis il passa dans la cuisine où sa femme était rentrée. Et j’entendis :

— Donne-moi vingt sous, ma chérie.

— Qu’est-ce que tu veux faire, avec vingt sous ?

— Mais on ne sait pas ce qui peut arriver. Il est toujours bon d’avoir de l’argent.

Elle hurla, pour être entendue de moi :

— Non, je ne te les donnerai pas ! Puisque cet homme a déjeuné chez toi, c’est bien le moins qu’il paye tes dépenses de la journée.

Le père Boivin revint me prendre. Comme je voulais être poli, je m’inclinai devant la maîtresse du logis en balbutiant :

— Madame… remerciements… gracieux accueil…

Elle répondit :

— C’est bien. Mais n’allez pas me le ramener soûl, parce que vous auriez affaire à moi, vous savez !

Nous partîmes.

Il fallut traverser une plaine nue comme une table, en plein soleil. Je voulus cueillir une plante le long du chemin et je poussai un cri de douleur. Ça m’avait fait un mal affreux dans la main. On appelle ces herbes-là des orties. Et puis ça puait le fumier partout, mais ça puait à vous tourner le cœur.

Boivin me disait :

— Un peu de patience, nous arrivons au bord de la rivière.

En effet, nous arrivâmes au bord de la rivière. Là, ça puait la vase et l’eau sale, et il vous tombait un tel soleil sur cette eau, que j’en avais les yeux brûlés.

Je priai Boivin d’entrer quelque part. Il me fit pénétrer dans une espèce de case pleine d’hommes, une taverne à matelots d’eau douce. Il me disait :

— Ça n’a pas d’apparence, mais on y est fort bien.

J’avais faim. Je fis apporter une omelette. Mais voilà que, dès le second verre de vin, ce gueux de Boivin perdit la tête et je compris pourquoi sa femme ne lui servait que de l’abondance.

Il pérora, se leva, voulut faire des tours de force, se mêla en pacificateur à la querelle de deux ivrognes qui se battaient, et nous aurions été assommés tous les deux sans l’intervention du patron.

Je l’entraînai, en le soutenant comme on soutient les pochards, jusqu’au premier buisson, où je le déposai. Je m’étendis moi-même à son côté. Et il paraît que je m’endormis.

Certes, nous avons dormi longtemps, car il faisait nuit quand je me réveillai. Boivin ronflait à mon côté. Je le secouai. Il se leva, mais il était encore gris, un peu moins cependant.

Et nous voilà repartis, dans les ténèbres, à travers la plaine. Boivin prétendait retrouver sa route. Il me fit tourner à gauche, puis à droite, puis à gauche. On ne voyait ni ciel, ni terre, et nous nous trouvâmes perdus au milieu d’une espèce de forêt de pieux qui nous arrivaient à la hauteur du nez. Il parait que c’était une vigne avec ses échalas. Pas un bec de gaz à l’horizon. Nous avons circulé là-dedans peut-être une heure ou deux, tournant, vacillant, étendant les bras, fous, sans trouver le bout, car nous devions toujours revenir sur nos pas.

À la fin, Boivin s’abattit sur un bâton qui lui déchira la joue, et sans s’émouvoir il demeura assis par terre, poussant de tout son gosier des « La-i-tou ! », prolongés, et retentissants, pendant que je criais : « Au secours ! » de toute ma force, en allumant, des allumettes-bougies pour éclairer les sauveteurs et pour me mettre du cœur au ventre.

Enfin, un paysan attardé nous entendit et nous remit dans notre route.

Je conduisis Boivin jusque chez lui. Mais comme j’allais le laisser sur le seuil de son jardin, la porte s’ouvrit brusquement et sa femme parut, une chandelle à la main. Elle me fit une peur affreuse.

Puis, dès qu’elle aperçut son mari, qu’elle devait attendre depuis la tombée du jour, elle hurla, en s’élançant vers moi :

— Ah ! canaille, je savais bien que vous le ramèneriez soûl !

Ma foi, je me sauvai, en courant jusqu’à la gare, et comme je pensais que la furie me poursuivait, je m’enfermai dans les water-closets, car un train ne devait passer qu’une demi-heure plus tard.

Voilà pourquoi je ne me suis jamais marié, et pourquoi je ne sors plus jamais de Paris.

Attention : la clé de tri par défaut « Pere Mongilet » écrase la précédente clé « pere mongilet ».