Toc… Toc… Toc !/4



Chapitre XI à XV Toc… Toc… Toc !



XVIModifier

« Eh bien, l’as-tu trouvé ?

— Ouais.

— Où cela ?

— Pas loin d’ici.

— Comment était-il ?… Vivant ?…

— Bien sûr, monsieur, même que j’y ai causé. (Je soupirai d’aise.) J’l’ai trouvé assis sous un bouleau, enveloppé dans son manteau, comme si de rien n’était. « Faut rentrer, Votre Excellence, que j’y ai dit, M. Riedel est très inquiet ! » « Il n’y a vraiment pas de quoi, qu’il m’a répondu. J’ai envie de prendre l’air. J’ai mal à la tête… Rentrez à la maison, je vous y rejoindrai plus tard. »

— Et tu es parti ! m’exclamai-je en levant les bras au ciel.

— Bien sûr… puisqu’il me l’a dit… J’pouvions tout d’même pas rester. »

La frayeur me saisit, pis qu’avant.

« Conduis-moi immédiatement là où tu l’as trouvé ! Tu m’entends ?… Tout de suite !… Mon pauvre Simon. je n’aurais jamais cru cela de toi… Tu dis qu’il n’est pas loin ?

— Tout près, là-bas, à l’orée du petit bois, presque au bord de l’eau… C’est en suivant la rivière que je l’avons trouvé.

— Bon, vas-y ! »

Il prit les devants.

« Vous allez voir, c’est tout près… Il suffit de descendre jusqu’à la rivière… »

Mais, au lieu de cela, nous nous retrouvâmes soudain devant une petite grange abandonnée…

« Holà !… Halte ! fit Simon. J’ai dû virer trop à droite… Prenons un peu à gauche… »

Tournant à gauche, nous tombâmes dans une plantation d’orties, comme je ne me rappelais pas en avoir vu à proximité du village… Quelques pas plus loin, l’eau boueuse d’un marécage clappa sous nos chaussures, et je discernai, juste à mes pieds, des mottes de mousse, toutes rondes, que je voyais pour la première fois également… Nous rebroussâmes chemin… Une butte, supportant une tente et un ronfleur, sollicita notre attention. Nous passâmes la tête à l’intérieur, et lançâmes plusieurs appels. Quelqu’un remua faiblement, tout au fond, en faisant crier la paille sèche, et une voix endormie proféra : « Pré-é-sent ! »

Nous revînmes sur nos pas… La prairie, plate, infinie…

J’étais sur le point de fondre en larmes et évoquais malgré moi le bouffon du Roi Lear : « Cette nuit finira par nous rendre tous fous… »

« Et maintenant, où aller ? »

J’apostrophai Simon d’une voix désespérée.

— Faut croire que c’est le Malin qui nous a égarés, répondit-il d’un air embarrassé… Ça n’est pas orthodoxe… Y a du louche là-dessous… »

J’allais le rappeler à l’ordre, quand je perçus un faible bruit qui attira instantanément mon attention. C’était un claquement léger, comme si l’on avait débouché une bouteille avec effort. Cela avait l’air de provenir de très près. Je ne sais pourquoi ce bruit me sembla tellement singulier, mais toujours est-il que je me précipitai dans la direction d’où il venait.

Simon m’emboîta le pas. Au bout de quelque temps, une masse noire, large et haute, se profila à travers la brume.

« Le petit bois ! Le voilà ! s’écria le domestique… Et voici Son Excellence, là-bas, sous un arbre, à l’endroit même où je l’ai quittée ! »

Je regardai. Effectivement, un homme était assis au pied d’un bouleau, maladroitement recroquevillé sur lui-même et nous tournant le dos. Je m’approchai de lui rapidement et reconnus le manteau de Teglev, sa silhouette, sa tête penchée sur la poitrine.

« Teglev ! »

Pas de réponse.

« Teglev ! » appelai-je de nouveau en lui mettant la main sur l’épaule.

Il vacilla en avant et s’allongea dans l’herbe, docile, comme s’il n’avait attendu que cette poussée légère. Aidé par le domestique, je le retournai aussitôt, la face contre le ciel. Le visage n’était pas terne, mais immobile et privé de vie ; les dents blanches et serrées se découvraient dans un rictus ; les yeux étaient fixes, à moitié ouverts, et somnolents…

« Seigneur ! » murmura Simon en me montrant sa main rouge de sang.

Le sang coulait de la poitrine, du côté gauche, sous le manteau.

Il s’était tué avec un pistolet qui gisait là, à ses pieds, et le bruit insolite que j’avais entendu tout à l’heure était un coup de feu.

XVIIModifier

Ce dénouement tragique ne surprit pas outre mesure les camarades de Teglev. Habitués qu’ils étaient à le considérer comme un être « fatal », ils s’étaient toujours attendus à quelque sortie extraordinaire de sa part, mais assurément pas à celle-là.

Dans sa lettre au commandant de la batterie, il demandai à ce dernier de faire rayer des cadres le sous-lieutenant Ilia Teglev, coupable de s’être donné volontairement la mort ; à cela il ajoutait que l’on trouverait dans sa cassette plus d’argent qu’il n’en fallait pour acquitter le montant de ses dettes. L’enveloppe contenait, en outre, encore un pli, non cacheté, adressé à un haut fonctionnaire qui commandait tout le Corps de la Garde. Bien entendu, nous le lûmes tous ; quelques-uns en prirent même copie. Le second message avait manifestement coûté de laborieux efforts à son auteur.

Il débutait à peu près en ces termes :

« Voyez, Votre Excellence, comme il vous arrive d’être sévère à l’égard de la moindre négligence de tenue, du moindre écart de forme quand un officier vient vous trouver, pâle et tremblant ; et moi, je vais me présenter devant notre Juge commun, incorruptible et implacable, devant l’Être suprême, un Être infiniment supérieur à Votre Excellence, et je m’y rends en toute simplicité, en manteau et sans cravate au cou… » Oh ! la répulsion que m’inspira cette phrase, calligraphiée d’une main enfantine et appliquée ! Comment avait-il pu penser à ces sottises à un tel moment ? Et pourtant, il avait amoureusement choisi ses termes, visiblement satisfait de lui-même, accumulé les épithètes en vogue et les amplifications à la Marlinsky. Plus loin, il faisait allusion à son destin, aux persécutions qu’il avait endurées, à sa mission qu’il n’avait pas eu le temps de remplir, à l’énigme qu’il emportait dans sa tombe, à l’incompréhension des hommes. Il citait même un poète échevelé, lequel déclarait à la foule qu’elle portait la vie comme un « collier » et s’enfonçait dans le vice comme un « noyé » — tout cela, farci de fautes d’orthographe.

À vrai dire, toute la lettre d’adieu du malheureux Teglev était affreusement plate, et je conçois la surprise hautaine de l’Excellence à qui elle était adressée :

« Mauvais officier ! Brebis galeuse ! À supprimer ! »

Pourtant, il y avait, au dernier paragraphe, un cri sincère, un cri du cœur :

« Votre Excellence ! je suis un orphelin ; personne ne m’a jamais aimé, tout le monde m’a fui… et j’ai causé la perte du seul cœur qui se soit donné à moi ! »

En fouillant dans les poches de la capote, Simon mit la main sur le petit album dont son maître ne se séparait jamais. La plupart des feuillets avaient été arrachés ; il n’en restait plus qu’un, portant cet étrange calcul :
Napoléon né le 15 août 1769
1769
15
8 (8e mois)
–––––––––––
Total : 1792

1
7
9
2
–––––––––––
Total : 19

Napoléon mort le 5 mai 1825
1825
5
5 (5e mois)
–––––––––––
Total : 1835

1
8
3
5
–––––––––––
Total : 17

Ilia Teglev né le 7 janv. 1811
1811
7
1 (1er mois)
–––––––––––
Total :1819

1
8
1
9
–––––––––––
Total : 19

Ilia Teglev mort le 21 juil. 1834
1834
21
7 (7e mois)
–––––––––––
Total : 1862

1
8
6
2
–––––––––––
17

Le malheureux ! N’était-ce point pour cette raison-là qu’il s’était engagé dans l’artillerie ?

On l’enterra hors du cimetière, comme un suicidé, et on l’oublia presque immédiatement.

XVIIIModifier

Le lendemain des obsèques (j’étais resté au village pour attendre mon frère), Simon vint m’annoncer qu’Ilia demandait à me voir.

« Quel Ilia ?

— Ben, notre colporteur. »

Je le fis appeler.

Il vint, exprima quelques regrets au sujet de la fin subite de M. le sous-lieutenant, s’étonna qu’il lui fût arrivé une chose pareille…

« Est-ce qu’il te devait quelque chose ? m’informai-je.

— Point du tout. M. le sous-lieutenant avait coutume de payer rubis sur ongle… Seulement voilà… »

Il fit une grimace.

« … Seulement voilà… Vous avez en votre possession un objet qui m’appartient…

— Quel objet ?

— Celui-là. (Il désigna le peigne de cuivre qui traînait sur la table.) Bien sûr, il ne vaut pas grand-chose, mais comme c’est un souvenir… »

Je relevai la tête, illuminé par une idée subite.

« Tu t’appelles Ilia ?

— Oui, monsieur.

— N’est-ce pas toi que j’ai… »

Il me cligna de l’œil et fit un large sourire.

« Bien sûr !

— Et c’était toi qu’on appelait ?

— Moi-même, convint-il avec une modestie enjouée. Il y a une jeune personne dans le coin, poursuivit-il de sa voix de fausset, que ses parents, trop sévères…

— Très bien, très, bien », l’interrompis-je en lui donnant le peigne et en le mettant dehors.

Ainsi donc, « Ilioucha » c’était lui, songeai-je en me plongeant dans des réflexions hautement philosophiques, dont je me garderai bien de vous faire part, car chacun est libre de croire, après tout, à la prédestination et autres « fatalités ».

De retour à Saint-Pétersbourg, je me mis en quête d’informations au sujet de Marie et réussis même à retrouver le médecin qui l’avait soignée. À ma stupéfaction, il m’apprit que la jeune femme n’était point morte empoisonnée, mais du choléra !

Je lui racontai, de mon côté, tout ce que je tenais de Teglev.

« Hé, mais je le connais, s’écria tout à coup le docteur. C’est un officier d’artillerie, un homme de taille moyenne, voûté, légèrement zézayant ?

— Exactement.

— Figurez-vous qu’il m’est venu trouver — c’était la première fois que je le voyais — avec l’intention de me démontrer que la jeune fille s’était empoisonnée.

— Choléra, lui dis-je.

— Non, poison », me réplique-t-il…

« Comme il insiste, qu’il est large de nuque — un indice infaillible de l’entêtement —, qu’après tout la cliente est morte, j’en conviens : soit, elle s’est empoisonnée si cela peut vous faire plaisir… Il m’a remercié chaudement, m’a serré la main et… je ne l’ai plus revu. »

Je dis au praticien de quelle façon Teglev s’était suicidé la même nuit.

Il ne sourcilla point et se contenta d’observer qu’il y a de drôles d’individus en ce bas monde.

« Eh oui, de drôles d’individus », répétai je après lui.

Quelqu’un a remarqué fort justement, en parlant des suicidés : personne ne veut les croire aussi longtemps qu’ils ne mettent pas leur projet à exécution, et, s’ils le font, aucun ne les regrette.

Baden-Baden, 1870